Le Décaméron du salon de peinture pour 1881/08

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Libr. des Bibliophiles (p. 110-120).
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HUITIÈME JOURNÉE

Peinture de genre.


MM. BASTIEN-LEPAGE, SCHERRER, DELANCE, GEORGES CAIN, BETTANIER, BOMPARD, RENOUF, DE NEUVILLE, L.-L. COUTURIER.


L’optique du Salon fait d’année en année un plus grand nombre de victimes. Pour se pousser en avant, dans une cohue, il faut non seulement jouer des coudes, mais se hausser sur la pointe des pieds. C’est ce qui nous explique l’erreur, souvent très volontaire et réfléchie, de peintres expérimentés, d’hommes de goût discret et délicat, qui forcent leurs moyens et sortent de leur spécialité pour faire trou. Ne faut-il pas avant tout frapper la foule, contraindre l’attention d’un public d’autant plus incompétent qu’il est plus nombreux, tirer à soi les yeux ignorants et voraces du suffrage universel ?

Cette fatalité navrante, lorsqu’elle n’éloigne pas du Salon des artistes de premier ordre, comme Meissonier, fait dévier certains talents des plus originaux et des plus sympathiques. Je vous demande un peu pourquoi M. Bastien-Lepage, le plus jeune des peintres arrivés, le plus divers dans son inépuisable production et non pas le moins original de sa fournée, s’est imposé la tâche de peindre une espèce de Labre avant la canonisation, un mendiant vulgaire, vicieux, haineux et sale, et dans quel intérêt ce peintre délicat jusqu’aux derniers raffinements nous présente, sur le plat d’or de son exécution merveilleuse, des haillons, des sabots, des volets, des murs de village, tout cela grand comme nature ? Du temps qu’il y avait encore une Académie des beaux-arts, il y a un demi-siècle, l’Institut faisant fonction de jury eût refusé cette œuvre de grand mérite, sans contester le talent de l’artiste, uniquement pour maintenir la tradition, la logique, les principes supérieurs. Eût-il bien ou mal fait ? Je ne veux pas le dire, mais j’affirme que M. Bastien-Lepage a tort de délayer la matière d’un excellent petit tableau de genre sur une grande coquine de toile que nous ne voudrions, ni vous ni moi, accrocher dans notre modeste galerie.

Chaque département de l’art a ses lois et ses limites. Lorsque le genre confine à l’histoire, quand l’importance et l’intérêt de la composition légitiment la superficie d’un vaste tableau, nul n’est tenté de chercher à l’artiste une querelle d’Allemand. L’assassinat du maréchal Brune, par M. Scherrer, est traité dans les justes proportions du genre historique. On pourrait réduire à moitié ou au quart d’exécution cette œuvre mâle et forte sans lui faire rien perdre de sa valeur, car elle ne contient pas un morceau peint de main de maître ; mais nous l’acceptons volontiers dans ses dimensions actuelles comme l’effort d’une jeune ambition que l’avenir justifiera. Sans doute le tableau est un peu grand, mais le drame est si pathétique et la sève qui circule dans cette composition est si généreuse que le critique dépense toute sa férocité dans un cordial bravo !

Bravo, Scherrer ! Bravo, Delance ! Le Retour du Drapeau, inspiré par quelques beaux vers du poète le plus français de notre temps, Paul Déroulède, est une œuvre à la fois vaillante et gaie. Elle marque joliment l’aurore d’une résurrection nationale où le patriotisme, en deuil depuis dix ans, renaît à l’espérance. La mise en scène est chaude et gaillarde ; elle réunit dans un même sentiment tous les âges et toutes les conditions de la France contemporaine. Cependant, comme il n’y a là qu’une seule figure historique, la sainte image du drapeau, j’estime que tout le mouvement et toute la couleur de cet excellent tableau pouvaient se concentrer sur une toile de dimensions plus restreintes. Le Tribunal révolutionnaire, de M Gain, avec sa mise en scène dramatique, ses types bien choisis et ses costumes savamment étudiés, est dans une plus juste mesure.

Un Lorrain de Metz, M. Bettanier, a cru, dans son patriotisme, qu’il n’y avait pas de toile trop grande pour exprimer le noble et religieux recueillement de nos chers annexés devant les tombes françaises de Gravelotte. Eh bien, je le lui dis avec beaucoup d’estime pour son jeune talent et plus de sympathie encore pour son intention, il s’est trompé de quelques mètres carrés. Certes, la composition est logique et la pensée heureuse ; les quatre figures qui prient au milieu du tableau sont de bonnes études, plantées dans un paysage très vrai. Mais les deux jolies têtes de la fille et de l’enfant ne suffisent pas à remplir et à justifier un tableau plus vaste que le Saint Symphorien de M. Ingres ou quatre paysages de Nicolas Poussin cousus ensemble.

Où la disproportion du cadre et du sujet devient positivement choquante, c’est quand le peintre, comme M. Bompard, semble avoir fait la gageure de traiter en tableau d’histoire un sujet de la vie intime, familière, moins que bourgeoise, comme le Début à l’atelier. Quelle dépense de couleurs fines, et même de fin talent, pour dire peu de chose ! Tout est vrai là dedans, et bien étudié : l’embarras du jeune modèle maigrelet qui tremble de montrer ses salières ; l’air assuré de la mère ou de la meneuse accoutumée à promener sa marchandise à travers les ateliers ; l’indifférence du peintre, qui en a vu tant d’autres ; l’air gouailleur de la fille, en robe japonaise, qui se vautre sur le divan et qui est là comme chez elle. Les accessoires de toute sorte qui encombrent l’atelier sont peut-être rendus avec plus de vivacité que les figures. C’est une vraie débauche de nature morte qui nous étonne, qui nous séduirait sans l’abus inconsidéré du noir et ce poussier de charbon tamisé sur toutes les ombres. Somme toute, un joli tableau, curieux, intéressant, mais trop grand, et dont je cherche en vain la place, soit dans les habitations particulières, où l’on cherche surtout l’agrément et la clarté, soit dans les musées, où l’État ne doit accrocher que des ouvrages enseignants, destinés à l’initiation du public et à l’instruction des jeunes artistes.

Le Coup de main, de M. Renouf, nous montre une fillette de vieux marin qui rame ou croit ramer avec son père. La conception est gracieuse, les deux têtes bien rencontrées et bien peintes, le paysage riant et gai. Mais trop de toile, toujours trop de toile ! Les vrais peintres de genre n’en consomment pas tant.

Voyez plutôt les deux tableaux si dramatiques et si puissants de M. de Neuville. L’un représente une fin de bataille, le moment où les Allemands, après avoir tué tous nos soldats, sauf quelques prisonniers blessés qu’on voit là, debout contre un mur, n’ont plus guère qu’à se massacrer les uns les autres. L’action est ferme, serrée, corsée, le tableau plein comme un œuf. Ce malheureux cimetière de Saint-Privat, où les Allemands auraient eu le droit d’enterrer dix mille des leurs, comme maîtres du champ de bataille, s’est gravé pour toujours dans notre esprit, tel que le bon Alphonse de Neuville le peint dans son admirable tableau, où « le combat finit faute de combattants ». Un autre drame, moins historique et non moins héroïque, est rendu avec une énergie poignante dans l’interrogatoire du Porteur de dépêches. Ici, il n’y a qu’un héros, et des plus humbles : un sous-officier déguisé en paysan, qui se flattait, hélas ! de traverser les lignes prussiennes et de porter à Bazaine une de ces dépêches dont Bazaine allumait son cigare ou sa pipe. L’homme, le soldat, le Français (ce n’est pas, vous l’entendez bien, M. Bazaine), est tombé dans une patrouille ennemie, traîné devant un état-major allemand qui boit, qui fume et qui juge en dernier ressort à la porte d’un cabaret. Ne craignez point que l’affaire traîne en longueur ; on sent que le piquet d’exécution n’est pas loin. Ce beau, brave et robuste garçon, né pour vivre cent ans, sera fusillé dans dix minutes. Il le sait, il ne bronche pas : il a fait au devoir, au pays, au drapeau, le sacrifice de son sang. Je ne veux pas insister sur le mérite spécial, c’est-à-dire patriotique, de ce tableau, qui devrait être gravé par les Goupil et répandu à dix millions d’exemplaires dans toutes les chaumières de France. Il ne s’agit ici que de dessin, de couleur, de mérite intrinsèque et purement technique. Eh bien, malgré quelques traits d’exagération, et quoique deux ou trois de ces vainqueurs soient imperceptiblement chargés par le patriotisme du peintre, j’estime que ce tableau ferait bonne figure entre la Porte de Constantine et la Barrière de Clichy, ces deux chefs-d’œuvre d’Horace Vernet. Il n’est inférieur ni à l’un ni à l’autre par la composition, l’observation, l’intention, l’esprit, et il est infiniment supérieur à tous les deux par l’exécution. Les autres sont des tableaux de conteur vif et distingué ; celui-ci, par surcroît, est un tableau de peintre.

On retrouve quelques-unes des qualités de M. de Neuville dans le Récit de M. Léon-Lucien Couturier. Moins d’art et moins d’expérience, cela va de soi, mais beaucoup d’observation. Et puis ce tableau (et c’est peut-être pourquoi je l’aime tant) fleure véritablement le soldat.



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