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Le Danemark en 1873

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Anonyme
Le Danemark en 1873
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 105 (p. 470-484).
LE DANEMARK
EN 1872

L’histoire moderne offre peu d’exemples de pays qui aient été aussi éprouvés que le Danemark. Depuis sa participation malheureuse à la guerre de trente ans, ce royaume, digne d’un meilleur sort, a subi désastres sur désastres. Il a perdu successivement ses possessions de l’autre côté du Sund, différentes provinces norvégiennes, puis la Norvège tout entière, enfin, avec la partie allemande, de l’ancienne Chersonèse cimbrique, 200,000 Danois du Slesvig. Sa population, qui d’après le recensement de 1860 était de 2,605,000 âmes, n’en compte plus qu’environ 1,700,000 depuis la perte des duchés. Le Danemark, sur lequel se fixait il y a quelques années, l’attention générale, n’est plus comme autrefois l’objet de la préoccupation des chancelleries et de l’opinion publique ; le temps semble déjà loin où tous les organes de la publicité en Europe commentaient avec passion les incidens de cette fameuse question, des duchés que lord Palmerston comparait par une métaphore familière à une allumette destinée à embraser le continent. A l’heure qu’il est, ce petit pays se tient pour ainsi dire à l’écart dans le concert européen. Une telle réserve lui est inspirée par un sentiment de sagesse, et l’on doit approuver le cabinet de Copenhague d’une prudence qui lui est assurément imposée par les exigences de sa situation. Cependant, malgré la mutilation de son territoire, le Danemark a encore une importance incontestable. Les passages du Sund n’ont pas cessé d’être les Dardanelles du nord, et au point de vue géographique il existe entre Constantinople et Copenhague une remarquable analogie. On ne saurait donc perdre de vue le modeste et honnête royaume que la nature semble avoir jeté en avant de la Baltique pour en garder les clés au nom de tous, sans dépendre de personne. Aussi n’est-il pas inopportun de jeter un coup d’œil sur les relations du gouvernement danois avec les puissances et sur le développement de ses affaires intérieures. Les blessures d’une funeste guerre ne sont pas encore cicatrisées. Les dommages matériels causés par les inondations récentes ajoutent aux douleurs du pays. Enfin il doit lutter contre la propagande socialiste par laquelle l’Internationale a la prétention de corrompre des contrées que leur situation géographique et la sagesse traditionnelle de leurs populations avaient jusqu’à ces derniers temps préservées de la contagion des doctrines radicales. Sur une petite échelle, on voit se produire dans les débats des chambres danoises des luttes parlementaires aussi curieuses que celles des états les plus considérables. Les questions politiques, économiques, sociales, s’y agitent au milieu d’une vive animation, et l’on voit se poser dans la vie constitutionnelle du Danemark la plupart des problèmes ardus que les grandes puissances s’efforcent actuellement de résoudre. C’est là un spectacle qui n’est pas dépourvu d’intérêt, et l’on ne doit pas oublier que plus un pays innocent est maltraité par la fortune, plus il mérite les sympathies des hommes qui estiment autre chose que le succès.


I

Il y a bientôt dix ans que le roi Christian IX occupe un trône auquel la naissance ne paraissait pas devoir l’appeler. Ce prince s’est complètement identifié avec les idées de ses sujets, et au dehors comme au dedans il a suivi une politique franchement danoise. Ses restions avec la cour de Stockholm ont pris un caractère chaque jour plus intime. Toutefois, en recherchant les liens d’une sympathie morale et intellectuelle et en développant des rapports de bon voisinage qui ont leur cause dans les affinités d’origine, de religion et de langage, les trois peuples qualifiés du nom de peuples frères ont su se prémunir contre une politique d’absorption. Il ne s’est agi de sacrifier ni Copenhague, ni même Christiania à Stockholm. Si la Suède et la Norvège, malgré la communauté de souverain, conservent leur individualité, à plus forte raison en est-il ainsi de la Suède par rapport au Danemark. Il n’y a plus, nous le savons, aucune trace du ressentiment causé à ce dernier pays en 1814 par la perte de la Norvège ; mais ce souvenir pénible ne tarderait pas à se ranimer le jour où l’on voudrait mettre en avant des combinaisons contraires au principe de l’autonomie des trois groupes dont se compose la famille Scandinave.

Frédéric VII, le prédécesseur de Christian IX, témoignait à son voisin et ami le roi de Suède une affection toute fraternelle ; On avait craint un instant que la mort du monarque danois ne fût une cause de refroidissement dans les relations des deux dynasties ; cette prévision ne s’est pas réalisée. Convaincues toutes les deux de leur loyauté mutuelle, les deux maisons royales ont cimenté leur alliance par le mariage conclu en 1869 entre la fille unique du roi de Suède Charles XV et le prince héritier de Danemark. La nation danoise appréciait certainement les qualités de ce roi Charles qui est mort au mois de septembre dernier, emportant dans sa tombe les sympathies de toute la race Scandinave, mais elle n’avait pas songé pour cela à une fusion avec la Suède, et son bon sens lui a fait comprendre que des passions antidynastiques, éclatant dans une situation déjà si troublée, auraient eu probablement pour résultat de créer à Copenhague et dans les provinces une anarchie semblable à celle de la Pologne au moment des partages. En définitive, Christian IX et Charles XV n’ont cessé d’entretenir les meilleurs rapports, et Oscar II, le nouveau souverain de la Suède et de la Norvège, se montre animé des mêmes sentimens que son prédécesseur.

Le roi de Danemark a aussi des amis dans les familles régnantes de Russie et d’Angleterre. Sans doute les alliances matrimoniales entre princes et princesses n’ont plus aujourd’hui la même importance que dans les siècles précédens ; mais elles ont encore leur valeur politique. En mariant deux de ses filles, l’une avec l’héritier de la couronne d’Angleterre, l’autre avec l’héritier de la couronne de Russie, le roi de Danemark a probablement affermi les bases sur lesquelles repose l’indépendance de son royaume. Cependant ces unions si brillantes n’ont pas suffi pour écarter les malheurs qui pèsent sur le pays, et, malgré les sympathies de Londres et de Saint-Pétersbourg, l’affaire du Slesvig septentrional, qui fut, avec la question du Luxembourg et l’incident d’Espagne, une des origines de la lutte entre la France et l’Allemagne, n’a pas encore été réglée.

On avait pensé un instant que la présence de l’empereur de Russie à l’entrevue de Berlin amènerait peut-être une solution ; il n’en a pas été ainsi, et la presse allemande a pris à tâche de détruire ce qu’elle appelle les illusions danoises. Le président du gouvernement du Slesvig a déclaré en août aux autorités municipales de Flensborg que la province devait renoncer à toute idée de rétrocession d’une partie de son territoire. On a signalé en même temps parmi les districts mixtes l’application rigoureuse de mesures qui doivent assurer l’emploi de la langue allemande dans les écoles et dans l’administration communale. Tous ces symptômes n’étaient pas de nature à encourager des espérances que le cabinet de Copenhague avait été assez prudent pour n’accueillir qu’avec une grande réserve. Toutefois les questions relatives à la position des habitans du Slesvig du nord qui ont opté pour la nationalité danoise ont été réglées en septembre par suite d’un accord entre les cabinets de Berlin et de Copenhague. Il ne restait plus alors que deux catégories d’émigrés, ceux qui avaient fait leur choix avant l’ouverture des hostilités entre la France et l’Allemagne, et ceux qui avaient passé en Danemark après l’ordre de mobilisation des troupes allemandes. Le ministère de la guerre à Berlin avait élevé des difficultés contre ces derniers, qu’on parlait de traiter comme des déserteurs ; mais le gouvernement de l’empereur Guillaume n’a pas persisté dans cette idée. Le litige a été résolu à la satisfaction du Danemark, et il a été stipulé que tous les habitans du Slesvig qui auraient rempli les conditions exigées par l’article 19 du traité de Vienne, qu’ils appartinssent à la seconde ou à la première catégorie, seraient appelés à jouir du bénéfice de cette clause. Quant au fond même de l’affaire du Slesvig, il n’a point été modifié, et le roi Christian IX s’est contenté de dire dans son dernier discours du trône : « Il n’est survenu aucun changement dans la politique extérieure du Danemark. La question du Slesvig est toujours pendante, mais nous conservons le ferme espoir qu’elle recevra une solution satisfaisante. »

Au mois d’octobre, les deux députés des districts danois du Slesvig à la seconde chambre du parlement prussien, MM. Kryger et Ahlmann, ont été réélus à une grande majorité de voix. Du reste ces élections n’ont d’importance qu’à titre de manifestation. Les deux députés danois ont refusé de prêter serment à l’empereur Guillaume, à moins qu’on admît une réserve de leur part touchant l’article 5 du traité de Prague ; la chambre ayant déclaré une telle réserve inadmissible, ils ont déposé leur mandat. Les habitans danois du Slesvig les ont réélus trois ou quatre fois depuis lors, et chaque fois ils redonnent leur démission pour être réélus de nouveau. En définitive, la question n’a pas avancé depuis le traité de Prague, et c’est là une de ces affaires sur lesquelles malheureusement personne ne pourrait se livrer à des appréciations qui fussent autre chose que de pures hypothèses.

C’est pour les peuples aussi bien que pour les individus une épreuve difficile que de passer brusquement de l’espérance à la déception. A l’heure où s’engagea la lutte de la France contre l’Allemagne, la nation danoise crut que le moment de la revanche approchait, et s’imagina qu’elle allait recouvrer les provinces perdues. La funeste issue de la guerre, d’abord considérée par elle comme un signal de délivrance, la plongea dans un sombre découragement. Il en est résulté une sorte de malaise et d’angoisse qu’a voulu exploiter une secte dont le programme consiste à profiter de tous les troubles moraux ou matériels, sur quelque point de l’Europe qu’ils viennent à se produire.

L’Internationale s’est développée en Danemark avec une désastreuse rapidité. Au milieu de l’année 1871, elle y était à peine connue, et les autorités danoises paraissaient à cet égard en pleine sécurité. Ce qui les rassurait, c’était l’absence de grands centres industriels et commerciaux, l’exemption presque complète de la plaie du paupérisme, la diffusion universelle de l’instruction primaire et le caractère essentiellement chrétien qu’elle a conservé, le bon esprit des nombreuses associations ouvrières et agricoles qui couvrent le pays, enfin la distribution et l’organisation de la propriété. foncière, qui se trouve en grande partie concentrée aux mains d’une classe de cultivateurs à la fois fermiers et propriétaires, constituant une sorte de bourgeoisie agricole, fort en garde, malgré ses tendances démocratiques, contre toute doctrine communiste. On pouvait alors affirmer que, parmi les nombreuses sociétés ouvrières qui existaient à Copenhague, il n’y en avait pas une seule qui fût affiliée en bloc à l’Internationale. Un certain nombre d’ouvriers en faisaient partie, mais à titre purement individuel, et correspondaient directement avec les sections du nord de l’Allemagne. On faisait remarquer, pour dissiper les inquiétudes, que si les ouvriers danois professent des opinions politiques assez radicales, ils n’en sont pas moins très éloignés des doctrines du socialisme. Un patriotisme très vif, soigneusement entretenu dans de fréquentes réunions publiques et privées, les défend contre les atteintes de ce cosmopolitisme qui forme de nos jours l’un des dogmes fondamentaux de la secte communiste. En dehors d’efforts isolés, il n’y avait pas à proprement. parler de propagande en Danemark dans les premiers mois de 1871. L’unique tentative qu’on pouvait mentionner en juillet consistait dans une publication périodique dont une seule livraison avait paru, et qui portait le titre de Feuilles socialistes. Le Public ne paraissait y faire nulle attention. L’auteur, qui se donnait pour un ouvrier, constatait lui-même dans son introduction l’indifférence, selon lui regrettable, que les idées socialistes rencontraient en Danemark, même de la part des partis politiques les plus avancés.

A quoi bon d’ailleurs se jeter dans la démagogie ? Les institutions du royaume ne garantissent-elles pas à tous une parfaite égalité ? M. Hansen, ancien ouvrier, devenu le chef du parti démocratique dans la deuxième chambre, n’en convenait-il pas lui-même ? Les travailleurs, pourvus de salaires suffisans et préservés de ces écarts subits entre l’offre et la demande qui se manifestent dans les grands centres de production et entraînent avec eux les grèves et les chômages, ne se trouvaient-ils pas dans des conditions économiques particulièrement satisfaisantes ? Telles étaient les considérations que les esprits optimistes ne cessaient de mettre en avant pour écarter toute crainte. On se faisait encore à ce sujet les plus grandes illusions, quand à la fin du mois de juillet l’auteur anonyme des Feuilles socialistes transforma tout à coup ce recueil en un journal. hebdomadaire destiné à propager des doctrines subversives. Droit égal de tous à tous les biens, de quelque nature qu’ils soient, émancipation des femmes, éducation en commun, abolition du droit de succession, suppression de l’armée, séparation de l’église et de l’état, tels étaient les principaux points du programme de ce journal essentiellement radical. Il célébrait les tristes exploits de la commune de Paris, et, proclamant la guerre du capital et du travail, il poussait au combat les ouvriers de toutes les nations. On crut d’abord à une simple spéculation de librairie ; mais bientôt la polémique s’accentua ; le Socialiste signalait. avec une joie emphatique les progrès de la secte dont il était l’écho ; il concluait en faisant appel à tous les partisans des doctrines communistes à l’effet d’établir en Danemark une section de la Société internationale des travailleurs.

Cependant les articles de la constitution qui garantissent la liberté de la presse ainsi que les droits de réunion et d’association ne permettaient pas au gouvernement de recourir à des mesures répressives tant que le mouvement ne se traduirait point par des attaques directes contre les lois et les autorités du pays. Les sectaires continuaient donc énergiquement leur travail. Dans des réunions tenues à Copenhague, on recueillait des souscriptions et des adhésions à l’Internationale, et ce n’était pas sans surprise qu’on remarquait en Danemark, dans le compte-rendu d’une réunion de Londres, la signature d’un secrétaire pour la section danoise. En même temps, quelques tentatives de grève se produisaient. L’Internationale n’établissait pas son centre d’action en Danemark à Copenhague, parce que cette capitale, séparée du reste du royaume, est située à sa limite extrême, et choisissait Aarhus comme base d’opérations. De nombreux meetings avaient lieu dans ce chef-lieu du Jutland. Le gouvernement commençait à s’en inquiéter. S’il voyait sans trop d’émotion l’agitation ouvrière se propager dans les villes, il n’était pas aussi rassuré en songeant aux populations des campagnes.

Quelques détails sur la propriété foncière en Danemark feront comprendre facilement où serait le danger. Au moyen âge, les laboureurs furent obligés de chercher auprès des seigneurs féodaux, moyennant une redevance, la protection nécessaire pour exploiter tranquillement la terre sur laquelle ils vivaient. Transmise par héritage, cette coutume prolongée de payer et de recevoir une rente dégénéra peu à peu en une véritable servitude. Tant que dura le régime féodal, les choses restèrent en cet état : le paysan demeurait paisible possesseur d’une terre qu’il léguait à qui il voulait ; le seigneur était satisfait de la rente qu’on lui payait régulièrement. Lorsque le servage fut aboli et que le paysan fut mis à même de revendiquer ses droits, une question que le temps n’a pas encore résolue se posa entre lui et son ancien maître : à qui appartenait la terre ? Un compromis eut lieu. Ceux des paysans qui étaient riches maintinrent leur droit à un fermage héréditaire, grevant ainsi le sol d’une servitude souvent incommode, dont quelques propriétaires parvinrent à se libérer par une vente faite à l’amiable. Déjà trois cinquièmes des terres ainsi possédées se sont affranchies ou sont passées aux paysans, et c’est pour forcer la main aux détenteurs encore récalcitrans qu’un parti nombreux voudrait faire adopter par le parlement danois une loi de vente obligatoire.

A côté des riches paysans qui ont trouvé le moyen de changer la situation de fermiers contre celle de propriétaires, il y a une autre catégorie, celle des paysans pauvres. Ceux-là qui ne cultivent qu’un lopin de terre autour de leur maison, et dont le revenu ne saurait suffire à leurs besoins, sont restés assujettis à la nécessité de louer leurs bras pour vivre, sans que le bénéfice de leur travail puisse les mettre en mesure d’acquérir la propriété de leur petite exploitation. Ce sont là les paysans qui sont qualifiés du nom de hunsmænd en Danemark ; ce sont les prolétaires agricoles que l’Internationale veut rallier à sa cause en leur montrant dans la destruction du capital et le partage de la propriété l’abolition de cette force qui les maintient dans une condition de dépendance. Là est le péril. Si le Danemark n’est pas un pays industriel, en revanche il est agricole au premier chef. Produisant avec une population de 1,700,000 âmes de quoi nourrir un nombre sextuple d’individus, il exporte une énorme quantité de grains et de bestiaux. C’est dans l’élément rural qu’il trouve sa richesse et sa force. Sans doute les campagnes ne sont pas encore sérieusement entamées par la propagande des sectaires ; mais cette influence s’est déjà manifestée dans quelques-uns des plus pauvres districts ruraux du Jutland, et c’est là un symptôme dont il serait imprudent de ne pas tenir compte.

Jusqu’à présent, c’est surtout dans les villes que le mal a fait des ravages. Au commencement de 1872, les réunions socialistes se succédaient rapidement. Ce qu’on y mettait en question, ce n’étaient plus uniquement les rapports du travail et du capital ; c’était la forme du gouvernement, la constitution de l’église, de la famille, de la propriété. « Le charlatanisme ecclésiastique, — le Christ contre l’église et les prêtres, — le socialisme contre la hiérarchie, la royauté et l’administration, » tels étaient les sujets que traitaient les orateurs affiliés à l’Internationale. Au mois d’avril, une grève se produisit parmi les ouvriers maçons de Copenhague et dura pendant plusieurs semaines. A cette occasion, l’Internationale parvint à provoquer certains désordres dans la ville de Copenhague, ordinairement si calme. « La mesure est comble, » disait le journal socialiste, et il invitait les ouvriers de la capitale à se rassembler le dimanche 5 mai sur une vaste esplanade située aux portes de la ville pour qu’on pût compter « tous ceux qui veulent prendre part à la lutte engagée contre le capital. »

Le gouvernement pensa qu’une telle manifestation ne pouvait pas être tolérée. Par une proclamation signée du maître de police, il crut devoir l’interdire en se fondant sur l’article 88 de la constitution danoise, qui lui donne le droit de défendre les réunions en plein air lorsqu’elles sont de nature à troubler l’ordre public. Cependant les meneurs voulurent bon gré mal gré donner suite à la démonstration projetée, et l’on fut obligé d’arrêter les principaux d’entre eux. Après trois sommations demeurées sans résultat, la police fit évacuer la place et les allées voisines ; la cavalerie dut mettre le sabre à la main. La foule, en s’écoulant, brisa quelques fenêtres et démolit des réverbères. Assurément cette échauffourée fut plus ridicule que sérieuse ; elle n’en était pas moins faite pour inspirer des réflexions salutaires à tous ceux qui savent combien les germes révolutionnaires se développent rapidement, si on ne tranche pas le mal dans sa racine. Une cérémonie nationale qui se célèbre chaque année pour l’anniversaire du jour où fut promulguée la constitution montra bientôt l’audace de l’Internationale. Le 5 juin 1872, la fête fut attristée par la présence de sept ou huit cents individus affiliés à la secte. Ces démagogues formaient un groupe distinct ; à défaut du drapeau rouge, ils s’étaient contentés d’écharpes de la même couleur ; ils refusèrent de saluer le drapeau danois et de s’associer aux vivats poussés en l’honneur du roi Christian IX.

Il est juste de constater à l’honneur du Danemark que le bon sens public y a déjà opéré une utile réaction. Ce ne sont pas seulement les forces gouvernementales, c’est aussi l’initiative personnelle des conservateurs qui doit imposer une digue aux flots envahissans. En dehors des moyens matériels, qui malheureusement sont quelquefois indispensables, il faut agir par les moyens moraux, par la persuasion, par la plume et par la parole. Plus d’un patron, allant au-devant des demandes, a spontanément provoqué ses ouvriers à des réunions amiables où l’on cherchait pacifiquement et loyalement à se mettre d’accord. Si le mal a diminué depuis quelque temps, c’est que les conservateurs ont opposé à l’idée révolutionnaire celle de réformes graduelles et raisonnables. Sociétés de secours mutuels, association pour les frais de maladie, pour les retraites de vieillesse, pour l’achat des objets de première nécessité, pour la construction de cités ouvrières, telles ont été les améliorations réalisées depuis quelques mois par des personnes actives et charitables, dont les efforts affermissent avec le parti de l’ordre le sentiment de conservation. Toutefois, bien que la propagande de l’Internationale paraisse en ce moment surtout cantonnée dans le Jutland, où un instituteur du nom de Björnbak a érigé une sorte de petite église socialiste, il faudrait se garder de croire que les autres provinces de la monarchie ne soient plus menacées. L’Internationale est toujours à la piste des désordres, voulant susciter de nouvelles grèves et se proposant d’envenimer la question agraire au profit des tendances anarchiques. Sa tactique consisterait en outre à exploiter les discussions ardentes du parlement et à poser ainsi la question sociale sous prétexte de politique. Aussi les différens partis qui se disputent le pouvoir au sein des chambres danoises doivent-ils éviter toute compromission avec les agens secrets ou déclarés du socialisme, qui voudraient infiltrer le venin de l’anarchie jusque dans le mécanisme des institutions constitutionnelles.

II

Comme la plupart des pays de l’Europe, le Danemark a un parlement composé de deux chambres, le Landslhing ou chambre haute, le Folkething ou chambre basse. Il y a un parti conservateur et un parti avancé, qui sont perpétuellement en lutte l’un contre l’autre. Le premier se subdivise en trois fractions : les nationaux-libéraux, le tiers-parti, les grands propriétaires ; le second s’appelle la gauche-réunie, et il prend pour mot d’ordre l’extension du suffrage et l’augmentation de l’influence du Folkething. Constitué en 1870 par une fusion entre l’ancienne gauche et les « amis des paysans, » il a promptement grandi, parce qu’il met une forte discipline parlementaire au service d’une coalition.

Lorsqu’il était président du conseil des ministres, le comte Frys, qui exerçait sur le parlement une grande influence personnelle, était parvenu à former une alliance entre les grands propriétaires et une fraction considérable des amis des paysans ; mais, lorsqu’il se retira du ministère le 4 mai 1870, cette alliance n’existait plus, et la majorité gouvernementale, autrefois si compacte, reçut une grave atteinte par la formation de la gauche-réunie. En 1866, lors de la révision du pacte fondamental nécessitée par là perte des duchés, le gouvernement avait fortifié dans le Landsthing les élémens conservateurs. Tout en maintenant pour cette assemblée le principe de l’élection à deux degrés, il avait fait adopter une disposition qui adjoignait aux électeurs du second degré choisis parmi les électeurs primaires les citoyens les plus imposés dans les districts ruraux, et dans les villes ceux qui possèdent un revenu de 1,000 rigsdalers. A peine organisée, la gauche-réunie demanda la suppression de cette clause et le retour pur et simple à la constitution du 5 juin 1849. Dans les premiers mois de 1872, à l’approche des élections pour le renouvellement complet de la seconde chambre, elle publia une espèce d’adresse à ses « coreligionnaires politiques. » Voici quelques-uns des principes qui se trouvaient formulés dans ce document : égalité pour tous sans égard au rang et à la fortune, suppression des entraves apportées au développement intellectuel de la nation, abaissement des tarifs douaniers sur les objets nécessaires à la vie et à l’industrie, rétablissement de l’équilibre budgétaire au moyen d’un impôt sur le revenu et la fortune, suppression des dîmes et des majorats, extension du droit de suffrage dans les élections communales, rémunération du clergé par l’état et intervention des communautés dans le choix des pasteurs, diminution des charges et dépenses militaires et application plus complète du service obligatoire. Sans doute il est facile de relever" dans ce programme plus d’une contradiction. Comment concilier par exemple une plus étroite application du service obligatoire avec une économie sur les dépenses militaires, l’attribution par l’état d’un salaire fixe ; au clergé avec l’élection des pasteurs par les paroissiens, l’affranchissement de la propriété avec le maintien des terres roturières aux mains des paysans ? Mais les rédacteurs du manifeste s’étaient peut-être moins préoccupés de la valeur intrinsèque des doctrines que du désir de fournir des thèmes à l’opposition populaire.

La campagne électorale fut vigoureusement menée. Tandis que les conservateurs n’oubliaient pas assez les querelles de personnes ou les rivalités locales, les partisans de la gauche-réunie, obéissant à un mot d’ordre, agissaient avec une parfaite entente. Ainsi qu’on devait s’y attendre, les socialistes ne restèrent pas inactifs ; afin de donner le change, ils essayèrent de faire croire qu’ils n’étaient séparés de la gauche-réunie que par des nuances. Suppléant à l’insuffisance du nombre par le caractère bruyant de leurs manifestations, ils multiplièrent leurs meetings, passant et repassant dans les lieux de réunion, comme les comparses de certaines pièces de théâtre. Dans les grands centres, notamment dans la capitale, ils échouèrent complètement ; mais dans le Jutland ils réussirent à faire passer huit de leurs candidats.

Comme il arrive presque partout, les conservateurs montrèrent moins d’activité que leurs adversaires. Les nationaux-libéraux, qui sont les auteurs principaux du système parlementaire établi depuis 1849 et détiennent en ce moment le pouvoir, ne s’accordent pas toujours avec les grands propriétaires, qui forment ce qu’on pourrait appeler l’extrême droite du parlement, et qui ne voient pas sans regret l’amoindrissement de leur influence territoriale. Les difficultés de la question agraire, déjà en partie résolue contrairement à leurs anciennes opinions, ne laissent pas de leur causer une certaine lassitude, et ils n’apportent pas dans les luttes électorales cet entrain, cette confiance, qui, la plupart du temps, sont les présages de la victoire. Il ne faut pas croire toutefois que les conservateurs n’aient pas développé avec fermeté leur programme. « On connaît, disaient-ils, les idées du parti avancé contre les dépenses militaires, contre les armées permanentes, et les singulières théories qu’il professe en matière de défense nationale. On sait également de quelle méfiance il est animé à l’égard de tout ce qui dépasse un certain niveau de culture sociale. Ne serait-on donc pas fondé à craindre que son avènement au pouvoir ne fût une cause d’affaiblissement pour le sentiment patriotique et pour les progrès moraux de la nation ? » Les conservateurs insistaient en même temps sur la nécessité de maintenir l’équilibre actuel des pouvoirs, qui serait forcément interrompu si l’importance de la seconde chambre était exagérée au détriment de la première et des forces gouvernementales. C’est un principe généralement admis que le frein d’une chambre haute, gardienne du pacte fondamental et des idées conservatrices, est nécessaire au mécanisme des institutions, constitutionnelles. Pourquoi donc vouloir affaiblir cette garantie, plus utile que jamais en présence des progrès de la révolution cosmopolite ? Dans le paragraphe 17 de la constitution il est dit : « Le roi nomme à tous les emplois. » Que penserait la gauche elle-même, si on venait lui proposer un projet de loi ainsi conçu : « Le Folkething nomme aux emplois des ministres ? » Serait-il juste dès lors d’arriver par un détour, au moyen du budget, à réaliser un principe qu’on repousserait s’il était présenté sous la forme directe et claire d’une loi ? Les chefs de l’opposition comprirent qu’il fallait tenir compte des répliques de leurs adversaires. Au dernier moment, ils crurent même opportun d’atténuer la portée de leurs déclarations primitives. Tel était le but d’un nouveau manifeste que plusieurs d’entre eux publièrent à la veille du scrutin, et dans lequel, désavouant le projet de poursuivre la réforme de la constitution, ils cherchèrent en quelque sorte à s’excuser du concours non sollicité que leur prêtait le parti socialiste.

Les élections pour le renouvellement complet de la seconde chambre eurent lieu le 20 septembre 1872 ; elles ne devaient pas modifier sensiblement la composition de cette assemblée. On a classé ainsi les députés élus : trois ministres (le comte Holstein-Holsteinberg, M. Hall, lui Klein), dix nationaux-libéraux (partisans du ministère actuel), dix-sept membres du centre, pris parmi les fonctionnaires militaires et civils, les avocats et les paysans, — cinquante et un membres de la gauche-réunie, tous paysans, journalistes ou avocats, — neuf indépendans, formant le noyau de la gauche modérée, — trois députés non classés, dont un propriétaire, le comte Holstein-Ledraborg, qui est le seul catholique de la chambre, et deux officiers de l’armée, enfin huit membres de l’association socialiste du Jutland.

On le voit, les forces gouvernementales et celles de l’opposition se partageaient d’une manière presque égale en nombre. Telle était la situation quand la nouvelle assemblée inaugura ses travaux, le 7 octobre 1872. Le roi, dans le discours du trône, s’abstint de faire allusion à la lutte des partis. Deux jours après, à l’issue de la séance, le président du conseil lisait aux chambres une lettre royale par laquelle le souverain les prorogeait jusqu’au 2 décembre suivant. Le gouvernement alléguait à l’appui de cette mesure la nécessité d’élaborer les projets de lois non encore formulés ; mais sa résolution avait aussi un autre motif. Il voulait laisser aux passions excitées par l’ardeur des luttes électorales le temps de se calmer, et il pensait que deux mois suffiraient pour rétablir les choses en équilibre et pour faire faire à l’opinion publique de salutaires réflexions. Il comptait d’ailleurs sur l’appui de la première chambre, où les grands propriétaires sont très influens. Il y a lieu de remarquer en outre que la gauche-réunie, bien qu’elle ait gagné une dizaine de voix, ne compte pas beaucoup d’adhérens dans les journaux, et n’excite dans les masses que des sympathies tièdes.

Les prévisions du ministère se réalisèrent d’abord assez exactement, et lorsqu’après une prorogation de deux mois les parlemens se réunirent, au commencement de décembre, un certain apaisement s’était manifesté. Cependant les opinions avancées essayaient d’entrer en scène, plus encore en dehors des chambres que dans le sein des chambrés elles-mêmes. Il existe en Danemark une école politique qui, sous prétexte de liberté, d’économie et de progrès, ne tendrait à rien moins qu’à désorganiser les rouages du pouvoir et à paralyser l’influence nécessaire du gouvernement. Aux yeux de cette école véritablement radicale, l’armée est une chose superflue, les garanties de la défense territoriale ne doivent prendre aucune place dans les préoccupations de l’esprit public, le clergé est condamné à la perte de son autorité morale, et tout élément religieux doit disparaître de l’instruction publique. Le groupe d’écrivains qui soutiennent ces idées se représente comme le parti de l’avenir, comme le propagateur de ce qu’il appelle la critique transcendante, et ne recule dans ses conclusions ni devant l’athéisme, ni devant le matérialisme. Ces théoriciens de la destruction, qui préconisent ex cathedra un système anarchique, ont essayé de faire des recrues au sein du parlement et de se placer eux-mêmes sous la bannière de la gauche réunie. Sans doute ils ne sont pas arrivés à leur but, et l’opposition, si ardente qu’elle puisse être, ne se jette pas dans de pareilles exagérations, ; mais on découvre déjà au milieu de la seconde chambre quelques symptômes de radicalisme, dont il est impossible de ne pas tenir compte. Ce serait fermer les yeux à l’évidence que de ne pas apercevoir ce mouvement qui se manifeste sous la forme démocratique parmi les populations rurales, sous la forme socialiste dans les villes, sous la forme critique dans les régions scientifiques et littéraires.

Il est curieux de constater le véritable acharnement avec lequel les hommes qui appartiennent à une telle école ou qui s’en rapprochent poussent partout, sinon à la suppression absolue des armées permanentes, du moins à la diminution du chiffre des effectifs. Les théories de désarmement ne sauraient pourtant être admises qu’à une époque où les traités seraient une garantie réelle, où il y aurait en diplomatie des principes, où la force ne primerait point le droit. Aujourd’hui les armées sont nécessaires aux différens pays de l’Europe, non-seulement au point de vue de leurs relations avec l’étranger, mais pour la sauvegarde de la situation intérieure, compromise dans toutes les contrées par les menées de la révolution cosmopolite. Dans l’état d’instabilité des stipulations internationales, c’est un devoir pour les nations, petites ou grandes, de se mettre en légitime défense et de proportionner le nombre de leurs soldats à celui de leurs habitans. Le nouvel empire germanique est entouré d’états secondaires, la Suisse, la Belgique, la Hollande, le Danemark. Sans doute, si ces pays voulaient comparer leurs ressourcés à celles de leur puissant voisin, ils pourraient se laisser aller à un tel découragement que, s’abandonnant eux-mêmes, ils perdraient toute préoccupation et tout sentiment militaires ; mais ce serait là un très mauvais calcul. Il faut que les états secondaires, alors même qu’ils doivent s’abstenir soigneusement de toute attitude agressive, puissent du moins, le cas échéant, inspirer dans les crises européennes le respect de leur propre neutralité. C’est ce qu’a très bien compris un homme politique qui prêchait encore il y a trois ans le désarmement du Danemark, dans un ouvrage intitulé Rêveries, et qui trouve aujourd’hui que ce titre n’était que trop exact. « La plupart d’entre vous, disait l’an dernier l’évêque Monrad aux électeurs, savent que j’avais été séduit par la pensée de renoncer à toute défense et de faire du Danemark une petite oasis ouverte au libre commerce du monde, au milieu de l’Europe accablée sous le poids des charges militaires. Cette idée n’a pas été accueillie par le sentiment général de la nation, et je crois que cette fois on a eu raison. Il est certain en effet que, si une grande puissance voulait nous attaquer, nous serions impuissans à résister ; mais l’homme est ainsi fait qu’il renonce souvent à prendre l’offensive lorsqu’il sait qu’il rencontrera une résistance. Si donc une grande puissance songeait à nous envahir, elle serait d’autant moins disposée à céder à cette tentation qu’elle nous saurait en état de nous défendre. » Ce sont là de sages paroles, elle parlement danois ne pourrait trop ; les méditer. Malgré des suggestions irréfléchies, il doit se garder d’affaiblir cet élément indispensable que les utopistes aiment à qualifier du nom du militarisme.

Les membres de l’opposition ne sont que trop portés à flatter les instincts de parcimonie des paysans, en réclamant des économies exagérées, surtout dans les dépenses qui concernent l’armée. Le gouvernement n’en a pas moins demandé cette année un accroissement assez considérable pour le budget de la guerre, comme pour celui de la marine, et il a déposé en janvier, sur le bureau de la seconde chambre, un projet de système de défense destiné à remplacer les fortifications actuelles de Copenhague qu’on est en train de démolir, et à mettre à l’abri d’un coup de main les points faibles de la côte danoise. On doit également procéder à une réorganisation générale de l’armée. L’opposition, qui voudront sinon annuler, du moins affaiblir l’importance de l’autorité centrale dans toutes les branches de la vie politique, n’a pas accueilli sans défiance la présentation de la nouvelle loi militaire. Elle ne s’est guère montrée plus sympathique à un autre projet du gouvernement sur les écoles publiques, bien que ce projet, inspiré par des principes libéraux, tende à réaliser des réformes scolaires que la gauche réclamait elle-même depuis dix ans. Mais aujourd’hui il y a des hommes politiques en Danemark qui voudraient en fait d’enseignement une liberté illimitée, qui déclarent que la constitution d’écoles publiques dans les mains de l’état est une atteinte portée à l’indépendance du peuple, et qui demandent non-seulement la suppression des inspecteurs nommés par le gouvernement, mais aussi celle de toute ingérence de l’état dans l’édiction des pénalités pécuniaires imposées aux parens qui négligent d’envoyer leurs enfans aux écoles.

Le ministère ne s’est pas laissé décourager par ces premiers symptômes d’opposition. Il a fait entrevoir à ses adversaires la perspective d’une dissolution pour le cas où la résistance deviendrait trop marquée. On a pu craindre récemment une série de complications nouvelles. L’opposition, qui s’était d’abord un peu ralentie, s’est tout à coup accentuée au sein de la seconde chambre. A propos de l’adresse, cette assemblée s’est livrée à des critiques qu’elle a formulées dans une sorte de programme hostile au ministère. Elle a reproché au gouvernement de ne pas donner au Folkething l’influence nécessaire et de ne pas prendre en main avec assez d’énergie la question du Slesvig. Sur cent deux membres dont la seconde chambre se compose, cinquante-cinq, qui appartiennent à la gauche-réunie, ont voté une adresse conçue dans ce sens et qui pouvait être considérée comme une motion de défiance dirigée contre le ministère. On s’est demandé alors dans le pays ce qu’allait faire le gouvernement. Laisserait-il au pouvoir le cabinet actuel ? ordonnerait-il la dissolution du Folkething et ferait-il procéder à de nouvelles élections ? se contenterait-il au contraire de maintenir les choses dans le statu quo et de considérer l’adresse comme non avenue ? C’est à cette dernière résolution qu’il a cru devoir s’arrêter ; l’attitude de la première chambre l’a déterminé à ne point accepter les conclusions de la seconde. A l’unanimité moins 4 voix, le Lansthing a en effet voté une adresse qui était la contre-partie de celle du Folkething, et qui demandait au roi de maintenir l’équilibre entre les trois facteurs dont se compose le système constitutionnel danois : la couronne, la première chambre et la seconde chambre. En recevant les deux adresses qui lui ont été remises le k avril, le roi Christian IX a déclaré formellement sa préférence pour la théorie du Landsthing. Les applaudissemens que les socialistes avaient donnés dans cette dernière crise à la gauche-réunie ont été loin de lui être utiles, et le gouvernement a trouvé des encouragemens dans l’appui de la plupart des conservateurs.

Même après tant d’épreuves, la nation danoise peut faire encore des choses utiles et trouver dans le développement agricole, commercial, industriel, une atténuation de ses derniers revers. C’est là son véritable rôle. Sous le rapport économique, elle a moins souffert qu’on ne pourrait le croire. C’est même un sujet d’étonnement qu’un petit pays qui soutint une lutte inégale contre deux des principales puissances de l’Europe, et fut forcé de payer d’énormes contributions par suite de sa défaite, ait pu résister à des crises qui auraient peut-être ruiné des états plus considérables. Mais l’administration du Danemark est si correcte, si probe, si économe, que les désastres financiers ne sont pas venus après les revers politiques. La richesse n’a cessé de s’accroître sous l’action de causes diverses, dont la principale est sans contredit le bénéfice considérable réalisé dans l’exploitation du sol. Les exportations ont pris des proportions immenses, et le Danemark, par l’abondance et la belle qualité de ses moissons, a trouvé le moyen de nourrir non-seulement ses propres habitans, mais encore ceux des pays voisins.

Ce pays, qui peut être fier à juste titre de ses marins aussi bien que de ses agriculteurs, et dont la flotte s’est distinguée dans la guerre de 1864, a encore une marine de guerre respectable. Sa marine marchande a aussi une importance réelle ; c’est surtout dans les mers de l’Inde et de la Chine qu’elle a développé ses opérations. Les travaux publics, qui avaient été très négligés dans les dernières années, paraissent devoir prendre une impulsion nouvelle. La Sélande est à peu près la seule contrée du royaume qui ait des voies ferrées suffisantes ; les autres îles danoises et le Jutland en manquent presque complètement. Il est question de construire une ligne de chemins de fer qui, traversant le sud de la Sélande, l’île de Falster et celle de Lalland, irait aboutir à un point de la côte méridionale de cette dernière île. Ce point serait choisi de façon à pouvoir être mis en communication au moyen d’un bac à vapeur avec la côte nord de l’île de Femern, d’où partirait une seconde voie ferrée qui, franchissant le Fremersund sur un pont fixe, se dirigerait sur Hambourg par Oldenbourg et Segeberg. Il faut aussi déblayer des ports, établir des canaux nécessaires surtout sur la côte occidentale du Jutland, où des golfes autrefois ouverts à la navigation sont devenus des étangs séparés de la mer. En résumé, ce ne sont pas les alimens qui manquent à l’activité du peuple danois, et il est doué d’une vitalité propre qui lui permet de fournir encore une honorable carrière.

Ce que la nation danoise doit faire aujourd’hui, c’est se grouper loyalement autour du trône, c’est trouver dans l’accord entre le pays et la dynastie, dans la pratique sincère du système constitutionnel, le meilleur gage de sa prospérité. Elle ne doit pas oublier que depuis quatre-vingts ans elle a conquis pour ainsi dire sans secousses toutes les libertés nécessaires : liberté de la parole et de la presse, liberté de réunion et d’association, inamovibilité presque complète de tous les fonctionnaires à moins de forfaiture, responsabilité entière de ces fonctionnaires devant tout tribunal, service militaire obligatoire, mais allégé dans une mesure exceptionnelle, indépendance religieuse, suffrage universel, administration communale la plus large. Il faut que le malheur, au lieu d’aigrir et de corrompre la nation danoise, l’instruise, la fortifie et l’améliore. Malgré l’exiguïté de son territoire, cet honnête et laborieux pays peut donner à l’Europe un noble spectacle, celui d’un peuple qui cherche dans l’alliance de l’ordre et de la liberté un remède à ses maux, et qui, dédommagé de ses revers par le témoignage de sa conscience et par l’estime des autres nations, supporte l’infortune avec dignité.