Le Darfour et les Arabes du centre de l’Afrique

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Le Darfour et les Arabes du centre de l’Afrique
Revue des Deux Mondes, période initialetome 13 (p. 34-60).


VOYAGE AU SOUDAN, PAR LE CHEIKH MOHAMMED-EL-TOUNSY.[1]

Le 12 messidor an VII, Bonaparte écrivait du Kaire au sultan du Dârfour, Abd-el-Rhamân-el-Rachid, qui le félicitait sur ses triomphes et lui demandait de protéger les marchands du pays : « Au nom de Dieu clément et miséricordieux, il n’y a de Dieu que Dieu !… J’ai reçu votre lettre, et j’en ai compris le contenu. Lorsque votre caravane est arrivée, j’étais absent, ayant été en Syrie pour punir et détruire nos ennemis. Je vous prie de m’envoyer par la première caravane deux mille esclaves noirs ayant plus de seize ans, forts et vigoureux : je les achèterai pour mon compte. Ordonnez à votre caravane de venir tout de suite, de ne pas s’arrêter en route : je donne des ordres pour qu’elle soit protégée partout. » Le souverain d’un puissant royaume confiné au centre de l’Afrique avait donc entendu le bruit des victoires du glorieux sultan des armées françaises, comme il appelait le général en chef des troupes républicaines, ou plutôt il avait applaudi aux défaites des mamelouks, qui venaient de perdre les plus belles provinces de l’Égypte. Qu’Abd-el-Rahmân se réjouit de voir tomber la puissance de ces guerriers turbulens et sans foi, cela s’explique ; mais combien de temps auraient duré ses relations amicales avec une population européenne maîtresse du pays, voilà ce qu’il est difficile de savoir. Toutefois Bonaparte mettait à profit le bon vouloir du sultan ; en promettant aide et protection aux populations noires engagées dans des entreprises de négoce avec l’Égypte, il s’élevait au rang de dominateur de l’Afrique et faisait reconnaître sa suprématie jusque sous l’équateur. Les deux mille esclaves qu’il demandait par un prochain envoi, c’étaient deux mille soldats faciles à nourrir, dévoués à leur maître, n’ayant rien à redouter du climat africain, et dont il eût pu tirer un grand parti, si l’occupation se fût prolongée. Bien loin que la guerre interrompît les échanges accoutumés entre les deux peuples, la présence des Français semblait encourager le sultan à diriger plus fréquemment vers le Nil ces caravanes périodiques qui, assurait-on alors, d’après des renseignemens positifs, se composaient parfois de quinze mille chameaux.

Ceci se passait en 1799 ; c’était à peine si on connaissait exactement la position géographique de ce royaume de Dârfour. Un voyageur anglais, W.-G. Browne, y avait pénétré quelques années auparavant, et ses observations, bien qu’incomplètes sur divers points, étaient les seules qu’un Européen eût recueillies par lui-même ; jusqu’à ce jour, elles sont les dernières. Desservi auprès du sultan par un de ses compagnons qui le représentait comme un espion dangereux, Browne fut attiré jusqu’à Kôbeyh, capitale du royaume ; on l’y garda à vue. En vain sollicita-t-il, pendant deux années, la permission de quitter le pays : toute la population se retirait avec effroi d’un infidèle dont la couleur, disait-on, était un signe de maladie, une marque de la réprobation divine. Cette situation désespérée causa au voyageur un profond chagrin, et bientôt une fièvre qui le réduisit à la dernière extrémité. Ces tristes loisirs, ces jours de douleur perdus pour l’étude, il les employa à apprivoiser deux jeunes lions. Enfin, dépouillé de tout ce qu’il avait apporté avec lui, Browne put se joindre à une caravane qui le ramena, après quatre mois de voyage, dans la Haute-Égypte. Après lui vint l’expédition française ; sous ses auspices et avec des recommandations du général en chef, partit un jeune Allemand, Hornemann, qui périt en chemin. C’était alors que Bonaparte et le sultan du Dârfour échangeaient quelques lettres, comme nous l’avons vu. Un voyage dans les états de ce dernier fut sur le point d’être entrepris par quelques-uns des savans qui accompagnaient l’armée, mais les évènemens changèrent de face. Après ce dialogue à distance entre le futur souverain du royaume le plus civilisé de la terre et le chef d’un peuple barbare, tout rentra dans le silence.

La route restait tracée ; cependant les dangers qu’elle présente n’avaient en rien diminué. Sur dix voyageurs qui ont pris à tâche, depuis vingt ans, d’explorer le centre de l’Afrique en dirigeant leur marche vers Tombouctou, neuf ont péri, René Caillié seul est revenu Si ces fantasques populations livrent passage de loin en loin à l’Européen que la passion des découvertes pousse en avant malgré tous les périls, le plus souvent elles le retiennent comme une proie et le condamnent à périr avec son secret. A ces races noires reléguées au milieu d’un immense continent, sous des latitudes brûlantes, défendues contre l’approche des nations civilisées par leur sauvagerie, par des barrières naturelles de déserts et de montagnes ; à ces peuples ignorans, farouches à la manière des bêtes fauves et jaloux de leur liberté ; l’homme blanc apparaît comme un mauvais génie, comme le précurseur de la conquête. Il devient tour à tour un objet de terreur ou de mépris, selon qu’il résiste avec une force d’ame surhumaine aux obtac1es, aux dangers qu’on lui suscite, selon aussi que l’influence du climat et des inquiétudes sans cesse renaissantes altèrent sa constitution physique et abattent son courage. Les instrumens inconnus à l’aide desquels il observe le soleil pour assurer sa route excitent la défiance, et le désignent partout comme un sorcier ; il est désormais responsable des calamités qui affligent le pays d’alentour. Que par hasard des connaissances en médecine heureusement appliquées lui attirent la bienveillance intéressée d’une population, son départ alors devient impossible ; on le retient, on l’arrête par force et quelque prince poursuivi par la crainte de mourir oblige l’étranger de s’asseoir dans son palais entre ses magiciens et son bouffon. Si ce voyageur est chrétien, s’il le témoigne en manquant aux prières de la loi musulmane, s’il ne lit point le Coran, si subitement interpellé par un passant, il refuse de prononcer la formule sacramentelle, sa mort est certaine. Devra-t-il donc se résoudre à simuler une croyance qu’il repousse, soutenir pendant des années le rôle difficile et répugnant d’un néophyte avide de se perfectionner dans la connaissance de l’islam ? Devra-t-il au mensonge tacite du vêtement joindre l’hypocrisie flagrante des actions et du langage ?

Le voyageur dont le récit va nous occuper n’eut aucune dissimulation de ce genre à s’imposer, et bien peu de ces grandes difficultés à vaincre. Musulman de naissance, fort instruit dans ce qui touche à la foi, à la législation, et surtout la littérature de son pays, le cheikh Mohammed-Ebn-Omar-el-Tounsy (c’est-à-dire le Tunisien) put arriver au Dârfour, résider dans ce pays pendant huit années, et y vivre en paix sous la protection du sultan Ce n’est pas à dire pour cela qu’il n’ait eu à courir aucun danger durant ses longues pérégrinations : plus d’une fois sa vie fut menacée au milieu des populations sauvages, chez lesquelles la vue d’un homme blanc réveillait les haines de race, mais la parité de croyance a été le plus souvent sa sauvegarde : si l’assassinat pouvait lui tendre des piéges comme à tout autre, du moins le fanatisme n’armait-il point contre lui le bras de vrais croyans.

Après avoir fait des études assez solides pour un musulman à Tunis, dans son pays natal, Mohammed, âgé de quatorze ans à peine, alla au Kaire, en 1803, à la recherche de son père Omar, qui s’y était fixé lui-même une dizaine d’années auparavant. Quand le jeune cheikh arriva dans la capitale de l’Égypte, Omar ne s’y trouvait plus ; il avait fait route vers le Soudan Avec cette résignation qui est la grande vertu des Orientaux, l’enfant s’achemina, conduit par un ami de son père, sur les traces de celui-ci, et arriva de cette façon au Dârfour Telles furent les causes fort simples de ce voyage remarquable, entrepris, non point dans l’intérêt des études géographiques, mais, par des raisons de famille Le voyage cependant eut des résultats utiles, parce que le jeune Tunisien s’y était en quelque sorte préparé. D’après son propre témoignage, Mohammed se mit en route pauvre d’argent et riche de science « Or, maintenant, a dit l’humble qui espère en la bonté de son Seigneur, Dieu des bienfaits, moi, Mohammed-Ibn-el-Seyd-Omar, petit-fils de Soleyman, lorsque le Très-Haut m’eut inspiré le goût des sciences arabes, je m’abreuvai à la coupe du savoir ; je méritai bientôt d’être compté au nombre des érudits et des enfans de la science… mais déjà, s’agenouillant sur moi comme un chameau, la fortune m’avait brisé, elle avait écrasé de son poids ce que j’avais de richesses en main… Dès-lors je dépensai tous mes efforts à m’enrichir de connaissances, à m’orner l’esprit de prose et de vers… » On le voit, le cheikh se fit un fonds de philosophie sur lequel il jeta la poésie comme un ornement ; aussi amassa-t-il un trésor de citations qu’il verse à pleines mains dans ses pages. Il rehaussa le tissu de sa diction avec les perles du savoir, et appela son ouvrage : L’Aiguisement de l’Esprit, titre tout-à-fait oriental, auquel il eut l’instinct de joindre cet autre, plus satisfaisant pour nous : Voyage au Soudan et parmi les Arabes du centre de l’Afrique.

Il était naturel qu’après avoir décliné ses noms de fils d’Omar et petit-fils de Soleyman, Mohammed-el-Tounsy racontât les aventures de son père et de son aïeul. Cette touchante narration, faite à la manière biblique, et dans laquelle, il faut le dire, l’expédition française, qui occupe trop peu de place, se trouve étrangement défigurée, est comme le premier chapitre de la vie du cheikh. C’est l’usage de son pays de prendre les choses ab ovo. Il ne s’agit donc pas d’un Européen qui écrit, mais d’un Arabe qui raconte, et ses souvenirs débordent. Bien qu’on soit tenté tout d’abord de rejeter cette introduction comme un hors-d’œuvre, on s’intéresse bientôt à la simple histoire d’une famille asiatique dispersée sur trois points du continent africain, et se respectant elle-même dans sa pauvreté. On sent palpiter les tronçons du serpent qui cherchent à se réunir ; on entend les voix qui s’appellent dans l’immensité du désert.

Après son arrivée dans la capitale de l’Égypte, le jeune Mohammed, plein de joie et d’enthousiasme, vint rejoindre ses compagnons la veille du départ et passer la nuit au milieu d’eux. A l’aurore, on descendit au vieux Kaire, on fit agenouiller les chameaux sur le bord du grand fleuve, et là on attendit, car c’était un vendredi, jour néfaste jusqu’à ce que la prière de midi l’ait sanctifié. Puis la barque prit le large ; le vieux Kaire s’éloigna, et de vagues inquiétudes, mêlées de regrets, assiégèrent le cœur du jeune musulman. Peu s’en fallut que son courage ne l’abandonnât, qu’il ne demandât à revenir sur cette rive déjà pleurée. A la vue des faces noires qui l’entourent, le descendant de Sem se rappelle la haine qu’ont vouée aux siens les fils de Cham. Pour vaincre cette première faiblesse, il a recours à la poésie, son talisman en toute rencontre, et se rappelle des vers comme ceux-ci :

« Voyage, tu trouveras des honneurs et des merveilles. La perle voyage et monte sur les couronnes !

« Cours loin de ta patrie ; va chercher la gloire, voyage ; dans tes excursions, tu peux rencontrer ces cinq utilités :

« Chasser le souci, faire fortune, acquérir la science, orner ta mémoire, hanter les grands ! »

Au soir, la barque jeta l’ancre devant Minyeh, qui n’était pas alors une jolie ville industrielle, un chef-lieu de préfecture, remarquable par ses filatures de coton, mais simplement un gros bourg, hanté par des mamelouks fugitifs qui s’y tenaient embusqués pour piller les passans. Le chef de la caravane flottante fut dépouillé par eux de tout l’argent qu’il portait, et, après avoir payé ce tribut aux voleurs, la barque reprit sa course, sans s’arrêter, jusqu’à Manfalout, la ville la plus méridionale de l’Égypte moyenne. De là, les voyageurs gagnèrent Beny-Ady, canal assez important, qui communique avec le canal de Joseph ou Calideh-Menhi. Les marchands du Dârfour étaient campés sur le bord, recousant leurs outres, les remplissant d’eau, et faisant tous leurs préparatifs de départ.

C’est un instant solennel que celui où la caravane se met en marche pour de longs et aventureux voyages à travers les solitudes de l’Afrique. Autour des chameaux patiemment couchés pour recevoir leurs charges et lents à se lever, autour des tentes que l’on plie, des ballots que l’on range, des armes que l’on accroche à la selle, s’agitent les esclaves noirs sous l’œil des marchands. Peu à peu les bêtes de somme se rangent en file ; les chevaux bondissent en avant, les chameliers s’étendent sur les flancs de la colonne. Le sable vole au loin ; puis bientôt la troupe se déroule sur la plaine unie, s’allonge, s’enfonce dans les sables du désert, et s’y perd comme la dernière voile du navire s’abaisse à l’horizon sous la vague étincelante. Cinq jours après son départ, la caravane touchait à Khardjeh, le plus considérable des villages de l’oasis de Thèbes. Des monumens si remarquables d’El-Khardjeh, des inscriptions grecques tracées sur un des pylones, de sa nécropole couverte en plusieurs endroits de caractères coptes et arabes mêlés de croix, le jeune cheikh ne dit pas un mot. Qu’importe à un musulman ce qui reste des siècles antérieurs à l’islam, ce qui ne touche pas au souvenir des patriarches ? En véritable Arabe, Mohammed ne s’occupe que des dattiers si verts à cet endroit et si desséchés près du village à moitié détruit d’Abyrys. Cet arbre au port élancé semble saluer de loin le voyageur et l’inviter au repos ; il lui prodigue son ombre et ses fruits abondans, et lui montre la source cachée sous ses racines. A mesure que la troupe s’éloigne du Nil en tirant vers le sud-ouest, le désert devient plus aride, et le dattier disparaît pour faire place aux tamarins, aux buissons, enfin aux plantes épineuses, puis les montagnes se montrent : « Pays désolé, dit Mohammed, qui n’a plus d’autres habitans que les gazelles et les caravanes qui le traversent ! »

Déjà les marchands avaient fait vingt journées de marche, sans compter les haltes ; déjà ils avaient dépassé Boulâc, dont la similitude de nom avec le port du Kaire arracha des larmes au jeune Tunisien, laissé derrière eux le triste pays de Macs, la source d’El-Chebb située dans les montagnes, le puits de Sélymeh entouré de ruines, et les citernes de Leguya, quand un dromadaire les croisa sur la route. C’était un courrier qui allait au Kaire chercher un sceau pour le nouveau souverain du Dârfour ; Abd-el-Rahmân venait de mourir. A cette nouvelle, l’inquiétude se répandit dans la caravane ; tous craignaient qu’il ne survînt quelque trouble dans le pays, et regrettaient ce prince équitable, généreux, digne enfin du surnom de El-Rachid, le juste, qu’il avait porté. Le courrier continua sa marche précipitée après avoir laissé les voyageurs en proie à de tristes pressentimens, et ceux-ci, ayant marché quinze jours encore, s’arrêtèrent sur les frontières du Dârfour. La dernière traite avait été de dix journées entières, depuis la citerne de Zaghâouy ou puits du Natron jusqu’à celle de Mazrouh. Là chacun se sépara pour se diriger du côté de son pays ; Mohammed poussa vers Sarf-al-Dadjadj, résidence de son protecteur Ahmed-Badaouy, qui l’avait comblé d’attentions pendant toute la route. Cet Ahmed voyageait en véritable seigneur ; son cortége se composait de huit esclaves, de huit domestiques, et de soixante-huit chameaux dont quelques-uns chargés d’outres pleines d’eau, et deux autres harnachés de manière à porter les provisions. En outre, il menait avec lui cinq femmes de son harem et sa cousine Sitti-Djamâl, qui parut plaire au jeune cheikh par sa beauté ravissante. Enfin il se faisait suivre d’un magnifique cheval noir de race dongolah, couvert d’une selle en velours vert.

Tel était l’ami du voyageur tunisien, celui chez lequel Mohammed reçut l’hospitalité à Sarf-al-Dadjadj. Ceux qui avaient fait partie de la caravane se festoyèrent les uns les autres : ce fut une semaine de plaisirs. Un soir, comme il revenait d’un de ces festins, Mohammed vit arriver chez lui deux hommes dont l’un était bronzé, d’un extérieur assez prévenant, habillé avec une certaine élégance ; l’autre, d’une couleur plus foncée, portait de pauvres vêtemens. Assez surpris de la venue des deux étrangers, le jeune homme s’assied et les regarde ; ceux-ci se font des signes en examinant le Tunisien, et l’un d’eux s’écrie -Est-ce bien lui ? — Certainement, c’est lui ! — Puis l’homme bronzé dit : — Es-tu d’ici ? — Non ; je viens du Kaire, et je vais rejoindre mon père. — Qui est ton père ? — Omar, de Tunis. — Alors le noir reprit vivement : — Salue donc ton oncle Ahmed-Zarrouq ! — Cet oncle, qui avait habité le Sennâr, venait au-devant de Mohammed, de la part de son père, averti par une lettre de l’arrivée du jeune voyageur ; il apportait même à Ahmed-el-Badaouy de beaux présens pour le remercier des soins qu’il avait prodigués à l’enfant depuis le départ de la caravane. — Bénédiction ! s’écria El-Badaouy en voyant les cadeaux ; je les accepte !… et je les donne à mon fils que voici. — Il désignait de la main Mohammed lui-même. Ce bienfait, que le respectable Arabe ajouta à ceux dont il ne cessait de combler le jeune fils d’Omar, fut bientôt expliqué. Accusé, quelques années auparavant, près du sultan, qui punissait avec rigueur toutes les injustices, de vendre des femmes libres, et jeté en prison le carcan au cou, El-Badaouy allait périr sans la généreuse intercession d’Omar lui-même. Après avoir raconté au jeune cheikh cette touchante histoire, l’Arabe ajouta : Peut-être ai-je fait envers toi quelque chose qui acquitte un peu ma dette ; mais je ne le crois pas.

Encore tout ému de cette scène et comblé de présens, El-Tounsy partit avec son oncle. Il était à cheval, son oncle sur un dromadaire, et l’homme noir, l’ami de ce dernier, trottait sur un âne ; trois esclaves les précédaient à pied. Six jours de marche séparaient encore les voyageurs de la ville d’Aboul-Djouboul où vivait Omar. Devant la porte de celui-ci se pressaient des chevaux, des ânes, des domestiques ; c’était comme une petite cour. De jeunes filles, des esclaves noirs, accueillent les trois nouveaux venus, les félicitent sur leur heureuse arrivée, et Omar s’avance. A sa vue, Mohammed reste calme, maintenu par le respect extraordinaire que les Orientaux portent à leurs ascendans. « Je lui baise la main, dit-il, et je reste debout devant lui. Il me commande de m’asseoir, j’obéis ; un moment après, il me dit : — Quelles études as-tu faites ? Qu’as-tu appris ? — Le Coran et quelque peu de science. » Ces paroles le réjouirent, et le lendemain le père, heureux d’avoir retrouvé son fils, tua le veau gras.

Ce sont là les scènes de la vie arabe dans ce qu’elle a de plus patriarcal ; on est arrivé au Soudan [2] presque sans s’en apercevoir. Une fois établi au milieu des fils de Cham, Mohammed visite les grands, et reçoit d’eux des cadeaux qui lui font oublier l’inimitié des deux races. Grace à la position honorable que lui a ménagée son père, il se mêle à une cour dont il connaît bientôt toutes les intrigues, et recueille sur les sultans du Dârfour des détails historiques qui servent à faire comprendre la situation actuelle du pays. Les états du Soudan, dont on entend à peine parler, ont leurs révolutions, leurs catastrophes sanglantes, leurs conspirations de sérail. Ce qui se passe à Constantinople sur une grande échelle se reproduit là dans des proportions moindres ; seulement, chez les populations africaines, le drame marche plus vivement, parce que les passions sont plus violentes. Essayons, pour en donner une idée, de jeter quelque lumière sur la masse de faits un peu confuse que présente le récit du cheikh Mohammed.

Les traditions du Dârfour ne remontent pas au-delà de deux siècles, époque à laquelle ce royaume et l’état de Kordofâl ne formaient qu’un seul empire. Laissant à son frère Mouçabba le second de ces deux pays, le sultan Saloun (appelé aussi Soleyman) s’appropria le Dârfour ; c’est de lui que descend la famille régnante. Les deux frères s’étaient promis par serment de ne jamais rien tenter l’un contre l’autre, et ils se tinrent parole. Cet état de choses subsista jusqu’au temps de Tyrâb, fils d’Ahmed-Bakr, père d’Abd-el-Rahmân. Ahmed-Bakr avait déclaré en mourant que le sultanat passerait successivement à chacun de ses sept enfans, et que nul des enfans de ceux-ci ne monterait sur le trône avant que le dernier des sept fût mort. Les deux premiers sultans, les deux frères aînés, périrent, après un règne assez court, dans des batailles livrées par eux au roi de Bargou, prince puissant, dont la capitale est Boussa, ville de douze mille habitans, visitée par Clapperton, et près de laquelle Mungo-Park fit naufrage. Après les deux aînés, ce fut le tour de Tyrâb, qui, cependant, n’était que le cinquième des enfans d’Ahmed-Bakr. Ce souverain, fort adonné au plaisir et peu soucieux du métier des armes, vécut long-temps dans une paix qui ramena l’abondance et la fertilité au sein de ses états ; mais, par malheur, ses trente fils se mirent à parcourir le pays à la tête d’une troupe de cavaliers ; ils commirent tant de déprédations, qu’ils attirèrent sur leur père la haine du peuple. L’un d’eux, trouvant trop vulgaire de monter à cheval, s’avisa de se promener et de voyager à dos d’homme ; si les porteurs manquaient aux relais préparés d’avance, il sautait sur les épaules des gens de sa suite, et les lançait au pas de course [3].

Vers ce même temps entra au service du sultan Tyrâb, en qualité de kôrkoa ou lancier, un personnage étrange, que son talent extraordinaire, son dévouement à la dynastie, ses aventures et ses malheurs désignent comme le héros de cette dramatique histoire. Mohammed-Kourrâ (c’est le nom du jeune soldat) fut bientôt distingué par le prince, qui lui accorda un poste de confiance, celui d’intendant du palais de la famille impériale. En Orient, un pareil emploi est trop élevé pourrie pas exposer à la haine et à la calomnie celui qui l’occupe ; Kourrâ ne tarda pas à être accusé, par un de ses collègues, d’entretenir des relations suspectes avec l’une des femmes secondaires du sultan. Instruit de cette fausse dénonciation, Kourrâ s’enferme dans sa hutte, s’arme d’un couteau, se mutile de sa propre main, et court se présenter au souverain, en lui disant, dans des termes trop énergiques pour être reproduits ici : « Vois, maintenant, si tu dois te défier de ton serviteur ! » Et il tomba évanoui. A peine remis de son affreuse blessure, et envoyé près de l’émyn Aly-Ouad-Djami qui lui confia aussi l’intendance de sa maison, Kourrâ vainquit les répugnances de son nouveau maître, et sut se rendre indispensable. Il fit plus, il répandit secrètement des aumônes parmi le peuple au nom de l’émyn, qui, surpris de se voir de tous côtés accueilli par des bénédictions auxquelles il ne comprenait rien, fut obligé de recourir à la ruse pour découvrir l’officieux mensonge de son intendant. Dès-lors il conçut pour lui une grande estime, et l’appela à de plus hautes fonctions.

Un descendant de Mouçabba régnait alors dans le Kordofâl : c’était le sultan Hâchim, homme audacieux et entreprenant. Il avait organisé une troupe de dix mille noirs bien armés, rassemblé sous ses ordres des gens du Dongolah, des Arabes nomades et des habitans de la frontière ; comptant sur une si puissante armée, il songea à envahir le Dârfour. Si cette guerre semblait menaçante à Tyrâb, souverain de ce dernier pays, d’un autre côté, elle favorisait son ambition ; il y voyait un excellent prétexte d’exposer à la mort dans les combats ses deux frères aînés qui vivaient encore, et dont il avait usurpé les droits en montant sur le trône, ainsi que ses neveux. Il partit donc avec tous les membres de cette famille destinée à périr sous les coups de l’ennemi ; mais, à son approche, Hâchim se réfugia dans le Sennâr, et Tyrâb, fort embarrassé de ce cortége de princes du sang impérial, s’obstina à rester dans le Kordofâl. L’armée, mécontente, se mit à murmurer ; les grands, princes et vizirs, regrettaient leurs familles et leur pays, selon cette sentence du prophète : « L’amour de la patrie est presque de la religion. » De cet ennui général des troupes naquit bientôt une conspiration ; un émyn forma le projet d’assassiner le sultan dans sa demeure, manqua son coup, et tomba lui-même sous le sabre des gardes en se défendant comme un lion. C’était un avertissement pour Tyrâb ; il ne songea cependant point à modifier ses projets, et voulut tirer parti de ce terrible incident pour épouvanter les chefs de l’armée. D’après son ordre, le cadavre de l’émyn, enveloppé dans un manteau, est mis à part jusqu’au lendemain ; dans la nuit, la scène se prépare : le sultan appelle les vizirs au conseil, et chacun d’eux, secrètement troublé, forcé d’ailleurs d’entrer sans escorte, se range à sa place ; derrière eux se tiennent des esclaves, armés de pied en cap, l’air fier et menaçant. Le sultan paraît alors ; il était enveloppé d’une pelisse noire, sur son front s’abaissait un cachemire rouge, roulé en turban : ce sont là les marques de la colère impériale. Dès qu’on eut apporté au milieu de l’assemblée le cadavre de l’émyn, le sultan fit enlever le manteau dont il était recouvert, en s’écriant : Le reconnaissez-vous ? Personne n’osa répondre. Cependant un des chefs, père de l’une des femmes de Tyrâb, prit la parole, et dit : Oui, nous le reconnaissons. Si tu veux notre sang, nous voilà ; si tu veux nous faire grace, tu en es le maître. — Mais, reprit le sultan, qui vous a portés à conspirer ? — Tu nous a amenés ici ; tu sais que dans notre pays sont nos parens, nos familles, nos enfans. Tu nous prives de les, voir, de jouir de leur présence ; rien ne t’excuse de nous retenir ici. La vie ne nous est bonne que chez nous. — Le prince comprit bien qu’il ne pourrait vaincre cette obstination, pourtant il résolut de ne pas céder. Sa dernière ressource fut de se faire passer pour malade ; il ne parut plus au divan, et ne s’occupa plus des affaires publiques. Cette maladie feinte devint réelle ; sa robuste santé s’altéra rapidement, et il mourut en désignant pour lui succéder son fils aîné, le khalife Ishâq. On peut supposer que le poison hâta cette mort un peu précipitée, à moins que la colère, ne trouvant pas à se faire jour, n’ait conduit au tombeau prématurément ce sultan, exaspéré des murmures de son armée et entouré d’ennemis secrets.

Ishâq devait succéder à son père ; mais celui-ci avait eu d’une de ses favorites, la princesse Kinâneh, un autre fils nommé Habyb. La sultane, désespérée de voir son propre enfant exclu du trône, demanda conseil à Mohammed-Kourrâ, et ce fut lui qui dirigea une conspiration de palais ourdie au préjudice de l’héritier légitime, et dont profita Abd-el-Rahmân, le dernier des sept frères appelés successivement au trône, selon le vœu de leur père commun, Ahmed-Bakr. — Abd-el-Rahmân n’était encore connu que sous le nom de EI-Yatim (l’orphelin), mot qui signifierait plutôt ici fils posthume. Studieux, probe, voué aux pratiques religieuses dès son jeune âge, vertueux à la face d’une cour dépravée, seul juste et généreux, quand les autres princes traitaient leurs vassaux en sujets conquis, il n’avait pas eu de peine à s’attirer l’affection des gens du Dârfour. Par bonheur, il se trouvait sans enfans lorsque mourut son frère Tyrâb, et la sultane Kinâneh, conseillée par Mohammed-Kourrâ, obtint de lui la promesse de l’épouser. L’astucieuse princesse courait ainsi la chance de redevenir femme du souverain régnant et mère d’un fils appelé au trône. Ce serment décida de la nomination d’Abd-el-Rahmân ; à peine Tyrâb eut-il rendu le dernier soupir, que Kinâneh lui envoya en cachette les insignes du pouvoir royal.

Dans tout ceci, l'orphelin ne paraissait point encore, et trois partis se trouvaient en présence : les frères de Tyrâb, qui devaient régner avant Abd-el-Rahmân (puisqu’il était le plus jeune des sept), tenaient conseil avec leurs affidés ; leurs neveux, les enfans des trois autres fils d’Ahmed-Bakr, morts sur le trône, réunissaient des partisans, et voulaient défendre leurs droits à la succession ; enfin les raïas s’assemblaient, et on pouvait craindre à la fois une émeute de palais, c’est-à-dire une série interminable d’assassinats, et un soulèvement de l’armée. L’émyn Aly, patron de Mohammed-Kourrâ, tenait pour Ishâq, le fils aîné de Tyrâb. « Va, dit-il à son serviteur, va auprès de mon fils, et ordonne-lui de ma part de rassembler l’armée. — Je suis à vos ordres, reprit Kourrâ. » Il se garda bien toutefois de transmettre le message tel qu’il l’avait reçu. Au lieu d’amener ses troupes au palais, le jeune chef, suivant un faux avis, les conduisit à la demeure de la sultane Kinâneh. L’émyn crut être trahi par son fils, tandis qu’il l’était en réalité par Mohammed-Kourrâ ; il ne voulut point survivre à cette défection. A l’instant même il ouvrit une petite boîte, avala le poison qu’elle renfermait, et tomba mort, se punissant ainsi d’un crime dont il n’était pas coupable, et poussant la loyauté jusqu’au fanatisme.

Cependant l’orage grondait autour du palais ; une députation des ulémas, ayant à leur tête le cady, allait d’un parti à l’autre, et consultant tour à tour les grands du royaume, les princes du sang et les raïas. Personne ne pensait plus à Isbâq ; il s’agissait d’élire, non pas l’un des fils, mais l’un des frères du sultan. L’aîné de ceux qui vivaient encore, accepté par les émyns et par les vizirs, ne plut point aux jeunes princes, qui craignaient d’exciter sa jalousie et de périr par le poison. Ils désignèrent eux-mêmes un autre fils d’Ahmed-Bakr, que les soldats refusèrent avec des cris d’indignation. Enfin, le nom de l'orphelin fut prononcé. Abd-el-Rahmân, proclamé sultan, monta sur le trône par le vœu des grands et de l’armée, grace aux intrigues ourdies dans le palais et à l’impopularité de ses concurrens. Qui sait au juste quel rôle il joua dans ces circonstances délicates ? Sans doute celui d’un ambitieux qui attend avec patience le résultat des évènemens, parce qu’il les a préparés lui-même.

Maître du pouvoir, Abd-el-Rahmân distribua aux ulémas, aux chérifs et aux pauvres tous les trésors amassés dans le palais par Tyrâb. Cela fait, il partit pour le Dârfour (ces évènemens s’étaient passés dans le Kordofâl, où le sultan Tyrâb venait de mourir), et se mit en mesure de tenir tête à son neveu Ishâq. Deux fois battu, puis vainqueur dans deux rencontres, ce jeune prince se montrait fertile en ressources, courageux, habile à réparer ses pertes, autant que cruel envers ses sujets. Dans sa conduite, il y avait quelque chose de la colère que donnent le désespoir et le sentiment d’une grande injustice. Abd-el-Rahmân, au contraire, agissait avec prudence ; il cherchait à appuyer son élection par des actes équitables, généreux. Dans une dernière bataille, Ishâq, faisant des prodiges de valeur, s’élança jusque sur le chef de l’armée du sultan, Mohammed-el-Doukkoumy, fils de l’émyn Aly, ancien maître de Kourrâ, et lui appliqua de vigoureux coups de sabre en l’injuriant. El-Doukkoumy ne disait rien : sa double cotte de mailles repoussait le fer de son ennemi ; mais quand celui-ci, las de frapper, lui tourna le dos, à son tour il lui asséna sur l’épaule un si terrible coup de cimeterre, que l’arme se rompit près de la poignée. Le khalife, délivré par les siens des mains de l’émyn El-Doukkoumy, fut bientôt forcé de fuir au milieu de son armée en déroute. Alors un fellah égyptien, bon tireur, soldat dans les troupes d’Abd-el-Rahmân, demanda à marcher à l’avant-garde, et promit de tuer Ishâq d’un coup de fusil. Il monte sur un dromadaire pour rejoindre plus vite le corps commandé par El-Doukkoumy. De loin il reconnaît le khalife blessé au milieu de ses officiers, le couche en joue, et l’abat comme une gazelle. Plus tard ce fellah fut mis à mort par ordre d’Abd-el-Rhamân, car c’est une loi que nul ne doit s’armer pour combattre qui que ce soit de la famille impériale. Tout Dârforien qui, par hasard, ou même malgré lui, verse le sang d’un prince doit périr. Quand, après une sanglante mêlée, le sultan victorieux, maître du camp ennemi, entra sous la tente du khalife, il souleva le voile qui couvrait la face du cadavre, et avec des larmes abondantes pleura sur son neveu, en reprochant aux grands qui l’avaient suivi de ne pas avoir détourné un si vaillant prince de cette funeste guerre. Assurément, ce sont là de grandes batailles ; on s’y bat à l’arme blanche comme dans les temps anciens ; les chefs s’attaquent corps à corps et se frappent à outrance. Les cottes de mailles en usage depuis des siècles chez les peuples du Soudan dénotent une race brave, habituée à porter de lourdes armures, malgré une chaleur accablante. Malheureusement tout ce courage se dépense dans des guerres de succession qui, un jour peut-être, amèneront la conquête du pays par le, troupes égyptiennes.

Délivré de ces inquiétudes, Abd-el-Rahmân songea à introduire des réformes dans le royaume. Il supprima les douanes, distribua les fonctions à ceux qui en étaient dignes, rendit les routes plus sûres, favorisa le commerce, et gouverna avec tant d’équité, que l’aisance se répandit partout. On raconte de ce monarque des histoires qui, si elles sont vraies, conserveront sa mémoire en Afrique comme s’est perpétuée en Asie celle du fameux Aaron, surnommé avant lui El-Rachid (le juste). Comme le khalife de Babylone, Abd-el-Rahmân aimait les gens de lettres, et ce fut à ce titre qu’il accueillit si bien le père de notre voyageur, le cheikh Omar ; comme lui aussi, il entretint passagèrement des relations avec le personnage d’Europe le plus grand et le plus influent de son siècle. Aaron envoya une ambassade à Charlemagne, et Abd-el-Rahmân reçut des lettres de Bonaparte.

Par un singulier hasard, un mamelouk chassé d’Égypte par les armées françaises mit en danger la vie de ce sultan. Accueilli par Abd-el-Rahmân, qui le traita honorablement, cet audacieux soldat demanda au prince la permission de se bâtir une maison à la manière de celles du Kaire. De cette maison il fit une forteresse, et pratiqua dans le mur d’enceinte deux meurtrières auxquelles furent placés un canon et un obusier. Ce château dominait le palais plus humble du sultan, et le mamelouk, observant du haut de son fort les démarches de celui-ci, conçut le projet de lui tirer au passage un coup de canon à mitraille. En même temps, l’Égyptien songea à former une conspiration qui fut bientôt découverte. Il donna dans un piège que lui tendit le sultan, et périt assassiné sous les yeux de ce prince, qu’il voulait détrôner pour prix de ses bienfaits. Sa maison fut démolie ; il ne resta aucune trace de l’apparition dans le pays d’un hôte aussi dangereux. Peu à peu les complices du mamelouk périrent en prison car en arabe le mot juste a un peu le sens de justicier : il est synonyme de sévère. Abd-el-Rahmân ne se montrait clément que lorsque l’occasion le permettait. Sa conduite envers Kinâneli en fournit une preuve. Cette femme, qu’il avait épousée par politique, éprouva bientôt de sa part des dédains dont elle résolut de se venger en le renversant de son trône. La conspiration ne réussit point : une jeune fille fort belle, élevée par l’ambitieuse princesse et aimée du sultan, découvrit le fatal secret. Abd-el-Rahmân fit égorger Kinâneh, rechercher ses complices, dont aucun n’échappa à sa colère, et déporter le fils de la sultane (Habyb, qu’elle avait eu de Tyrâb) dans les monts Marrah. « Après ces exécutions, dit Mohammed-el-Tounsy plus habitué que nous à de semblables épisodes, tout resta calme et tranquille. » En Orient, les têtes tombent à la parole du maître sans que le peuple s’en émeuve, sans même qu’il s’intéresse au sort des victimes. Si un cadavre flotte sur le Nil, le marinier se détourne en disant : Laissez passer la justice de sa hautesse

Peu s’en fallut que Kourrâ, le fidèle cheikh, n’encourût lui-même une disgrace : à la tête d’une puissante armée, il avait repoussé une invasion de Hâchim, le sultan dépossédé du Kordofâl, et était resté dans ce pays en qualité de vice-roi. Des envieux vinrent murmurer à l’oreille du prince que Kourrâ songeait à se déclarer indépendant. Le sultan remit à un émyn une paire de fers, et lui dit : — Prends ces entraves, attache-les-lui aux pieds, et envoie-moi le traître avec ses troupes. — Kourrâ, loin de résister aux ordres de son maître, se mit de sa propre main les fers aux pieds, se les fit clouer et river par des ouvriers, et arriva ainsi au Dârfour. Le sultan, informé de son approche, se hâta de le délivrer de ces entraves, et le combla d’honneurs à la face de tous les vizirs, en s’écriant : — N’avais-je pas raison quand je vous assurais que Kourrâ ne se révolterait jamais contre moi ? — Cependant, si Abd-el-Rahmân en eût été sûr, aurait-il obligé son serviteur dévoué à lui donner une marque aussi excessive de sa soumission ? Kourrâ n’en voulut point au sultan de cette épreuve humiliante : Abd-el-Rahmân étant mort quelque temps après, il prit à cœur d’élever sur le trône le prince Mohammed-Fadl, son fils.

Durant la minorité du jeune monarque, Kourrâ gouverna en qualité de régent. Pour la troisième fois la haine des grands s’attaqua à lui, et il succomba. Ses ennemis l’accusèrent encore près du petit prince de se préparer à la révolte. Mohammed-Fadl le fit appeler ; mais Fourré, outré d’indignation, refusa de se présenter devant lui. Menacé dans ses biens et dans sa vie, poussé à bout, il devint en effet rebelle, battit les troupes de son maître, et fit trembler sur le trône l’enfant qu’il y avait placé par son influence et soutenu par sa fermeté. Toutefois ce rôle de pacha révolté, Kourrâ le soutenait par force, à contre-cœur ; il lui tardait d’en finir. La mort de son frère, tué dans une de ces fatales batailles, fut cause qu’il prit tout à coup une résolution désespérée. — J’ai horreur de la vie, dit-il aux siens. Demain, gardez-vous de combattre quand vous m’aurez vu pénétrer au milieu de la mêlée ; songez seulement à vous conserver. Là-dessus, il congédia son armée, qui l’abandonna à l’exception d’un millier d’amis fidèles jusqu’à la dernière goutte de leur sang. Le lendemain, on monta à cheval au bruit des tambours ; Bourré, exaspéré, se lança comme un lion au milieu des troupes impériales, et se fraya une route sanglante jusqu’en face du sultan. Il n’a qu’à frapper un coup de plus, et le Dârfour n’a plus de maître ; mais le souvenir des bienfaits dont l’a comblé le père de ce débile souverain arrête son bras : il le regarde avec un mépris plein de colère en lui reprochant son ingratitude. Le jeune roi, tout épouvanté de ces interpellations menaçantes, crie au secours. Ses soldats se serrent de nouveau, entourent Kourrâ dans un cercle fatal, et le criblent de blessures ; cependant il combat pendant une heure encore, appelant la mort et la repoussant par instinct. Pour en finir, les gens du roi coupèrent les pieds de son cheval ; il tomba sous le poids de sa double armure de mailles de fer. On courut en masse sur le cavalier renversé, on le frappa à la tête, on l’assomma. Ainsi mourut cet homme extraordinaire, qui avait deux fois donné le trône à des sultans de son choix ; après s’être deux fois sacrifié aux volontés de ses maîtres, il eut horreur de l’ingratitude d’un enfant couronné par ses propres mains, et mourut rebelle.

Tandis que Mohammed-Fadl, affermi sur le trône, jouissait au dehors d’une autorité incontestée, trois de ses frères, encore fort jeunes, croissaient dans le harem. Le sultan protégea leur enfance ; puis, craignant que ses propres fils ne trouvassent un jour dans leurs oncles des concurrens redoutables, il eut recours à l’assassinat : il commença par faire périr le plus âgé des trois, Mohammed-Boukhâry, se contentant jusqu’à nouvel ordre de tenir les deux autres en charte privée. Les deux jeunes princes, dont l’un se nommait Abou-Madian, comprirent quel sort leur était réservé. Un prétexte leur fut offert de sortir du palais ; ils montèrent à cheval et atteignirent, en fuyant, les frontières du Dârfour. Un corps de cavaliers envoyé par le sultan à leur poursuite essaya vainement de les arrêter ; Abou-Madian tua de sa main le chef de la troupe, et, grace à l’inviolabilité absolue de sa personne comme prince du sang, il échappa aux coups des soldats. Des Arabes de la tribu de Bény-Djerrâr avaient pris parti pour les fugitifs ; mais, attaqués une seconde fois par les cavaliers dârforiens, ils trouvèrent plus prudent d’abandonner à leur sort ceux qu’ils avaient accueillis, non sans les avoir lâchement dépouillés d’une grande partie de leurs effets et de leurs provisions. Fuir dans le désert n’est pas toujours chose facile ; il faut forcément passer à portée des sources et des citernes pour y abreuver les chevaux. Abou-Madian, s’étant écarté de sa petite escorte pour chercher de l’eau, vit son frère enlevé par un parti d’ennemis qui fondit sur lui à l’improviste au moment où la fatigue l’obligeait à faire halte. Aussitôt il s’enfonça dans des collines de sable, changea de route et disparut. Après avoir erré à l’aventure dans ces solitudes inhospitalières où il ne rencontrait pas un visage humain qui ne fût celui d’un ennemi, Abou-Madian put faire parvenir au gouverneur égyptien d’Obéid, capitale du Kordofâl [4], une lettre dans laquelle il lui demandait asile et protection. Le gouverneur envoya des troupes à sa rencontre et le reçut au bruit du canon, pour lui rendre ainsi les honneurs dus à son titre de prince. Cette retraite sur le territoire égyptien inquiéta Mohammed-Fadl : il écrivit à son frère de revenir, lui donnant l’assurance qu’il l’accueillerait à bras ouverts ; mais Abou-Madian refusa, car il se défiait des intentions du sultan. Il savait de bonne source que ce perfide despote avait fait crever les yeux à son frère, enlevé près de lui, au milieu du désert, par les troupes impériales.

Ceci se passait en 1833. Cinq ans après, le pacha d’Égypte ayant poussé lui-même une reconnaissance jusque dans le Sennâr, Abou-Madian alla le voir et le supplia de ne pas perdre de vue l’expédition au Dârfour, projetée depuis long-temps. Méhémet-Ali, profitant de l’occasion qui lui était offerte de s’étendre au-delà du Kordofâl, avait promis au jeune prince de le placer sur le trône avec une nombreuse armée. — Ce que je t’ai promis, lui répondit-il, je le ferai. Trouve-toi au Kaire à mon retour. — Abou-Madian vint en Égypte ; il visita le Kaire et Alexandrie, admira les arsenaux et les forteresses, et contempla avec un éblouissement naïf la mer et les vaisseaux à trois ponts, mais sa patience devait être mise à une longue épreuve. Au mois de janvier 1843, comme il entrait au palais, le pacha lui dit en le voyant paraître : — Prépare-toi à partir, l’expédition du Dârfour s’apprête. — Des marchands arrivés de ce pays avaient apporté la nouvelle que Mohammed-Fadl était mort ; son fils Hussein lui succédait. Cet évènement ayant rendu les chances d’une invasion moins hasardeuses, le prince exilé brûlait d’envie de rentrer dans ses états, et le vieux pacha jugeait les circonstances assez favorables à ses desseins particuliers.

Dès-lors Abou-Madian pressa Méhémet-Ali de remplir ses promesses. Il avait été question d’une armée de douze mille Égyptiens, soutenue de dix pièces de canon ; on donna au prince dârforien 6,000 francs en argent, cinq tentes, deux bateaux pour remonter le Nil, cinq paires de pistolets et un nombre égal de sabres et de fusils. A ces secours précaires on joignit une lettre pour le gouverneur du Sennâr, qui resta définitivement chargé de l’expédition. On en attend encore les résultats ; jusqu’à nouvel ordre, les relations entre les deux pays se trouvent suspendues. De l’aveu d’Abou-Madian, le sultan de Dârfour peut mettre sur pied cinquante mille hommes, cavaliers armés de lances, vêtus, eux et leurs chevaux, de couvertures de coton piquées, fantassins combattant avec le sabre et les flèches. A ces hordes barbares et indisciplinées, le gouverneur du Sennâr n’aura à opposer que six à sept mille soldats, mais supérieurs à l’ennemi par la nature de leurs armes, par l’habileté de leurs chefs et par la manière dont ils sont enrégimentés.

Tel est le récit sommaire des évènemens dont le Dârfour a été le théâtre depuis le temps où le Kordofâl devint un état à part jusqu’à nos jours. Il est probable que les choses se passent de même dans toute l’étendue du Soudan. A la mort d’un prince, ses fils se disputent le trône, se poursuivent par le fer ou le poison, s’attaquent en bataille rangée, et le sang coule dans les provinces. Beaucoup de crimes et quelques beaux exemples de dévouement composent à peu près toutes les annales des empires de l’Orient, anciens ou modernes. Si Abou-Madian est placé sur le trône par les troupes égyptiennes, il y a lieu d’espérer que ce séjour de dix années au milieu d’un pays comparativement avancé en civilisation laissera des traces dans son esprit. En Égypte, il a vu des Européens, il a appris à les connaître, à apprécier ce qu’ils savent faire, par conséquent à moins se défier d’eux. Cependant ce ne sont là que des conjectures ; les princes d’Orient aiment quelquefois à tirer parti de ce que leur enseigne l’Europe, mais rarement ils le font dans l’intérêt du pays. Pour réformer un état, il faudrait qu’ils commençassent par eux-mêmes ; là gît toute la difficulté. Au Dârfour, comme dans les états voisins, le souverain possède l’autorité la plus absolue, la plus despotique ; là il n’y a guère d’autres lois que le caprice du maître et un vague courant de traditions dont le sens se perd et s’efface. Autour du sultan, inviolable dans sa personne, se déroule une longue série de hauts fonctionnaires, qui, n’étant pas payés de sa main, vivent aux dépens du peuple. A lui revient la dîme de tous les biens, et les provinces sont divisées en lots qui représentent autant de propriétés affectées à chacun de ces grands dignitaires. Le père cheikh, presque égal en puissance au monarque, possède en propre, outre des fiefs nombreux, une vaste province ; comme son maître, il a le droit de vie et de mort dans toute l’étendue du royaume. Après lui viennent les chefs dont les dénominations se rapportent à quelque partie du corps de sa hautesse, l’orondalon et l’aba-oman, la tête et les vertèbres du dos du sultan, qui commandent le premier et le dernier corps d’armée ; le kanméh, dont le nom signifie cou du sultan, plus élevé en dignité que les deux précédens, et qui jouit, par compensation, du droit d’être étranglé quand le prince meurt à la guerre : le sultan a aussi son bras droit et son bras gauche. Derrière cette pléiade choisie s’agite une foule d’officiers civils et militaires, ayant le titre d’emyn et de rois, depuis les quatre membres du conseil, qui assistent le maître dans ses délibérations, jusqu’aux fous chargés de dérider son auguste face par leurs gambades et leurs plaisanteries. Ces fous, auxquels leur position donne de certaines prérogatives, ont à remplir, dans les intervalles de leur service habituel, un rôle par trop sérieux, celui d’exécuteurs. Quelle atroce ironie de faire étrangler ou poignarder les gens par ces pauvres bouffons, coiffés de la tiare pointue, portant pour insigne de leur royauté le sceptre à grelots !

Les hauts fonctionnaires, si grands et si puissans dans leurs provinces et dans leurs emplois, nu sont autour du trône que des courtisans humiliés. Ils doivent, par étiquette, tousser et éternuer, ou au moins faire semblant, quand le sultan tousse ou éternue, se jeter à bas de cheval, s’il tombe lui-même ou si seulement sa monture fait un faux pas, et cela sous peine du bâton. Comme la plupart des potentats de l’Asie et de l’Afrique, le prince du Dârfour a le parasol pour insigne du pouvoir ; comme l’empereur de la Chine, il préside à la fête des semailles, avec cette différence qu’après lui, les vizirs, les rois et les officiers jettent le grain dans les sillons, de telle sorte que toute une vaste plaine qui fait partie de l’apanage de la couronne se trouve en un instant ensemencée par les premiers d’entre les vassaux. Cette solennité, l’une des plus remarquables au Dârfour, est égayée par le chant d’une troupe de jeunes filles choisies dans le harem impérial ; les flûtes et les tambours accompagnent les voix. La musique, on le sait, est la passion dominante des noirs ; à défaut de sons harmonieux, qu’il ne leur est pas toujours facile d’obtenir, ils ont recours au tapage le plus discordant. Ainsi, au Dârfour, l’orchestre se compose de jeunes garçons qui crient dans des chalumeaux, de musiciens qui secouent à tour de bras des citrouilles remplies de cailloux [5], de joueurs de flûte soufflant à l’unisson, et de timbaliers. Les timbales ou nacarieh sont des instrumens particulièrement en honneur ; on les dépose dans une hutte spéciale, et, lorsqu’il plait à sa majesté de changer les peaux qui les recouvrent, il s’ensuit une fête solennelle, appelée le renouvellement des cuivres. A cet effet, on amène des taureaux à poil gris, on les égorge en grande pompe, et leur chair, entassée dans des vases de terre avec du sel, y reste pendant six jours. Le septième jour, on fait une nouvelle boucherie de taureaux, de moutons et de chevreaux ; ces viandes, fêlées à celles que renferment les vases, sont servies sur des tables spécialement destinées aux fils du sultan, aux vizirs et aux rois. Malheur à celui qui ne mange pas ! c’est un signe infaillible qu’il médite en son cœur quelque projet de révolte. L’inspecteur du festin le dénonce aussitôt, et on le soumet à l’épreuve de l’eau de kyly. L’accusé doit boire cette eau, dans laquelle on a fait infuser une espèce de noix vomique appelée kyly, qui a la propriété de ne troubler en rien l’estomac du coupable ; l’innocent, au contraire, la rejette sans pouvoir l’avaler. A Madagascar, les Ovas emploient à un usage pareil le suc de l’arbre nommé tanguin, poison très actif, auquel l’accusé succombe infailliblement, s’il n’a recours à quelque ruse [6]. Ainsi, le jugement de Dieu, repoussé de nos lois par le progrès des temps, s’est réfugié dans les contrées encore barbares ; remarquons aussi qu’il a été en usage presque partout, car l’Inde en a conservé la tradition.

Les peuples de l’intérieur de l’Afrique, inférieurs sous tant de rapports à ceux des rives du Nil, n’ont point appris de ces excellens maîtres l’art de bâtir. Les palais du souverain, au Dârfour comme à Tombouctou, à l’ouest du Soudan, consistent en un véritable village de huttes arrondies au sommet et disposées dans un ordre invariable. Ce village, qu’on nomme fâcher, entouré d’une palissade grossière, se transporte, au gré du sultan, là où il lui convient de résider ; ce prince n’a donc point de capitale proprement dite ; de là l’embarras des géographes pour fixer sur les cartes ce qu’ils regardaient comme le chef-lieu du royaume. Au temps de Browne, le fâcher était à Kôbeyh ; le cheikh Mohammed le vit, pendant son séjour, établi à Tendelty, plus au sud. Quand le prince est en voyage ou à la guerre, toute sa cour marche avec lui, et les habitations temporaires des grands doivent reproduire exactement le plan du fâcher. Par là on évite la confusion ; les ordres sont donnés plus rapidement, et le maître apparaît en tout lieu avec le cortége qui fait sa puissance ; c’est un soleil qui ne se dépouille jamais de ses crayons. En public, il affecte de se voiler la face, pour ne pas éblouir ses sujets ; jamais il ne parle à personne autrement que par l’intermédiaire de plusieurs interprètes. Les jours de grand divan, il s’assied, au milieu d’une estrade décorée de pièces de soie toutes chamarrées d’or, sur un tabouret d’ébène recouvert d’un coussin ; à ses côtés se placent les ulémas, les fakyh, les chérifs, et devant lui deux vizirs se tiennent debout. C’est le propre des souverains noirs d’aimer les vaines parades, les démonstrations extravagantes, le bruit, le luxe, en un mot tout ce qui frappe les sens. L’Européen qui paraîtrait devant cette cour à demi sauvage serait prêt à rire sans doute ; mais cette première impression ferait bientôt place à un mouvement de terreur : là, comme dans les drames de Shakspeare, le burlesque et le tragique se rencontrent à chaque pas.

Si, des hauteurs de cette sphère élevée où trône le sultan, nous descendons dans les détails de la vie domestique, il apparaîtra clairement que l’islamisme n’a point eu sur les mœurs du peuple une influence bien salutaire ; là, le vice se montre à nu, sans le prestige du pouvoir et de la grandeur. A ces populations sauvages et dépravées, le Coran a enseigné un fanatisme parfois féroce qui n’était peut-être pas dans leur caractère. Les Dârforiens sont naturellement une race gaie, éprise de fêtes et de plaisirs, aimant le merveilleux et courant après la grosse joie. Chez eux, il n’y a presque pas un seul jour qui n’apporte avec lui ses divertissemens, ses danses passionnées, et les femmes prennent part à toutes les cérémonies civiles et religieuses ; elles en sont l’ame pour ainsi dire. Au milieu des plus graves solennités, elles se mêlent aux chanteurs pour improviser des strophes dans lesquelles se glissent des sentimens tout-à-fait profanes. Malgré cette liberté, il leur est défendu de manger en présence de leurs maris, et cette bizarrerie, le cheikh Mohammed ne se l’explique pas plus que nous. Quant il consulta des Dârforiennes sur la cause d’un si singulier usage, il n’obtint d’elles que cette réponse : — Manger devant son mari ! ouvrir la bouche et y mettre de la nourriture ! ah ! c’est le comble de la honte ! — Les femmes du Soudan voudraient-elles donc passer pour des êtres célestes et angéliques qui vivent sans manger ?

Pour nous qui ne sommes pas musulmans, les anecdotes de harem racontées par le cheikh perdent beaucoup de leur intérêt ; sur tout ce qui regarde les relations des sexes, le mariage, l’éducation des femmes et leurs ruses, il s’étend avec une certaine prolixité, et de telle façon qu’on n’ose plus en parler après lui. Il y a des choses que les médecins peuvent lire, mais qui demandent à être consignées dans des traités spéciaux : le voyageur tunisien n’a pas le sentiment de ces convenances. Dans tous les détails de la vie intime, les gens du Soudan diffèrent beaucoup des nations musulmanes ; voilà ce qui le frappe. Sa curiosité est éveillée, et il observe. De ses nombreuses remarques, on tire cette conclusion, que les mots de vertu et de morale n’ont pas de sens au Dârfour ; là, les passions violentes de la race noire ne connaissent presque aucun frein. C’est particulièrement cette dépravation, cette absence de retenue, qui maintiennent les habitans de l’intérieur de l’Afrique dans un état réel d’infériorité, qui les dégradent et ne leur permettent pas de sortir de l’enfance ignorante dans laquelle ils végètent. Des voyageurs en Abyssinie nous ont déjà fait de tristes révélations sur des peuples plus civilisés, qui conservent encore un lointain souvenir du christianisme ; au Soudan, quelle lumière a pénétré ? Le mahométisme, impuissant à changer les mœurs, s’y trouve mêlé à des superstitions, à des croyances bâtardes, sous lesquelles on reconnaît l’idolâtrie. On est effrayé, en lisant cette partie de l’ouvrage de Mohammed, de tout ce que la civilisation aurait à introduire de réformes dans ces régions oubliées.

Ce qui rendrait la tâche plus difficile encore, c’est que la race répandue dans le Dârfour n’est point homogène. Loin des villes rôdent les Darmoudys, caste de chasseurs sans foi ni loi, dangereuse à rencontrer sur sa route. Leur occupation est de prendre les bêtes fauves dans des lacs, ou de les guetter la lance au poing, en se tenant à l’affût sur les branches d’un arbre au feuillage épais ou dans une touffe de hautes herbes, à la manière des Indiens de la Prairie. D’autres individus de la même famille sont plus spécialement oiseleurs ou trappeurs ; ils tendent des piéges à l’outarde dans les plaines. Çà et là vivent des Arabes qui ne se font pas remarquer par leur fidélité à garder un serment, comme ceux d’Asie, dont parle Hérodote ; ils chassent le bœuf sauvage, recueillent le miel sur les arbres, et trafiquent de cornes de rhinocéros. Avec leurs excellens chevaux, ils gagnent de vitesse l’autruche et la girafe, et d’un coup de sabre vigoureusement asséné sur les jarrets renversent ces animaux, qui leur fournissent une riche dépouille. Dans les monts Marrah habite une race sauvage et brutale, au dire du cheikh El-Tounsy ; ce sont les Dârforiens pur sang : leur peau est noire, ils ont la membrane extérieure de l’œil rougeâtre, ainsi que les dents ; leur idiome et leurs usages diffèrent complètement de la langue et des coutumes arabes. Tel est le vrai type de la nation dont Abou-Madian offre tous les traits. Seulement on remarque dans son visage (reproduit en tête de la relation du cheikh avec beaucoup de finesse) une intelligence rusée à laquelle se mêle je ne sais quoi de naïf et d’étonné ; il sort lui-même d’une famille de montagnards du Marrah. Chez ces Africains, l’étranger, que sa couleur trahit au passage, inspire une défiance extraordinaire. Quand le cheikh traversa pour la première fois les villages de ces Dârforiens, son teint brun, mais nuancé de rose, leur causa une vive surprise ; ils le regardaient comme une bête curieuse. L’un disait « Si une mouche touchait sa peau, elle en ferait jaillir le sang. » Un autre ajoutait en portant la main à son poignard : « Je vais le percer avec ce fer ; je veux voir combien il coulera de sang de son corps. » Les habitans de la plaine ne se montrent guère plus bienveillans à l’égard de l’étranger qui fait devant eux une action dont ils ne comprennent pas le sens. Un jour, Mohammed-el-Tounsy s’arrêta au milieu de la campagne, dans le district d’Aboul-Djouboul, où son père avait été long-temps chargé de prélever les impôts, et là il se mit à écrire quelques vers. Tout à coup des passans crièrent : « Au sorcier, au magicien ! il veut ensorceler le pays. » Peu s’en fallut qu’il ne payât de la vie cet accès intempestif de verve poétique.

On ne connaît point encore l’étendue du Dârfour ni la situation précise des localités décrites[7] par Mohammed-el-Tounsy ; seulement on sait qu’il faut environ cinquante jours de marche pour le traverser dans sa longueur, du nord au sud, depuis la frontière du côté de Mazroub jusqu’aux limites du pays de Fertyt, et quinze pour le parcourir dans sa largeur, c’est-à-dire de l’est à l’ouest, depuis le Kordofâl, dont il est séparé par un grand territoire qu’occupent des tribus arabes, jusqu’au pays de Ouadây. Comment estimer le nombre des habitans avec quelque exactitude dans une contrée si peu explorée encore ? Nous avons vu plus haut que l’armée seule s’élève à 50,000 hommes, et cependant des géographes instruits la réduisent à 2,000 soldats ; quelques documens fixent à 200,000 ames le chiffre de la population, tandis que, selon d’autres, il serait plus juste de le porter au-delà de quatre millions. Faut-il comprendre sous une même dénomination et considérer comme un seul peuple les peuplades répandues dans les provinces adjointes, les tribus errantes qui ne reconnaissent pas toujours la domination du sultan ? La nature même des races qui habitent le Dârfour rend un dénombrement fort difficile, et cette variété d’individus n’est que le résultat de la diversité des pays. Les monts Marrah, subdivisés en une foule de chaînes secondaires, servent de retraites à des peuples pasteurs qui élèvent une immense quantité de bestiaux et surtout de vaches. Le superflu du lait, qu’il faut répandre pour s’en débarrasser, forme dans ces riches pâturages de véritables ruisseaux. Au-dessus de ces riantes vallées s’élèvent des rocs inaccessibles creusés de cavernes que le sultan utilise à sa façon il en fait des prisons d’état, dont quelques-unes sont spécialement destinées aux princes du sang. Çà et là de grandes et épaisses forêts couvrent le pays ; ailleurs on trouve le désert de sable, et plus loin le sel fossile. Des Arabes parcourent ces grands espaces avec leurs chameaux ; par leurs pérégrinations incessantes, ils établissent un courant de relations entre les divers peuples disséminés dans le Soudan. Les indigènes s’occupent plus spécialement de la culture du coton, des plantes tinctoriales, et de certains arbres à fruits inconnus en Égypte. Dans cette vaste étendue de pays, que des pluies régulières fertilisent chaque année, combien de richesses végétales se produiraient sous la main d’un cultivateur intelligent ! Que de minéraux renferment sans doute ces montagnes, placées au centre même des lieux les plus peuplés, et dont l’ignorance des habitans ne tire aucun parti !

La paresse, d’ailleurs, a toujours été un des grands vices de cette population ardente au plaisir : sous les tropiques, la vie est facile ; l’homme vit de si peu, que le travail le rebute, parce qu’il n’en sent pas l’utilité absolue. C’est pour charmer ses loisirs que le Dârforien se livre à la danse, aux jeux bruyans ; il a aussi les rêves de la magie qui l’occupent et tiennent en éveil son imagination trop oisive. La croyance aux sorciers se trouve si généralement répandue au Dârfour, que le sage Mohammed a fini par l’adopter lui-même. Cet homme instruit, qui lisait le Coran à sept ans comme un moullâh, déclare connaître les racines et les herbes qui ont la propriété de faire réussir en affaires d’amour, celles au moyen desquelles on s’attire les bonnes graces des protecteurs dont on a besoin. D’autres végétaux s’emploient pour faire périr un ennemi ; il y a telle drogue qui procure une léthargie prolongée à tous les habitans d’une maison, et laisse aux voleurs le temps de piller. Notre voyageur a consulté, sur ces sciences occultes, un savant du pays, et le savant lui a répondu : « Les livres envoyés de Dieu aux prophètes Adam, Seth, Abraham, ont été enfouis en terre, et Dieu a fait pousser ces plantes aux lieux où les livres saints se trouvaient cachés. Puis le souffle des vents a répandu au loin les semences de ces plantes… L’expérience a fait découvrir les vertus étranges qui leur avaient été communiquées par l’esprit divin que renfermaient ces antiques écrits. » Telle est la curieuse explication que nous devons à un très habile musulman, versé dans les sciences arabes ! Après l’avoir donnée fort sérieusement, Mohammed-el-Tounsy rapporte un fait surprenant qui lui fut raconté par un fakyh de sa connaissance. Un magicien du nom de Toumourrou, né au pays des Foullans, qui sont les plus grands sorciers de tout le Soudan, voyageait au désert par un ardent soleil ; il prend son manteau, l’étale devant lui, le replie en le plaçant sur ses genoux, se met à prononcer dessus des paroles magiques (peut-être quelque chose comme Sésame, ouvre-toi !), puis il le lance en l’air, et voilà que le manteau, se déployant de lui-même, reste étendu comme un parasol. Celui qui raconte cette histoire voyageait à côté de Toumourrou ; il a donc tout vu. La marche continue ; le soleil se couvre, un orage éclate ; alors Toumourrou, jetant en l’air une poignée de sable, sépare si bien la nuée par ce seul geste, que son chameau passe, sans recevoir une goutte d’eau, entre deux torrens de pluie. Les compatriotes de Toumourrou ont souvent été battus par leurs voisins, les Macâlyks, ajoute le conteur, mais ils ont toujours fini par repousser leurs ennemis au moyen de charmes et de sortilèges. Tout en fuyant, ils faisaient paraître leurs pieds tournés en sens contraire, et plus ils s’éloignaient, plus les Macâlyks croyaient les voir avancer vers eux.

Après cela, que croire des vertus plus ou moins surnaturelles que le cheikh attribue à certains arbres, par exemple de ce suc végétal qui fait changer à l’instant la couleur du poil des chevaux [8], recette enviée des gitanos de toutes les Espagnes ? Comment s’expliquer aussi ces arcs-en-ciel se dressant en ligne droite, qu’il dit avoir observés tant de fois ? On conçoit combien la partie scientifique laisse à désirer dans cette relation d’un musulman ; il a amassé les faits, les a présentés vivement, d’une façon nette, précise, pittoresque même ; il a raconté souvent avec la verve d’un poète, quelquefois sous l’impulsion désordonnée de ses souvenirs, s’interrompant lui-même dans son récit au moyen de cette formule : Nous en reparlerons plus loin, s’il plaît à Dieu ! Il lui a manqué aussi l’art et les instrumens au moyen desquels on mesure les distances et on détermine la position exacte des lieux. Jusqu’aux frontières du Dârfour, l’itinéraire de Mohammed est le même que celui de W. Browne : ce sont encore les observations de ce hardi voyageur qui servent de base à la carte de ce pays, puisqu’il a pu fixer la latitude de Kôbeyh, qui en est la ville principale. Songeons toutefois combien les indications de Mohammed seraient précieuses à un Européen, si jamais la route se trouvait ouverte. Son ouvrage à la main, le voyageur n’aurait qu’à aller droit devant lui, en comptant les jours de marche. Les jalons ne sont-ils pas placés d’avance ? Il est dit dans l’appendice que le cheikh, malgré son âge assez avancé, se montre prêt à retourner au Dârfour, et à y servir de guide aux hommes que leur zèle pour la science entraînerait sur ses pas. L’occasion serait belle si les hostilités avec l’Égypte n’apportaient un obstacle de plus à un pareil projet en désignant aux yeux des naturels, comme un espion du pacha, quiconque franchirait la frontière.

Ce voyage a été écrit en arabe ; c’est en tous points l’œuvre d’un littérateur d’Orient. Nommé réviseur et correcteur à l’école de médecine d’Abou-Zabel, le cheikh Mohammed a fait ses preuves d’érudition et d’intelligence en prenant une part active à la publication des livres traduits des langues de l’Europe : trois cents ouvrages sont sortis de cette imprimerie, fondée dans la capitale de l’Égypte depuis quelques années seulement. M. le docteur Perron, directeur de l’école de médecine du Kaire, et lié de longue date avec Mohammed-el-Tounsy, son premier maître d’arabe, s’est chargé de mettre cette relation en français. Il l’a fait avec conscience et talent ; sans rien changer à la forme du récit, il l’a enrichi de notes et d’éclaircissemens qui en sont l’appendice nécessaire. On doit le remercier aussi d’y avoir joint le résumé des derniers évènemens qui se rapportent à Abou-Madian, et un essai de carte utile à consulter. Avant de livrer l’ouvrage au public, le traducteur a cherché à vérifier la sincérité de la narration du cheikh ; les indigènes du Kordofâl, du Dârfour, du Ouadây, consultés en diverses occasions, se sont toujours trouvés d’accord avec Mohammed sur le nom des lieux, sur l’itinéraire à suivre, sur la position des provinces. Enfin le manuscrit arriva en France, et M. Jomard s’empressa de le publier ; il l’accompagna d’une savante préface qui résume les connaissances acquises jusqu’à ce jour sur les pays du centre de l’Afrique. Il convenait au doyen des voyageurs dans la haute-Égypte de faire connaître à l’Europe cet ouvrage plein de faits nouveaux, et d’attacher son nom aux plus récentes explorations. Grace aux efforts persévérans que les hommes studieux dirigent de toutes parts vers ce noble but, l’Afrique s’éclairera peu à peu et cessera de tenir la science en échec. Encore quelques années, et peut-être que le sphinx vaincu n’aura plus d’énigme à proposer au passant.


THEODORE PAVIE.

  1. Un vol. in-8°, chez B. Duprat, rue du Cloître-Saint-Benoît ; 1845.
  2. La dénomination générale de Soudan désigne cette vaste étendue de pays disposés sous une même zone entre le 8e et le 18e degré de latitude ; ce sont, en allant de l’est à l’ouest, le Sennâr, le Kordofâl (Cordouan), le Dârfour (Dâr-el-Four), le Ouadây, le Bâguirmeh, le Barnau, l’Adiguiz, l’Afnau, le Dàr-Toumbouktou et le Dâr-Mellâ, où réside le roi de Foullân ou Fellâtâ.
  3. Au reste, ce genre de monture n’est sans doute pas de l’invention du fils de Tyrâb ; il existe à cet égard, dans les pays d’Orient, une tradition qui a cours surtout en Perse et dans l’Inde. Dans les petits poèmes féeriques de cette partie de l’Asie, il est souvent fait allusion à une race nommée tasmapir (jambes de cuir) ; cette espèce d’homme, redoutée des voyageurs, monte sur le dos de ceux qu’elle a réduits en esclavage, s’attache autour de leurs corps au moyen de lanières de cuir, qui, chez elle, remplacent les jambes, et les force à courir sans cesse comme des chevaux. Très probablement, un acte de tyrannie pareil à ceux qu’exerçait le prince de Dârfour sur ses sujets aura fait croire à l’existence de cette race de tasmapir, que les Orientaux craignent comme les mauvais génies.
  4. Le Kordofâl est occupé par les troupes égyptiennes depuis l’expédition d’Ismaïl-Pacha.
  5. Cet instrument est en usage chez les noirs de l’Afrique occidentale ; aussi le retrouve-t-on dans les danses qu’exécutent les esclaves des colonies françaises et espagnoles.
  6. On sait que la reine des Ovas vient de décréter que les Européens eux-mêmes seraient soumis à cette épreuve, ce qui n’avait jamais eu lieu. Il y a des nations qu’on croit en voie de civilisation, et auxquelles il reprend des accès de sauvagerie.
  7. A l’exception de la ville de Kôbeyh, que Browne a placée par les 14 degrés 11 minutes de longitude nord et les 28 degrés 8 minutes de longitude à l’est de Greenwich.
  8. Les Chinois prétendent savoir le moyen de changer la couleur des yeux, des cheveux et de la barbe ; il suffit pour cela de prendre un certain breuvage pendant un espace de temps déterminé.