Le Dernier des Maourys

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Derniers Poèmes, Texte établi par (José-Maria de Heredia ; le Vicomte de Guerne), Alphonse Lemerre, éditeurL’Apollonide. La Passion. Les Poètes contemporains. Discours sur Victor Hugo (p. 59-66).






C’était un soir du monde austral océanique.
Écarlate, à demi baigné des flots dormants,
Le soleil flagellait de ses rayonnements
Les longues houles d’or de la Mer Pacifique.

Les lames, tour à tour, et près de s’assoupir,
À travers le corail des récifs séculaires,
S’en venaient, le marbrant de leurs écumes claires,
S’éteindre sur le sable en un grave soupir.

Or, ce soir-là, tandis que, rose sur les cimes,
La lumière laissait la nuit, par bonds croissants,
Escalader les monts de versants en versants,
Sur le soc qui longeait la mer nous nous assîmes.


Le ciel, dans le silence et dans la majesté,
Planait sur la désert de l’Océan paisible,
Et déjà la lueur de la lune invisible
Tremblait à l’Orient vaguement argenté.

Osseux, la front strié de creuses rides noires,
Tatoué de la face à ses maigres genoux,
Le vieux Chef dilatait ses yeux jaunes sur nous,
Assis sur les jarrets, les paumes aux mâchoires.

Un haillon rouge autour des reins, ses blanches dents
De carnassier mordant la largeur de sa bouche,
On eût dit une Idole inhumaine et farouche
Qui rêve et ne peut plus fermer ses yeux ardents.

À la rigidité rugueuse de ce torse
Labouré de dessins l’un à l’autre enlacés,
On sentait que le poids de tant de jours passés
L’avait pétrifié sans en rompre la force.

Tel, inerte, il songeait silencieusement.
Puis enfin, retroussant sa lèvre avec un râle,
Il se mit à parler d’une voix gutturale,
Âpre comme l’écho d’un fauve grondement :

— Voyez ! Le monde est grand. La terre est-elle pleine
Où vos pères sont morts, où vos enfants sont nés ?
Fuyez-vous, par la faim sans trêve aiguillonnés,
De l’aurore au couchant, blêmes et hors d’haleine ?


Non ! Mais l’essaim vorace, impossible à saisir,
Des moustiques vibrant dans la nuit lourde et chaude,
Moins avide que vous, se multiplie et rôde ;
Vos cœurs sont consumés d’un éternel désir.

Écoutez, Blancs ! Ma race était l’antique aïeule
Des hommes qu’autrefois, loin du soleil levant,
Nos Dieux avaient portés sur les ailes du vent
Dans l’Île solitaire où la foudre errait seule.

Le divin Mahouï, de son dos musculeux,
Y remuait encor les montagnes surgies
Et dans leurs cavités soufflait ses énergies
Qui flamboyaient d’en haut sur leurs abîmes bleus.

Et les temps s’écoulaient, et, de la base au faîte,
Le bloc géant, couvert d’écume et de limons,
Fut stable, et les forêts verdirent sur les monts,
Et le Dieu s’endormit, son œuvre étant parfaite.

Il s’endormit dans Pô, la noire Nuit sans fin,
D’où vient ce qui doit naître, où ce qui meurt retombe,
Ombre d’où sort le jour, l’origine et la tombe,
Dans l’insondable Pô, le Réservoir divin.

Et, palpitants, éclos de la chaleur féconde,
Les germes de la Vie, épars au fond du sol,
Pour semer leurs essaims vagabonds à plein vol,
Ouvrirent par milliers les entrailles du monde.


Et les pères anciens, les braves Maourys,
Vers le jeune soleil faisant vibrer leurs flèches,
Se couchèrent joyeux au bord des sources fraîches
Qui chantaient, ruisselant sur les coteaux fleuris.

Bien des soleils sont morts dans ma vieille prunelle
Depuis que je suis né, là-bas, sous d’autres cieux,
Sur la côte orageuse où les os des aïeux
Dorment, bercés au bruit de la Mer éternelle.

Au fond des bois, enfants d’un immuable été,
Sur les sommets baignés de neiges et de flammes,
Hardi nageur riant du choc des hautes lames,
J’ai grandi dans ma force et dans ma liberté.

Le mâle orgueil de vivre emplissait ma poitrine,
Et, sans m’inquiéter du fugitif instant,
Je sentais s’élargir dans mon cœur palpitant
Le ciel immense avec l’immensité marine.

Qu’ils étaient beaux, ces jours qui ne me luiront plus,
Où j’ai mangé la chair et bu le sang des braves,
Moi, Chef des chefs, servi par un troupeau d’esclaves
Dans la hutte où pendaient cent crânes chevelus !

Je les avais tranchés, en face, homme contre homme,
Ces crânes de guerriers, dans mes jours triomphants,
Pour que le fier esprit qui les hantait vivants
Me fît un des meilleurs parmi ceux qu’on renomme.


Car, afin d’agrandir et de hausser leur cœur,
Nos vaillantes tribus luttaient, pleines de joie,
Et le vaincu, conquis comme une noble proie,
De sa chair héroïque engraissait le vainqueur.

Mais la lumière tombe aux nuits Occidentales ;
Toute gloire éclatante a de mornes revers ;
Les Dieux trahissent l’homme, et les Esprits pervers
Déchaînent le torrent de nos heures fatales.

Or, mille Maourys de l’Île aux pics neigeux,
Jaloux de notre gloire et de nos champs prospères,
Pour s’emparer du sol hérité de nos pères
Franchirent une nuit le détroit orageux.

Nous fîmes vaillamment, et le combat fut rude.
On brisa bien des os, on rompit bien des cous,
Avant que ma tribu, sous l’averse des coups,
Dût céder a l’assaut de cette multitude.

Donc, furieux, le cœur saignant, à bout d’efforts,
Acculé sur les rocs qui hérissent la côte,
Avec deux cents guerriers, par la mer vaste et haute
J’ai fui vers l’Orient, où va l’âme des morts.

Entassant jusqu’au bord des pirogues couplées
Vivres, silex tranchants, lances à pointes d’os,
Esclaves pagayeurs, enfants liés au dos
Des femmes qui hurlaient, d’épouvante affolées ;


Loin de l’Île natale emportés à jamais
Dans l’horreur de l’espace infranchissable et sombre,
Nous allions, et les Dieux qui nous chassaient dans l’ombre
À nos clameurs d’angoisse étaient sourds désormais.

Onze fois le soleil illumina la nue,
Onze fois l’ombre épaisse enveloppa les cieux
Tandis que nous voguions au hasard, anxieux
Du pays d’où jadis notre race est venue.

La faim, la soif, l’ardeur des midis aveuglants
Tordaient et déchiraient nos chairs et nos entrailles,
Et nous buvions le sang des dernières batailles
Qui, rouge et tiède encor, ruisselait de nos flancs.

Battus et flagellés par la bave écumante
Que vomissait la gueule effroyable des flots,
Mêlant nos cris de guerre à leurs stridents sanglots,
Nous nagions, pleins de rage, à travers la tourmente.

Atouas ! Dieux jaloux de mon passé si beau !
Ô traîtres et maudits ! Mieux eût valu peut-être,
Expirant sur le sol sanglant qui me vit naître,
Choisir le noble sein des braves pour tombeau.

Enfin, à l’horizon des grandes Eaux salées,
Quand la brume nocturne un matin s’envola,
Brusquement apparut la terre où nous voilà,
Avec ses longs récifs, ses rocs et ses vallées.


Tout un peuple hideux, noir, stupide, crépu,
Y fourmillait, hurlant et nous jetant des pierres ;
Mais qu’étaient de tels chiens entre nos mains guerrières ?
Moins que rien. Mieux armés, d’ailleurs, qu’auraient-ils pu ?

Cela fut balayé comme les feuilles sèches
Qui s’en vont tournoyant dans les airs obstrués ;
Et, pour ne pas mourir, les guerriers tatoués
Mangèrent ces chiens noirs hérissés de nos flèches.

Ce qu’il restait du lâche et vil troupeau ploya
La tête sous le faix pesant de l’esclavage,
Jusqu’au jour où, grondant sur ce même rivage,
Votre fatal tonnerre, ô Blancs, nous foudroya.

Et tous les miens sont morts. Et moi, spectre funèbre
D’un Chef vaillant issu d’ancêtres glorieux,
Je vais, vous mendiant ma vie, et dans mes yeux
L’aile du grand sommeil passe et les enténèbre.

Puisque les nations de l’univers ancien
Se dispersent ainsi, Blancs, devant votre face ;
Puisque votre pied lourd les broie et les efface ;
Si les Dieux l’ont voulu, soit ! Qu’il n’en reste rien !

Le murmure se tait qui parlait dans mes songes,
Écho lointain d’un temps à jamais aboli,
Et je bois l’eau de feu qui me verse l’oubli.
J’ai dit. Vous n’avez point entendu de mensonges. —


Et le vieux Mangeur d’homme, alors, grinça des dents,
Nous mordit d’un regard de haine et de famine,
Et, brusque, redressant les jarrets et l’échine,
S’en alla, tête basse et les deux bras pendants.

Fantôme du passé, silencieuse image
D’un peuple mort, fauché par la faim et le fer,
Il s’enfonça dans l’ombre où soupirait la mer
Et disparut le long de la côte sauvage.