Le Dernier des flibustiers/XVIII. Escamotage de Fort-Dauphin

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XVIII

ESCAMOTAGE du FORT-DAUPHIN


Leurs Majestés Capricorne Ier, roi du Midi, et Fleur-Perçante, sa valeureuse épouse, s’en allaient chevauchant au son du tambour du gamin de Paris Guy-Mauve Gobe-l’As.

Les frères de Râ-amini par la Fattiarah : Dian Tsérouge, rohandrian de Manambaro et père de la reine Dian Rassamb, anacandrian de Fanshère, Dian Salao, oadziri d’Imahal, Fatara de Tolongare, vingt autres chefs de la province d’Anossi et de la vallée d’Amboule formaient un cortège princier au royal aventurier gascon, que suivait une petite armée de soldats français à cocardes bleues, d’indigènes olivâtres, mulâtres ou noirs, et enfin de Mozambiques disciplinés, plus fanatiques, s’il est possible, que les Malgaches eux-mêmes.

— Du calme ! Capricorne !… du calme ! mordious ! sandious ! cadédious ! mille cornemuses de Cornouaille !… Du calme ! se répétait Sa Majesté tout le long de la route. Du calme ! de la dignité sauvage ! de la sagesse pour cinq cent mille âmes !… Et mon sang bout !… Dix-huit mois ! dix-huit mois de patience ! dix-huit mois avant d’escalader ma place du Fort-Dauphin ! car j’aurais beau envoyer un millier de paires de gants à maître Stéphanof, je suis bien certain que le drôle ne mettrait pas les pieds sur les glacis… D’ailleurs, j’ai juré à Flèche-Perçante de ne plus me battre en duel… J’ai cependant joliment troussé le petit baron, foi de monarque !

Ce monologue dura cent cinquante lieues, tout en traversant le pays des Zaffi-Rabès, des Antavares et des Mahavélous, sur les frontières desquels s’élevaient les colonnes dressées en l’honneur de l’ampansacabe Maurice-Auguste Râ-amini. – Dans les montagnes des Fariavas, sur les territoires des Bétimsaras et des Bétanimènes, jusqu’à Matatane, pays des Zaffi-Casimambous et des Antacimes, continua ce monologue. Mais là, tout à coup, Capricorne se dérida :

— Sandis ! cadédis ! Flèche-Perçante, ma femme, votre royal époux n’était qu’un sot !… Vive la gaîté ! les Français n’en manquent pas !… C’est toi que je vais charger de reprendre le Fort-Dauphin !

D’une voix sonore, le roi de Madagascar entonna la chanson en vogue :

Mâtin ! oh le chien de vaurien
Qui fait plus de mal que de bien !…

Gaîté, tu perdis Jean de Paris qui, en revenant de sa noce, trouva les portes du Fort-Dauphin fermées… Gaîté, tu nous les rouvriras ! Je m’entends !… – Nous tiendrons notre cour, Madame, dans la vallée d’Amboule, pays charmant. Je veux, d’ici à dix-huit mois, que la garnison du commandant Stéphanof soit approvisionnée de bœufs à bosses succulentes, ait à discrétion des vivres frais, et surtout du vin de palme.

Après quoi, ma Vénus d’olive, nous donnerons un bal, et nous ferons valser M. Stéphanof au son de l’herravou !… mille cornemuses !…

Un kabar mystérieux auquel n’assistèrent que les chefs les plus discrets et les plus fidèles, fut tenu à peu de jours de là sur le plateau des monts Aurian, où Capricorne Ier, roi du midi, fixait sa résidence provisoire. De ce point central, il correspondait aisément avec Brise-Barrot, capitaine du poste de Saint-Augustin dans l’ouest, avec Franche-Corde, qui resta dans le fortin de Matatane, et avec les divers chefs malgaches de la côte méridionale.

Le commandant Frangon écrivait à l’Île-de-France :

« Les dispositions des naturels à notre égard se modifient favorablement de jour en jour. Je n’éprouve plus aucune des difficultés que j’avais le déplaisir de vous signaler dans mes précédents rapports. – J’ignore ce qui se passe à l’île Sainte-Marie, à Foule-Pointe et à Tamatave ; mais, il devient évident pour moi, qu’en se sentant affranchis du joug de l’aventurier Béniowski, les indigènes d’Anossi et des provinces limitrophes sont heureux de renouer avec les colonies françaises les relations commerciales qui font leur richesse. »

Capricorne Ier, qui s’était promis d’abord de traiter maître Jean de Paris avec une sévérité exemplaire lui fit annoncer sa grâce.

L’infortuné soldat, depuis quelques mois, vivait caché au fond des forêts, ne craignant pas moins les indigènes et les gens de Capricorne Ier, que les soldats de Stéphanof ou les bêtes féroces. – Nu, mourant de faim, pâle et maigre à faire plaisir, il en était réduit au regret de n’avoir pas épousé sa cousine et payse, quand on le retrouva.

— Tu es assez puni, mordious ! lui dit le clément Capricorne Ier, tu n’es pas sot, je te nomme ministre des relations chorégraphiques. Va prendre tes ordres de la reine…

Au bout de dix-huit mois révolus, Sa Majesté Capricorne Ier, qui comptait les jours avec l’impatience d’un écolier dont les vacances approchent, alluma sa cigarette, se fit servir un grog par madame son épouse, et lui dit de son air le plus aimable :

— Chère olive de mon cœur, où en sommes-nous ?

— Sire, répondit Flèche-Perçante, vos filles, votre ministre des relations chorégraphiques et les femmes de sa maison, attendent la permission de comparaître en votre auguste présence.

— Mordions ! mon ange café-au-lait, si je ne perds pas le calendrier, tu ne perds pas l’almanach ; fais ouvrir les portes, et tenons kabar !

Son Excellence Jean de Paris et les gracieuses commères de la Reine ayant fait des communications satisfaisantes :

— En route pour le bal ! dit Capricorne Ier. Qu’on batte l’Assemblée ! Stéphanof ne s’attend pas aux invitations que je vais faire !…

Dès que le tambour de Guy-Mauve Gobe-l’As eut fait retentir les échos des monts Aurian, tous les aventuriers endormis jusqu’alors dans les délices du farniente malgache, Sans-Quartier, Jambe-d’Argent, Pic, Saur, Moustique et trente autres, leurs dignes camarades, vinrent se ranger sous les ordres du capitaine Rolandron de Belair.

Le roi, sa maison, ses ministres, et ses troupes régulières se mirent en marche.

Le lendemain, à nuit tombante, on se dispersa ; Fanshère, Imahal, Acondre, Andravoule et Manambaro recélèrent pour vingt-quatre heures les aventuriers à cocardes bleues.

Le bal décidément devait être pour le jour suivant ; un navire de guerre français mouilla dans l’anse Dauphine.

— Que pensez-vous de l’arrivée de cette diable de corvette ? demanda Jean de Paris.

— Mordious ! triple, s’il le faut, le nombre des danseuses. Pas de contr’ordres, jamais !

L’équipage de la Triomphante, commandée par le capitaine de frégate Kerléan, fut invité à être de la fête, qui commença vers deux heures après midi et qui devait finir avant le coucher du soleil, avec la retraite ; ainsi l’exigeait le commandant du Fort-Dauphin.

Toutes les beautés d’Anossi, parées de leurs mieux, étaient du complot :

— Quelles passes ! quels bonds ! quelles poses ! que de grâces, que de scélératesses !…

Les gens de garde, surveillés de près par le défiant Stéphanof, n’osaient déserter leur poste ; mais on ne put les empêcher d’y recevoir de nombreuses visites. Les aimables insulaires qui donnaient le bal, s’étaient transformées en autant de cantinières ; elles offraient des rafraîchissements que matelots ou soldats recevaient avec un égal entrain.

Peu à peu la place d’armes se remplit de brunes perfides.

Il n’y avait presque point de guerriers indigènes avec elles ; – cependant, Stéphanof s’avisa tout à coup de concevoir des soupçons, le jour baissait ; il donna l’ordre de battre la retraite, de renvoyer les étrangères qui avaient envahi le fort et de s’apprêter à fermer les portes.

Pas un tambour ne se montra. On chercha leurs caisses, elles furent introuvables.

— Aux armes ! cria Stéphanof.

La garde avinée chantait des chansons de cabaret.

Stéphanof courut au poste ; tous les fusils, à l’exception de celui du factionnaire, avaient été escamotés. Une bruyante farandole, conduite par une princesse inconnue, s’avançait vers la porte royale.

— Arrêtez ! n’entrez pas !… La retraite devrait être battue… Le soleil est couché… Levez le pont-levis !…

C’est en vain que le commandant donne ces ordres, la farandole est déjà sur le pont-levis ; elle entre, elle est entrée !

— À moi ! s’écrie alors Flèche-Perçante.

Les danseuses se précipitent sur le commandant, qui décharge ses pistolets, prend la fuite, et ne doutant plus du complot, s’évade par la poterne de mer.

— Ah ! mordious !… Il s’est échappé… s’écriait Capricorne.

— À la nage ! Il est à bord de la Triomphante.

— Tant pis ! mort de ma vie !… Mais enfin, camarades, nous voici rentrés dans la place !… Aux postes de combat !

Guy-Mauve Gobe-l’As bat la générale. – Franche-Corde, revenu tout exprès de Matatane, Jean de Paris, Sans-Quartier, Jambe-d’Argent sont sous les armes. La garnison est enchaînée avec des guirlandes de fleurs, et Vincent du Capricorne prononce un discours dont les conclusions sont pleines de charmes :

— Double paie ! double ration ! paix, confiance et plaisir !… Buvez, dansez, amusez-vous !… Et ne faisons pas les mauvaises têtes… Votre commandant Frangon avait volé par surprise mon Fort-Dauphin ; je reprends mon bien où je le trouve ! Escamotage pour escamotage !… mais je ne retiens ici de force personne. – Ainsi, qui voudra, pourra dès demain aller à bord de la Triomphante, dont le capitaine est de mes anciens amis.

Bien petit fut le nombre des soldats qui s’en allèrent sur le corvette, où les matelots racontaient en riant l’aventure de le veille.

Stéphanof, furieux, voulait que le capitaine Kerléan le remît en possession du fort.

— Monsieur le commandant, je ne puis, avec la meilleure volonté du monde, reprendre la place avec ma corvette de charge, répondit Kerléan ; mais j’ai l’avantage de connaître depuis longtemps monsieur du Capricorne ; il m’invite à déjeuner, je vais lui parler en votre faveur.

Au Fort-Dauphin, Kerléan apprit, de la bouche royale de Capricorne Ier, la fin tragique du baron de Luxeuil :

— Ah ! monsieur le major ! s’écria-t-il, vous m’avez soufflé ce duel ! Depuis la Pomone, j’avais un compte à régler avec l’impertinent baron.

— Rattrapez-vous aux dépens de Stéphanof, mon cher monsieur de Kerléan, si bon vous semble.

— Stéphanof ! de qui me parlez-vous ?

— Du commandant Frangon, ci-devant Estève Finvallen, autrefois Hippolyte Stéphanof, le plus détestable Kosaque de toutes les Russies…

Après d’inévitables récits assaisonnés par la verve de Capricorne Ier, la question politique et commerciale fut traitée à fond :

— Monsieur de Ternay, monsieur Maillart du Mesle, les commissaires du roi de France et le ministre de la marine nous ont fait du chagrin dans le Nord, voici dix-huit mois ; en conséquence, le comte de Béniowski s’est laissé proclamer roi des rois, et a bien voulu me nommer moi-même roi d’Anossi… Tel que vous me voyez, commandant, je suis Sa Majesté Capricorne Ier. Nous avons pris pour couleur le bleu ; un pavillon bleu flotte sur ma porte de terre. Mais je suis bon prince ; mon cousin le roi de France a quelques droits sur ce fort, je ne les conteste pas, et j’arbore pavillon blanc sur la porte de mer. – Ses colonies de l’Île-de-France et de Bourbon trouveront toujours ici des bœufs, du riz, du bois, tout ce qu’il leur faudra. Vivons en paix !… Je ne demande pas mieux ! – Quant à votre Stéphanof, qu’il ne me tombe jamais sous la patte… mordious ! sapredious ! – À votre santé, commandant !

— À votre santé, sire… car, entre nous, la conduite du gouvernement envers M. le comte de Béniowski, justifie sa conduite et la vôtre.

La Triomphante chargea de bétail et de riz sous le bon plaisir du roi Capricorne Ier, tout aussi commodément que sous le régime du commandant Frangon, qui fut chansonné à l’Île-de-France par les mulâtresses et condamné à six mois de prison par M. de Ternay, outré d’apprendre que le Fort-Dauphin était occupé de nouveau par un partisan de Béniowski.

Malgré cela pourtant, la paisible possession n’en fut pas disputée à l’aventureux grognard qui, dans la mesure de ses forces, essaya de réaliser les plans gigantesques de Maurice-Auguste Râ-amini, le roi des rois, garnit la côte sud de postes et de fortins, sillonna de routes l’intérieur du pays, entretint de bons rapports avec le conseil institué par l’ampansacabe, et guerroya plus tard contre les Buques de la côte occidentale pour ne point périr d’ennui.

Quant à la modération inespérée de M. de Ternay qui ne pouvait supporter patiemment la reprise du Fort-Dauphin et que l’intendant Maillart du Mesle poussait à des mesures de vigueur, elle résulta forcément de quelques dates fort significatives.

Le terme de dix-huit mois après le départ de Béniowski, reporte au mois de juin 1778 ; or, le 17 du même mois, le premier coup de canon de la guerre d’Amérique fut tiré. La frégate anglaise l’Aréthuse attaqua la frégate française la Belle-Poule, dont la victoire fut d’heureux présage pour le succès de nos armes et l’indépendance du continent américain.

L’écho de ce premier coup de canon remplit les mers. – La grande guerre éclatait.

Aux Indes-Orientales, les Anglais, profitant de l’ignorance où l’on était du commencement des hostilités, se jetèrent à l’improviste sur les possessions françaises de la côte de Coromandel Une faible division navale d’un vaisseau et de quatre petites frégates, aux ordres du capitaine Tronjoly, ne put résister aux forces déployées par l’Angleterre. Tronjoly toutefois ne perdit qu’une de ses frégates. Mais Pondichéry, à peine restauré, resta sans secours. – Le général de Bellecombe, qui en avait été nommé gouverneur, fit une défense très belle, déploya un grand courage et même une habileté digne d’un meilleur sort ; malgré sa vaillance il succomba.

Le 17 octobre 1778, après dix-huit jours de tranchée ouverte, il fut obligé de capituler et sortit de la place à d’honorables conditions.

Dans ces conjonctures, – lorsque Madagascar devenait l’unique ressource des îles de France et Bourbon, M. de Ternay se fût conduit en insensé s’il n’eût pas tacitement accepté la trêve qui résultait des sages dispositions prises par Béniowski. – Et d’ailleurs, il s’agissait bien d’aller attaquer un fort plus qu’à demi français, quand les Anglais pouvaient d’un instant à l’autre menacer l’Île-de-France.