Le Dernier des flibustiers/XX. Trop tard !

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XX

TROP TARD !


Scipion-Marius Barkum, devenu citoyen des États-Unis, avait repris son embonpoint et ses meilleures habitudes. Il s’était remarié, parlait anglais avec l’accent flamand et naviguait pour le compte de la plus grande maison de commerce de Baltimore.

Lorsque le comte de Béniowski fut recommandé au riche armateur qui la dirigeait, par quelques-uns de ses derniers compagnons de captivité, officiers honorables et distingués dont l’opinion était d’un grand poids, ses propositions ne furent pas repoussées. Mais, pourtant, on demanda le temps de les examiner avec soin ; l’affaire était fort lourde et singulièrement chanceuse.

D’une part, le comte s’engageait non-seulement à ouvrir aux Américains un débouché commercial des plus importants, mais encore à rembourser tous les frais d’armement, et à acheter navire et cargaison, dès qu’il se serait fait reconnaître par ses sujets et alliés de Madagascar ; – mais, d’autre part, il ne voulait, ou plutôt il ne pouvait coopérer que pour un tiers aux premiers déboursés ; il demandait un navire de quatre à cinq cents tonneaux, vingt gros canons, six pièces de campagne, douze pierriers et des marchandises pour un millier de livres sterling. Il enrôlerait cent aventuriers qu’il prenait à sa solde et se réservait le commandement en chef, en mer comme après le débarquement.

On hésita jusqu’au jour où Scipion-Marius Barkum, capitaine de l’Intrépide, revint d’on ne sait quels parages et fut consulté par ses patrons comme connaissant à fond les mers de l’inde.

— Béniowski, le roi des rois ! s’écria le Hollandais, je lui ai livré combat dans le canal de Formose, et l’ai plus tard, pour mes péchés, retrouvé à Madagascar !…

— À merveille !… que pensez-vous des talents de M. de Béniowski ?

— C’est un rude général ! – Excellent marin, meilleur militaire si c’est possible, et qui s’entend mieux que personne à électriser ses troupes, à fanatiser ses peuples…

— Et que pensez-vous de Madagascar ?

— Eh ! eh ! fit Barkum, si les Arabes d’un côté et les Français de l’autre ne s’étaient emparés des affaires, je crois qu’il y aurait là un débouché sérieux, ne serait-ce qu’en munitions de guerre et articles d’équipement.

L’expédition, ajournée depuis six mois, fut enfin résolue. L’Intrépide mit sous voiles.

Avant le départ, l’équipage et un petit corps de volontaires de toute nation, Français, Hollandais, Américains du Sud, Espagnols ou Danois racolés par Vasili, prêtèrent serment de se soumettre à l’autorité absolue du général.

L’Intrépide, retardé dans sa marche par le calme et les brises contraires, se trouva en vue des côtes du Brésil au mois de janvier 1785.

Dix fois le navire fut sur le point de se perdre corps et biens. L’équipage et les volontaires murmurèrent.

Une révolte éclate au milieu de la tourmente ; les rebelles veulent retourner aux États-Unis ; ils maudissent le téméraire général qui s’obstine à louvoyer dans des eaux hérissées d’écueils. Scipion-Marius Barkum se montre faible et presque hostile. Béniowski, son fils Wenceslas et Vasili, à eux trois, tiennent tête aux mutins.

Tout à coup le navire talonne. – Un cri de rage sort de toutes les poitrines.

Le général décharge ses pistolets sur les révoltés, place Barkum à la place du gouvernail, et commande une manœuvre hardie, car il fait ouvrir toutes les voiles à une brise furieuse.

Les matelots terrifiés obéissent. Les volontaires courent aux pompes.

Avant le coucher du soleil, l’Intrépide mouillait à l’abri d’une petite île, près de l’embouchure de la rivière Amargoza, sous le cinquième degré de latitude sud, à une trentaine de lieues dans l’ouest du funeste cap Saint-Roch, à trente-cinq ou quarante lieues de Natal, ou Cidade dos Reyes, – petite ville forte qui joua un grand rôle pendant les guerres des Hollandais contre les Portugais au Brésil, et dont les armes sont une éma ou plutôt une autruche, symbole des déserts sablonneux qui l’environnent.

Les bords de l’Amargoza, quoique moins arides, n’offraient aux navigateurs que de faibles ressources. – L’indiscipline des volontaires se manifestait à chaque instant ; la mauvaise volonté de Scipion-Marius Barkum devenait évidente. Près de la moitié des matelots ou soldats désertèrent ; les sauvages Tobaxares attaquèrent Béniowski dont la fermeté surmonta pourtant tous les obstacles.

Son navire réparé est prêt à mettre sous voiles ; un nouveau danger se présente.

Averti par les indigènes de la longue station d’étrangers sur la côte du Rio-Grande, le gouverneur portugais de cette province envoie une corvette les sommer de se rendre à discrétion.

Béniowski appareille pour toute réponse.

Le capitaine portugais ouvre le feu ; Béniowski, forcé de livrer combat, riposte par une bordée à démâter qui arrête la marche de son adversaire. L’Intrépide prend chasse et l’équipage enthousiasmé pousse des cris de triomphe en renouvelant ses serments de fidélité.

— Mauvaise troupe ! murmure Vasili avec découragement. Ne me parlez pas d’une bande de gens de tous pays comme ces prétendus Américains du Nord qui sont de partout, excepté du nord Amérique.

Wenceslas, qui avait alors seize ans à peine, s’était toujours vaillamment comporté, mais il manquait de l’insouciance aventureuse de son âge ; respectueusement soumis aux volontés du comte de Béniowski, son père, dont il ne partageait pas l’ambition, il regrettait la France, où s’étaient passées ses cinq dernières années.

Les attaques féroces des Tobaxares, l’indiscipline et l’ingratitude des enrôlés l’attristaient : – « À Madagascar, pensait-il, autres aventuriers, autres sauvages ! Et Dieu fasse que les Français ne nous y traitent point comme les Portugais sur cette côte inhospitalière. »

Loin de former des vœux pour le plein succès d’une expédition à laquelle il attribuait la mort de sa mère, le fils de Béniowski ne désirait que de voir son père, dégagé de ses serments, reprendre enfin la route de l’Europe pour y terminer ses jours dans une retraite paisible.

Telle était l’espérance d’Aphanasie et du vicomte de Chaumont-Meillant ; tel était l’ardent désir de la jeune Augustine. Au château des Opales, les amis les plus dévoués de Béniowski, tout en approuvant le mobile de sa dernière entreprise, avaient tous dit : « Il est trop tard ! »

Et quelles n’eussent pas été leurs appréhensions, s’ils avaient pu savoir ce qui s’était passé à Madagascar depuis près de neuf ans que le général en était parti avec le titre de roi des rois !


Pendant les dix-huit premiers mois, la ligue pacifique des rois et des chefs malgaches avait religieusement respecté les ordres de Maurice-Auguste Râ-amini. Mais à la même époque, où Capricorne les faisait donner un bal aux soldats du Fort-Dauphin et contraignait Stéphanof à s’enfuir à la nage à bord de la Triomphante, Hiavi, roi de Foule-Pointe, déclara qu’il ne reconnaissait plus le conseil suprême présidé par Rafangour, chef des Sambarives.

— Maurice-Auguste est prisonnier des Français ! disaient les uns. – Guerre aux Français !

— Il ne nous a pas donné de ses nouvelles, il doit être mort : Nommons un autre ampansacabe !

— C’était un imposteur ! ajoutaient quelques chefs secrètement attirés à l’Île-de-France par l’intendant Maillart. Non ! il n’est pas du sang de Ramini !…

La guerre civile éclata dans le Nord.

Tous les établissements et postes français, tolérés jusqu’alors aux alentours de la baie d’Antongil, où M. de Ternay avait envoyé quelques troupes, furent attaqués et détruits ou abandonnés, tandis qu’au contraire, les Zaffi-Hibrahim de Sainte-Marie acceptaient le protectorat de l’Île-de-France, et que le roi de Foule-Pointe ménageait, dans l’intérêt de son commerce, les traitants fixés sur son territoire.

L’unité fondée par Béniowski œuvre admirable, résultant de trois années d’efforts, était anéantie.

Capricorne Ier se maintint dans le sud ; mais après la paix de 1783, lorsque le pavillon victorieux de Suffren cessa de flotter sur la mer des Indes, le commandant Frangon, l’un des habitants considérables du Port-Louis, Stéphanof, toujours animé par sa haine invétérée contre Béniowski et les siens, avait reconquis toute son influence dans le conseil colonial.

M. le vicomte de Souillac, qui succédait à M. de Ternay dans le gouvernement des Mascareignes, prêta l’oreille à ses habiles calomnies.

« Un bandit insigne, une sorte de pirate, aventurier de la pire espèce, ancien complice de Béniowski, régnait au Fort-Dauphin et osait y faire flotter son drapeau bleu à côté du pavillon du roi. – N’était-ce point intolérable ? »

Alors, le temps, qui donne si souvent au mensonge le poids de la vérité, avait consacré comme des faits incontestables toutes les erreurs accréditées par les nombreux ennemis du général. Le vicomte de Souillac résolut de régulariser la situation du Fort-Dauphin, où il envoya tout d’abord deux officiers prudents et habiles, pourvus des pouvoirs nécessaires pour agir, s’il y avait lieu, avec une promptitude énergique.

La frégate de quarante canons la Pourvoyeuse, montée par le capitaine de vaisseau Raymond du Breuil et le commandant d’infanterie Magloire, mouilla dans l’anse Dauphine peu de jours après. La consternation régnait en ce moment dans le fort. Le bruit y courait que Capricorne Ier avait été massacré par les Buques, et que des hordes redoutables de ces sauvages s’abattaient sur la province d’Anossi.

Capricorne Ier, parti depuis six mois avec ses meilleures troupes, sa femme, ses enfants, ses vétérans et la plupart des rohandrians des alentours, s’était sans doute engagé trop avant dans le pays des barbares ; son armée était taillée en pièces ; les Buques avaient usé de représailles.

Les habitants, fidèles alliés de la France, demandaient à être protégés contre leur invasion :

— De temps immémorial, disaient-ils, le fort était français ; depuis plus de sept ans, ils n’avaient eu que des relations amicales avec les colonies françaises et ne désiraient que de voir continuer ces excellents rapports.

La tâche des officiers du vicomte de Souillac se trouvait singulièrement simplifiée. Les rares soldats qui gardaient le fort en ouvrirent les portes à la nouvelle garnison et reconnurent M. Magloire pour commandant au nom du roi Louis XVI.

La Pourvoyeuse, poursuivant sa campagne, visita les postes secondaires, et y fit arborer le pavillon blanc sans la moindre résistance, car Maurice-Auguste Râ-amini n’ayant pas reparu, le drapeau bleu cessait d’avoir aucune signification.

Au fort Saint-Augustin, les choses se passèrent autrement.

Repoussé par les Buques, par les Sakalaves du midi et par les Arabes, jaloux de maintenir leur influence sur l’ouest de Madagascar, Capricorne Ier avait, en effet, perdu une grande bataille. Mais le point du ralliement général donné à ses alliés et à ses compagnons était la baie de Saint-Augustin. En attendant qu’il reprît l’offensive, il campait sous les murs de sa redoute fortifiée où commandait encore l’invalide Brise-Barrot, père d’une innombrable lignée qui formait à elle seule la garnison.

Lorsque Raymond du Breuil envoya dire au gardien de la petite citadelle que tous les autres postes ou comptoirs du midi, depuis Matatane jusqu’à Mahafal, sans excepter le Fort-Dauphin, avaient abattu le pavillon bleu, et ne reconnaissaient plus d’autre roi que le roi de France, Brise-Barrot fit prévenir Capricorne Ier.

Sa Majesté avait alors dépassé la cinquantième année, mais n’en jurait pas plus mal. Elle faillit arracher sa vieille moustache en proférant une kyrielle d’exclamations polyglottes qui firent frémir Flèche-Perçante et la lignée entière des jeunes Capricornes de l’un et de l’autre sexe.

— Eh ! quoi, pour prix de sept ans d’excellentes fournitures en bœufs à bosses, à cornes pendantes ou sans cornes, de riz de première qualité, de bois des plus précieuses essences, et d’esclaves buques, lahéfontis, sakalaves du sud ou mozambiques choix sur choix, pour prix de relations paisibles, de bons offices et d’une probité commerciale à toute épreuve, les Français s’avisaient de donner un successeur à papa !

Les vétérans tels que Franche-Corde, Sans-Quartier, Jambe-d’Argent et Jean de Paris n’étaient pas moins indignés que les princes et princesses du sang Capricorne et royal.

Le monarque d’Anossi, après avoir tempêté, recroquevilla sa moustache blanche, et suivi de cent braves, alla rejoindre Brise-Barrot :

— Monsieur l’officier français, mordious, regardez-moi et dites-moi, je vous prie, si je suis mort ou vivant ?… Il y a encore du Stéphanof sous roches, c’est clair. Je veille au grain… Retournez à votre bord, et dites de ma part à votre commandant que je tiens mes pouvoirs, – comme roi, – de la volonté du Grand Conseil des peuples de Madagascar réunis en kabar sous le règne de Maurice-Auguste Râ-amini, comte de Béniowski, notre auguste ampansacabe, et, – comme gouverneur du Fort-Dauphin et dépendances, – de l’illustre bailli de Suffren, vainqueur des Anglais. Je ne suis pas mort ; donc je ne dois pas être remplacé ; je proteste, et je protesterai, mille cornes de licornes ! tant que je serai Capricorne !… j’ai dit.

L’aventurier Gascon, devenu plus qu’à moitié Malgache, croisa gravement les bras sur la poitrine.

L’officier parlementaire se retira ; mais ne tarda pas à revenir pour lui transmettre l’ordre formel de se rendre à bord.

— Mille millions de carabines du diable !… Moi, le roi d’Anossi !… moi, déroger à ce point !… mordious ! J’ai trop à cœur ma dignité royale et ma sécurité particulière !… On ne prend pas au trébuchet un vieux merle comme Ma Majesté !… Que le diable étouffe votre commandant, et vous… Filez en double ! nom de nom d’une cornemuse !…

Dix minutes après, la Pourvoyeuse ouvrait le feu sur la pauvre redoute de la baie Saint-Augustin.

Capricorne fit arborer le pavillon de guerre qui est rouge ; il le laissa entre son pavillon blanc et son bleu qu’il n’amena l’un ni l’autre ; mais jugeant inutile d’opposer une vaine résistance à une frégate de quarante canons, il battit en retraite dans l’intérieur.


Lorsque l’Intrépide mouilla dans la baie Saint-Augustin, Béniowski ne vit plus qu’un amas de ruines à la place du comptoir et du poste militaire établis autrefois, selon ses ordres, par son vice-roi le chevalier du Capricorne et le sergent Brise-Barrot. Un pêcheur malgache passait en pirogue ; il apprit de sa bouche la cruelle histoire des aventuriers du Fort-Dauphin. Ne sachant plus où les rejoindre, redoutant également les Français de la nouvelle garnison, les Buques et les Sakalaves du Midi, le général se dirigea sur la côte d’Afrique où l’on jeta l’ancre à l’embouchure de la Sofala, près du petit établissement portugais du même nom.

En ce pays de traite, les pavillons les moins reconnus pouvaient être arborés sans qu’on eût à craindre la susceptibilité des autorités militaires ; – mais en revanche les plus respectables couleurs y décoraient souvent la poupe d’un négrier à main armée. La bannière étoilée des États-Unis d’Amérique, encore nouvelle sur la côte, n’attira donc aucun désagrément à l’Intrépide, que son artillerie rendait suffisamment redoutable pour que forbans et pirates n’eussent aucune envie de se frotter à lui.

Vasili fut envoyé aux renseignements. – Comme son maître, il parlait un peu toutes les langues ; le malagazi lui était familier, et l’on doit à Sofala rencontrer des gens de l’île voisine ; mais il eut la bonne fortune de recueillir tout simplement en français les documents qu’il venait chercher. Car il rencontra au cabaret une ancienne connaissance de l’Aréthuse et la Pomone, le patron Trousseau, qui arrivait directement de l’Ile-de-France sur un brig des moins inoffensifs. Tout flibustier est disert, Trousseau fit à Vasili un cours complet de politique malgache.

Béniowski, dès le lendemain, lui faisait offrir cent piastres et un enrôlement à bord de l’Intrépide :

— Ça me va ! dit le patron qui comparut presque aussitôt en présence du général lui-même.

D’après lui, toute la province d’Anossi était soumise aux Français ; Capricorne Ier n’y exerçait plus aucun pouvoir, et l’on ne savait guère où il avait passé. Dans l’Est, même révolution ; les Français occupaient Sainte-Marie, Foule-Pointe, Tamatave…

— Mais la baie d’Antongil, Port-Choiseul, Louisbourg ? demanda Béniowski.

— Abandonnés, détruits, oubliés, répondit Trousseau.

— Qui est roi des Sakalaves ?

— Ils ont trente-six chefs différents.

— As-tu entendu parler de Rozai ?

— Parbleu !… nous étions à l’ancre devant sa case voici deux mois, dit Trousseau.

— Où donc ?

— À Antangara, dix lieues approchant au sud-ouest du cap Saint-Sébastien.

L’Intrépide, ravitaillé à Sofala, leva l’ancre à l’instant même. Le 7 juillet 1785, il la jetait dans la baie d’Antangara, presque en face de cette île Nossi-Bé qu’avait autrefois voulu acheter Béniowski pour le compte du gouvernement français et dont nous n’avons pris possession qu’en 1840.

Neuf ans presqu’entiers s’étaient écoulés depuis le jour où, salué par les acclamations d’une multitude enthousiasmée, l’énergique colonisateur avait quitté Madagascar à bord de l’Aphanasie. – Il y revenait animé des mêmes intentions qui l’y avaient conduit dès l’origine ; il y revenait surtout pour tenir la parole qu’il avait solennellement donnée aux rois et aux peuples de la Grande-Île ; mais il ne se dissimulait pas que les temps étaient cruellement changés. Son cœur était empli d’appréhensions et d’angoisses.

Loin de se présenter, fort de l’appui d’une puissance européenne, il débarquerait à la tête d’un ramassis de gens sans aveu, misérables compagnons recrutés à la hâte, qu’il avait eu le temps de trouver indignes de servir sous ses ordres. Mais il ne pouvait plus reculer. Dans l’intérêt même de ses associés de Baltimore, il devait au moins essayer d’opérer son débarquement et tâcher ensuite d’indemniser les armateurs.

Hélas ! au lieu de rencontrer pour premier auxiliaire un roi malgache capable de l’aider, il allait se trouver en face d’un chef malheureux, qui, par deux fois, avait perdu le rang suprême dans le pays de Sakalaves.

Rozai, détrôné primitivement par Cimanour, puis rétabli sur les Sakalaves de l’Est, grâce à Béniowski, était rentré plus tard dans Boyana ; mais la ligue des rois et des chefs formée au nom de Râ-amini s’étant dissoute, il ne put se maintenir par ses propres forces, il fut expulsé de nouveau ; maintenant, il s’estimait heureux d’être le chef d’une humble bourgade protégée par les armes du roi du Nord Lambouin, dont il s’était déclaré le tributaire.

Béniowski, sans quitter son bord, avait appris tous ces détails de la bouche d’un indigène qu’il chargea d’un message secret pour le chef de la peuplade. Ensuite, il donna l’ordre de procéder au débarquement des troupes, des armes et des munitions de guerre.

Quatre petits canons seulement furent laissés au capitaine Barkum pour la défense du navire, – ce qui ne laissa point que d’inquiéter assez sérieusement le malheureux Hollandais américanisé :

— Quatre canons ! pas davantage ! Mais quelle figure ferait l’Intrépide s’il était attaqué par l’un de ces bâtiments de mauvaise mine qu’on avait vus à l’ancre devant Sofala ?

— M. Barkum, répondit Béniowski, les pirates ne perdent pas leur temps contre un bâtiment sans cargaison et qui peut au résumé se défendre. Ceux de ces parages ne dépouillent guère que des négriers chargés de nègres ; vous ne serez pas attaqué. D’ailleurs, j’ai tout autant d’intérêt que vous à ne point laisser capturer l’Intrépide. Restez donc à l’ancre dans cette baie et attendez-y mes ordres.

Le chef Sakalave Rozai, en apprenant le retour inespéré du roi des rois, qui passait pour mort dans tout le nord de l’île, ne crut pas à sa lettre, craignit une surprise, et ne se sentant pas de force à lutter contre des Européens, abandonna complétement le pays. – Déjà plusieurs fois des négriers, par ruse ou par force, avaient fait des prisonniers sur la côte nord-ouest de Madagascar. – Redoutant une nouvelle agression, Rozai se retira vers les monts Anquiripy. Au moment où Béniowski mettait pied à terre, toute la tribu d’Antangara était en fuite. Et personne à qui donner la mission de rappeler le timide Rozai !…

Le général ne pouvait se fier qu’à Vasili et à son fils Wenceslas. Pour convaincre les indigènes, il voulait se montrer en plein kabar ; mais Rozai, prince faible que l’âge et les revers avaient rendu plus faible encore, au lieu de l’attendre, se rendait dans les domaines du roi du Nord, son suzerain.

Wenceslas proposa respectueusement de se rembarquer.

— Non ! non ! s’écria Béniowski, non ! j’ai touché la terre de Madagascar. Quoi qu’il arrive mon fils, je ne me rembarquerai jamais !… Quant à toi, si je succombe, eh bien ! puisque tu n’es lié par aucun serment, retourne à bord de l’Intrépide, fais-toi conduire en France, et là, tu diras à Richard que je lui lègue ma dette d’honneur envers mes associés de Baltimore.

Un camp fut établi dans l’enceinte même du village évacué par Rozai. Béniowski fit braquer ses canons et pierriers, emmagasina ses marchandises dans les huttes des Sakalaves, passa l’inspection des soixante et quelques hommes qui lui restaient, et dit enfin :

— L’heure est venue, où je ne veux avoir sous mes ordres que des gens de cœur et de bonne volonté. Mon artillerie et mes munitions sont à terre !… De gré ou de force, vous m’avez obéi jusqu’à présent, eh bien ! à présent, je laisse libres de retourner à bord de l’Intrépide ceux d’entre vous qui ne sont pas déterminés à s’attacher avec dévouement à ma destinée… Passez à ma droite, vous qu’aucun péril connu ou inconnu ne découragera. Quant aux autres, qu’ils sortent librement de cette enceinte.

Le gabier français Trousseau se rangea le premier du côté de Béniowski, vingt aventuriers, non sans hésitation, en firent autant. Le reste se dispersa. Il y en eut une petite bande qui, mue sans doute par l’esprit d’indiscipline et l’espoir d’une fortune aventureuse s’empara des pirogues sakalaves et remonta l’une des rivières de la baie. La plupart retournèrent à bord de l’Intrépide, où Scipion-Marius Barkum fut charmé de les revoir.

Le soleil se couchait.

Pendant quelques jours, le général s’occupa de se retrancher plus fortement, organisa le service militaire de son fortin, et envoya explorer les environs par Trousseau, qu’il avait nommé sergent.

Plusieurs indigènes lui furent amenés.

La plupart avaient oublié ou n’avaient jamais su l’histoire du règne de Maurice-Auguste Râ-amini. Cependant, après les avoir comblés de présents, Béniowski les renvoya vers les chefs de leurs peuplades.

Du reste, le pays continuait d’être désert. – L’on manquait de chevaux et de bêtes de somme ; Béniowski décida que l’on construirait des radeaux et que l’on dresserait des bœufs à bosses pour le transport.

L’Intrépide demeurait à l’ancre, mais Scipion-Marius Barkum et son équipage se raillaient désormais de la ridicule expédition d’Antangara.

Enfin le 1er août, – alors Béniowski se trouvait à peu près en mesure de se mettre en marche pour l’intérieur, – entre onze heures du soir et minuit, les gens de l’Intrépide entendirent une grande décharge d’armes à feu autour du poste des aventuriers. Les canons tonnèrent. D’épouvantables clameurs sauvages retentirent. – Béniowski fit lancer des fusées pour demander du secours.

— Du diable si je m’y frotte ! s’écria Barkum. J’ai déjà eu dans ce chien de pays assez de fâcheuses affaires.

À ces mots, il leva l’ancre. À terre une grande bataille se livrait évidemment. Non-seulement autour d’Antangara, mais jusqu’à plusieurs milles du rivage, on entendait la fusillade, on apercevait des incendies dans les bois. – Des cris désespérés retentirent.

La voix tonnante de Béniowski héla Barkum.

— À terre ! à terre !… criait-il avec fureur.

Mais l’Intrépide se chargea de toile et prit le large.

Le surlendemain pourtant, après de mûres réflexions, considérant que les armateurs de Baltimore pourraient s’en prendre à lui de tout le désastre, Barkum s’avisa de revenir dans la baie.

Un calme sinistre régnait d’une extrémité à l’autre de la plage. Une chaloupe fut envoyée en découverte ; il fut constaté que le poste d’Antangara était ruiné de fond en comble ; chacun reconnut que le comte et son parti avaient dû être taillés en pièces.

Sur quoi, Scipion-Marius Barkum dressa procès-verbal, chargea son navire de bois coupés par ses gens, de bétail qu’on prit sans peine et de diverses denrées abandonnées çà et là par des insulaires. – Ensuite, il gouverna sur l’Île-de-France, où le bruit de la catastrophe se répandit dès son arrivée dans toutes les habitations.

— Après neuf ans, l’opiniâtre Béniowski avait osé revenir à Madagascar !

— Tant va l’aventurier, qu’il trouve sa dernière aventure.

— Il a donc péri, enfin ! murmura Stéphanof. Je ne regrette que de n’y avoir pas directement contribué.

Mais à peu de jours de là, Scipion-Marius qui avait parfaitement vendu sa cargaison et se trouvait en verve, s’avisa, dans un café de Port-Louis, de raconter la biographie du comte de Béniowski, avec une foule de détails relatifs au sieur Estève Finvallen. – Trop parler nuit, dit le proverbe. Le beau diseur, qui faisait jadis à Rotterdam l’admiration des habitués de l’auberge de la Compagnie des Indes Orientales, Barkum du Sanglier-Batave et de l’Intrépide, déplut ainsi particulièrement au chef d’état-major du vicomte Souillac, gouverneur de l’Île-de-France, un certain commandant Frangon qui lui chercha une querelle d’Allemand à propos de la coupe de ses cheveux. Un duel s’ensuivit, et il eut la tête cassée par une balle sortie du pistolet de Stéphanof qu’il n’avait pas même reconnu.

Les restes de cet infortuné Hollandais reposent dans le cimetière de Pamplemouse, non loin de la tombe de Paul et Virginie.

— Encore un qui ne bavardera plus ! murmura le Kosaque avec satisfaction.

Du fond de l’âme, il craignait toujours que le vicomte de Chaumant, Aphanasie, madame de Nilof ou même Capricorne Ier, ne finissent par troubler sa quiétude ; heureusement, le vicomte de Souillac ne jurait plus que par lui. En outre, à force de soins, il était parvenu à se procurer un acte de naissance, des états de services, mille preuves enfin qui établissaient clairement qu’il était né à Calais, avait navigué sous les ordres de son père et n’avait jamais mis les pieds en Russie.

Tout à coup, le bruit se répand que Béniowski a construit une ville dans l’intérieur de Madagascar, qu’il est de nouveau roi des rois, ompiandrian et ampansacabe, que le pavillon bleu flotte sur les rives de la haie d’Antongil, et que, résolu à traiter de puissance à puissance avec le roi Louis XVI, il va expulser tous les Français jusqu’à ce qu’il ait été officiellement reconnu comme souverain de Madagascar.

Il y avait alors huit mois que Scipion-Marius Barkum dormait de son dernier sommeil.

Le commandant Frangon court aussitôt chez le gouverneur ; il sollicite instamment le commandement de l’expédition à diriger contre l’insigne bandit qui révolutionne encore la Grande-Île.

— Mon cher ami, répond le vicomte de Souillac, votre ardeur ne me surprend pas, mais elle me charme ; hâtez-vous d’organiser votre troupe et faites en sorte que nous en finissions décidément avec le dernier des flibustiers.

Au siège de la mission catholique, les impressions étaient fort différentes. Le père Alexis qui, le deuil dans le cœur, avait d’abord prié pour le repos de l’âme de l’infortuné Maurice-Auguste, en apprenant qu’il avait survécu et reconquis l’influence nécessaire pour servir la cause chrétienne, émut en sa faveur tous les catholiques. Il voulait embarquer et porter des paroles de paix au prétendu criminel dont il connaissait si bien les grands desseins et les sentiments pieux.

Mais chez le gouverneur les dispositions hostiles prédominaient au point que la permission de passer sur le navire monté par le commandant Frangon fut absolument refusée au père Alexis.

Stéphanof appareille à bort de la Pourvoyeuse, toujours commandée par le capitaine de vaisseau Du Breuil. Deux compagnies d’excellents soldats sont placées sous ses ordres, et le roi de Foule-Pointe, Hiavi, fournira près de trois mille guerriers.

— Le généreux Béniowski n’aurait-il donc survécu à la terrible nuit d’Antangara, aux agressions perfides des payens que pour être exposé au feu des Français, des chrétiens, de ses amis et coreligionnaires !… Ô mon Dieu, daignez prendre pitié de lui ! Seigneur, permettez que votre humble serviteur puisse lui porter aide et secours !

Ainsi priait le fervent Alexis ; sa prière ne fut point stérile.


Dans son petit village fortifié d’Antangara, Béniowski, attaqué par les Arabes, les Sakalaves du Sud et quelques misérables transfuges de sa propre troupe, avait eu le bonheur d’être secouru par le roi du Nord Lambouin et le roi Rozai son tributaire. Malgré la défection de Barkum, il avait fini par vaincre. Il fut reconnu sur le champ de bataille par ses anciens alliés et se transporta rapidement au delà des monts Anquiripy. – La plupart des aventuriers américains tombèrent malades et moururent, mais le gabier Trousseau, Vasili et le jeune Wenceslas résistèrent à toutes les fatigues de la campagne.

L’armée de Béniowski se recrutait de tribus amies.

Les kabars solennels, les serments d’alliance et de fidélité à toute épreuve se reproduisirent.

Rafangour, Raoul, Effonlahé, Ciévi n’étaient plus.

Le roi Hiavi, devenu très puissant dans l’Est, ne pouvait être puni de son manque de foi que par une campagne longuement préparée. – D’ailleurs Béniowski veut absolument savoir ce qu’a pu devenir le valeureux chevalier du Capricorne. Il se dirige donc vers le Sud par l’intérieur des terres, apparaît chez les Fariavas, s’y fait reconnaître, et bâtit une ville qu’il nomme Palmyre, pour se conformer à la prédiction des ombiasses.

Jusqu’à quel point la légendaire Palmyre de Béniowski est-elle l’origine de la capitale Tananarive, dont le nom qui signifie les mille villages ne date que du règne de Dianampouine, mort en 1810 ? Et les Fariavas sont-ils bien les mêmes que les Vohitz-Anghombes issus des Malais qui, à une époque reculée fort incertaine, se répandirent en Afrique, l’envahirent par l’Est, et s’établirent aussi à Madagascar ?

Quoi qu’il en soit, de sa Palmyre, construite sur le plateau le plus sain et le plus central de l’île, Béniowski fait partir chaque jour des estafettes, à la recherche du chevalier du Capricorne. – Cependant Hiavi arme ses tribus. Les partisans du roi des rois l’en avertissent ; la guerre est donc résolue, quoique le roi d’Anossi et sa troupe belliqueuse n’aient pas encore été retrouvés.

Béniowski a d’autre part envoyé divers messages au vicomte de Souillac, gouverneur de l’Ile-de-France ; il compte sur le concours et les témoignages du père Alexis ; il n’exprime que vœux de paix et de conversion à la foi catholique. Il ne descend des hauts plateaux, écrit-il, que pour protéger les missionnaires contre le roi de Foule-Pointe. Mais ses lettres furent constamment interceptées par le commandant Frangon, Stéphanof, qui partit sur la Pourvoyeuse.

Au moment où la frégate sortait de Port-Louis, la flûte le Maréchal-de-Castries, montée par le capitaine de frégate Kerléan, y entrait sous toutes voiles.

Une heure après, chose bizarre, ce dernier navire fendait de nouveau la mer, le cap dirigé sur Foule-Pointe ; mais la frégate, meilleure marcheuse, avait trois lieues d’avance.

Le Maréchal-de-Castries se couvrit de toile jusqu’à faire craquer tous ses mâts ; la Pourvoyeuse ne cessait de le distancer. Au point du jour suivant, elle n’était plus en vue.

Un vénérable prêtre et une femme tremblante priaient Dieu sur le pont du second navire pour que la fatale distance diminuât. Cette ardente prière, hélas ! ne devait pas être exaucée.

Lorsque la Pourvoyeuse mouilla devant Foule-Pointe, une sanglante mêlée avait lieu aux alentours…

Le 23 mai 1786 fut livrée la bataille décisive.

Partout où combattent Béniowski, Vasili, Wenceslas et le brave Trousseau, les gens d’Hiavi perdent du terrain. Mais les Mahavélous, les Antavares du Centre, et en général les peuplades de Foule-Pointe, ont à leur tête des Européens ou des mulâtres qui les ont disciplinés. L’avantage des armes à feu est du côté d’Hiavi, abondamment pourvu par l’Île-de-France ; Béniowski, au contraire, ne dispose que d’une centaine de fusils.

Quelques pièces de campagne péniblement débarquées sur la rive gauche de l’Onghebey, sont enfin mises en batterie.

La face du combat change au même instant ; Hiavi est en déroute complète, mais il a aussi son fort sur le bord de la mer.

Béniowski ordonne à Wenceslas et au sergent Trousseau de garder sa batterie et de se fortifier sur la rive gauche. Puis il court donner l’assaut à la redoute du roi de Foule-Pointe.

C’est en ce moment que la Pourvoyeuse jette l’ancre.

Elle procède aussitôt au débarquement des troupes françaises.

Béniowski, après un instant d’illusion, jette un cri d’horreur.

Loin de venir à son aide, les Français tournent leurs armes contre lui et contre les siens. – À leur tête, il a reconnu l’infâme Stéphanof. La vérité, prompte comme l’éclair, le pénètre, le consterne.

— Toujours trahi ! murmure-t-il.

Le roi Lambouin tombe frappé d’une balle au cœur, Rozai succombe, mais la redoute est emportée. Là Béniowski punit de sa propre main le roi de Foule-Pointe, Hiavi qui a violé le serment sacré de la Fattiarâh.

La redoute de Foule-Pointe était armée de deux gros canons, Béniowski les fait charger à mitraille et ordonne aux guerriers indigènes de se porter à la rencontre des Français. – Il s’ensuit une lutte.

La plupart des chefs fidèles ont péri ; dès le premier feu, les Fariavas, les Zaffi-Rabès et les Sambarives se débandent.

Le commandant Frangon a sous ses ordres deux compagnies d’infanterie et un peloton de marins. Autour de son drapeau se rallient déjà tous les Européens et mulâtres de Foule-Pointe.

— Mais… oh ! mon Dieu… mon père est perdu ! s’écrie Wenceslas avec désespoir.

La communication est entièrement coupée entre la batterie légère et la redoute.

— Que faire, maintenant ? demande Wenceslas au gabier Trousseau découragé.

— Dame ! mon lieutenant… toutes ces peaux noires lâchent pied ; à nous deux nous n’arrêterons pas les Français… Et puis, entre nous, je ne me soucie pas d’être pris les armes à la main contre la France ; ce n’est pas pour ça que je me suis engagé… Vous êtes aux trois quarts Français, M. Wenceslas… par conséquence… – Mais, holà ! regardez donc, par là bas, sur la montagne…

Wenceslas, glacé d’horreur, ne voyait que les troupes françaises qui se dirigeaient par un chemin creux vers la redoute, où Béniowski et Vasili, seuls maintenant, échangeaient ces paroles :

— Abandonne-moi, Vasili ! va sauver mon fils !

— Ensemble, général, ensemble ! car je ne vous abandonnerai jamais !…

— Vasili, par pitié, obéis à mes derniers ordres !…

— Si j’ai le malheur de vous survivre, général, oui, je vous obéirai ; mais…

Béniowski, une mèche allumée à la main, se tenait entre les deux canons.

Stéphanof commanda aux siens de faire halte dès que la tête de colonne fut à l’extrémité du chemin creux.

Il s’avança seul pour reconnaître le terrain.

— Stéphanof ! s’écria Béniowski.

— Stéphanof ! répéta Vasili frémissant.

Mais le Kosaque, de son côté, avait aperçu le comte polonais ; il l’ajuste et l’atteint d’une balle au sein droit.

Béniowski tomba mortellement frappé :

— Feu ! Vasili !… feu !… et à mon fils !…

Coup sur coup, les deux canons chargés à mitraille vomissent le fer sur Stéphanof ; il a eu le temps de se jeter dans le chemin couvert naturel.

— En avant ! en avant ! au pas de course ! commande-t-il aux Français.

Les deux canons sont déchargés, Béniowski doit être mort, Stéphanof d’ailleurs est rempli de bravoure et transporté de joie.

Vasili l’ajustait, lorsqu’un homme abaissa le canon du mousquet en plaçant la main sur sa bouche.

— Je me charge de celui-là, dit-il ; soigne ton maître.

Le premier, Stéphanof entrait l’épée à la main ; il ne vit que Béniowski mourant entre son fidèle serviteur et son fils Wenceslas amené par l’inconnu qui avait détourné le mousquet de Vasili.

Mais pourquoi la colonne française ne montait-elle point à l’assaut ?

Comment Wenceslas se trouvait-il auprès de son père ?

Stéphanof se retourna.

Derrière un canon, un homme nerveux et basané, une femme olivâtre terrible comme la Némésis antique, se levèrent à la fois, se précipitèrent sur lui et le bâillonnèrent.

L’homme le fit entrer dans un sac, le chargea sur ses robustes épaules, et le jeta par-dessus le parapet du côté de la terre.

— À vous le soin ! mordious ! s’écriait-il.

Du côté de la mer, un prêtre vénérable, un jeune et beau gentilhomme et une dame voilée qui paraissait être sa femme arrêtaient les soldats.

— Au nom du roi ! disait le vicomte de Chaumont-Meillant, arrêtez ! … j’apporte la paix !…

Les officiers de terre et de mer qui commandaient les compagnies de débarquement s’avancèrent ; Richard leur montra un ordre du maréchal de Castries, signé du roi et contresigné par le vicomte de Souillac, en vertu duquel de pleins pouvoirs lui étaient accordés pour tout ce qui concernait l’île de Madagascar.

Or, tandis que ces explications officielles avaient lieu, Aphanasie, frémissante d’espoir et de terreur, pénétra dans la redoute.

— Mon père !… mon ami !… mon sauveur !… s’écria-t-elle.

Béniowski sourit à sa vue.

— Richard ! Richard !… il se meurt !… reprit Aphanasie avec effort.

Le vicomte accourut.

Le révérend père Alexis l’avait devancé :

— Je descendais au devant de vous, murmura Béniowski.

— Dieu permet que j’arrive à temps pour vous donner la bénédiction dernière. La semence que vous avez apportée sur cette terre, fructifiera !… Nos grands espoirs ne seront pas déçus.

Autour d’eux s’agenouillèrent pieusement son fidèle serviteur Vasili, plusieurs de ses derniers compagnons, et un certain nombre d’officiers ou de soldats qui tout à l’heure s’avançaient contre lui les armes à la main.

S’adressant au vicomte et à la vicomtesse de Chaumont-Meillant, Béniowski eut encore la force de dire :

— Mes amis !… je vous lègue mon fils !… Défendez ma mémoire… et priez pour mon âme !

À ces mots expira, dans sa quarante-sixième année, le comte Maurice-Auguste de Béniowski, « homme d’un courage invincible, a dit l’éditeur de ses mémoires, accoutumé aux calamités et à faire face aux plus grands dangers avec une fermeté presque sans exemple. À ces grandes qualités, il joignait une profonde connaissance du cœur humain. La nature, l’éducation et l’usage lui donnèrent au plus haut degré le talent de persuader, de commander aux hommes et de les réprimer ; sa destinée lui fournit de nombreuses occasions d’exercer cette puissance vraiment extraordinaire.

« Les opinions sur son caractère sont singulièrement partagées, et les accusations intentées contre lui sont du genre le plus odieux. Ses ennemis l’ont représenté comme un tyran insensible, comme un brigand sans principes. – Cependant, on peut voir que dans le cours de sa vie, il n’a manqué ni d’admirateurs zélés, ni d’amis chauds prêts à se sacrifier pour le servir, en dépit de la calomnie. – Si on me demandait quelle est mon opinion particulière, je déclarerais que je n’ai vu contre lui aucune allégation qui ne soit susceptible d’une interprétation en sa faveur, ou qui, sans parler des contradictions, n’ait été écrite par des hommes intéressés à le noircir. »

Après de longues hésitations, les historiens influencés par la relation des voyages du capitaine Cook, par celle du voyage de La Pérouse et par les pièces provenant du gouvernement de l’Île-de-France, ont enfin rendu pleine justice à la valeur et aux talents du héros de ce récit. – Sa loyauté ni ses grandes vues ne sauraient plus être mises en doute. Militaire, navigateur, colonisateur et par dessus tout civilisateur, il accomplit, à travers des difficultés de toutes natures, des œuvres qu’il convient de louer sans réserves.

Mais, hélas ! presque tous les secours qu’il reçut en sa vie, lui arrivèrent trop tard. Nous l’avons montré revenant trop tard dans l’île où il avait résolu de répandre la civilisation et la lumière de la foi catholique.

Le chevalier du Capricorne, retrouvé trop tard au fond des gorges sauvages des monts Ambostimènes, accourt trop tard pour le sauver, – il délivre son fils au moment où l’infortuné jeune homme, abandonné même par le sergent Trousseau, allait se faire égorger en défendant ses pièces de campagne contre les indigènes de Foule-Pointe ; – il le lui amène trop tard !

Enfin, le vicomte de Chaumont, nommé commissaire du roi par le maréchal de Castries, arrive trop tard à l’Île-de-France, trop tard à Foule-Pointe.

Stéphanof a eu le temps de commettre son dernier crime, et le civilisateur de Madagascar périt prématurément, alors que, par la volonté du roi de France, il allait enfin pouvoir sans entraves accomplir ses grands desseins.


Amnistie pleine et entière fut accordée au nom du roi, par le vicomte de Chaumont-Meillant, à tous les Français qui avaient pris parti pour le comte Maurice-Auguste, son frère d’armes.

Quelques-uns se rapatrièrent.

La plupart préférèrent rester sous les ordres du major du Sanglier, qui fut enfin régulièrement nommé gouverneur du Fort-Dauphin et y exerça le commandement jusqu’à sa mort.

Wenceslas prit passage sur le Maréchal de Castries avec le bon Vasili, qui eut la consolation de le voir uni à la fille d’Aphanasie, et trinqua cette fois avec Chat-de-Mer à la santé du couple des jeunes mariés, sans qu’aucune pensée douloureuse se mêlât à sa joie.

Quant à Stéphanof, Estève Finvallen ou le commandant Frangon, ce fut en vain que le vicomte de Chaumont ordonna de le chercher parmi les morts.

Flèche-Perçante, ni Capricorne Ier, ne dirent jamais ce qu’ils avaient fait du sac dans lequel ils le livrèrent aux plus fanatiques partisans de Ra-Zaffi-Ramini ; mais assurément mieux eût valu pour ce misérable Kosaque n’avoir jamais été délivré de la captivité du Kamchatka. Béniowski vivant n’eût jamais toléré de si longues et si cruelles vengeances ; Stéphanof avait empêché la civilisation des barbares, il vécut esclave et périt victime de leur barbarie.

Quant à Madagascar, aujourd’hui plus que jamais, l’on doit déplorer que la France ait été assez aveugle pour avoir abandonné, en 1776, le successeur de Flacourt et de La Caze, le comte de Béniowski trop longtemps flétri par l’épithète d’aventurier, et que nous-même, en nous appuyant sur des documents historiques, nous avons désigné sous le nom, si souvent pris en mauvaise part, de Dernier des Flibustiers.

Mais au moins, nous avons, pour excuser le choix de ce titre d’ouvrage, un rapprochement glorieux pour son héros :

Les premiers flibustiers nous donnèrent Saint-Domingue et les petites Antilles, Béniowski fut sur le point de nous donner de même l’immense et magnifique île de Madagascar.