Le Devisement du monde (français moderne)/Livre 2/Chapitre 30

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Livre 2 - Chapitre 29 Le Devisement du Monde Livre 2 - Chapitre 31


XXX
Du château de Chincui, et de son roi pris par son ennemi.


De la ville de Pianfu (Ping-yang-fou) il y a deux journées jusqu’à un château magnifique, nommé Chincui, qui a été bâti par un roi nommé le roi d’or, et qui était ennemi du grand roi que l’on nomme vulgairement le grand Prêtre-Jean. Ce château est si fort par art et par nature, que le roi d’or, qui y commandait, ne craignait pas le plus puissant roi : de quoi les seigneurs de son voisinage n’étaient pas fort contents, parce qu’ils lui étaient comme soumis. Or le grand Prêtre-Jean avait à sa cour sept jeunes hommes fort courageux, qui lui promirent avec serment de lui livrer le roi d’or ; il leur promit de grandes récompenses s’ils en venaient à bout. Ils s’en allèrent donc à la cour du roi d’or et lui offrirent leurs services, pour mieux couvrir leur dessein ; il les reçut à son service, comme de fidèles serviteurs, ne craignant rien, ou faisant mine de ne se point méfier d’eux. Or deux ans se passèrent, sans qu’ils vissent jour à exécuter leur entreprise. Et comme le roi, au bout d’un si long temps, les regardait comme ses plus fidèles serviteurs, un jour il sortit avec eux et quelques autres, pour s’aller promener à un mille du château. Alors les traîtres, profitant de l’occasion, mirent l’épée à la main, et, s’étant saisis de lui, le menèrent au grand Prêtre-Jean pour s’acquitter de leur promesse. Celui-ci, ravi de le tenir entre ses mains, le fit bien surveiller et l’envoya garder les bêtes des champs ; et après l’avoir laissé pendant deux ans dans cet esclavage, il le fit habiller en roi ; et, en cet équipage royal, le fit amener en sa présence, et lui parla ainsi : « Vous avez présentement appris par expérience combien votre puissance était peu de chose, puisque je vous ai fait prendre dans votre château, et que je vous ai fait vivre depuis deux ans avec les bêtes ; je pourrais à présent vous tuer, si je voulais, et personne des mortels ne peut vous tirer de mes mains. » À quoi le roi captif répondit : « Cela est vrai, il est ainsi. » Alors le grand Prêtre-Jean, lui dit : « Parce que vous vous êtes humilié devant moi, et que vous vous êtes regardé comme rien auprès de moi, je veux à l’avenir vous traiter en ami ; et je suis content d’avoir pu vous tuer si j’avais voulu. » Et alors il lui fit donner des chevaux et des domestiques pour le ramener à son château. Depuis ce temps-là il a porté honneur au grand Prêtre-Jean toute sa vie, et il a obéi à tous ses commandements.


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