Le Devisement du monde (français moderne)/Livre 2/Chapitre 42

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Livre 2 - Chapitre 41 Le Devisement du Monde Livre 2 - Chapitre 43


XLII
Du grand combat entre les Tartares et le roi de Mien.


L’an de Notre-Seigneur 1272, il y eut une grande guerre à cause du royaume de Caraiam, dont nous avons parlé au chapitre précédent, et du royaume de Botiam. Car le Grand Khan envoya un des principaux de sa cour, nommé Nescordim, avec douze mille cavaliers, pour mettre à couvert la province de Caraiam de toute insulte. Ce Nescordim était un homme vaillant et prudent, et il avait de bons soldats, bien aguerris. Les rois de Mien (la Birmanie actuelle) et de Bangala (Bengale) sur ces nouvelles furent fort épouvantés, croyant que cette armée venait pour envahir leurs royaumes, et ramassèrent leurs troupes, qui se montaient tant en cavalerie qu’en infanterie à environ soixante mille hommes et deux mille éléphants. Ils campèrent de cette manière, ayant mis douze ou quinze hommes bien armés dans un certain château, et le roi de Mien s’avança avec son armée vers la ville de Vocia, où était l’armée des Tartares, et campa dans les campagnes à l’entour pendant trois jours, ne se méfiant de rien. Nescordim, ayant appris qu’il venait une si grande armée contre lui, eut grand’peur ; mais il dissimula sa crainte, se reposant sur ce que sa petite armée était composée de vaillants guerriers. Étant donc sorti courageusement pour présenter le combat à l’ennemi, il se campa près d’une grande forêt qui était remplie de très grands arbres, n’ignorant pas que les éléphants avec les châteaux qu’ils portent sur leurs dos ne pourraient pas venir l’incommoder là. Alors le roi de Mien apprit que les Tartares paraissaient résolus d’aller à leur rencontre ; mais les chevaux des Tartares sentant les éléphants qui étaient à l’avant-garde de l’armée de Nescordim furent si épouvantés, qu’il fut impossible par quelque moyen que ce fût de les mener du côté des éléphants, de sorte que les Tartares furent obligés de mettre pied à terre, et de les attacher aux arbres du pays et de venir à pied combattre les éléphants. Et parce que les soldats du premier rang de l’armée de Nescordim avaient tous des machines à jeter des pierres, et qu’ils étaient bons arbalétriers, ils firent une si grande décharge de flèches sur l’ennemi, que les éléphants se sentant blessés, et par la douleur de leurs blessures, se mirent en fuite et se retirèrent dans le bois avec beaucoup de vitesse ; leurs conducteurs, s’efforçant de les faire tourner contre les ennemis, ne purent en venir à bout, car ils se dispersèrent çà et là. Et, étant entrés dans le bois prochain, ils rompirent les fortifications du camp et chassèrent les gens qui le défendaient. Ce que voyant, les Tartares coururent à leurs chevaux, et étant montés dessus, se jetèrent sur le camp du roi avec beaucoup de fureur et d’impétuosité. Le combat fut sanglant, et il tomba beaucoup de soldats de part et d’autre ; le roi de Mien fut enfin mis en fuite avec les siens, et les Tartares, les poursuivant, en tuèrent encore beaucoup et obtinrent une entière victoire. Les Tartares après cela firent leurs efforts pour prendre les éléphants qui étaient dans le bois ; mais comme ils se mirent à fuir, ils n’en auraient pris aucun, si quelques-uns des gens qu’ils avaient faits prisonniers dans la bataille ne les avaient aidés ; ce qui fit qu’ils en prirent environ deux cents. C’est depuis ce combat que le Grand Khan commença à se servir des éléphants dans ses armées, ce qu’il n’avait pas fait jusqu’alors. Le Grand Khan réduisit peu de temps après le pays du roi de Mien sous sa domination.


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