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Le Diable à Paris/Série 1/Le Jour de Madame

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Le Diable à ParisJ. HetzelVolume 1 (p. 184-191).

LE JOUR DE MADAME

par gustave droz

C’est dans le petit salon que madame reçoit ; on y est plus chez soi, les meubles sont plus intimes et les fenêtres au midi donnent sur le jardin.

Malgré les stores de soie rose tendus sous les rideaux, le gai soleil de mai pénètre joyeusement, caresse en passant le velours et le satin, se joue dans les rideaux, arrache aux vieux cadres des éclats mal éteints et noie toute la pièce dans une poussière d’or.

On se sent bien dans ce petit salon, il y a là un air de fête et de gaieté qui vous ravit d’abord, un mélange délicieux de confortable, de luxe et de simplicité, de désordre et de recherche qui sent sa Parisienne de bonne maison et vous invite à causer. C’est madame évidemment qui, ce matin, gantée de Suède et armée de son petit plumeau à manche d’ivoire, a fait sa ronde et préparé toute cette confusion ; elle qui, mignonnement, coquettement, à petits coups, a épousseté les mille riens luxueux de ces étagères et disposé les fleurs qui embaument là-bas ; elle qui a mis sur la table de Boule cette coupe et ces bonbons, ces livres entr’ouverts, dorés comme des suisses d’église, ces journaux et ces brochures au milieu desquels on distingue la pièce nouvelle, la Semaine religieuse, le discours sur les sucres prononcé avant-hier à la Chambre, un sermon du père Félix, et des billets de loterie pour les petits Chinois — que d’art dans ces détails ! — elle qui a jeté sur le piano ouvert une partition de Gounod annotée au crayon ; elle enfin qui a répandu un peu d’elle-même jusque dans les plus petits coins et a laissé dans l’atmosphère son parfum de Parisienne et de femme du monde.

Ce n’est là ni un salon, ni une chambre à coucher, ni un boudoir, ni un cabinet de lecture, ni un atelier ; ce n’est rien de tout cela, et c’est tout cela à la fois. C’est un adorable milieu, tout de fine élégance, et de luxueuse fantaisie. C’est le cadre où madame aime à poser au naturel, c’est le temple adorable où du fond de son fauteuil, le pied en l’air et la jupe étalée, elle donne audience, le temple où elle exhibe officiellement ses grâces, met sa beauté en chapelle et officie de trois à six au milieu de ses fidèles.

Madame, au reste, a vu le jour à Paris et excelle à empêcher la conversation de tomber. Rarement on lui a dit un mot sans qu’elle en trouvât dix à répondre. De sa petite main perdue dans les bagues elle annote, souligne sa pensée, et, chose étrange, lorsqu’elle veut se taire, elle sait tout dire en ne disant rien. Son œil brillant vous sourit sans cesse et vous fait croire parfois que vous avez de l’esprit. Ses lèvres vermeilles et humides, toujours entr’ouvertes et prêtes à la joie, laissent voir ses petites perles blanches qu’on regarde malgré soi et qui détournent l’attention. Lorsqu’elle veut combattre le silence, elle fait vibrer son petit rire sonore qui ranime la causerie défaillante et vous ramène au feu comme l’éclat du clairon. Elle rend la parole aux muets, fait entendre les sourds et entraîne tout le monde dans le courant de son irrésistible bavardage. Chez elle, c’est une bourrasque, les mots lancés de tous les côtés à la fois tombent dru comme grêle, les éclats de rire s’entrechoquent comme de la vaisselle qui remue dans un sac, et durant deux ou trois heures, au milieu de ces femmes adorablement prétentieuses, parlant vite et haut, éclatant à tout propos en rires bruyants et en gestes peu naturels, mais toujours délicieux, minaudant de leur jolie bouche, et se lançant mutuellement a la tête des poignées de grâce et d’esprit comme on ferait de poignées de poudre d’or pour s’aveugler, on reste ébloui soi-même. On veut s’en aller et on demeure ; alors on parle, on parle, on parle, comme tournent les moulins et les prêtres indiens.

Trivialités ou choses exquises, on sait tout dire et l’on dit tout ; les idées les plus disparates, les sujets les plus opposés, les opinions les plus paradoxales se suivent et s’enchaînent avec une aisance et une rapidité qui donneraient le vertige à une Allemande et tueraient son mari. En cinq minutes on a fait le tour du monde, ébranlé les empires, jugé les arts, commenté les religions, expliqué l’impossible, et cela sans fatigue et sans peine, avec un mot, un geste, un mouvement imperceptible de la tête ou du pied, un sourire, n’importe quoi.

Tout ce bourdonnement ressemble à une nuée d’innombrables petits riens miroitant au soleil, parcelles de diamants ou de verre cassé ; cela brille, voilà ce qui est certain.

Dans l’art difficile de recevoir, les Parisiennes ont acquis une célébrité méritée. Il n’y a qu’elles qui sachent dire avec un geste impossible à rendre, avec une grâce de petit chat blanc qu’on caresse : Eh, bonjour, ma belle ! Il n’y a qu’elles qui, en se renversant dans le fauteuil, sachent murmurer un adieu, mignonne chérie, adieu, et cela sans se lever, avec un sourire et un geste pleins de caresses et de confidences, d’intimité et d’affection.

Il est vrai que les trois quarts du temps on déteste la mignonne chérie, mais là n’est point la question.

On peut être aimable sans aimer, comme dit cette dame en bleu qui est assise là-bas, et tout en se mordant l’on peut sourire.

madame. — Eh bien, ma chère, je ne suis pas ainsi, moi, j’ai le cœur sur la main.

monsieur a., auteur de la brochure sur les sucres. — C’est un bien joli coussin que vous mettez-là sous votre cœur.

madame, avec un sourire. — Vous êtes bien bon, merci. Quand j’aime je n’ai pas de mesure ; c’est absurde, mais que voulez-vous que j’y fasse, je suis trop sensible ! Ainsi quand M. V… vient ici, je me pince pour m’empêcher de l’adorer. Ah, ah ! plaisanterie à part : vous vous rappelez Miss, ma petite chienne blanche ?

madame b. — Qui disait papa et maman quand on lui grattait la tête, comme le phoque. Quel ange que ce petit être !

madame. — Je m’y étais tellement attachée à cette chère petite, que lorsque je l’ai perdue…

monsieur a. — En vérité, elle a succombé ?

madame. — Parbleu, vous en auriez fait autant à sa place. Mme de Saint-Gervais, une cathédrale, s’est assise dessus, j’ai entendu un gémissement sourd… vous comprenez, sous cette masse ! Et elle ne bougeait pas, cette femme ! Ah ! j’ai pleuré toutes les larmes de mon pauvre corps ; oh ! j’ai souffert horriblement. L’abbé Gélon vous le dira bien. Ce pauvre abbé, il me consolait comme il pouvait : mais, ma chère enfant, il faut se faire une raison, nous sommes tous mortels, etc. Il avait l’air de se moquer de moi, mais au fond il était ému !

madame g. Et il y avait de quoi. Pauvre petite bête, à son âge ! Ça a dû être une mort atroce, quelle agonie ! moi, à sa place, j’aurais mordu, je me serais défendue, j’aurais appelé quelqu’un.

madame. — Vous auriez sonné le valet de chambre, n’est-ce pas ? (Avec feu.) Mais vous ne comprenez donc pas qu’elle était étouffée, anéantie ; mettez-vous à sa place. (Rire prolongé.) Ah ! mais j’oubliais de vous le dire : il a décidément accepté l’anneau.

madame b., machinalement. Ah ! vraiment ?… À propos de caniche, j’ai été voir hier Anna ; j’ai vu une coiffure qu’elle a fait faire pour la campagne ; ma chère ! une espèce de casquette avec des sonnettes autour, c’était un joli spectacle ; à pouffer de rire. Mais de quel anneau parlez-vous ? Les alliances ne se portent plus ; mon mari n’a pas voulu en entendre parler quand je me suis mariée.

madame. — Il ne s’agit pas de cela : je parle de l’anneau pastoral que l’abbé Gélon vient enfin d’accepter.

toutes ces dames. — En vérité ! Ah ! quel bonheur ! Contez-nous donc cela.

monsieur a. — C’est une dignité dont ses vertus le rendaient digne à tous égards… à tous égards.

madame. N’est-ce pas ? Voici la chose. (elle soulève sa jupe avec deux doigts et avance sa pantoufle brodée.) Il avait jusqu’à présent refusé ; on en a même parlé dans les journaux, s’il m’en souvient bien, mais tout dernièrement on a insisté de nouveau. Les cardinaux lui ont demandé comme un service, — ce n’est point un bruit en l’air, on me l’a écrit de Rome ; — mais enfin, mais pourquoi, mais voyez donc ; si ce n’est pas pour vous que ce soit pour nous… tout ce qu’on dit en pareil cas ; et il a accepté, ce cher… monseigneur. Dieu ! que ça va me gêner de l’appeler monseigneur ! Ce qu’il y a d’affreux, c’est qu’il va nous quitter. Quand il est venu m’annoncer cela, hier au soir, j’ai pleuré comme une enfant.

madame b. — Vos larmes ont dû lui rappeler la mort de Miss, à ce bon abbé !

madame. — Oh ! ne plaisantons pas sur ce sujet-là, si vous voulez bien, ma belle.

madame c. — Qu’est-ce que ça veut dire, cette casquette et ces sonnettes ? Où sont-elles, ces sonnettes ?

madame b. — Mais là, autour. C’est affreux ; mais il paraît que ça va se porter… avec un petit entre-deux en satin qui tourne. Il faudra bien en passer par là.

madame c. — Nous en arriverons au képi comme dans la garde nationale, et au casque comme chez les pompiers. C’est fou, c’est fou, c’est fou ! Donne-moi un bonbon, (fouillant sur la table.) Tiens, la pièce de chose ! comme il a de l’esprit, ce garçon-là, n’est-ce pas, monsieur A. ?

monsieur a. — Je ne sais au juste, madame, de quelle œuvre vous voulez parler.

madame c. — Ces hommes politiques sont étonnants, il faut leur mettre les points sur les i. Je vous parle de la fameuse pièce où madame… madame… enfin une actrice, a des croisillons de valenciennes tout autour ; ça part de là et ça vient en mourant, avec des gros choux au corsage, et une profusion de diamants. Vous n’avez pas vu cette pièce-là ? C’est de chose… un garçon d’énormément d’esprit ; on dit même que, sans ses idées religieuses, qui sont tout ce qu’il y a de plus déplorable, il entrerait à l’Académie… Chose, eh ! mon Dieu, je ne connais que lui !

madame. — À propos d’Académie, avez-vous entendu dire qu’un des ambassadeurs japonais, un nommé… un très-grand nom, aspirât à occuper le fauteuil vacant ?… Dame, écoutez donc, en se faisant naturaliser ; il paraît que c’est un puits de science, et fort agréable de sa personne.

madame b. — Ça va être une concurrence redoutable pour Jules Janin.

madame. — Jules Janin est furieux. Cela pourrait bien amener un duel. C’est Ernest qui me racontait tout cela ; il m’a fait mourir de rire. Comprenez-vous, Janin obligé de se fendre le ventre, pour lui qui n’en a pas l’habitude ! c’est à en perdre son latin. Les Japonais, c’est autre chose ! Se fendre le ventre !… ils ne font que cela.

madame c. — Mon Dieu, moi, je les ai rencontrés l’autre jour, rue de Rivoli ; ça ne m’a pas frappée.

madame. — Ah ! ah ! ah !… charmant !… Mais qu’est-ce que vous alliez dire, monsieur A ? Je vous ai interrompu.

monsieur a., cherchant. — Je ne me… souviens plus… Ah ! mille pardons ; je voulais dire que cette nomination de l’abbé Gélon avait, à coup sûr, une portée politique.

madame. — Moi qui adore ces sujets-là, contez-moi cela ; voyons, voulez-vous un bonbon ?

monsieur a. — Merci mille fois. C’est bien simple. Politique de conciliation. (Il tousse.) Vous n’ignorez pas que le cabinet de Vienne se trouva fort indécis lorsque, d’un côté, la Valachie, la Lithuanie, la Poméranie et la…

madame. — Ah ! mon Dieu, qu’est-ce que vous me dites-là ! mais qu’est-ce que ce pauvre abbé Gélon fait là dedans ?

monsieur a. — Je m’explique : après l’hésitation du cabinet de Vienne, le saint-siége inquiet en déféra aux Tuileries, vous comprenez ? cruelle alternative !…

madame. — Sans doute ; mais acceptez donc un bonbon, (elle prend les bonbons sur la table et aperçoit la brochure.) À propos de bonbons, j’ai lu votre petite chose sur les sucres ; oh ! c’est charmant. (Monsieur A. s’incline avec un sourire modeste.) Oui, oui, c’est charmant ; c’est à vous rendre gourmand, si on ne l’était pas tout naturellement.

monsieur a., contrarié. — C’est fait à un point de vue purement politique, et par cela même sérieux ; mais le sujet comportait…

madame. — Sans aucun doute, il le comportait ; mais, non, c’est charmant. Impossible de mettre plus de sel… (elle sourit.) dans du sucre. (à part.) Il faudra pourtant que je coupe les feuilles de sa petite machine. — Dis donc, Ernestine, qu’est-ce que vous disiez donc à propos de cette pièce, est-ce joli ?

madame b. — Je ne l’ai pas vue, mon mari m’a dit : Eh, eh ! sans doute c’est fort amusant, mais c’est mal charpenté.

madame. — Mais il dit donc toujours la même chose ? Mal charpenté ! Il voit des poutres partout.

madame b. — Excepté dans son œil.

le domestique, annonçant. — M. le docteur P. (le docteur P. est très-chauve, cravate blanche, parle vite, coquet de ses pieds et de ses mains comme tous les accoucheurs ; on se salue.)

le docteur p., à madame. — Je viens de rencontrer votre mari qui m’a dit que vous étiez souffrante, je monte en passant. Où est-elle cette souffrance ?

madame. — Je vous dirai cela plus tard, cher docteur.

le docteur p. — Du tout, je n’ai que cinq minutes, je sors de l’Académie et l’on m’attend pour une consultation. À la tête, aux pieds, votre maladie ? Vous avez peut-être faim vers les six heures du soir ? Moi aussi cela m’arrive, (Il ôte son gant.) Voyons le pouls. Vous avez là un joli bracelet ; c’est indien cela ? c’est gentil.

madame, avec une petite moue. — Mais je souffre, je vous jure, j’ai des étouffements et pas d’appétit. Oh, ça m’inquiète !

le docteur p. — Et puis des bâillements le soir après dîner, quand vous n’allez ni au bal, ni au spectacle, ni au concert, et que votre mari vous lit le journal, n’est-ce pas ?

madame. — Oui, c’est positif.

le docteur p. — Eh bien, il faut prendre du sirop de gomme bien chaud et aller dans le monde.

le domestique, annonçant. — Madame D…

le docteur p., à madame D. — N’est-ce pas, chère madame, qu’il faut aller dans le monde quand on a des pesanteurs d’estomac ?

madame d., parlant très-haut. — Tiens, vous voilà, vous. Certainement qu’il faut aller dans le monde, mais pas dans la foule, entendons-nous. J’en sors de la foule ! Bonjour, mignonne chérie ; et toi, ma jolie. Je suis empanachée, pas vrai ? Ma chère, une foule ! si je ne suis pas en lambeaux, c’est un miracle ; je dois avoir des loques qui traînent partout.

madame. — Ah ! tu viens du mariage de Louise ?

madame d., sans répondre. — Dans la sacristie, c’était à n’y pas tenir… Monsieur A…, votre servante.

monsieur A. — Mille pardons ; j’attendais un moment, un instant de… silence pour vous offrir mes hommages.

madame d. — Un moment de silence ? ce qui veut dire que je suis une bavarde. Je suis sûre que je vous ai interrompu. Eh bien, voyons, je me tais, continuez.

monsieur A., embarrassé. — Mais je ne disais rien, je vous jure… je…

madame. — Pas de fausse modestie. Monsieur m’a expliqué tout à l’heure, avec une lucidité merveilleuse, la question du Danemark.

monsieur p. — Pardon, ça n’était pas tout à fait cela.

madame. — Enfin, presque. Ne chicanez donc pas ; c’était fort intéressant.

madame d. — Eh bien, continuez donc… Ah ! à propos, je vous remercie de votre petit écrit sur les sucres ; c’est tout simplement un petit bijou, c’est ciselé. — Tu sais que c’est l’abbé… monseigneur… je ferai un nœud à mon mouchoir comme à la pension, j’oublie toujours… monseigneur Gélon, veux-je dire, qui les a mariés. Le grand orgue, des voix, pas mal de tapis, un discours très-gentil, des fleurs… enfin, c’était convenable. Mais le mari, oh ! le mari !… à empailler. Des gros bêtes de cheveux rouges aplatis, il avait l’air d’un rat qui sort d’une cruche d’huile. De plus, un visage de marteau de porte, des mains de bossu, des jambes de tailleur, et avec cela un air de sultan qui se prépare à lancer le mouchoir… Ah ! ah ! ah !… ça fait trembler, cette idée de mouchoir. Si on savait, mon Dieu ! Pauvre petite colombe, une candeur adorable sous son grand voile blanc… Moralement, c’est un ange. Physiquement, elle louche un peu, mais pas tant que sa mère. Ah ! ah ! la maman avait, ah ! ah ! sur la tête un petit plumeau qui était gentil ! Le papa porte perruque ; j’ai découvert cela par derrière, il y avait un jour. Moi, j’aime les gens qui ont de faux cheveux, c’est bête, mais c’est plus fort que moi. Généralement ils ont bon cœur, ces gens-là… Mais je me tais, je ne veux pas interrompre M. A…, il me sauterait à la gorge, quoiqu’il ait bon cœur aussi ; ah ! ah ! ah !… Continuez donc, monsieur A…, vous voyez, j’écoute. (elle met les bonbons sur ses genoux et grignote.)

monsieur A. — Mais, madame, vous ne m’avez nullement interrompu.

madame d. — Eh bien, alors, pourquoi criez-vous par-dessus les toits que je vous coupe la parole ? Ça me rappelle un mot charmant que j’ai lu… où donc ai-je lu cela ?… dans un roman d’About… ou de Dumas fils… je ne sais plus au juste… ou…

le docteur p. — Ou de Veuillot,

madame d. — C’est léger, ce que vous dites là ! Quand le docteur plaisante, on dirait toujours qu’il casse un meuble. Qu’est-ce que ça veut dire, ou de Veuillot ? Parbleu, tout le monde sait que vous êtes libre penseur. Heureusement que vous guérissez vos malades, ça vous sauve. Ah ! j’aurais voulu que vous entendissiez ce que l’abbé Gélon a dit aujourd’hui au mariage de Louise à propos de l’affaire Renan. Ça vous aurait confondu ; moi je n’ai pu m’empêcher de rire, parce qu’à ce moment-là le beau-père s’est essuyé les yeux. Est-ce qu’il serait compromis là dedans ? Ça m’étonnerait ; il a l’air respectable, décoré et puis riche, car il a du foin dans ses bottes, ce vieillard ! Je trouve même qu’il devrait mettre son foin ailleurs, cela lui fait un pied énorme. Il a une démarche d’éléphant, le beau-père.

madame. — Que voulez-vous qu’il fasse de son foin ?

madame d. — Je n’en sais rien, moi, qu’il le mange ; ah ! ah ! ah !

monsieur a. — Personne n’échappe à vos spirituelles railleries.

madame d. — Quand je vous disais que M. A… allait me sauter à la gorge. Eh bien, voyons, continuez, je me tais. (Regardant à la pendule.) Six heures, ah ! mon Dieu ! je me sauve. Quand on entend causer avec esprit (elle s’incline en souriant vers M. A.), le temps passe avec une rapidité ! Adieu, ma belle ; docteur, sans rancune. Tiens, je ne t’ai pas raconté la toilette de Louise, moi qui venais pour cela. Ça ne fait rien, le marié est richement laid… tu ris ? je te le jure sur la tête du docteur… vous permettez docteur ? que je préférerais mille fois mieux épouser le beau-père, il a de la fraîcheur. Adieu, je me sauve, (Elle sort.)

La pendule sonne six heures et demie. Toutes ces dames se lèvent et au milieu du frou-frou des robes, on entend dans les confusions : « Adieu, ma belle ! — Que je t’embrasse. — À jeudi. — Comment donc ? — Mais si, mignonne. Etc., etc.

— Tout cela est amusant, dit le docteur dans l’escalier, mais je manquerai ma consultation. La conversation des femmes : un vrai verre de champagne, une goutte de vin et trois pieds de mousse ! »

gustave droz.