Le Diable à Paris/Série 3/Histoire de deux hommes riches

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HISTOIRE DE DEUX HOMMES RICHES
à bon marché
par alphonse karr

Je connais un petit vieillard toujours proprement vêtu avec un habit noir, des manchettes bien blanches et un jabot parfaitement plissé. Jamais je ne l’ai entendu se plaindre, jamais je ne l’ai surpris a désirer quelque chose.

Il n’est, à mes yeux, qu’une chose au monde plus respectable que l’infortune, c’est le bonheur, à cause de sa sûreté et surtout de sa fragilité. — Je ne crois pas avoir jamais touché étourdiment au bonheur d’autrui, quelque petit qu’il soit, quelque étrange qu’il puisse me paraître. Il m’arrive parfois de ne pas le comprendre, ou même de penser que si je m’avisais de l’essayer, il ne me siérait pas ; mais ce ne m’a jamais été une raison de le traiter légèrement ni avec dédain ; c’est si souvent une brillante bulle de savon, que, en présence d’un bonheur quelconque, je retiens mon haleine scrupuleusement.

J’aimais beaucoup rencontrer mon petit vieillard, parce-qu’il semblait parfaitement heureux ; mais je ne m’étais jamais avisé de lui faire une question, lorsqu’un jour, je trouvai sur sa figure le premier nuage que j’y eusse vu depuis que le hasard nous avait fait nous rencontrer.

Je fus plus curieux cette fois, et je voulus savoir quelle épine s’était trouvée parmi les roses de sa vie. Il me parut qu’il n’attendait qu’une occasion pour parler de ce qui le préoccupait tristement, et il me dit :

« Je viens de chez un ancien ami, et j’ai vu des choses qui m’ont fait de la peine.

— Est-il malade ? demandai-je.

— Nullement, me répondit-il.

— A-t-il alors perdu un procès ou quelque grosse somme d’argent ?

— Moins encore, il a fait un héritage, et cet héritage l’a jeté dans la plus profonde misère. C’est l’aspect de cette misère qui m’a navré le cœur. »

Une fois entré en matière, il me conta toute l’histoire. — La voici :

« Il y a longtemps que je le connaissais, dit-il, je l’avais remarqué souvent à la petite Provence des Tuileries : à force de nous voir, nous, avions fini par nous saluer. Un jour, je lui avais demandé l’heure parce que ma montre s’était arrêtée ; le lendemain, pour reconnaître la politesse avec laquelle il m’avait répondu, je lui avais offert une prise de tabac. À quelque temps de là, nous avions fini par causer ; et enfin, nous avons déballé en grand.

« Depuis, nous nous sommes promenés ensemble pendant dix ans, nos existences se ressemblaient trop pour ne pas végéter admirablement sur le même sol et dans la même atmosphère. Il était veuf et moi j’étais garçon. J’ai onze cents et quelques francs de rente, lui en avait alors douze cents ; mais comme il demeurait auprès des Tuileries où les loyers sont chers, cette dépense absorbait le surplus de son revenu et faisait nos fortunes égales.

« Vous n’avez jamais rencontré deux hommes aussi riches et aussi heureux que nous. Quand il faisait beau, il me recevait aux Tuileries. Les Tuileries étaient son jardin. Jamais propriété ne fut plus complète et plus exempte de soucis.

« Qu’est-ce qu’avoir un jardin, si les Tuileries n’étaient pas à mon ami ?

« Il trouvait chaque matin ses allées bien ratissées, et même arrosées si la chaleur formait de la poussière. Il se promenait sous l’ombre épaisse des marronniers, ou s’y asseyait sur un marbre blanc.

« De nombreux jardiniers tenaient en bon état d’immenses corbeilles de fleurs, et remplaçaient sans cesse celles qui étaient fanées et avaient livré leurs graines au vent, quand leur saison d’éclat et de parfum était passée, par les fleurs auxquelles appartient la saison suivante ; il respirait le parfum printanier des lilas et le parfum vague et mystérieux des tilleuls. — Il avait fini par faire connaissance avec les jardiniers, et il n’était pas sans quelque influence sur la culture des parterres.

« Pour moi, j’avais le Luxembourg ; notre situation était la même dans les deux jardins, je lui ai plusieurs fois donné des graines des fleurs qu’il aimait chez moi en échange de celles qui m’avaient plu chez lui ; le jardinier qui m’en avait donné pour lui, acceptait volontiers celles que je recevais de mon ami.

« Au Luxembourg, les cygnes du bassin me connaissaient.

« Je mets moins d’importance à la familiarité qu’avait obtenue mon ami de la part des cygnes des Tuileries, parce que leur affection est plus banale, et qu’on peut sans injustice leur reprocher de distinguer tout le monde. « Je le répète, nos jardins étaient bien à nous ; la seule différence qu’on put trouver entre nous et les gens qui passent pour posséder des jardins et en être plus réellement propriétaires, c’est que nous avions chacun un des plus beaux et des plus riches jardins de l’Europe, et que nous n’avions à payer ni jardiniers, ni embellissements, ni réparations.

« — Mon ami, me disait-il en me quittant le soir, après une promenade chez moi, vos crocus sont beaux et variés ; mais je vous invite à venir voir mes pêchers à fleurs doubles, et dans quinze jours mes lilas. — Vous me trouverez au pied de ma statue de l’enlèvement d’Orithye. »

« Une autre fois, c’était moi qui l’invitais à venir se promener sur ma terrasse du Luxembourg, où il y a de si beaux sorbiers et de si vieilles aubépines à fleurs roses.

« Quelquefois même nous avions des discussions. Il était, je dois l’avouer, un peu trop fier des belles dames en équipage qui venaient se promener dans son jardin ; il s’avisa même un jour de se targuer de ce qu’il voyait de temps en temps le roi au balcon du château. Je lui prouvai, clair comme le jour, que mes cultures étaient plus soignées, — que ses parterres étaient remplis de plantes vulgaires ; je citais pour preuve de la supériorité de mon jardin la collection de roses de Hardy, qui est sans contredit la plus riche de l’Europe. Il est vrai qu’il avait chez lui, aux Tuileries, plus de statues et des bronzes plus précieux ; mais je fais plus de cas, dans un jardin, des arbres et des fleurs, que du bronze et du marbre.

« Quand il pleuvait, nous allions voir son musée des antiques sur la place du Louvre, ou, au moment de l’exposition, les galeries où les peintres modernes soumettaient à son jugement les produits de leurs travaux.

« Quelquefois c’était moi qui l’invitais à venir visiter mes galeries du Luxembourg, et ce fut parfois encore l’origine de quelques petits dissentiments sur la valeur respective de nos musées, ou seulement parce qu’il réglait sa montre sur son cadran de son château des Tuileries, qu’il prétendait infaillible, tandis que je voulais souvent la rectifier d’après mon cadran solaire de mon palais du Luxembourg.

« Mais il était rare que ces discussions tournassent à l’aigreur. D’ailleurs, si nos petites manies de propriétaires nous jetaient l’un et l’autre dans l’exaspération, nous avions beaucoup de propriétés communes et indivises, à propos desquelles nous n’étions exposés à aucun dissentiment de cette nature, — notre ménagerie, notre muséum et nos serres du Jardin des Plantes, par exemple.

« Je ne vous entretiendrai pas de nos liaisons avec quelques-uns des animaux que renfermait notre ménagerie, ni de l’intérêt que nous portions à la santé chancelante de la girafe ou à la grossesse d’une ourse noire.

« Nous applaudîmes de grand cœur lorsqu’on nous construisit le fameux palais des singes, et cela ne fut pas sans quelque influence sur notre manière de voir à l’endroit du ministre qui présidait alors le conseil.

« Quand on fit tant de bruit du paulownia imperialis, qui, semblable aux enfants trop spirituels, finit en grandissant par n’être qu’un catalpa, nous le connaissions depuis longtemps, et nous l’avions vu fleurir dans notre jardin des Plantes, lorsque personne en Europe ne savait encore son existence. On nous pardonnera d’avoir été un peu trop fiers de notre paulownia qui, après tout, est un arbre d’une admirable végétation tant qu’il est jeune, et conserve pour sa décrépitude l’honneur d’être encore semblable à l’un de nos plus beaux arbres de pleine terre.

« Nous vivions ainsi depuis dix ans, lorsqu’un jour mon ami ne vint pas à un rendez-vous que je lui avais assigné dans mon allée de l’Observatoire. C’était, là première fois qu’un de nous deux manquait à un rendez-vous, si ce n’est que, cinq ans auparavant, je le laissai m’attendre à sa petite Provence, parce que je m’étais quasiment donné une entorse dans mon escalier. Je ne pus attribuer son absence qu’à un accident de ce genre ou peut-être pis encore, et je me rendis chez lui. Je le trouvai en bonne santé, mais singulièrement ému. Il avait reçu le matin une lettre qui lui apprenait qu’un sien cousin venait de mourir à deux lieues de Paris, en lui laissant un peu plus de trois mille livres de rentes.

« Il m’embrassa avec effusion, et m’assura que la fortune n’aurait pas le pouvoir de le changer à l’égard de ses amis ; que je le trouverais toujours le même, etc.

« Toujours est-il, cependant, qu’il lui fallut partir pour se faire mettre en possession. — Il y a de cela quatre mois, et je n’avais plus eu de ses nouvelles. Déjà je ne pensais plus à lui qu’avec une sorte d’amertume, — et la loueuse de journaux des Tuileries m’ayant demandé de ses nouvelles, j’avais répondu avec aigreur : « Je ne sais… Il a fait fortune, je ne le vois plus. »

« Lorsque, avant-hier, j’ai reçu une lettre de lui.

« Cette lettre, la voici : « Mon cher et ancien ami,

« J’aime à croire que vous n’avez attribué mon silence ni à l’indifférence ni à l’oubli, — moins encore à l’accroissement de ma fortune. Beaucoup de soins divers ont occupé tous mes loisirs depuis notre dernière entrevue.

« D’abord, j’ai décidé que je me fixerais ici, dans ma maison. J’ai dû y faire quelques réparations et quelques changements.

« De même que je ne pense pas que vous ayez conçu une mauvaise opinion de moi, — je me plais à vous penser toujours tel que je vous ai connu ; s’il serait sot de ma part de vous méconnaître parce que je suis devenu si riche, il ne serait guère mieux de la vôtre de me négliger à l’avenir pour cette même raison, ce serait gâter mon bonheur, et vous ne le voudrez pas.

« Je vous attends donc demain à déjeuner chez moi.

« Votre ami. »

« C’est un vilain animal que l’homme. — Je me sentis un peu envieux, et je cherchai dans la lettre de mon vieil ami quelque phrase malsonnante, — quelque signe de vanité qui me permît de me fâcher. — Je ne trouvai rien, et je me suis mis en route ce matin.

« Mon ami demeure dans un petit bourg sale et mal bâti. Sa maison, que l’on ne tarda pas à m’enseigner, est petite, blanche, avec des volets verts. On y entre par une porte étroite qui fut loin de me faire l’impression que me causait la grille de son ancien jardin des Tuileries.

— J’eus, dès l’abord, le pressentiment que mon ami s’était ruiné en croyant faire fortune.

« Il me reçut on ne peut mieux ; — mais tout ce que je vis, joint à sa bonne réception, ne tarda pas à changer en un sentiment de pitié l’envie avec laquelle je m’étais mis en route.

« Je n’oublierai jamais la fierté avec laquelle il me fit faire le tour d’un jardin qui tiendrait à l’aise dans un de ses carrés de fleurs des Tuileries. Quelques baguettes par-ci par-là, quelques manches à balai qu’il appelle des arbres, auraient bien besoin d’un peu d’ombre loin d’en avoir à donner. — Au milieu du jardin, un grand tonneau enfoui en terre s’appelle le bassin. Il était a moitié rempli d’une eau verte et croupie, parce qu’on n’en apporte que tous les deux jours, et le tonneau fuit un peu.

« Jamais vous n’imagineriez quelle joie il ressent d’avoir changé contre cette futaille les grands bassins de marbre des Tuileries ; sans compter que ladite futaille lui donne toutes sortes de soucis quand le soleil la dessèche et en disjoint les cercles, tandis que l’on curait ou réparait autrefois ses bassins de marbre blanc sans qu’il eût à s’en préoccuper le moins du monde.

« Quelle secrète joie y a-t-il donc dans la propriété ?

« Pour mon ami, avoir ce jardin avec ses manches à balai, c’est ne plus avoir les grands marronniers des Tuileries. Posséder ce carré entouré de murs blancs jusqu’à aveugler, c’est être exilé de tout le reste de la terre, de tous les beaux pays, de tous les beaux paysages.

« Dans la maison, il m’a montré trois ou quatre mauvaises croûtes dont il a décoré son salon. — Il lui fallait hériter et devenir riche pour être condamné à ne plus voir que ces affreux badigeonnages : quand il était pauvre, il regardait les plus belles peintures de tous les pays et de tous les maîtres, entassées dans nos musées.

« Je suis revenu triste, et j’ai voulu revoir son ancien jardin, celui qu’il est heureux d’avoir quitté. — Il m’a pris de suite une grande frayeur : c’est de devenir riche aussi par hasard, à mon tour, — c’est de devenir propriétaire, c’est de perdre mon beau jardin du Luxembourg, c’est d’être forcé de vivre dans quelque carré entouré de murs, et, qui pis est, d’en être heureux, d’en être fier.

« J’ai passé en revue tous mes parents, et surtout ceux qui sont riches, et, entre ceux-là, ceux dont je dois hériter.

« Il n’y en a qu’un qui m’inquiète : — il est parti pour l’Amérique il y a vingt ans, et, depuis, on n’en a plus entendu parler. Si j’entendais sonner chez moi, je frémirais d’apprendre qu’il est mort millionnaire et que je suis son héritier. J’ai vu une lettre que nous reçûmes deux mois après son départ, il y a vingt ans bientôt ; cette lettre nous disait que plusieurs navires avaient péri, corps et biens, dans un coup de vent. Le navire qui portait mon oncle était du nombre ; mais comme on n’a pas revu la chaloupe, on pensait qu’une partie de l’équipage avait au moins tenté de se sauver.

« Pourvu que mon oncle ne se soit pas sauvé ! »

alphonse karr.