Le Diable à Paris/Série 4/Conclusion

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Conclusion
Le Diable à ParisJ. HetzelVolume 4 (p. 188-190).

CONCLUSION

le capitaine — baptiste — flammèche
Qui ne sut se borner ne sut jamais écrire.

Quand nous n’aurions, en terminant ce livre, d’autre but que celui de donner une fois de plus raison à l’excellent axiome qui nous sert d’épigraphe, le lecteur, à coup sûr, se tiendrait pour satisfait.

Si jamais œuvre, en effet, pouvait se dispenser de finir, c’était celle-ci, qui, ainsi que beaucoup d’autres de même nature, aurait pu et dû peut-être ne commencer jamais.

Il n’est aucun de ceux qui ont apporté leur pierre à ce fragile monument d’une louable intention, qui ne sache, à l’heure qu’il est, que décrire une ville mouvante et changeante, un univers comme Paris, que le décrire tout entier, choses et hommes, est une tâche qui pourra bien demeurer toujours imparfaite.

Entasser volumes sur volumes avancerait sans doute quelque peu la besogne ; mais avancer n’est point arriver ; et à quoi sert un pas de plus, si ce pas ne doit jamais être le dernier ?

S’il faut ménager quelque chose, cher lecteur, n’est-ce pas, avant tout, ta patience ? Et, placés entre ces deux extrémités, dont l’une au moins était inévitable, celle d’être sans fin si nous voulions tout dire, ou celle d’être incomplets si nous ne voulions pas te lasser, avons-nous tort de choisir la moins fâcheuse, c’est-à-dire celle que, pressé comme tu l’es toi-même, tu pouvais le mieux pardonner ?

Combien de figures manquent à ce tableau, combien de détails à cet ensemble, combien de membres à ce corps, personne ne l’ignore donc moins que nous ; mais, d’une part, qu’on nous montre une œuvre complète et en même temps collective ; et, de l’autre, qu’on nous dise si une œuvre multiple comme celle-ci aurait pu sortir d’une seule plume ?

Nous faire voir par où nous péchons serait véritablement un soin superflu. Nous n’avons point de fatuité, et savons, comme dit Sancho, où le bât nous blesse. Si donc vous nous parlez de ce qui nous manque, après vous avoir fait remarquer qu’en somme nous avons dépassé nos devanciers, nous vous montrerons, sans morgue, mais aussi sans vergogne, ce que nous avons : nos innombrables et incomparables vignettes, par exemple, lesquelles, bien qu’elles ne disent pas tout, en disent assez pourtant pour épargner mille peines aux Champollion futurs, et leur rendre facile l’histoire intéressante de nos physionomies, de notre esprit, de nos gestes et de nos costumes.

Nous vous montrerons ces pages impitoyablement remplies où se trouve visiblement tout ce qu’on y pouvait mettre, du noir — beaucoup plus que du blanc ; et nous vous dirons enfin que, si, à ces quatre volumes si bien bourrés, il se peut qu’il manque quelque chose, ce n’est rien peut-être qu’un cinquième, dont personne n’aurait voulu, lequel aurait dû néanmoins, à son tour, être complété par un sixième,… etc.

Cercle à jamais vicieux, et sans issue, comme tous les cercles !

Que si, en outre, on veut bien s’inquiéter de la bordure un peu légère de notre cadre, et se soucier de ce qu’ont pu devenir les quelques figures que nous y avions esquissées dans le but innocent de ne pas le laisser tout à fait vide, nous répondrons, dans la joie de notre âme, que rien ne saurait nous être plus agréable, et par conséquent plus facile, que de répondre à une sollicitude aussi flatteuse.

Et, pour commencer, par exemple, par celles qui, étant le plus près de nous, doivent être le moins oubliées, nous dirons que le capitaine est encore, à l’heure qu’il est, en prison, et que ses amis, au nombre desquels on nous permettra de nous compter, après avoir fait de vains efforts pour l’en tirer, ont bien peur d’être contraints — de l’y laisser mourir…

Que le modèle des serviteurs, que le fidèle Baptiste, n’a pas cessé d’attendre son maître, qu’il l’attend encore, et qu’il l’attendra probablement toujours…

Et que, pour ce qui est de Flammèche, puisque nous avons commis une première indiscrétion en vous disant qu’il était amoureux, nous croyons pouvoir en commettre une seconde en vous confiant qu’ainsi qu’il arrive en ces sortes de rencontres, son amour, qui avait eu un commencement, eut une fin, et s’évanouit un jour pour faire place à un autre ; que cet autre fit bientôt place à un troisième, qui ne dura pas plus que ses aînés ; de sorte que le pauvre Flammèche, auquel le plus épais des bandeaux, celui de l’amour, avait d’abord caché l’enfer, se retrouva un beau jour, meurtri et désabusé, sur le pavé de cette ville sans entrailles qu’on appelle Paris.

Qu’y fit-il ?

Mais qui pourrait le dire ?

Les uns prétendent que, rendu au mal par le malheur, il se jeta au milieu de notre monde parisien en diable désespéré, portant partout le deuil et les larmes. À les en croire, on l’aurait vu successivement avocat, député, médecin, juge, sénateur, ministre et même journaliste ! Il aurait exercé toutes les fonctions, retourné mille fois son habit, allant du riche au pauvre, du peuple à la cour ; pesant toutes les consciences, essayant de tous les vices, s’attaquant à toutes les vertus ; cherchant partout le mal, et le trouvant, hélas ! partout. On vient de nous dire à l’oreille qu’il est l’âme de la Bourse, qu’on l’a vu tout récemment attisant le scandale, remuant l’or et le papier, agitant les fortunes, soufflant dans tous les cœurs cette impure passion des richesses, qu’on a si imprudemment exaltée de nos jours, et préparant, avec un sang-froid implacable, cette grande crise que chacun redoute et que personne ne conjure.

De ce voyage dans Paris il aurait composé un mémoire secret à l’usage du roi, son maître ; mémoire si horrible, que Satan lui-même l’aurait lu avec épouvante et gardé pour lui tout seul, se réservant sans doute de le jeter, dans un jour de colère, sur notre globe, comme une autre boîte de Pandore, pour en faire jaillir des maux inconnus.

D’autres, et nous souhaitons que ceux-là aient raison, car nous avons un faible pour Flammèche, — d’autres, au contraire, assurent que, tirant le bien du mal lui-même, l’ambassadeur du diable aurait eu le bon esprit de renoncer en même temps aux hommes, aux femmes et même à Satan ; que, soumis dès lors à toutes les conditions de l’humanité, mais aussi exempt de l’enfer, il se serait retiré dans une solitude profonde, attendant la mort, — selon le précepte du sage, sans la craindre ni la désirer, — et accomplissant ainsi cette prophétie banale : « le diable se fit ermite. »

p.-j. stahl.