Le Diable aux champs/2/Scène 2

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Calmann Lévy (p. 51-54).



SCÈNE II


Au château de Mireville


Sur une terrasse


Le marquis GÉRARD DE MIREVILLE, le père GERMAIN, son fils PIERRE.

GERMAIN. — Pardon-excuse si on vous dérange, monsieur le marquis, mais on voudrait, si ça ne vous dérange pas, vous faire signer le bail avec mon fils.

GÉRARD. — Signer ? Un moment, maître Pierre, j’ai à vous parler là-dessus.

GERMAIN. — Est-ce que toutes les conditions ne sont pas réglées ? Dieu du ciel ! nous faire donner deux cents écus de menus-suffrages pour une métairie qui ne rapporte pas mille écus de blé ! Ah ! n’en demandez pas davantage, monsieur le marquis, car je serais forcé de dire à mon fils de se retirer de cette affaire-là !

GÉRARD. — Il ne s’agit pas d’augmentation à vos redevances…

GERMAIN. — Des redevances ? Vous voulez des redevances ? Non, foi d’homme, vous n’en aurez point ! Mon père en a assez payé à votre grand-père, et la loi n’en souffre plus.

GÉRARD. — Brave homme, nous ne nous entendons pas. J’appelle redevances ce que, dans ce pays-ci, vous appelez encore menus-suffrages. C’est la même chose au fond.

PIERRE. — C’est vrai, ça, monsieur le marquis, que c’est la même chose au fond, et m’est avis que la chose serait bien à supprimer.

GÉRARD. — Ah ! voilà vos idées, à vous, maître Pierre ! et c’est de cela justement que je veux vous parler. Vous faites le politique, vous tranchez du jacobin.

PIERRE. — Du jacobin, moi ? Ma fine, je ne sais point ce que c’est.

GERMAIN. — C’est des mots de l’ancien temps. Je connais ça. Mais faites excuse, monsieur le marquis, il n’y a jamais eu de ça dans ma famille.

GÉRARD. — Bien, bien, cela s’appelle autrement aujourd’hui. Tant il y a que vous vous mêlez d’avoir des idées.

PIERRE. — Des idées, bonnes gens ! On n’en a pourtant pas plus qu’il ne faut !… et je m’imaginais qu’un chacun était libre de penser à sa mode.

GÉRARD. — Vous êtes libre de penser et de raisonner comme vous pourrez, mais pas libres d’agir contre mes principes, je vous en avertis très-franchement. Je ne suis pas de ceux qui vous craignent et qui vous flattent. Vous voterez comme je l’entends dans toutes les élections municipales ou autres.

GERMAIN. — Oh ! pardi, monsieur, il votera bien comme vous voudrez ! Si ça n’est que ça, un vote de plus ou de moins, ça ne fait pas grand’chose.

GÉRARD. — Vous y engagez-vous, maître Pierre ?

PIERRE. — Nenni, monsieur, je ne sais pas encore comment je voterai ; ça dépendra des amis qui me diront : Voilà le droit et voilà le tors.

GÉRARD. — Vous croyez que vos amis en savent plus long que moi sur vos véritables intérêts ? Vos amis sont des imbéciles !

PIERRE. — Possible, monsieur, mais chacun a le droit d’être bête et de se tromper.

GÉRARD. — Il n’y a donc rien de fait : je déchire le bail ?

GERMAIN. — Non, non, monsieur le marquis ! Il faut s’entendre, mon garçon viendra à la raison, je m’en charge. (À Pierre.) Tais-toi donc ! (Au marquis.) Ne déchirez pas !

GÉRARD. — Je vous donne une heure pour y penser. Quant à moi, je ne me ravise jamais en pareille matière.


Dans la cour du château de Mireville


GERMAIN, PIERRE.

GERMAIN. — Y songes-tu, Pierre ? Tu deviens donc fou ?

PIERRE. — Non, mon père, mais ça m’ennuie de me faire commander comme ça. Je trouve M. le marquis injuste de vouloir m’ôter mon droit de citoyen, et s’il est injuste pour cette chose-là, il sera injuste dans toutes les autres. Je n’y tiens pas déjà tant, à son bail ! M’est avis qu’il est bien dur pour moi.

GERMAIN. — Non, il n’est pas dur. Je connais ce bien-là mieux que toi, et je te dis que tu t’en retireras ; mais peut-être bien que tu es plus fin que moi, et que tu disputes sur le vote afin qu’on te rabatte quelque chose sur les menus-suffrages ?


PIERRE. — Non, mon père, ça n’est pas par finesse, c’est par fierté. Je ne m’entends pas à la politique, et je n’y pense guère, vous le savez ; mais je suis un homme, et je ne veux point qu’on me mène comme un cheval, avec la bride et le licou.

GERMAIN. — Cette fierté-là, c’est des bêtises ! On dit ce qu’on peut et on fait ce qu’on veut. Tu pouvais bien promettre puisqu’il t’y forçait, et après ça voter comme tu l’entends. On a un billet dans la poche droite et un dans la poche gauche. Le maître n’y voit que du feu, et il est content.

PIERRE. Et c’est ce contentement-là qui me fâche ! Ils disent après ça, entre eux, que nous marchons comme des animaux.

GERMAIN. — Allons, tu ne veux pas céder ?

PIERRE. — Non !

GERMAIN. — Tu ne veux donc pas épouser ta bonne amie ?

PIERRE. — La Maniche ? si fait bien !

GERMAIN. — Si tu n’es pas métayer, tu ne l’auras pas.

PIERRE. — Oh ! que si ! Elle m’aime, elle m’a dit que ça n’y ferait rien.

GERMAIN. — Son père m’a juré sa foi et sa loi, hier, que si tu n’étais pas métayer, il ne donnerait pas son consentement.

PIERRE. — Je chercherai une autre métairie !

GERMAIN. — Tu n’en trouveras point ; il est trop tard dans la saison.

PIERRE. — J’attendrai, un an, et la Maniche aussi !

GERMAIN. — Non ! Son père n’a pas déjà une grosse envie de toi. Il la forcera à épouser le grand Jacquet !

PIERRE. — Ah ! faut-il ! Le marquis est un mauvais maître !

GERMAIN. — Eh non ! il est bête ! Faut être plus fin que lui ; faut faire ta soumission, épouser la Maniche et voter pour…

PIERRE. — Je voterais pour le diable plutôt que de contenter un homme si sot ; mais je l’affinerai, puisqu’il m’y oblige. Que son âme en porte la folle enchère ! Allons, arrangez ça, mon père ; dites ce que vous voudrez pour moi ; je ne soufflerai mie, et nous signerons le bail. Ah ! ma pauvre grosse Maniche ! il faut bien que ça soit pour toi !