Le Diable aux champs/2/Scène 7

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Calmann Lévy (p. 79-82).



SCÈNE VII


Au château de Mireville


JENNY, BATHILDE.

BATHILDE, reprisant des serviettes damassées à la fenêtre de l’office. À Jenny qui entre par la cour. — Venez, venez, mademoiselle Jenny : n’ayez pas peur des chiens ! C’est pour jouer ! Ici, Pâlotte ! à bas, Murmureau ! Allons, si j’y vas !… Entrez, mon enfant, je suis contente de vous voir. Avez-vous chaud ? voulez-vous boire un bon verre de vin muscat ?

JENNY, entrant dans l’office. — Je vous remercie, madame Bathilde ; je ne bois jamais de vin.

BATHILDE. — Eh bien, voulez-vous de la limonade, de la bière, du sirop de vinaigre ? Grâce à moi, il y a de tout ici. Attendez, attendez ! Eh bien ! mes clefs ! Les voilà ! Asseyez-vous.

JENNY. — Je ne veux absolument rien ; mais je ne vous en sais pas moins de gré.

BATHILDE. — C’est bien gentil à vous de venir me voir. Tenez, je suis contente d’avoir une personne honnête et sage comme vous à qui parler, car j’ai le cœur gros aujourd’hui, et j’étouffe.

JENNY. — Ah ! mon Dieu, pourquoi donc, madame Bathilde ?

BATHILDE. — C’est monsieur le marquis qui me cause des peines.

JENNY. — Comment cela ? N’est-il pas très-bien pour vous ?

BATHILDE. — Oh ! je voudrais bien voir qu’il ne fût pas bien avec moi, qui ai servi feu sa pauvre mère ! Moi qui l’ai vu naître et qui suis sa femme de charge depuis qu’il est au monde ! Sans moi, sa cuisine serait une gargote et son château une ruine. Mais je veille à tout, et s’il fait des sottises à Paris par sa mauvaise tête, je les répare ici par mon économie.

JENNY. — Des sottises ? Il en fait donc ?

BATHILDE. — Quel est le jeune homme riche, noble et beau qui n’en fait pas ? Votre maîtresse ne doit pas regarder à cela, elle qui est une femme du grand monde. Il fera comme les autres : une fois marié, il se rangera ! Cependant, si vous pensiez que ce que je vais vous dire lui fasse trop de tort auprès de madame la comtesse, j’aimerais mieux me taire. Je ne voudrais pas faire manquer à mon jeune maître un si beau mariage.

JENNY. — C’est donc quelque chose de grave ?

BATHILDE. — Tenez, vous ne le direz pas à votre maîtresse ? Promettez-moi que vous le lui cacherez.

JENNY. — Je ne peux pas vous promettre cela, car je vous tromperais, madame Bathilde, et j’aime mieux vous parler tout franchement. Madame m’a dit tantôt : « Va à Mireville, pendant que je retiens le marquis à Noirac. Vas-y seule et comme pour rendre visite à Bathide, qui t’a invitée fort honnêtement à aller la voir. Sache d’elle la vérité sur ce qui se passe depuis ce matin chez le marquis. Son piqueur a parlé à mon groom de l’arrivée d’une femme singulière : Gérard ne m’en parle pas. Je ne suis pas jalouse ; mais je ne veux pas être trompée. Par adresse ou par franchise, fais parler Bathilde et reviens vite me dire ce que je dois penser de cette aventure. »

BATHILDE. — Eh bien, mon enfant, puisque le piqueur a parlé au groom, et le groom à madame, je peux bien tout vous dire. Le secret de pareilles choses n’est pas possible à garder. Imaginez-vous, ma belle, qu’une demoiselle, une dame, une… tout ce que vous voudrez ! arrive ici ce matin, au petit jour, dans une superbe voiture de poste, quatre chevaux, deux postillons. Nous courons au devant d’elle, nous la recevons très-bien ; mais elle nous pousse, nous bouscule… « C’est bon ! c’est bon !… Je n’ai pas besoin qu’on m’annonce. Où est sa chambre ?… — Mais, madame, il est couché ! — Il se lèvera ! — Il dort… — Il se réveillera ! » Et pif ! pouf ! pan ! la voilà qui monte les escaliers, qui jette les portes, et qui s’enferme avec monsieur le marquis. Au bout d’un instant, on sonne : madame avait des attaques de nerfs, on s’était querellé très-fort ! Il faut la déshabiller, la mettre au lit dans une belle chambre. À peine y est-elle, qu’elle demande une bouteille de bordeaux et deux côtelettes. Puis elle nous dit bonsoir, tire ses rideaux et s’endort comme si de rien n’était. Monsieur le marquis monte à cheval en me disant : « Bathilde, débarrassez-moi de cette femme-là comme vous pourrez ; que je ne la retrouve pas ici ce soir ! » Comme c’est facile !… Et le voilà parti ! Je monte chez la dame, je frappe, bon ! Les verrous sont fermés, et voilà qu’il est cinq heures et qu’elle n’a bougé depuis ce matin. Je ne sais si elle est morte ou vivante. Je ne sais si je dois faire enfoncer la porte ; je crains le bruit, le scandale. Enfin, je suis là, ne sachant comment me tirer de la jolie besogne que me donne monsieur le marquis. Voyons ! qu’est-ce qu’il faut faire ? qu’en pensez-vous ?

JENNY. — Je pense que c’est une femme qui aime le marquis, qu’elle est malheureuse, et qu’il faut la prendre par la douceur.

BATHILDE. — Bah ! malheureuse ! si vous voyiez son équipage !

JENNY. — On peut être riche et avoir du chagrin.

BATHILDE. — Mais elle a bu le vin et mangé les côtelettes !

JENNY. — On mange, on boit, on dort, et on a du chagrin !

BATHILDE. — Dame ! c’est possible ; mais le diantre soit de son chagrin ! Je n’y peux rien. Il faut que le marquis la plante là, puisqu’il épouse madame de Noirac.

JENNY. — Madame de Noirac ne voudrait pas épouser un homme qui aurait pris des engagements avec une autre femme !

BATHILDE. — Alors, il faudrait savoir ! Celle-là n’est peut-être pas ce que je croyais… Au fait, elle parle, elle marche, elle pleure, elle rit tout comme madame de Noirac, et c’est peut-être une grande dame aussi ! Elle est riche, j’en suis sûre. Elle avait sur le dos, pour voyager, un cachemire de cinq mille francs au moins ! Voyons, voyons, il faut savoir ! Si vous essayiez d’entrer chez elle ? Elle m’en veut, parce que je l’ai un peu brusquée ; mais vous, qui avez un air si doux ! Voulez-vous ?

JENNY. — Madame m’a ordonné d’essayer de la voir, j’irai… Dans l’intérêt de madame comme dans celui de cette dame-là, il vaut mieux, en effet, savoir à quoi s’en tenir.

BATHILDE. — Je vais vous conduire à sa chambre, et si elle vous reçoit, parlez un peu fort, hein ? pour que je puisse entendre ! Je resterai à la porte.

JENNY. — Je ne vous promets pas cela. Si elle veut parler bas, je parlerai bas.