Le Diable aux champs/3/Scène 12

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Calmann Lévy (p. 154-159).



SCÈNE XII


Dans le boudoir de Diane


DIANE, JENNY.

JENNY. — Oui, oui, madame, on agit et on espère, car on nous dit d’espérer.

DIANE. — Mais qui donc agit pour moi ? qui donc est dans la confidence à ce point ? Jenny, vous me compromettez… Je veux tout savoir, ou je m’oppose à ce que vous faites.

JENNY. — Eh bien, madame, c’est Florence.

DIANE. — Ce jardinier qui est ici depuis deux jours… et qui sait déjà ?…

JENNY. — C’est moi qui lui ai dit ce qu’il fallait bien lui dire. C’est un coup de tête, si vous voulez, et c’est votre désespoir qui me l’a inspiré ; mais c’est une bonne inspiration, j’en suis sûre à présent, car il s’y prend de manière à réussir.

DIANE. — Quoi ? que fait-il ?

JENNY. — Il fait la cour à Myrto.

DIANE. — Ah ! c’est d’un Frontin, cela ! Je croyais qu’il n’y en avait plus. Mais cette fille doit être trop intéressée pour écouter un jardinier.

JENNY. — Il se fait passer pour millionnaire auprès d’elle.

DIANE. — En vérité ? quelle imagination ! Au fait, c’est un homme à jouer tous les rôles, ce garçon-là ! Il est rempli d’esprit, il parle comme on parlerait dans le monde, si on y parlait bien… Il a des manières… une figure !… Oui, il est charmant… et il m’est déjà dévoué à ce point ?

JENNY. — Il ne faut peut-être pas un grand dévouement pour faire la cour à Céline. Elle est jolie et elle a beaucoup d’esprit.

DIANE. — Qu’as-tu ? tu as l’air de souffrir, toi ?

JENNY. — J’ai la migraine. Oh ! ce n’est rien.

DIANE. — Tu me fais peur !

JENNY. — Pourquoi donc ?

DIANE. — C’est que ce jeune homme peut bien, tout en voulant séduire cette fille, se laisser séduire par elle et se mettre avec elle contre moi.

JENNY. — Non, madame. Qu’il se laisse séduire… cela ne nous regarde pas ; mais qu’il vous trahisse, c’est impossible : il est trop honnête homme pour cela.

DIANE. — Comment le sais-tu ? Tu ne le connais pas plus que moi.

JENNY. — Oh si ! j’en suis sûre… je le connais déjà !

DIANE. — Tu le connaissais avant qu’il vînt ici ? Attends donc, moi aussi !… Cela me frappe tout d’un coup ! Je l’ai vu dans ton magasin. Un beau commis, là… pas ridicule, très-poli, point bavard… Je l’avais remarqué ! Comme un autre costume, une barbe changée modifient un visage !.… Mais il n’y a pas deux mois que j’ai vu ce jeune homme-là venir chez moi à Paris. Tiens, c’est lui qui m’a trouvé les rubans que je voulais pour ma robe de satin broché… ma robe bleue… il a un goût exquis ! Mais pourquoi est-il jardinier à présent ?

JENNY. — C’est un état qu’il préfère aux autres.

DIANE. — Et il s’y entend, cela se voit. Il arrange mes jardinières avec un art ! Brave jeune homme ! et mon intendant m’a dit qu’il s’était montré fort délicat et peu avide d’argent dans ses conditions pour entrer ici. Jenny, je veux le voir aussitôt qu’il rentrera, et s’il apporte ces fatales lettres… ah ! vraiment, je ne sais pas ce que je ne ferais pas pour lui ! Crois-tu qu’il accepterait… Voyons, quoi ? De l’argent l’humilierait peut-être, s’il est fier ! Mais un cadeau de valeur offert délicatement… une bague ! on aime toujours à recevoir une bague de la main d’une femme ! Mon gros diamant ! c’est cela ! Tiens ! ce sera très-drôle de voir, dans mon jardin, un homme qui travaillera avec un diamant de dix mille francs au doigt ; et ça m’amusera de me dire qu’il le tient de moi ! Ça l’amusera aussi, j’en suis sûre, et s’il est discret, avec cela, ma foi, voilà un roman bien pur, bien original, et qui n’a pas encore été fait ! Ouvre mon écrin et donne-moi mon diamant.

JENNY. — Allons, Dieu merci, voilà la gaieté qui vous revient avec l’espérance.

DIANE. — Oui, je crois, j’espère. La figure de ce jeune homme ranime mon courage quand j’y songe. Oh ! il est impossible que la Myrto n’en devienne pas folle ! — Que me donnes-tu là, un rubis ? Où donc as-tu l’esprit ?

JENNY. — Tenez, est-ce cela, madame ? Jamais Florence n’acceptera un pareil bijou.

DIANE. — S’il faut le lui mettre au doigt moi-même, je le lui ferai bien accepter. Voyons, coiffe-moi : je suis tout échevelée.

JENNY. — Oui, oui, il faut vous habiller, madame ; vous faire belle comme si de rien n’était. Rester en désordre comme vous voilà ne vaut rien. Il n’y a rien qui ôte le courage comme de se négliger soi-même.

DIANE. — Tu as bien raison : quand je ne me sens pas habillée et bien arrangée, il me semble que je suis morte… Mets-moi des rubans roses dans les cheveux : le rose porte bonheur.

JENNY. — Et quand vous serez belle, vous dînerez : il faut me promettre cela.

DIANE. — Dîner ! ah ! ne m’y fais pas penser : c’est si triste de dîner seule ! Mon pauvre Gérard était bon à cela, du moins, qu’il me tenait compagnie, et son grand appétit me faisait plaisir à voir.

JENNY. — Si vous voulez dîner avec lui, il ne tient qu’à vous ; d’autant plus que, quoi qu’il en dise, je suis sûre qu’il meurt de faim.

DIANE. — Comment ça ? où est-il donc ? Je n’ai pas voulu le recevoir.

JENNY. — Vous eussiez mieux fait de le recevoir et de tout lui dire : c’eût été une épreuve pour son amour, et je suis sûre qu’à cette heure vous l’aimeriez par reconnaissance.

DIANE. — Ah ! tu es folle, Jenny ! Un homme du monde pardonner à une femme d’être compromise et vilipendée comme je le serai peut-être demain, si Florence ne me sauve pas ! Quant à voir Gérard dans l’état où j’étais ce matin, et à me contraindre assez pour ne lui rien laisser soupçonner, tout simple qu’il est, c’était impossible, tu le sais bien… Fais attention, tu me coiffes de travers.

JENNY. — Moi, je lui aurais tout dit. Qui sait si votre franchise ne l’eût pas rendu encore plus amoureux qu’il ne l’est !

DIANE. — Amoureux, lui ! Charmé, flatté d’être mon serviteur en titre, c’est possible ; mais pour aimer, Jenny, il faut avoir de l’esprit, et il n’en a pas.

JENNY. — Vous vous trompez, madame. Ou il a de l’esprit, puisqu’il vous aime, ou vous ne vous contentez pas d’être aimée, et vous voulez qu’on vous amuse par-dessus le marché.

DIANE. — C’est peut-être vrai, ce que tu dis là ; mais d’où sais-tu qu’il m’aime réellement ? Est-ce que tu l’as vu aujourd’hui ? Est-ce que tu lui as parlé ? Mon Dieu ! pourvu que tu ne lui aies pas tout raconté ! Tu es si simple, si confiante ! Tu ne doutes de rien, toi !… Jure-moi que tu ne lui as rien dit !

JENNY. — Je vous jure qu’il ne sait rien et qu’il vous croit jalouse de Myrto.

DIANE. — Jalouse !… C’est égal, tu as bien fait de dire comme cela. Il se gardera peut-être de la voir.

JENNY. — Oh ! je l’en défie bien !

DIANE. — Comment ça ? Où est-il donc ?

JENNY. — Il est enfermé dans le pavillon de Florence, et j’ai la clef dans ma poche.

DIANE, éclatant de rire. — Jenny ! voilà qui est sublime ! Qu’est-ce qui disait donc que tu étais niaise ! Tu as plus d’esprit que toutes les Dorines du théâtre ! Comment, tu as réussi à me le mettre sous clef ? Quelle bonne figure il doit faire dans sa cage ! Je parie qu’il n’a pas trouvé d’autre moyen de se distraire et de se consoler que de faire un bon somme !

JENNY. — Pourquoi pas ? Vous voulez qu’on soit cavalier intrépide, chasseur infatigable, et vous trouvez singulier qu’on ait un rude appétit et un franc sommeil ? Cela n’empêche pas d’aimer ! Allons, n’avez-vous pas pitié de lui ? Ne voulez-vous pas qu’il dîne ?

DIANE. — Non, je ne veux pas le voir encore. L’idée de me trouver, dans le danger où je suis, en présence de cet homme si calme et si confiant, me fait frémir et ramène toutes mes anxiétés, toute ma souffrance. J’aimerais mieux pouvoir analyser ma situation morale avec quelqu’un de plus fort et de désintéressé dans la question. Si le curé… mais non ! il a peur de devenir amoureux de moi !

JENNY. — Eh bien, dînez avec monsieur Jacques ; vous m’aviez chargée de l’inviter ce matin. Je n’y ai plus pensé, ni vous non plus ; mais voulez-vous que j’aille le chercher ?

DIANE. — Comme cela, tout d’un coup ? comme on fait venir le curé ou le médecin ?

JENNY. — Oh ! il est meilleur prêtre et meilleur médecin peut-être que bien d’autres !

DIANE. — Oui, mais quand on appelle ces gens-là, il faut confesser sa faute ou son mal ; et il me semble que c’est bien assez d’avoir Florence dans nos secrets. C’est trop peut-être !

JENNY. — Madame, il n’y a que la foi qui sauve. Appelez monsieur Jacques en consultation sur une peine quelconque, sur votre ennui ordinaire ; vous ne lui direz que ce que vous voudrez, et puis vous verrez que la confiance vous viendra, que vous lui direz tout, et qu’il vous donnera un bon conseil.

DIANE. — Tu me persuades, va ! qu’il vienne tout de suite, et tu porteras une partie de notre dîner à ce pauvre Gérard, comme si cela venait de toi.

JENNY. — Vous trouvez-vous bien arrangée ?

DIANE. — Attends, donne-moi un peu de rouge.

JENNY. — Non, monsieur Jacques vous trouvera mieux, pâle comme vous êtes.

DIANE. — Ah çà ! tu veux donc que je plaise à monsieur Jacques ? Eh ! ce n’est peut-être pas si facile ! un vieux philosophe ! — Oui, décidément, j’ai l’air plus intéressant comme je suis.