Le Diable aux champs/3/Scène 7

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Calmann Lévy (p. 138-143).



SCÈNE VII


À la maison blanche


MYRTO, MAURICE, DAMIEN, EUGÈNE, à table.

MYRTO. — Et les lettres existent tellement, que je vas vous les montrer.

(Elle se lève et passe dans une chambre.)

EUGÈNE. — Eh bien ! en voilà une d’histoire ! Est-ce que vous êtes curieux de voir les lettres, vous autres ?

MAURICE. — Non, ça m’ennuie.

DAMIEN. — Bah ! qu’est-ce que ça nous fait ?

MAURICE. — Ça te scandalise donc énormément, toi, qu’une femme du monde ait des amants ?

DAMIEN. — Moi, ça m’est diablement égal !

EUGÈNE. — Et à moi ! Je n’ai jamais fait la conquête d’aucune marquise, et ce n’est pas à nous de nous garder de ce bétail-là. Que le beau Gérard-cor de chasse, Gérard-couteau de chasse, Gérard-chien de chasse se venge ou pardonne, c’est son affaire, et je m’en bats l’œil.

MAURICE. — Écoutez, mes vieux ! Gérard-veste de chasse, je le connais depuis longtemps. Je ne l’aime guère ; il m’ennuie, c’est une bête : mais je ne le méprise pas. Il est franc, il est brave, il est généreux, et en somme, s’il a les travers de ses pareils, il a des qualités qui ne dépareraient aucun homme. Eh bien ! ce que cette Laïs va faire est mauvais pour lui ; elle le rendra ridicule, il fera quelque coup de tête, je ne sais quoi ! Il ne faut pas jouer avec les cervelles faibles. Il tuera sa marquise, sa lorette, son cheval, ou lui-même. On ne sait pas ! il nous cherchera querelle peut-être Soit ! direz-vous ; mais quand on se fait une affaire, il est fort désagréable d’y avoir le mauvais rôle, et nous en aurions là un fort vilain.

EUGÈNE, — Comment ça ?

DAMIEN. — Moi, j’entends et j’approuve. Nous serions les confidents d’une Thisbé qui ne nous fait de jolis sourires pour le moment que par rage et malice ; nous aurions l’air d’être les champions d’une tigresse qui ne s’apprivoiserait peut-être pas pour cela avec nous… nous sommes trop gueux !…

MAURICE. — Et quand elle s’apprivoiserait ? Faut-il que cette pauvre lionne de Noirac, qui doit avoir la crinière bien basse en ce moment-ci, soit l’enjeu de nos folies et la victime de notre champagne ?

DAMIEN. — Après tout, cependant, nous ne sommes pas forcés de la décrier. Quant à moi, ça ne me va pas. Une femme est toujours une femme, quand elle est jolie, et la lionne est encore plus jolie que la lorette ; mais nous pouvons bien entendre les lettres, en rire, et nous taire.

MAURICE. — Non ! Gérard saura que nous les avons lues. S’il veut, en chevalier courtois, et il en est capable, venger l’honneur de sa dame, sauf à la quitter le lendemain, il viendra nous prier de nous taire. Il n’a pas assez d’esprit pour nous dire cela gentiment, comme à des amis ; il arrivera en pourfendeur, avec son fusil de chasse et son couteau de chasse. Il nous ennuiera, nous l’enverrons paître. Il nous provoquera, nous ne reculerons pas ; nous nous battrons, advienne que pourra ; mais nous aurons, comme je vous le disais, le vilain rôle.

DAMIEN. — Ma foi, tu parles comme un livre. Qu’est-ce que tu as donc mangé ce matin ?

EUGÈNE. — Tu ne vois pas que c’est le Manuel du pompier qui lui forme le cœur et l’esprit ? Mais elle est bien longue à revenir, la Thisbé ? Est-ce qu’elle les fait, ces fameuses lettres ?

MAURICE. — Elle en est bien capable. Moi, ça me dégoûte, ces histoires de filles et de coquettes ; ne nous mêlons pas de ça, et que ceux qui dansent payent ou cassent les violons. Je m’en vais !

EUGÈNE. — Imprudent ! tu nous laisses seuls dans le danger ! Quand l’enfer s’allume, toi, capitaine de pompiers, tu nous abandonnes !

MAURICE. — Ma foi, si pour une noctuelle comme ça, vous voulez endosser de sales commérages…

DAMIEN. — Avec ça que je les aime ! Bonsoir, Eugène, nous te cédons la gloire, mon vieux.

EUGÈNE. — Cruels, vous le voulez ! Mon cœur se déchire ; mais laissez-moi boire un petit verre, et je sens que j’aurai le courage de vous suivre.

FLORENCE, entrant. — Non, mes chers voisins, restez. Pardonnez-moi, j’ai écouté aux portes, ou pour mieux dire aux fenêtres, qui sont ouvertes.

MAURICE. — Bah ! vous écoutiez ?

FLORENCE. — Oui, aujourd’hui, je suis un valet de comédie. Écoutez ! vous êtes de braves jeunes gens, je le disais bien !

DAMIEN. — Vous le disiez ?

FLORENCE. — Oui, tout à l’heure, à Jenny, qui avait deviné ce qui arrive.

EUGÈNE. — Ah ! Jenny, parlez-moi de celle-là ! voilà un bijou ! je voudrais être jardinier à Noirac !

FLORENCE. — Vous ne seriez peut-être pas plus avancé que moi ! Cela, c’est le lis sans tache ; comparaison de jardinier : passez-moi le classique.

MAURICE. — Ah çà ! qu’est-ce qu’il y a ? que venez-vous faire ici en tenue de gentilhomme, ma foi ! et pourquoi nous dites-vous de rester ?

FLORENCE. — Je vous le demande comme un service d’amis. Je n’ai pas encore le plaisir d’être le vôtre, mais je suis sûr que je le deviendrai, parce que j’en ai bonne envie et que je ne suis pas un mauvais garçon.

MAURICE. — Bien parlé ! nous sommes à vous !

DAMIEN. — Voyons, vous venez au secours de votre dame châtelaine, puisque vous avez entendu de quoi il retourne. Faut-il vous prêter main-forte ?

EUGÈNE. — Voilà donc que nous passons champions de la lionne, nous qui étions sur le point d’arborer l’étendard de la lorette ?

MAURICE. — Tu ne peux pas faire autrement. C’est toi qui nous as amené le jardinier, et vous avez dû faire un pacte ensemble, artistes en légumes et en fleurs tous les deux.

EUGÈNE. — Oui, nous avons juré, lui sur les cactus, moi sur les melons, d’être les meilleurs amis du monde ; mais je voudrais jouer le parti de la lionne et celui de la lorette à pile ou face.

DAMIEN. — Face pour la lionne !

EUGÈNE. — Eh bien, pile pour la lorette. Elle en a mérité plus d’une ! (Il jette la pièce en l’air, elle retombe sur la table. Florence met la main dessus avant qu’on ait eu le temps de voir.) Vous escamotez ?

FLORENCE. — De deux coquettes, il faut protéger la moins coupable ; c’est le cœur et non le sort qui doit en décider.

MAURICE. — Quelle est la moins coupable ?

FLORENCE. — Celle qui pleure.

DAMIEN. — Elle pleure, la lionne ? Allons lui chanter la Marseillaise pour la consoler, car la lorette ne fait que rire et j’aime mieux rage qui pleure que rage qui rit.

EUGÈNE. — Messieurs, vous avez tant d’esprit ce matin que : dans la crainte de passer pour une bête, je dis comme vous, face pour la lionne ! (Il remet la pièce dans sa poche sans la regarder.) Que faisons-nous pour la sauver ?

FLORENCE. — Rien, vous me laissez faire. Vous vous entendez à la comédie, je le sais. Vous saisissez donc à demi-mot, et vous me servez de compères !

MAURICE. — Si ça tourne bien, je fais une comédie pour dimanche avec ça.

MYRTO, rentrant. — Ah ! j’ai été longtemps, n’est-ce pas ? C’est une pauvre femme avec un petit enfant malade sur les bras, qui n’en finissait pas de me raconter ses peines, et je ne pouvais pas me décider à lui dire de s’en aller. Tenez, la voilà qui passe. Elle est jolie, cette femme-là !

LA MENDIANTE passant devant la fenêtre. — Encore une fois, que le bon Dieu vous récompense, ma bonne chère dame ! Dieu du ciel, un louis d’or ! et de si bonnes paroles ! Ah ! il n’y en a pas beaucoup, des dames comme ça !

(Elle disparaît)

FLORENCE. — Eh bien ! oui, elles ont un bon cœur, ces dames-là, et c’est pour cela qu’on aime à les retrouver.

MYRTO. — Tiens ! monsieur… chose… monsieur l’ours ! monsieur le millionnaire… monsieur Marigny ! voilà enfin votre diable de nom qui me revient… Vous êtes là, vous n’êtes plus déguisé, et je ne vous voyais pas ! Ma foi, tant mieux, vous ne serez pas de trop. Asseyez-vous là ! Prenez du rhum, ça éclaircit les idées, et écoutez-moi. Je commence, et je vous dirai après de qui et à qui sont ces lettres, si vous ne le devinez pas en les écoutant. Je commence ! Numéro un…

FLORENCE. — Un moment, belle Myrto.

MYRTO. — Tiens ! je crois que vous me tutoyez, vous ! Je ne vous connais pas.

FLORENCE. — Ce n’est pas une raison. Avant que vous commenciez la lecture, moi, j’ai un récit à vous faire en présence de ces estimables témoins.

MYRTO. — Nous n’avons pas le temps. Vous sortez de la question, mon cher !

FLORENCE. — Non, je la pose, vous la développerez. Il s’agit de la châtelaine de Noirac.

MYRTO. — C’est différent, vous avez la parole.