Le Diable aux champs/6/Scène 3

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Calmann Lévy (p. 256-259).


SCÈNE III


Sur la place du village de Noirac, près du porche de l’église


JEAN, COTTIN, PIERRE, GERMAIN, LE BORGNOT, et une douzaine d’autres paysans.


GERMAIN. — Tu dis qu’il n’est point pour le partage et qu’il est républicain ? Eh bien, moi, je dis que c’est un faux républicain comme les autres.

LE BORGNOT. — Vous voulez donc ça, vous, à présent, père chose, le partage ?

GERMAIN. — J’en veux si j’y gagne, je n’en veux point si j’y perds. Je veux un partage qui donne au paysan sans lui ôter ; et après ça, un roi ou un consul pour empêcher le dérangement de la chose, et je serai content.

JEAN. — Mais les consuls pas plus que les rois n’entendent le partage. Où diable cherchez-vous ça, vous, un roi partageux ?

GERMAIN. — Faudrait bien qu’il l’endure, un coup que la chose serait faite. Ça serait à recommencer comme dans l’ancien temps que j’ai vu, moi. Une révolution pour faire nos affaires, et puis un homme bien entendu pour nous les conserver.

PIERRE. — Comme ça, c’est donc une révolution que vous souhaiteriez, mon père ?

GERMAIN. — Non, je n’en veux point ; mais s’il en vient une comme l’ancienne, et qu’on soit forcé d’y répondre, au moins faut-il qu’elle se tourne à notre idée.

LE BORGNOT. — Qu’est-ce qu’il dit de ça, lui, monsieur Jacques ?

PIERRE. — Il dit qu’un partage ruinerait tout le monde ; et je n’ai guère envie d’être ruiné, moi. Il dit que ça serait la ruine de la terre, qu’un chacun continuerait à tirer de son côté, que les gros mangeraient vitement les petits, et qu’on reverrait la grosse propriété faire sa boule et prendre sa graisse comme au jour d’aujourd’hui.

LE BORGNOT. — Comme ça, faut donc rester comme on est ?

PIERRE. — Il dit qu’il faudrait voir à s’associer tous ensemble pour cultiver nos biens, à seule fin d’amender la terre. Il appelle ça l’association.

GERMAIN. — Ah ! c’est ça ! Croyez ça, et vous verrez que tout sera mangé, pillé et volé !

PIERRE. — Si c’est nous-mêmes qui faisons valoir ensemble nos appartenances, qui donc qui viendra nous les voler ?

GERMAIN. — Tout ça, tout ça… c’est de la peine à prendre et du risque à courir ; je crois qu’il vaut encore mieux brouter à la corde qui vous tient.

LE BORGNOT. — Vous pouvez dire ça, vous qui avez de l’herbe sous la dent ; mais ceux qui n’ont que du caillou trouvent la nourriture bien sèche !

COTTIN. — Comme ça, père Germain, vous voulez donc voter avec les blancs, que vous dites qu’il faut rester comme l’on est ?

GERMAIN. — Comment je voterai, ça ne regarde personne. Dites comme vous voudrez, vous autres. Parler ne cuit pas, mais quand il s’agira de fourrer le billet dans la bouinotte… Suffit ! De la main à la poche, c’est le bon Dieu qui est le maître !

PIERRE. — Chut ! attention ! Voilà monsieur le marquis sur son grand cheval. Allons causer plus loin.

COTTIN. — Non, il ne s’arrête pas, il entre au château, et voilà monsieur Jacques qui vient par le chemin d’en bas. Diantre, il s’est promené de grand matin, qu’il rentre déjà ! Qu’est-ce qu’il y a donc dans le fond de sa carriole ? on dirait d’une femme qu’il ramène chez lui ?

JEAN. — Ça doit être la femme à l’Anglais. Je crois avoir entendu dire qu’elle devait venir le chercher un de ces jours pour le ramener à l’île de France.

PIERRE. — Dans quel endroit donc de la France qu’il y a une île ?

JEAN. — Oh ! c’est loin, loin ! dans la mer.

LE BORGNOT. — Comme ça, il y a donc deux Frances ?

JEAN. — Il y a de la France partout, mes enfants. Moi, j’ai été soldat de marine à la Martinique, et je vous dis qu’on y parle de la France tout comme si on y était, et qu’on n’y pense guère à autre chose.

GERMAIN. — Comme ça, la France est donc la plus fameuse nation de toutes les nations ?

JEAN. — Tiens ! je crois bien !