Le Diable aux champs/préface

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Calmann Lévy (p. --iii).



PRÉFACE


Il est des époques historiques où la vie individuelle semble s’effacer dans la préoccupation de la vie générale ; mais, si on y regarde de plus près, on voit que, tout au contraire, les préoccupations personnelles prennent une importance d’autant plus grande, aux époques de trouble et d’incertitude, que l’on est surexcité par la vie générale. Ne sont-ce pas les époques fécondes en rêves, en projets, en situations romanesques, en accès d’enthousiasme, de doute et d’effroi ?

Aux derniers jours de notre dernière république, vivant à l’écart du grand courant d’action qui se précipite vers les grandes villes, je fus à même d’observer le contrecoup moral et intellectuel de ces agitations dans un milieu paisible, aux champs, au village, au coin du feu, sur les chemins, au presbytère. L’idée me vint de saisir toutes les réflexions, toutes les émotions, toute l’imprévoyance, toute l’inquiétude, tout le sérieux et toute la frivolité qui étaient dans l’air, et de les grouper autour d’un sujet de roman quelconque et de types imaginaires quelconques.

Mon plan était assez vaste, on en jugera par la forme du Diable aux champs, roman qui devait être le premier épisode d’une série d’autres compositions du même genre, prises également dans la fantaisie, au beau milieu de l’actualité. Ainsi, je comptais faire le Diable à la ville, le Diable en voyage, etc.

Mais si on juge de l’étendue de ce plan par la forme, on n’en jugera pas par le fond ; voici pourquoi :

Je commençais ce premier ouvrage à la fin de septembre 1851, je l’achevais le 12 novembre de la même année. J’avais encore mes coudées franches pour faire parler mes types avec liberté et pour juger l’époque avec impartialité ; non pas avec cette impartialité froide qui est la sagesse de l’indifférence, mais avec cette équité nécessaire qui voit le bien et le mal sans prévention et sans complaisance où ils sont et où qu’ils soient. Au moment où j’écrivais avec cette liberté morale, il y avait peut-être utilité à le faire. Tous les partis subissaient, soit en réalité, soit en espérance, l’ivresse du triomphe. Le danger du lendemain était partout, c’était donc le jour de dire la vérité ; mais le 2 décembre vint vite, et, en présence des partis vaincus au profit d’un seul, l’impartialité perdait ses droits. Gourmander ceux qui partent, ceux qui souffrent, ceux qui meurent, qu’ils soient plus ou moins nos amis ou nos ennemis, ce serait une lâcheté.

Voilà pourquoi le Diable aux champs arrive aujourd’hui expurgé de toute discussion vive et de toute physionomie accusée dans l’actualité. L’esprit du livre est resté ce qu’il était, rien n’y a été changé, mais beaucoup de détails ont été supprimés. Peut-être que le roman y a gagné : il n’était que le prétexte du livre, il en est devenu le but. Je ne donne donc pas ces explications pour me plaindre des coupures que j’ai dû y faire, mais pour motiver la date qu’il porte. J’aurais pu la retrancher sans grand inconvénient ; mais les choses d’imagination ont leur raison d’être, tout aussi bien que celles de la réalité, et cette raison, c’est le moment où elles éclosent en nous. Bien que, dans celle-ci, le coin du rideau soit à peine soulevé désormais, le peu de vie réelle qu’on y aperçoit n’est absolument vrai que par rapport à l’époque que cette date précise.




ENVOI


À M. ALEXANDRE MANCEAU


Quelques scènes de ce roman dialogué sont pour nous des souvenirs. Nous étions encore gais en les commentant, en les complétant dans nos causeries de famille. Que de chagrins ont passé sur nous depuis ces jours-là ! En si peu de temps, que d’inquiétudes, que de séparations, que de morts ! Nous avons ri et pleuré ensemble : il est bien juste que je dédie cette page du passé au plus fidèle, au plus dévoué des amis.

GEORGE SAND

Nohant, mars 1855.