Le Dindon

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Personnages[modifier]

Pièce en trois actes

Représentée pour la première fois le 8 février 1896, sur la scène du théâtre du Palais-Royal

Personnages
  • Pontagnac : MM. Huguenet
  • Vatelin : Gobin
  • Rédillon : Raimond
  • Soldignac : Gaston Dubosc
  • Pinchard : Maugé
  • Gérome : Francès
  • Jean : Mori
  • Victor : Dean
  • Le Gérant : Garandet
  • Premier Commissaire : Colombet
  • Deuxième Commissaire : Garon
  • Lucienne Vatelin : Mmes Jeanne Cheirel
  • Clotilde Pontagnac : Andrée Mégard
  • Maggy Soldignac : Alice Lavigne
  • Mme Pinchard : Bilhaut
  • Armandine : Mary Burty
  • Clara : Narlay
  • Agents, Voyageurs et Voyageuses

Acte I[modifier]

À Paris, chez Vatelin. Un salon élégant. Porte au fond. Deux portes à droite, deux à gauche. Mobilier ad libitum.

Au lever du rideau, la scène reste vide un instant. On ne tarde pas à entendre des rumeurs au fond, et Lucienne, en tenue de sortie, son chapeau un peu de travers sur la tête, fait irruption comme une femme affolée.

Scène première[modifier]

Lucienne, Pontagnac

Lucienne, entrant comme une bombe et refermant la porte sur elle, mais pas assez vite pour empêcher une canne, passée par un individu qu’on ne voit pas, de se glisser entre le battant et le chambranle de la porte. — Ah ! mon Dieu ! Allez-vous en, monsieur !… Allez-vous en !…

Pontagnac, essayant de pousser la porte que chaque fois Lucienne repousse sur lui. — Madame !… Madame !… je vous en prie !…

Lucienne. — Mais jamais de la vie, monsieur !… Qu’est-ce que c’est que ces manières ! (Appelant tout en luttant contre la porte.) Jean, Jean ! Augustine !… Ah ! mon Dieu, et personne !…

Pontagnac. — Madame ! Madame !

Lucienne. — Non ! Non !

Pontagnac, qui a fini par entrer. — Je vous en supplie, madame, écoutez-moi !

Lucienne. — C’est une infamie !… Je vous défends, monsieur !… Sortez !…

Pontagnac. — Ne craignez rien, madame, je ne vous veux aucun mal ! Si mes intentions ne sont pas pures, je vous jure qu’elles ne sont pas hostiles,… bien au contraire.

Il va à elle.

Lucienne, reculant. — Ah çà ! monsieur, vous êtes fou !

Pontagnac, la poursuivant. — Oui, madame, vous l’avez dit, fou de vous ! Je sais que ma conduite est audacieuse, contraire aux usages, mais je m’en moque !… Je ne sais qu’une chose, c’est que je vous aime et que tous les moyens me sont bons pour arriver jusqu’à vous.

Lucienne, s’arrêtant. — Monsieur, je ne puis en écouter davantage !… Sortez !…

Pontagnac. — Ah ! Tout, madame, tout plutôt que cela ! Je vous aime, je vous dis ! (Nouvelle poursuite.) Il m’a suffi de vous voir et ç’a été le coup de foudre ! Depuis huit jours je m’attache à vos pas ! Vous l’avez remarqué.

Lucienne, s’arrêtant devant la table. — Mais non, monsieur.

Pontagnac. — Si, madame, vous l’avez remarqué ! Une femme remarque toujours quand on la suit.

Lucienne. — Ah ! quelle fatuité !

Pontagnac. — Ce n’est pas de la fatuité, c’est de l’observation.

Lucienne. — Mais enfin, monsieur, je ne vous connais pas.

Pontagnac. — Mais moi non plus, madame, et je le regrette tellement que je veux faire cesser cet état de choses… Ah ! Madame…

Lucienne. — Monsieur !

Pontagnac. — Ah ! Marguerite !

Lucienne, s’oubliant. — Lucienne, d’abord !

Pontagnac. — Merci ! Ah ! Lucienne !

Lucienne. — Hein ! Mais, monsieur, je vous défends !… Qui vous a permis ?…

Pontagnac. — Ne venez-vous pas de me dire comment je devais vous appeler !

Lucienne. — Enfin, monsieur, pour qui me prenez-vous ? Je suis une honnête femme !

Pontagnac. — Ah ! tant mieux ! J’adore les honnêtes femmes !…

Lucienne. — Prenez garde, monsieur ! Je voulais éviter un esclandre, mais puisque vous ne voulez pas partir, je vais appeler mon mari.

Pontagnac. — Tiens ! vous avez un mari ?

Lucienne. — Parfaitement, monsieur !

Pontagnac. — C’est bien ! Laissons cet imbécile de côté !

Lucienne. — Imbécile ! mon mari !

Pontagnac. — Les maris des femmes qui nous plaisent sont toujours des imbéciles.

Lucienne, remontant. — Eh bien ! vous allez voir comment cet imbécile va vous traiter ! Vous ne voulez pas sortir ?…

Pontagnac. — Moins que jamais !

Lucienne, appelant à droite. — C’est très bien !… Crépin !…

Pontagnac. — Oh ! vilain nom !…

Lucienne. — Crépin !…

Scène II[modifier]

Les Mêmes, Vatelin

Vatelin. — Tu m’appelles ? ma chère amie…

Pontagnac, à part. — Vatelin ! fichtre !

Vatelin, reconnaissant Pontagnac. — Ah ! tiens ! Pontagnac ! ce cher ami !

Lucienne. — Hein !

Pontagnac. — Ce bon Vatelin !

Vatelin. — Ca va bien ?

Pontagnac. — Mais très bien !

Lucienne, à part. — Il le connaît.

Elle descend à gauche, quitte son chapeau et le pose sur le canapé.

Pontagnac. — Eh bien ! en voilà une surprise !…

Vatelin. — Comment "en voilà une surprise !" puisque vous êtes chez moi, vous deviez bien vous attendre à m’y trouver.

Pontagnac. — Hein ?… non… je veux dire : en voilà une surprise que je vous fais, hein ?

Vatelin. — Ah ça ! oui, par exemple !

Lucienne. — Ah bien ! elle est forte ! (À Vatelin.) Comment, tu connais monsieur ?

Vatelin. — Si je le connais !

Pontagnac, affolé. — Oui… oui, il me… (Perdant la tête, prenant un louis de sa poche et le mettant dans la main de Lucienne.) Tenez, prenez ça ! pas un mot ! pas un mot !

Lucienne, ahurie. — Hein ! il me donne un louis !

Vatelin, qui n’a pas vu le jeu de scène. — Eh bien ! qu’est-ce que vous avez ?

Pontagnac. — Moi, je n’ai rien ! Qu’est-ce que vous voulez que j’aie ? Vatelin remonte un peu.

Lucienne, bas. — Mais, monsieur, reprenez ça ! Qu’est-ce que vous voulez que je fasse de ce louis ?

Pontagnac. — Oh ! pardon, madame ! (À part.) Je ne sais plus ce que je fais ! Je perds la tête !

Vatelin. — Ah ! ce brave ami ! Vrai, vous ne sauriez croire combien je suis sensible ! Moi qui avais renoncé à l’espoir de vous recevoir jamais chez moi, vous qui m’aviez promis si souvent…

Lucienne. — Ah ! c’est-à-dire que tu ne saurais trop remercier monsieur.

Vatelin, pendant que Pontagnac se confond en salutations qui dissimulent mal son trouble. — N’est-ce pas ? Je vous dis que c’est tout à fait gentil d’être venu, et surtout de cette façon-là !

Lucienne. — Ah ! oui, surtout de cette façon-là !

Elle va à la cheminée.

Pontagnac. — Ah ! vraiment, cher ami, madame ! (À part.) Ca y est ! elle se fiche de moi !

Vatelin. — Mais, j’y pense, vous ne connaissiez pas ma femme… (Présentant.) Ma chère Lucienne, un de mes bons amis, M. de Pontagnac… Ma femme.

Pontagnac. — Madame !

Vatelin. — Au fait ! je ne sais pas si c’est très prudent ce que je fais là de te présenter Pontagnac.

Pontagnac. — Pourquoi ça ?

Vatelin. — Ah ! c’est que c’est un tel gaillard. Un tel pécheur devant l’Eternel ! Tu ne le connais pas ? Il ne peut pas voir une femme sans lui faire la cour ! il les lui faut toutes !

Lucienne, railleuse. — Toutes ! Ah ! ça n’est pas flatteur pour chacune.

Pontagnac. — Oh ! madame, il exagère ! (À part.) Est-il bête de lui raconter ça !

Lucienne, devant la cheminée. — Quelle déception pour la pauvre femme qui a pu se croire distinguée et qui finit par s’apercevoir qu’elle n’est qu’additionnée.

Pontagnac. — Je vous répète, madame, que c’est une calomnie.

Lucienne. — Ah ! j’avoue que si j’avais dû être une de ces "toutes", je n’en serais pas fière… Asseyez-vous donc !…

Elle s’assied dans le fauteuil, près de la cheminée.

Pontagnac, à part, en s’asseyant sur le canapé. — C’est bien ça ! elle me raille.

Vatelin, s’asseyant près d’eux. — Dites donc ! Je crois qu’elle vous bêche !

Pontagnac. — Je crois que oui !

Lucienne. — C’est qu’aussi il faut, messieurs, que vous ayez une bien piteuse opinion de nous, à voir la façon dont certains de vous nous traitent ! Encore ceux qui nous courtisent, dans courtiser il y a courtisan ! cela témoigne au moins d’une certaine déférence ! mais ceux qui espèrent nous prendre d’assaut en nous suivant dans la rue, par exemple !

Pontagnac, à part. — Allons, bien ! Voilà autre chose !

Vatelin. — Oh ! mais ça ! quels sont ceux qui suivent dans la rue, les gâteux, les gigolos et les imbéciles ?…

Lucienne, très aimable, à Pontagnac. — Choisissez !…

Pontagnac, embarrassé. — Mais, madame, je ne sais pas pourquoi vous me dites…

Vatelin. — Oh ! ma femme parle en général.

Lucienne. — Naturellement !

Pontagnac. — Ah ! bon ! (À part.) C’est étonnant comme il y a des gens qui ont des conversations malheureuses !

Lucienne. — Eh bien ! moi, je ne sais pas votre avis là-dessus, mais il me semble que, si j’étais homme, ce moyen de conquête ne serait pas de mon goût. Parce que, de deux choses l’une : ou la femme m’évincerait et je serais Gros-Jean comme devant ! pas la peine ! ou alors elle m’accueillerait et cela m’enlèverait du coup toute envie de la femme.

Pontagnac — embarrassé. — Oui, évidemment ?… (À part.) Ca va durer longtemps, ce marivaudage ?…

Lucienne. — Oui, mais il paraît que ce n’est pas l’avis de tous les hommes, si j’en juge par celui qui s’obstine à me suivre.

Pontagnac, à part. — Oh ! mais elle va trop loin !

Vatelin, se levant et allant à sa femme : — Il y a un homme qui te suit ?

Lucienne. — Tout le temps !

Pontagnac, se levant et descendant. — Mon Dieu ! si nous parlions d’autre chose, il me semble que cette conversation…

Vatelin, allant à lui. — Mais pas du tout ! ça m’intéresse ! pensez donc, un homme qui se permet de suivre ma femme !

Pontagnac. — Oh ! mais si discrètement !

Vatelin. — Qu’est-ce que vous en savez ? Un homme qui suit une femme est toujours indiscret. Mais aussi, pourquoi ne m’as-tu pas dit ça plus tôt ?

Lucienne. — Bah ! À quoi bon ! je tenais le galant pour si peu dangereux…

Pontagnac, à part. — Merci !

Vatelin. — Mais enfin, il fallait au moins chercher à t’en débarrasser. Ce doit être assommant d’avoir comme ça un être à ses trousses !…

Lucienne. — Oh ! assommant !

Vatelin. — Et puis enfin, c’est humiliant pour moi. Il fallait, je ne sais pas, moi,… prendre une voiture,… entrer dans un magasin.

Lucienne. — C’est ce que j’ai fait, je suis entrée chez un pâtissier, il y est entré derrière moi.

Vatelin. — Eh ! aussi, quand un monsieur vous suit, on n’entre pas chez un pâtissier, on entre chez un bijoutier. Pourquoi n’es-tu pas entrée chez un bijoutier ?…

Lucienne. — J’ai essayé ! Il m’a attendue à la porte !

Pontagnac, à part. — Tiens ! parbleu !

Vatelin. — C’est ça !… Tenace et pratique ! (À Pontagnac.) Non, c’est inconcevable, mon cher, ce qu’il y a de gens mal élevés à Paris !

Pontagnac. — Oui ! oh ! mal élevés, c’est plutôt, euh !… si on parlait d’autre chose…

Vatelin. — C’est-à-dire qu’un mari ne peut plus laisser sortir sa femme sans l’exposer aux impertinences d’un polisson !…

Lucienne se lève et va presque aussitôt s’asseoir sur le pouf.

Pontagnac, furieux. — Vatelin !

Vatelin. — Quoi ?

Pontagnac, se réprimant. — Vous allez trop loin !

Vatelin. — Allons donc ! jamais trop !… Ah ! je voudrais qu’il me tombe sous la main, ce petit crevé !

Lucienne, sur le pouf. — Oui ! Eh bien ! c’est facile, n’est-ce pas, monsieur de Pontagnac ?

Pontagnac. — Mon Dieu… Euh ! quelle heure est-il ?

Vatelin. — Comment ! il le connaît ?

Lucienne. — Mieux que personne… Euh ! dites-nous donc son nom, monsieur de Pontagnac ?

Pontagnac, sur des charbons. — Mais, madame, moi, comment voulez-vous ?…

Lucienne. — Mais si, mais si !… Il s’appelle… Pon… ta… allons, voyons, Pontaquoi ?

Pontagnac. — Pontaquoi ! C’est possible !

Lucienne. — Pontagnac !

Vatelin. — Pontagnac ! Vous ?

Pontagnac, riant faux. — Mon Dieu oui… c’était moi ! hé ! hé ! c’était moi !

Vatelin, éclatant de rire. — Ah ! ah ! ah ! farceur !

Lucienne se lève et va à la cheminée.

Pontagnac. — Oh ! mais, c’est parce que je savais à qui j’avais affaire… Je savais que c’était Mme Vatelin, alors, je me suis dit : tiens, je vais bien l’intriguer, je vais avoir l’air de la suivre…

Lucienne, à part. — Ah ! "avoir l’air" est heureux !

Elle reste devant la cheminée.

Pontagnac. — Et elle sera joliment étonnée le jour où nous nous trouverons nez à nez chez son mari.

Vatelin. — Oui ! taratata ! Vous ne saviez rien du tout ! Eh bien ! voilà, ça vous apprendra à suivre les femmes ! Vous tombez sur la femme d’un ami et vous êtes bien avancé !… C’est votre leçon !…

Pontagnac. — Eh bien ! je l’avoue ! Vous ne m’en voulez pas, au moins ?

Vatelin. — Moi, mais voyons !… Je sais bien que vous êtes un ami,… par conséquent !… Et puis, dans ces choses-là, n’est-ce pas, ce qui m’embête — parce qu’enfin je suis sûr de ma femme — c’est d’avoir l’air d’un imbécile. Un monsieur suit ma femme, je me dis : il peut savoir qui elle est ; il me rencontre, il pense : "Tiens, voilà le mari de la dame que j’ai suivie", j’ai l’air d’un serin, mais vous, n’est-ce pas, vous savez que je sais ; je sais que vous savez que je sais ; nous savons que nous savons que nous savons ! alors, ça m’est bien égal, j’ai pas l’air d’un imbécile !

Pontagnac. — C’est évident !

Vatelin. — Si quelqu’un peut être embêté, c’est vous !

Pontagnac. — Moi ?

Vatelin. — Dame ! c’est toujours ennuyeux d’avoir fait un pas de clerc.

Pontagnac. — Pas dans l’espèce, puisque ça m’a valu le plaisir de vous rencontrer.

Vatelin. — Oh ! plaisir partagé, croyez-le bien !

Pontagnac. — Vous êtes trop aimable !

Vatelin. — Mais pas du tout !

Lucienne, à part. — Ils sont touchants, tous les deux ! (Haut.) Je suis vraiment heureuse d’avoir été un trait d’union entre vous !

Elle s’assied sur le canapé.

Vatelin. — Vous n’avez plus qu’une chose à faire, c’est de présenter vos excuses à ma femme.

Pontagnac, à Lucienne. — Ah ! madame, vous devez me trouver bien coupable !

Il passe à la cheminée.

Lucienne. — Allez, vous êtes tous les mêmes, vous autres célibataires.

Vatelin. — Célibataire, lui ! mais il est marié.

Lucienne. — Non !

Vatelin. — Si !

Lucienne. — Marié ! vous êtes marié !…

Pontagnac, embarrassé. — Oui… un peu !…

Lucienne. — Mais, c’est affreux !

Pontagnac. — Vous trouvez ?

Lucienne. — Mais c’est épouvantable !… Comment se fait-il…

Pontagnac. — Oh ! bien ! vous savez ce que c’est !… un beau jour, on se rencontre chez le Maire,… on ne sait comment, par la force des choses… Il vous fait des questions… on répond "oui" comme ça, parce qu’il y a du monde, puis, quand tout le monde est parti, on s’aperçoit qu’on est marié. C’est pour la vie.

Lucienne. — Allez, monsieur, vous êtes sans excuse !

Pontagnac, s’asseyant dans le fauteuil. — De m’être marié ?

Lucienne. — Non, de vous conduire comme vous le faites étant marié. Enfin, que dit Mme Pontagnac de votre conduite ?

Pontagnac. — Je vous dirai que je n’ai pas l’habitude de la tenir au courant.

Lucienne. — Vous faites aussi bien ! Si vous croyez que c’est honnête, votre façon d’agir !

Pontagnac. — Oh ! oh !

Lucienne. — Mais absolument ! Vous regarderiez comme une indélicatesse d’écorner le moindrement la fortune de votre femme, et quand il s’agit de cet autre bien qui lui appartient, qui lui est dû, qui fait partie du fonds social, la fidélité conjugale, ah ! vous en faites bon marché ! "Qui est-ce qui veut en détourner un morceau, allons là, la première venue ? Avancez ! il en restera toujours assez !" Et vous gaspillez ! vous gaspillez ! Qu’est-ce que ça vous fait ! C’est votre femme qui paye ! Et vous trouvez ça honnête ?

Pontagnac. — Mon Dieu ! s’il est reconnu que je suis assez riche pour suffire aux exigences du ménage, il me semble que…

Lucienne. — Vraiment !

Pontagnac. — Enfin, quand Rothschild…

Lucienne. — Oui ! d’abord, vous n’êtes pas Rothschild… ou si vous l’avez été, vous devez commencer à ne plus l’être.

Pontagnac. — Qu’est-ce que vous en savez !

Vatelin, debout près de Lucienne. — Elle est dure pour vous.

Lucienne. — Et quand vous le seriez encore ! Il s’agit de fonds qui ne vous appartiennent plus ! Vous les avez reconnus à votre femme. Vous n’avez pas le droit de disposer d’un capital que vous avez aliéné.

Pontagnac. — Mais permettez, le capital, je n’y touche pas ! le voilà ! il est intact ! Vous me permettrez bien de toucher un peu aux rentes. Notez que, par contrat, j’ai la gestion des biens ! Eh bien ! pourvu que j’aie la plus grande partie en fonds d’Etat, vous ne pouvez pas trouver mauvais que je fasse quelques placements en valeurs étrangères.

Lucienne. — Quand on est marié, on ne doit faire que des placements de père de famille !

Pontagnac. — Vous parlez comme un notaire.

Lucienne. — Oui, oui, je voudrais bien voir ce que vous diriez si votre femme en faisait autant.

Pontagnac. — Oh ! ce n’est pas la même chose.

Lucienne, se levant et descendant. — Oh ! naturellement, ça n’est pas la même chose ! Ca n’est jamais la même chose pour vous autres hommes ! Allez, vous mériteriez que votre femme aille aussi un peu faire danser les fonds de la communauté à la roulette ou au jeu des trente-six bêtes.

Vatelin, descendant. — Prends garde, Lucienne ! Pontagnac va te prendre en grippe si tu lui fais comme ça la morale.

Lucienne. — Aussi n’est-ce pas pour lui que je parle ! Mais pour toi, dans le cas où il te prendrait fantaisie de suivre l’exemple de M. Pontagnac.

Vatelin. — Moi ? Oh !

Lucienne. — Ah ! tu serais mal venu de marcher sur ses traces, parce que tu sais, avec moi, ça ne serait pas long.

Vatelin, hochant la tête. — Le jeu de trente-six bêtes !

Lucienne. — Pas besoin de trente-six, je n’en prendrais qu’une, ça suffirait !

Pontagnac, avec une joie mal dissimulée. — Vrai !

Vatelin. — Mais, dites donc, ça a l’air de vous faire plaisir.

Pontagnac. — Moi ? pas du tout ! Je dis "vrai" comme on dit "c’est pas possible".

Lucienne. — Ah ! je ne connais pas Mme Pontagnac, mais je la plains.

Pontagnac. — À qui le dites-vous, madame. Je ne la trompe pas une fois sans la plaindre.

Lucienne. — Vous devez la plaindre bien souvent !

Vatelin. — J’espère au moins que, maintenant que vous connaissez le chemin de la maison, vous voudrez bien nous amener Mme Pontagnac ! Ma femme et moi serons enchantés de faire sa connaissance.

Pontagnac, à part. — Ma femme ! Ah ! non, par exemple ! (Haut.) Mon Dieu, certainement, je serais très heureux et elle aussi ; malheureusement, il n’y a pas à y penser.

Lucienne. — Pourquoi ça ?

Pontagnac. — À cause de ses rhumatismes. Elle est clouée par les rhumatismes…,

Vatelin. — Vraiment !

Pontagnac. — Elle ne sort jamais, ou, quand ça lui arrive, c’est dans une petite voiture. Il y a un homme qui la traîne…

Vatelin. — Un âne qui la traîne…

Pontagnac. — Non, un homme.

Vatelin. — C’est encore pis ! Ah ! mais je ne savais pas !

Lucienne. — Combien c’est pénible !

Pontagnac. — À qui le dites-vous !

Vatelin. — C’est vraiment dommage ! Oh ! mais nous irons la voir, si vous le permettez !

Pontagnac. — Mais comment donc ! certainement !

Vatelin. — Où demeure-t-elle ?

Pontagnac. — À Pau, dans le Béarn.

Vatelin. — Diable ! c’est un peu loin !

Pontagnac. — Il y a des express !… Qu’est-ce que vous voulez, le Midi lui est recommandé pour sa santé.

Vatelin. — Il faut l’y laisser.

Lucienne. — Enfin, nous regrettons.

Scène III[modifier]

Les Mêmes, Jean

Jean, au fond. — Monsieur, c’est un marchand de tableaux qui apporte un paysage pour Monsieur.

Vatelin. — Ah ! mon Corot ! J’ai acheté un Corot, hier !

Pontagnac. — Oui ?

Vatelin. — Six cents francs !

Pontagnac. — C’est pas cher ! Il est signé ?

Lucienne va s’asseoir à droite du bureau.

Vatelin. — Il est signé. Il est signé Poitevin, mais le marchand me garantit la fausseté de la signature.

Pontagnac. — Oh ! vous m’en direz tant.

Valentin. — Je fais enlever Poitevin et il ne reste que le Corot… (À Jean.) C’est bien, j’y vais, faites passer dans mon cabinet,… Vous permettez un instant ! Je reçois mon marchand et après, je suis à vous ! Tenez, je vous ferai voir mes tableaux, vous êtes un homme de goût ! Vous me donnerez votre avis !

Il sort à droite, deuxième plan.

Pontagnac. — C’est ça !

Scène IV[modifier]

Lucienne, Pontagnac

Lucienne. — Asseyez-vous.

Pontagnac. — Je ne vous fais plus peur.

Lucienne. — Vous voyez !

Pontagnac, s’asseyant. — J’ai dû vous paraître ridicule.

Lucienne, souriant. — Croyez-vous ?

Pontagnac. — Vous êtes moqueuse !

Lucienne. — Enfin… voyons, qu’espériez-vous donc en me suivant avec cet acharnement ?

Pontagnac. — Mon Dieu ! Ce que tout homme espère de la femme qu’il suit et qu’il ne connaît pas.

Lucienne. — Vous êtes franc.

Pontagnac. — C’est que, si je venais vous dire que je vous suivais pour vous demander ce que vous pensez de Voltaire, il est probable que vous ne me croiriez pas.

Lucienne. — Tenez, vous m’amusez. Et cela vous réussit ce petit manège ?… Il y a donc des femmes…

Pontagnac. — S’il y a des !… 33,33 pour cent.

Lucienne, s’inclinant. — Aha ! Eh bien, aujourd’hui, vous n’avez pas eu de chance, vous êtes tombé sur une des 66,66 pour cent.

Elle se lève.

Pontagnac, pose sa canne et son chapeau et se lève. — Oh ! madame, ne me parlez plus de cela. Si vous saviez combien je suis marri.

Lucienne. — Avec deux r ! prononcez bien.

Pontagnac. — Avec deux r, oui ! Oh ! je sais bien qu’avec un r…

Lucienne. — Vous l’êtes bien peu.

Pontagnac. — On fait ce qu’on peut. Que voulez-vous, c’est un malheur un tempérament comme ça, mais c’est plus fort que moi, j’ai la femme dans le sang !

Lucienne. — Eh bien ! mais monsieur le Maire vous en a justement attribué une.

Pontagnac. — Ma femme, oui ; oh ! évidemment, c’est une femme charmante. Mais elle l’est déjà depuis longtemps pour moi ! C’est un roman que j’ai souvent feuilleté.

Lucienne. — Oui, sans compter qu’il n’est peut-être plus très commode d’en tourner les pages.

Pontagnac. — Pourquoi cela ?

Lucienne. — Dame ! ses rhumatismes.

Pontagnac. — Elle ! depuis quand ?

Lucienne. — C’est vous qui nous avez dit…

Pontagnac, vivement. — Ah ! ma femme, oui, oui… à Pau, dans le Béarn… Parfaitement !… Eh bien ! hein ?

Lucienne. — Ah ! oui…

Pontagnac. — Et vous me direz encore que je n’ai pas une excuse ! Allons donc ! Alors, quand le ciel met sur ma route une créature exquise, divine !…

Lucienne, passant à gauche. — Assez, monsieur ! assez, sur ce chapitre ! Je pensais que vous aviez fait amende honorable.

Pontagnac. — Tenez, avouez-le franchement, vous en aimez un autre.

Lucienne. — Oh ! mais, savez-vous bien, monsieur, que vous devenez de la dernière impertinence ! Alors, vous n’admettez pas qu’une femme puisse être une épouse fidèle ! Si elle vous résiste, c’est qu’elle en aime un autre ! Il n’y a pas d’autre mobile ! Mais quelles femmes êtes-vous donc habitué à fréquenter ?

Pontagnac. — Ecoutez, vous me promettez de ne jamais confier à personne ce que je vais vous dire ?

Lucienne, s’asseyant dans le fauteuil. — Même pas à mon mari.

Pontagnac, s’asseyant sur le pouf. — Je n’en demande pas davantage. Eh bien ! j’ai de la peine à croire que vous puissiez l’aimer.

Lucienne. — En voilà une idée ! Reculez-vous donc.

Pontagnac rapproche encore le pouf.

Lucienne. — Non, reculez-vous.

Pontagnac, reculant le pouf. — Oh ! pardon !… Certainement c’est un excellent garçon ! Je l’aime beaucoup.

Lucienne. — J’ai vu ça tout de suite.

Pontagnac. — Mais, entre nous, ce n’est pas un homme capable d’inspirer une passion.

Lucienne, sévèrement. — C’est mon mari !

Pontagnac, se levant. — Là, vous voyez bien que vous êtes de mon avis.

Lucienne. — Mais pas du tout !

Pontagnac. — Mais si ! mais si ! Si vous l’aimiez, ce qui s’appelle aimer — je ne parle pas d’affection -, est-ce que vous auriez besoin de motiver votre amour ? La femme qui aime dit : "J’aime parce que j’aime", elle ne dit pas : "J’aime parce qu’il est mon mari". L’amour n’est pas une conséquence, c’est un principe ! Il n’existe, il ne vaut qu’à l’état d’essence ; vous, vous nous le servez à l’état d’extrait.

Lucienne. — Vous avez des comparaisons de parfumeur.

Pontagnac. — Qu’est-ce que ça prouve, le mari ! Tout le monde peut être mari ! Il suffit d’être agréé par la famille… et d’avoir été admis au conseil de révision ! On ne demande que des aptitudes comme pour être employé de ministère, chef de contentieux. (Se rasseyant sur le pouf.) Tandis que pour l’amant, il faut l’au-delà. Il faut la flamme ! C’est l’artiste de l’amour. Le mari n’en est que le rond de cuir.

Lucienne. — Et alors, c’est sans doute comme artiste de l’amour que vous venez…

Pontagnac. — Ah ! oui !

Lucienne. — Eh bien ! non, cher monsieur, non. Je vais peut-être vous paraître bien ridicule, mais j’ai le bonheur d’avoir pour mari un homme qui résume pour moi vos deux définitions : le rond de cuir et ce que vous appelez l’artiste de l’amour.

Pontagnac. — C’est rare !

Lucienne. — Je ne désire donc rien de plus, et tant qu’il n’ira pas porter ses qualités artistiques à l’extérieur…

Pontagnac. — Ah ! vraiment, s’il allait porter…

Lucienne, se levant. — À l’extérieur ! Ah ! ah ! ce serait autre chose ! Je suis de l’école de Francillon et moi, alors, j’irais jusqu’au bout.

Pontagnac, se levant. — Ah ! que vous êtes bonne !

Lucienne. — Il n’y a pas de quoi ! Jamais la première, mais la seconde… tout de suite !… comme je le disais dernièrement à…

Pontagnac, voyant qu’elle s’arrête. — À ?

Lucienne. — À une de mes cousines qui insistait beaucoup pour savoir si je ne me déciderais pas un jour.

Pontagnac, incrédule. — À une cousine ?

Scène V[modifier]

Les Mêmes, Jean, Rédillon

Jean, annonçant au fond. — Monsieur Rédillon.

Lucienne. — Et arrivez donc, cher ami ! et venez à mon secours pour édifier monsieur. (Présentant.) Monsieur Ernest Rédillon, monsieur de Pontagnac, amis de mon mari… réciproquement. (Les deux hommes se saluent réciproquement.) Dites à monsieur, vous qui me connaissez, que je suis le modèle des épouses et que jamais je ne tromperai M. Vatelin, s’il ne m’en donne l’exemple.

Rédillon. — Hein ! comment ! pourquoi cette question ?

Lucienne. — Je vous en prie ! C’est monsieur qui voudrait savoir.

Rédillon, pincé. — Monsieur ? Ah ! c’est monsieur qui… Charmante conversation, vraiment ! C’est-à-dire que je me demande, étant donné son terrain, si je n’arrive pas là bien en intrus.

Lucienne. — Vous ? au contraire, puisque je vous appelle à mon aide.

Pontagnac. — Oh ! nous badinions.

Rédillon. — Ah ! c’est ça ! monsieur est sans doute un vieil… vieil ami, un intime, bien que je ne l’aie jamais vu dans la maison.

Lucienne. — Monsieur ? il y a vingt minutes que je le connais !

Rédillon. — De mieux en mieux ! Mon Dieu, ma chère amie, je regrette de ne pouvoir répondre à la question que vous me posez, mais ayant trop le respect des femmes pour aborder avec elles certains sujets de conversation que j’estimerais déplacés… dans ma bouche, je me déclare incompétent.

Il remonte à droite.

Pontagnac, à part. — Mais on dirait qu’il me donne une leçon, ce petit jeune homme.

Rédillon. — Vatelin n’est pas là ?

Lucienne. — Si ! il est là, en tête-à-tête avec un Corot ! Je vais même voir s’il ne s’est pas perdu dans le paysage et vous le ramener. Je vous ai présentés, vous vous connaissez ! Je vous laisse tous les deux.

Pontagnac et Rédillon s’inclinent, Lucienne sort à droite, moment de silence, les deux hommes se toisent à la dérobée.

Pontagnac, après un temps, à part. — Ca doit être la cousine, cet homme-là !

Scène VI[modifier]

Rédillon, Pontagnac

Scène muette, les deux hommes sont remontés au fond et regardent les tableaux, ils redescendent comme cela petit à petit, l’un par la droite, l’autre par la gauche. De temps en temps ils se regardent à la dérobée, se toisant, mais affectant un air indifférent quand leurs yeux se rencontrent. Rédillon gagne le canapé sur lequel il se laisse tomber et commence à siffloter.

Pontagnac, assis près de la table. — Pardon ?

Rédillon. — Monsieur ?

Pontagnac. — Je croyais que vous me parliez.

Rédillon. — Pas du tout !

Pontagnac. — Je vous demande pardon !

Rédillon. — Il n’y a pas de mal… (Il se remet à siffloter.). Ssi, ssi, ssi, ssi, ssi !

Pontagnac, après un temps, agacé, se mettant à fredonner un autre air. — Hou, hou, hou, hou, hou, hou.

Rédillon a tiré un journal de sa poche et, assis sur le canapé, tournant le dos à Pontagnac, se met à lire.

Pontagnac, qui a avisé la Revue des Deux-Mondes sur la table, se met à la parcourir d’un air désœuvré.

Scène VII[modifier]

Les Mêmes, Lucienne

Lucienne. — Je suis désolée d’interrompre votre conversation (Les deux hommes referment l’un son journal, l’autre son livre et se lèvent), mais mon mari vous demande, monsieur Pontagnac, il tient à vous montrer son Corot.

Pontagnac. — Ah ! il tient !…

Lucienne. — Tenez, c’est par là, tout droit.

Pontagnac, se dirigeant sans enthousiasme. — Par là ?

Lucienne. — Oui ! Eh bien ! allez !

Pontagnac, reprenant son chapeau et sa canne qu’il avait posés sur la table. — Oui, oui… (Après un temps.) Monsieur ne désire pas venir aussi ?

Rédillon. — Moi ?

Lucienne. — Non, il n’est pas amateur de tableaux !

Pontagnac. — Ah ! ah !… Alors ! (Au moment de sortir.) Ca m’embête de les laisser tous les deux.

Il sort à droite, deuxième plan.

Lucienne, à Rédillon qui arpente nerveusement la scène. — Asseyez-vous, cher ami.

Rédillon, qui a gagné la droite. — Merci, je suis venu en voiture, j’ai besoin de marcher.

Lucienne, allant à la cheminée. — Qu’est-ce que vous avez ?

Rédillon. — Rien ! Est-ce que j’ai l’air d’avoir quelque chose ?

Lucienne, à la cheminée. — Vous ressemblez à un ours en cage ! C’est la présence de ce monsieur qui vous chiffonne ?

Rédillon. — Moi ? Ah ! bien, c’est ça qui m’est égal ! Si vous croyez que je m’occupe de ce monsieur !

Lucienne. — Ah ! je croyais…

Rédillon. — Ah !… là, là, si je m’en occupe… (Après un temps.) Qu’est-ce que c’est que cet homme ?

Lucienne. — Puisque vous ne vous occupez pas de lui !

Rédillon. — Oh ! pardon si je suis indiscret.

Lucienne. — Je vous pardonne.

Rédillon. — Vous êtes bien bonne. (Après un temps.) Il vous fait la cour ?

Lucienne. — Oui.

Rédillon. — C’est du propre !

Lucienne. — Vous avez donc un privilège exclusif ?

Rédillon. — Oh ! moi, ce n’est pas la même chose ! Je vous aime, moi !

Lucienne. — Il en dit peut-être autant !

Rédillon. — Allons donc ! un monsieur que vous connaissez depuis dix minutes.

Lucienne. — Vingt !

Rédillon. — Oh ! dix, vingt, je ne suis pas à une minute près.

Lucienne. — Et puis il m’a été… présenté il y a vingt minutes ; mais de vue, je le connais depuis bien plus longtemps ! Il y a huit jours qu’il me suit dans la rue.

Rédillon. — Non !

Lucienne. — Si !

Rédillon. — Voyou !

Lucienne, devant la cheminée. — Merci, pour lui !

Rédillon. — Et c’est votre mari qui a trouvé spirituel de vous le présenter ! (Lucienne sourit en écartant les bras en manière de confirmation.) C’est charmant ! Non, ces maris ! On dirait qu’ils le font exprès, de se créer des dangers à eux-mêmes.

Lucienne. — Mais dites donc, Rédillon !…

Rédillon. — Oh ! je dis ce que je pense ! et alors, quand il leur arrive… ce qui peut leur arriver, ils viennent se plaindre ! Mais enfin, quel besoin a-t-il, Vatelin, d’introduire des hommes dans son ménage ?… Est-ce que nous en avons besoin, voyons ? Est-ce que son tête-à-tête à nous trois ne devrait pas lui suffire ? (Voyant Lucienne qui rit.) C’est vrai, ça. Moi je ne peux pas voir un home tourner autour de vous, ça me rend fou furieux : (Un genou sur le pouf.) Je ne peux pourtant pas aller dire ça à votre mari !

Lucienne, allant à lui. — Allons, allons, calmez-vous !

Rédillon, pleurant. — Oh ! d’ailleurs, je savais bien qu’il m’arriverait malheur aujourd’hui. (Ils descendent en scène.) J’avais rêvé que toutes mes dents tombaient,… que j’en avais déjà perdu quarante-cinq et quand je rêve que mes dents tombent, ça ne manque jamais ! La dernière fois on me volait une petite chienne à laquelle je tenais beaucoup. Aujourd’hui on cherche à me voler ma maîtresse.

Lucienne. — Votre maîtresse ! Mais je ne suis pas votre maîtresse.

Rédillon. — Vous êtes la maîtresse de mon cœur,… et cela, personne, pas même vous, ne peut l’empêcher.

Lucienne. — Du moment que vous dégagez ma responsabilité !

Rédillon. — Ah ! jurez-moi que vous n’aimerez jamais cet homme.

Lucienne. — Cet homme ? mais vous êtes fou, mon ami !… Mais est-ce que je le connais seulement ? Est-ce que vous croyez que je fais même attention à lui ?

Rédillon. — Ah ! merci. D’abord vous avez remarqué comme il est déplaisant. Vous avez vu son nez ?… Avec un nez comme ça, on est incapable d’aimer.

Lucienne. — Ah !

Rédillon. — Tandis que moi, j’ai le nez qu’il faut ! j’ai le nez d’amour, le nez qui aime !…

Lucienne. — Comment le savez-vous ?

Rédillon. — On me l’a toujours dit.

Lucienne. — Ah ! alors !

Rédillon. — Ah ! Lucienne, n’oubliez pas que vous m’avez promis que vous ne serez jamais qu’à moi !…

Lucienne, corrigeant. — Permettez !… Si jamais je dois être à quelqu’un ! Mais comme pour cela, mon pauvre ami, il faudrait des circonstances particulières !…

Elle s’assied à droite de la table.

Rédillon, avec un soupir. — Ah ! oui, que votre mari vous trompât ! Oh ! alors ! (À part.) Mais qu’est-ce qu’il attend donc cet homme-là ! Il n’a donc pas de tempérament, quelle moule ! (Haut.) Mais vous ne sentez donc pas la cruauté du supplice que vous m’imposez ? Celui d’un homme à qui l’on servirait tout le temps l’apéritif et qui ne dînerait jamais !

Lucienne. — Eh bien ! mon pauvre ami,… allez dîner dehors !

Rédillon. — Faut bien ! Qu’est-ce que vous voulez, moi, je suis fait de chair et d’os ! Eh bien ! J’ai faim, là, j’ai faim !…

Lucienne. — Oh ! que vous êtes laid quand vous criez famine.

Rédillon. — Vous riez, sans cœur !

Il va s’asseoir sur le pouf.

Lucienne. — Voulez-vous que je pleure ? Surtout maintenant que je sais que vous vous offrez des extras.

Elle se lève.

Rédillon. — Ah ! ils sont jolis, mes extras ! Je vous les donne, mes extras ! Ah ! si vous vouliez, mais est-ce que j’en aurais des extras ? Seulement vous ne voulez pas ; alors, qu’est-ce que vous voulez, tant pis pour vous, c’est les autres qui en bénéficient.

Lucienne, adossée à la table. — Allons ! grand bien leur fasse !

Rédillon, avec fatuité. — Je vous en réponds !

Lucienne, en remontant. — Et voilà l’homme qui vient me parler de son amour !

Rédillon. — Mais absolument ! Est-ce que ça empêche, ça ? C’est pas ma faute si, à côté de l’amour, il y a… il y a… l’animal !

Lucienne. — Ah, oui ! tiens, c’est vrai ! ça m’étonnait aussi que l’on n’en parlât pas, de celui-là ! Eh bien ! vous ne pouvez donc pas prendre sur vous de le tuer… l’animal ?

Rédillon. — J’ai jamais pu faire de mal aux bêtes.

Lucienne. — Pauvre chat ! Eh bien ! alors, tenez-le en laisse.

Rédillon. — Mais je ne fais que ça. Seulement, comme c’est la bête qui est la plus forte, c’est elle qui traîne et c’est moi qui suis. Alors, qu’est-ce que vous voulez, quand je ne peux pas faire autrement, eh bien ! je me résigne, (se levant.) je promène l’animal.

Il gagne la droite.

Lucienne. — Ah ! les hommes ! Pauvre Ernest ! Et comment s’appelle-t-elle ?

Elle s’assied sur le canapé.

Rédillon. — Qui ça ?

Lucienne. — Votre promenade ?

Rédillon. — Pluplu,… abréviatif de Pluchette.

Lucienne. — Délicieux !

Rédillon, allant à elle. — Oh ! mais le cœur n’y est pour rien, vous savez ! Est-ce qu’elle compte, Pluplu, pour moi ! Il n’y a qu’une femme à mes yeux, il n’y en a qu’une, c’est vous ! Qu’importe l’autel sur lequel je sacrifie, si c’est à vous que va l’holocauste !

Lucienne. — Comment donc ! Vous êtes bien aimable.

Rédillon. — Mon corps, mon moi est auprès de Pluplu, mais c’est à vous que se rapporte ma pensée ! Je suis près d’elle et je cherche à m’imaginer que c’est vous !… C’est elle que mes bras enserrent et c’est vous que je crois tenir embrassée ! Je lui dis : "Tais-toi ! que je n’entende pas ta voix." Je ferme les yeux et je l’appelle Lucienne.

Lucienne. — Mais c’est de l’usurpation ! Mais je ne veux pas ! Et elle accepte ça ?

Rédillon. — Pluplu ? Très bien ! Elle se croit même obligée de faire comme moi ; elle ferme les yeux et elle m’appelle Clément.

Lucienne, se levant et passant au deuxième plan. — Oh ! c’est exquis ! On dirait une pièce jouée par les doublures.

Rédillon, dans un élan de passion. — Oh ! Lucienne, Lucienne, quand mettrez-vous fin au supplice que j’endure ? Quand me direz-vous : "Rédillon, je suis à toi ! Fais de moi ce que tu voudras." ?

Lucienne. — Hein ! Mais voulez-vous !…

Rédillon, s’agenouillant devant elle. — Ah ! Lucienne ! Lucienne, je t’aime…

Lucienne. — Voulez-vous bien vous lever !… Mon mari peut entrer ; deux fois déjà il vous a surpris à mes genoux, comme ça !

Rédillon. — Et ça m’est égal ! Qu’il entre ! Qu’il me voie !

Lucienne. — Mais pas du tout ! Mais, moi, je ne veux pas ! En voilà des idées !

Elle le repousse pour se lever, l’impulsion fait tomber Rédillon assis par terre. Lucienne se dégage et va s’asseoir à la table.

Rédillon. — Je vous disais donc, chère madame ?…

Scène VIII[modifier]

Les Mêmes, Vatelin, Pontagnac

Vatelin, entrant et s’arrêtant en voyant Rédillon assis par terre. — Allons bon ! Vous voilà encore par terre, vous !

Rédillon. — Comme vous voyez… Euh ! ça va bien ?

Vatelin. — Merci, pas mal. C’est donc une manie, alors ? (À Pontagnac.) Vous ne le croiriez pas, mon cher, voilà mon ami Rédillon. (Présentant.) M. Rédillon, M. Pontagnac.

Pontagnac. — Inutile, c’est déjà fait.

Vatelin. — Ah ?… Je n’ai jamais vu que lui comme ça ; toutes les fois qu’il m’attend dans ce salon. — ce ne sont pourtant pas les sièges qui manquent — je ne peux pas y entrer sans le trouver assis le derrière par terre.

Pontagnac, sèchement. — Ah !

Rédillon. — Je vais vous dire !… C’est une habitude d’enfance, j’aimais beaucoup me rouler. Alors, chaque fois que je vais dans le monde, plutôt que de rester debout…

Vatelin. — Quelle drôle d’habitude ! C’est pas possible, vous avez dû avoir une grand’mère qui a reçu un regard de cul-de-jatte !

Rédillon, se relevant. — Ah ! Ah ! Ah ! très drôle ! C’est très drôle !

Pontagnac, entre ses dents, en regardant Vatelin. — Ah ! nature de cornard, va !

Lucienne, qui s’est levée. — Eh bien ! vous avez vu les tableaux de mon mari, monsieur Pontagnac ?

Vatelin. — Je crois bien ! Il a été enchanté ! Il m’a dit : "Les musées n’en ont pas de comme ça !" (À Pontagnac.) N’est-ce pas ?

Pontagnac. — Oui, oui, oui. (À part.) Heureusement !

On sonne.

Vatelin, indiquant le pan coupé gauche. — Tenez ! J’en ai encore par là,… si vous voulez ?…

Pontagnac. — Non, non ! pas toutes les joies le même jour ; j’aime mieux en garder pour une autre fois.

Vatelin. — Ah ! c’est dommage que cette pauvre madame Pontagnac soit dans cet état, j’aurais été fier de lui montrer ma galerie.

Pontagnac. — Ah ! qu’est-ce que vous voulez,… ses rhumatismes,… à Pau, dans le Béarn.

Vatelin. — La petite voiture, oui, oui ! Ah ! pauvre nature humaine !

Tous, avec un soupir. — Ah ! oui !

Scène IX[modifier]

Les Mêmes, Jean, Mme Pontagnac

Jean, annonçant au fond. — Madame Pontagnac.

Tous. — Hein !

Pontagnac, bondissant, à part. — Non d’un petit bonhomme ! Ma femme !

Tous. — Votre femme !

Pontagnac. — Hein ! oui,.. non,.. il faut croire !…

Lucienne. — Comment ! je la croyais à Pau !

Vatelin. — C’est vrai, avec ses rhumatismes.

Pontagnac. — Eh bien ! oui, je ne sais pas !… C’est qu’elle aura été guérie !… (Au domestique.) Nous n’y sommes pas !… Dites que nous n’y sommes pas !

Lucienne. — Mais pas du tout ! Au contraire ! Faites entrer.

Pontagnac. — Oui, je dis bien, faites entrer !… (À part.) Ah ! là, là, là, là !

Tous, à part. — Mais qu’est-ce qu’il a ?

Rédillon, à part. — Il n’a pas l’air d’être à la noce, le bonhomme.

Pontagnac, à part. — Ah, bien ! me voilà bien !… (Haut.) Je vous en prie, mon ami, madame, pour des raisons que je vous expliquerai plus tard, si ma femme vous questionne, pas un mot, ou plutôt, dites comme moi, hein ! dites comme moi !

Mme Pontagnac, entrant. — Je vous demande pardon, messieurs, madame…

Pontagnac, courant à elle. — Ah ! chère amie, te voilà ! Quelle charmante surprise !… Justement je m’en allais ! Allons, dis au revoir à madame et à ces messieurs, et allons-nous-en ! Viens, allons-nous-en !

Tous. — Hein !

Mme Pontagnac. — Mais pas du tout ; en voilà une idée !

Pontagnac. — Mais si ! mais si !

Mme Pontagnac. — Mais non ! mais non !

Lucienne. — Mais laissez donc, voyons !

Pontagnac. — Mais voilà ! Je laisse ! (À part.) Oh ! mon Dieu ! mon Dieu !

Mme Pontagnac, s’asseyant sur la chaise que lui avance Vatelin. — Excusez-moi, madame, de venir ainsi chez vous, sans avoir eu l’honneur de vous être présentée.

Lucienne, assise. — Mais, madame, c’est moi, au contraire…

Vatelin, un genou sur le pouf. — Croyez bien que… certainement…

Mme Pontagnac. — Mais vraiment il y a longtemps que j’entends parler de vous par mon mari…

Vatelin. — Vraiment ?…Ah ! c’est gentil, cela, Pontagnac.

Mme Pontagnac. — … Que vraiment je me suis dit : "Cet état de choses ne peut pas continuer, des amis si intimes dont les femmes ne se connaissent pas !"

Lucienne et Vatelin. — Si intimes !

Mme Pontagnac. — Ah ! vous pouvez dire que mon mari vous aime ! C’est-à-dire que j’en étais arrivée à être jalouse ! Tous les jours la même chose : "Où vas-tu ?… Chez les Vatelin." Et le soir : "Où vas-tu ?… Chez les Vatelin !" Toujours chez les Vatelin !

Vatelin. — Comment, chez les Vatelin !

Pontagnac. — Mais oui, naturellement, quoi ! Qu’est-ce que ça veut dire, cet étonnement ? (Vivement à Mme Pontagnac.) Tu n’as pas vu sa galerie, non ? Viens voir sa galerie ! Ca vaut la peine, viens voir sa galerie !

Mme Pontagnac. — Mais non, voyons ! mais non !… Mais qu’est-ce que tu as donc ?

Pontagnac. — Moi ? mais rien ! Qu’est-ce que tu veux que j’aie ?

Vatelin. — Qu’est-ce que tout cela veut dire ?…

Rédillon, assis dans le fauteuil, à part. — Non, ce que je m’amuse, moi ! ce que je m’amuse…

Mme Pontagnac. — Ah ça ! tu as l’air bien agité !… Est-ce que, par hasard ?…

Pontagnac. — Moi ? Où ça, agité ! où ça, agité ! je ne bouge pas… Seulement, tu vas raconter à M. et Mme Vatelin que je vais tous les jours chez eux ! Ils le savent bien que je vais tous les jours chez eux.

Lucienne, à part. — Aha !

Vatelin, à part. — Ah ! je comprends !

Pontagnac, à Vatelin, tout en lui faisant des signes. — Enfin, Vatelin, n’est-ce pas que vous le savez que je viens tous les jours chez vous !

Vatelin. — Oui ! oui ! oui ! oui ! oui !

Pontagnac. — Là, tu vois !

Rédillon, se levant et intervenant, l’air narquois. — Je l’y ai même rencontré.

Pontagnac, le regard étonné, à part. — Hein !… (Puis, bas.) Merci, monsieur !

Rédillon, bas. — Il n’y a pas de quoi.

Il se rassied.

Pontagnac. — Eh bien ! tu es convaincue ?

Mme Pontagnac, l’air de douter, se levant. — Oui, oui, oui.

Elle gagne un peu la gauche.

Pontagnac. — Mais, dame !

Vatelin, à part. — Pauvre Pontagnac, il me fait de la peine ! (Bas, à Pontagnac.) Attendez, je vais vous tirer de là !

Pontagnac. — Ah ! oui !

Vatelin. — Croyez même, madame, que mon ami Pontagnac, dans ses fréquentes visites, me parlait souvent de vous.

Mme Pontagnac. — Ah ! vraiment !

Pontagnac, bas. — C’est ça ! Très bien !

Vatelin. — Et qu’il y a longtemps que je lui aurais demandé de me présenter à vous si je n’avais pas su que vous étiez à Pau !

Mme Pontagnac. — À Pau ?

Pontagnac, à part. — Allons, bon ! (Haut, faisant pirouetter Vatelin pour se mettre entre lui et sa femme.) Mais non ! Mais non ! Quoi, Pau ? Où ça, Pau ? Où allez-vous prendre Pau ?

Vatelin. — Comment, où je vais prendre ?…

Pontagnac. — Mais oui, quoi ! Qui est-ce qui vous a parlé de Pau ?

Vatelin, qui veut se rattraper. — Non, Pau !… Je dis "Pau"… Je veux dire : si j’avais su que vous étiez… que vous étiez…

Pontagnac. — Mais nulle part !

Vatelin, ne sachant à quel saint se vouer. — C’est ça, que vous n’étiez nulle part !

Pontagnac. — Allons, bien ! (Bas.) Mais taisez-vous donc !

Vatelin. — Je veux bien ! Je ne sais plus ce que je dis !

Ils remontent.

Rédillon, à part. — Le monde où l’on patauge !

Mme Pontagnac, à part. — Décidément, je commence à croire que mes soupçons ne me trompaient pas. (Haut.) Oh ! mais, monsieur Vatelin, ne vous excusez pas ! Je savais que je n’aurais pas à compter sur votre visite, mon mari m’avait mise au courant de votre état.

Pontagnac, à part. — Bien, voilà autre chose !

Vatelin. — De mon état ?…

Mme Pontagnac. — Mais oui, étant perclus de rhumatismes.

Vatelin. — Ah ! vous !

Mme Pontagnac. — Moi ? non, vous ! puisqu’on est obligé de vous traîner dans une petite voiture.

Vatelin. — Permettez, c’est vous !…

Mme Pontagnac. — Non, c’est vous !

Pontagnac, allant à Vatelin. — Mais oui, c’est vous ! quoi ! vous n’avez pas besoin de faire des coquetteries pour ma femme.

Vatelin. — Ah ! c’est moi !… Bon ! bon !… Alors, moi aussi.

Pontagnac. — Mais non, pas vous aussi ! (Entraînant Vatelin à gauche.) Tenez, venez donc me faire voir votre galerie !… Je n’ai pas tout vu !… Je n’ai pas tout vu !

Vatelin. — Ah ! je veux bien ! Allons voir la galerie !

Mme Pontagnac. — Edmond, veux-tu rester là !

Lucienne se lève.

Pontagnac. — Voilà ! Je reviens ! Je reviens !

Vatelin. — Nous revenons ! Nous revenons !

Ils sortent à gauche.

Scène X[modifier]

Les Mêmes, moins Vatelin et Pontagnac

Mme Pontagnac. — Oh ! c’est trop fort ! Voyons, madame, soyez franche. On se moque de moi ici ?

Lucienne. — Eh bien ! oui, madame ! (Mme Pontagnac va tomber sur la chaise près du pouf.) Aussi bien messieurs les hommes se soutiennent assez entre eux pour qu’entre femmes nous nous devions un peu de solidarité ! Oui, on se moque de vous !

Elle s’assied.

Mme Pontagnac. — Oh ! je m’en doutais !

Lucienne. — Votre mari n’est pas l’intime du mien, collègue d’un même cercle et voilà tout ! Jamais, avant ce jour, il n’a mis les pieds dans cette maison, et si vous l’y avez trouvé aujourd’hui, croyez bien que ce n’est pas un ami qu’il y était venu voir, mais une femme qu’il a poursuivie jusque dans son salon.

Mme Pontagnac. — Une femme !

Lucienne. — Oui, moi !

Mme Pontagnac. — Non !

Lucienne. — Après m’avoir suivie dans la rue avec une insistance que je qualifierais…

Rédillon, dans son fauteuil. — D’un mufle !

Mme Pontagnac. — Oh ! Oui !

Lucienne. — Il s’est retrouvé, pour son plus grand désappointement que cette femme était celle d’un de ses amis. Ce n’était pas de chance !… N’importe, votre mari vous a menti, et quant à ses prétendues visites ici, elles n’étaient qu’un alibi dont il couvrait ses fredaines !

Mme Pontagnac. — Oh ! le misérable !

Rédillon. — Voilà le mot !

Lucienne, se levant. — Excusez-moi, madame, de vous parler ainsi brutalement. Mais vous en avez appelé à ma franchise, je vous ai éclairée franchement !

Mme Pontagnac, se levant. — Vous avez bien fait, madame, et je vous en remercie.

Lucienne. — Aussi bien ai-je agi envers vous, comme je voudrais qu’on agisse avec moi si jamais mon mari…

Rédillon, avec découragement. — Oh ! oui !… mais lui, bernique !

Lucienne. — Mais heureusement, dites donc !

Mme Pontagnac. — Ah ! je vois clair à présent, et mes soupçons ne me trompaient pas ! Oh ! mais maintenant, je sais ce que je voulais savoir ! À nous deux, M. Pontagnac ! Je fais la morte, je vous épie, je vous fais filer, je vous surprends en flagrant délit, et alors !…

Elle descend.

Lucienne. — Et alors ?

Mme Pontagnac, prenant la chaise et la remontant auprès du canapé. — Ah ! ah ! ah ! Je ne vous dis que ça !

Lucienne. — La peine du talion ?

Mme Pontagnac. — En plein !

Rédillon, se levant. — Bravo !

Lucienne, s’échauffant à l’exemple de Mme Pontagnac. — Ah ! c’est comme moi ! si jamais mon mari !…

Rédillon. — Oui, oui !

Mme Pontagnac. — Après tout, quoi ? Je suis jeune, je suis jolie.

Lucienne. — Moi aussi !

Mme Pontagnac. — Ce n’est peut-être pas modeste, ce que je dis là…

Rédillon. — Ca ne fait rien, quand on est en colère, on n’a pas besoin d’être modeste !

Mme Pontagnac. — En tout cas, j’en trouverai plus d’un qui sera enchanté…

Rédillon. — Tiens, parbleu !

Lucienne. — Et moi donc ! N’est-ce pas, Rédillon ?

Rédillon. — Oh ! là, là, là, vous !

Mme Pontagnac. — Et ne croyez pas que je le choisirai ! Non, même pas ! Il me semble que ça m’empêcherait de savourer ma vengeance ! Non, n’importe qui, le premier imbécile venu !

Rédillon. — C’est ça !

Mme Pontagnac, à Rédillon. — Vous ! si ça vous fait plaisir.

Elle remonte.

Rédillon. — Moi ? Ah ! madame…

Lucienne. — Parfaitement ! Et moi aussi !

Rédillon. — Ah ! Lucienne !

Mme Pontagnac, redescendant. — Tenez ! donnez-moi donc votre nom, votre adresse ?

Rédillon. — Rédillon, 17, rue Caumartin.

Mme Pontagnac. — Rédillon, 17, rue Caumartin. Bon ! Eh ! bien, monsieur Rédillon, que je surprenne mon mari, j’accours et je vous dis : "Monsieur Rédillon, prenez-moi, je suis à vous !"

Elle se laisse tomber dans ses bras.

Lucienne, même jeu. — Et moi, aussi, Rédillon ! À vous ! À vous !

Rédillon, les deux femmes dans ses bras. — Ah Mesdames !… (À part.) C’est étonnant comme j’ai de la chance au conditionnel !

Bruit de voix.

Mme Pontagnac. — Nos maris ! pas un mot !

Scène XI[modifier]

Les Mêmes, Vatelin, Pontagnac

Mme Pontagnac, à Vatelin et Pontagnac qui, peu rassurés, l’air piteux, restent dans l’embrasure de la porte. — Mais entrez, messieurs ! Qu’est-ce que vous avez à rester dans la porte ?

Vatelin. — Mais rien ! mais pas du tout !

Mme Pontagnac. — Eh ! bien, vous avez contemplé la galerie ? Vous êtes satisfait ?

Pontagnac. — Enchanté ! Enchanté ! (À part, rassuré.) Madame Vatelin n’a pas parlé ! (Haut.) Il y a là surtout quelques toiles… Ah !… des toiles ! de parents de grands maîtres…

Vatelin. — N’est-ce pas ?

Pontagnac. — Entre autres un Corot fils et un Rousseau cousin, vraiment, ce n’est pas la peine d’avoir des maîtres eux-mêmes.

Vatelin. — C’est ce que je dis. C’est aussi bien fait ; c’est, la plupart du temps, beaucoup plus soigné.

Rédillon. — Et ça coûte beaucoup moins cher.

Mme Pontagnac. — Eh ! bien, nous, pendant ce temps-là, nous avons fait plus ample connaissance avec madame Vatelin. Nous avons beaucoup parlé de toi.

Pontagnac, inquiet. — Ah !

Mme Pontagnac. — Et monsieur lui-même m’a dit qu’il t’avait souvent rencontré et qu’il t’appréciait beaucoup.

Pontagnac — Non, il a dit ça ? (À Rédillon.) Ah ! Monsieur ! (À part.) Oh ! et moi qui… (Haut.) Ma chère amie… Monsieur Durillon.

Rédillon. — Red !… Red !…

Pontagnac. — Oh ! pardon !… Rédillon !… Oh ! Red, Dur… c’est la même chose, M. Rédillon, Mme Pontagnac.

Mme Pontagnac. — Nous avons eu le temps de faire connaissance !

Elle remonte avec Lucienne au-dessus de la table.

Pontagnac. — Oui ? Parfait, alors !… (À Rédillon.) Cher monsieur, ma femme reçoit tous les vendredis, si vous voulez nous faire l’honneur…

Rédillon. — Mais comment donc ! (À part.) C’est bien ça, tout à l’heure, c’était l’amoureux, il me battait froid. Sa femme arrive, le mari reparaît et il m’invite ! Ils sont tous les mêmes !

Scène XII[modifier]

Les Mêmes, Jean

Jean. — Il y a là une dame qui demande Monsieur.

Vatelin, remontant et rangeant la chaise. — Moi ! Qui ça ?

Jean. — Je ne sais pas. C’est la première fois que je vois cette dame.

Lucienne. — Une dame, qu’est-ce qu’elle veut ?

Vatelin, du geste d’un homme qui n’en sait pas plus long. — Ah ! ma chère amie, ça !… (À Jean.) Vous auriez dû demander le nom !

Lucienne, à Jean. — Elle est jolie ?

Jean, avec une moue. — Pflutt !

Vatelin. — Eh ! bien, Jean, qu’est-ce que c’est ! Je t’en prie, ma chère amie, ce n’est pas à mon domestique à donner son avis sur les personnes qui viennent me voir. (À Jean.) Vous avez dit que j’y étais ?

Jean. — Oui, cette dame attend dans le petit salon.

Vatelin. — C’est bien, qu’elle attende ! Je la recevrai.

Jean sort au fond.

Mme Pontagnac. — Allons, monsieur Vatelin, je vois que vous avez affaire, je ne veux pas abuser de vos moments… surtout quand vous avez une dame à recevoir.

Vatelin. — Oh ! quelque cliente !… Ca ne presse pas ! Ce n’est évidemment pas l’homme qu’elle vient voir, c’est l’avoué.

Lucienne. — Mais je l’espère bien !

Mme Pontagnac. — Au revoir, chère madame !… et bien heureuse. Monsieur… euh…

Pontagnac. — Rédillon !

Rédillon. — 17, rue Caumartin, parfaitement.

Mme Pontagnac. — C’est ça. (À Pontagnac.) Prends note, mon ami !

Rédillon. — Oh ! dans le Tout-Paris !…

Pontagnac. — Ca ne fait rien, j’inscris toujours.

Rédillon. — D’ailleurs, je descends avec vous. J’ai quelques courses à faire. (À Lucienne.) Au revoir, madame. (Bas.) Au revoir, ma Lucienne !… (À Vatelin.) Au revoir, vous !

Pontagnac. — Allons, partons… (Il serre la main de Vatelin, puis à Mme Vatelin.) Madame ! (bas et vivement.) Je mets ma femme chez elle et je reviens vous donner l’explication de ma conduite.

Mme Pontagnac. — Tu viens !

Pontagnac. — Voilà ! Voilà !

Mme Pontagnac, à part. — Et maintenant, marche droit, mon bonhomme !

Ils sortent.

Scène XIII[modifier]

Lucienne, Vatelin, puis Jean, puis Maggy

Vatelin. — Veux-tu me laisser, ma chère amie, que j’expédie cette personne…

En ce disant, il sonne.

Lucienne. — Voilà !… À tout à l’heure, mon Crépin.

Elle sort par la gauche en emportant son chapeau posé sur le canapé.

Jean. — Monsieur a sonné ?

Vatelin. — Oui, introduisez cette dame.

Jean introduit Maggy par la droite, 2e plan, puis se retire.

Vatelin, qui s’est assis à sa table, tout en rangeant des papiers pour se donner un air occupé et sans regarder la personne qui entre. — Si vous voulez prendre une chaise, madame…

Maggy, arrivant derrière lui et lui donnant deux gros baisers sur les yeux. Accent anglais très prononcé. — Oh ! my love !

Vatelin, ahuri, se levant. — Hein ! Qu’est-ce que c’est ? (Reconnaissant Maggy.) Madame Soldignac ! Maggy ! Vous !

Maggy. — Moi-même.

Vatelin. — Vous ! vous ici ! mais c’est de la folie !

Maggy. — Pourquoi ?

Vatelin. — Eh ! bien, et Londres ?

Maggy. — Je l’ai quitté.

Vatelin. — Et votre mari ?

Maggy. — Je amené loui ! Il vené pour affaires à Paris !

Vatelin, retombant sur la chaise. — Allons bon !… Mais qu’est-ce que vous venez faire ?

Maggy. — Comment ! ce que je vienne faire ! Oh ! ingrate ! oh ! you naughty thing, how can you ask me what I have come to do here. Here is a man for whom I have sacrified everything, my duties as a wife, my conjugal faithfulness…

Vatelin, se levant et voulant l’interrompre. — Oui… oui… (Il va écouter à la porte de sa femme.)

Maggy, gagnant la droite. — I leave London ! I cross the sea ! All this to reach him and when at last I find him, he asks me what have you came here for !

Vatelin, redescendant. — Oui !… Mais ce n’est pas ça que je vous demande ! Vous me parlez anglais, je ne comprends pas un mot ! Comment êtes-vous ici ? Pourquoi ? Qu’est-ce que vous voulez ?

Maggy, derrière la table. — Qué je veux ? Il demandé qué je veux ! Mais je veux… vous !

Vatelin. — Moi !

Maggy. — Oh ! yes ! parce que je vous haime toujours, moâ ! Ah ! dear me ! pour trouver vous, j’ai quitté London, j’ai traversé le Manche qui me rend bien malade… j’ai eu le mal de mer, j’ai rendu… j’ai rendu… comment disé ?

Vatelin. — Oui ! oui. Ca suffit ! Après ?…

Maggy. — No, j’ai rendu l’âme, mais ce m’est égal !… Je disei ! Je vais la voir, loui… et je souis là, pour houitt jours.

Elle s’assied.

Vatelin, tombant sur un siège. — Huit jours ! Une semaine !… Vous êtes-là pour une semaine ?

Maggy. — Oh ! oui, un semaine tout pour vous… Ah ! disez moâ vous me haimez encore !… Pourquoi vous avez pas répondu mes lettres ?… Je disais déjà : "Oh ! mon Crépine il me haime plus !…" Oh ! si, vous haimez moâ !… ô Crépine ! tell me you love me !

Vatelin, se levant. — Mais oui ! mais oui !

Maggy, se levant et descendant. — Quand je souis arrivée cet matin, j’ai tout de suite écrivé à vous… et pouis et pouis… j’ai pas envoyé la lettre… je mé souis disé il répondra peut-être pas à moâ… j’ai jeté mon lettre à la panier… et j’ai pris un hansom,… comment vous dis,… un sapin pour venir… Aoh ! comme est difficult… la rue de vous pour trouvéi… Je sais pas, le cocher comprenait pas le francéi, … il voulait pas mé conduire.

Vatelin, à part. — Ah ! brave cocher !

Maggy. — Je loui diséi, "Cocher, allez roue Thremol". Il répondéi : connais pas…

Vatelin. — Rue Thremol ! oui oui… Maintenant, croyez-vous que si vous lui aviez dit tout simplement, rue la Trémoille…

Maggy. — Eh ! bien, je dis : "rue Thremol".

Vatelin. — Parfaitement.

Maggy. — Ah ! Crépine, Crépine, que je souis heureuse !… Vous venez mé voir cet soir, hé ?

Vatelin. — Hein ! Permettez ! permettez !…

Maggy. — Aoh ! ne dis pas no ! j’ai trouvé cet matin un petite rez-de-chaussée toute meublée comme je diséi à vos dans le lettre que jé l’ai mise à la panier… quarante houit rue Roquépaïne.

Vatelin. — Vous êtes descendue rue Roquépine ?

Maggy. — Oh ! no ! avec ma mari à l’hôtel Chatham, mais la rez-de-chaussée, c’est pour nous deux. Je l’ai louée et vous viendrez cet soir, hé !

Vatelin, se dégageant et passant n° 2. — Moi ! Ah ! non ! par exemple !

Maggy. — No ! pourquoi no ?

Vatelin. — Parce que !… parce que c’est impossible… Est-ce que je suis libre ! j’ai une femme, moi ! je suis marié, moi !

Maggy. — Vous, vous êtes marié !

Vatelin. — Mais dame !

Maggy. — Aoh ! à London, vous diséi vous étiez bœuf.

Vatelin. — Comment bœuf ? veuf !

Maggy. — Aoh ! bœuf, veuf, c’est la même chose !

Vatelin. — Mais non, ce n’est pas la même chose ! Merci ! le veuf, il peut recommencer, tandis que le bœuf…

Maggy. — Well, pourquoi vous m’avez dit ?…

Vatelin. — Eh ! bien, oui, j’étais veuf, puisque j’avais laissé ma femme à Paris,… c’est une façon de dire.

Maggy. — Alors… alors… what ? C’est fini ensemble ?

Vatelin. — Voyons, Maggy, soyez raisonnable.

Maggy. — Et vous rehaimerez moâ plus… plus jamais ?

Vatelin. — Si, quand j’irai à Londres ! là !

Maggy, éclatant en sanglots et passant n° 2. — Aoh ! Crépine ne me haime plus ! Crépine ne me haime plus.

Vatelin, courant à la porte de Lucienne. — Mais taisez-vous donc, ma femme peut vous entendre !

Maggy. — Ce m’est égal !

Vatelin, descendant. — Oui ! mais pas à moi ! Voyons ! je vous en supplie, un peu de raison ! Certainement, je suis très touché, mais, enfin, ce roman ébauché à Londres n’avait jamais dû être éternel. Quoi ! j’avais fait votre connaissance pendant la traversée, vous aviez le mal de mer, j’avais le mal de mer, nos deux cœurs étaient si troublés qu’ils étaient faits pour se comprendre, ils se comprirent. À Londres, vous vîntes me voir tous les jours à mon hôtel, je fis la connaissance de votre mari avec qui je me liai et ce qui devait arriver arriva. Eh ! bien, contentons-nous de nous rappeler ce beau temps-là, sans essayer de le recommencer. Aussi bien, ici, je n’en ai pas le droit,… là-bas, j’avais une excuse ! Il y a des choses qu’on peut faire d’un côté du détroit et qu’on ne peut pas faire de l’autre !… J’avais un bras de mer entre ma femme et moi, ici je ne l’ai plus… Eh ! bien, faites comme moi… ayez l’abnégation que j’ai !… oubliez-moi ! Il y a d’autres beaux hommes que moi à Londres.

Maggy. — Oh ! non, no ! je pouvais pas !… Je souis une femme fidèle… j’ai eu un amant, je n’en aurai pas d’autres !

Vatelin. — Allons ! voyons, fidèle… oui, jusqu’à un certain point, car enfin… votre mari…

Maggy. — Bien quoi ! j’ai toujours la même !

Vatelin. — Ah ! bon, comme ça !

Maggy. — No, no ! une seule mari, un amant seul !…

Vatelin. — Bien ! bien ! si c’est un principe !…

Maggy, brusquement. — Alors, Crépine… Crépine !… vous voulez plus moâ ?

Vatelin. — Mais voyons ! rendez-vous compte !…

Maggy. — Well ! well !… Adieu, Crépine !

Vatelin, allant ouvrir la porte du fond. — Adieu, chère madame, adieu ! Par ici !

Maggy, tombant sur un siège. — Ah ! je me doutéi de cette chose ! Quand je recevai pas de réponses à mes lettres,… aussi je avais déjà préparé un écrit pour mon mari. Je vais lé envoyer à loui.

Vatelin. — Aha !

Maggy, tirant une lettre et lisant. — "Good bye dear, forget me. I am only a guilty wife, who has now nothing left but death. I have been Mr. Vatelin’s mistress, twenty-eight Thremol Street, who has forsaken me, and now I will kill myself !

Vatelin. — Eh ! bien, ça me paraît très bien ! Envoyez-lui ça !… Qu’est-ce que ça veut dire ?

Maggy. — Vous comprend pas ? Aoh !… (traduisant.) Adieu, cher, oublié moâ ! Je suis qu’une femme coupable qui a plous qu’à mourir !…

Vatelin. — Hein !

Maggy. — J’ai étéi la maîtresse de Mr. Vatelin, 28, rue Thrémol…

Vatelin. — Hein ? quoi ? de M. Vatelin ? Eh bien ! en voilà une idée !… et avec mon adresse !…

Maggy. — Il m’a… il m’a… "comment dit-on en français ?…" Il a plaqué moâ, yes ? et je me souicide.

Vatelin, descendant à elle. — Mais c’est fou ! Vous n’allez pas lui envoyer…

Maggy. — Oh ! yes !

Vatelin. — Mais jamais de la vie !… Vous tuer, vous ! et mon nom, mon adresse… 28, rue…

Maggy. — Thrémol…

Vatelin. — Thrémol, oui… Eh bien ! en voilà une affaire !… Maggy ! ma petite Maggy !…

Maggy, se levant et passant à gauche. — Il n’y a plus de petit Maggy.

Vatelin. — Mais c’est insensé, voyons ! Maggy, vous ne ferez pas cela !

Maggy. — Alors venez cette soar, quarante-houit, roue Roquepaine.

Vatelin. — Mais puisque je vous dis que je ne peux pas ! Quel prétexte donner à ma femme ?

Maggy. — No ? Eh bien, jé mé souicide !

Vatelin. — Oh ! mon Dieu ! eh bien, oui, là, j’irai !

Maggy. — Yes ? Aoh ! dear me, et vous rehemerez moâ ?

Vatelin. — Et je rehaimerai vous, là ! (À part, avec rage.) Ouh !

Maggy. — Oh ! je souis tout content ! Crépine, je te aime !

On sonne.

Vatelin, à part. — Ouh ! crampon ! Tu pouvais pas rester à Londres !

Scène XIV[modifier]

Les Mêmes, Jean, puis Lucienne, Soldignac, puis, Pontagnac

Jean, paraissant au fond. — C’est un monsieur qui demande si Monsieur est visible ?

Vatelin. — Qui ça ?

Jean. — Mr. Soldignac.

Maggy. — Ma mari !

Vatelin. — Lui ! (À Jean.) Oui, tout de suite, je suis à lui (Jean sort.) Qu’est-ce qu’il vient faire ?

Maggy. — Je sais pas ! vous presser la main, pouisqu’il est à Paris.

Vatelin. — En tous cas, il ne faut pas qu’il vous voie ! Tenez, filez par là !

Il lui indique la porte à droite, 1er plan, et la fait passer.

Maggy. — All right ! à ce soir !…

Vatelin. — Oui, oui, c’est entendu.

Maggy. — Quarante-houit roue Roquepaïne !…

Vatelin. — Roue Roquepaïne ! allez ! allez !

Maggy. — J’allai ! j’allai !… O you wicked thing… I love you !

Elle sort de droite.

Vatelin. — Oh ! les conséquences d’une faute !… Dire que je n’ai trompé qu’une fois ma femme depuis que je suis marié… et j’étais excusable, puisque j’avais le bras de mer… Eh ! bien, voilà !…

Lucienne, paraissant à gauche. — Cette dame est partie ?…

Vatelin. — Oui, oui !

Lucienne. — Qui a sonné ?

Vatelin. — Un ami que j’ai connu à Londres.

Jean, introduisant Soldignac. — M. Soldignac !

Soldignac, accent anglais. — Eh ! bonjour, cher ami, comment vous va ?

Vatelin, poignée de main. — Très bien, quelle bonne surprise !

Soldignac salue Lucienne.

Vatelin. — Chère amie, M. Soldignac !

Lucienne. — Monsieur !

Soldignac. — Madame, sans doute ! Oh ! très bien ! très bien (S’asseyant.) Mon cher ami, je viens qu’un instant ! je suis très pressé, vous savez, un soir si vous voulez, j’ai le temps, mais le jour… les affaires… business is business, comme nous disons en Angleterre. (Se levant.) Alors, voilà, je suis venu pour vous serrer la main d’abord, et puis à cause de ma femme.

Vatelin, assis à son bureau. — Elle va bien, madame Soldignac ?

Soldignac. — Très bien, merci. Elle m’a chargé beaucoup de choses… Justement c’est pour elle que je viens. Mon cher ami, j’ai appris une chose, vous allez être bien étonné, je suis coquiou.

Vatelin. — Co… quoi ?

Soldignac. — Pas coquoi, coquiou… madame Soldignac me trompe si vous préférez.

Vatelin. — Hein ?

Lucienne, se levant. — Je vous demande pardon, je crains d’être indiscrète, je me retire.

Soldignac. — Oh ! non, ça m’est égal, je suis très philosophe. Seulement je suis pressé, j’ai les affaires. (S’asseyant.) Voilà, cet matin, j’ai mis la main sur la pot aux roses,… j’ai trouvé cette lettre dans le panier de ma femme.

Vatelin, à part. — Nom d’un petit bonhomme ! la lettre qu’elle m’écrivait ; pourvu qu’elle ne m’ait pas nommé.

Soldignac. — My love…

Vatelin, à part, rassuré. — Love !… Non, ce n’est pas moi !

Soldignac. — "Je souis à Paris… nous allons donc pouvoir nous rehaimer". Vous comprenez ?

Vatelin. — Oui, oui.

Soldignac. — "Cet soir ma mari" — c’est moi — passe son soirée tard à les affaires, je souis seule, vienne me trouver, 48, rue Roquepaïne, à la rez-de-chaussée,… je vous attend ! Maggy" Qu’est-ce que vous en dites ?…

Vatelin. — Mon Dieu, vous savez, il ne faut pas trop… comme ça, à première vue ; peut-être qu’au fond il n’y a rien.

Soldignac, se levant. — Allons donc ! Eh ! bien, nous verrons bien !… Entre deux affaires j’ai couru chez le commissaire de police… et ce soir, je ne sais pas quel il est, loui, le "my love", mais je les fais pincer tous les deux, elle et son love, quarante houit, rue Roquepaïne.

Vatelin, à part. — Saperlipopette ! Eh ! bien, il fait bien de venir me prévenir.

Soldignac. — N’est-ce pas, madame ?…

Lucienne, se levant — Mon Dieu, monsieur, vous savez, moi…

Soldignac. — Oui, et alors je divorce.

Vatelin, se levant. — Comment, vous voulez divorcer ?

Soldignac. — Oh ! oui… je serai très content. Elle m’embête, ma femme… Elle a toujours un tempérament ; ça me dérange pour mes affaires. Alors je viens vous voir comme avoué pour vous prépariez tout de suite toutes les pièces pour le divorce.

Vatelin. — Moi !

Soldignac, allant prendre son chapeau au fond. — Oui parce que souis très pressé.

Vatelin. — Mais ça n’est pas mon affaire,… comment voulez-vous,… c’est à Londres que vous devez…

Soldignac. — Pourquoi à Londres ? Je souis pas de Londres !

Vatelin. — Ah !

Soldignac. — No, je souis de Marseille !

Vatelin et Lucienne. — Vous !…

Soldignac. — Oui, Narcisse Soldignac, de Marseille, seulement j’ai été élevé toute petite en Angleterre, où j’ai toujours vécu pour mes affaires, et où je me suis marié, mais devant le Consulat français, par conséquent vous pouvez préparer les pièces.

Vatelin. — Ah ! alors il faut que…

Soldignac. — Evidemment, puisque je souis Français.

Vatelin. — Oui, oui, oui… (À part.) Moi… c’est moi qui… Ah, ça ! c’est le comble !…

Soldignac. — C’est convenu !… je vous demande pardon parce que je souis pressé.

Vatelin, à part. — Ah ! et puis, après tout, qu’est-ce que je risque. (Haut.) Eh ! bien, c’est entendu, seulement tout cela est soumis à une condition essentielle, c’est que vous, surpreniez votre femme et son complice !

Soldignac. — Naturellement ! mais puisque je les pince ce soir, 48, rue Roquepaïne.

Vatelin, à part. — Oui, pas si bête que tu nous y trouves !

Soldignac. — Et quant au monsieur, quand je l’aurai entre les mains je me réserve pour mon plaisir de lui donner une petite leçon de boxe.

Vatelin. — Ah ! vous êtes fort à…

Soldignac. — Moi ? très fort !… Ma femme aussi, c’est moi qui loui ai appris !… Une fois je me souis battu avec le premier champion de Londres, ah ! je loui ai flanqué une de ces tatouilles, comme nous disons en Provence. Il a reçu un tel coup de poing qu’il en a traversé la Manche.

Lucienne. — Oh ! oh ! oh !

Soldignac. — Je vous assure,… le soir même par le premier paquebot.

Vatelin. — Ah ! bon !

Lucienne. — C’est que vous avez une façon d’accommoder vos récit à la Provençale.

Soldignac. — Que voulez-vous, si j’ai pris, le flegme anglais… j’ai tout de même la nature de mon pays… (Avec un peu de lyrisme.) Même à travers mon brouillard de Londres, on retrouve un rayon de soleil du Midi.

Lucienne. — Oh ! mais vous êtes poète.

Soldignac, changeant de ton. — No, j’ai pas le temps, je souis pressé… business is business comme nous disons à Londres. Au revoir… et quant au monsieur cet soir… (faisant un geste de boxe.) Voilà ! Di gou li gue vengue, mon bon ! comme nous disons à Marseille,… Au revoir !

Il remonte et se cogne dans Pontagnac qui entre.

Pontagnac. — Oh ! pardon !

Solignac. — Oui, bonjour monsieur… je souis pressé.

Vatelin. — Pontagnac, il arrive bien… (À Lucienne.) Veux-tu accompagner M. Soldignac, j’ai un mot à dire à Pontagnac.

Lucienne, sortant à la suite de Soldignac. — Parfaitement.

Scène XV[modifier]

Les Mêmes, moins Lucienne et Soldignac

Pontagnac. — Qu’est-ce que c’est que cet énergumène ?

Vatelin. — Rien, un Anglais de Marseille. Vous tombez bien, mon cher Pontagnac, j’ai un service à vous demander.

Pontagnac. — À moi ?…

Vatelin. — Oui, d’homme à homme. J’ai ce soir un rendez-vous avec une dame.

Pontagnac. — Vous ! ah ! je tombe des nues.

Vatelin. — C’est comme ça !

Pontagnac. — Vous trompez donc votre femme ?

Vatelin. — Il y a des circonstances où un mari est quelquefois obligé…

Pontagnac, ravi, à part. — Il trompe sa femme et c’est à moi qu’il vient le dire.

Vatelin. — Alors, voilà !… nous avions rendez-vous dans un endroit où, à l’heure qu’il est, des raisons particulières, mais impérieuses, nous empêchent d’aller. Vous qui êtes dans le mouvement, vous ne pourriez pas m’indiquer un hôtel où je pourrais…

Pontagnac. — Mais si, mais si… Le Continental, le Grand Hôtel. Ah ! l’Ultimus, c’est toujours là ou je vais. Très commode, plusieurs sorties !… Mais envoyez une dépêche pour qu’on vous retienne une chambre pour ce soir.

Vatelin. — Merci, cher ami, merci !… Je vais télégraphier tout de suite… et à la personne également pour l’avertir et lui dire de demander la chambre à mon nom.

Pontagnac. — C’est ça ! c’est ça ! mais votre femme vous donnera donc campo ce soir ?

Vatelin. — Oh ! ça, ce n’est pas difficile ; ma profession m’oblige souvent à m’absenter de Paris. Je dirai que je suis appelé en province pour un testament, une vente après décès, n’importe quoi !

Pontagnac. — Parfait ! parfait !

Vatelin. — Je vous laisse, je vais télégraphier.

Il sort à droite.

Scène XVI[modifier]

Pontagnac, puis Lucienne

Pontagnac. — Il trompe sa femme ! Oh ! bonheur !

Lucienne, revenant du fond. — Drôle de type, cet Anglais.

Pontagnac.- Ah ! Lucienne !… non, pardon… madame ! vite venez !

Lucienne. — Quoi, qu’est-ce qu’il y a !

Pontagnac. — Eh bien je… Oh ! non, non, je ne peux pas !

Lucienne. — Eh bien ! c’est tout ?

Pontagnac, à part. — Ah ! ma foi, tant pis !… Après tout, quoi, je ne dois rien à Vatelin. Ce n’est pas mon ami, et puis l’amour avant tout !…

Lucienne. — Eh bien ?

Pontagnac. — Vous n’avez qu’une parole, n’est-ce pas ? Vous m’avez bien dit : "Je ne tromperai jamais mon mari la première ! mais s’il commence, je lui rendrai la pareille sans hésiter !"

Lucienne. — Oui, évidemment, j’ai dit ça !

Pontagnac. — Vous jurez que vous le ferez comme vous le dites, que vous le tromperez immédiatement si jamais vous avez la preuve !

Lucienne. — Oh, ça ! oui, tout de suite.

Pontagnac. — O joie ! eh bien ! cette preuve, je l’ai !… Ce soir, à l’hôtel Ultimus, votre mari avec une femme…

Lucienne. — Non, non, vous mentez !

Pontagnac. — Je mens ?… tout à l’heure, il va vous dire qu’il a reçu une dépêche l’obligeant à aller en province pour un testament ou une vente après décès.

Lucienne. — Oh ! ce n’est pas possible ! Crépin ! lui !

Pontagnac. — Oui, ce Crépin-là !

Lucienne. — Il serait capable ! Oh ! si vous me montrez ça ! Si vous me montrez ça ! Si vous me montrez ça !

Pontagnac. — Eh bien ! ce soir, je guetterai son départ et aussitôt je passe vous prendre et je vous mène sur le lieu du crime, à l’hôtel Ultimus. Voulez-vous !

Lucienne, passant à gauche. — Ah ! oui, je veux ! Oh ! oui, je veux !

Pontagnac. — Lui ! du calme !

Il gagne la droite.

Scène XVII[modifier]

Les Mêmes, Vatelin

Vatelin, entrant. — Oh ! ma chère amie ! te voilà ! Et bien ! il m’en tombe une tuile !

Lucienne. — Ah ! vraiment ! quoi donc !

Pontagnac, à part. — Vas-y, mon garçon, vas-y !

Vatelin. — Une dépêche, figure-toi, une dépêche qui me force à quitter Paris ce soir même par le train de huit heures.

Lucienne, à part. — C’était vrai !

Vatelin. — Et à aller à Amiens pour l’ouverture d’un testament.

Lucienne. — Oh ! gredin ! (Haut.) Mais ne peux-tu te faire remplacer par un de tes clercs ?

Vatelin. — Oh ! non, impossible !… On désire que j’assiste en personne.

Lucienne. — C’est bien ! va, mon ami, va ! business is business ! comme dit on anglais.

Vatelin. — Evidemment. Ah ! je suis bien contrarié !

Lucienne. — Tartufe, va !

Vatelin. — Je te demande pardon, des dépêches à faire porter !

Il sort par la droite.

Pontagnac. — Eh bien ! êtes-vous édifiée ?

Lucienne. — Oh !… je ne vois que trop clair… Oh ! le misérable !… Lui que je croyais un des rares maris fidèles, le voilà ! comme les autres ! C’est bien, monsieur Pontagnac, je vous attends ce soir, et si j’ai la preuve de ce que vous me dites, ah ! je vous jure bien, je vous jure qu’une heure après… je serai vengée !…

Pontagnac. — Ah ! merci !… (À part.) C’est un peu canaille ce que j’ai fait là,… mais bah ! j’ai une excuse, c’est pour avoir sa femme. (Haut.) À ce soir !

Il sort vivement par le fond.

Lucienne, se dirigeant vers sa chambre. — À ce soir !

RIDEAU

Acte II[modifier]

La chambre 39 à l’hôtel Ultimus. Une grande pièce confortablement meublée. Au fond, un lit dans une alcôve. Une table au milieu de la chambre. Porte d’entrée au fond à gauche donnant sur le couloir. À gauche, premier plan, porte donnant sur la chambre 38. Au deuxième plan, une cheminée. À droite, troisième plan, porte sur un cabinet de toilette. Mobilier de chambre d’hôtel.

Scène première[modifier]

Armandine puis Victor (17 ans, tenue de groom)

Au lever du rideau, Armandine, debout devant la table du milieu, est en train de fermer un sac de voyage. On frappe à la porte du fond.

Armandine. — Entrez ! (Voyant Victor.) Ah ! c’est toi, petit ! Eh bien ! tu as fait ma commission ?

Victor. — Oui, madame ! Le Gérant m’a dit de dire à Madame qu’il allait monter de suite.

Armandine. — Tu lui as parlé pour le changement de chambre ?

Victor. — Oui, oui, madame ! Il savait d’ailleurs, la femme de chambre lui avait dit.

Armandine. — C’est bien, merci chasseur. (À part.) Il est gentil, ce petit. (Haut.) Dis donc, avance un peu.

Victor. — Madame !

Armandine. — Quel âge as-tu ?

Victor. — Dix-sept ans.

Armandine. — Dix-sept ans ! Tu es gentil, tu sais.

Victor, rougissant et baissant la tête. — Oh ! madame !

Armandine. — Ca te fait rougir ? Il paraît même que ça te fait plaisir.

Victor. — Oh !… oui !… venant de madame !

Il ferme les yeux sans oser en dire davantage.

Armandine, lui donnant une caresse sur la figure. — Eh bien ! je ne m’en dédis pas, tu es très gentil !…

Victor, au moment où la main d’Armandine lui passe sur la bouche, dans un moment d’égarement la saisit de ses deux mains et la baise avec frénésie.

Armandine. — Eh bien ! qu’est-ce que c’est !

Victor. — Oh ! pardon, madame !

Armandine. — Tu ne t’embêtes pas, mon petit !

Victor. — Oh ! madame, je n’ai pas su ce que je faisais. Je n’ai pas blessé madame ?

Armandine, gagnant la droite. — Pas trop !… il y a des impertinences qui ne blessent pas les femmes.

Victor. — Madame ne le dira pas au gérant. Ca me ferait flanquer à la porte !

Armandine, riant. — Hein ! si j’étais méchante !

Elle s’assied sur le canapé.

Victor. — Ah ! c’est que quand j’ai senti la main de madame, si chaude, si douce, sur ma joue… ça m’a donné comme un tremblement, tout s’est mis à tourner !… Songez, madame, que j’ai dix-sept ans, et depuis que j’ai dix-sept ans, je ne sais pas… tenez, madame, que j’en ai des clous qui m’en poussent… Oui, madame, là ! en v’là un dans le cou qui commence. J’ai montré ça au médecin qui a quitté l’hôtel ce matin, il m’a dit : "Mon petit, c’est la puberté."

Armandine, assise sur le canapé. — La puberté ! Qu’est-ce que c’est que ça, la puberté ?

Victor. — Je ne sais pas ! Mais il paraît que j’ai l’âge d’aimer… Ah ! je m’en apercevais bien que c’est la sève qui me travaille.

Armandine. — Oui, oui, oui…

Victor. — Alors, quand madame est venue comme ça… Oh ! madame ne m’en veut pas ?…

Armandine, se levant. — Mais non, mais non !… la preuve, tiens, voilà trois francs.

Victor, les trois francs dans la main. — Trois francs !

Armandine. — C’est pour toi.

Victor. — Oh ! non ! non ! non !

Il les pose sur la table.

Armandine. — Comment !

Victor. — Oh ! non ! pas de madame ! pas de madame !

Armandine. — Mais voyons !…

Victor. — Oh ! moi qui en donnerais bien sept avec pour…

Armandine. — Pour ?

Victor, interloqué et retenant des sanglots qui lui montent à la gorge. — Pour rien, madame ! (Changeant de ton.) Voilà le gérant, madame.

Il remonte en courant.

Armandine. — Pauvre gamin !

Elle reprend les trois francs. Victor arrive à la porte, s’efface pour laisser passer le gérant et sort.

Scène II[modifier]

Armandine, Le Gérant

Le Gérant. — Madame m’a fait demander ?

Armandine. — Bien oui ! C’est pour cette chambre… savoir ce qui a été fait.

Elle achève de faire sa malle et son sac.

Le Gérant. — Mais c’est entendu, madame, on vous en donnera une autre sur le devant.

Armandine. — Oh ! oui, parce que c’est navrant ici, (Allant jeter un coup d’œil à sa malle.) et vous comprenez, si je dois rester une dizaine de jours,… le temps qu’on aménage mon nouvel appartement…

Le Gérant. — Mais ça se comprend, madame.

Armandine. — Dame, il me semble ! Alors, n’est-ce pas, si ça ne vous gêne pas…

Le Gérant. — Oh ! pas du tout, madame ; c’est-à-dire que, madame voudrait même conserver sa chambre à l’heure qu’il est que je ne pourrais plus la lui donner, elle a été louée tout de suite !

Armandine. — Oui ! eh bien ! ça se trouve bien. Et quel est l’heureux qui me succède ?

Le Gérant. — Un monsieur Vatelin qui a télégraphié pour retenir une chambre et à qui j’ai réservé celle-ci.

Armandine, fermant son sac. — Vatelin… Tiens ! connais pas ! d’ailleurs, ça m’est égal ! Et alors ?…

Elle s’assied à gauche de la table.

Le Gérant. — Eh bien ! alors je donnerai à madame, si ça lui convient, le 17 ; c’est sur la rue.

Armandine. — Soit ! Si vous me dites qu’elle est bien !… Moi, ce qu’il me faut, n’est-ce pas, c’est une pièce un peu grande, confortable… de façon à ce que si je reçois un ami ou un autre, et que s’il lui arrive de vouloir rester un soir…

Le Gérant. — Ah ! madame n’est pas seule, bon, bon, bon… Oui, oui, oui, je comprends, madame voudrait une chambre où au besoin… Oh ! mais alors je vais donner à madame le 23… il fera bien mieux l’affaire, il est à deux lits.

Armandine. — À deux lits ! Qu’est-ce que vous voulez que je fasse de deux lits ? Vous voulez me couvrir de ridicule ?

Le Gérant. — Comment, madame, mais…

Armandine. — Ah çà ! est-ce que vous vous imaginez que j’invite des spectateurs ?

Le Gérant. — Oh ! madame… non, mais j’avais pensé que pour monsieur l’ami de madame…

Armandine, se levant. — Quoi, le deuxième lit ? Eh bien ! il en ferait une bobine ! Non, non, j’aime mieux le 17.

Elle va fermer sa malle.

Le Gérant. — Bien, madame !

Armandine. — Vous enverrez prendre ma malle pour qu’on la transporte !

Le Gérant. — Oui, madame ! (Il sort mais s’arrête sur le pas extérieur de la porte, parlant à quelqu’un qu’on n’aperçoit pas.) Monsieur ? (Bruit de voix.) Oui, monsieur, c’est ici, je vais voir, monsieur.

Il redescend.

Armandine. — Qu’est-ce que c’est ?

Le Gérant. — Un monsieur pour madame…

Armandine. — Quel monsieur ?

Le Gérant. — Je ne sais pas ! Je vais lui demander…

Armandine. — Oh ! pas la peine, qu’il entre ! Je le verrai bien !

Le Gérant. — Si monsieur veut entrer !

Il s’efface pour laisser passer Rédillon et sort.

Scène III[modifier]

Armandine, Rédillon

Rédillon, de la porte. — Bonjour !

Armandine. — Vous !

Rédillon. — Moi.

Il descend et pose son chapeau sur la cheminée.

Armandine. — Ah ! ben vrai !… Vous savez ! ça ! eh ! bien ! vrai !

Rédillon. — Voilà comme je suis, moi !

Armandine. — Et ça va bien depuis l’autre fois ?

Rédillon. — Très bien ! Vous permettez ?

Armandine. — Quoi ?

Rédillon contracte sa bouche en rond pour lui montrer qu’il veut l’embrasser.

Armandine. — Oui ! oui !

Ils s’embrassent sur les lèvres.

Rédillon. — C’est bon !

Armandine. — Tu m’aimes donc ?

Rédillon. — Je t’adore !

Armandine. — T’es pas long !… Comment que tu t’appelles ?

Rédillon. — Ernest !

Armandine. — Ernest quoi ? T’as bien un autre nom ? Ton père t’a pas reconnu ?

Rédillon. — Si, si, si ! Rédillon !

Armandine. — C’est bête ce nom-là !

Rédillon. — Il y a si longtemps qu’on le porte dans ma famille.

Armandine. — D’ailleurs, ce n’est pas le nom qui fait l’homme, n’est-ce pas ? Regarde-moi. Tu es joli, tu sais ! (Rédillon fait une moue). Tu ne sais pas ce que je trouve ?

Rédillon. — Non !

Armandine. — Tu ressembles à mon amant !

Rédillon. — Ah !

Armandine. — On ne te l’a jamais dit ?

Rédillon. — Non ! Qu’est-ce que c’est que ton amant ?

Armandine, le repoussant. — Comment ce que c’est que mon amant ! mais c’est un type très chic, tu sais !… C’est le baron Schmitz-Mayer.

Elle va s’asseoir sur le canapé.

Rédillon. — C’est un juif ?

Il s’assied.

Armandine. — Oui, mais il n’a pas été baptisé !… C’est le Schmitz-Mayer qui monte en steeple ; oh ! tu ne connais que lui. C’est lui qui a gagné tant d’argent dans cette émission, comment donc… Tu sais bien, les journaux en ont parlé ! Ca ne vaut plus un clou aujourd’hui.

Rédillon. — Il y en a tant.

Armandine. — Oh ! mais si ! Tiens, c’est sa sœur qui a épousé le duc…

Rédillon. — Non, mais dis donc, je ne suis pas venu ici pour entendre la généalogie de ton amant !

Armandine. — Le pauvre garçon !… Il fait ses vingt-huit jours en ce moments, c’est pour cela qu’il n’est pas là.

Rédillon. — Eh ! bien ! tant mieux !… À la caserne ! À la caserne ! (Se levant.) Ma petite Armandine !

Armandine. — Quoi ?

Rédillon tend ses lèvres comme précédemment.

Armandine, se levant. — Ah ! (Elle l’embrasse longuement.) Tu sais, j’ai vu tout de suite que tu me faisait de l’œil, hier, au théâtre !

Rédillon. — Oui-dà !

Armandine. — C’était Pluplu qui était avec toi dans la loge ?

Rédillon. — Oui. Tu la connais ?

Armandine. — Oh ! je la connais ! Comme elle me connaît ! de vue ! C’est une femme chic ! C’est même ça qui m’a donné envie de toi. (Descendant à gauche.) Sans ça, j’aurais pas répondu à tes œillades, parce que tu sais, quand je ne connais pas les gens, moi, d’habitude…

Rédillon. — Aha ?

Armandine. — Mais qu’est-ce que tu veux ! le monsieur d’une femme chic, il n’y a pas… C’est stimulant !… C’est pour ça que je t’ai fait passer ma carte par l’ouvreuse pendant l’entr’acte.

Rédillon. — Oui-dà ! alors, c’est à Pluplu que je dois…

Armandine. — Ne va pas lui dire tout ça au moins ! Si nous devons…

Rédillon. — T’es bête !

Armandine. — Ah ! non, ou alors il n’y a rien de fait… parce que tu sais, je ne voulais pas lui faire une saleté.

Elle remonte à la cheminée.

Rédillon, la suivant. — Mais sois donc tranquille !… T’es rudement bien faite, tu sais… C’est à toi tout ça ?

Armandine. — Mais dame ! à qui veux-tu que ce soit ?

Rédillon, la prenant dans ses bras. — Mais… à moi !…

Il l’embrasse.

Armandine. — Aha ! gourmand !… mais tu me le rendras ?

Rédillon. — Naturellement.

Armandine. — Ah ! oui, parce que… qui qui ne serait pas content ? C’est Schmitz-Mayer !

Rédillon, la quittant et descendant. — Ah ! zut ! alors ! Si tu ne me parlais pas tout le temps de ton Schmitz-Mayer !

Armandine, descendant. — Ah ! ce qu’il m’aime, lui !… Il est drôle ! Tu ne sais pas ce qu’il me dit toujours : "Je t’aime parce que tu es bête !" N’est-ce pas que je ne suis pas bête ?

Rédillon. — Mais non, tu n’es pas bête ! Ouh ! ma petite Armandine…

Ils s’embrassent.

Armandine. — Ouh ! mon petit… Comment donc déjà ?…

Rédillon. — Ernest !

Armandine. — Mon petit Ernest !

Rédillon, s’asseyant à gauche et l’attirant sur ses genoux. — Tiens ! viens sur mes genoux !

Armandine. — Oh ! déjà !

Rédillon. — Oui, déjà !… Oh ! Lucienne ! Ma Lucienne !…

Armandine, sur ses genoux. — Comment Lucienne ! Je ne m’appelle pas Lucienne ! Je m’appelle Armandine !

Rédillon, toujours en extase. — Non, Lucienne ! Laisse-moi t’appeler Lucienne ! Qu’est-ce que ça te fait, j’aime mieux ce nom-là ! Ah ! Lucienne !

Armandine. — Que tu es drôle !… Tiens, ça me rappelle une fois…

Rédillon, même jeu. — Non, ça ne te rappelle rien ! Tais-toi, ne parle pas ! et embrasse-moi ! Lucienne ! ma Lucienne… Est-ce toi ! Est-ce bien toi !…

Armandine. — Mais non !

Rédillon. — Mais tais-toi donc ! Je ne te demande pas de me répondre ! Ah ! dis-moi que c’est toi…

On frappe à la porte.

Armandine. — Qui est là ?

Rédillon, parlant sur la voix qui vient au fond, de façon à empêcher d’entendre. — Oh ! Lucienne ! ma Lucienne !…

Armandine, à Rédillon. — Mais tais-toi donc aussi ! Il n’y a pas moyen d’entendre. (Dans la direction de la porte.) Qui est là ?

Voix de Victor. — Victor, madame, le chasseur.

Armandine. — Ah ! c’est toi ! Entre !

Scène IV[modifier]

Les Mêmes, Victor, puis Clara

Victor, entrant. — Madame, est-ce qu’on peut… (Scandalisé en voyant Armandine sur les genoux de Rédillon.) Oh ! (Avec découragement.) Oh !

Armandine. — Qu’est-ce qu’il y a, petit ?

Victor, d’une voix douce et tendre. — Madame, c’est pour savoir si on peut faire transporter la malle.

Armandine. — Oui, oui !

Rédillon, à Victor. — Quelle malle donc !

Victor, brutalement à Rédillon. — Eh bien ! la malle qui est là ! pas celle du grand Turc !

Rédillon, se levant et allant à Victor. — Dites donc ! en voilà une façon de me répondre ! Je vais vous faire voir, moi, si c’est pas celle du grand Turc ! A-t-on jamais vu !

Armandine. — Oh ! bien, ne le bouscule pas ce petit, il est très gentil !

Rédillon. — Je ne te dis pas ! mais je lui apprendrai à me parler poliment.

Armandine. — Oh ! bien va, ça ne vaut pas la peine ! Tiens, donne-lui cent sous !…

Rédillon. — Hein ! Comment ! Après la façon…

Armandine. — Quoi ! Tu ne vas pas me refuser de lui donner cent sous !

Elle s’asseoit à gauche.

Rédillon. — Evidemment ce n’est pas pour les cent sous… Mais enfin, vraiment !… (Tendant une pièce de cinq franc à Victor.) C’est bien, voilà cent sous pour cette fois, mais que cela ne vous arrive plus.

Il passe à droite.

Victor, sèchement. — Merci. (Empochant et entre ses dents.) Cochon !

Rédillon, qui n’a pas entendu. — Je suis comme ça, moi !

Victor, la voix tendre, à Armandine. — Madame, je vais chercher la femme de chambre pour qu’elle m’aide à porter la malle !

Armandine, assise à gauche. — C’est ça, va, petit !

Victor sort.

Rédillon, grommelant. — Au moins, il saura ce qu’il en coûte de me parler impoliment.

Armandine. — Ah ! bien, ce pauvre petit, il ne faut pas lui en vouloir. Il est énervé en ce moment, il est malade.

Rédillon. — En voilà une raison ! Je m’en fiche, moi, qu’il soit malade !…

Armandine. — Si tu avais ce qu’il a !

Rédillon. — Qu’est-ce qu’il a donc ?

Armandine. — Je ne sais pas bien ce que c’est ! Il paraît qu’il a de la puberté !

Rédillon. — De la puberté ! Comment, de la puberté !

Armandine, appuyée sur le bras du fauteuil. — Parfaitement ! C’est le médecin qui l’a dit !

Rédillon. — C’est ça, sa maladie ?… Ah ! bien vrai, je vais le plaindre !

Armandine. — C’est grave ?…

Rédillon. — La puberté ? Ah ! oui !

Armandine, se levant tout à fait. — Ca ne se gagne pas au moins ?

Rédillon. — Oh ! non, malheureusement ! Sans ça, cristi ! v’là un virus qui vaudrait de l’argent.

Victor, entrant, à Clara qui le suit. — Tenez, aidez-moi !

Clara. — Cette malle-ci ?

Victor. — Oui, à la descendre au 17… (Revenant prendre le sac sur la table.) Ah ! le sac !…

Ils emportent la malle et le sac.

Rédillon, allant à elle. — Ah, çà ! tu déménages donc ?

Armandine. — Oui, cette chambre ne me plaît pas. J’en ai demandé une sur la rue.

Rédillon. — Je ne vois pas ce qu’il y a de plus agréable à être sur la rue. Enfin, va pour la nouvelle chambre. Allons dans la nouvelle chambre.

Il va prendre son chapeau sur la cheminée.

Armandine. — Nous ? pourquoi faire ?

Rédillon, descendant. — Comment, pourquoi faire ? (Malicieusement.) T’es bête.

Armandine. — Oh ! non, non, mon ami, non, pas ce soir !

Rédillon. — Quoi ?

Armandine. — Oh ! il n’y a pas de "quoi" ! (Passant à droite.) Impossible, mille regrets !

Rédillon. — Ah, çà ! c’est sérieux ! Ah ! bien, t’en as une santé ! Alors… non mais… Tu t’imagines que je vais m’en aller comme ça… le bec dans l’eau !

Armandine, adossée à la table. — Puisqu’il n’y a pas moyen ! J’attends un ami à onze heures !

Rédillon, allant s’asseoir sur le lit. — Un ami ! en voilà une raison ! Qu’est-ce que c’est que cet ami-là ?

Armandine. — Un monsieur de Londres ! Tu ne le connais pas. Monsieur Soldignac. Et alors, chaque fois qu’il vient à Paris…

Rédillon. — Mais c’est dégoûtant ce que tu me dis là !

Armandine, passant à gauche. — Enfin, quoi ! puisqu’il va venir !

Rédillon, se levant et descendant. — Eh bien ! n’y sois pas ! Sais-tu, viens chez moi !

Armandine. — Comment, chez toi !

Rédillon, lui prenant le bras. Jeu de scène. — Eh bien ! oui, chez moi ! J’ai un chez moi ; est-ce que tu crois que je loge sous les ponts ?

Armandine. — Mais que lui dire, à lui ?

Rédillon. — Eh bien ! tu lui feras dire que tu as été veiller ta mère qui est très malade ; c’est vieux comme le monde et ça prend toujours.

Armandine. — Oh ! c’est pas chic !

Rédillon. — Mais si, mais si, c’est très chic ! Tiens, mets ton chapeau et je t’emmène.

Armandine, allant à la cheminée. Elle prend son chapeau placé sur la cheminée avant le lever du rideau. — C’est pas chic, mais ça me tente.

On frappe.

Rédillon, Armandine. — Entrez !

Scène V[modifier]

Les Mêmes, Le Gérant, puis Pinchard, Mme Pinchard, puis Victor

Le Gérant, entrant par le fond gauche. — Je demande pardon à monsieur et à madame de les déranger, mais les voyageurs qui ont loué cette chambre sont là,… et alors…

Armandine, mettant son chapeau. — Vous voudriez que nous caltassions.

Le Gérant. — Oh ! je ne me permettrais pas !

Armandine. — Je finis de mettre mon chapeau et je cède la place ! Priez ce monsieur, comment donc déjà…

Le Gérant. — Vatelin !

Rédillon. — Vatelin ?

Armandine. — Oui, de m’accorder une minute.

Rédillon. — Comment, Vatelin, ici ! Ah ! çà ! par quel hasard ! mais faites-le entrer, je serai enchanté de lui serrer la main.

Armandine. — Comment, tu le connais ?

Rédillon. — Mais je ne connais que lui !

Le Gérant, à Pinchard qu’on ne voit pas. — Si monsieur veut entrer.

Rédillon , remontant. — Ah ! ce cher ami ! (Voyant entrer Pinchard, tenue de médecin major, suivi de sa femme.) Oh ! pardon ! (À part.) Tiens, ce n’est pas le même.

Pinchard, pendant que sa femme fait des courbettes à Armandine et à Rédillon. — Désolé, monsieur, madame, de venir ainsi vous déloger… (À part.) Pristi, la belle femme ! (Il donne son sac à sa femme qui va le poser sur la table et revient à son mari. Haut.) Mais j’avais retenu télégraphiquement une chambre pour ce soir à cet hôtel et, comme vous le voyez par cette dépêche : "Retenu pour vous chambre 39." C’est celle-ci qui m’a été désignée.

Armandine, mettant ses gants. — Mais c’est moi, monsieur, qui m’excuse de l’occuper encore. Nous nous préparions justement à la quitter.

Pinchard. — Je vous en prie, madame, prenez votre temps ! Je serais désespéré de déranger le moins du monde. D’autant plus que quand il y en a pour deux, il y en a pour quatre.

Armandine. — Oh ! monsieur, vous êtres trop galant !

Pinchard. — Mais du tout, madame. (À Rédillon.) Je vous fais mes compliments, monsieur, vous avez une bien jolie femme. (Rédillon s’incline, flatté.) Je changerais bien avec la mienne.

Rédillon et Armandine, étonnés, regardent Mme Pinchard qui sourit toujours avec de petites courbettes. — Hein ! Comment !

Pinchard. — Oh ! carrément, et je ne crains pas de le dire devant ma femme.

Rédillon. — Comment, ça lui est égal ?

Pinchard. — C’est pas que ça lui soit égal, mais elle est sourde comme un pot !

Il remonte un peu.

Rédillon et Armandine. — Ah ! ah !

Ils étouffent un rire.

Mme Pinchard. — Je vous en prie, madame, ne vous dérangez pas pour nous !

Armandine, remerciant. — C’est précisément ce que monsieur votre mari a eu l’amabilité de nous dire.

Mme Pinchard, qui n’a pas compris. — Oh ! mais nullement, madame, nullement.

Pinchard. — Vous avez compris ?

Rédillon. — Non !

Pinchard. — Moi non plus ! C’est un peu incohérent ce qu’elle vous répond, mais ça vient de ce qu’elle n’a pas entendu un mot.

Mme Pinchard, très aimable. — Et mon mari aussi.

Pinchard. — Voilà ! il faut s’y faire ! Moi, depuis vingt-cinq ans, vous comprenez ! Car il y a aujourd’hui vingt-cinq ans que nous sommes mariés, c’est même pour fêter cet anniversaire que nous sommes venus à Paris. Je la conduis à l’Opéra.

Rédillon, à Armandine. — Il conduit la sourde à l’Opéra !… Pour lui faire ouïr la "Muette" probablement. (À Pinchard.) À l’Opéra, ce soir ?

Il regarde sa montre.

Pinchard. — Oui, il est un peu tard, mais comme l’on joue la "Favorite" et, "Coppélia", nous ne tenons à arriver que pour le ballet ; parce que, moi, la musique, ça m’embête, et ma femme, elle, ne peut voir que les ballets ! Elle regarde danser, ça l’amuse, elle dit seulement que ça gagnerait à avoir de la musique ! (Lui donnant une tape sur le bras.) N’est-ce pas, Coco !

Mme Pinchard. — Quoi ?

Pinchard, le pouce de chaque main dans les pochettes de son dolman et, tout en parlant, se tapote l’estomac avec les autres doigts libres. — Que tu trouves que ça manque de musique, les ballets ?

Mme Pinchard, qui a suivi le mouvement de ses mains. — Oh ! beaucoup mieux ! C’est calmé à présent ! C’était dans le train que ça n’allait pas !

Rédillon et Armandine se regardent.

Pinchard. — Ah ! oui !… Non, ça, c’est autre chose ! Telle que vous la voyez, elle vous parle de son ventre… Elle est sujette à de petites crises hépatiques, et ça va mieux maintenant. Allons, tant mieux, tant mieux ! C’est un peu décousu !… Faut s’y faire, faut s’y faire !

Armandine. — Allons, monsieur, je ne veux pas vous retarder plus longtemps ! Tu es prêt, Ernest ? (À Pinchard.) Monsieur !

Elle salue et remonte à la cheminée.

Pinchard. — Madame, ravi ! Monsieur, enchanté !

Rédillon. — Ah ! monsieur, pas plus que moi, certes ! Je n’ai même qu’une chose à vous dire…

Pinchard. — Quoi donc, monsieur ?

Rédillon. — Figurez-vous, monsieur, que mon meilleur ami s’appelle Vatelin.

Pinchard, interloqué. — Ah !

Rédillon. — Oui.

Pinchard. — Oui !… Mon Dieu, monsieur, une confidence en vaut une autre, mon meilleur ami, à moi, monsieur, s’appelle Piedlouche.

Rédillon, interloqué à son tour. — Ah !

Pinchard. — Oui.

Rédillon. — Oui ! (À part.) Qu’est-ce qu’il veut que ça me fasse ?

Armandine redescend.

Pinchard. — Enchanté, monsieur ! Je ne vous en remercie pas moins, monsieur.

Rédillon. — Monsieur !

Rédillon et Armandine, à Mme Pinchard. — Madame ! Mme Pinchard ne bouge pas.

Pinchard, donnant une tape sur le bras de sa femme. — Coco ! (Mme Pinchard se retourne vers son mari.) Monsieur et madame te disent au revoir !

Mme Pinchard. — Quoi ?

Pinchard, hurlant. — Monsieur et madame te disent au revoir.

Mme Pinchard. — Je n’entends pas !

Pinchard. — C’est juste ! Attends ! (Articulant simplement par le mécanisme des lèvres sans qu’on entende le son de sa voix.) Monsieur et madame te disent au revoir.

Mme Pinchard. — Oh ! pardon ! Au revoir, madame ; au revoir, monsieur !

Rédillon, à Armandine. — Ah ! ça ! c’est curieux !… Elle n’entend que quand nous n’entendons plus, nous !…

Pinchard. — Voilà !

Armandine. — Tu viens, Ernest !

Rédillon. — Voilà !

Ils remontent un peu.

On frappe à la porte.

Tous, sauf Mme Pinchard. — Entrez !

Victor, à Armandine. — Madame n’a plus rien à faire porter ?

Armandine. — Non merci, mon petit ! Ah ! tu diras en bas que si un monsieur vient me demander on lui réponde que je n’ai pu l’attendre parce que j’ai été appelée auprès de ma mère qui est malade ; tu as compris ?

Victor, avec un soupir. — Oui, madame !

Armandine. — Allons, va, petit ! et guéris-toi !

Victor. — Merci, madame.

Pinchard. — Il est malade ?

Armandine. — Oui, il a des clous ! Soigne-toi bien ! (À Rédillon.) Allons, viens !… (Au moment de sortir, à Rédillon qui la suit.) Ah ! mon sac !

Rédillon. — Oui, oui ! (À Victor.) Le sac, là !

Victor. — Le sac, voilà !

Il prend le sac de Pinchard sur la table et le remet à Rédillon.

Rédillon, emportant le sac, à part. — C’est le sac à la dame, ça ?… Eh bien ! vrai !

Les Pinchard causent à droite et ne voient pas le jeu de scène. Victor la suit du regard en soupirant.

Mme Pinchard. — Je m’apprête, moi, si nous devons aller à l’Opéra !

Elle se dirige vers le cabinet de toilette où elle entre.

Pinchard. — C’est ça. (À Victor.) Eh bien ! qu’est-ce que t’as à rester là planté comme une borne, clampin.

Il va se rajuster devant la glace de la cheminée.

Victor. — Monsieur ?

Pinchard. — Alors, comme ça, t’as des clous, toi !

Victor. — Oui, monsieur le Major, Oh ! c’est pas grand’chose !

Pinchard. — C’est bien, je connais ça ! Médecin major dans la cavalerie, j’en vois plus souvent qu’à mon tour !… Fais voir !

Il regagne la droite.

Victor, descendant. — Oui, monsieur, j’ai attrapé ça !…

Pinchard. — Je ne te demande pas de boniments ! Déculotte-toi.

Mme Pinchard revient du cabinet de toilette.

Victor. — Monsieur le Major ?

Pinchard. — Tu ne comprends pas le français ? Je te dis : déculotte-toi !

Victor, interloqué. — Mais, monsieur le Major…

Pinchard. — Quoi ! C’est ma femme qui te gêne ? Fais pas attention, elle est sourde !

Victor. — Ah ! bon !

Il met la main sur le bouton de ceinture de son pantalon, puis hésite.

Pinchard. — Eh bien ! qu’est-ce que t’attends ?

Victor. — Mon Dieu, monsieur le Major, c’est que je vais vous dire, si c’est par curiosité, ça va bien, mais si c’est pour le clou, je l’ai au cou !

Pinchard. — Hein ! au cou ! Qu’est-ce que tu me chantes ! un clou au cou ! Est-ce que ça compte ça ? Est-ce que ça empêche le service, ça, un clou au cou ? Voudrait être dispensé de cheval pour un clou au cou ! (Marchant sur lui et le faisant remonter.) Mériterais que je t’y fasse descendre, toi, au clou, sacré carottier !

Il pose son képi sur la cheminée.

Victor. — Mais, monsieur le Major…

Pinchard. — Allez, ouste ! rompez et plus vite que ça !

Victor. — Oui, monsieur le Major ! (À part, s’en allant en courant.) En v’là un type !

Pinchard, à sa femme. — A-t-on jamais vu ça ! pour un clou au cou !

Mme Pinchard. — À dix heures et demie, mon ami, ainsi tu n’as que le temps.

Pinchard. — C’est pas de ça dont je te parle ! je te parle de son clou.

Mme Pinchard. — Consulte le programme, tu verras !

Pinchard, la quittant. — Oui, bonsoir ! je vais m’apprêter. Où est le sac ?

Mme Pinchard. — Quoi ?

Pinchard, hurlant. — Où est le sac ? (Articulant sans donner de la voix.) Où est le sac ?

Mme Pinchard. — Comment, où est le sac ! C’est toi qui le portais !

Pinchard, hurlant. — Moi, je le portais ! (Sans voix.) Moi, je le portais ?

Mme Pinchard. — Absolument ! Où l’as-tu mis ?

Pinchard. — Ah ! bien ! elle est forte, celle-là. Où ai-je bien pu le fourrer ? (On frappe ; tout en cherchant :) Entrez !

Pinchard va regarder sous la table. Madame Pinchard, sous le fauteuil.

Scène VI[modifier]

Les Mêmes, Clara

Clara, entrant par le fond. — Je viens pour faire la couverture ! Monsieur et Madame cherchent quelque chose ?

Pinchard, sans regarder Clara. — Oui, un sac de voyage. Du diable ! si je sais où je l’ai mis !

Mme Pinchard, à son mari. — Vois donc si le petit garçon ne l’a pas porté par hasard dans le cabinet à côté.

Pinchard. — Tu crois ? Oh ! je l’aurais vu, enfin ! (Il entre à droite.)

Clara, à Mme Pinchard. — Madame préfère-t-elle des oreillers en plumes ou en crin ? (Silence de Mme Pinchard.) Madame désire-t-elle des oreillers en plumes ou en crin ? (Même jeu.) Ah, çà ! qu’est-ce qu’elle a ? Elle est dans la lune ! (Se mettant devant elle.) Madame désire-t-elle…

Mme Pinchard. — Ah ! bonjour, ma fille ! (Elle gagne la gauche.)

Clara, la suit. — Euh ! bonjour Madame ! Je demandais à Madame…

Pinchard, rentrant tout en cherchant de l’œil son sac. — Oui, eh ! bien ! ne demandez pas, vous perdez votre temps. Je l’aurai, bien sûr, laissé en bas dans le bureau. Qu’est ce que vous lui voulez ?

Clara. — Monsieur, c’était pour savoir…

Pinchard. — Nom d’un chien ! la belle fille !

Clara. — Ce que Monsieur et Madame préfèrent, des oreillers en plumes ou en crin ?

Pinchard. — Cré coquin ! t’es rudement bien !

Clara. — Hein, je demande à Monsieur…

Pinchard. — Ce que tu voudras, en plumes, en crin, la moitié du tien, voilà l’oreiller que je préfère.

Clara, scandalisée. — Mais Monsieur…

Pinchard. — Comment t’appelles-tu ?

Clara. — Eh ! bien, et toi ?

Pinchard, gagnant la droite. — Elle me tutoie. Ah ! ah ! elle me tutoie !

Clara, remontant au lit. — Tiens ! Est-ce que je vous ai permis de me tutoyer ?

Elle commence à faire la couverture.

Pinchard, allant à elle. — Mais ne te gêne donc pas, ma fille. (Lui pinçant la taille.) Ah ! tu me tutoies !

Clara, se dégageant. — Voulez-vous me laisser, Monsieur ! (Appelant.) Madame ! Madame !

Pinchard. — Oui, appelle, va, appelle !

Clara, à Mme Pinchard. — Voulez-vous faire taire Monsieur votre mari !

Mme Pinchard. — À Paris ? Oui, jusqu’à demain !

Clara. — Ah, çà ! mais elle est sourde !

Pinchard. — Comme une pioche, tiens ! tu es adorable !

Il l’embrasse.

Clara, lui envoyant un soufflet retentissant. — Tiens !

Elle remonte à droite.

Pinchard. — Oh !

Mme Pinchard, se retournant. — Ah ! Eh ! bien, tu l’as ?

Pinchard, se tenant la joue. — Nom d’un chien, oui !

Clara. — Monsieur désire-t-il autre chose ?

Pinchard, gagnant la droite. — Non ! Non, non, merci ! (À part.) Cré coquin, quelle poigne !

Mme Pinchard. — Tu as mal aux dents ?

Pinchard. — Non, non, c’est rien ? (Après une nouvelle tentative auprès de Clara. À Clara.) Vous direz en bas que l’on monte mon sac que j’ai dû laisser dans le bureau. Que je le trouve en rentrant !

Il prend son képi sur la cheminée.

Clara. — Bien, monsieur.

Elle va au lit.

Pinchard, à Mme Pinchard. — Allons, viens, coco ! (Sans voix.) Allons, viens !

Mme Pinchard, se levant. — Nous partons, je suis prête !

Pinchard. — Allons ! (En remontant.) La "Favorite" doit être terminée.

Il le lui dit sans voix.

Mme Pinchard. — Qu’est-ce que c’est que la "Favorite" ? (Il lui parle sans voix.) Oh ! je n’aime pas ces femmes-là !…

Pinchard. — Il en faut, Coco, il en faut.

Ils sortent.

Scène VII[modifier]

Clara, puis Pontagnac

Clara, seule. — Je crois que je lui ai refroidi ses élans, au médecin militaire ! Il est bon, lui, avec la moitié de mon oreiller ! Ah, çà ! est-ce qu’il croit que si j’avais voulu mal tourner je l’aurais attendu ? Non, mais tout de même !…

Pontagnac, entr’ouvrant la porte du fond et passant la tête. Il porte un petit paquet. — Je ne m’étais pas trompé, j’avais bien entendu qu’on quittait la chambre. Vatelin, qui l’a louée pour ce soir, ne peut tarder à arriver, ménageons-nous les communications.

Il se dirige à pas de loup vers la porte de gauche.

Clara. — Vous demandez, Monsieur ?

Pontagnac, à part. — Sapristi, la bonne !

Clara, répétant. — Vous demandez, Monsieur ?

Pontagnac, haut. — Je… hein ?… ce… ce que je demande ?

Clara. — Oui !

Pontagnac. — Le… le roi des Belges !

Clara. — C’est pas ici !

Pontagnac. — Ah ! c’est pas ici ?… Ah ! Diable !… voilà, c’est bien ça, je m’en doutais.

Clara. — Eh ! bien, alors…

Pontagnac. — J’étais bien sûr que c’était la chambre 39, seulement, je me disais : est-ce bien l’hôtel ?… Voilà, c’est pas l’hôtel !

Clara. — Ah ! bien, monsieur, si vous ne vous trompez que de ça.

Pontagnac. — Qu’est-ce que vous voulez, j’ai vu le roi aujourd’hui, il m’a dit : "Mon petit ami, nous descendons à l’Ultimus, j’ai la chambre 39". Ca, pour la chambre, je suis certain ; quant à Ultimus, n’est-ce pas ? avec l’accent ! J’ai entendu Ultimus, il a peut-être dit Continental.

Clara. — Monsieur est de la Cour ?

Pontagnac. — Oui, oui, un peu, ministre sans importance ! Alors, n’est-ce pas, pour être près de lui, j’ai loué le 38… (Se rapprochant de la porte gauche.) Le 38 qui est là.

Clara. — Oui, oui !

Pontagnac, qui est tout à fait près de la porte, s’efforçant d’enlever la clé qui est dans la serrure. — Il est là, le 38.

Clara. — Eh ! bien, oui, je sais !

Elle va au lit.

Pontagnac, qui s’est emparé de la clé, à part. — Ca y est ! J’ai la clé ! (Haut.) Enfin ! Il n’y est pas, il n’y est pas. Tout ce que nous dirons ou rien, n’est-ce pas… Mademoiselle, je vous salue bien.

Il sort en fredonnant, pendant que Clara le regarde ahurie.

Scène VIII[modifier]

Clara, Pontagnac et Lucienne

Clara, riant. — Hein ! Eh ! bien, le voilà parti ! Ah ! bien, il est plutôt spécial, l’égaré de la Cour !… Allons ! allons chercher les oreillers !

Elle sort par le fond.

On entend un bruit de clé dans la serrure de la porte de gauche et Pontagnac suivi de Lucienne se glisse avec circonspection.

Pontagnac. — Vous pouvez venir, il n’y a plus personne !

Lucienne. — Alors, c’est ici ?

Pontagnac. — C’est ici !

Lucienne. — Dans cette chambre ?

Pontagnac. — Le 39 ! Parfaitement !

Lucienne, s’asseyant sur le fauteuil. — Quelle turpitude !… Et dire que c’est dans cette chambre !… Elle a plutôt l’air honnête, cette chambre ! Menteuse ! Que c’est dans cette chambre que, tout à l’heure, mon mari avec une autre…

Pontagnac, retirant ses gants. — Avec une femme !

Lucienne, se levant. — Oui ! Et alors tous les deux, lui, comme je le connais dans l’intimité… avec ses mots, ses tendresses, ses riens, et elle, elle, comme je ne la connais pas… avec ses… est-ce que je sais, moi ? et alors ? Oh ! non, non je ne peux pas, je ne veux pas ! O Dieu ! vous pourrez assister à cela de sang-froid, vous ?

Pontagnac. — Mon Dieu, si le geste est beau !

Lucienne, passant à droite. — Ah ! taisez-vous. Je ne vois que trop ! Je ne me représente que trop ! D’affreuses images se dressent devant mes yeux ! Ah ! non, non, je ne veux pas voir, je ne veux pas voir ! (Elle met la main sur ses yeux.) Ah ! et puis non, j’aime encore mieux garder les yeux ouverts ; quand je les ferme ; j’y vois encore mieux !…

Pontagnac. — Je vous en prie, ne vous énervez pas comme ça !

Lucienne. — Oh ! il me semble que j’en veux à tout ce qui m’entoure. (Elle remonte en passant derrière le canapé.) À ces murs de leur complicité, à ces meubles pour ce dont ils vont être témoins, à cela… Oh ! non, non, ça, je ne veux pas ! Je ne veux pas ! La sonnette, où est la sonnette ?

Pontagnac, l’arrêtant. — La sonnette ! Pourquoi faire ?

Lucienne. — Je vais faire enlever le lit !

Pontagnac. — Ah ! mais non, mais vous n’y pensez pas !… Ah, çà voulez-vous surprendre votre mari, oui ou non ?

Lucienne. — Oh ! oui, certes, je le veux !

Pontagnac. — Eh ! bien, alors, si vous voulez avoir la preuve matérielle du délit, ne lui enlevez pas le moyen de se manifester.

Lucienne. — Oh ! mais c’est épouvantable, l’épreuve que vous m’imposez.

Ils descendent un peu.

Pontagnac. — Nous tâcherons de ne pas la prolonger inutilement.

Lucienne. — Oh ! oui.

Pontagnac. — Pourvu que nous arrivions au moment psychologique !

Lucienne. — Avant, oh ! avant !

Pontagnac. — Eh ! bien oui, c’est ce que je veux dire : pas trop tôt pour ne pas voir arriver les violons et pas trop tard…

Lucienne. — Pour que la musique n’ait pas eu le temps de commencer.

Pontagnac. — Voilà !

Lucienne. — Oui, c’est ça ! Mais comment saurons-nous ?…

Pontagnac, allant à la table. — Eh ! bien, j’y avais déjà réfléchi, et mon moyen, le voici !

Il montre deux timbres électriques enveloppés dans un papier et qu’il avait posés sur la table.

Lucienne. — Qu’est-ce que c’est que ça ? des timbres électriques !

Pontagnac. — Vous l’avez dit ! Savez-vous ce que c’est que la pêche au grelot ?

Lucienne. — Non !

Pontagnac. — Eh ! bien ! c’est ça, la pêche au grelot. On met un grelot au bout d’une ligne et c’est le poisson lui-même qui sonne pour avertir le pêcheur qu’il est pris. C’est tout simplement ce procédé-là que j’applique à l’usage de Vatelin.

Lucienne. — Vous allez pêcher mon mari au grelot ?

Pontagnac. — Vous l’avez dit, et c’est lui-même et sa… compagne qui auront la complaisance de nous sonner au moment voulu.

Lucienne. — Oh ! voyons, quelle bêtise !…

Pontagnac. — Bêtise ? Tenez ! vous allez voir comme c’est facile ! (Remontant au lit, suivi de Lucienne.) Quel est le côté habituel de votre mari ?

Lucienne. — Le bord.

Pontagnac. — Le bord, bon ! par conséquent, madame, c’est la ruelle ! Le bord, la ruelle ! Bien ! Ceci dit, je prends ces deux timbres électriques ! Le gros, là. (Il fait sonner l’un des timbres. Sonnerie grave.) Nous dirons que c’est Vatelin ! Et celui-ci. (Il fait sonner l’autre timbre. Sonnerie aiguë.) Ce sera madame ! (Les faisant sonner successivement.) Monsieur, Madame ! Bien ! Je place Monsieur ici. (Il glisse le premier timbre sous le matelas du lit, à la place que Lucienne a indiquée comme devant être celle de Vatelin. — Faisant le tour du lit et apparaissant dans la ruelle.) Et Madame, là !

Il glisse l’autre timbre sous l’autre côté du matelas.

Lucienne. — Oui, et puis ?

Pontagnac. — Quoi, "Et puis ?" Et puis voilà, ça y est, c’est amorcé.

Lucienne. — Comment, ça y est ?

Pontagnac, dans la ruelle. — Eh ! bien, oui, nous n’avons plus qu’à attendre que ça morde. L’un des deux pénètre dans le lit, crac, une sonnerie ! Nous ne bougeons pas, il n’y a qu’un poisson de pris. Soudain la seconde arrive renforcer la première, ça y est ! nous les tenons tous les deux.

Il quitte la ruelle du lit.

Lucienne. — Mais c’est très ingénieux.

Pontagnac. — Oh ! Non, c’est génial, voilà tout !

Bruit de voix au fond.

Pontagnac, prenant sa canne et son chapeau. — J’entends du bruit, c’est peut-être nos personnages.

Il remonte à gauche.

Lucienne. — Eux ! je vais leur crever les yeux !

Pontagnac, l’arrêtant. — Ah ! là ! ils ne sont pas encore arrivés que vous voulez déjà leur crever les yeux ? Vite, venez, nous n’avons que le temps.

Il la fait passer devant lui.

Lucienne, comme si elle parlait à son mari. — Ah ! tu ne perdras rien pour attendre !

Ils sortent de gauche et l’on entend, après leur sortie, le bruit de la clé dans la serrure. En même temps la porte du fond s’ouvre pour laisser passage à Maggy suivie de Clara portant deux oreillers.

Scène IX[modifier]

Maggy, Clara, puis Vatelin, Victor

Maggy. — Quoi, je demande à vos la chambre 39. C’est bien lé chambre de Mr. Vatelin ?

Elle pose son sac sur la table.

Clara. — Je répète à Madame, qu’en l’absence des voyageurs, je ne puis laisser personne dans leur chambre à moins qu’ils ne m’en aient donné l’ordre.

Maggy, s’asseyant près de la table. — Mais sacré mâtin ! puisque jé vous dis qu’il m’a dit loui attendre si pas là ! il m’a câblé pour cette chose même ! Tenez, lisez le télégramme… si vous mé pas croit, croissez, croissez…

Clara. — Croyez !

Maggy, lui tendant un petit bleu ouvert. — Oh ! vous croit ? Si vous voulez ? tenez lisé, vous…

Clara. — Yes.

Maggy. — Oh ! vous parlez l’anglais ?

Clara. — Je dis "Yes", voilà tout. (Lisant.) "Votre mari sait tout, il a trouvé la lettre dans le panier… (S’interrompant.) Ah !…

Maggy, se levant et prenant la dépêche. — Aoh ! ça n’est pas pour vous, c’est pour moâ ! no, lisez le fin… "Venez à l’hôtel Ultimious".

Clara, prenant la dépêche et lisant. — "Vous demanderez ma chambre et si je ne suis pas là, attendez-moi, Vatelin".

Maggy, reprenant la dépêche et tirant de son sac une robe de chambre, une boîte de thé, etc… — Well ! Eh ! bien, vous l’est convainquioue ?

Clara. — C’est bien, Madame, attendez !

Maggy. — All right !

Clara. — Voilà !

Maggy, allant prendre un flambeau allumé. — Où est le cabinett, la toilette ?

Clara, allant ouvrir la porte de droite. — Par ici, Madame.

Maggy, tout en emportant sa robe de chambre et son bonnet dans la chambre de droite. Ah ! vous porterez une théière, de l’eau bouillante et des tasses pour ma thé.

Clara. — Bien Madame !…

Maggy. — Merci, mamaselle !

Elle sort.

Clara, seule. — Faut pas demander de quel pays elle est, celle-là !… Ces English, je crois qu’ils n’iraient pas au buen retiro sans emporter leur théière.

Victor, introduisant Vatelin. — Voilà votre chambre, Monsieur.

Vatelin, un sac à la main. — Ah ! bien !

Clara, à Victor. — Comment, mais vous vous trompez. Cette chambre est occupée, c’est la chambre de M. Vatelin.

Vatelin. — Eh ! bien, c’est moi, monsieur Vatelin.

Clara. — Mais les deux personnes qui étaient là tout à l’heure ?…

Vatelin, descendant et allant poser son sac derrière le canapé. — Oui, oui, ne vous en occupez pas ! On a constaté l’erreur au bureau. Ce sont les locataires du 59 que, par une faute de transcription dans la dépêche qu’on leur a envoyée, on a mis au 39… Mais on a noté de les prévenir quand ils rentreront.

Clara. — Ah ! bien, Monsieur !

Vatelin. — Merci, chasseur !… (Au moment où Victor remonte pour sortir.) Ah ! Dis-moi, préviens en bas qu’une personne viendra me demander, qu’on lui dise le numéro de ma chambre et qu’on la laisse monter.

Il s’assied près de la table.

Victor. — Bien, Monsieur !

Il s’en va en courant.

Clara. — Monsieur demande une dame ?

Vatelin. — Oh ! non, merci, j’ai ce qu’il me faut.

Clara. — Oh ! mais Monsieur, je n’en offre pas une à Monsieur. C’est une dame qui est venue demander Monsieur tout à l’heure et qui est là !

Vatelin. — Elle ! Déjà !

Clara. — Faut-il la prévenir ?

Vatelin. — Non, elle est bien où elle est, laissez-la !

Clara. — Bien Monsieur. Je vais chercher le thé.

Elle sort au fond.

Scène X[modifier]

Vatelin, puis Maggy

Vatelin, se levant. — Oui, elle est bien où elle est ! Je la verrai bien assez tôt ! Oh ! je suis d’une humeur ! (Il s’assied à gauche. À ce moment, on entend Maggy fredonnant un air anglais.) C’est elle !…

Maggy, sortant de droite. — Crépine ! Vous là !

Vatelin, sec, il se lève. — Il y a au moins une heure !

Maggy. — Aoh ! no, j’étais depuis dix minoutes, alors…

Vatelin. — Ah !

Maggy. — Yes ! Je attendais par là ! Ah ! Crépine, que je souis content… Mais qu’est-ce que vous l’avez à rester là raide comme un lanterne ?…

Vatelin. — "Un lanterne" !

Maggy. — Comme un grand gueule de gaz.

Vatelin. — Quoi ! quoi ! "Gueule de gaz" ! Qu’est-ce que ça veut dire ça, "gueule de gaz" ? On ne dit pas "gueule", on dit "bec de gaz".

Maggy. — Aoh ! bec, gueule, gueule, bec, ce m’est égal ! Oh ! ma Crépine ! (Elle lui saute au cou. Vatelin recule son visage.) Quoi ! tu veux pas que vous embrasse ?

Vatelin. — Non !

Maggy. — No ?

Vatelin, passant à droite. — Non, vous avez voulu que je vinsse, je suis venu ; je n’avais que ce moyen-là d’éviter un esclandre chez moi et de vous empêcher de faire un coup de tête. J’ai cédé, mais j’entends que vous vous mettiez bien dans le cerveau que tout doit être fini entre nous.

Maggy. — Aoh ! Crépine ! pouquoi vous dit ça ? Ah ! vous l’est méchant, ma fille.

Vatelin. — Comment, "sa fille" !

Maggy. — Aoh ! Moa qui aimais vous parce que vous l’étiez si tendre, si doux, si bon, à côté de mon mari si brute !

Vatelin, à part. — Ah ! c’est pour ça que tu m’aimais, eh bien ! attends un peu !

Maggy. — Vous étiez si bien élevé avec les femmes !

Vatelin. — Moi ! Eh bien ! non, c’est ce qui vous trompe ! Ah ! vous avez cru que j’étais bien élevé, eh bien ! pas du tout ; je vais vous faire voir comme je suis bien élevé. Ah ! là ! là ! Et puis zut ! flûte ! et je t’enquiquine ! Et allez donc ! c’est pas ton père ! Ta bouche, bébé ! Tu as le sourire ! Tiens, prends ça pour ton rhume (Il esquisse un pas en l’accompagnant d’un geste de chahut, la main gauche frappant derrière la nuque, la main droite face à sa figure, frappant le vide.) Voilà comme je suis bien élevé !

Il va s’asseoir près de la table.

Maggy, passant à droite en riant. — Aoh ! que vous l’est drôle comme ça !

Vatelin. — Drôle ! ah ! vous trouvez que je suis drôle ! Ah ! mais vous ne me connaissez pas ! mais je ne suis pas bon, moi, je ne suis pas doux, je ne suis pas tendre (Se levant.) C’était bon en Angleterre, parce que je n’étais pas chez moi, mais en France, je suis emporté, brutal, violent !

Maggy. — Vous !

Vatelin. — Parfaitement, et je bats les femmes, moi ! (Faisant une grosse voix.) Ah ! ah ! ah !

Maggy, se laissant presque tomber en riant. — Ah ! Crépine !…

Vatelin. — Ah ! Et puis n’avancez pas ou je tape !

Maggy, comme quelqu’un qui relève un défi. — Qu’est-ce que vous dites ?

Vatelin, plus timidement. — Je dis : "n’avancez pas ou je tape".

Maggy. — Vous tapez ? vous ?

Vatelin. — Parfaitement !

Maggy, se rapprochant de lui. — Essaye donc !

Vatelin, la repoussant du plat de la main appuyée contre le gras du bras. — Voilà !

Maggy. — Ah ! tu tapes ! Ah vous voulez taper ! All right ! One ! two ! (Elle prend la position du boxeur.) Tape donc ! hé ? (Elle le boxe.) Et voilà ! hé ? et puis ça ! et ça, hé ? Et ça ! Et ça ! Et ça !

Vatelin, tombant assis à gauche. — Oh ! là ! là ! qu’est-ce qui lui prend ?

Maggy. — Ah ! il veut taper !

Vatelin. — Assez ! Oh ! là, là, là !

Maggy. — Sale Français ! (Derrière lui, l’enlaçant par le cou et l’embrassant.) Ah ! tiens ! je te adore ! (On frappe.) Entrez !

Elle gagne la droite.

Vatelin, à part. — En a-t-elle un poing ! sacré insulaire, va !

Scène XI[modifier]

Les Mêmes, Clara

Clara, entrant avec le thé. — Voilà le thé !

Maggy, voyant entrer Clara avec un plateau contenant le nécessaire pour faire le thé. — Ah ! c’est bien ! posez ça là, merci ! (Clara sort.) Eh bien ! (Tout en mettant de l’eau chaude et du thé dans la théière.) Tu l’as reçu un roulée ! (Moue de Vatelin.) Tu veux encore taper ta petite Maggy ?

Vatelin. — Abuser ainsi de sa force !

Maggy, allant un peu à lui. — Alors tu vas l’être bien gentil pour ton petit Maggy ?

Vatelin. — Mais insensée, rien ne peut donc t’arrêter ! comment, tu sais que ton mari a la puce à l’oreille…

Maggy. — Il a un puce dans l’oreille ?

Vatelin. — C’est une expression ! Il sait tout, si tu aimes mieux ! car enfin, sans mon télégramme…

Maggy. — Aoh ! yes ! je tombai dans le bec du loup !

Vatelin. — Mais absolument ! (changeant de ton.) Seulement, on ne dit pas bec du loup, on dit gueule. Le loup n’a pas un bec, il a une gueule.

Maggy. — Comment, tout à l’heure je dis "gueule", tu me disé"bec".

Vatelin. — Non, pardon, tu disais "gueule de gaz". Eh bien ! pour gaz, on dit bec, mais pour les autres animaux, on dit gueule. Simple petite observation… en passant. (Reprenant.) Eh bien ! non, non ! le rôle que tu me fais jouer est inadmissible, je ne peux pas ! je ne peux pas ! Si tu n’es pas raisonnable, je le serai pour toi ! Adieu !

Il remonte.

Maggy, le rattrapant par la manche. — Crépine ! Crépine ! reste ! oh ! reste !

Vatelin. — Non, laisse-moi, laisse-moi !

Maggy. — No !

Vatelin. — Non ?

Maggy. — Eh bien ! je vais me touier !

Vatelin, posant son chapeau sur le lit. — Encore ! mais, sapristi, c’est du chantage ! Eh bien, touillez-vous, et laissez-moi tranquille !

Il descend.

Maggy. — All right !… je prends ma thé et je mours !

Elle se sert.

Vatelin. — Eh ! allez donc ! Mours donc !

Maggy, qui s’est versé une tasse de thé. — Vous prend une tasse de thé ?

Vatelin. — Hein ?

Maggy. — Je dis : Vous prend une tasse de thé ?

Vatelin. — Si vous voulez !

Elle lui sert et lui passe sa tasse.

Maggy, le sucrier dans la main. — Un morceau ? deux morceaux ?

Vatelin, modestement. — Quatre !

Il s’assied à la table.

Maggy, qui s’est sucrée également. — C’est beaucoup !

Vatelin, tout en tournant sa cuiller dans la tasse, pour faire fondre le sucre. — Pffo !

Maggy, tirant un flacon de sel de sa poche. — Une goutte ? deux gouttes ?

Vatelin. — Je ne sais pas, ce que vous voudrez, une cuillerée ?

Maggy. — Aoh ! c’est beaucoup !

Vatelin, tendant sa cuiller. — Qu’est-ce que vous voulez, je suis très gourmand, moi !

Maggy. — Aoh ! C’est égal ! Un cuillerée, il y avait de quoi touiller toute une régiment.

Vatelin, rejetant sa cuillère et se levant. — Hein ! Mais qu’est-ce que c’est donc !

Maggy. — C’est du strychnine !

Elle porte le flacon à ses lèvres.

Vatelin, se précipitant sur elle pour lui enlever le flacon. — Malheureuse ! voulez-vous laisser ça !

Maggy. — No ! je veux boare tout et sioucomber devant votre z’œil !…

Vatelin. — Au nom du ciel ! Maggy, je vous en supplie !

Maggy, cherchant à porter le flacon à ses lèvres. — No ! adiou, Crépine !

Dans la lutte, il y a un tour de valse.

Vatelin, l’en empêchant. — Maggy, je serai gentil, je ferai tout ce que vous voudrez ! tout ce que tu voudras, là !…

Maggy. — Oh ! vous dit ça !

Vatelin. — Non, non ! tout ! tout ! je le jure.

Maggy. — Yes ?

Vatelin. — Oui !… Yes !… Yes !… Oui !…

Maggy, respirant le flacon, à part. — Ah ! ça va mieux !…

Elle met le flacon dans sa poche.

Vatelin, à part. — Allons !… Puisqu’il le faut, finissons-en !… (Haut, s’emballant pour s’entraîner.) Oui, oui, tu as raison ! Assez lutté comme cela ! Viens, Maggy, viens ! Je te désire, je te veux. Ah ! viens, viens !

Il l’a prise dans ses bras et cherche à l’entraîner vers le lit.

Maggy, effrayée, se dégage. — Aoh ! no, no, Crépine, comme ça je voulé pas !

Vatelin. — Ah ! et puis, flûte ! tu sais, moi, ce que j’en fais !…

Maggy, allant à lui. — Eh bien ! si, là, je veux, je veux !

Vatelin. — Si c’est comme ça que tu refroidis mes élans !…

Maggy, lui mettant la main sur la bouche. — Oh ! no ! taisez ! taisez ! ferme ton gueule ! ferme ton gueule !

Vatelin. — Comment, "ton gueule" ; en voilà une expression ! Est-ce que j’ai une gueule !… Un homme, ça a une bouche, ça n’a pas une gueule.

Maggy, le repoussant. — Ah ! flûte, aussi ! comme vous dit ! Vous le fait exprès ! Quand je dis bec, c’est gueule, quand je dis gueule, c’est bouche ; je sais pas moi, c’est jamais comme je dis !

Vatelin. — Non, mais je vous en prie, attrapez-moi !

Maggy, se faisant douce aussitôt et lui passant les bras autour du cou. — No ! no ! je ne attrape pas ! C’est pour le rire ! Tu me l’aimes, je te l’aime !

Vatelin. — Nous nous l’aimons !

Maggy. — Attends ! Je vas pâ là !

Elle remonte un peu à droite.

Vatelin. — Par là ?

Maggy. — Yes ! Tu ne veux pas que je reste dans ce tenioue.

Vatelin. — Ah ! eh bien ! quoi, tu ne peux pas ici ?…

Maggy. — Ici, aoh ! devant vous ? shocking !

Vatelin. — Ah ! bon, bon, va, va !

Maggy sort à droite.

Scène XII[modifier]

Vatelin, puis Lucienne, Pontagnac, Soldignac, puis Rédillon

Vatelin, remontant près du lit. — Ah ! non, ce que ça me dit ! Ce que ça me dit !… autant que de me ficher à l’eau ! Ah ! pauvre Vatelin, tu t’es fourré là dans un engrenage ! (Il s’assied sur le bord du lit et, pensif, s’abîme dans ses réflexions. Sous le poids de Vatelin, le timbre placé dans le lit, côté public, sonne. Après un bon temps, et sans quitter sa position.) C’est étonnant comme les sonnettes de cet hôtel font du train !

À ce moment, la porte de gauche s’ouvre sans bruit et Lucienne passe la tête. En reconnaissant son mari qu’elle voit de dos, elle lève deux grands bras au ciel et ouvre une bouche énorme. Mais, avant qu’elle ait eu le temps de pousser un cri, Pontagnac s’est précipité sur elle en faisant "non" de la tête comme pour lui dire qu’il n’est pas encore temps. En même temps, sa main droite a saisi la main droite de Lucienne et il la fait brusquement passer devant lui pendant que, de sa main gauche, il referme vivement la porte sur lui. Ce jeu de scène doit être absolument muet et durer l’espace d’un clin d’œil.

Vatelin, se levant et se retournant brusquement. — Hein ? (Ne voyant personne et riant.) Rien ! Ah bien ! Cela tient du prodige, ça, par exemple ! quelqu’un n’a pas remué dans cette chambre ? J’ai bien entendu cependant ! (Allant inspecter la porte de gauche.) Mais non, c’est fermé, le tour de clé y est, la porte est condamnée. Ah ! non, ce que c’est que l’illusion ! J’avais même senti le vent de la porte sur la tête ! J’ai eu le cauchemar, il n’y a pas ! C’est cette damnée Maggy… avec son thé à la strychnine. (Allant sonner.) Je vais même sonner pour le faire enlever, son sale thé. (Lisant la parcarte au mur.) La femme de chambre, deux coups ! Mazette ! (Il sonne deux coups, puis redescend.) Elle n’aurait qu’à avoir encore des velléités… (On frappe à la porte.) Ah ! bien, elle n’est pas longue à venir, la femme de chambre. (Haut.) Entrez !

Soldignac, entrant. — Adieu !

Vatelin, à part. — Soldignac ! Nom d’un chien, le mari ! (Haut.) Ah ! ah ! c’est vous ?

Soldignac. — Yes ! c’est moa !

Vatelin. — Ah ! ah ! ah ! vraiment !… Ah, çà ! comment êtes-vous ici ?

Soldignac, allant à la table. — Ah ! voilà ! ça vous intrigue, hé !

Vatelin. — Dame !… (À part.) Ah ! mon Dieu ! et sa femme qui est là !

Soldignac, s’asseyant. — J’étais en bas dans le bureau quand le groom que vous avez envoyé est venu dire : si quelqu’un demande M. Vatelin, le faire monter à la chambre 39.

Vatelin, à part. — Ah ! bien, j’ai eu une fière idée de l’envoyer dire ça au bureau.

Il veut remonter du côté de Maggy.

Soldignac, se levant et, tout en prenant le n° I, s’empare du bras de Vatelin qui, pendant toute cette scène, est très préoccupé et cherche à diverses reprises à se rapprocher de la porte de droite. Soldignac, un bras sous le sien, lui fait faire une petite promenade. — Figurez-vous que j’étais venu à cet hôtel pour un rendez-vous avec une personne qu’elle n’a pas pu m’attendre et qu’elle me priait de loui excuser.

Vatelin, dont l’esprit est ailleurs. — Oui, oui, oui.

Soldignac. — Elle a dou aller soigner son mère très malade. (S’arrêtant et le regardant.) Ca vous intéresse pas que je vous dis ?

Il lui a quitté le bras.

Vatelin, semblant sortir d’un rêve. — Beaucoup ! je vous suis ! Vous disiez : "Malade", je suis très content !… Vous êtes malade ?…

Soldignac. — Qui ?

Vatelin. — Vous !

Soldignac. — No, pas moa,… elle !…

Vatelin. — Ah ! elle !

Soldignac. — Yes !… la mère.

Vatelin. — Ah ! la mère !… la vieille dame, c’est bien ça, elle est malade.

Soldignac. — Alors, que faire ?… Mon Dieu, me direz-vous, vous pouvez vous en aller…

Vatelin, le faisant remonter vers la porte. — Hein ! Vous en aller ? mais comment donc ! allez ! allez donc ! Ne vous gênez pas pour moi !

Soldignac, descendant à gauche. — Aoh ! no ! no !… c’est un hypothèse !

Soldignac pose sa canne près de la cheminée.

Vatelin. — Ah ! c’est une hypothèse. (À part.) C’est dommage (Haut.) non, je disais ça parce que je sais qu’en général vous êtes d’un naturel pressé.

Soldignac. — Aoh ! yes ! le jour, mais le soir, j’ai toujours le temps !

Il s’allonge sur le fauteuil.

Vatelin, à part. — Eh bien ! ça va être gai !

Soldignac. — No ! M’en aller, je pouis justement pas. Comme je savais que je serais cet soir à l’hôtel, j’y avais donné rendez-vous au commissaire de police.

Vatelin, tombant sur la chaise près de la table. — Au commissaire de police !

Soldignac. — Bien oui !… vous savez bien que je fais pincer ma femme cet soir.

Vatelin, à part. — Mon Dieu ! Est-ce qu’il se douterait ? (Haut.) Elle n’est pas ici ! Elle n’est pas ici !…

Soldignac. — Qui ! Ma femme ? Je sais bien, elle est rue Roquepaïne.

Vatelin, se levant. — Ah ! oui, oui (À part.) Il ne sait rien !

Soldignac. — Le commissaire doit être en train de la surprendre en ce moment.

Vatelin, il remonte vers la porte de droite. — Oui, oui, oui, oui.

Soldignac, se levant. — Pour plus de sûreté, il la fait filer depuis ce matin. Ca ne vous intéresse pas ce que je vous dis ?…

Vatelin, allant à lui. — Si ! si ! si !… Vous me disiez : "Malade… elle est malade…"

Soldignac. — Aoh ! no, plus maintenant.

Vatelin. — Ah ! elle est morte !… C’est toujours un pas de fait !…

Soldignac. — Mais no !… Je disais "ma femme"…

Vatelin. — Ah ! oui, votre femme !… qui est là…

Soldignac. — Comment ?

Vatelin. — … Qui est là-bas… rue Roquépine !…

Soldignac. — Yes !… il la fait filer !…

Vatelin, de plus en plus troublé. — Elle est partie !… Elle a filé !…

Il remonte.

Soldignac. — Le commissaire doit m’envoyer ici des nouvelles aussitôt que ce sera terminé.

Vatelin, au fond, à droite. — Voilà ! parfait ! parfait.

Soldignac. — Mais qu’est-ce que vous l’avez à être agité comme ça ?

Vatelin, remontant à Soldignac. — Moi ! agité ! pas du tout ! J’ai l’air agité ?

Soldignac. — Oui, vous êtes malade ?

Vatelin, les pouces dans les poches de son gilet. — Non, oui, oh ! un peu, très peu !

Soldignac. — Colique ?

Vatelin, distrait. — Hein ?

Vatelin. — Hein ? Non, oui ! vous savez, entre les deux !

Soldignac. — "Entre les deux" ! Alors, c’est l’état normal.

Vatelin. — Voilà ! C’est plutôt ça ! Un peu d’état normal ! Ce ne sera rien. (Remontant, tandis que Soldignac va s’asseoir sur le canapé.) Ah ! mon Dieu ! mon Dieu !

À ce moment, par la porte de droite qui s’est entrebâillée, on voit le bras de Maggy qui dépose son corsage sur la chaise à côté de la porte.

Soldignac, qui a vu le bras. — Aoh ! joli ! très joli !

Vatelin, qui s’est retourné à la voix de Soldignac, à part. — Sapristi ! le bras de Maggy !… (Haut.) Vous avez vu ? C’est… c’est un bras.

Soldignac, s’asseyant dans le canapé. — Aoh ! je voa ! Très joli. té, le coquinasse ! À qui ce bras ?

Il pose son chapeau sur la table.

Vatelin. — Je ne sais pas ! C’est pas d’ici ! C’est un bras qui est là… alors, il est venu !… il est venu sans venir !… c’est le bras du voisin !…

Soldignac. — Blagueur !… C’est le bras de votre femme.

Vatelin. — Voilà vous l’avez dit, c’est le bras de votre femme… de ma femme… du voisin qui est ma femme !…

Il ramasse le corsage déposé par Maggy, mais au moment où il se dispose à remonter, le bras reparaît, tenant la jupe de Maggy. Vatelin se précipite dessus, arrache la robe et la fourre ainsi que le corsage sous le lit.

Soldignac. — Eh bien ! mon cher… mais où êtes-vous donc ?

Vatelin, redescendant. — Voilà ! voilà !

Soldignac. — Asseyez-vous donc là, près de moi !

Vatelin, s’asseyant sur le dossier du canapé, à part. — Ca y est ! le voilà installé !…

Soldignac. — Je vous fais mes compliments, madame a un bras !…

À ce moment Maggy, sans se douter que son mari est là, entre carrément en scène. Elle est en robe de chambre, son bonnet à trois pièces sur la tête. En reconnaissant son mari, elle pousse un cri étouffé et se précipite d’où elle vient. Au cri, Soldignac retourne la tête, mais Vatelin, qui a devancé son intention, lui attrape la tête de ses deux mains et la ramène face à lui.

Soldignac. — Aoh ! What is it ?

Vatelin. — Je vous demande pardon,… mais c’est ma femme, elle était dans une tenue, alors…

Soldignac. — Ah ! oui, oui, pardon. Aoh ! vous avez bien fait.

Vatelin. — N’est-ce pas ! Tenez ! Venez donc faire une partie de billard.

Il le prend par le bras et l’entraîne.

Soldignac. — Aoh ! yes ! je veux ! Très bien !…

Il prend son chapeau.

Vatelin, à part. — Je n’ai que ce moyen-là de m’en débarrasser.

Soldignac. — D’abord, ici, nous devons gêner madame.

Vatelin. — Vous êtes trop modeste ! parlez pour vous.

Soldignac. — Aoh !

Vatelin, à part. — Je fais cinq carambolages et je lâche. (Haut.) Allons !

Soldignac. — Allons !

On frappe au fond.

Vatelin. — Qu’est-ce que c’est encore ?

Soldignac. — Entrez !…

Vatelin, à part. — Comment, "Entrez !"… Eh bien ! il en a un toupet !…

Il descend un peu à droite.

Scène XIII[modifier]

Les Mêmes, Rédillon

Rédillon, le sac qu’il avait emporté à la main. — Je vous demande pardon, messieurs !

Vatelin. — Rédillon, lui !

Rédillon. — J’ai dû me tromper de sac tout à l’heure. (Reconnaissant Vatelin.) Ah ! Vatelin ! Comment, vous ici ?

Il pose le sac sur la chaise près de la table.

Vatelin. — Hein ! oui ! c’est moi. Un train que j’ai manqué,… je vous expliquerai cela. Tenez, allez donc faire une partie de billard avec monsieur.

Il le pousse vers Soldignac.

Rédillon. — Avec monsieur ?… Mais je ne le connais pas.

Vatelin. — Monsieur… Soldignac, monsieur, Rédillon. Allez faire une partie de billard !

Rédillon, se défendant. — Moi ? mais je ne sais pas y jouer.

Vatelin. — Ca ne fait rien ! Il sait lui, il vous montrera.

Rédillon, passant n° 3. — Mais pas du tout ! D’abord, je suis pressé ! je suis attendu !

Il s’assied sur le canapé.

Vatelin, le faisant se lever. — Oui ? eh bien ! alors, ne vous asseyez pas !… C’est pas la peine, nous descendons.

Il l’entraîne.

Rédillon. — Oh ! ben !… Figurez-vous que…

Vatelin. — Non, non, nous n’avons pas le temps, vous nous raconterez ça une autre fois. Où est mon chapeau ?

Il va au lit.

Rédillon. — Mais qu’est-ce qu’il a ? Il me donne chaud, ma parole d’honneur !

Il va pour boire la tasse de thé qui est devant lui.

Vatelin, son chapeau sur la tête. — Voilà, ça y est ! venez ! (Lui retirant la tasse.) Non, ne buvez pas, nous n’avons pas le temps !…

On frappe à la porte.

Soldignac, allumant une cigarette à la cheminée. — Entrez !

Vatelin. — Encore ! Mais il est embêtant avec ses "Entrez" !

Clara, entrant. — C’est monsieur qui a sonné ?

Vatelin. — Oui, c’est moi, mais il y a au moins une demi-heure. C’est pour enlever le thé.

Il retire à Rédillon la tasse de thé que Rédillon porte à ses lèvres et passe le plateau à Clara.

Clara. — Bien, monsieur.

Elle emporte le plateau.

Vatelin, faisant passer Rédillon. — Et maintenant, filons !

Rédillon. — Et mon sac ! Je suis venu chercher un sac !

Vatelin, mettant dans la main de Rédillon le sac qu’il a rapporté. — Eh bien ! prenez-le, votre sac, et venez !

Rédillon. — Ah ! non, je n’en veux pas de celui-là !… je vous le rapporte !

Vatelin, lui passant celui de Maggy. — Alors, c’est celui-là ?

Rédillon, prenant le sac. — Je ne sais pas ! Il n’est pas à vous ?

Vatelin. — Non !

Il met le sac de Pinchard sur la table à la place de celui de Maggy.

Rédillon. — Alors, ça doit être celui-là. Allons !

Il remonte.

Soldignac, remontant également. — Allons !

Vatelin. — C’est ça ! allez devant. Un mot à dire et je vous rejoins !

Rédillon et Soldignac sortent au fond.

Scène XIV[modifier]

Vatelin, Maggy, puis Pinchard, Mme Pinchard

Vatelin, qui est allé à la porte de droite. — Vite ! Maggy !

Maggy, entrant. — Je pouvais venir ? Ils sont partis ?

Vatelin. — Ah ! oui, "partis" ! ils sont là à m’attendre ! je suis obligé d’aller faire une partie de billard avec votre mari ! Je vous en prie, pendant ma courte absence, ne bougez pas de cette chambre où je vous enferme, et j’emporte la clé pour plus de sûreté. Maintenant, si on venait, cachez-vous dans ce cabinet et n’en sortez que quand je serai venu vous y chercher… Est-ce compris ?

Maggy. — Ah ! yes !

Voix de Soldignac. — Vatelin ! Vatelin !…

Vatelin, vivement. — Lui ! cachez-vous !

Maggy n’a que le temps de se cacher en se collant contre le lit.

Soldignac, sur le pas de sa porte. — Eh bien ! voyons, Vatelin !

Vatelin. — Mais, voilà ! je viens, je viens !

Il sort en ayant soin d’emporter la clé et de fermer à double tour derrière lui.

Maggy, seule, descendant en scène. — Ah ! que j’ai eu peur ! Ah ! Dieu, quand j’ai vu mon mari là, tout mon courage il est parti ! Ah ! non ! non ! je veux plus, je veux me en aller… (Cherchant son costume sur la chaise où elle croit l’avoir déposé.) Ma costume !… Où il a mis ma costume !… (On entend parler dans le couloir.) Ah ! mon Dieu, qu’est-ce que c’est encore !…

Elle se précipite dans la pièce de droite.

Voix de Pinchard. — Allons bon ! la clé n’est pas sur la porte et j’ai oublié de la demander en bas ! (Appelant.) Garçon ! voulez-vous m’ouvrir, s’il vous plaît ?

Voix de Garçon. — Voilà, monsieur.

La clé tourne dans la serrure. La porte s’ouvre et Pinchard et Mme Pinchard entrent. Le garçon s’efface pour les laisser passer.

Pinchard. — Merci, garçon.

Le Garçon. — Il n’y a pas de quoi, monsieur.

Il referme la porte.

Pinchard, à sa femme qu’il soutient en la faisant avancer. — Là ! là ! ne geins pas ! ça se passera ! Tiens, assieds-toi là. (Il la fait asseoir.) Sacrées crises hépatiques. va ! Il a fallu que ça la reprenne au théâtre. Nous avons dû nous en aller avant la fin. (Apercevant son sac.) Ah ! ils ont remonté mon sac ! je savais bien que j’avais dû le laisser en bas. (À sa femme qui le regarde d’un air doux et souffreteux. Ceci et les phrases suivantes sans voix en articulant seulement.) Eh bien ! ça ne va pas mieux ? (Mme Pinchard fait "non" de la tête.) Tu as toujours mal ? (Mme Pinchard fait "oui" de la tête.) Montre ta langue ! (Mme Pinchard tire la langue.) Elle n’est pas mauvaise ! (Mme Pinchard fait une moue signifiant : "elle ne doit pas être bonne".) Sais-tu, tu devrais te coucher. (Signe de Mme Pinchard : "tu crois ? tu as peut-être raison".) Mais oui ! (Mme Pinchard fait de la tête, avec un sourire triste : "Bonsoir".) Bonsoir ! (Elle remonte un peu, puis revient à son mari et l’embrasse. Haut.) Ah, oui ! l’anniversaire. (Il l’embrasse sur le front.) Vingt-cinq ans !… (Elle va, d’un pas languissant, entre le mur et la ruelle du lit, pour se déshabiller.) Moi, je vais lui préparer une potion calmante. (Il va à la cheminée, prend la bougie allumée et vient à la table sur laquelle il pose le flambeau, puis cherchant dans son sac.) Où est ma pharmacie ! (Sortant ses pantoufles.) Mes pantoufles ! (Il les jette devant lui, tire une autre paire.) Ah ! les siennes. Tiens coco !… pantoufles !… Hé ! Mules !…

Il va les porter à sa femme.

Mme Pinchard, derrière le lit. — Merci !

Pinchard, de son sac, sortant une camisole. — Ah ! un caraco ! (À sa femme.) Coco ! Caraco !

Il lui passe sa camisole.

Mme Pinchard. — Merci !…

Elle la met.

Pinchard, redescend à son sac. — Ah ! voilà ma pharmacie. (Ouvrant sa pharmacie de voyage.) Laudanum ! Laudanum ! Voilà le laudanum.

Mme Pinchard, de l’autre côté du lit. — Mon démêloir, passe-moi mon démêloir.

Pinchard, tirant un démêloir du sac. — Le démêloir ! voilà ! (Il le lui passe passe-dessus le lit puis, prenant le verre qui est sur la table de nuit au pied du lit, la carafe et la cuillère.) Voyons, préparons cela !

Il redescend à la table et prépare la solution. Mme Pinchard, en jupon, sans corsage, les cheveux sur les épaules, s’assied sur le lit pour se démêler ; le timbre, placé sous le matelas à la place qu’elle occupe, se met naturellement à sonner d’une façon continue. Pinchard n’y fait pas attention. Il s’assied à la table.

Pinchard, comptant les gouttes. — Une, deux, trois… Ah ! çà ! quel est l’animal qui s’amuse à sonner comme ça à cette heure-ci ?… Quatre, cinq, six, voilà six gouttes ! (Il pose le verre sur la table et se lève.) Oh ! mais il commence à m’embêter avec sa sonnerie ! (Courant ouvrir la porte du fond et criant dans le couloir.) Vous n’avez pas bientôt fini, là-bas, le sonneur !

Une voix dans le couloir. — Ah çà ! qui est-ce qui sonne comme ça, donc ?

Pinchard, répondant à la personne. — Je ne sais pas, monsieur, c’est insupportable ! (Criant.) Assez, là ! il y a des gens qui dorment !

Mme Pinchard, se levant pour aller voir, la sonnerie cesse. — Qu’est-ce qu’il y a donc ?

Pinchard, n’entendant plus sonner. — Ah ! ça cesse, c’est pas trop tôt !

La voix. — Oui, il était temps ! Bonsoir, monsieur.

Pinchard. — Salue bien, monsieur.

Il referme la porte du fond.

Mme Pinchard. — Qu’est-ce qu’il y a donc eu, Pinchard ?

Pinchard. — Rien, rien. (La poussant du côté du lit.) Va, couche-toi, il est tard, je vais en faire autant. Je l’ai bien fait taire, cet animal ! (Il retire son dolman ; pendant ce temps, Mme Pinchard se couche. La sonnerie reprend de plus belle.) Allons, bon ! les voilà qui recommencent ! C’est assommant à la fin ! (S’appuyant sur le lit pour retirer ses souliers et mettre ses pantoufles, le timbre qui est de son côté se met à sonner conjointement avec l’autre.) Comment, en voilà un autre qui se met de la partie !… Ce n’est pas possible, il y a un concours de timbres dans l’hôtel !… On n’a pas idée d’un pareil charivari !…

Il se met à retirer ses bottines en tournant le dos à la porte de gauche.

Scène XV[modifier]

Les Mêmes, Pontagnac, Lucienne, puis Le Gérant, Le Groom, Clara, des Voyageurs, etc.

Lucienne, surgissant, suivie de Pontagnac. — Ah ! c’est toi, misérable !

Elle s’approche de lui et le prend par les épaules, Pinchard dans le mouvement perd l’équilibre et tombe assis par terre. Il a toujours le dos tourné aux autres personnages et n’a pu retirer qu’une seule bottine.

Lucienne et Pontagnac. — C’est pas lui !

Ils se précipitent dans la chambre de gauche.

Pinchard, se relève, sa bottine à la main et ; ne voyant plus personne, marche en boitant en cherchant de tous côtés. — Eh bien ! où sont-ils ! par où sont-ils passés ?

Victor, entrant vivement du fond. — Qu’est-ce qu’il y a, monsieur ! qu’est-ce qu’il y a ?

Pinchard, mettant une pantoufle. — Hein ?

Clara, entrant de même. — C’est monsieur qui sonne comme ça ?

Pinchard. — Moi !

Le Gérant, entrant comme les deux premiers. — Ah çà ! monsieur, on ne sonne pas comme ça ! Vous allez réveiller tout l’hôtel !

Pinchard. — Comment ! mais est-ce que c’est moi qui sonne ?

Un Voyageur, entrant, robe de chambre et bonnet de coton. — Vous n’avez pas bientôt fini de sonner, monsieur !… Ma femme ne peut pas dormir !

Deuxième Voyageur, entrant. — Est-ce qu’on sonne comme ça ?

Succession de voyageurs et voyageuses entrant en tenues diverses, brouhaha de réclamations. — Qu’est-ce qu’il y a ? Pourquoi sonne-t-on ! Ce n’est pas bientôt fini ce train-là ! etc.

Pinchard. — Ah çà ! qu’est-ce que c’est que tous ces gens-là ? Voulez-vous vous en aller !

Le Gérant. — Oui, quand vous aurez fini de sonner !

Tous. — Oui ! oui !

Pinchard. — Où ça, je sonne ? Où voyez-vous que je sonne ? Qui voyez-vous sonner ? Est-ce que c’est ici qu’on sonne ?

Le Gérant. — Mais enfin, monsieur !

Pinchard. — Est-ce que c’est une façon d’entrer chez les gens ? Allons, fichez-moi le camp !

Tous, le conspuant. — Oh !

Pinchard, furieux, près du lit. — Voulez-vous me fiche le camp ! (Pour donner plus de force à son injonction, sur le mot "fiche le camp", il scande chaque syllabe en la ponctuant d’un coup de poing sur le matelas, le timbre répond par une courte sonnerie : "Drin ! Drin ! Drin !" Pinchard s’arrête, étonné, regarde son matelas, et, à froid, redonne trois coups de poing successifs, et le timbre, par conséquent, de lui répondre par trois nouvelles sonneries séparées : "Drin ! Drin ! Drin !") Ah çà ! mais c’est dans le lit que ça sonne !

Tous. — Dans le lit ?…

Pinchard. — Mais absolument ! (Il retire le timbre qui est sous le matelas à sa place.) Ah ! çà ! en voilà une plaisanterie !… Je voudrais bien connaître le farceur qui s’amuse à faire des facéties pareilles !

Tous, étonnés. — Ah !

Pinchard. — Et tenez ! ça continue ! Je vous parie qu’il y en a un autre sous le … sous ma femme ?

Tout le monde se dirige vers le fond. Le Gérant et les voyageurs s’engagent dans la ruelle et vont retirer l’autre timbre.

Mme Pinchard, qui ne comprend rien du tout à ce qui se passe. — Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce que vous me voulez ? mon ami ! Pinchard ! des hommes après moi !

Pinchard. — C’est pas à toi qu’on en a.

Le Gérant. — Ne craignez rien, madame. (Trouvant le timbre.) Eh oui ! En voilà un autre !

Pinchard, prenant le timbre et descendant. — Là ! Qu’est-ce que je vous disais ? Ah çà ! je voudrais bien savoir ce que ça signifie, tout ça !

Le Gérant. — Mais, monsieur, je n’y comprends rien !

Pinchard. — Si c’est comme ça qu’on s’amuse aux dépens des voyageurs dans votre hôtel, je me plaindrai, vous savez !

Le Gérant. — Oh ! monsieur, je vous assure…

Pinchard, donnant les timbres au gérant. — Allons, c’est bien ! Allez-vous en tous ! et laissez-nous tranquilles. (Tout le monde sort ; il referme brutalement la porte sur les sortants.) Eh bien ! en voilà une caserne !

Il gagne la droite.

Mme Pinchard, à genoux dans le lit, un oreiller devant elle. — Mais qu’est-ce qu’il y a ?

Pinchard, s’asseyant près de la table. — Elle n’a rien entendu ! Eh bien ! Coco, tu en as de la veine, toi !

Mme Pinchard. — Qu’est-ce qu’ils voulaient, Tous ces gens-là ?

Pinchard, accompagnant son dire d’un geste négatif de la tête. — Rien ! rien !

Il retire sa seconde bottine.

Mme Pinchard. — Oh ! ils m’ont fait peur ! Mes douleurs commençaient à se calmer, voilà qu’elles m’ont reprise de plus belle.

Elle se recouche.

Pinchard, se levant. — Oh ! les animaux ! Ecoute, tu devrais te mettre un cataplasme.

Il met sa seconde pantoufle.

Mme Pinchard. — Quoi ?

Pinchard, sans voix. — Si tu mettais un cataplasme !

Mme Pinchard. — Comment veux-tu que je te comprenne !… Tu me parles à contre-jour, je ne vois pas ce que tu me dis !

Pinchard, prenant la bougie et s’éclairant la figure, sans voix. — Tu devrais te mettre un cataplasme.

Mme Pinchard. — Ah ! je crois bien ! avec quelques gouttes de laudanum, ça me ferait du bien. Mais où aller le chercher ?

Pinchard, montrant son sac et sans voix. — J’ai ce qu’il faut là-dedans ! il n’y a qu’à le faire ! attends ! (Il va sonner, puis ouvrant son sac, il en tire un paquet contenant de la farine de lin. À part.) Quand je l’ai vue malade au départ, je me suis muni, en cas ! Il y avait un petit coin de libre dans le sac, elle voulait y fourrer du pain et du jambon,… moi j’ai préféré y mettre un cataplasme ! Je vois que j’ai bien fait !

Scène XVI[modifier]

Les Mêmes, Victor, puis Maggy, puis Vatelin

Victor, entrant par le fond. — Monsieur a sonné ?

Pinchard, jetant son sac derrière la table de nuit. — Oui, c’est moi, cette fois. Je voudrais que l’on me fasse un cataplasme avec ça… pour Coco… enfin pour madame qui est souffrante.

Victor. — Mais, monsieur, il n’y a plus personne à la cuisine.

Pinchard. — Naturellement ! Tout à l’heure, c’était plein de monde ici, et maintenant il n’y a plus personne à la cuisine ! Vous avez bien un fourneau à gaz, au moins ?

Victor. — Oh ! oui ! Il y a un fourneau, monsieur !

Pinchard, remettant son dolman, aidé par Victor. — C’est bien, vous allez me mener, je ferai le cataplasme moi-même.

Victor. — Bien, monsieur. Voulez-vous me permettre monsieur le Major !

Pinchard, lui donnant le dolman. — Non ! je ne permets pas. Je vous l’ordonne ! (Jeu de scène.) Si jamais je te rencontre dans une infirmerie, je t’en fourrerai un de cataplasme, moi ! (Sa bougie à la main et sans voix, à sa femme.) Je descends faire le cataplasme, je reviens dans cinq minutes. Toi, tâche de t’endormir.

Mme Pinchard. — Que je tâche de m’endormir ? N’aie pas peur !… Si je peux !… Ne sois pas long !

Pinchard. — Non !

Mme Pinchard se retourne du côté du mur. Pinchard et Victor sortent. La scène reste un instant vide.

Maggy. — Le bruit il a fini ! Mais qu’est-ce qu’il se passe donc ? Et Vatelin qui ne revient pas, lui. Oh ! non ! je veux m’habiller que je m’en aille… Mais où a-t-il fourré mon billement ? (Elle cherche un peu partout et finit par aller regarder sur le lit, apercevant Mme Pinchard, qui lui tourne le dos.) My God ! il y a quelqu’un dans le lit ! (Elle se précipite, affolée, dans le cabinet de toilette qu’elle vient de quitter.)

La scène reste de nouveau vide ; soudain l’on entend le bruit d’une clé tournant dans la serrure de la porte du fond et puis celui d’une poussée contre la porte, mais la porte résiste.

Voix de Vatelin. — Ah çà ! qu’est-ce qu’elle a donc, cette serrure ?

Nouveau bruit de clé et poussée de Vatelin, la porte cède.

Vatelin, entrant. — Suis-je bête ! je tournais à l’envers. Au lieu d’ouvrir je fermais à double tour. (Il ferme la porte.) Ah ! là ! là ! quelle ventouse que ce Soldignac !… J’ai cru que je ne m’en dépêtrerais pas !… Allons délivrer Maggy. (Ronflement dans le lit.) Hein ! on a ronflé là-dedans ! (Ecartant le rideau.) Comment, elle s’est couchée ? Ah ! non, elle est étonnante ! Rien ne la trouble !… (Prenant son sac derrière le canapé, il le pose sur la table et en sort une paire de pantoufles qu’il jette devant le lit, puis il place une chaise sur laquelle il déposera ses vêtements près du lit, du côté de la table de nuit.) Ah ! c’est beau, la nature britannique !… Ma foi, elle dort, ne la réveillons pas. C’est autant de gagné. Je vais me coucher bien doucement… en ayant bien soin de ne pas la tirer de son reposant sommeil… (Commençant à se déshabiller.)… reposant pour moi ! (En descendant, il trébuche sur les souliers laissés par Pinchard, les ramassant.) Non, croyez-vous qu’elles ont des pieds, ces Anglaises ! (Il a retiré ses bottines et va les déposer dehors avec ceux de Pinchard.) Pristi ! que j’ai soif ! (Voyant le verre laissé sur la table par Pinchard.) Il tombe bien, celui-là ! Madame Soldignac, je connaîtrai votre pensée. (Il boit.) Ah ! ça fait du bien… (Il achève de se déshabiller.) J’ai les yeux lourds… Je crois que je ne tarderai pas à m’endormir… Allez, couchons-nous, et doucement, pour ne pas éveiller ma maîtresse. (Il se glisse dans le lit.) Sapristi ! elle en prend de la place… Je n’ose pas la pousser, ça l’éveillerait. Tiens, j’avais oublié mon chapeau ! (Il le jette au pied du lit.) Il me tiendra chaud aux pieds. Un tuyau de poêle… Cristi ! que j’ai sommeil… Je ne sais pas, il me semble que ça a encore augmenté depuis que j’ai bu ce verre… Qu’est-ce qu’elle a pu fourrer là-de-dans ?… De la strychnine, comme tout à l’heure ! de la strychnine…

Il s’endort.

Scène XVII[modifier]

Les Mêmes, Pinchard, Victor, puis Lucienne, Pontagnac

La porte s’ouvre et Victor introduit Pinchard portant son cataplasme.

Pinchard, à Victor qui pose le flambeau sur la cheminée. — Merci ! (Victor s’en va ; Pinchard, soufflant sur le cataplasme qu’il arrose de laudanum, à sa femme en se dirigeant vers le lit.) Tu y es, Coco, attention ! c’est chaud !…

Il découvre Vatelin de la main droite et de sa main gauche lui applique le cataplasme sur l’estomac.

Vatelin, poussant un hurlement. — Oh !

Pinchard. — Qu’est-ce que c’est que ça ?

Vatelin. — Qui va là ? Au voleur !

Pinchard. — Un homme dans le lit de ma femme !

Mme Pinchard, s’éveillant. — Qui est là ?… Ah ! mon Dieu un homme dans mon lit !…

Vatelin. — Qu’est-ce que c’est que cette femme ?

Pinchard, lui sautant à la gorge. — Gredin ! Qu’est-ce que tu fais là ?

Vatelin, sortant du lit. — Voulez-vous me lâcher !

Tous les trois. — Au secours ! à l’aide !

Pinchard, hurlant. — Il y a un homme dans le lit de ma femme.

Vatelin. — Voulez-vous me lâcher !

Lucienne, faisant irruption suivie de Pontagnac. — C’est toi, misérable !

Vatelin. — Ciel ! ma femme !

Il envoie une poussée à Pinchard, ramasse ses vêtements au vol et se sauve ; il emporte la chasse.

Pinchard, à Lucienne. — Vous êtes témoin, il était dans le lit de Coco, Madame !

Lucienne. — Je l’ai bien vu, monsieur !

Pinchard, s’élançant à sa poursuite. — Rattrapez-le ! Il était dans le lit de Coco !… ma femme !

Mme Pinchard, qui, pendant ce qui précède, s’est levée et a pris son jupon et ses pantoufles. — Mon mari ! Pinchard ! Où vas-tu ?

Elle s’élance à leur poursuite.

Pontagnac, à Lucienne. — Eh bien ! hein ! êtes-vous convaincue ?

Lucienne. — Oh ! oui, le traîte !

Pontagnac. — Ai-je eu raison de vous dire de rester, vous qui vouliez déjà vous en aller ?

Lucienne. — Ah ! oui ! vous avez eu raison ! Grâce à Dieu ! je suis fixée, maintenant.

Pontagnac. — J’espère bien que vous saurez vous venger !

Lucienne. — Ah ! oui, je vous le jure !

Pontagnac. — Vous savez ce que vous m’avez promis. "Si j’ai jamais la preuve de l’infidélité de mon mari, je lui rends immédiatement la pareille !"

Lucienne. — Et je ne m’en dédis pas ! Ah ! je vous ferai voir que je n’ai qu’une parole !

Pontagnac. — Bravo !

Lucienne. — J’ai dit que je prendrai un amant, eh bien ! je le prends, cet amant !

Pontagnac. — Ah ! je suis le plus heureux des hommes !

Lucienne. — Et si mon mari vous demande quel est mon amant, vous pourrez le lui dire !

Pontagnac. — Oh ! ce n’est pas la peine.

Lucienne. — C’est son meilleur ami !… Ernest Rédillon !

Pontagnac, suffoqué. — Hein ! Réd !…

Lucienne. — Adieu, je vais me venger !

Elle sort vivement par la gauche.

Pontagnac, courant après elle. — Lucienne ! au nom du ciel ! Lucienne ! (Il se précipite sur la porte qu’il trouve fermée.) Fermée !…

Scène XVIII[modifier]

Pontagnac, puis Maggy, Soldignac, le 1er Commissaire, deux Agents, puis Mme Pontagnac, le 2e Commissaire, deux Agents, puis Rédillon.

Pontagnac court au fond et se cogne dans le commissaire qui entre, suivi de ses agents et de Soldignac.

Le Commissaire. — Arrêtez !… Au nom de la loi !…

Pontagnac. — Le commissaire !

Soldignac, une queue de billard à la main. — Ah ! le voilà, son "love" !…

Il pose sa queue de billard près de la cheminée, quitte son habit ; s’exerce à la boxe contre le mur.

Le Commissaire, à Pontagnac. — Nous savons tout, monsieur ! Vous êtes ici avec la femme de Monsieur !…

Pontagnac. — Moi !

Le Commissaire. — Où se cache votre complice ?

Pontagnac. — Ma complice !

Le Commissaire, à un agent. — Cherchez, agent !

Pontagnac, à part. — Qu’est-ce qu’il dit !

L’Agent, qui est entré à droite, revenant en traînant Maggy. — Madame !…

Pontagnac. — Qu’est-ce que c’est que ça ?

Maggy, voyant Soldignac. — Ma mari !

Soldignac, se retournant. — Mon femme !

Ils se disputent en anglais.

Le 2e Commissaire, arrivant par la porte de gauche suivi de Mme Pontagnac. — Au nom de la loi !…

Pontagnac. — Encore un ! (Reconnaissant sa femme.) Ma femme !

Mme Pontagnac, au 2e Commissaire. — Faites votre devoir, monsieur le Commissaire !

Elle sort vivement par la gauche.

Pontagnac, courant à elle. — Clotilde !…

Soldignac, l’arrêtant au passage. — À nous deux, maintenant !…

Il le boxe pendant que, de son côté, Maggy boxe l’agent qui ne veut pas la lâcher.

Rédillon, entrant, par le fond. Il a le sac de Maggy à la main. — Eh bien ! qu’est-ce qu’il y a donc ? (Voyant les Commissaires qui le regardent.) Je vous demande pardon, je m’étais trompé de sac !

Il échange vivement son sac contre celui de Vatelin qui se trouve sur la table et se sauve par le fond, pendant que la boxe continue. Tableau.

RIDEAU

Acte III[modifier]

Le fumoir de Rédillon.

Scène première[modifier]

Gérome, puis Rédillon, Armandine

Gérome, entrant du fond, il tient, pliés sur son bras gauche, les vêtements de Rédillon et la jupe d’Armandine et leurs deux paires de bottines qu’il vient de cirer. — Encore une jupe ! toujours des jupes !… il est incorrigible ! Mais qu’est-ce qu’il peut bien en faire, je me le demande. La voilà, la jeunesse d’aujourd’hui ; on brûle la chandelle par les deux bouts ! On court !… Tout le monde court, il n’y a que moi qui ne cours pas ! Ca s’appelle être dans le mouvement !…

Il va frapper à la porte de droite, 2e plan.

Voix de Rédillon. — Qu’est-ce que c’est ?

Gérome. — C’est moi, Gérome.

Rédillon, passant la tête. — Eh bien ! quoi ?

Gérome. — Il est onze heures !

Rédillon. — Eh bien ! il est onze heures !…

Il lui referme la porte au nez.

Gérome, recevant la porte sur le nez. — Oui ! (À part.) Et voilà… V’lan ! la porte sur le nez ! Un enfant que j’ai vu naître ! le respect s’en va… ! Et son père, mon frère de lait, qui m’a fait promettre en mourant de veiller sur lui !… Mais, mon pauvre Marcellin, comment veux-tu que je veille sur ton fils ! est-ce que j’ai une action sur lui ? est-ce qu’il m’écoute seulement ?… C’est comme si je disais au prince de Monaco de veiller sur l’Afrique… Quand je lui fais de la morale, il me traite de vieille ganache et, en fin de compte, c’est encore moi qui suis obligé d’être le brosseur des demoiselles qu’il ramène ! (On entend parler dans la chambre de Rédillon et la porte s’ouvre.) Ah ! enfin ils se décident !

Gérome sort par la porte 1er plan droit pour porter les vêtements et les bottines qu’il tient toujours.

Armandine, entrant la première suivie de Rédillon, avançant d’un pas traînant. Elle n’est pas coiffée, les cheveux tournés simplement sur la nuque, et est enveloppée dans une robe de chambre d’homme. En entrant elle se prend les pieds dans ladite robe de chambre et manque de tomber. — Elle est longue, ta robe de chambre !

Elle va à la cheminée.

Rédillon, qui s’est laissé tomber sur le divan. — Elle est longue pour toi, pas pour moi.

Armandine, arrangeant ses cheveux. — Je ne te dis pas, mais comme c’est moi qui l’ai sur le corps !… Aussi, cette idée de me rapporter successivement tous les sacs de nuit de l’hôtel, excepté le mien.

Rédillon. — Est-ce que je le connais, le tien !

Armandine. — Enfin, dans le nombre, tu aurais pu avoir la chance de le rencontrer.

Elle quitte la cheminée.

Rédillon, bâillant. — Ah ! ben !…

Armandine, le regardant. — Eh bien ! quoi donc, mon vieux ?

Rédillon. — Quoi ?

Armandine. — Ca ne va donc pas ?

Rédillon. — Si !… je suis fatigué, voilà tout !

Armandine, s’asseyant près de la table. — Après onze heures de lit !

Gérome paraît, un plumeau à la main ; il s’arrête et regarde Rédillon avec pitié.

Rédillon. — Ca ne vaut pas six heures de sommeil.

Il bâille.

Gérome, sortant par la porte deuxième plan. — S’il est permis de se mettre dans des états paeils !

Rédillon. — Qu’est-ce que vous voulez, Gérome ?

Gérome, boudeur. — Rien !

Rédillon. — Alors, qu’est-ce que vous avez à me regarder ?

Gérome. — Ah ! Ernest, tu t’éreintes, mon garçon !

Armandine. — Hein !

Rédillon. — Comment ?

Gérome. — Tu me fais de la peine !

Rédillon. — Voulez-vous me ficher la paix ! Qu’est-ce qui vous demande quelque chose ?

Gérome. — Je n’ai pas besoin que tu me demandes, je le dis ! Tu me fais de la peine !

Il remonte et sort par le fond.

Rédillon. — Eh bien ! tant mieux ! A-t-on jamais vu !

Scène II[modifier]

Les Mêmes, moins Gérome

Rédillon, sur le divan. — Je te demande pardon, c’est un vieux domestique de la famille.

Armandine, sur le fauteuil. — Il est plutôt familier !

Rédillon. — Eh ! bien ! oui, puisqu’il est comme de la famille ! C’est mon oncle de lait !

Armandine. — Ton oncle de lait ?…

Rédillon. — Autrement dit, c’est sa mère qui a nourri papa. Nous sommes parents par le lait.

Armandine. — C’est égal, ça fait un drôle d’effet de l’entendre te tutoyer et toi lui dire vous.

Rédillon. — Qu’est-ce que tu veux, il m’a vu naître, et pas moi. (Bâillant.) Pristi ! que je suis fatigué !

Il s’allonge sur le divan, la tête vers le public.

Armandine, se levant. — Ah ! mon pauvre Ernest, décidément tu ne détiens pas le record !

Elle va à lui.

Rédillon. — Je n’ai jamais posé pour le champion de France.

Armandine, un genou sur le divan entre les jambes de Rédillon. — Tu fais aussi bien. (Elle l’embrasse.) On dirait que ça t’ennuie quand je t’embrasse !

Rédillon, sans conviction. — Non !

Armandine, assise. — Voilà ! déjà !

Rédillon. — Mais enfin, voyons !… (Sur un ton d’imploration.) Repos !

Armandine. — Ah ! c’est bien ça, les hommes ! ils ne sont gentils que la veille !…

Elle se lève.

Rédillon. — Oh !… ou le surlendemain !

Armandine, debout devant lui, regardant une aquarelle au-dessus du divan. — C’est gentil ce que tu as là ! C’est le portrait d’une propriété à toi ?

Rédillon. — Ca ? c’est le Capitole.

Armandine. — Le Capitole ? Ah ! c’est donc ça, le Capitole ! Tiens, c’est drôle !

Rédillon, toujours étendu. — Qu’est-ce que tu trouves de drôle à ça ?

Armandine, s’asseyant. — Oh ! rien, c’est à cause de Schmitz-Mayer ; tu sais Schmitz-Mayer…

Rédillon. — Oh ! oui, oui !

Armandine. — Il m’ennuie toujours avec… Il veut absolument — je ne sais pourquoi il s’est fourré ça dans la tête — que j’aie sauvé le Capitole !

Rédillon. — Toi !

Armandine. — C’est pas vrai, tu sais, je ne l’ai pas sauvé du tout. Je ne le connais même pas,… ainsi !…

Rédillon. — Eh ! bien ! alors !…

Armandine. — Eh bien ! non, il n’en démord pas. Il dit que je devrais me porter pour la médaille de sauvetage. Hein ! crois-tu qu’il en a… une couche !…

Rédillon. — Ah ! oui… et toi !… crois-tu ?

Armandine. — Ouh ! chéri !

Elle l’embrasse.

Scène III[modifier]

Les Mêmes, Gérome

Gérome, paraît au fond, apportant un verre à bordeaux plein de vin sur un plateau. — Encore ! (À Armandine, en se plaçant entre elle et Rédillon.) Je vous en prie, madame, ayez pitié !

Armandine, gagnant la gauche, à part. — Eh bien ! qu’est-ce qu’il a ?

Elle s’assied sur la table.

Gérome, regardant Rédillon. — Regardez-moi cette mine !

Rédillon. — Je vais vous flanquer à la porte, moi, vous savez !

Gérome. — Ca m’est égal, je ne m’en irai pas ! Tiens, bois ça !

Rédillon. — Non.

Gérome. — Bois !

Rédillon, avec mauvaise humeur. — Ah ! il m’en faut, une patience !

Il prend le verre.

Armandine. — Qu’est-ce que c’est que ça ?

Gérome. — C’est du coca.

Armandine. — Du quoi ?

Gérome, allant à elle. — Du coca ! du vin de coca. (Bas, à Armandine.) Par grâce, madame, songez que c’est un enfant, qu’il n’a que trente-deux ans. Il n’est pas comme moi !…

Rédillon, assis sur le divan et buvant. — Qu’est-ce que vous racontez à madame tout bas ?

Gérome. — Rien, rien, rien.

Armandine, railleuse. — Oui, nous avons des secrets ensemble.

Gérome. — Voilà ! ça ne te regarde pas !

Rédillon. — Ah ! je vous demande pardon (Il rend son verre à Gérôme.) Il n’est venu personne pour moi ?

Gérome, avec dédain. — Si, d’abord ta nommée Pluplu.

Armandine, sautant vivement de la table. — Pluplu est venue ?

Elle se met dans le fauteuil pour mieux écouter.

Gérome. — Oui, elle voulait absolument te voir !

Rédillon. — Qu’est-ce que vous lui avez dit ?

Gérome. — Que tu étais avec ta mère ! Alors, comme elle voulait t’attendre, je lui ai dit que, quand tu étais avec ta mère, tu en avais généralement pour trois ou quatre jours !

Armandine, se levant. — Vous avez bien fait ! Merci, si nous nous étions trouvées nez à nez…

Gérome. — Et puis, il est venu M. Mondor !

Armandine, le dos au public, et s’appuyant sur la table. — Mondor ! Attendez donc, "Mondor, Mondor"…

Rédillon. — Non, tu ne le connais pas, il a passé l’âge !

Armandine. — Ah !

Elle se retourne.

Rédillon. — C’est un marchand d’antiquités qui a son magasin en appartement sur le même palier que moi, alors quelquefois, quand il a une occasion… comme voisin…

Armandine. — Oui, oui, tu as raison, c’est Livaro que je voulais dire, un espagnol, Livaro… Je savais bien que j’avais connu un nom de fromage.

Elle passe entre la table et la cheminée.

Rédillon. — Ah ! oui, mais c’est pas le même ! (À Gérôme.) Et qu’est-ce qu’il voulait, ledit Livaro ?… Euh ! ledit Mondor. (À Armandine.) Tu m’embrouilles, toi, dans tes fromages.

Gérome. — Il m’a dit de te dire qu’il avait une nouvelle acquisition à te montrer, une pièce rare, une ceinture de chasteté du quatorzième.

Rédillon. — Ah ?

Armandine, appuyée sur la table. — Du quatorzième quoi ?

Gérome. — Le sais-je, du quatorzième cocu, probablement.

Rédillon. — Mais non, "siècle" ! Et c’est tout ?

Gérome. — C’est tout. (On sonne.) Attends, je vais ouvrir !

Rédillon. — Je n’avais pas l’intention d’y aller !… Si c’est une dame, je n’y suis pas !

Gérome. — T’as pas besoin de me le dire !…

Il remonte et sort au fond.

Armandine, descendant. — Ah ! non, nous n’y sommes pas ! Ca n’aurait qu’à être encore Pluplu, et alors, une histoire ! Bernique ! j’aime pas les peignées, moi !

Elle remonte.

Rédillon. — Eh bien ! Où vas-tu ?

Armandine, à la porte de droite. — Me rhabiller, donc ! Si c’est une femme ! Bonsoir, je file à l’anglaise.

Scène IV[modifier]

Les Mêmes, Gérome, puis Lucienne, puis Rédillon

Voix de Gérome. — Non, madame, il n’y est pas ! Je suis sûr !… (Passant la tête par la porte du fond, à voix basse mais de façon à être entendu de Rédillon.) C’en est une. Fiche ton camp !

Rédillon. — Filons !

Ils rentrent à droite, deuxième plan.

Gérome, dégageant la porte du fond. — Tenez, madame, voyez vous même, si vous ne me croyez pas !

Lucienne, entrant. — Personne !

Gérome. — Je vous répète qu’il n’est pas là !

Lucienne. — C’est bien ! Dites-lui que c’est Mme Vatelin qui veut lui parler.

Gérome. — Mme Vatelin ! La femme de son ami, M. Vatelin, chez qui il va si souvent ?

Lucienne. — Parfaitement.

Gérome. — Oh ! mais alors, c’est autre chose ! Je vous demande pardon, madame, je vous avais prise pour une cocotte !

Lucienne. — Hein !

Gérome, appelant par la porte de droite. — Ernest, c’est Mme Vatelin !

Voix de Rédillon. — Qu’est-ce que vous dites ?

Gérome. — C’est Mme Vatelin (À Lucienne.) Le voici !

Rédillon, entrant vivement. — Ce n’est pas possible ! Vous ! Vous ! chez moi… Comment ?…

Il l’invite à s’asseoir.

Lucienne, s’asseyant près de la table. — Ca vous étonne ? Ah ! moi aussi, allez !

Rédillon, bas à Gérôme. — Dites à la personne qui est là que je m’excuse de ne pouvoir aller la retrouver, mais qu’une affaire importante… ce que vous voudrez, et une fois qu’elle aura fini de s’habiller, reconduisez-la !

Gérome. — Compris !

Il frappe à la porte de droite.

Voix d’Armandine. — On n’entre pas !

Gérome. — Très bien !

Il entre à droite.

Scène V[modifier]

Lucienne, Rédillon, puis Gérome, Armandine

Rédillon. — Vous ! Vous ici !

Lucienne. — Moi ! Vous devez être au courant, n’est-ce pas ?

Rédillon. — Non !

Lucienne. — Comment ! Si je suis ici, vous devez bien deviner…

Rédillon. — Quoi ?

Lucienne, se levant et passant 2. — J’ai surpris mon mari cette nuit en flagrant délit d’adultère !

Rédillon. — Non !… Dieu ! Et vous venez m’aimer !…

Lucienne. — Je n’ai qu’une parole !

Rédillon, lui prenant les mains et la faisant asseoir sur le divan. — Ah ! Lucienne ! Que je suis heureux ! Disposez de moi ! Prenez-moi ! Je suis à vous !

Il s’assied à côté d’elle.

Lucienne. — Non, pardon ! C’est moi qui viens vous dire ça !

Rédillon. — C’est ce que je voulais dire.

Gérome, au fond. — Chut !

Rédillon. — Quoi ?

Gérôme fait signe de la main de s’écarter, parce qu’Armandine va passer et ferme la porte du fond.

Rédillon. — Bon !

Lucienne. — Qu’est-ce que c’est ?

Rédillon, se levant. — C’est une personne qui va passer ! Tenez, dissimulez-vous derrière moi, il est inutile qu’on vous voie !

Lucienne, qui s’est levée, se dissimule dans le dos de Rédillon qui, debout, regarde le fond. On voit Gérôme qui accompagne Armandine habillée. Elle fait un petit bonjour de la tête à Rédillon qui lui répond d’un petit signe de tête, et disparaît.

Lucienne. — Eh bien ?

Rédillon. — Chut ! Attendez ! (Gérôme reparaît, ouvre la porte du fond et fait signe qu’elle est partie en tapant de sa main gauche sur le revers de la main droite.) Oui ? (Gérôme fait "oui" de la tête en l’accompagnant d’un coup d’œil malicieux. À Lucienne.) Ca va bien, on est parti !

Lucienne. — Ah !

Ils quittent leur position.

Scène VI[modifier]

Lucienne, Rédillon, puis Gérome

Rédillon. — Asseyez-vous !

Il va fermer la porte du fond.

Lucienne, s’asseyant. — Hein ! Non ! Mais croyez-vous, le misérable !

Rédillon. — Qui ?

Lucienne. — Comment qui ? Mais mon mari, évidemment !

Rédillon, venant s’asseoir à côté d’elle. — Ah ! oui, oui ! Je suis bête ! Je n’y étais plus !

Lucienne. — Non, non ! Et moi qui étais une femme fidèle, moi qui repoussais les avances de ce pauvre Rédillon !

Rédillon. — Oui, ce pauvre Rédillon.

Lucienne. — Eh bien ! Maintenant, plus souvent que je les repousserai, ses avances !… Il m’aime !… Eh bien ! Je serai à lui, c’est ma vengeance.

Rédillon. — Oui ! Ah ! Lucienne ! Lucienne !

Gérome, passant la tête au fond. — Dis donc ! Je descends, je vais chercher deux côtelettes !

Rédillon, bourru. — Hein ! mais oui ! mais oui !… Venir nous parler de côtelettes… Ah ! Lucienne ! (Vivement, courant au fond.) Ah ! Et puis des haricots verts ! Eh !… Des haricots verts !…

Voix de Gérome. — Oui !

Rédillon, redescendant. — C’est qu’il a la manie de me faire tous les jours des pommes de terre, je commence à en être saturé !… (S’asseyant.) Je vous demande pardon, c’est un vieux domestique de la famille, il est un peu terre à terre, il ne nage pas comme nous dans l’idéal !

Lucienne, se levant et gagnant la gauche. — Si vous croyez que je suis en train d’y nager, moi, dans l’idéal !

Elle remonte entre la table et la cheminée.

Rédillon. — Qu’est-ce que je vous disais donc ?

Lucienne. — Vous disiez qu’il a la manie de vous faire manger des pommes de terre !

Rédillon, se levant. — Non, avant ?

Lucienne. — Vous disiez. "Ah ! Lucienne, Lucienne !"

Rédillon, avec lyrisme, tout en cherchant ce qu’il avait bien pu avoir à dire. — Ah ! Lucienne ! Lucienne !… Ah ! Oui !… (Reprenant.) Ah ! Lucienne ! Lucienne !… (La ramenant sur le divan.) Dites-moi que je ne suis pas le jouet d’un rêve ! Vous êtes bien à moi ? Rien qu’à moi ?…

Lucienne, assise. — Oui, bien à vous ! Rien qu’à vous !

Rédillon. — Ah ! que je suis heureux !

Lucienne. — Tant mieux, mon ami, c’est une compensation que le malheur des uns fasse un peu le bonheur des autres.

Rédillon. — Ah ! oui, oui ! Tenez, appuyez votre tête contre ma poitrine…

Lucienne. — Attendez, mon chapeau me gêne.

Elle le retire.

Rédillon, le prenant. — Donnez-le moi ! (Il le tient sur le poing, de la main droite, pendant que, du bras gauche, il entoure la taille de Lucienne.)… Que je m’enivre de l’odeur de vos cheveux… Ah ! vous sentir ainsi près de moi,… et tout à moi !…

Il ferme les yeux, délicieusement.

Lucienne. — Est-ce que vous allez garder mon chapeau tout le temps comme ça ?…

Rédillon, se levant. — Non, attendez ! (Il va le poser sur la table et revient à Lucienne qui a changé de place. L’embrassant.) Ah ! c’est la première fois qu’il m’est permis d’effleurer votre peau de mes lèvres !

Lucienne. — C’est ça !… Vengez-nous ! Vengez-moi !

Rédillon. — Oh ! oui !

Lucienne. — À partir d’aujourd’hui, je ne suis plus la femme de M Vatelin, je suis votre femme… et vous m’épouserez !…

Rédillon. — Oh ! oui ! oui !

Lucienne, parlant dans la direction du fond. — Un homme que j’aimais, à qui j’avais tout donné,… ma tendresse, ma fidélité,… ma candeur de jeune fille.

Rédillon. — Oh ! non ! non ! Ecoutez ! Ne me parlez pas de votre mari… surtout en ce moment. Que son image ne soit pas là, entre nous ! Ah ! ma Lucienne adorée !…

Il se met à genoux face à elle.

Gérome, passant la tête au fond. — Je suis rentré !

Rédillon. — On n’entre pas !

Gérome. — Eh bien ! Qu’est-ce que tu fais là ?

Rédillon. — Est-ce que j’ai des comptes à vous rendre ! Allez-vous en !…

Gérome. — Oui !

Rédillon. — Et fermez la porte !

Gérome. — Pourquoi, t’as froid ?

Rédillon. — Parce que je vous le dis… et puis, n’entrez plus sans que je vous appelle.

Gérome, pousse un soupir et remonte, puis, au moment de sortir. — Je n’ai pas trouvé de haricots verts !

Rédillon. — Je m’en fiche !

Gérome.- Alors, j’ai pris des pommes de terre !

Il sort en fermant la porte.

Rédillon. — Je vous demande pardon ! C’est un vieux domestique de la famille, mais il se le tiendra pour dit, maintenant, allez !… (Toujours à ses genoux.) Ah ! Lucienne ! Laissez-moi vous presser dans mes bras !…

Lucienne. — Vous m’aimez, vous ?

Rédillon. — Si je vous aime !… Non, tenez, je ne suis pas bien comme ça… Je ne suis pas assez près de vous ! Faites-moi une petite place à côté de vous ! (Il s’assied à sa droite.) C’est ça !… Ah ! comme ça, je peux mieux vous presser contre mon cœur !

Lucienne. — Allons, la prédiction de la somnambule avait raison !

Rédillon, les yeux mi-clos. — Quelle prédiction ?

Lucienne. — Que j’aurais deux aventures romanesques dans ma vie, une à vingt-cinq ans,… l’autre à cinquante-huit. Eh bien ! la première se réalise, j’ai eu 25 ans il y a huit jours.

Rédillon. — Oui, et c’est moi qui en suis le héros !… (Changeant de ton.) Attendez… non, comme ça !

Il s’étend tout de son long, dans le dos de Lucienne, la tête vers le public.

Lucienne. — Eh bien ! Qu’est-ce que vous faites ?

Rédillon. — Là ! Comme ça, je suis mieux ! Je vous vois mieux !… Je vous ai mieux !… (Il l’embrasse.) Ah ! Lucienne !… Lucienne !…

Lucienne se remet sur son séant.

Lucienne, poussant un soupir. — Ah !

La figure de Rédillon exprime une grande anxiété. Il caresse machinalement la main de Lucienne, mais on sent que sa pensée est ailleurs. Lucienne se retourne pour le regarder. Il sourit immédiatement.

Lucienne. — Eh bien !

Rédillon. — Quoi ?

Lucienne. — C’est tout ?

Rédillon. — Comment, c’est tout ? Ah ! Lucienne ! Lucienne ! (À part.) Quelle fichue idée j’ai eue d’amener Armandine hier soir ! (Lucienne le regarde à nouveau :) Ah ! Lucienne ! Lucienne !…

Lucienne, se levant. — Eh bien ! Quoi ! Lucienne ! Lucienne ! Vous ne savez dire que ça !…

Rédillon, se mettant sur son séant. — Lucienne, je ne sais pas si c’est le trouble,… l’émotion !… Je vous jure que c’est la première fois que ça m’arrive.

Lucienne. — Oh ! Et voilà un homme qui vient me parler de son amour !

Rédillon, se levant. — Mais si, je vous aime ; seulement comprenez donc, j’étais si loin de m’attendre… Alors le bonheur !… la joie !… trop de joie !… voilà la raison. Et joignez à ça un scrupule, un scrupule d’honnête homme… qui ne durera pas, mais bien justifié cependant. Je songe à votre mari, qui est mon ami. Lui faire, comme ça, un pied de cochon !… Laissez-moi le temps de me préparer à cette idée…

Lucienne, remontant à la cheminée. — Vous avez des scrupules bien tardifs, mon ami !

Rédillon. — Mais non, ça passera, je vous dis,… mais donnez-moi le loisir de réfléchir… Venez demain !… Venez ce soir.

Lucienne, au-dessus de la table. — Demain !… ce soir !… Mais ce n’est pas possible ! Mais mon mari va venir tout à l’heure !

Rédillon — Hein !

Lucienne, descendant. — Et je veux, quand il arrivera, que ma vengeance soit consommée.

Rédillon. — Votre mari !… Votre mari, ici ?

Lucienne. — Oui ! Je lui ai adressé un mot : "Vous m’avez trompée, je vous trompe à mon tour. Si vous en doutez, venez à midi chez votre ami Rédillon. (Petit mouvement de tête très léger en regardant Rédillon.) Vous m’y trouverez dans les bras de mon amant."

Rédillon. — Mais, c’est de la folie !… Ah ! bien ! nous allions en faire une jolie boulette !… Et c’est drôle, j’en avais l’intuition… Dieu merci ! le ciel m’a donné la force d’être raisonnable.

Scène VII[modifier]

Les Mêmes, Mme Pontagnac, Gérôme.

Voix De Gérôme, s’opposant à l’entrée. — Mais non, madame, mais non !

Voix de Mme Pontagnac. — Mais si, je vous dis, mais si !

Rédillon. — Ah ça ! qu’est-ce que c’est ?

Mme Pontagnac, repoussant Gérôme. — Mais laissez donc !… (Elle entre.)

Rédillon et Lucienne. — Mme Pontagnac !

Mme Pontagnac. — Parfaitement ! moi !… Ah ! vous ne vous attendiez pas à me voir si tôt, n’est-il pas vrai ?… Hier, M. Rédillon, je vous ai dit : "Que j’aie la preuve de l’infidélité de mon mari et je viens vous dire : Vengez-moi, je suis à vous !"…

Lucienne. — Hein ?

Mme Pontagnac, retirant sa jaquette et la jetant sur le divan. — Eh bien ! monsieur Rédillon, me voici ! Vengez-moi, je suis à vous !

Rédillon. — Elle aussi !

Lucienne. — Vous dites ?

Rédillon, à part. — Oh ! que je suis embêté, mon Dieu ! que je suis embêté ! Ah ! bien ! non, alors !

Il remonte au fond.

Lucienne. — Oh ! mais, permettez, madame : "Vengez-moi, je suis à vous…" Vous en usez un peu librement.

Mme Pontagnac. — Comment, madame ! mais c’est convenu avec M. Rédillon.

Lucienne. — Oh ! mais permettez, madame, j’étais là avant vous !…

Mme Pontagnac. — C’est possible, madame, mais je vous ferai remarquer que, depuis hier, j’ai retenu M. Rédillon.

Lucienne. — Vous l’avez retenu ? Ah ! bien, voilà qui m’est égal !

Mme Pontagnac. — Madame !

Lucienne. — Madame !

Rédillon, venant se placer entre elles deux. — Ah ça ! mais, sapristi ! qu’est-ce que je suis, moi, là-dedans ?

Lucienne. — C’est vrai, au fait ! Parlez donc, vous !

Mme Pontagnac. — Justement ! Parlez !

Rédillon. — Mais absolument, je parlerai. C’est étonnant, ma parole ! Vous avez à vous venger de vos maris respectifs,… alors, il faut, moi, que… Ah çà ! est-ce que vous me prenez pour un agent délégué aux représailles conjugales ?…

Lucienne. — Enfin, voyons, laquelle des deux ?

Mme Pontagnac. — Oui ?

Rédillon. — Eh bien ! Ni l’une ni l’autre, là !

Les deux Femmes. — Hein ?…

Rédillon. — Bonsoir !…

Il remonte.

Lucienne et Mme Pontagnac. — Oh !

Gérome, accourant par le fond. — Dis donc… Pluplu !…

Rédillon. — Eh bien ! Quoi ! Pluplu ?

Gérome. — La voilà revenue ! Elle veut te voir !

Rédillon. — Hein ! Pluplu aussi ? Ah ! non ! alors ! J’en ai assez, à la fin ! Je ne reçois pas ! Dites que je suis mort !

Gérome. — Bien !

Il remonte et sort.

Lucienne et Mme Pontagnac, ensemble. — Rédillon ! — M. Rédillon !

Rédillon. — Non !

Il entre à droite et s’enferme.

Les deux Femmes, qui se sont précipitées d’un même mouvement instinctif contre la porte par laquelle vient de sortir Rédillon. — Fermée !

Mme Pontagnac, descendant à gauche. — Vous voyez, madame, ce dont vous êtes cause !

Lucienne. — Permettez, madame, c’est vous !

Mme Pontagnac, avec un rire amer. — Ah ! c’est moi ! Vous devriez comprendre pourtant, madame, combien cette démarche m’est déjà pénible !

Lucienne. — Mais croyez-vous donc, madame, que je suis ici par plaisir !

Mme Pontagnac. — Ah ! bien, merci ! si je n’y étais poussée par le devoir de me venger.

Lucienne. — Et moi aussi !

Mme Pontagnac. — Vous ne savez dire que ça : "Et moi aussi !"

Lucienne. — Mais que voulez-vous que je dise, puisque notre situation est la même !

Mme Pontagnac. — Et voilà à quelles compromissions nous réduisent nos maris !

Lucienne. — Ah ! c’est dur pour des honnêtes femmes !

Scène VIII[modifier]

Les Mêmes, Gérome, puis Pontagnac

Gérome, paraissant au fond. — Madame, il y a là un jeune homme qui demande Mme Vatelin !

Lucienne. — Qui me demande !… un jeune homme !… qui ça ?…

Gérome. — M. Pontagnac !

Mme Pontagnac, qui est remontée à la cheminée à l’entrée de Gérôme. — Mon mari !

Lucienne. — C’est ça que vous appelez un jeune homme ?

Gérome. — Il est jeune pour moi !… Songez, madame, que je devais être déjà majeur quand il était encore à la mamelle.

Mme Pontagnac. — Mais qu’est-ce qu’il veut, mon mari ?

Lucienne. — Je l’ignore ! C’est après moi qu’il demande… Au fait !… il arrive bien ! J’avais besoin d’un vengeur !

Mme Pontagnac. — Hein ! Quoi, vous voudriez ?

Lucienne. — Oh ! ne craignez rien ! Comme ça n’est que pour donner le change à mon mari !

Mme Pontagnac. — Oh ! Alors !

Lucienne. — Me livrez-vous M. Pontagnac ?

Mme Pontagnac. — Soit ! Aussi bien, cela me donnera un grief de plus contre lui !

Lucienne. — C’est bien ! (Prenant le vêtement de Clotilde sur le divan et le lui donnant.) Tenez, madame, entrez là ! (Elle la fait sortir à gauche, 2e plan ; à Gérôme.) Et vous, faites entrer M. Pontagnac !

Gérome. — Oui, madame. (À part.) Je n’y comprends rien du tout !

Il introduit Pontagnac et disparaît.

Pontagnac, entrant, très ému. — Seule !

Lucienne. — C’est vous qui me demandez ?

Pontagnac. — C’est moi ! Il y a longtemps que vous êtes là ?

Lucienne. — J’arrive !

Pontagnac. — Et… Rédillon ?

Lucienne. — Je l’attends !

Pontagnac. — Dieu soit loué, j’arrive à temps.

Il pose son chapeau sur la table.

Lucienne. — Mais que signifie cette façon de venir me relancer jusqu’ici ? Que voulez-vous ?

Pontagnac. — Ce que je veux ? je veux vous empêcher de faire une folie !… Je veux me mettre entre Rédillon et vous, vous disputer, vous arracher à lui !

Lucienne. — Vous ! Mais de quel droit ?

Pontagnac. — De quel droit ?… Mais du droit que me donnent tous les embêtements qui pleuvent sur moi depuis hier !… Comment, par amour pour vous, je me suis fourré dans le plus abominable des pétrins. J’ai deux flagrants délits sur le dos !… flagrants délits où je ne suis pour rien !… Pincé par un mari que je ne connais pas… pour une femme que je ne connais pas ! Pincé par ma femme, pour cette même femme que je ne connais pas !… Un divorce chez moi en perspective !… Un autre divorce de la dame que je ne connais pas d’avec le monsieur que je ne connais pas où je vais être impliqué comme complice !… Brouillé avec Mme Pontagnac ! La femme que je ne connais pas, venue ce matin pour me dire en accent anglais que je lui dois "le réparation" ! une altercation, compliquée de voies de fait, avec le monsieur que je ne connais pas ! Enfin, les ennuis, les procès, le scandale, tout !… tout !… tout !… j’aurais tout encouru ! et tout cela pour vous jeter dans les bras d’un autre !… C’est lui qui récolterait et moi qui serais le dindon !… Ah ! non ! non ! Vous ne le voudriez pas !

Lucienne, à part. — Attends un peu, toi !… (Haut.) Oui-dà !… comme ça se trouve !… Figurez-vous qu’en vous voyant arriver tout à l’heure je me suis dit, dans mes idées de vengeance : "Mais, au fait, pourquoi Rédillon ? Somme toute, c’est M. Pontagnac qui m’a éclairée sur l’infidélité de mon mari !"

Pontagnac. — Absolument !

Lucienne. — Si quelqu’un doit me venger, c’est lui !

Pontagnac. — Non ! Est-il possible ?…

Lucienne. — Alors, si je vous demandais…

Pontagnac. — Si vous me demandiez !… vous savez bien que je serais le plus heureux des hommes !…

Lucienne. — Oui ? Eh bien ! soyez le plus heureux des hommes ! C’est vous, monsieur Pontagnac, qui serez mon vengeur !

Pontagnac. — Non ?

Lucienne. — Oui !

Pontagnac. — Est-il possible ! Et cela chez Durillon… chez Rédillon ! quel raffinement !

Il va fermer la porte du fond et baisser les stores.

Lucienne, allant à la table. — Allons ! (Elle enlève un vêtement qui dissimule son corsage de dessous et paraît en corsage de velours noir complètement décolleté, sans manches, simplement rattaché aux épaules par une épaulette en diamants ; en même temps elle déroule ses cheveux en secouant la tête.) C’est quand j’était ainsi que mon mari me trouvait la plus belle ! suis-je vraiment belle ainsi ?

Pontagnac, retirant ses gants. — Oh ! oui, belle ! belle comme la princesse de Bagdad !

Lucienne. — Justement, je l’ai relue ce matin.

Pontagnac. — Pourquoi faire ?

Lucienne. — Parce que !… Parce ce je n’ai pas l’habitude de ce genre de vengeance. J’ai voulu être dans la note ! (Changeant de ton.) Et vous m’aimez ?

Pontagnac, la tenant dans ses bras. — Profondément !

Lucienne, à part. — Tiens, on dirait qu’il sait le texte ! (Haut.) Et toute votre vie sera à moi ?

Pontagnac. — Toute ma vie !

Lucienne, le quittant et passant 2. — C’est bien, allez vous asseoir !

Pontagnac, étonné. — Comment, que j’aille m’asseoir…

Lucienne. — Eh bien ! oui !

Pontagnac. — Mais je croyais…

Lucienne. — Ai-je dit le contraire ?… Mais s’il ne me plaît pas, comme ça, tout de suite ; s’il me convient de choisir mon moment, de me faire désirer. J’entends que l’homme qui m’aimera soit l’esclave docile de mes caprices. J’ai dit : "Asseyez-vous". Asseyez-vous !

Pontagnac. — Oui !

Il s’assied près de la table.

Lucienne, remontant un peu. — Bien !

Pontagnac. — Je vous ai obéi !

Lucienne, venant à lui. — C’est très bien ! Enlevez votre jaquette.

Pontagnac. — Plaît-il ?

Lucienne, gagnant la droite. — Enlevez votre jaquette ! je ne peux pas vous voir avec. Vous me rappelez mon mari.

Pontagnac. — Ah ! alors. Seulement, je vous préviens qu’en dessous, je suis en bras de chemise.

Lucienne, s’asseyant sur le divan. — Ca ne fait rien.

Pontagnac. — Bien. (Il enlève sa jaquette.) Et maintenant ?…

Lucienne. — Asseyez-vous là, près de moi.

Pontagnac, s’asseyant. — Voilà.

Lucienne. — Bon !

Moment de silence.

Pontagnac, après un temps. — Mais enfin, qu’est-ce qu’on attend ?

Lucienne. — Mon bon vouloir !

Pontagnac. — Ah !

Lucienne. — Tenez, enlevez votre gilet, vous avez l’air du déménageur comme cela.

Pontagnac. — Quoi ! vous voulez ?…

Lucienne. — Je vous en prie, et asseyez-vous !

Pontagnac, enlève son gilet qu’il pose également au fond. — C’est bien parce que vous me l’ordonnez. (S’asseyant.) Vous ne me trouvez pas bien ridicule comme ça ?

Lucienne. — Ne vous en inquiétez pas ! (Lui déboutonnant une bretelle.) C’est laid, ça !… C’est comme ces cheveux !… Qui est-ce qui vous coiffe comme ça ?… Une coiffure de maître d’hôtel.

Pontagnac, qui a déboutonné la seconde bretelle. — Oh !

Lucienne. — Tournez-vous donc ! (Lui hérissant les cheveux derrière la tête.) Là ! au moins, vous avez l’air d’un artiste.

Pontagnac. — Vous trouvez ? (Oubliant ses promesses sous les caresses de Lucienne.) Ah ! Lucienne, ma Lucienne !

Lucienne. — Eh ! bien ! qu’est-ce que c’est ?

Pontagnac. — Oh ! pardon !

Lucienne. — Je vous prie de vous tenir, n’est-ce pas, quand il n’y a personne.

Pontagnac. — Ah ! qu’est-ce que vous voulez, je ne suis pas de bois, moi !

Lucienne. — C’est bien, ça suffit !

Pontagnac. — Oui !

Lucienne s’est levée et est allée chercher un journal sur la table, puis revient s’asseoir et se met à parcourir le journal.

Pontagnac, qui l’a regardée faire, après un temps. — Quelle drôle de façon de comprendre l’amour. (Lisant le titre du journal.) "La Petite République".

Lucienne, après un temps. — Ah ! ah ! il y a une première à Déjazet ce soir.

Pontagnac. — Ah ! ah !

Lucienne. — Vous y allez ?

Pontagnac. — Non !

Lucienne. — Ah !…

Elle se met à lire. — Pontagnac, ne sachant que faire, se met à sifflotter en dedans, tout en regardant autour de lui ; il finit par se lever et, les deux mains derrière le dos, inspecte les bibelots.

Lucienne, sans lever la tête de son journal. — Restez donc assis !

Pontagnac. — Ah ! bon ! (Il va se rasseoir docilement. — Après un temps.) Mais enfin, qu’est-ce qu’on attend ?… Etre obligé de faire le beau pour avoir du sucre !

On entend un bruit de voix au fond.

Lucienne. — Chut !

Pontagnac, qui s’est redressé au bruit. — Qu’est-ce que c’est ?

Lucienne s’est relevée en même temps et fait une boulette de son journal qu’elle jette au loin.

Lucienne, à part. — Enfin !… (Haut.) Et que nous importe ! des gens !… mon mari, peut-être !

Pontagnac. — Votre mari !

Lucienne. — Tant mieux ! ma vengeance n’en sera que plus complète.

À ce moment on voit les stores du fond s’écarter et des têtes paraissent aux vitres.

Scène IX[modifier]

Les mêmes , puis Vatelin, Le Commissaire, deux Agents, Gérome, puis Rédillon, puis Mme Pontagnac.

Voix du Commissaire. — Au nom de la loi, ouvrez !

Pontagnac. — Ce sont eux ! Cachez-vous !

Lucienne. — Allons donc, me cacher ! M’aimez-vous assez pour me disputer à mon mari lui-même ?

Pontagnac. — Certainement, mais…

Voix du Commissaire. — Voulez-vous ouvrir ?

Lucienne. — Eh bien ! voilà comme je veux être à vous, à la face de tous ! Pontagnac, prenez-moi, je suis à vous !

Pontagnac. — Hein ! Comment, maintenant ?

Lucienne. — Maintenant ou jamais !

Pontagnac, s’éloignant. — Ah ! non ! par exemple !

Le Commissaire. — Ouvrez ou je brise la glace.

Lucienne. — Ouvrez, voyons, ou il brise la glace !

Pontagnac, affolé. — Hein ? oui.

Pontagnac va ouvrir, Lucienne se laisse tomber assise sur le divan et se tient, les jambes allongées l’une sur l’autre, le torse rejeté en arrière et arc-bouté sur ses bras en fixant sur son mari un regard de défi.

Vatelin, entrant. — Oh ! la misérable !…

Le Commissaire. — Que personne ne bouge !

Vatelin. — C’était vrai !

Pontagnac, au Commissaire. — Mais enfin, monsieur !

Le Commissaire, le regardant. — Encore vous, monsieur ! C’est bien souvent !

Pontagnac. — Mais monsieur, je ne vous comprends pas, je rendais visite à madame.

Le Commissaire. — Dans cette tenue ! Rhabillez-vous donc, monsieur.

Pontagnac se rhabille, tout en oubliant de remettre ses bretelles.

Rédillon, sortant de sa chambre par la porte du premier plan, face au public. — Eh bien ! qu’est ce qu’il y a donc ?

Le Commissaire. — Madame, je suis le commissaire de police de votre arrondissement et je viens à la requête de M. Crépin Vatelin, votre époux…

Rédillon. — Non, je vous interromps. Un flagrant délit chez moi ? (À part.) Pontagnac !

Lucienne, sans quitter la position qu’elle a prise au début de la scène. — C’est bien, Monsieur le Commissaire, je connais la tirade. (À part.) Je l’ai lue ce matin ! (Haut.) Aussi bien, je vais vous faciliter la besogne. M. Pontagnac peut vous dire ce qu’il veut pour essayer de me sauver, c’est son devoir de gentilhomme ; mais moi, j’entends que la vérité soit connue de tous ! (En regardant avec défi Vatelin qui se tient debout entre la table et la cheminée et tournant presque le dos à sa femme.) Rien ne m’a attirée ici que ma volonté et mon bon plaisir, et si j’y suis venue, c’est pour y rencontrer M. Pontagnac, mon amant !

Vatelin. — Elle avoue.

Lucienne. — Je vous autorise, Monsieur le Commissaire, à consigner cet aveu au procès-verbal.

Vatelin, se laissant tomber sur la chaise près de la cheminée. — Oh !

Mme Pontagnac, paraissant à la porte de gauche. — À mon tour, maintenant !

Pontagnac. — Ma femme !

Mme Pontagnac. — Veuillez consigner également, Monsieur le Commissaire, que moi, Clotilde Pontagnac, femme légitime de monsieur, vous m’avez trouvée dans cette maison où j’étais venue, comme madame, pour retrouver mon amant.

Pontagnac, bondissant. — Qu’est-ce qu’elle a dit ?

Mme Pontagnac. — Adieu, monsieur.

Elle sort par la gauche.

Pontagnac, courant après elle, ses bretelles lui battant les mollets. — Malheureuse !

Le Commissaire, l’arrêtant. — Veuillez rester, monsieur, nous avons besoin de vous.

Pontagnac. — Mais vous avez entendu ce qu’elle a dit, Monsieur le Commissaire, elle a un amant. (Le Commissaire hausse les épaules, descendant.) Mais où est-il ce misérable, que je l’étrangle, que je le tue !

Gérome, à part. — Il veut faire du mal à mon Ernest, à mon enfant !

Pontagnac, marchant, furieux. — Mais qu’il se montre donc, cet amant, si ce n’est pas un lâche !

Gérome, s’avançant. — C’est moi !

Pontagnac. — Vous !

Rédillon, à Gérôme. — Eh bien ! qu’est-ce que vous dites ?

Gérome, bas à Rédillon. — Tais-toi, je te sauve !

Pontagnac. — C’est bien, monsieur, nous nous reverrons ! votre carte !

Gérome. — Je n’en ai pas !… Mais je suis Gérôme, valet de chambre d’Ernest… de mon petit Ernest…

Il donne une petite tape amicale sur la joue de Rédillon et remonte.

Pontagnac. — Le valet de chambre !

Le Commissaire, descendant, à Pontagnac. — Eh ! ne voyez-vous pas qu’on se moque de vous ; et Mme Pontagnac elle-même !… Ne comprenez-vous pas que c’est là un jeu de femme outragée et non le fait d’une épouse coupable !

Pontagnac, remontant entre la table et la cheminée et prenant son chapeau. — Oh ! je le saurai !

Le Commissaire, remontant. — En attendant, nous avons besoin de votre présence. Où y a-t-il de quoi écrire ?

Rédillon. — Par là, monsieur le Commissaire.

Il montre la pièce du fond.

Le Commissaire. — Merci, monsieur. (À Pontagnac.) Veuillez me suivre, monsieur et… madame.

Lucienne. — C’est bien ! (Elle se lève et remonte lentement, le regard toujours fixé sur son mari. À mi-chemin, réprimant difficilement son émotion, sa figure se contracte de sanglots et montrant son mari, sans qu’on entende une parole, simplement par le mouvement des lèvres, elle dit :) Un homme à qui j’avais donné tout mon amour ! (À ce moment, Vatelin, pour se donner une contenance, se lève et tourne la tête d’un air dédaigneux du côté de sa femme. Lucienne reprend aussitôt son expression de bravade et, avec un geste de tête en arrière,) Allons !

Elle gagne la pièce du fond dans laquelle tout le monde, à l’exception de Rédillon et Vatelin, est entré.

Scène X[modifier]

Vatelin, Rédillon

Les autres personnages dans la pièce du fond. Le Secrétaire du Commissaire, qui est un des deux agents, est assis à la table qu’on voit dans le fond ; le Commissaire, debout près de lui, lui dicte le procès-verbal. Gérôme a disparu. Lucienne et Pontagnac sont debout, de chaque côté de la table.

Rédillon. — Eh bien ! en voilà un gâchis ! (Voyant Vatelin qui, à bout de force, s’est laissé tomber sur le fauteuil, la tête dans ses mains, aussitôt la sortie de Lucienne, et sanglote à fendre l’âme.) Allons, voyons, Vatelin !

Vatelin, en tombant sur le fauteuil, a posé son chapeau sur la table.

Vatelin. — Ah ! mon ami, c’est effrayant ce que je souffre ! C’est là.. pan, pan, pan…

Il indique ses tempes.

Rédillon, lui frappant sur l’épaule. — Allons ! ça ne sera rien ! ça ne sera rien !

Vatelin. — Ce ne sera rien… pour vous ! mais pour moi… Parbleu ! il s’agirait de l’épouse d’un autre, ça me serait bien égal, mais penser qu’on a une femme légitime et que c’est précisément celle-là qui vous trompe !… C’est dur, allez !

Rédillon. — Vatelin, voulez-vous me permettre de vous parler en toute amitié ?

Vatelin. — Je vous en prie, mon ami.

Rédillon. — Eh bien ! Vatelin, mon ami, vous êtes un serin !

Vatelin. — Vous croyez ?

Rédillon. — Absolument !

Vatelin. — Un serin trompé, alors !

Rédillon. — Mais non, pas trompé ! C’est justement en croyant cela que vous êtes un serin. Mais voyons ! est-ce que le seul fait de vous avoir écrit : "Venez chez Rédillon. Vous m’y trouverez dans les bras de mon amant" n’aurait pas dû suffire à vous éclairer ?… Une femme qui trompe son mari n’a pas pour habitude de lui envoyer des cartes d’invitation.

Vatelin. — C’est-vrai !… mais alors ?…

Rédillon. — Eh bien ! alors, si elle le fait, c’est qu’elle a une raison ! celle d’exaspérer la jalousie de son mari ; mais je vous dirai comme le commissaire tout à l’heure : Ne voyez-vous pas là la comédie d’une femme outragée qui se venge !… mais tout l’indique, cette affectation à s’accuser…

Vatelin. — Oui…

Rédillon. — Cette mise en scène…

Vatelin. — Oui…

Rédillon. — Ce costume "flagrant délit".

Vatelin. — Oui !

Rédillon. — Ce choix de Pontagnac qu’elle ne connaissait que depuis hier.

Vatelin. — Oui !

Rédillon. — Enfin, j’en sais quelque chose, puisque c’est à moi qu’elle est venue proposer le rôle… que j’ai refusé, (À part.) et pour cause !…

Vatelin, lui tendant les mains. — Ah ! mon ami ! mon ami !

Rédillon, lui prenant les mains. — Et vous avez donné dans le panneau… Ah ! vous n’êtes guère tacticien !

Vatelin. — Je suis avoué.

Rédillon. — Voilà !

Vatelin. — Ah ! que je suis content !… (Sanglotant.) que je suis con… on… tent ! Ah ! là ! là !… Ah ! là ! là !

Il pleure dans ses mains.

Rédillon, le montrant. — La joie fait peur !

À ce moment, la porte du fond s’ouvre et Lucienne descend en scène, du même air arrogant ; elle s’arrête, étonnée, et regarde interrogativement Rédillon qui, mettant un doigt sur sa bouche, lui fait signe de se taire et d’écouter.

Vatelin. — Que je suis content !…

Rédillon. — Allons ! Allons ! calmez votre joie !

Vatelin. — Ah ! mon ami, soyez bon ! Allez trouver ma femme, dites-lui que je n’aime qu’elle, et faites-lui comprendre — ce qui est la vérité — qu’elle a en moi le plus fidèle des maris.

Rédillon. — Après votre équipée d’hier soir ?…

Vatelin. — Ah ! bien, si vous croyez que ça été pour mon plaisir, mon équipée d’hier soir ! J’aurais voulu que vous y assistassiez, à mon équipée d’hier soir !…

Rédillon. — J’aurais craint d’être indiscret !

Vatelin. — Oh ! vous auriez pu venir, allez ! ah ! là ! là ! sacrée Anglaise !… avec des pieds, non, j’aurais dû vous apporter une de ses bottines… Moi qui jamais, en dehors de cette… aventure d’outre-Manche — je sais bien que c’est idiot d’avouer ça — n’avais jamais trompé ma femme, il a fallu qu’une fois à Londres, un mois d’absence, pas de femme, — on n’est pas de bois — … Je croyais au moins que c’en était fini. Ah ! bien oui, elle est venue me relancer hier, jusque chez moi. On parle des maîtres chanteurs, on ne sait pas ce que c’est qu’une maîtresse chanteuse. Elle m’a menacé d’un esclandre, j’ai eu peur de troubler le bonheur de ma femme et j’ai cédé.

Rédillon. — Ah ! quel dommage que votre femme ne puisse pas vous entendre !

Il regarde Lucienne qui commence à s’attendrir.

Vatelin. — Ah ! oui, quel dommage qu’elle ne puisse pas m’entendre. Je sens que je la convaincrais, qu’elle me croirait ; je me ferais si petit, si repentant ! elle verrait tant d’amour dans mes yeux qu’elle n’aurait pas la force de me repousser et, dans cette main que je tends vers elle, elle mettrait sa petite main et j’entendrais sa voix adorée me dire : "Mon Crépin, je te pardonne !"

Rédillon a pris la main de Lucienne et la met dans celle de Vatelin.

Lucienne. — Mon Crépin, je te pardonne !…

Vatelin, se levant. — Toi ! ah ! méchante, que tu m’a fait mal !

Il tombe en sanglotant dans ses bras.

Lucienne. — Et toi, donc !…

Vatelin. — Je t’adore !

Lucienne. — Mon chéri !

Rédillon, qui tourne le dos pour cacher son émotion, ne pouvant plus résister et des larmes dans la voix. — Je vous aime bien tous les deux !

Vatelin, lui serrant la main ainsi que Lucienne. — Brave ami !… (Ils s’embrassent tous les trois. À Lucienne.) Ah ! il a été bien bon, va !

Rédillon et Lucienne gagnent la droite.

Le Commissaire, descendant. — Le procès-verbal est terminé, si vous voulez en prendre connaissance.

Vatelin. — Le procès-verbal ! Il n’y en a plus de procès-verbal ! Il n’a plus de raison d’être, le procès-verbal ! (Passant à Lucienne.) Nous le déchirons le procès-verbal !…

Le Commissaire. — Hein ?

Vatelin. — Allons ! Monsieur le Commissaire, allons déchirer le procès-verbal !…Il l’entraîne au fond.

Le Commissaire. — Mais qui est-ce qui m’a donné des girouettes pareilles ?

Rédillon, seul en scène avec Lucienne. — Eh bien !

Lucienne. — Eh bien ?

Rédillon. — C’est remis !

Lucienne. — C’est remis !

Rédillon, souriant. — Et moi, alors, c’est fini ?

Lucienne. — C’est fini… dame ! vous savez ce qu’a dit la somnambule : je dois avoir deux aventures dans ma vie, la première est passée, la seconde à cinquante-huit ans. Si ça vous tente ?

Rédillon. — Hum ! à cinquante-huit ans !

Lucienne. — Eh bien ! dites donc !

Rédillon. — Oh ! ce n’est pas pour vous, vous serez toujours charmante, mais c’est pour moi, je serai bien fatigué.

Lucienne, gentiment moqueuse. — Toujours, alors !

Vatelin, redescendant, suivi de Pontagnac. — Voilà c’est réglé ! Quant à vous, Pontagnac, je devrais vous en vouloir, mais je n’ai pas de rancune, et la preuve, je donne à dîner tous les lundis, voulez-vous être de mes fidèles ?

Pontagnac. — Moi ! Comment ?… Ah ! vraiment !

Vatelin. — Nous sommes entre hommes ! c’est le jour où ma femme dîne chez sa mère !

Pontagnac, comprenant la leçon. — Ah ! avec plaisir ! (À part). Allons, je n’ai plus rien à faire ici !

Rédillon, bas à Lucienne. — C’est égal, si quelquefois la fantaisie vous reprenait, eh ! bien, prévenez-moi la veille !

Gérome, du fond. — On ne déjeune pas alors !

Rédillon. — Si !

Vatelin, Lucienne, Rédillon, remontent un peu.

Pontagnac, redescendant, à part. — C’était écrit, je suis le dindon !

Il les rejoint.

RIDEAU