Le Domaine de Belton/07

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Traduction par Eugène Dailhac.
Hachette (p. 87-103).

CHAPITRE VII


Will Belton revint à Plainstow, l’esprit uniquement occupé de son amour et bien décidé à persévérer, tout en se disant que très-probablement il n’obtiendrait pas ce qu’il désirait avec tant d’ardeur. Il n’eût parlé de son chagrin à aucun homme, mais il ouvrit son cœur à une femme, et cette femme était sa sœur Mary.

On prétend que ceux qui sont difformes de corps ont le caractère également mal fait. Il n’en était pas ainsi de Mary Belton. Ses amis la jugeaient parfaite et son frère était le premier à penser ainsi. L’affection de Will pour sa sœur ressemblait à de la vénération, et Mary, craignant d’être un obstacle au bonheur de son frère, le menaçait parfois en riant de quitter Plainstow-Hall s’il n’y amenait une femme.

« Si ma sœur quitte ma maison, que j’y sois marié ou non, avait répondu Will, je ne me fierai plus jamais à aucune femme. »

Plainstow-Hall était une belle maison de brique, bâtie au temps des Tudors, très-pittoresque à l’œil avec ses toits dentelés et ses hautes cheminées, mais bien moins confortable que les maisons modernes des gentilshommes campagnards en Angleterre. Les jardins étaient vastes, mais séparés du logis par la cour de ferme. De l’extrémité de cette cour partait une magnifique avenue d’ormeaux qui traversait la prairie jusqu’à la haie de clôture. Il n’y avait plus de route entre ces arbres, et l’on gagnait Plainstow par un étroit chemin traversant le jardin.

Lorsque Belton, par une soirée d’août, arrêta devant sa porte la voiture qui avait été le chercher à la station, il trouva sa sœur qui l’attendait et avait préparé pour lui du thé et des fruits.

« Oh ! Mary, dit-il, pourquoi n’êtes-vous pas couchée ? vous savez bien que j’aurais été vous voir en haut. »

Elle s’excusa en souriant, disant qu’elle n’avait pas pu se refuser le plaisir de le voir un moment au retour de son voyage.

« Et puis, j’ai envie de savoir comment sont nos parents, dit-elle.

— Lui, est un vieillard d’extérieur distingué, dit Will et elle, une jeune personne d’extérieur distingué.

— Voilà une description courte et graphique au moins.

— Il est faible et sot, tandis qu’elle est forte, et… et…

— Pas sotte, j’espère.

— Loin de là. Je la crois très-intelligente.

— J’ai peur qu’elle ne vous plaise pas, Will.

— Si.

— Vraiment ?

— Oui, vraiment.

— A-t-elle bien pris votre venue ?

— Oui ; je crois qu’elle m’en a su grand gré.

— Et M. Amadroz ?

— Il voudrait me voir vivre auprès de lui. Il est incapable de s’occuper d’affaires et on le volait ; mais j’y ai mis ordre. J’ai pris la terre à ma main. Je vous expliquerai cela peu à peu. Comme vous serez chez mon oncle Robert à Noël et n’aurez pas besoin de moi, je compte retourner là-bas pour m’occuper de mon exploitation.

— J’espère que vous n’y perdrez pas d’argent, Will ?

— Non, pas en fin de compte, et puis, qu’est-ce qu’un peu d’argent ? Je leur dois bien cela, pour dépouiller ma cousine de son héritage.

— Vous ne la dépouillez pas, Will.

— C’est égal, c’est dur pour elle.

— Le pense-t-elle ?

— Quelles que soient ses pensées, elle est trop fière pour en rien laisser paraître.

— Je voudrais bien savoir si elle vous plaît.

— Elle me plaît ; je l’aime plus que personne au monde, plus même que vous, Mary, car je lui ai demandé d’être ma femme.

— Oh ! Will !

— Et elle m’a refusé. Maintenant vous savez tout ce que j’ai fait pendant mon absence. Je comptais bien vous le dire, Mary, mais pas ce soir ; cela m’a échappé ; la bouche parle de l’abondance du cœur.

— Est-ce qu’elle en aime un autre, Will ?

— Comment puis-je le dire ? je ne le lui ai pas demandé, mais je donnerais tout au monde pour le savoir.

— Elle est donc bien belle ?

— Belle ! ce n’est pas pour cela, bien qu’elle soit belle, mais…, mais… je ne saurais vous dire pourquoi, — c’est la seule jeune fille que j’aie jamais vue dont je voulusse faire ma femme.

— Mon pauvre Will !

— Mais je ne veux pas vous tenir levée toute la nuit, Mary. Je vais vous dire une chose : je ne compte pas mourir d’amour. Je vais vous dire encore autre chose : je n’ai pas l’intention de regarder ma cause comme perdue. J’ai agi comme un imbécile. Je m’y suis pris comme pour acheter un cheval, disant au vendeur mon prix qu’il pouvait accepter ou refuser. Quel droit avais-je de penser qu’une jeune fille pouvait être obtenue de cette façon, surtout une jeune fille comme Clara Amadroz ?

— Elle aurait fait là un bon mariage.

— Je n’en suis pas sûr. Son éducation a été différente de la mienne, et il est bien possible qu’elle épouse quelqu’un qui me soit supérieur. Mais je ne vous dirai pas un mot de plus ce soir. Demain, si vous êtes assez bien portante, je vous parlerai toute la journée. »

Le lendemain la pauvre Mary fut obligée de garder le lit, et Will essaya en vain de s’intéresser aux occupations de la ferme ; les jours suivants, après plusieurs conversations, miss Belton commença à être au courant de ce qui s’était passé, et à pouvoir donner d’utiles conseils à son frère.

« Voyez-vous, Will, lui dit-elle, les femmes ne s’éprennent pas si soudainement que les hommes.

— Je ne vois pas comment on peut s’en empêcher. Ce n’est pas comme de se précipiter dans la rivière, ce qu’une personne peut faire ou ne pas faire à volonté.

— Je crois, au contraire, que c’est comme de se jeter dans la rivière, et qu’on peut s’en empêcher. Ce qu’on ne peut éviter, c’est d’être dans l’eau, une fois que le saut a été fait ; c’est pourquoi les femmes ne sautent pas, avant d’avoir considéré ce qui arrivera après. — Peut-être avez-vous été un peu brusque avec notre cousine Clara.

— Certainement, j’ai été trop brusque ; je ne lui ai pas donné deux minutes.

— Vous ne donnez jamais deux minutes à personne, Will. Mais vous retournez là-bas à Noël ; elle aura eu le temps de réfléchir. Toute la question est de savoir si elle en aime un autre : peut-être est-elle déjà engagée. »

Sans doute Belton pensa combien cela était probable. Tout homme non marié qui voyait Clara devait désirer l’épouser, et n’en était-il pas un qu’elle pût aimer ?

Quand Will eut passé une quinzaine chez lui, il reçut une lettre de Clara, qu’il considéra comme un grand trésor. Elle ne lui parlait pourtant que de l’achèvement du hangar, de la santé de son père, et du lait que donnait la petite vache, mais elle signait votre cousine affectionnée, et il y avait deux lignes en post-scriptum : « Papa attend Noël avec impatience pour vous voir, et j’en fais autant. »

Cette lettre, bien entendu, fut écrite avant la visite de Clara à Perivale et la mort de mistress Winterfield. Bien des choses survinrent dans l’histoire de Clara entre cette lettre et la seconde visite de Belton au château.

Enfin Noël arriva, trop lentement au gré de Will, et il se mit en route.

Il s’était arrangé pour passer d’abord une semaine à Londres, afin d’y voir son homme d’affaires, et peut-être de se distraire un peu, en allant au théâtre, de ses chagrins d’amour.

M. Green était un digne notaire. Chargé, comme son père l’avait été avant lui, des affaires des familles Amadroz et Belton, M. Joseph Green n’avait pas encore quarante ans, et il existait depuis longtemps entre lui et Will une étroite amitié.

Lorsque le clerc apporta à M. Green la carte de Belton, celui-ci était en conférence avec le capitaine Aylmer, venu pour régler le payement du legs fait à Clara par mistress Winterfield.

« Voilà justement l’héritier de M. Amadroz, dit M. Green. »

Les deux hommes ne s’étaient jamais vus : ils furent présentés l’un à l’autre et échangèrent quelques paroles insignifiantes sur leurs amis communs, puis le capitaine Aylmer prit congé.

« Je viens d’apprendre une bonne nouvelle pour votre amie miss Amadroz, dit alors M. Green ; sa tante, à son lit de mort, lui a laissé quarante mille francs.

— C’est là tout ce qu’elle aura pour vivre ?

— C’est beaucoup mieux que rien, et vous penseriez ainsi si elle était votre fille.

— Elle sera ma fille, ma sœur, tout ce que vous voudrez. Pensez-vous que je vais la laisser vivre avec quarante mille francs, et prendre pour moi toute la fortune.

— Vous feriez mieux d’en faire votre femme. »

Will Belton rougit en répondant :

« Cela est plus aisé à dire qu’à faire, quand j’en aurais le désir.

— Will, croyez-moi, ne faites pas de promesses romanesques quand vous serez à Belton ; vous vous en repentiriez.

— Je lui ai promis d’être son frère, et tant que j’aurai un shilling, elle en aura la moitié ; mais j’ai à vous parler d’autre chose. Vous rappelez-vous un individu nommé Berdmore ? Il était militaire.

— Oh ! oui, je me le rappelle. Il est mort maintenant. Il s’est tué aux Indes à force de boire. Il avait épousé une miss Vigo.

— Qu’est-elle devenue ? Était-elle auprès de son mari quand il est mort ?

— Personne n’était auprès de lui qu’un jeune lieutenant et son domestique.

— Où est-elle maintenant ?

— Au diable ! pour ce que j’en sais.

— Informez-vous-en. »

M. Green ayant accepté de dîner au club la veille du départ de Will, promit de s’informer auprès d’amis communs de ce qu’étaient devenus les Berdmore.

« Le fait est, dit le notaire, que le monde est si bienveillant, au lieu d’être méchant comme on le prétend, qu’il oublie toujours ceux qui veulent être oubliés. »

Il nous faut maintenant revenir au capitaine Aylmer.

Ayant employé tout un mois à réfléchir sur sa position à l’égard de miss Amadroz, il prit deux résolutions : la première qu’il payerait immédiatement le legs de sa tante, et la seconde qu’il renouvellerait sa demande. Plusieurs motifs le déterminaient. D’abord sa conscience, et puis le fait que Clara s’était pour ainsi dire retirée de lui, — lui donnait le désir de la posséder ; de plus, il avait consulté sa mère, et lady Aylmer lui avait donné le conseil de ne plus penser à miss Amadroz.

Ces causes réunies le décidèrent, et, après avoir quitté l’étude de M. Green, il rentra chez lui et écrivit la lettre suivante :


« Mount street, décembre 186…
« Ma chère Clara,

« Lorsque nous nous sommes quittés à Perivale, vous avez dit, concernant notre engagement, certaines choses que j’ai mieux comprises depuis. Il m’a échappé que j’avais fait une promesse à mistress Winterfield, et le mot vous a blessée. Quand j’ai parlé de mes intentions à ma tante, elle était sur son lit de mort, et, dans de, pareilles circonstances, on dit des choses auxquelles on ne penserait pas en tout autre moment. Je puis vous assurer que la promesse que je lui ai faite était d’accomplir ce que j’avais résolu longtemps avant. Si vous pouvez ajouter foi à ce que je vous ai dit, cela doit suffire pour faire disparaître le sentiment qui vous a portée à rompre notre engagement.

« Je vous écris maintenant pour renouveler ma demande, et je vous assure que je le fais de tout mon cœur. Me pardonnerez-vous de vous dire que je ne puis m’empêcher de me rappeler les douces assurances que vous m’avez données de votre affection pour moi ? Comme je ne connais rien qui ait pu modifier votre opinion sur mon compte, je vous écris dans la ferme espérance de réussir. Je suppose qu’en retirant votre parole vous doutiez de mon affection pour vous plutôt que de la vôtre pour moi. S’il en est ainsi, je vous assure que vous n’avez pas de crainte à avoir.

« Je vais attendre votre réponse avec anxiété.

« Votre très-affectionné,
« F.-F. Aylmer. »


« P. S. J’ai fait acheter aujourd’hui en votre nom des rentes pour la somme de 40,000 francs, montant du legs que ma tante vous a fait. »


Cette lettre et celle de M. Green concernant le payement de l’argent arrivèrent le même jour au château de Belton, et maintenant revenons à Will et à son dîner avec M. Green.

Dès qu’ils furent ensemble :

« Avez-vous appris quelque chose sur Mrs Berdmore ? demanda Belton.

— Mrs Berdmore avait abandonné son mari quelques années avant qu’il mourût. Il n’y avait rien là d’étonnant, car ce n’était pas un homme avec lequel une femme pût vivre. Mais je crains qu’elle ne soit partie laissée sous une protection compromettante.

— Combien y a-t-il qu’il est mort ?

— Environ trois ans. Il paraît qu’elle s’est mariée depuis. Maintenant vous en savez autant que moi. »

Et Belton sut ainsi que mistress Askerton qui vivait au cottage, était la miss Vigo qu’il avait connue autrefois. Au moment de se séparer à la porte du club :

« À propos, dit le notaire, vous n’aurez pas la peine de servir de mère, d’oncle ou de tante à miss Amadroz.

— Pourquoi ?

— Je pense que ce n’est pas un secret. Elle va épouser le capitaine Aylmer. »

Will tressaillit si violemment et prit un tel air de fureur, que M. Green fut au courant de l’histoire.

« Qui dit cela ? demanda Will.

— Le capitaine Aylmer me l’a dit aujourd’hui. Il doit être bien informé.

— Pourquoi est-il venu vous le raconter ?

— À propos du payement qu’il devait faire, et qui n’est plus nécessaire dans la circonstance. En tout cas, mon pauvre garçon, je ne vous ai pas fait grand mal en vous apprenant cette nouvelle, vous l’auriez sue bientôt ; et il posa sa main presque tendrement sur le bras de Belton. Mais la blessure était trop récente pour être pardonnée.

— Gardez votre pitié pour ceux qui en ont besoin, » dit Will ; et il quitta son ami sans un mot d’adieu.

Nous allons suivre maintenant Will Belton dans St-James Square, et nous suivrons un homme fort malheureux. Il s’était dit mille fois que le refus de miss Amadroz était définitif ; mais en dépit de cette conviction, il avait conservé l’espoir de la gagner à force de persévérance. Il avait admis la possibilité de la voir épouser un autre que lui, mais il n’avait jamais imaginé ce que ce serait — de la savoir la femme d’un rival connu. Comme il le haïssait ce rival ! Il aurait voulu lui chercher querelle, se battre avec lui, l’anéantir si c’était possible.

Il n’irait pas à Belton ; il forma cette résolution en traversant Oxford Street. Pourquoi irait-il la voir quand elle l’avait traité ainsi ? Elle n’avait pas besoin de frère maintenant, puisqu’elle s’était confiée à cet homme. Pourquoi Belton s’occuperait-il encore de ses affaires ? Alors il se dépeignit le capitaine Aylmer dans l’avenir, comme un homme ruiné, qui probablement abandonnerait sa femme et se rendrait généralement odieux à toutes ses connaissances. Je dois dire que le caractère du capitaine ne donnait pas grande probabilité à ce tableau.

Ce fut pourtant cette peinture de fantaisie qui commença d’adoucir le cœur du pauvre Will : quand Clara et ses enfants (car il créait au capitaine une famille imaginaire) seraient ruinés et abandonnés, alors il serait de nouveau son frère, et le protecteur de ses orphelins, car il tuait le capitaine, le faisant mourir d’une mort ignominieuse, bien qu’indéterminée. En songeant aux enfants qui devaient naître de ce mariage abhorré, Will parcourait les rues en se livrant à une gesticulation dont on ne l’aurait jamais cru capable. Mais le caractère d’un homme ne doit pas être jugé par les rêves auxquels il peut s’abandonner dans ses heures solitaires. Ceux qui agissent avec la sagesse la plus consommée dans les affaires de ce monde, méditent souvent les actes les plus insensés. Je demande donc que M. Belton soit jugé par sa conduite du lendemain matin. Quand la lassitude le força à rentrer, il se mit au lit l’esprit un peu calmé par la fatigue physique, et s’endormit en pleurant comme un petit enfant.

Mais ce n’était plus un enfant qui le lendemain se fit conduire de bonne heure à la station de Paddington et prit un billet pour Taunton. Will avait réfléchi qu’il n’avait aucun motif d’en vouloir à sa cousine. Les travaux entrepris à Belton demandaient à être surveillés. Manquer à la promesse faite à M. Amadroz serait une lâcheté, et Will, tout en enfermant ses chemises dans son porte-manteau, se prépara à revoir Clara, à lui souhaiter tout le bonheur possible dans sa nouvelle position et à féliciter sincèrement M. Amadroz de la tranquillité d’esprit que devait lui apporter le mariage de sa fille. Car, maintenant qu’il était plus calme, Will se rendait bien compte que le capitaine Aylmer n’était pas homme à ruiner sa femme et ses enfants, où lui-même. — Quant au capitaine, il espérait ne pas le rencontrer. Pensant à tout cela, il arriva au terme de son voyage.

Clara répondit à la lettre de son fiancé sans prendre conseil de personne. À qui eût-elle pu en demander ? Elle était sûre que son père, qui s’était montré si inquiet de l’avenir après la mort de mistress Winterfield, l’engagerait à accepter le capitaine, et elle savait que mistress Askerton en ferait autant. Quant au legs de sa tante, elle n’en avait pas parlé à son père, étant résolue à le refuser ; mais si elle pouvait donner une réponse favorable au capitaine Aylmer, la question d’affaires se trouverait réglée par cela même.

Pourquoi n’eût-elle pas accepté l’offre qui lui était faite ? Le capitaine Aylmer déclarait qu’il avait eu l’intention de lui demander d’être sa femme avant d’avoir fait aucune promesse à mistress Winterfield ; s’il en était ainsi, quel motif y avait-il de persister dans son refus ? Elle répondit donc au capitaine une lettre courte et franche, une première expérience ne lui ayant pas ouvert les yeux sur les inconvénients de la franchise. S’il lui avait exprimé ses intentions et non celles de sa tante, disait-elle, elle acceptait sa main sans hésitation. « Quant à la question d’argent, ajoutait-elle, il serait ridicule à nous d’en parler maintenant. J’ai répondu à M. Green une lettre ambiguë dont vous pouvez aller prendre connaissance si vous voulez. » Dans un post-scriptum, elle disait qu’elle allait informer son père, cette nouvelle devant lui ôter toute préoccupation pour l’avenir. — C’est en conséquence de cette lettre que le capitaine Aylmer alla trouver M. Green et lui fit part de son mariage.

Au grand étonnement de Clara, son père ne reçut pas sa confidence avec plaisir et lui chercha querelle de ce qu’elle n’épousait pas son cousin.

« Cependant, ma chère enfant, finit-il par dire, je vous donne mon consentement, si tant est qu’il vaille quelque chose. Je ne me rappelle pas avoir jamais entendu dire rien de mal du capitaine Aylmer. »

Il n’avait jamais entendu dire rien de mal du capitaine Aylmer ! Clara se sentit blessée de ces paroles : elle trouvait que son père aurait dû la féliciter chaudement et se montrer fier de son futur gendre. Quand elle fut seule dans sa chambre, elle repassa dans son esprit la conversation qu’elle venait d’avoir et pleura amèrement.

Le lendemain elle se rendit au cottage. Là sa communication fut reçue d’une manière toute différente ; mais il semblait que mistress Askerton la complimentait bien moins d’épouser le capitaine Aylmer que de ne pas épouser Will Belton, contre lequel elle s’exprimait à mots couverts avec une telle malveillance, que Clara dut prendre la défense de son cousin.

Au moment où miss Amadroz quittait le cottage, elle rencontra le colonel Askerton. Il vint à elle comme elle ouvrait la porte du jardin et lui tendit la main.

« J’ai peur qu’il ne fasse bien sombre pour votre retour, miss Amadroz, lui dit-il.

— Je n’ai qu’à traverser le parc, et je connais si bien le chemin…

— Oui, sans doute, mais je vous ai vue sortir, et comme j’ai deux mots à vous dire, je me suis permis de vous suivre. Quand M. Belton était ici, nous ne nous sommes pas rencontrés.

— Je me souviens que vous vous êtes manqués.

— J’espère que vous m’excuserez de vous dire qu’il serait à propos que cela continuât.

— Si vous ne vouliez pas voir mon cousin, ne pouviez-vous l’éviter sans m’en parler ?

— Non, car vous n’auriez pas bien compris que, pour ma femme et pour vous, je désire éviter une querelle avec M. Belton, et que si nous nous rencontrions, une querelle serait inévitable. Mary vous aura probablement parlé de ses torts envers nous ?

— Mistress Askerton m’en a dit quelque chose, mais je pense qu’elle se trompe.

— Ce n’est pas mon intention de vous prévenir contre votre cousin. Et maintenant que vous êtes près de chez vous, je vais vous souhaiter le bonsoir. Il salua et la laissa. »

Comme Clara pensait à ce qui venait d’être dit, elle se rappela les souvenirs de son cousin sur miss Vigo et M. Berdmore. Les gens qui n’ont rien à se reprocher ne craignent pas autant que le colonel et mistress Askerton les questions sur leur passé. Après tout, il était bien possible que Will eût pris des informations. Mais elle était sûre d’une chose, c’est qu’il n’en ferait pas un mauvais usage.