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Le Double Rimbaud

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Mercure de France.


LES HORS-LA-LOI


LE DOUBLE RIMBAUD


On sait comment Arthur Rimbaud, poète irrécusable entre sa quinzième et sa dix-neuvième année, se tut brusquement en pleine verve, courut le monde, fit du négoce et de l’exploration, se refusa de loin à ce renom d’artiste qui le sollicitait, et mourut à trente-sept ans après d’énormes labeurs inutiles. Cette vie de Rimbaud, l’incohérence éclate, semble-t-il, entre ses deux états. Sans doute, le poète s’était déjà, par d’admirables divagations aux routes de l’esprit, montré le précurseur du vagabond inlassable qui prévalut ensuite. Mais celui-ci désavoua l’autre et s’interdit toute littérature. Quel fut, des deux, le vrai ? Quoi de commun entre eux ? Pouvait-on, les affaires bâclées et fortune faite, espérer une floraison, un achèvement ou un renouveau des facultés créatrices ? Cela reste inquiétant de duplicité.

§

Poète, Rimbaud le fut absolument, péremptoirement. On ne peut rien conclure de pièces de collège comme les Étrennes des orphelins, où la note pathétique pleurniche sur un mode cher à François Coppée :

Votre cœur l’a compris, ces enfants sont sans mère.
Plus de mère au logis, et le père est bien loin !…[1]


mais déjà le désir de l’en-allée incertaine surgit :

Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, — heureux comme avec une femme[2].

Puis un beau souffle païen s’élève dans Soleil et Chair :

Je crois en toi, je crois en toi, divine mère,
Aphrodite marine ! — Oh ! la route est amère,
Depuis que l’autre dieu nous attelle à sa croix…
…Et l’idole où tu mis tant de virginité,
Où tu divinisas notre argile, la Femme…
La femme ne sait plus même être courtisane[3] !

L’invention lyrique est moins apparente en de tels jeux enfantins :

Ils ont schako, sabre et tam-tam,
Non la vieille boîte à bougie.
Et des yoles qui n’ont jam-jam
Fendent le lac aux eaux rougies[4].

Pourtant on trouverait dans la littérature patentée actuelle des procédés de versification analogues, et autant d’acrobatie dans la rime :

… voilà
La présidente Aubry ! —
la distributrice
Oranges, lait… —
les violons, s’accordant.
La… la…

Or, M. Rostand étant évidemment poète puisqu’il fait des vers, et des vers d’une académique pureté, on pourrait soutenir que la verve de Rimbaud, qui l’égale en jongleries, devient, par cette comparaison, flagrante. Mais l’inattendu contact est de brève durée entre le poète béni par la foule et l’autre, le maudit. Celui-ci prend définitivement son essor dans le Bateau Ivre, où, visionnaire de sa propre vie, Rimbaud prévoit ses tourmentes futures, ses marches interminables, ses luttes, ses périples infructueux, sa vie bousculée, sa vie douloureuse, toute sa vie de

… martyr lassé des pôles et des zones[5]

D’abord, c’est l’ivresse joyeuse,

Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, l’autre hiver, plus sourd que des cerveaux d’enfants,

Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N’ont pas subi tohus-bohus plus triomphants[6]


puis de belles notations chatoyantes et précises :

… La circulation des sèves inouïes,
Et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs[7].


d’autres, parfumées et délicates :

Des écumes de fleurs ont béni mes dérades,
Et d’ineffables vents m’ont ailé par instants.

Mais tout cela n’est, à vrai dire, que reflets sensoriels, fantômes évoqués pour l’intime joie des yeux de l’esprit. Cela flamboie ou s’irise, cela murmure ou rugit, mais sans évasion hors du langage des sens. Voici que le poète, d’un coup, parvient à d’insoupçonnés horizons :

Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes,
Et les ressacs, et les courants ; je sais le soir,
L’aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes,
Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir[8].

Dans ces dix derniers mots, tous d’un usage ultra-quotidien, banal, s’enclot vraiment un frisson d’inconnu. C’est le face à face glorieux avec cet imaginaire absolu dont toute réalité ne semble que le reflet terne ; c’est l’emprise immédiate par autre chose que des frissons de nerfs, de l’immuable, du surhumain. On conçoit la fierté du poète, et la hautaine allure de son affirmation, et ce mépris d’archange mauvais inclus dans l’assurance :

… ce que l’homme a CRU voir…


lorsque lui, le voyant, s’en pénétrait, s’en rassasiait en dépit de l’infirme nature. De tels instants divinatoires désignent les poètes essentiels. D’aucuns ont façonné de vers autant qu’une jonchaie peut lever de joncs, sans que jamais on puisse, en leurs arpents corrects, cueillir une glane comparable. D’autres en abondent, et Verlaine est parmi ces derniers. Il serait aisé d’en récolter encore, et nombreuses, dans l’œuvre pourtant rare de Rimbaud.

Enfin, le Bateau ivre, épuisé des mers, aspire à l’immobilité :


J’ai vu des archipels sidéraux et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
Est-ce en ces nuits sans fond que tu dors et t’exiles,
Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur ?

Mais vrai, j’ai trop pleuré. Les aubes sont navrantes,
Toute lune est atroce et tout soleil amer.
L’âcre amour m’a gonflé de torpeurs enivrantes.
Oh ! que ma quille éclate ! Oh ! que j’aille à la mer !

Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache,
Noire et froide, où, vers le crépuscule embaumé,
Un enfant accroupi, plein de tristesse, lâche
Un bateau frêle, comme un papillon de mai[9].

Et cela fut, en vérité, prophétique des désirs constants de l’autre Rimbaud, qui même avant ses souffrances, avant ses échecs, en pleine fièvre de vie et d’action, entrevoyait, comme but seul désirable, le repos.

§

Toute l’œuvre de Rimbaud, très heurtée, est loin d’avoir la beauté de forme et l’envergure des fragments précités. Mais, même en ses ombres les plus déconcertantes, elle échappe, pour des raisons que nous allons dire, à la critique agressive : c’est que, à l’exception de Une saison en enfer, cette œuvre n’était pas destinée à une publicité immédiate. Il est certain que l’auteur ne fut pour rien dans l’impression des Illuminations et des Poésies. Peut-être même les eût-il gardées toujours inédites[10].

Ces conditions d’intimité, de réserve, n’enlèvent rien à la valeur formelle de cette littérature. Elles présentent au contraire ce singulier avantage de permettre l’admiration en jugulant d’avance tout reproche. C’est un réseau maillé sur chair, à travers quoi passeraient les caresses, mais qui défendrait des injures. Le grief capital porterait, en effet, sur l’individualisme outrancier, sur l’obscurité opiniâtre de la plupart de ces proses. Telle par exemple :

MYSTIQUE

Sur la pente du talus, les anges tournent leurs robes de laine, dans les herbages d’acier et d’émeraude.

Des prés de flammes bondissent jusqu’au sommet du mamelon. À gauche, le terreau de l’arête est piétiné par tous les homicides et toutes les batailles, et tous les bruits désastreux filent leur courbe. Derrière l’arête de droite, la ligne des orients, des progrès.

Et tandis que la bande, en haut du tableau, est formée de la rumeur tournante et bondissante des conques des mers et des nuits humaines.

La douceur fleurie des étoiles, et du ciel, et du reste descend en face du talus, comme un panier, contre notre face, et fait l’abîme fleurant et bleu là-dessous[11].

Ne cherchons pas à comprendre. Comprendre est le plus souvent en art un jeu puéril et naïf, l’aveu d’une sensibilité ralentie, la revanche intellectuelle du spectateur affligé d’anesthésie artistique. Celui qui ne comprend pas[12] et s’obstine à comprendre, est, à priori, celui qui ne sent pas. Le même, après lecture de Mystique, hochera la tête interrogativement et devant une toile imprévue cherchera, sur le bord du cadre, l’indication du « sujet » en murmurant : « Qu’est-ce que ça peut bien représenter ? » — Néanmoins, à défaut de légendes, d’explications, de clés, à défaut de symboles concrets et parlants, on est en droit de réclamer du peintre exposant son œuvre ou de l’écrivain donnant le bon à tirer, une certaine part de joie, un sursaut, une petite angoisse douce, un éveil d’énergie, une suggestion ou, plus simplement, une sensation.

Or, beaucoup de pages, dans l’œuvre de Rimbaud, restent à cet égard, pour nous, inertes. Ni la beauté des vocables, ni la richesse du nombre, ni l’imprévu des voltes d’images, rien ne parvient à nous émouvoir, bien que tout, en ces proses, frissonne de sensibilité. Pourquoi cette impuissance ? C’est que parmi les diverses conceptions d’un être sentant, seules nous émeuvent les données généralisables auxquelles nos propres souvenirs peuvent s’analogier, s’accrocher. Le reste, évocations personnelles, associations d’idées que les incidents de la vie mentale ont créées dans un cerveau et jamais dans les autres, cela est en art lettre morte. Or, les proses de Rimbaud surabondent en « ipséismes » de ce genre. Elles en sont obstinément tissées : les Illuminations devaient être, pour leur auteur, des notations singulièrement précieuses de ses émotions d’enfant. Parmi les Poésies elles-mêmes, nombreux sont les exemples semblables. On eut tort de les étendre, de les déployer à l’appui de tentatives esthétiques. Le sonnet intitulé Voyelles, indûment prôné comme une théorie d’art synesthésique, n’est, en réalité, qu’un rappel adolescent de premières sensations[13].

Ses proses et ses vers ne furent donc en grande partie pour Rimbaud qu’une sorte de kaléidoscope très personnel, où papillotait sous formes d’images le plus souvent visuelles (rarement olfactives à l’encontre de Baudelaire), le passé, son passé : reflets de Rimbaud pour Rimbaud. On peut imaginer les jouissances incluses pour lui seul dans ces rappels de contingences mortes. On ne peut les partager. Comme tout procédé mental, cela ne vaut qu’au service de l’inventeur. Il serait injuste de lui en reprocher l’usage.

Il existe d’ailleurs en chacun de nous, et pour chacun de nos modes de penser, de vouloir et de sentir, une irréductible et forclose tanière que, de gré ou de force, de haine ou d’amour, nous ne pouvons entr’ouvrir à autrui. On peut se livrer, se donner ? Oui ! livrer des gestes et donner des grimaces. Pantomimes et mascarades de tréteaux ! Et derrière l’être baladin, le moi essentiel reste tapi dans le fond de son antre, et la tanière demeure inaccessible. Des amants seraient épouvantés si, au plus fort de la volupté partagée — quand la joie se répand, tellement une que les deux êtres proclament leur consubstantialité, — s’ils mesuraient l’infrangible barrière qui sépare les deux êtres sentants, et les séparera toujours malgré l’apparente harmonie de leur unique joie. Se comprendre, se confier, s’entendre ? Folies… autant espérer se perdre sans retour l’un dans l’autre par une thaumaturgie aussi incroyable que celle du yoghi s’absorbant en Brahma !

Dans les ondes qui vibrent alentour de chacun, l’on ne peut chercher qu’un écho très lointain de la personnalité dont elles émanent ; avec l’espoir que ces ondes, si elles traversent en nous des cordes harmoniques, les feront sonner au passage. Les Illuminations et quelques poèmes sont, dans l’œuvre de Rimbaud, ces vibrations accordées pour lui seul. « J’ai seul la clef de cette parade sauvage ! » Qu’avons-nous, dès lors, à en espérer ? Rien ; qu’à recueillir ce qui par hasard nous émeut, en considérant sans dédain le reste.

Les derniers écrits de Rimbaud, Une saison en Enfer, ne relèvent point des mêmes réserves : ils furent publiés par l’auteur lui-même, avec cette restriction encore que ce dernier détruisit plus tard les exemplaires parus. Quelques-unes de ces pages sont enfin susceptibles de généralisation. Elles ne se confinent plus à l’arrière-pensée du poète. Il s’agit encore de péripéties mentales (et pourrait-il être question d’autres choses ?). — Mais, pour les dire, l’enthousiasme du très jeune Rimbaud s’évade hors de toute occurrence, déborde dans le temps, revient sur le passé, entame à coups de dents l’avenir. Cette haine du présent, du présent mesquin parce que présent, est encore un signe de l’initiation poétique. Au prix des somptuosités imaginaires qui restent l’apanage des cerveaux créateurs, le moment qui passe est fade et morne. Le regret a toujours suscité plus d’hymnes, et plus beaux, que la possession satisfaite. Et le désir, plus joyeux, plus fort et superbe que tout autre penser humain, auquel pourtant nul ne dédia de statue, que nul peuple ne divinisa, ce fut le vrai démon familier de tous les poètes, de tous les actifs et les forts. Et comme il sait désirer, notre Rimbaud-poète !

Désir de joie :

Qu’il vienne, qu’il vienne
Le temps dont on s’éprenne…

J’ai tant fait patience
Qu’à jamais j’oublie.
Craintes et souffrances
Aux cieux sont parties
Et la soif malsaine
obscurcit mes veines.

Qu’il vienne, qu’il vienne,
Le temps dont on s’éprenne[14].

Désir des autrefois :

Si j’avais des antécédents à un point quelconque de l’histoire de France !

Mais non, rien.

Il m’est bien évident que j’ai toujours été de race inférieure…

Je me rappelle l’histoire de la France, fille aînée de l’Église. J’aurais fait, manant, le voyage de Terre sainte ; j’ai dans la tête des routes dans les plaines souabes, des vues de Byzance, des remparts de Solyme. Le culte de Marie, l’attendrissement sur le Crucifié s’éveillent en moi parmi mille féeries profanes. — Je suis assis, lépreux, sur les pots cassés et les orties, au pied d’un mur rongé par le soleil. — Plus tard, reitre, j’aurais bivaqué sous les nuits d’Allemagne.

Ah ! encore : je danse le Sabbat dans une rouge clairière, avec des vieilles et des enfants…[15]

Désir des autres lieux :

Me voici sur la plage armoricaine. Que les villes s’allument dans le soir. Ma journée est faite ; je quitte l’Europe. L’air marin brûlera mes poumons ; les climats perdus me tanneront. Nager, broyer l’herbe, chasser, fumer surtout ; boire des liqueurs fortes comme du métal bouillant — comme faisaient ces chers ancêtres autour des feux.

Désir des richesses :

Je reviendrai avec des membres de fer, la peau sombre, l’œil furieux : sur mon masque, on me jugera d’une race forte. J’aurai de l’or : je serai oisif et brutal. Les femmes soignent ces féroces infirmes retour des pays chauds[16].

Désir de toute humanité :

Quelquefois, je vois au ciel des plages sans fin couvertes de blanches nations en joie. Un grand vaisseau d’or au-dessus de moi agite ses pavillons multicolores sous les brises du matin. J’ai créé toutes les fêtes, tous les triomphes, tous les drames. J’ai essayé d’inventer de nouvelles fleurs, de nouveaux astres, de nouvelles chairs, de nouvelles langues. J’ai cru acquérir des pouvoirs surnaturels[17].

Et Rimbaud, ayant clamé tous ses désirs comme il n’avait pas encore vingt ans, entreprit de les réaliser. Ce fut le second aspect de sa vie.

§

D’abord, il vagabonda, aussi bien dans le but nécessaire à la fois et miroitant de gagner sa vie et de la parer de tout ce que donne l’or, que par amour du vagabondage même. Il erra comme pas un ne sut errer, peut-être, de dix-neuf à vingt-trois ans. Le voici en Belgique, en Angleterre, en Allemagne : jeux d’essais. De chacun de ces pays il retient la langue. En trois mois, à Stuttgard, il est germanisant. Un mois lui suffit pour assimiler l’italien, à Milan où il est à peu près parvenu à pied. Cela deviendra son mode de pérégriner habituel. Une insolation grave l’abat à Livourne. On le rapatrie. Il repart vers l’Orient, mais s’arrête en Autriche, d’où, expulsé, il regagne toujours à pied les Ardennes son pays natal[18]. Il s’échappe, atteint la Hollande, à pied encore, et contracte un engagement dans les troupes néerlandaises : cette fois, c’est la grande fuite attendue. Il débarque à Java, déserte, erre dans la brousse, revient à Batavia et se réfugie à bord d’un navire chargeant pour Liverpool. On le retrouve à Charleville. Et sans cesse il s’en va. Interprète dans un cirque à Copenhague et à Stockholm, il s’engage chez des négociants pour Alexandrie, traverse une seconde fois le Saint-Gothard, s’embarque à Gênes, atteint Chypre, d’où les fièvres le chassent, et doit revenir en France. Le temps lui pèse :

« Rester toujours dans le même lieu — écrit-il, me semblerait un sort très malheureux. Je voudrais parcourir le monde entier qui, en somme, n’est pas si grand. »

Puis c’est encore l’Égypte, et Chypre, d’où il gagne Aden, tente une incursion en Abyssinie, revient à Aden et aboutit enfin, en novembre 1880, à une provisoire, mais caractéristique étape : la côte du Somal, le Harrar, le chemin de la mer à l’Abyssinie. Il a vingt-six ans.

Cela fait date dans ses aventures. Jusqu’alors, il semble avoir, en poursuivant la fortune, obéi à un irrésistible besoin de tout sentir, tout vivre ; peut-être simplement à une inéluctable impulsion d’errer. D’autres diraient : manie ambulatoire, et, tournant tranquillement la page, se reposeraient là-dessus. Le diagnostic serait facile et paresseux ; peu de chose du problème posé : — la duplicité de la vie de Rimbaud, — en serait éclairci. D’ailleurs cette « manie » s’apaise, et durant dix années, les dernières, Rimbaud ne va plus quitter l’Abyssinie, les pays encerclants, et Aden, qui en est alors la clef commerciale. C’est encore, sans doute, un territoire égal à une petite France qu’il va sillonner en tout sens ; mais en regard de ses exploits antérieurs, l’espace peut lui sembler mesquin.

Dès lors, il est perdu de vue par ses amis d’Europe, ceux-là du moins qui avaient approché notre Rimbaud-poète. Pour le suivre là-bas, et mettre en relief le second état de sa vie, les documents ne semblent pas manquer. Il y a ses lettres, d’abord[19] ; il y a les nombreux souvenirs écrits ou oraux laissés par lui chez ceux qui l’ont connu. Il y a le pays lui-même, enfin, qui doit nous renseigner.

Le pays, c’est le Harrar, les hauts plateaux dont le climat apaisé défend des chaleurs de la mer Rouge. C’est le passage obligé des caravanes vers d’autres pays plus riches, en ébullition politique, l’Abyssinie, le Choa. Rimbaud lui-même (en négociant, certes, plutôt qu’en artiste) décrit :

Quelques versants de montagnes bien arrosés, tels que ceux du Gan-Libach, offrent une végétation superbe, non moins belle que celle des monts éthiopiens. Le naturaliste Mengès y a reconnu le genévrier gigantesque et la magnifique djibara adressant sa hampe florale à plusieurs mètres de hauteur. Les caféiers prospèrent sur les avant-monts du massif du Choa. La région centrale du pays, l’Ogaden, dont l’élévation moyenne est de 900 m. serait, d’après les informations de Sottiro, une vaste région de steppes : après les pluies légères qui tombent dans la contrée, c’est une mer de hautes herbes, interrompues en quelques endroits par des champs de cailloux[20].

Mais alentour, c’est vers la mer, vers la côte Somali, c’est la plaine implacable, sèche, le Désert. Ce mot enferme toute une magie égale à celle du miroir où les hallucinés contemplent défiler d’étonnantes visions. Certes, l’imprévu complet n’existe plus depuis le perfectionnement des récits de voyages et l’on peut imaginer d’avance tout ce qui se trouve, à l’abord direct, réalisé : la lumière pulvérulente, un sol plus implacable de crudité que le ciel même ; des sables flaves ; le cercle horizontal reculé presque derrière les nuages, et la grande calotte bleue que la vue peut, sans accrocs, caresser. À l’aube, la plaine d’un brun-blond, toute embuée de vapeurs bleues, s’éveille. Les caravanes s’étirent. Les chameaux jaunasses, dont les genoux sont liés en X, sautillent en s’aidant de coups de tête. De petites chèvres curieuses viennent vous dévisager. Puis tout cela se met en route sur l’interminable sentier sans ressaut. La lumière croît. On dirait qu’elle contourne les objets, tant les ombres mêmes sont mordantes pour l’œil. Cela se parsème de sons grêles comme des tintements de clochettes, comme le heurt des os de chameaux. Des poussières dorées, blondissantes, qui sentent brun et âcre, vous évoquent l’encens ; non plus la drogue édulcorée des paroisses riches, mais ces résines impures à peine malaxées, toutes chargées d’autres arômes du terroir. Dans ce Désert, vont, viennent, habitent les Somali. Noirs et musclés, les uns, mahométans convaincus, jurent descendre du Prophète et battent leurs femmes ; d’autres, surtout au voisinage du pays Galla, sont animistes, invoquent les pierres et révèrent les grands arbres[21]. Tel était le champ d’exploration qu’imposaient à Rimbaud les nécessités du trafic.

Sa figure est restée là-bas très vivace. Ou plus exactement, il semble que la notoriété récente du poète ait ravivé, dans la mémoire des gens qui l’approchèrent, des souvenirs près de s’éteindre. Ceux-là se gonflent d’importance à qui l’on parle du vagabond d’autrefois. À Djibouti, chacun de ses anciens compagnons de négoce se déclare sans hésiter « l’intime ami de Rimbaud qui n’en avait pas d’autre ». On peut, néanmoins, à travers leur emphase, esquisser une silhouette vraisemblable du second Rimbaud :

Un grand homme maigre, sec, grand marcheur, oh ! marcheur étonnant !… le paletot ouvert, un petit fez sur la tête, il allait, allait toujours. — C’était un homme d’une conversation stupéfiante : tout à coup il vous faisait rire, mais rire !

— Et ses qualités en affaires ? Pourquoi son échec ?

— Manque de capitaux, d’abord. Le pays, à ce moment, était absolument sauvage et nécessitait d’importantes mises de fonds pour organiser les caravanes[22]… Mais notre homme était extraordinaire… Il parlait anglais, allemand, espagnol, arabe et galla. Puis il était très sobre, ne buvait jamais d’alcool ; du café seulement, à la turque, comme on en prend dans le pays.

— Avec des capitaux suffisants, eût-il pu réussir ?

— Non, peut-être. Bon comptable, il ne pensait pas assez aux affaires… il devait avoir d’autres idées en tête…

— L’argent le tentait, pourtant ?

— Il était très parcimonieux, très acharné, mais de gros gains ne l’auraient même pas satisfait.

— Parlait-il quelquefois de ses amis en France ?

— Jamais. Il n’aimait en France absolument que sa sœur, disait ne désirer revenir que pour elle… D’ailleurs, longtemps après sa mort j’ai reçu une lettre de sa sœur, une lettre, oh ! comme lui aurait pu en écrire… Vit-elle toujours ?

Nous rassurons notre interlocuteur.

— Mais vous saviez que Rimbaud écrivait ?

— Oh ! oui, de belles choses… des comptes-rendus à la Société de géographie, et aussi un livre sur l’Abyssinie[23]

Tous les « souvenirs » du même genre pèchent, d’ailleurs, par les personnalités interrogées. Ces négociants, hommes d’affaires, conducteurs de caravanes, consuls ou autres, ne pouvaient évaluer que des aptitudes commerciales. On ne doit espérer en extraire la moindre note sur le Rimbaud-poète, lequel, à ce moment, était, hors d’un cercle minime, absolument inconnu. Si bien que s’intéresser à ses manifestations artistiques (à supposer que cette période de sa vie en présentât) eût été faire œuvre de critique hors-pair, le découvrir. Ses compagnons de labeur n’ont évidemment soupçonné en lui que l’honorable correspondant de la Société de géographie.

Les lettres de Rimbaud à sa famille et à quelques amis ne sont pas plus explicites : Rimbaud s’y est mis à la portée de ses interlocuteurs, et surtout de sa mère.

Et c’est, dit Paterne Berrichon[24], une personne de vertu propriétaire dont le cœur bat malgré soi vers l’argent, et qui ne saurait, par tradition, avoir d’estime parfaite pour un homme pauvre vivant, fût-ce son fils… — On sent que pour ne point contrister et s’aliéner le correspondant en France dont il a besoin et qu’il aime en somme, sous la sécheresse des témoignages d’affection, Rimbaud sacrifie ses soins idéaux les plus pressants et impérieux, qu’il exagère des trivialités et va jusqu’à médire des gens l’employant avec loyauté ou l’aidant dans ses héroïques projets, gens pour lesquels il avait cependant une sincère amitié — et cela est plein d’horreur.

Horrible ? non ; c’est plutôt décevant et fastidieux. Certaines de ces lettres sont nécessaires : fort bien. Rimbaud réclame l’envoi de livres techniques indispensables : « album des scieries forestières et agricoles », prix 6 francs ; ou bien des instruments de première utilité : longue-vue, baromètre, sextant, théodolithe. Il se lamente aussi, d’un ton amer, sur sa triste vie, ses labeurs à peine rémunérés, ses désirs d’amasser un petit pécule, puis de vivre ensuite doucettement et calme :

Enfin, puissions-nous jouir de quelques années de vrai repos dans cette vie, et heureusement que cette vie est la seule, et que cela est évident, puisqu’on ne peut s’imaginer une autre vie avec un ennui plus grand qu’en celle-ci[25].

… Comme vous dites : ma vocation ne sera jamais dans le labourage… Pour se reposer, il faut des rentes ; pour se marier, il faut des rentes, et ces rentes-là je n’en ai rien. Pour longtemps encore, je suis donc condamné à suivre les pistes où je puis me trouver à vivre, jusqu’à ce que je puisse racler, à force de fatigues, de quoi me reposer momentanément.

Mais, nulle part, positivement, nulle part le moindre regain d’activité poétique. Pas d’échappées involontaires, pas de soubresauts ; point de questions sur ses compagnons d’autrefois ; aucune indication, en un mot, que Rimbaud s’occupât encore à ses jeux prodigieux d’enfant.

§

Jusqu’à présent, rien que de très explicable. Dévoré d’activité physique, séparé du milieu d’antan, et bien que de taille à se recréer ce milieu, Rimbaud n’était point incité, par son genre de vie, à écrire encore. « Écrire » est d’ailleurs un mot inexact. Il entraîne, depuis quelque vingt ans, une acception de métier littéraire, et Rimbaud ne fut pas « homme de lettres ». Disons plutôt que rien ne le poussait à extérioriser pour d’autres — quels autres, en ces pays ! — ses impressions actuelles. Il pouvait se croire oublié en France des quelques amis de ses premières œuvres. Mais voici la péripétie :

Vous ignorez sans doute — lui écrit un rédacteur du Temps auquel il avait proposé une chronique de guerre, lors des opérations Italo-Éthiopiennes — vous ignorez sans doute, vivant si loin de nous, que vous êtes devenu à Paris dans un très petit cénacle une sorte de personnage légendaire, un de ces personnages dont on a annoncé la mort, mais à l’existence desquels quelques fidèles persistent à croire et dont ils attendent obstinément le retour. On a publié dans des revues du Quartier latin et même réuni en volume vos premiers essais, prose et vers ; quelques jeunes gens (que je trouve naïfs) ont essayé de fonder un système littéraire sur votre sonnet sur la couleur des lettres. Ce petit groupe qui vous a reconnu pour maître, ne sachant ce que vous êtes devenu, espère que vous réapparaîtrez un jour pour le tirer de son obscurité. Tout cela est sans portée pratique d’aucune sorte ; je m’empresse de l’ajouter pour vous renseigner consciencieusement. Mais à travers, permettez-moi de vous parler franchement, a travers beaucoup d’incohérence et de bizarrerie, j’ai été frappé de l’étonnante virtuosité de ces productions de première jeunesse. C’est pour cela, et aussi pour vos aventures que Mary[26], qui est devenu un romancier populaire à grand succès, et moi parlons quelquefois ensemble de vous avec sympathie[27].

Voilà donc Rimbaud sollicité de gloire, et par qui ? L’avertissement ne vient pas de ces jeunes gens naïfs qui l’ont choisi maître, mais d’une autorité sérieuse, celle d’un rédacteur au Temps, ami d’un « romancier populaire à grand succès » ! Que va faire Rimbaud ? Prendre conscience de la « virtuosité » qu’on lui accorde ? Communier, de loin, avec son cénacle ? À tout le moins, indiquer son désir d’œuvrer encore, après fortune faite ? Rimbaud se tait. On n’a point trouvé trace qu’il eût pris en considération le retentissement de ses proses premières. Au contraire, on peut supposer par le ton de ses lettres et par un silence plus affirmatif encore, que la voix poétique était décidément éteinte — ou peut-être, qu’il l’avait lui-même étouffée.

§

Le cas est évidemment singulier, d’un poète récusant son œuvre entière de poète, et la récusant non seulement par des paroles ou des dédains soupçonnables d’affectation, mais par dix-huit années de sa maturité, par son mutisme définitif. Tant de gens, même sincères, sont à l’affût du moindre des échos suscités par leur nom que l’on s’étonne d’une attitude exactement opposée. Entre l’auteur des Illuminations et le marchand de cartouches au Harrar, il existe un mur, et ce mur ne serait ni plus complet ni plus étanche, si, au lieu de n’avoir été que le second aspect du même homme, l’explorateur était né frère ennemi du poète ; si, en place d’un double Rimbaud, nous avions eu deux Rimbaud.

Philosopher là-dessus sans restrictions préalables pourrait conduire loin, et surtout à côté du problème. De telles citations qui surgissent immédiatement dans les mémoires scolaires : « Homo duplex » ou : « J’ai deux âmes dans ma poitrine », n’offrent avec la question que des analogies verbales. Il faut s’arrêter plus longtemps aux données acquises par la psychologie expérimentale, sur le dédoublement de la personnalité, et aux théories issues de ces données. On sait quelle vive lumière a jeté M. Pierre Janet sur une série de phénomènes douteux et pour cela traités d’occultes : la plupart des manifestations psychiques de l’hypnose, les stigmates hystériques, un certain spiritisme mondain, en ont été surtout illuminés. Provisoire sans doute, comme toute explication scientifique, cette façon de concevoir l’alternance et la superposition d’une ou plusieurs « personnalités », c’est-à-dire d’un ou plusieurs groupements d’états de conscience, est satisfaisante et féconde. Les schémas de M. Janet étaient simples et nets[28]. Ils ont été complétés ou plutôt compliqués, très inutilement, par M. Grasset. Il serait oiseux de développer ces données de psychologie expérimentale, car aucune d’entre elles ne peut intervenir dans l’explication de notre cas Rimbaud. Pas une de ces « personnalités secondes » n’offre, en effet, la cohésion, la durée ni le vouloir-vivre qui éclatent à chaque instant de la vie que nous venons d’esquisser. Certains sujets ont pu voir pendant plusieurs mois consécutifs leur personnalité subconsciente trôner en eux, vivre en apparence plus fortement que l’autre, mais aucun exemple n’en a persisté durant des années entières sans défaillir, sans « alterner ». Et chacune de ces alternances était signalée par des oscillations de la mémoire si profondes qu’on peut les considérer comme un des meilleurs critériums de ce mécanisme. Rien de tel chez Rimbaud. La duplicité de son existence ne semble donc pas ressortir d’une perturbation psychique. Elle fut inhérente, semble-t-il, à une variation de sa moralité, à un changement radical dans sa façon de se concevoir lui-même, d’évaluer ses instincts, ses tendances, ses aptitudes. Par analogie avec les précédentes formules, nous appellerons un tel état : le dédoublement de la moralité.

Cette fois, les exemples abondent. Plusieurs apparaissent banals et par conséquent célèbres. Ce sont de singulières divagations dans la suite en apparence rigoureuse des pensées ou des actes. Il s’en suit de flagrantes dispersions d’énergie : tel individu, au lieu de courir le chemin où il excelle, bondit à droite, à gauche, s’estropie, tombe. Des artistes méprisent leur talent avéré pour s’en arroger d’autre sorte, qui restent douteux… Or, ces accidents de la vie morale ont trouvé leur Janet en la personne de M. Jules de Gautier[29]. Nous avons maintenant une « lorgnette » pour nous intéresser au spectacle phénoménal, et un titre à décerner à la pièce qui se joue. Ce titre c’est le « Bovarysme ». Un mot s’imposait. Il imposera, espérons-nous, l’idée qu’il enferme.

Le Bovarysme, comme le définit M. de Gautier, est le « pouvoir départi à l’homme de se concevoir autre qu’il n’est ». L’héroïne de Flaubert nous donne, de ce pouvoir de méprise, un exemple complet et tragique. La faculté bovaryque est d’ailleurs commune à presque tous les héros du même écrivain : tragi-comique dans l’amour de l’Éducation sentimentale, simplement burlesque dans Bouvard et Pécuchet, elle redevient d’allure épique avec la Tentation. Et c’est alors le Bovarysme de l’humanité. On conçoit l’étendue et la fécondité de ces observations. De ces cas anormaux, se déduit l’existence en l’homme d’un Bovarysme normal nécessaire à toute évolution. Retenons seulement ce qui s’en peut appliquer à notre problème, et complétons ainsi la définition du Bovarysme pathologique, à rendement faible : « Faculté départie à l’homme de se concevoir autre qu’il n’est, en tant que l’homme est impuissant à réaliser cette conception différente qu’il se forme de lui-même. »[30] M. de Gautier en développe deux exemples antagonistes : le Bovarysme de l’homme de génie, Bovarysme par excès, et le Bovarysme du snob, Bovarysme par défaut.

Cette dernière hypothèse ne convient guère à la vie de Rimbaud, si abondante en vigueurs véritables, de Rimbaud lucide, résistant, infatigable voyageur par passion d’abord, puis nécessité de métier. Bien que le snob, justement réhabilité par l’explication bovaryque, soit un sincère et un douloureux que son moi véritable effraie, Rimbaud, qui fut sincère et douloureux, ne fut point snob. Il a péché par dispersion d’énergie au contraire, et c’est le cas du Bovarysme de génie. Réservons encore le second de ces termes. Génie, génial, sont des vocables dont l’emploi réclame autant de prudence que les chancelleries devraient en mettre à distribuer leurs ordres — sous peine de les réduire à l’importance d’une agrafe d’orphéon. Disons seulement : Bovarysme par excès, et cherchons des exemples.

Le Bovarysme par excès a été réduit, dans le langage courant, à un cliché célèbre.

Ce cliché, dit M. J. de Gautier, c’est le violon d’Ingres. Le maître impeccable de la ligne que fut Ingres appréciait, on le sait, sa virtuosité de musicien au-dessus de ses dons naturels de peintre ; surtout il en jouissait davantage, et avec plus de passion. Or, beaucoup d’autres grands hommes commirent dans les appréciations qu’ils portèrent sur eux-mêmes des fautes de critique analogues. Chateaubriand, qui ne restera dans la mémoire des hommes que pour avoir écrit quelques phrases d’une sonorité, d’une construction, d’un rythme parfaits, adéquates aux sentiments de mélancolie passionnée qu’il y exprima, Chateaubriand estimait en lui le politique et l’homme d’État qui portait ombrage au premier consul. Quelques passages des Mémoires d’Outre-tombe mettent en scène cette prétention de l’écrivain avec des traits qui font sourire. Victor Hugo, le maître des constructions verbales, le rhéteur génial du rythme et du mot, offre un spectacle plus pénible par l’importance qu’il attache à la médiocrité de sa pensée philosophique ou politique. Il n’est pas jusqu’à Gœthe, qui ne donne quelques signes d’aveuglement sur son propre génie. On sait le prix qu’il attachait à ses travaux de naturaliste, de physicien ou de chimiste : dans l’un de ses entretiens avec Eckermann, il déclare qu’il donnerait tout son œuvre pour sa seule théorie des couleurs qui, depuis, a été reconnue fausse.

« Je ne me fais pas illusion, dit-il, sur mes œuvres poétiques. D’excellents poètes ont vécu de mon temps, il y en a eu de meilleurs encore avant moi, et il n’en manquera pas de plus grands parmi ceux qui nous succéderont ; mais que, dans la difficile question de la lumière, que je sois le seul de mon siècle qui sache la vérité, voilà ce qui cause ma joie et me donne la conscience de ma supériorité sur un grand nombre de mes semblables. »

Ce n’est pas à dire pourtant que Gœthe fût sans valeur au point de vue scientifique. Il apporta dans ce domaine les qualités d’un cerveau supérieur et parfois même son admirable génie éclate encore, en cet ordre, par des vues de devin : le premier en botanique il a émis l’idée que la fleur était la reproduction de la feuille, perçant ainsi sous le voile des diversités superficielles l’unité du plan physiologique. La prétention d’Ingres non plus ne fut pas injustifiée et des lettres d’Ambroise Thomas attestent la réalité de ses qualités d’exécutant. Mais il faut se souvenir ici que le Bovarysme ne consiste pas seulement à préférer une qualité que l’on n’a pas à une qualité que l’on possède. Le Bovarysme existe, a-t-on dit, dès que l’ordre hiérarchique des énergies se montre interverti dans l’esprit et dans l’appréciation de celui qui possède ces énergies, dès qu’il préfère une énergie moins forte à une plus forte. Cette faute de critique et cette préférence mettent au service d’une faculté relativement médiocre tout le pouvoir d’effort attentif et conscient, dont la faculté maîtresse se voit privée. Une perte en résulte, un rendement moindre, comme si le propriétaire d’une terre s’obstinait à ensemencer ses champs les plus incultes au détriment des plus fertiles et des plus riches[31].

Voilà, nous semble-t-il, le mécanisme du silence de Rimbaud. En se jouant, dans ses années d’adolescence, il avait sans effort apparent ni conscient donné la preuve d’aptitudes poétiques réelles. Il les avait mal reconnues. Plus tard, désireux de tout sentir, de tout voir, puis aux prises avec l’implacable vie, il eut à soutenir des luttes où la contrainte apparut, où la volonté dut se tendre, briser l’obstacle et passer. Il se crut dans « sa voie », peut-être. Ses vers et ses proses avaient spontanément jailli, comme des gestes et des jeux d’enfant. En revanche ses caravanes au Harrar lui coûtèrent de terribles labeurs : des journées à cheval, la solitude, des dangers… Parfois un succès temporaire l’excitait à persévérer, l’ancrait dans une erreur que ses désirs de richesse, puis de repos, rendaient maintenant irréparable. Comme cela devait lui sembler naïf, au regard de ses angoisses actuelles, ses libres pages d’antan ! S’il y eut combat entre le poète et l’homme d’affaires, cela dut être bref et irrévocable.

Nous ne prétendons point affirmer, certes, que, rentrant brusquement en France, son arrivée eût été celle d’un demi-dieu parmi des disciples attentifs, ni que la fortune l’eût accueilli d’un grand rire aux éclats ; mais, entre ses peines sans nombre au Harrar, son très relatif succès en affaires, entre tous ses déboires de commerçant déconfit et l’accueil secourable de ceux qui l’attendaient en France et qui l’auraient soutenu sans doute, on ne peut nier que le choix reste hésitant. Pas d’argent ! C’est vrai. Mais, tout compte fait, où les capitaux devaient-ils lui être indispensables, si ce n’est précisément en ces pays frustes, sans voies de transit, ou l’on n’opère qu’à tâtons, qu’à grands coups de hasard et surtout de thalers ! Il s’y obstina pourtant avec son aveugle énergie : lui non plus n’avait pas démêlé sa « destination » de sa « destinée ». La dernière comme toujours l’emporta.

On peut se représenter, dit encore M. de Gautier, deux lignes prenant naissance en un même point idéal de la personne humaine : l’une figurant tout ce qu’il y a dans un être de réel et de virtuel à la fois, tout ce qui est en lui tendance héréditaire, disposition naturelle, donc tout ce qui fixe nativement la direction d’une énergie, l’autre figurant l’image que, sous l’empire du milieu et des circonstances extérieures : exemple, éducation, contrainte, le même être se forme de lui-même, de ce qu’il doit devenir, de ce qu’il veut devenir. Ces deux lignes coïncident et n’en forment qu’une seule si l’impulsion venue du milieu circonstantiel agit dans le même sens que l’impulsion héréditaire[32].

Cette coïncidence fut très loin de se réaliser dans l’existence de Rimbaud, dont l’énergie totale se disperse prématurément en deux essors divergents. La résultante en fut particulièrement douloureuse.

§

Enfin, supposons réalisés les souhaits de Rimbaud, et lui-même apaisé, dans ce repos si ardemment appelé. Pouvait-on espérer à ce moment le réveil du poète ? — Oui certes, affirme M. Paterne Berrichon :

Lors de ses retours en Ardennes, à ceux qui le questionnaient sur le propos de littérature, il assurait définitive sa rupture avec elle… Il n’avait jadis chanté que par besoin de le faire, d’accord ; il ne paraissait plus l’éprouver, ce besoin, auquel avait succédé celui de l’aventure physique. Mais cela entraîne-t-il forcément qu’il ne devait jamais plus vouloir s’attacher au verbe ? Nous ne saurions l’admettre[33].

Et plus loin :

Non ! Non ! Non ! Ce jeune homme surprenant ne pouvait imposer silence à sa voix, l’eût-il résolu. Et nous en trouvons, d’ailleurs, comme une preuve dans les lignes suivantes que daigne nous adresser sa sœur, questionnée à ce sujet. On sait que cette personne fut la seule confidente des derniers moments de notre poète :

« Je crois, dit-elle, que la poésie faisait partie de sa nature, que c’est par un prodige de volonté et pour des raisons supérieures qu’il se contraignit à demeurer indifférent à la littérature ; mais, comment m’expliquer ?… il pensait toujours dans le style des Illuminations avec en plus quelque chose d’infiniment attendri et une sorte d’exaltation mystique, et toujours il voyait des choses merveilleuses. Je me suis aperçue de la vérité très tard, quand il n’a plus eu la force de se contraindre[34]. »

Il est audacieux d’épiloguer sur des possibilités évoluant dans une vie mentale aussi complexe. Comment s’entendre sur un futur alors que l’on dispute déjà sur le passé tout proche, et que, du même incident, du même épisode deux leçons peuvent se conclure ? Oui, la poésie était inhérente à la nature de Rimbaud, mais l’expression poétique, rien ne permet de croire qu’il l’eût, par la suite, accueillie volontiers. Où donc a-t-il décelé ce regret du poète obligé de contenir ses élans et qui n’attend que l’heure propice pour parler encore ? Où donc, lui qui sut tant désirer, a-t-il jeté aux autres ses désirs d’œuvrer, lorsque la vie le lui permettrait, enfin ? Il nous est impossible d’accepter en cela l’hypothèse optimiste de M. Berrichon. Il nous semblerait également dangereux d’affirmer le contraire. Pourtant, lors des ultimes confidences du blessé, un cri lui échappa qui pouvait incliner à penser que son silence était irrévocable. Voici l’épisode, très grave et très beau, comme nous le raconte la sœur du poète[35]. Rimbaud souffrait, demandait répit :

Il voulut absolument recouvrer le sommeil. L’effet des potions ordonnées étant presque nul, un simple remède de bonne femme fut essayé qui ne réussit, relativement, que trop bien : il but des tisanes de pavots et vécut plusieurs jours dans un rêve réel très étrange. La sensibilité cérébrale ou nerveuse étant surexcitée en l’état de veille les effets opiacés du pavot se continuèrent, procurant au malade des sensations atténuées presque agréables, extralucidant sa mémoire, provoquant chez lui l’impérieux besoin de confidence. Portes et volets hermétiquement clos, toutes lumières, lampes et cierges allumés, au son doux et entretenu d’un très petit orgue de Barbarie, il repassait sa vie, évoquait ses souvenirs d’enfance, développait ses pensées intimes, exposait plans d’avenir et projets. Ainsi l’on sut que là-bas, au Harrar, il avait appris la possibilité de réussir en France dans la littérature ; mais qu’il se félicitait de n’avoir pas continué l’œuvre de jeunesse, parce que « c’était mal ».

Ainsi jusqu’au bout il persistait à mépriser son être essentiel et les chères paroles que cet être, adolescent, avait dites. L’inspiration poétique n’était pas morte en lui ? Peut-être. Mais, décidément, il l’avait étouffée.

VICTOR SÉGALEN.



  1. Œuvres de J.-A. Rimbaud, édit. du Mercure de France, p. 12.
  2. Ibid., p. 24.
  3. Œuvres, p. 27.
  4. Chant de guerre parisien. Œuvres, p. 71.
  5. Bateau Ivre. Œuvres, p. 95.
  6. Bateau Ivre, p. 91.
  7. Ibid., p. 94.
  8. Ibid., p. 94.
  9. Bateau ivre, Œuvres, p. 96.
  10. Le manuscrit des Poésies, retrouvé par Ch. de Sivry, fut remis par Verlaine à la Vogue, et publié sous l’autorité de M. Gustave Kahn (note de M. Paterne Berrichon, in : J.-A. Rimbaud, Œuvres, p. 116).
  11. Œuvres, p. 121.
  12. Si justement mis en scène par R. de Gourmont dans son étude « L’Idéalisme ».
  13. Le mécanisme de ce hochet littéraire fut tel, à n’en pas douter, que nous l’explique M. Ernest Gaubert (Mercure de France, 1er nov. 1906).

    A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu…

    Cela tout simplement parce que d’anciens abécédaires édités vers l’époque où Rimbaud épelait ses lettres, comportent un A noir, illustré d’Abeilles :

    A, noir corselet velu du mouches éclatantes…


    un I rouge, un U vert, un O couleur d’azur. L’E seul diffère ; il est jaune.

  14. Chanson de la plus haute tour. Œuvres, p. 242.
  15. Œuvres, p. 218.
  16. Ibid., p. 220.
  17. Ibid., p. 258.
  18. Rimbaud est né à Charleville en 1854. Voir : Paterne Berrichon, Vie de J.-A. Rimbaud. Édit. du Mercure de France.
  19. Lettres de J.-A. Rimbaud. Égypte, Arabie, Éthiopie avec une Introd. et notes par Paterne Berrichon. Soc. du Merc. de France 1899.
  20. Rimbaud. Comptes rendus des séances de la Société de Géographie, 1 février 1884.
  21. À noter l’hypothèse du P. Martial de Salviac : les Gallas seraient une tribu gauloise erratique.
  22. Il existe actuellement un tronçon de chemin de fer, 308 km, qui relie Djibouti à Diré-Daouah, d’où le trafic s’achemine vers le Harrar et Addis-Ababa, par voie de caravanes.
  23. Entretiens avec MM. A. et C. Rhigaz, négociants à Djibouti.
  24. Lettres de J.-A. Rimbaud. Introduction, pp. 12-13.
  25. Vie, p. 152.
  26. Jules, sans doute.
  27. Vie, p. 204.
  28. Voir : P. Janet, Automatisme psychologique, pp. 23 et 24.
  29. J. de Gautier, le Bovarysme. Édit. du Mercure de France.
  30. Ibid.n p. 13.
  31. Le Bovarysme, p. 82.
  32. Le Bovarysme, p. 15.
  33. Vie, p. 32.
  34. Ibid., p. 135.
  35. Ibid., p. 237.