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Le Dragon Impérial/XIX

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Armand Collin et Ccie (p. 218-234).

CHAPITRE XIX


TA-KIANG SE RÉVOLTE CONTRE LE CIEL


Il ne faut rendre aux vainqueurs que des honneurs funèbres.


Hurlants, hideux, farouches, sanglants déjà, deux cent mille guerriers emplissent la grande plaine qui environne Sian-Hoa, la Ville Parfumée. Quels sont ces hommes ? Ceux-ci, aux visages blêmes, viennent du Nord infertile ; ils ont laissé les champs pierreux qui résistaient à leurs bêches, ouvert l’étable aux bestiaux maladifs et abandonné leurs vieux parents dans les cabanes ; ceux-là viennent du Sud brûlant, où les épis se calcinent sous le soleil ; exaspérés par la famine, après avoir tué leurs femmes et leurs enfants, ils ont fui l’implacable sécheresse ; leur taille est haute, leur corps maigre, leur face a la couleur du cuivre. Tumultueux comme la foudre, les uns, pirates redoutés, sont venus de la mer ; ils sont ambitieux et braves. D’autres sont des bandits des montagnes : ils luttaient avec les grands serpents et les tigres pour leur ravir leurs grottes inaccessibles ; souvent ils descendaient dans la plaine et remontaient bientôt repus et chargés. Il y a aussi dans cette multitude des mendiants décharnés, haillonneux, et des artisans vaincus par la misère. Des prisons éventrées ont vomi des flots d’hommes hagards. Enfin d’innombrables traîtres transfuges se sont joints à l’armée : leurs corps trapus gardent des lambeaux d’uniformes, leurs visages féroces sont hérissés de poils ; leurs bras, qu’ils n’ont pas essuyés, sont rouges encore jusqu’au coude d’un massacre récent.

Cette foule formidable, fauve, bestiale, c’est l’armée de Ta-Kiang.

Ta-Kiang, durant trois lunes, a crié : « Je suis le Frère Aîné du Ciel ; je libère et je glorifie ! Je ferai grands les ambitieux et riches les avides ; l’esclave sera seigneur et le prisonnier libre ; ceux qui ont faim se rassasieront ; les criminels seront pardonnés. Je suis le Cœur de l’antique Patrie du Milieu, qu’on croyait mort depuis que le Tartare l’a écrasé sous son pied ; mais voilà qu’un sang impétueux le gonfle, et qu’il palpite, et ses battements formidables ébranlent l’Empire. L’imprudente antilope qui s’est aventurée dans l’antre d’un lion endormi a moins de terreur, lorsque le roi famélique ouvre ses yeux d’or, que le Tartare n’en ressent devant le réveil farouche de la Vraie Patrie. Je reprendrai le nom de la lumineuse dynastie et je m’assiérai sur un trône rouge et fumant, à la clameur triomphale du peuple. Que ceux qui sont de la pure race, que ceux qui ne sont pas nés de crimes ou d’adultères et ne roulent pas dans leurs veines de sang ennemi, viennent s’abriter sous les plis somptueux de ma bannière et hurlent avec moi : En haut les, Mings ! en bas les Tsings ! » Et la grande voix de Ta-Kiang a roulé d’écho en écho. Des émissaires enthousiastes ont porté sa parole dans les provinces malheureuses. Bientôt un flot d’hommes farouches s’est ébranlé, et, comme un grand fleuve qui déborde, les guerriers se sont avancés, renversant les cités, entraînant les populations, toujours plus nombreux, toujours plus terribles. Derrière eux les maisons s’écroulent et fument, les champs sont rasés et stériles. Après avoir pris Hang-Tchéou, capitale du Tché-Kiang, cette belle ville qui fut la résidence impériale sous la dynastie des Song, renversé Lui-Fon-Ta, la Tour des Vents Foudroyants ; après avoir enjambé la Rivière Tortueuse, ils ont marché vers le port de Ning-Po-Fou, qu’ils ont surpris la nuit : ils ont jeté les soldats dans le Lac de la Lune et les marchands dans l’Étang du Soleil. Ensuite ils ont campé pendant deux jours dans l’Île aux Buffles, en face de Can-Pou, nommée aussi la Porte Étroite ; lorsqu’ils s’éloignèrent, Can-Pou n’était plus qu’un monceau de cendres. Sur les côtes effrayantes de la Mer Jaune ils recrutèrent de hardis pirates et s’enfoncèrent avec eux dans la province voisine. En même temps, sur les rives de la Rivière du Dragon, les fils indomptables du Fo-Kien, qui ne voulurent jamais se soumettre aux usurpateurs tartares ni adopter la natte pendante exigée par la mode nouvelle, se soulevèrent en tumulte ; et l’armée poursuivit son chemin, considérablement accrue. Elle gagna le Ho-Nan, si fertile et si riant qu’on l’appelle la Fleur du Milieu ; elle se dispersa en tous sens, ravageant et pillant les cités et les villages, dévastant les plaines, changeant les lacs limpides en lacs de sang, et se rassembla devant Kai-Foung, la capitale, que bat continuellement le furieux Fleuve Jaune. Cette ville était fameuse pour ses richesses et ses splendeurs, et les révoltés hurlaient de joie sous ses murs. Mais le chef tartare qui la défendait voyant, après huit jours de résistance, ses soldats faiblir et ses remparts s’ébrécher, héroïque, brisa lui-même la digue qui maintenait le terrible Houan-Ho, et la ville fut submergée, mais non pillée, et ses trente mille défenseurs furent engloutis, mais non vaincus. Les rebelles, pleins de rage, se ruèrent sur une cité voisine ; ils imposèrent mille tortures aux vieillards, firent rôtir tout vifs les jeunes enfants, et les dévorèrent aux yeux de leurs mères, liées douloureusement à des poteaux.

Maintenant ils sont dans le Pé-Tchi-Li ; ils pourraient en deux jours atteindre la Capitale de l’Empire, mais ils s’attardent devant Sian-Hoa, qui tremble et s’affame.

Le camp s’étend comme une mer houleuse autour de la ville, dont les hautes murailles crénelées et les grands pavillons aux toits retroussés se dressent, au-dessus des tentes en nattes de bambou qui couvrent démesurément la plaine. Tournée vers la ville, accroupie comme un lynx prêt à s’élancer, l’armée est là de toutes parts ; les sauvages guerriers se vautrent, crient, chantent, boivent du vin de riz mêlé de poudre, ou, ivres, dorment en monceaux humains, qui sont pareils à des troupeaux de grands bœufs couchés.

La tente de Ta-Kiang se dresse en face de la porte principale de Sian-Hoa, et les grands mâts en bois de cèdre qui l’entourent élèvent plus haut que les murailles des bannières soyeuses où on lit en caractères d’or : « En haut les Mings ! en bas les Tsings ! » Vaste et superbe, elle est en toile d’argent que voile un léger papier huilé, transparent et imperméable ; les draperies de l’entrée, pompeusement relevées, laissent voir une somptueuse doublure de satin jaune d’or et le Dragon Long, accroupi sur un globe de cristal qui brille au sommet de la tente, est visible de tous les points de l’horizon.

Ta-Kiang a dompté ces aventuriers farouches et superstitieux. Pour eux, il est bien le Frère Aîné du Ciel, l’Égal des Immortels, le Seigneur du Monde. Lorsqu’il passe, tous se prosternent, n’osant voir sa splendeur. Lorsqu’il parle, tous sont immobiles de terreur et de respect. Il est leur père et leur dieu ; il a comblé les désirs, réalisé les rêves. Koan-Ti, le Roi des Batailles, est son frère cadet : il est le formidable, le triomphateur ; ses pas ébranlent l’empire ; son souffle renverse les cités ; il autorise le pillage et ordonne l’orgie, tout en restant inaccessible, grave, immuable au milieu des joies tempétueuses de son armée, comme le grand rocher calme et pensif au milieu de la mer frénétique. Et ces hommes féroces lui sont soumis comme des esclaves, dévoués comme des fils ; à sa voix l’ivresse se dissipe, la débauche s’interrompt ; sur un signe, ils se précipitent dans les flammes pour étouffer l’incendie avec leur corps, et s’il les juge criminels ils se retirent à eux-mêmes leurs vies coupables.

Une double haie de soldats agenouillés, qui forme une longue allée, précède l’entrée de la tente que gardent deux lions de jade. À l’intérieur un tapis en poil de chameau s’étend sur le sol, et le jour apaisé est plein de sourds reflets d’or sous les murs de satin jaune. Là, sur un trône de marbre noir, Ta-Kiang, la joue dans sa main, songe et construit l’avenir. Son costume est celui des antiques Chinois. Il a abandonné les vêtements tartares ; il est vêtu comme l’étaient Fou-Shi et Kong-Fou-Tze. Sur une robe lilas pâle, aux plis fins et réguliers, il porte une longue tunique en crêpe soyeux, entr’ouverte sur la poitrine et serrée à la taille par une ceinture qui disparaît dans l’ampleur souple de l’étoffe. Comme il est empereur, la tunique est jaune d’or ; une bande de broderies délicates, où les dragons se mêlent aux fleurs, l’ourle et remonte sur la poitrine en se croisant. Il n’a plus la tête rasée à demi ni la longue natte pendante. Ses cheveux sont enfermés dans une coiffure de satin jaune ayant presque la forme d’un casque, et sur son front brille un saphir énorme. Ses armes sont près de lui : la lance, les deux sabres et le fouet de commandement. Des mandarins l’entourent et attendent, prosternés, qu’il parle. On voit parmi eux les principaux affiliés de la secte du Lys Bleu qui complotaient jadis dans la Pagode de Koan-In, et qui sont venus rejoindre l’empereur élu.

Le Grand Bonze, conseiller intime de Ta-Kiang, pénètre sous la tente et dit :

— Le chef Gou-So-Gol tremble et s’humilie devant ton auguste porte.

— Laisse approcher, dit Ta-Kiang, le plus célèbre de mes guerriers.

Gou-So-Gol parait. C’est un jeune homme de haute taille, beau comme la pleine lune et brillant comme elle. Il marche, selon la mode des vainqueurs, avec des mouvements brusques et terribles.

Il s’agenouille et frappe la terre de son front.

— Parle, dit l’empereur.

— Unique Sublimité, dit Gou-So-Gol, qui se relève, le méprisable gouverneur de Sian-Hoa offre de nous donner cent mesures de perles, vingt chariots pleins d’or et les plus belles jeunes filles de la ville si nous voulons nous retirer sans bataille.

— Cette ville est prise depuis l’instant où notre tente s’est dressée en face d’elle, dit Ta-Kiang. De quoi s’avise le gouverneur de nous offrir une partie de ce qui est à nous tout entier ? Nous prendrons mille mesures de perles, cinquante chariots pleins d’or et les filles du gouverneur, si cela nous plaît. N’est-ce pas ton avis, ô le plus brave de mes chefs ?

— Auguste. Souverain, dit le guerrier, ta parole n’est-elle pas la sagesse et la vérité ? J’ai la gloire de penser comme toi. D’ailleurs en acceptant nous perdrions un joyeux combat, plein de ruissellements rouges et un flamboyant incendie dans le ciel nocturne.

— Va donc, dit l’empereur, ô favori de Koan-Ti, va prendre cette ville et reviens promptement, afin que je puisse me diriger vers la Capitale, but de ma course, et enfin combler ma vaste ambition.

Gou-So-Gol se prosterne, puis se retire ; ses yeux étincellent, sa face fière rayonne.

L’empereur fait signe au Grand Bonze d’approcher.

— Quelles nouvelles sont venues de Pei-King ? dit-il.

— Depuis plus de cinq lunes Ko-Li-Tsin, sorti de prison, possède le trésor de Koan-In. L’envoyé de Ko-Li-Tsin a ajouté : « Bientôt l’empereur pourra entrer dans Pei-King. »

— Bientôt, dit Ta-Kiang. Que les jours sont longs !

Et son sourcil impérial se fronce.

Cependant Gou-So-Gol est sorti de la tente, levant les bras et poussant de grands cris. Plusieurs soldats s’élancent dans toutes les directions, et, répétant le cri du guerrier, convoquent les chefs principaux. Bientôt autour de Gou-So-Gol cent Tsian-Kiuns sont réunis.

— Écoutez, dit Gou-So-Gol, la parole sacrée de l’empereur.

Tous les chefs se prosternent respectueusement.

— Va ! m’a-t-il dit, prends cette ville, qui est à nous déjà. Emporte mille mesures de perles, cinquante chariots pleins d’or, toutes les filles qui te plairont ; puis laisse la ville flambante et reviens promptement.

Les Tsian-Kiuns, hurlant de joie, se relèvent et courent chacun vers un point du camp afin de rassembler leurs hommes. Le gong vibre, le tam-tam claque, tout le camp s’ébranle tumultueusement, chaque œil lance un regard féroce : on va piller et tuer. Le sang de la veille, qui noircit et s’écaille sur les bras des soldats, va être lavé dans du sang tiède et vermeil. Le signal du départ tinte, une clameur furieuse lui répond, et les guerriers, par troupes, s’élancent en faisant de grandes enjambées et en brandissant dans chaque main un glaive bien aiguisé.

Gou-So-Gol arrive le premier sous les murs, et l’élite de l’armée se rue derrière lui avec d’effroyables hurlements. La ville, remplie d’effroi, reste silencieuse. Mais les assaillants sont si nombreux que la proie est trop petite pour eux. Tandis que les premiers trépignent au bord du fossé, les derniers ondulent encore au loin dans la plaine, et une irrésistible poussée précipite plusieurs soldats dans l’eau.

Tout à coup une pluie de flèches descend du faîte des murailles vers Gou-So-Gol, mais toutes percent la terre autour de lui sans le toucher. Mille fusées meurtrières, dont les baguettes sont des lames aiguës, s’élèvent bruyamment et retombent sur les crânes des assiégés. Alors les frêles dragons de bronze vert rangés sur les bastions crachent des projectiles brûlants qui vont faire au loin des trous dans les rangs des rebelles, tandis qu’une frange de fumée voile le faîte des remparts.

— Allons ! s’écrie Gou-So-Gol, je ne veux pas que le combat soit long, car le frère Aîné du Ciel m’a dit : « Reviens promptement ! » Qu’on apporte des poutres en bois de cèdre et qu’on lance sur les murailles des bombes fétides.

— Que veut faire le glorieux chef ? se disent les soldats en exécutant ses ordres.

Les bombes sont lancées et éclatent au faîte des murailles, répandant une épaisse fumée sulfureuse, infecte et aveuglante. Gou-So-Gol dit :

— Pendant que les ennemis ne peuvent voir nos actions, mettez debout une poutre et tenez-la solidement.

Agile comme un chat sauvage, Gou-So-Gol l’enlace des pieds et des mains, disant à ses soldats :

— Lorsque je serai en haut du cèdre, vous l’inclinerez lentement et l’appuierez au sommet du rempart.

Les assaillants, remplis d’admiration, poussent de grands cris et glorifient le nom de leur chef. Celui-ci s’élève ; mais ses armes l’alourdissent et l’embarrassent ; il jette sa pique, ses flèches et son arc, et ne garde que les deux sabres croisés derrière son dos. Bientôt il atteint l’extrémité du mât, qui s’abaisse vers la ville et s’emboîte entre deux créneaux. La fumée a voilé toute cette manœuvre aux assiégés. Gou-So-Gol avec précaution dégage ses jambes et cherche le sol : il se trouve qu’il chevauche un dragon.

— Bon ! dit-il.

Et tandis qu’autour de lui les soldats tartares gémissent, toussent et se frottent les yeux, il retourne le canon, et, tranquille, attend que la fumée se dissipe.

De tous côtés, autour de la ville, les chefs principaux de l’armée rebelle ont imité Gou-So-Gol ; des poutres se sont élevées, puis abaissées vers le rempart, y déposant chacun un Tsian-Kiun ; et maintenant les soldats, tenant des poutres embrassées, montent l’un derrière l’autre. Lorsque l’étouffante fumée s’élève enfin et plane au-dessus de la ville, les Tartares épouvantés se voient assaillis de toutes parts. Gou-So-Gol met le feu au canon qu’il a conquis et protège l’escalade de ceux qui le suivent. Quelques assiégés se jettent à genoux et offrent de se rendre ; mais Gou-So-Gol dit :

— L’empereur aimé du Ciel a parlé ainsi : « De quoi s’avisent les Tartares de vouloir nous donner ce que nous tenons dans nos mains ? »

Les vaincus essayent de résister.

Gou-So-Gol, suivi d’un petit nombre de Chinois, tire ses deux sabres, et, plus rapide que les flèches qu’on lui lance, il descend le talus qui conduit à la ville. On veut lui barrer le passage, mais il fauche les têtes et les membres autour de lui. La terreur est telle parmi les assiégés que plusieurs se précipitent du haut des murailles dans les fossés. Gou-So-Gol a atteint une des portes de la ville ; il s’est frayé jusqu’à elle un chemin sanglant. On s’agenouille sur son passage en demandant grâce ; il renverse les suppliants du pied, et, repoussant les lourds verrous, il ouvre largement la porte et abaisse l’arche volante du pont. Alors toute l’armée forcenée des Chinois envahit la ville, comme un fleuve déborde, et se presse d’un si farouche élan que plus d’un soldat tombe et meurt, écrasé sous les pieds de ses compagnons. Les Tartares fuient vers le centre de la ville, mais les rebelles, plus rapides qu’eux, les saisissent, les jettent à terre et, du genou, leur écrasent la poitrine.

— Grâce ! pitié ! crient les misérables ; nous vous dirons où sont nos richesses et où habitent nos jeunes filles aux cheveux longs.

— Nous saurons bien les trouver sans vous, disent les soldats en ricanant ; et, enfonçant dans la bouche des Tartares leur large glaive, ils montrent à leurs yeux mourants des faces féroces aux sourcils dressés, aux poils hérissés.

Quelquefois ils étranglent lentement les vaincus ou se plaisent à leur crever les yeux, à leur couper le nez, la langue, les oreilles, et à les abandonner vivants.

Puis ils se précipitent sur les habitations, brisent les murs, font voler les portes en éclats. À l’intérieur, les vieillards vénérés se tordent les bras et arrachent leur barbe pure, les épouses, les jeunes filles se jettent dans les citernes ou s’étranglent à demi de leurs longues nattes mêlées de perles, et bientôt, sous des sabres sacrilèges, les têtes des vieillards s’entr’ouvrent et pleurent du sang sur leurs barbes blanches, les femmes, mourantes, sont relevées outrageusement, puis, lorsqu’une maison est de toutes part saccagée et pillée, les vainqueurs y mettent le feu et s’éloignent.

Dans les rues on trébuche sur des mourants qui se tordent, les pieds glissent dans le sang qui fume. De tous côtés des cris aigus de femmes se mêlent aux gémissements des soldats et aux imprécations des rebelles. On entend aussi les pétillements des flammes joyeuses qui commencent à prendre leur part du désastre.

Cependant le gouverneur de la ville est monté sur la terrasse de son palais. Il veut tenter un suprême effort pour apaiser les sauvages vainqueurs. Couvert de ses somptueux habits, il s’avance jusqu’à la balustrade et y pose la main. Son front est blême, mais tranquille. Sa main pâle ne tremble pas. Il parle d’une voix claire et forte qui domine le tumulte :

— Vainqueurs, dit-il, pourquoi êtes-vous plus féroces que les tigres et les lions ? Avez-vous donc oublié les sages maximes des philosophes, qui ordonnent la magnanimité après la victoire ? ou bien êtes-vous d’une race où les conseils des philosophes sont dédaignés ? À quoi vous sert ce surcroît de sang versé, puisque le combat est terminé et que Koan-Ti vous a fait victorieux ? Après nous avoir humiliés et défaits, que voulez-vous encore ? Notre or ? nous vous le donnerons ; loyalement nous viderons nos coffres, sans garder pour nous un tsien de cuivre, et demain nous irons vous mendier un peu de riz. Mais au moins laissez vivre nos parents vénérables et nos fidèles épouses.

L’infâme multitude ricane sans pitié. Une flèche cruelle vient emplir la bouche du gouverneur, et son discours s’achève en un vomissement rouge. Mais Gou-So-Gol se retourne plein de courroux ; il démêle dans la foule le soldat qui a lancé la flèche, saisit à son tour un arc et cloue le rire à la gorge du traître : puis il se dirige vers le palais du gouverneur et seul y pénètre, défendant à tous de le suivre. Il enjambe les marches des escaliers de laque et traverse de grandes salles ; il se trouve bientôt en face d’une jeune fille belle comme Miao-Chen ; elle tient un sabre de chaque main et barre une porte avec un air de courage et de décision.

— Tu n’entreras pas, monstre sauvage ! crie-t-elle les dents serrées. Tu ne vas pas, sous mes yeux, égorger ma vieille mère, et tu mourras avant d’avoir fait cela !

Gou-So-Gol regarde la jeune fille sans insolence et s’incline devant elle.

— Belle guerrière, dit-il, je veux te parler avec politesse. Tu es mon bien, et je n’aurais qu’à te prendre ; mais tes yeux fiers, ta voix impérieuse ont troublé mon cœur farouche, et je te demande si tu veux être la première épouse de Gou-So-Gol, le chef glorieux.

— Je ne m’approcherai de toi qu’avec répugnance, répond la jeune fille ; mais si tu me promets d’épargner ma vieille mère et de la faire respecter par tes soldats, je consentirai à te cacher le dégoût que tu m’inspires.

— J’ai déjà vengé la mort de ton père, dit Gou-So-Gol, comme si j’avais prévu que j’allais aimer sa fille ; et il ne sera rien fait à ta vieille mère, je te le jure.

— Mon père est mort ! s’écrie la jeune fille en sanglotant. Ô chef des cruels guerriers ! tu auras une épouse éternellement désolée.

— Je tâcherai de te consoler, dit Gou-So-Gol, par ma gloire et par ma douceur ; mais maintenant indique-moi où sont les richesses de la ville, car l’Empereur Unique m’a dit : « Prends cinquante chariots pleins d’or et mille mesures de perles. »

— Je vais te conduire, dit la jeune fille ; le trésor de la ville est dans ce palais.

Pendant ce temps, au dehors, le carnage a continué. Les vainqueurs ruissellent de sang et de sueur, ils halètent, car les maisons à piller sont nombreuses, et les victimes à égorger se succèdent sans fin. Partout les demeures éventrées craquent et fument. Sur les toits les dragons de bronze se tordent douloureusement. Aux fenêtres, des hommes dont la tête a roulé au loin se penchent vers la rue et laissent jaillir de leurs cous mutilés des fontaines écarlates.

Gou-So-Gol sort du palais, il lève les bras et s’écrie :

— Que le massacre et le pillage cessent ! Qu’on réunisse sur cette place tout le butin conquis et qu’on amène de solides chariots et tous les Tartares vivants encore.

Le gong tinte, l’ordre circule, les rebelles, traînant de lourds et précieux fardeaux, tirant des chars, poussant devant eux des Tartares humiliés, se rassemblent de toutes parts devant le palais. On surcharge les chars, on y attelle les vaincus pleins d’horreur ; on les frappe, ils s’élancent. Bientôt, à travers les rues obscurcies par le soir et par la fumée, au milieu des guerriers emportant chacun une femme en pleurs qui se cache le visage, une longue file de chariots roule péniblement, écrasant des cadavres. Les Tartares, courbés sous les fouets, criblés de blessures, tombant à chaque pas sur les genoux, le cœur plein de honte et de désespoir, rugissent de conduire leurs propres richesses au camp de l’ennemi. Dans le premier chariot, Gou-So-Gol triomphe, entre deux femmes vêtues de blancs habits de deuil, qui pleurent et regardent en arrière. Dans le second s’entassent, désolées et tremblantes, les plus belles jeunes filles de la ville. D’autres véhicules sont chargés de lingots d’or et d’argent, de pierreries lumineuses, de vases précieux, d’étoffes superbes, qui étincellent dans le crépuscule. Enfin le cortège, sorti de la ville, entre dans la plaine, aux retentissements du gong, aux voix formidables de soldats qui hurlent à tue-tête : « En haut les Mings ! en bas les Tsings ! » Lorsqu’il arrive devant la tente impériale, Gou-So-Gol fait halte et pousse le cri de victoire ; les draperies somptueuses se soulèvent ; et l’empereur apparaît sur son trône de marbre noir, le menton dans la main.

Le chef des guerriers se prosterne et frappe la terre de son front.

— Parle, dit Ta-Kiang, ô le plus illustre des combattants !

— Voici, dit Gou-So-Gol, cinquante chariots pleins d’or et mille mesures de perles. De plus, je t’amène, ô Fils Céleste, de timides femmes, choisies parmi les plus belles, et je t’offre aussi, magnanime vainqueur, ma jeune épouse, que j’aime comme moi-même.

— Je te donne l’épouse de ton choix, dit l’empereur, et toutes les jeunes filles belles parmi les belles pour la servir. Mais n’as-tu fait que prendre les trésors et les femmes ?

— Vois, dit Gou-So-Gol en dressant la tête, cette ville flamboyante est belle dans le soir.

Tourné vers le formidable incendie qui se lève devant le soleil couchant et l’efface, l’empereur admire le désastre ; ses yeux augustes et son front le reflètent ; il en sent la chaleur, et il dit :

— Sois loué, Gou-So-Gol !