Le Dragon rouge/20

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Michel Lévy frères (p. 194-204).

xx

À la pointe du jour, avant que leur hôte fut levé, ils montèrent en voiture et reprirent la route de Florence.

Ils s’efforçaient tous deux de porter la conversation sur des choses sérieuses, tandis qu’ils se rapprochaient de leur demeure, où il leur tardait maintenant d’arriver.

Casimire se plaignait au commandeur de la triste position que lui faisait l’exil. Elle ne pouvait se rendre à Paris ; cependant à Paris seulement elle trouverait des médecins assez habiles pour traiter la maladie de son mari. Quel avenir était promis à ses enfants, qu’elle était privée par l’exil de faire élever dans les établissements spécialement consacrés à l’éducation des enfants nobles ? N’avait-elle pas droit aussi à réclamer la dot de sa mère, injustement comprise dans la confiscation des biens de son père, le comte de Canilly ? Ce n’est pas qu’elle n’eût déjà chargé à Paris des personnes influentes de réclamer en sa faveur auprès des ministres ; mais ces personnes n’avaient pas beaucoup osé s’avancer, de peur de déplaire à la cour, composée à peu près comme au temps du régent, et de peur aussi de déplaire au roi, au roi surtout, dont on n’avait pas lieu de supposer l’opinion tout à fait indulgente aux exilés. Chacun pour soi, Casimire le savait ; c’est la première lettre de l’alphabet politique.

L’opinion du commandeur était, au contraire, et il l’exprimait sans détour, que Casimire avait tort de se nourrir du faux espoir de voir finir si tôt son exil. L’action de son père avait laissé de longs ressentiments à la cour. Quant à lui, il n’avait pas attendu jusqu’à ce moment pour s’en convaincre. Pouvait-elle supposer qu’il n’avait pas essayé de tous les moyens d’obtenir son rappel ? Eh bien ! ce rappel était impossible avant des années. Dans son malheur, ajouta-t-il, n’était-elle pas heureuse de la résidence calme dont elle jouissait sous un beau ciel, entre ses deux enfants, près d’un ami qui s’était fait de l’exil un bonheur, puisqu’il le partageait avec elle ?

Quand Casimire devenait sérieuse, elle était de marbre, de granit ; aucun raisonnement ne l’entamait. Ce qu’elle désirait pouvait être ; c’était aux obstacles à reculer. Son père le lui avait appris, et son père était encore un dieu devant sa raison.

Voyant l’inutilité de ses avis, repoussés tantôt avec une parole prestigieuse, tantôt avec un sourire de supériorité, le commandeur lui dit que, puisqu’elle était si convaincue de la réussite de ses tentatives, elle devait recourir du moins, pour sortir de la situation où elle souffrait de vivre, non à l’intervention froide de quelques amis de cour, mais envoyer à Paris un ami dévoué, fidèle, infatigable, difficile à rebuter. De là à se proposer lui-même comme cet ami, la transition était naturelle. Qui mieux que lui accomplirait cette mission ?

Répétant alors avec un accent de bonheur qu’il s’agissait de la santé, de la raison de son mari, du sort de ses enfants et de leur avenir, Casimire dit qu’il ne lui était pas permis de refuser une telle proposition. Elle remercia chaudement le commandeur, qui attribua à une satisfaction maternelle une joie qui appartenait entière à un calcul d’ambition. Tout fut arrêté. Casimire remettait le soin de ses intérêts au commandeur. Il fut convenu qu’il se rendrait immédiatement et secrètement à Paris, dès son retour à Florence.

Florence se découpait à l’horizon, les dômes de ses cathédrales se dessinaient en lignes violettes, par instant frappées d’un éclair, reflet de l’or d’une croix ou d’un ange aérien.

Dans l’après-midi leur voiture de voyage s’arrêtait à la grille de leur villa, où les attendait Marine, portant Tristan sur un bras et Léonore sur l’autre. À la réponse de Marine, interrogée par Casimire sur l’état du marquis, celle-ci devina que son mari n’était pas bien. Elle ne se trompait guère.

Livré à lui-même, le marquis était tombé dans une autre manie. Après avoir fait transporter les meubles des pièces inférieures au plus haut étage de la maison, il avait fait boucher et calfeutrer toutes les fenêtres et toutes les portes, excepté une seule, celle qui devait laisser un passage au fleuve dont l’inondation menaçait la maison. Le fleuve, c’était lui. Il s’était changé, disait-il, en fleuve dévastateur. Rien ne pouvait l’arrêter ; il coulait sans cesse, assis dans un fauteuil, au milieu du vestibule de la maison. Il riait beaucoup lui-même de la bizarrerie de sa destinée : l’aîné d’une illustre famille métamorphosé en fleuve. Cette variété de folie l’ayant malheureusement atteint pendant l’absence de sa femme et du commandeur, les domestiques n’avaient plus pu douter de l’état mental de leur maître, et leur respect ne s’était pas accru. Marine avait été impuissante pour faire rentrer le fleuve dans son lit. Il était condamné à couler, disait-il, — car ce fleuve parlait, — jusqu’au retour de sa femme, à moins qu’elle n’eût été changée, elle, en fontaine, ce qui ne lui permettrait plus alors que le faible espoir de se rencontrer avec elle dans l’Océan. Casimire n’ayant subi aucune altération notable dans sa nature humaine, elle rendit, par sa présence, sa forme première au marquis. À sa vue le marquis cessa de se croire fleuve ; il quitta son fauteuil pour se faire raconter le voyage de Rome dans ses moindres détails. Les moindres il les connut, les autres lui échappèrent. Il existait des raisons pour cela. Du reste, il ne donna plus aucun signe de folie aquatique. On descendit les meubles ; la circulation fut rétablie dans les appartements.

Sous prétexte de profiter du reste de l’automne pour voir Naples, après avoir vu Rome, le commandeur partit en secret pour Paris, peu de jours après, laissant Casimire agitée de l’espoir de le voir revenir bientôt avec de bonnes nouvelles.

Il était impossible, commença-t-elle à penser dès que le commandeur fut parti, qu’il ne réussît pas. Il portait un nom hautement estimé à la cour, relevé encore par son trait de courage au siège de Belgrade, et si la cause dont il s’était fait le défenseur était délicate, dangereuse à remuer, la cour ayant voulu fermer les yeux sur beaucoup de dévouements nouveaux plus ou moins entachés de participation à la conjuration de Cellamare, cette cause était juste, noble et belle au fond. Casimire devait-elle souffrir toute sa vie du crime de son père, ses enfants surtout, son mari, l’homme le moins politique de la terre ? Cet exil, d’ailleurs, commençait à lui peser comme une injustice et à l’oppresser comme un obstacle. La semence d’idées répandue dans sa tête par son père, les études sévères dont elle n’était jamais sortie et auxquelles elle avait si souvent demandé une diversion contre ses peines et ses pensées domestiques, sa position tout historique, l’avenir de son fils à conquérir, à l’aide d’une prudente habileté, ses goûts, enfin, lui assignaient la France, lui montraient Paris et Versailles comme le seul théâtre où elle devait paraître à tout prix.

Une fois dégagée des entraves de l’exil, une fois à la cour, elle respirerait, elle se déploierait à l’aise. Elle sentait sa force, sa puissance, tout ce qu’elle valait quand elle se comparaît non-seulement à ces femmes perdues de galanterie, ruinant dans la débauche les plus beaux noms de la noblesse, usant leur crédit à se disputer des amants vils comme elles, leur esprit à se déshonorer, la fortune de leurs aïeux à acheter des comédiens, mais encore à ces hommes qui n’étaient plus rien, ni braves, ni religieux, ni galants, incapables de tenir ni une épée ni une plume ; elle se roidissait, songeait à son père, s’inspirait de son souvenir, méprisait de ses lèvres dédaigneuses ceux qui n’avaient pas osé le suivre à l’échafaud ou l’en arracher, et, les mains pleines de colère, elle les fermait avec indignation, ces mains qu’elle rouvrirait quand les liens de l’exil seraient tombés. On verrait alors ce qui s’en échapperait ! Mais Paris ! Paris ! la France ! la France ! s’écriait-elle en s’élançant sur un cheval qui l’emportait sous les désertes allées de son parc, le long de l’Arno, ce fleuve taciturne comme les vieux Gibelins qui venaient autrefois y confier le secret de leurs grandes âmes désolées.

Mais où est le commandeur, à présent ? murmurait ce grand orage quand il avait fini de gronder.

On remit un jour à Casimire une lettre qui venait de Paris. Elle l’ouvre et lit :

« Prisonnier du Roi, à la Bastille, pour la vie.

« Commandeur de Courtenay. »

La tête de Casimire tomba sur sa poitrine. Le soir, elle n’avait pas changé d’attitude. Pas de cri, pas de pleurs ; une douleur sèche, celle qui tue. Elle était cause que le commandeur passerait toute sa vie dans les cachots de la Bastille, cette terrible prison d’État dont les princes du sang eux-mêmes ne parlaient jamais sans frémir.

Étonnée de ne pas la voir descendre au salon ce jour-là, Marine alla dans sa chambre, et, la secouant par le bras : Que fais-tu ? lui dit-elle. — Tiens, lui dit Casimire, lis ! — Je ne sais pas lire, lui répondit Marine. Alors Casimire, à mots brisés, lui raconta le voyage secret du commandeur et son arrestation.

Marine leva au ciel des regards qui voulaient dire : Malheureuse ! qu’a-t-elle fait ?

— Auras-tu soin de mes deux enfants ? dit-elle aussitôt à Casimire.

— Mon Dieu ! tu fais toujours des histoires.

— En auras-tu soin ?

— Que veux-tu dire ?

— Donne-moi cent louis d’or, petite, si tu les as.

Casimire courut à son secrétaire.

— Voilà deux rouleaux de cinquante louis. Mais…

— Adieu ! ma chérie, lui dit Marine en l’étouffant de ses caresses, tout humide de grosses larmes, adieu !

— Où vas-tu ? mais où vas-tu, Marine ?

— Je pars et je pars, tout de suite pour Paris.

— Pour Paris ! Qu’espères-tu ?

— J’espère, répondit avec une naïveté inspirée la bonne Marine. Encore une fois, adieu. Aie soin de nos chers enfants, et fais-leur dire tous les jours une petite prière à Sainte-Geneviève de Nanterre, entends-tu ? mais ne l’oublie pas ; je vais te la dire :

« Notre-Dame de Nanterre, qui êtes au ciel, nous vous prions de faire que la pauvre Marine arrive à Paris à bon port et revienne en bonne santé pour faire plaisir à maman et ramène notre oncle le commandeur. Ainsi soit-il. Au nom du Père, etc. »

— Adieu, ma fauvette ! dit encore une fois Marine en imprimant avec sa fraîche bouche et son âme de paysanne un baiser, qui fut presque une morsure, sur la joue étonnée de Casimire.

Elle partit.

— Sans mon orgueil trop écouté, sans mon ambition indomptable, aurait dû se dire Casimire, j’aurais peut-être empêché M. de Canilly, mon père, de mourir sur l’échafaud ; et c’est encore moi qui ai causé la perte de la liberté du commandeur de Courtenay. Elle se disait seulement, comme tous ceux qui mettent sur le compte de la destinée leurs propres fautes : Porterais-je malheur à tout ce qui m’aime ? Elle murmurait cette plainte en se promenant dans les solitaires allées de son parc et en tenant Tristan d’une main, Léonore de l’autre, deux petites créatures qui avaient de la peine à la suivre lorsque la chaleur de ses monologues l’emportait hors d’elle-même. Elle n’avait pas encore remarqué que ses deux plus sûres consolations marchaient à ses côtés sous les traits naïfs et bons de ces deux enfants. Mais Casimire avait à peine dix-neuf ans, et, à cet âge, le sentiment maternel est plutôt une distraction qu’un sentiment. Puis elle avait rarement vu jusqu’ici Tristan et Léonore, qui étaient toujours avec Marine. L’usage voulait que les enfants des grandes maisons ne parussent devant leurs parents que lorsqu’ils étaient capables, non de leur rendre leurs amitiés, mais leurs politesses. Toutes leurs charmantes privautés étaient bannies des salons par l’étiquette. Après avoir été la poupée des nourrices, ils devenaient la victime des gouvernantes, et des gouvernantes ils passaient aux mains des gouverneurs.

Un jour pourtant que Casimire, désolée de n’avoir pas encore reçu des nouvelles de Marine et qu’elle pensait, elle y pensait sans cesse, au triste sort du commandeur enfermé à cause d’elle à la Bastille, le commandeur, le seul homme sur l’appui duquel elle avait compté, le seul homme qui eût son amour ; un jour qu’elle se laissait aller au plus sombre découragement, Tristan et Léonore, qui jouaient près de là sur le gazon, se prenant par la main, ces deux anges vinrent devant elle, et, se mettant à genoux à ses pieds, lui dirent :

— Petite maman, nous vous demandons bien pardon de vous avoir fait de la peine. Pardonnez-nous.

— Vous m’avez fait de la peine, vous ! s’écria-t-elle en les prenant tous les deux dans ses bras, en les élevant jusqu’à ses lèvres.

— Puisque vous pleurez toujours quand nous sommes avec vous, il faut bien que cela soit, répondirent les deux enfants. Touchantes créatures, qui n’imaginaient pas que leur mère dût avoir d’autre félicité et d’autre affliction sur la terre que celles qu’ils pouvaient lui causer.

Un bien doux sourire brilla dans les yeux de Casimire, et ce jour ne fut pas le moins heureux parmi les rares jours heureux de son exil.

Pour la première fois de sa vie elle soupçonna qu’il est pour le cœur des femmes des joies incommensurables placées si près d’elles qu’elles n’ont qu’à ouvrir les bras pour les posséder, et que, si elles ne les saisissent pas, c’est qu’elles les cherchent trop loin d’elles, où ces joies ne sont jamais. Mais, semblable à tous les plaisirs qui viennent quand le cœur s’est créé des goûts de convention, des passions factices, celui dont Casimire fut émue tint beaucoup plus de la surprise que du bonheur, large en surface, faible en profondeur. Il l’inquiéta, éveilla des doutes sur l’opinion qu’elle s’était formée du bonheur ; il fut enfin une lumière, et non une révélation complète. La femme se montra, mais la mère s’était bien fait attendre Pouvait-on dire qu’elle était venue ?

Marine était arrivée à Paris. Elle ne s’amusa pas à voir de combien de réverbères Paris s’était enrichi depuis son absence ; elle alla droit aux Tuileries. À la porte du château un cent-suisse l’arrêta. On n’allait pas plus loin. — Quel est ton capitaine ? demanda Marine au soldat en faction. Voyons si je connais ce coquelicot-là. — Mon capitaine, ma belle, n’est pas un coquelicot ; c’est M. de Varden, pour te servir. — Je crois certes bien qu’il me servira, s’écria Marine ; ah ! c’est le petit Varden ; je l’ai connu sous-lieutenant ; va lui dire que Marine veut passer. Mais va donc ! ours de Berne, Le cent-suisse souriait et ne bougeait pas plus que le Mont-Blanc. — Le plus souvent, semblait dire son regard martial et bête, que M. de Varden se dérange d’un fil pour toi. — Voilà trois petits écus blancs pour boire à ma santé, lui dit Marine. L’œil du cent-suisse devint rond et clair comme les petits écus qui battirent la chamade dans le creux de sa main. Il ferma sa main, fit un demi-tour sur lui-même, et alla trouver son capitaine.

Deux minutes après, on entendit une voix qui disait, du fond du vestibule : « Mais viens donc ! madame la nourrice, viens donc ! Laissez passer vous autres. » Et un bel officier suisse, au teint enluminé comme le drap de son habit rouge, prenait Marine sous le bras et lui faisait monter le grand escalier des Tuileries avec autant d’attention et de prévenances qu’il pouvait en montrer au milieu de ses témoignages bruyants d’amitié.

Mais à la porte de la salle des maréchaux, nouvel obstacle.

Le capitaine de Varden eut beau dire à l’officier de service : « J’accompagne madame, laissez entrer, » l’officier refusa poliment. La mise de la dame, mise fort peu de cour, ne le rassurait pas du tout. M. de Varden s’amuse, pensa-t-il.

— Ah ! tu refuses, dit Marine, alors je passe.

— Maréchal ! cria-t-elle en même temps à M. de Tavannes, qui traversait en ce moment, maréchal ! dis donc à ce jeune homme-là qui je suis.

Le maréchal chercha pendant quelques secondes à reconnaître les traits de celle qui lui parlait ainsi, et puis, allant tout à coup vers Marine en lui tendant les deux mains, il dit à l’officier de service : « Madame a ses entrées à toute heure ici. » Marine fit un hochement de tête au maréchal de Tavannes, et comme si elle ne fût jamais sortie du château, elle se dirigea avec lui vers les appartements du roi.

Il n’est pas un valet de chambre dont elle ne fût connue. Ç’étaient de leur part des saluts jusqu’à terre et des félicitations à chaque pas. Où avait-elle été, d’où venait-elle ? et mille questions. Au dernier salon, le capitaine des pages lui dit : « Personne n’entre chez le roi à cette heure, excepté les princes du sang, le médecin et le confesseur de Sa Majesté. »

— Mon beau page, lui répondit Marine, si je ne suis pas princesse du sang, je suis princesse du lait. Fais-moi place ; je vais porter de tes nouvelles à Sa Majesté ; entends-tu ?

Le maréchal de Tavannes riait aux larmes de ce mépris de Marine pour le cérémonial, et de la figure étonnée du jeune capitaine des pages, qui n’osait plus s’opposer à l’introduction de Marine envoyant le maréchal spectateur si heureux de cette violation.

Elle souleva la portière, et entra dans la chambre à coucher du roi. En ce moment le prince de Conti, en sa qualité de prince du sang, tendait respectueusement la chemise du roi.

— Ah ! j’arrive à propos, s’écria Marine en prenant la chemise des mains du prince ; je vais voir s’ils ont eu soin de ta personne, s’ils ne t’ont laissé manquer de rien.

Le roi ne revint de sa surprise et presque de son effroi que dans les bras de Marine.

« Nourrice ! c’est ma nourrice ! c’est Marine ! » dit le jeune roi en s’enveloppant dans sa robe de chambre et en s’asseyant sur les genoux de Marine, qui s’était assise dans le fauteuil du roi.

— Qu’il est gentil ! s’écria Marine ; qu’il est beau ! qu’il est blanc ! mon bon roi !

Le prince de Conti s’était retiré quelques pas en arrière, afin de ne pas gêner cette effusion de tendresse entre le roi et sa nourrice, pour laquelle on connaissait son attachement.

— Après la messe nous nous reverrons, dit ensuite le roi.

— C’est avant la messe qu’il faut que je te parle, lui dit Marine.

— Tu as donc quelque chose de pressé à me dire ?

— Oui, mon roi.

— Quelque chose à me demander ?

— Oui, mon roi.

— Parle, c’est accordé.

— Madame la marquise de Courtenay, dont j’ai été la nourrice, veut rentrer en France.

— Nous verrons.

— Pas de nous verrons, mon roi ; elle est si belle, si bonne, si intéressante !

— Allons !

— Ce n’est pas tout.

— Quoi encore ?

— Tous ses biens lui seront rendus.

— Cela va sans dire, répondit le roi.

— Tu lui rendras aussi ses titres ?

— Oui, oui, oui. Mais la messe ! M. l’archevêque m’attend ; nous reprendrons après déjeuner.

— Je n’ai plus qu’un mot.

— Voyons ce mot, ma belle nourrice.

M. le commandeur de Courtenay, qui est enfermé à la Bastille…

— À la Bastille ! dit le roi ; je n’en savais rien.

— Tu vas le faire sortir, n’est-ce pas ?

— Je saurai d’abord pourquoi on l’y a mis.

— Oh ! je vais te le dire. Je suppose…

— Ah ! grand Dieu ! j’aime mieux le faire sortir tout de suite, interrompit le roi, que de te laisser raconter pourquoi il y est enfermé ; je n’entendrais jamais la messe. Et maintenant dis-moi ce que tu veux pour toi ? dit le roi, entièrement habillé et prêt à passer dans la chapelle du château.

— Ce que je veux ? que tu m’embrasses, mon roi.

Et le jeune roi pencha son gracieux visage sur le cou de Marine.

L’exil de la marquise de Courtenay avait cessé, et le commandeur était libre.