Le Drame satyrique chez les Grecs

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Le drame satyrique chez les Grecs
M. Patin



LE


DRAME SATYRIQUE


CHEZ LES GRECS.




LE CYCLOPE




I

Dans les fêtes dionysiaques, berceau commun de tous les genres de composition dramatique, il y avait, comme dans nos fêtes religieuses du moyen-âge, une partie sérieuse et une partie bouffonne. De la première sortit la tragédie, et, plus tard, quand celle-ci eut atteint ou fut près d’atteindre à toute sa gravité, le besoin de délasser d’une trop grande contention d’esprit la masse la plus grossière des auditeurs, de rattacher par quelque point le spectacle à son origine bachique, dont il s’était fort écarté, de répondre aux réclamations des dévots serviteurs du dieu, lesquels n’y trouvaient plus rien qui eût rapport à son culte, l’une ou l’autre de ces raisons, peut-être toutes deux ensemble, firent qu’on s’avisa d’emprunter à cette partie bouffonne des antiques fêtes l’élément principal du drame satyrique, les satyres. Ces satyres avaient été primitivement introduits dans les chœurs dithyrambiques par Arion : une fois devenus la tragédie au moyen de certaines additions et de certains retranchemens, ces chœurs y furent ramenés soit par Thespis lui-même, soit par un de ses successeurs, Pratinas, qui fut contemporain et rival d’Eschyle. Pratinas était de Phlionte, ville à laquelle Phlias, fils de Bacchus, avait donné son nom ; il était du pays des Doriens, où avaient été institués par Arion, où s’étaient perpétués dans le dithyrambe, tragédie de l’ancien temps, les chœurs bouffons des satyres ; on conçoit que ce soit lui plutôt qu’un autre qui les ait restitués à la tragédie athénienne. De là ce qu’on a appelé le drame satyrique, drame de nature mixte, dans lequel paraissaient les personnages habituels de la tragédie, ses dieux et ses héros, avec la dignité de leurs mœurs et de leur langage, mais quelque peu compromis cependant, quelque peu rabaissés par la familiarité de l’intrigue, par le commerce de personnages d’ordre subalterne, quelquefois risiblement effrayans, centaures, cyclopes, brigands fameux, et autres, enfin par la pétulante gaieté d’un chœur de satyres, témoin consacré de ce genre d’actions.

Homère, dans quelques récits empreints à la fois de sérieux et d’enjouement, avait le premier mis sur la voie de ces pièces tragi-comiques, de ce genre qu’un ancien a appelé la tragédie en belle humeur [1]. Jusqu’où lui était-il permis de descendre ? Beaucoup plus bas assurément que ne le ferait supposer Horace quand il la représente s’essayant à la plaisanterie, sans trop oublier sa gravité, incolumi gravitate jocum tentavit, et, comme une dame romaine qui prend part modestement à la danse sacrée en un jour de fête, se mêlant, la rougeur sur le front, à la compagnie folâtre des satyres. Cette dignité, cette pudeur de Melpoméne, étaient mises dans le drame satyrique des Grecs à de rudes épreuves, et ne s’en retiraient pas aussi intactes que semble le prétendre Horace. La muse s’y prêtait de bonne grace à des jeux dignes de la Thalie d’Aristophane, où rien, sauf peut-être les gros mots, inornata et dominantia nomina, n’était interdit, rien, la saleté, l’obscénité même. Nous ne le saurions pas par ce qui s’est conservé des traits les plus libres de ces saturnales dramatiques, que nous l’apprendrions d’Ovide, qui y a cherché une excuse pour la licence relativement plus discrète, et pourtant si rigoureusement punie, de ses vers :

Est et in obscœnos deflexa tragoedia risus,
Multaque praeteriti verba pudoris habet…

Cette idée de rapprocher, d’opposer, en une même composition dramatique, les points extrêmes du noble et du trivial, du terrible et du bouffon, n’est point, il est bon de le dire en passant, aussi complètement moderne qu’on l’a cru quelquefois, et que de nos jours M. Victor Hugo l’a ingénieusement soutenu dans la préface de son Cromwell. Elle ne date point des lumières nouvelles du christianisme sur notre double nature ; elle ne date point du drame de Shakspeare, à la fable complexe, aux faces changeantes et disparates, et, pour ne parler que d’ouvrages analogues à ceux qui nous occupent, de sa divertissante pièce de Troilus et Cressida, où les héros de l’Iliade sont si lestement traités. Cette idée était venue aux Grecs, même sous la discipline d’Homère, et, par l’industrieuse émulation de leurs tragiques, elle enrichit leur théâtre de toute une classe d’ouvrages destinés uniquement à amuser, à égayer l’esprit. Dans ce que pouvait présenter de divertissant le contraste des sentimens relevés du héros avec les appétits sensuels, la gaieté brutale, la morale plus que facile, la malice, la lâcheté avouées du satyre, était tout le plaisir, toute la portée de cette espèce de drame.

Chez ce peuple, où les arts avaient leurs limites qu’on ne passait point, où la tragédie, avec ses accens familiers, la comédie, avec ses saillies de sérieux et de tristesse, se rapprochaient sans se confondre, le drame satyrique forme entre ces deux genres un genre à part qui eut aussi sa forme spéciale : pour décoration, non plus, comme le premier, le péristyle d’un palais ou d’un temple, comme le second, une place avec des maisons, mais la représentation de quelque solitude champêtre, des bois, des rochers, des antres [2] ; pour acteurs, des héros et quelques monstres grotesques sacrifiés à la gaieté publique, particulièrement le vieux Silène et ses fils les satyres, vêtus de peaux de bêtes, parés de guirlandes, dansant le thyrse en main la sautillante sicinnis ; enfin, pour arriver à ce qui concerne l’expression poétique, un style, une versification dont le caractère général paraît avoir été, comme celui de la composition même, une sorte de compromis entre la gravité tragique et la familiarité comique, entre l’exactitude sévère et la licence. Le système du drame satyrique, comme celui de la tragédie, de la comédie, ne se forma sans doute que par degrés. C’est sans doute aussi progressivement qu’il devint la petite pièce, la pièce finale du spectacle tragique. On a cru pouvoir conclure de la disproportion qui se remarque dans le catalogue des compositions de Pratinas, entre ses dix-huit tragédies et ses trente-deux drames satyriques, que ce dernier genre d’ouvrages fut d’abord donné isolément ; qu’on ne s’avisa pas tout de suite de le rattacher, soit par le sujet, soit seulement par le lieu d’une représentation commune, aux trois tragédies comprises dans la trilogie, d’en faire ce qu’il ne cessa guère d’être dans la suite, le complément de la tétralogie. D’autres ont tiré du même fait une conclusion bien différente, pensant qu’on avait pu, dans l’origine, rattacher à une seule tragédie plus d’un drame satyrique. Peut-être la constitution théâtrale qui régla définitivement quelle part, quelle place, appartiendrait au drame satyrique dans la distribution du spectacle doit-elle être rapportée seulement au temps des succès d’Eschyle et attribuée à ce véritable fondateur du théâtre grec ?

Quoi qu’il en soit, en présence de Pratinas, créateur du genre, de son fils Aristias, qui, après lui, s’y distingua, de Chérilus, à qui un vers cité par le grammairien Plotius attribue dans ce même genre une sorte de royauté, Eschyle le traita avec autant de supériorité que la tragédie. Les critiques ont souvent rappelé la scène spirituelle de son Prométhée, celle du satyre, qui, ravi à l’aspect, pour lui tout nouveau, du feu, veut l’embrasser, et que l’on avertit du danger auquel cette tendresse expose sa barbe de bouc ; ils ont également parlé de l’Amymone (c’était le nom d’une des filles de Danaüs), que son aventure avec un satyre semblait destiner, plus que tout autre personnage fabuleux, à devenir l’héroïne d’un drame satyrique. Quel rôle jouaient les satyres dans son Sisyphe, dans sa Circé, pièces auxquelles avaient fourni des thèmes propices à ce genre d’ouvrages deux fourbes illustres de même sang, le père et le fils, l’un qui trouvait moyen de s’évader des enfers, l’autre qui rendait à la forme humaine et à la liberté ses compagnons captifs dans les étables de l’enchanteresse ? On a cru en démêler quelque chose au moyen de certains fragmens, du reste assez peu clairs. Là c’est la troupe folâtre qui, tandis que la terre tremble et s’entr’ouvre, en voit sortir, au lieu d’un rat qu’elle attend, Sisyphe lui-même, Sisyphe remontant des sombres bords, et d’abord tout ébloui de la clarté du jour, puis disant gaiement adieu aux divinités infernales, et se faisant apporter, pour se laver les pieds après son long voyage, la fameuse cuvette d’airain tant cherchée dans la suite par l’amateur de curiosités qu’a fait parler Horace, par le prodigue Damasippe.

...…Olim nam qvaerere amabam
Quo vafer ille pedes lavisset Sisyphus aere.

Ici la même troupe, dans ses ébats, s’apprête à mettre en broche les cochons de Circé, et menace de faire ainsi un mauvais parti aux amis du roi d’Ithaque. — Combien il est à regretter qu’aucune de ces pièces et de celles que j’omets ne soit parvenue jusqu’à nous ! On aimerait à connaître la plaisanterie, la bouffonnerie de ce terrible et sublime génie, de ce Shakspeare antique, également favorisé de l’une et de l’autre muse.

Les titres, les fragmens, qui seuls représentent aujourd’hui les drames satyriques de Sophocle, nous montrent le successeur, l’émule d’Eschyle traitant ainsi que lui familièrement, tournant en plaisanterie l’histoire des dieux et des héros, le sujet de plus d’une tragédie. Dans le Jugement paraissaient les trois déesses qui disputaient devant le berger Pâris le prix de la beauté ; dans Iris, Pandore, Inachus, Comus et Cédalion, étaient mises en scène des divinités d’ordre secondaire, aux dépens desquelles le drame satyrique était plus libre encore de s’égayer. En d’autres pièces, on voyait Persée délivrant Andromède, Hercule au Ténare ramenant du sombre empire son gardien Cerbère, Pollux triomphant du féroce Amycus, l’aveugle Phinée délivré des harpies par les Argonautes, Salmonée, parodiste insolent des foudres de Jupiter, puni de sort impiété. La légende de la guerre de Thèbes avait fourni à ce théâtre tragi-comique de Sophocle un Amphiaraüs les souvenirs de la guerre de Troie, deux pièces dont on sait des choses qui éclairent heureusement l’histoire si incomplète du drame satyrique, et qui font particulièrement connaître les excès auxquels s’emportait parfois un genre beaucoup moins contenu dans sa licence qu’on ne l’a pensé. Au reste, quand on se rappelle quelle passion Eschyle a osé célébrer dans ses Myrmidons, Sophocle dans sa Niobé, dans ses Femmes de Colchide, Euripide dans son Chrysippe, peut-on s’étonner de rencontrer parmi les monumens de la tragédie en belle humeur un drame impudemment intitulé les Amans d’Achille ? Quant à l’autre pièce, l’Assemblée des Grecs, elle ne différait pas beaucoup de la tragédie par les invectives que s’y permettaient les uns contre les autres Achille, Diomède, Ulysse, tous ivres sans doute ; mais elle s’en séparait tout-à-fait par la grossièreté du récit, où les héros d’Homère étaient représentés se jetant à la tête, il faut bien dire le mot que n’a pas évité le grave Sophocle, des pots de chambre ! J’aime à croire que l’Odyssée n’était pas aussi salie que l’Iliade dans le drame où nous savons que Sophocle lui-même joua le rôle noble et gracieux de Nausicaa.

Parmi tous ces drames satyriques, il y en a bon nombre qui donnent l’idée d’un canevas convenu qu’avec d’autres noms, d’autres situations, on se plaisait à reproduire, et duquel résultaient des ouvrages analogues, pour la conception et l’effet, à nos vieux contes de géans, d’ogres et d’enchanteurs. C’était assez souvent la défaite de quelque monstre redoutable, dont la merveille n’était point prise au sérieux, comme Cerbère tiré des enfers par Hercule, la baleine pourfendue par Persée, ou l’homme aux cent yeux endormi et massacré par Mercure ; c’était le châtiment de personnages féroces ou perfides, pleins d’une confiance insolente dans leur force, et qui, avant de succomber à la ruse d’un Ulysse, au bras d’un Hercule ou d’un Thésée, à l’inévitable vengeance de quelque divinité irritée, passaient d’abord par les facéties des satyres et le gros rire de la foule. Dans ce cadre général trouvent place à peu près tous les drames satyriques (ils sont malheureusement encore en bien petit nombre) que l’on attribue à Euripide.

Dans l’Autolycus, le fils du dieu des voleurs, voleur lui-même fort habile, et, par la protection de son père, fort impuni, rencontrait enfin son maître en fait de ruse chez le fourbe Sisyphe. Dans le Sisyphe étaient peut-être reproduits le bon tour joué par ce célèbre ennemi des dieux au roi des enfers, et le châtiment qu’il ne tarda pas à recevoir. Un des fragmens donnerait à penser qu’il y mourait de la main d’Hercule, instrument de tant de justices, et non de la main de Thésée. Thésée était bien évidemment le héros du Sciron, ainsi nommé d’un de ces monstres dont il purgea, durant sa jeunesse, les routes de la Grèce. Hercule devait jouer le principal rôle dans l’Eurysthée, où peut-être il surprenait de son retour imprévu le tyran d’Argos, qui avait cru se débarrasser de lui pour toujours en l’envoyant aux enfers. Qui ne connaît, a dit Virgile, l’histoire de Busiris et de son autel ? Ce fils de Neptune, tyran de l’Égypte, instruit par un devin cypriote ou phénicien, que le moyen de préserver son royaume de la stérilité était d’immoler chaque année aux dieux un étranger, adopta l’usage de ces sanglans sacrifices, qu’il commença, bien entendu, en faisant mettre à mort celui qui les lui avait conseillés. Il les continua jusqu’au jour où, s’étant saisi d’Hercule que ses courses aventureuses avaient conduit en Égypte, et se préparant à faire du héros une nouvelle victime, il fut lui-même sacrifié sur son sanglant autel par le fils d’Alcmène. Quel était le sujet du Busiris d’Euripide ? Peut-être le meurtre du malencontreux devin, peut- être celui du tyran lui-même, peut-être l’un et l’autre, librement rapprochés.

Un drame satyrique d’Euripide, sur lequel nous possédons plus de renseignemens que sur aucun autre, et dont les fragmens sont aussi des plus propres à nous initier au véritable caractère du genre, le Sylée, présente ce même Hercule dans une situation à peu près semblable, dépendant en apparence d’une puissance tyrannique dont il se rit et qu’il brise. Les mythologues racontent qu’un oracle ayant prescrit à Hercule d’expier le meurtre d’Iphitus par un esclavage volontaire de quelques années, Mercure le vendit à Omphale, et que, tandis qu’il servait cette reine de Lydie, il délivra le pays de brigands qui l’infestaient et de tyrans dont il était opprimé, comme ce Sylée, fils de Neptune, qui forçait les voyageurs de travailler à ses vignes. Dans le drame satyrique, c’était à Sylée qu’Hercule était vendu. Le portrait que lui en faisait Mercure, ce qu’il en voyait lui-même, ne le prévenait pas d’abord beaucoup en faveur de cette acquisition. Il disait au prétendu esclave, en vers qui nous montrent que le point de départ du drame satyrique était, si bas qu’il dût descendre, le ton même de la tragédie :


« Nul ne se soucie d’acheter, de placer dans sa maison plus fort que soi, de se donner un maître. Rien qu’à te voir, on tremble ; ton œil est plein de feu, comme celui du taureau attendant l’attaque du lion. Dans ton silence même se trahit ton caractère. On peut juger que tu serais un serviteur peu docile, plus disposé à commander qu’à obéir. »


Ces appréhensions de Sylée ne tardent pas à se vérifier, il est bientôt fort embarrassé de son nouveau serviteur. Hercule, envoyé aux vignes, au lieu de les façonner, les déracine, les arrache, en forme un immense fagot qu’il rapporte sur ses épaules ; avec le feu qu’il allume, il fait cuire d’immenses pains, rôtir un superbe taureau immolé à Jupiter, mais dont il prendra lui-même sa part, une large part ; il force le cellier, il défonce les tonneaux ; en quelques momens, tout est prêt pour son repas, qu’il prend sur les portes de l’habitation, dont il s’est fait une table, mangeant de grand appétit, buvant à longs traits et sans eau, chantant à pleine voix et se faisant servir d’autorité, par le maître de la ferme interdit, des fruits de la saison et des gâteaux. Cependant survient Sylée, fort irrité du dégât fait dans sa maison des champs, et surtout des façons insolentes de son serviteur, qui, sans s’émouvoir, l’invite à se mettre à table, et à lui faire raison la coupe à la main. Ces scènes, dont on nous a transmis des esquisses, devaient être véritablement fort réjouissantes ; mais, au milieu des mille traits bouffons qui les animaient, reparaissait de temps à autre la tragédie ; par exemple, dans ces paroles de l’impassible Hercule à son maître menaçant


« Vienne le feu, vienne le fer ! brûle, consume mes chairs ; gorge-toi de mon sang. Les astres descendront au-dessous de la terre, la terre s’élèvera au-dessus du ciel, avant que tu entendes de ma bouche d’humbles et flatteurs discours. »

« Je suis juste pour les justes ; mais les méchans n’ont pas sur terre de plus grand ennemi que moi. »


La légende racontait qu’avec Sylée, Hercule avait fait périr sa fille Xénodice, sans doute après l’avoir déshonorée. Quelques fragmens qui contiennent la menace d’un tel attentat faisaient descendre la pièce jusqu’à cette obscénité, l’un des étranges agrémens de ces drames. Hercule terminait ses exploits tragi-comiques en détournant les eaux d’un fleuve pour noyer la demeure même de Sylée.


II

A cette classe de pièces satyriques qui viennent d’être parcourues, appartient évidemment, par la nature du sujet, par le caractère de la composition, le Cyclope, que le témoignage d’Athénée et l’accord unanime des manuscrits permettent d’attribuer incontestablement à Euripide. Dans cette œuvre, où le poète a reproduit un sujet déjà traité sous la même forme par un des premiers auteurs de drames satyriques, Aristias, on voit encore aux prises avec l’habileté et le courage d’un héros, avec la gaieté d’une troupes de satyres, une sorte de monstre grossier et féroce ; là se rencontrent de nouveau la dignité de la tragédie et un comique qui ne s’abstient ni du gros sel ni de la gravelure. Les fragmens du théâtre d’Eschyle, de Sophocle, d’Euripide, auraient suffi pour nous apprendre que tels étaient les élémens du genre ; mais, si une heureuse fortune ne nous avait conservé le Cyclope, nous aurions ignoré de quelle manière ils se combinaient dans un tout harmonieux, comment de telles pièces pouvaient être tirées, aussi bien que les tragédies, du fonds commun des récits épiques ; comment enfin il était toujours loisible, quel qu’en fût le sujet, d’y introduire le personnage obligé des satyres.

Un prologue tout-à-fait semblable, sauf quelques traits de gaieté, à ceux par lesquels s’ouvrent les tragédies d’Euripide, fait connaître quelle combinaison d’un livre de l’Odyssée avec une donnée également homérique de l’Hymne à Bacchus a produit cette pièce du Cyclope. Le IXe livre de l’Odyssée offrait au poète l’aventure à la fois terrible, pathétique et par intervalles discrètement facétieuse d’Ulysse et de Polyphéme, c’est-à-dire la matière toute préparée d’un drame satyrique, moins les satyres eux-mêmes. L’Hymne à Bacchus lui a suggéré un moyen ingénieux et naturel de faire intervenir ces indispensables satyres dans une fable à laquelle ils semblaient complètement étrangers. Euripide a supposé qu’à la nouvelle de ce que raconte l’hymne, c’est-à-dire l’enlèvement de Bacchus par les pirates tyrrhéniens, les folâtres serviteurs du dieu s’étaient aussitôt mis en route, sous la conduite de leur père, le vieux Silène, pour retrouver leur maître ; mais que, jetés par une tempête sur les côtes de la Sicile, ils étaient tous devenus esclaves de Polyphème. C’est sans doute d’après ce chapitre nouveau de l’histoire des satyres qu’un peintre accoutumé à profiter des idées d’Euripide, Timanthe, représenta dans un de ses tableaux, auprès du monstrueux cyclope endormi, les satyres occupés à mesurer son pouce avec un thyrse.

Ces faits de l’avant-scène, comme nous disons, voilà ce qu’explique d’abord, au seuil de l’antre habité par le cyclope, et s’encourageant de son absence, Silène lui-même. Son langage devait satisfaire le poète qui a dit :


« Pour moi, ô Pisons, si j’écrivais des satyres, je ne me contenterais pas des mots propres, des gros mots, et, pour éviter la couleur tragique, je n’irais pas jusqu’à confondre par le langage Dave ou l’effrontée Pythias, qui fait cracher un talent à Simon, et Silène le père nourricier, le serviteur d’un dieu. »


Dans les premières paroles du Silène d’Euripide, des expressions vives et poétiques peignent la navigation des satyres, leur naufrage aux côtes de la Sicile, les mœurs des terribles habitans de cette île. En même temps, le sérieux d’une telle préface est égayé par quelques traits plaisans, comme lorsque le vieillard, qui ne passait point pour brave assurément, se vante d’avoir combattu à côté de Bacchus contre les géans, et même d’avoir fait tomber sous sa lance Encelade ; lorsque, interrompu sans doute par des éclats de rire, il s’écrie : « Comment donc ? l’aurais-je rêvé ? Non, j’en suis bien sûr. » Par cette façon familière de prendre à partie le public, ce morceau est pour nous un intermédiaire précieux entre les prologues des tragédies d’Euripide et les prologues de Plaute. Au reste, le vainqueur d’Encelade se présente sur la scène dans un bien modeste appareil ; il tient en main, non pas la terrible lance dont il parlait, mais un râteau de fer avec lequel il lui faut nettoyer l’étable où vont revenir les troupeaux que ses fils, chargés en raison de leur âge d’un service plus actif, font paître en ce moment dans les prairies de l’île.

L’arrivée de cette troupe de pasteurs, dansant gaiement la sicinnis, comme en un temps plus heureux, fait, selon les habitudes de la tragédie, suivies ici exactement, succéder au prologue le chœur, mais un chœur bucolique qui, par de rustiques agrémens, par une grace sauvage, annonce de loin les idylles de Théocrite. Ce morceau caractéristique n’est pas sans rapport avec un autre que nous n’avons pas, mais dont quelques allusions bouffonnes du Plutus d’Aristophane nous permettent de nous former une idée. Philoxène, selon les scoliastes, y avait peint le cyclope Polyphème avec la besace du berger, conduisant au son de la lyre, d’une lyre bien grossière sans doute, son troupeau, et lui adressant de familières exhortations :


« Où donc, enfant de nobles pères, de nobles mères, où donc t’égares-tu ? Là n’est point l’abri de l’étable, le vert fourrage, l’eau bouillonnante du torrent, reposant dans des auges le long de l’antre ; là ne sont point les bêlemens de tes petits. — Pst ! pst ! que vas-tu faire par là sur cette pente humide de rosée ? Oh ! je te lancerai une pierre, si tu ne reviens, si tu ne reviens à l’instant, animal aux longues cornes, vers l’habitation de ton sauvage pasteur, le cyclope. — Et toi, livre à mes mains tes mamelles gonflées, que j’en approche tes tendres agneaux, abandonnés sur leur couche. Ils y ont dormi tout le jour, et maintenant te redemandent, te rappellent par leurs bêlemens. Quitteras-tu bientôt l’herbe des champs, pour rentrer à l’étable, dans les cavernes de l’Etna ?… »


Silène, cependant, aperçoit un vaisseau qui aborde ; des étrangers en descendent et se dirigent vers l’antre, dans le dessein, selon toute apparence, d’y renouveler leurs provisions. Il les plaint de l’ignorance funeste qui leur fait chercher une demeure si inhospitalière, un hôte si redoutable. Il y a là l’émotion et même le style de la tragédie. Cette expression, par exemple, de rois de la rame, qu’Aristote a blâmée comme ambitieuse dans le Télèphe d’Euripide, sans se souvenir que c’était un emprunt fait aux Perses d’Eschyle, sert ici, dans ce drame qui va devenir si familier, à désigner les compagnons d’Ulysse.

C’est Ulysse, en effet, qui s’approche, non sans étonnement, des satyres et se fait connaître à eux. « Ah ! oui, dit Silène, descendant un moment de sa hauteur tragique, je sais, un beau parleur, le fils rusé de Sisyphe. » Une explication suit, ainsi que dans les tragédies : les satyres apprennent d’Ulysse qu’il vient de Troie, et qu’en route pour Ithaque les vents contraires l’ont jeté sur ce bord, absolument comme eux-mêmes. En retour, il apprend d’eux chez quel peuple barbare, dans la demeure de quel monstre avide du sang des hommes, son mauvais sort l’a conduit.

Ulysse, pressé de repartir (le cyclope qui est à la chasse pourrait revenir d’un moment à l’autre), demande qu’on lui vende quelques provisions, et il en offre un prix qui charme Silène, et pour lequel ce divin ivrogne donnerait de grand cœur tous les fromages, tous les troupeaux de Polyphème : c’est une outre d’excellent vin que le roi d’Ithaque tient de Maron lui-même, le fils de Bacchus. Ce vin, avant de l’accepter en paiement, il le goûte, et avec des transports de joie, une volupté, un enthousiasme exprimés très plaisamment, trop plaisamment même, car ici, comme souvent ailleurs, la tragédie, participant à l’ivresse de Silène, s’égaie plus qu’il ne conviendrait.

C’est le caractère de la scène suivante, dans laquelle, en l’absence de Silène, qui a été chercher les provisions promises à Ulysse, les satyres s’approchent du héros, et lui adressent des questions sur cette guerre de Troie, dont le bruit remplit tout l’univers. Plus d’une scène tragique a été faite sur ce texte, et par Euripide lui-même. Mais on est jeté bien loin de la tragédie par les plaisanteries, plus que libres, que se permettent les satyres au sujet d’Hélène. Je ne les rapporterai pas ; j’aime mieux citer un trait qui n’est que gai, et dans lequel on peut voir une parodie volontaire des déclamations du poète contre les femmes. « Sexe funeste, fait-il dire à son chœur de satyre, plût aux dieux qu’il n’eût jamais existé… que pour moi seul ! »

Au moment où va se conclure le marché d’Ulysse avec Silène, on voit venir le cyclope. Tous tremblent, et le héros lui-même parle de fuir et de se cacher ; mais, lorsqu’il en comprend l’impossibilité, il fait bravement face au péril. La tragédie, d’après l’épopée, lui a prêté partout ce genre de résolution, et nulle part il ne l’exprime plus noblement qu’ici :

« Troie aurait trop à gémir si nous fuyions devant un seul homme. Que de fois mon bouclier n’a-t-il pas soutenu l’effort d’une foule de Troyens ! S’il nous faut mourir, mourons généreusement, ou, si nous sauvons notre vie, que ce soit en sauvant aussi notre gloire. »

Enfin arrive Polyphème, interrogeant, grondant, menaçant, en maître de maison difficile à servir. La peur des satyres se cache sous des facéties par lesquelles ils parviennent quelquefois à dérider leur terrible maître

« Le dîner est-il prêt ? — Il l’est ; fais seulement que ta mâchoire le soit aussi. — A-t-on rempli de lait les cratères ? — Tu peux en boire si tu le veux tout un tonneau. — Sera-ce du lait de brebis, du lait de vache ou tous deux ensemble ? — Tout ce qu’il te plaira : seulement ne va pas m’avaler en même temps. — Je n’ai garde : vous me feriez mourir, gambadant, gesticulant encore dans mon estomac. »

La plaisanterie n’est pas délicate, mais c’est une plaisanterie de cyclope, et elle a pour nous l’avantage de nous peindre la démarche et la pantomime par lesquelles le chœur des satyres animait perpétuellement la scène de ce genre de drame.

Tout à coup le monstre aperçoit les étrangers, et auprès d’eux les provisions qu’ils allaient emporter, des agneaux attachés avec des liens d’osier, des vases remplis de fromages ; il les prend naturellement pour des voleurs ; d’autre part, Silène lui paraît avoir le front rouge et gonflé ; il suppose donc que ce fidèle serviteur a été battu en voulant s’opposer au larcin. Silène n’a garde de le détromper, bien au contraire ; et quand le cyclope, que ses suppositions ont de plus en plus irrité, ordonne les apprêts de l’horrible repas, disant, en gastronome blasé, qu’il est las de gibier, rassasié de cerfs et de lions, que depuis bien long-temps il n’a pas mangé de chair humaine, Silène va jusqu’à l’encourager à ce changement de régime. On le voit, le ministre de Bacchus n’est pas plus flatté dans cette pièce que Bacchus lui-même dans les Grenouilles d’Aristophane ; il y est représenté comme un ivrogne, un poltron, un effronté menteur, qui veut se tirer d’affaire aux dépens d’autrui ; il risquerait fort de révolter, si, dans la naïve expression de ses goûts sensuels, de sa lâcheté, de son désir de se sauver à tout prix, ce n’était la gaieté qui dominait.

Contredit par Ulysse, Silène, après maint serment ridicule et sans révérence pour les dieux, invoque le témoignage de ses fils, qui le lui refusent en honnêtes gens ; les satyres, c’est le chœur, et dans le drame satyrique aussi bien que dans la tragédie, le chœur est toujours du parti de la vérité et de la justice. Au reste, et Silène et les satyres font tour à tour usage d’une forme de serment très bouffonne ; ils consentent, si on peut les convaincre de mensonge, à la mort l’un de ses chers enfans, les autres de leur père bien-aimé. Entre leurs assertions contraires, le cyclope est bientôt décidé ; il en croit celle qui se trouve d’accord avec ses appétits féroces ; les étrangers tombés entre ses mains ne peuvent être que des voleurs. En vain, répondant à ses questions et cherchant à l’intéresser, les malheureux lui disent qu’ils sont des Grecs qui reviennent de la guerre de Troie ; il ne leur en sait aucun gré, et dans cette expédition entreprise pour une femme, et une femme coupable, il trouve contre eux un nouveau grief. Ainsi, chez le fabuliste, raisonne le loup pour mettre l’agneau dans son tort, et le manger en sûreté de conscience.

C’est merveille de voir comme s’entrelacent habilement, dans cette petite pièce, les émotions diverses de la comédie et de la tragédie. Le poète fait, pour quelques instans, diversion à la gaieté par la noble et touchante prière d’Ulysse. Polyphème est fils de Neptune, à qui les Grecs ont élevé des temples sur tous leurs rivages ; il habite une contrée qu’on peut regarder comme grecque ; qu’il ait pitié de compatriotes assez éprouvés par le malheur ; qu’il respecte des supplians, qu’il protège des hôtes ; qu’il craigne, par un acte impie, d’offenser les dieux ! On ne peut parler plus éloquemment, mais c’est de l’éloquence en pure perte. Silène, persistant dans son rôle de complaisant, conseille au cyclope, quand il mangera Ulysse, de le manger tout entier, sans oublier sa langue, qui fera de lui un orateur ; et comme s’il l’était déjà devenu, Polyphème, reprenant un à un les argumens d’Ulysse, s’applique à les réfuter dans un discours suivi, où le mépris des lois divines et humaines est érigé par l’ogre sophiste en système de sagesse pratique, en philosophie, en religion. Il semble qu’ici encore Euripide se soit fait son propre parodiste, et que, parmi les formes de la tragédie dont il offrait une copie bouffonne, il n’ait pas voulu oublier les thèses contradictoires de morale subtile, de hasardeuse théologie, dont on lui reprochait l’abus. Il faut citer ce discours de Polyphème, exemple frappant de la gaieté spirituelle, et aussi, pour tout dire, de la grossièreté hardie qui se rencontraient, qui se touchaient dans les productions, si étranges pour nous, du drame satyrique.

« La richesse, mortel chétif, voilà le dieu des sages : tout le reste n’est que paroles sonores, expressions pompeuses et vides. Que me font ces temples des rivages, consacrés à mon père ? Qu’avais-tu affaire d’en parler ? Pour la foudre de Jupiter, je ne la crains point, étranger. Je ne sache pas, vraiment, que Jupiter soit un dieu plus puissant que moi ; enfin, je ne m’en soucie point. Et pourquoi ? tu vas le savoir. Quand il fait tomber la pluie, je trouve sous cet antre un abri sur, et là, paisiblement étendu, je gorge mon estomac des chairs rôties d’un veau ou de quelque bête sauvage, je l’arrose par intervalles d’une pleine amphore de lait, faisant retentir, à l’envi des foudres célestes, le bruit de mon tonnerre. »

On ne peut rapprocher de ce dernier trait que l’explication, donnée par le Socrate d’Aristophane au stupide Strepsiade, du phénomène de la foudre [3]. Les deux poètes sont d’accord, cette fois, pour mettre de côté toute délicatesse. Ce trait, qui a justement révolté le goût de Voltaire, je n’ai pas cru, quelque repoussant qu’il soit, le devoir omettre ; il est caractéristique ; il montre que non-seulement l’impureté, mais l’ordure, étaient comme les assaisonnemens reçus d’un genre destiné à délasser du spectacle tragique, outre les honnêtes gens, le brutal populaire, d’un genre que son nom seul, et la présence obligée du personnage sans vergogne qui le lui donnait, invitait, autorisait à tout oser ; d’un genre enfin qui, comme la comédie, couvrait ses licences, même les plus graves, par l’élégance continue et la poésie du style. Il n’y a plus rien de pareil dans ce que me reste à citer de la harangue bouffonnement sentencieuse du cyclope.

« Quand le vent de Thrace, Borée, vient à répandre la neige., j’entoure mon corps d’une peau de bête fauve, j’allume du feu, et alors la neige ne m’inquiète plus. La terre, de nécessité, qu’elle le veuille, qu’elle ne le veuille pas, produit l’herbe qui engraisse mes troupeaux, et ce n’est pas pour que je les sacrifie à quelque autre divinité qu’à moi-même, qu’à ce ventre, le plus grand des dieux ; car bien manger, bien boire, selon le besoin de chaque jour, c’est, pour les sages, le vrai Jupiter, et aussi ne se point tourmenter. Maudits soient les faiseurs de lois qui en ont embarrassé la vie humaine ! Je ne cesserai point, pour moi, de me bien traiter, de me tenir en joie, et d’abord je te mangerai. Les dons d’hospitalité que tu recevras de moi, pour que j’échappe aux reproches, ce sera du feu, et cette chaudière paternelle, chaud vêtement destiné à tes membres délicats. Allons, animaux rampans, entrez, et offerts à l’autel du dieu de cette caverne, procurez-moi un bon repas. »

Ulysse obéit, non sans avoir pathétiquement déploré sa destinée, réclamé le secours accoutumé de Minerve, la vengeance due par Jupiter aux droits de l’hospitalité violés. Malgré la contagion de tant de bouffonneries, il ne cesse pas, cela est remarquable, de penser, de parler en héros tragique. Dans quelle tragédie trouverait-on une image plus vive que celle-ci ?


« Hélas ! hélas ! j’ai échappé aux travaux de Troie, aux dangers de la mer, et c’était pour faire naufrage contre l’ame inabordable de cet impie ! »


Après un chœur dans lequel est très sérieusement détestée la barbarie du cyclope, Ulysse vient raconter qu’il l’a vu dévorer deux de ses compagnons. Il fait chez Homère le même récit et trace le même tableau, mais en quelques traits rapides, énergiques, terribles, auxquels ni Virgile, ni même Ovide, n’ont cru devoir rien ajouter. Euripide, avec moins de goût, mais selon les convenances du drame satyrique, qui se plaisait à amuser les imaginations de merveilles monstrueuses et parfois grotesques, a rapetissé la scène en entrant dans un long détail de la façon dont s’y prend pour tuer, dépecer, cuire et rôtir ses victimes, celui qu’il appelle (ce mot résume l’esprit du morceau et en contient la critique) le cuisinier de Pluton.

L’auteur du Cyclope se tient plus près d’Homère dans le reste du récit, quand Ulysse, après avoir peint vivement le désespoir et l’effroi de ses compagnons, raconte quelle résolution lui ont inspirée les dieux, et de quelle manière il a déjà commencé de la mettre à exécution. Offrant au cyclope ravi coupe sur coupe de ce vin délicieux dont tout à l’heure il faisait fête à Silène, Ulysse va l’amener par l’ivresse au sommeil, et alors, s’armant d’un pieu énorme dont il aura durci au feu l’extrémité, il crèvera l’œil du monstre. Cette confidence faite aux satyres, auxquels, ainsi qu’à leur père Silène, l’entreprise hardie d’Ulysse doit rendre la liberté, le héros rentre dans la caverne.

On avait quelque droit de s’étonner qu’il en fût sorti si librement. Le cyclope d’Homère, qui ne s’y retire jamais sans en fermer l’entrée avec un rocher que nulle force humaine ne pourrait ébranler, garde plus soigneusement ses prisonniers. Euripide, qui avait conscience certainement de cette invraisemblance nécessaire, semble avoir été au-devant d’une autre qu’on aurait pu être tenté de lui reprocher, en prêtant à Ulysse ces généreuses paroles

« Je n’abandonnerai pas mes amis, pour me sauver seul, comme je pourrais le faire, étant sorti de l’antre. Il ne serait pas juste de fuir sans eux des dangers où je les ai conduits. »


Quand Ulysse a communiqué son dessein aux satyres, ils ont, dans leur enthousiasme irréfléchi, dont ils pourront plus tard se repentir, obtenu qu’il leur serait permis d’y prendre part. Maintenant, toujours pleins d’une généreuse ardeur, ils se disputent à qui mettra le premier la main à l’arme vengeresse. Le cyclope, cependant, fait retentir l’intérieur de la caverne des accens de sa joie brutale, de ses chants grossiers et discordans, et le chœur donne de loin à cet ignorant comme une leçon de poésie bachique, en chantant lui-même le vin, l’amour, et quel amour ! Il y a ici des traits dont la licence prépare aux monstrueuses obscénités de la scène suivante.

Polyphème reparaît, tout appesanti par son odieux repas et se comparant lui-même à un bâtiment de transport qui fléchit sous sa charge, la tête déjà toute troublée par les vapeurs du vin. Il vient, en chancelant, faire sa partie dans le joyeux concert. Les paroles par lesquelles on salue son entrée annoncent obscurément la catastrophe qui s’apprête ; il y est question du flambeau déjà allumé pour la nouvelle épouse, de la guirlande aux vives couleurs dont va se parer son front. Ces équivoques sinistres et menaçantes ne sont pas rares dans la tragédie, et, sans qu’il soit besoin d’en chercher plus loin des exemples, chacun se rappelle de quel ton, dans les Bacchantes, Bacchus insulte à l’égarement de Penthée.

Le dialogue d’Ulysse avec le monstre redoutable qui va devenir sa victime, et dont il prend plaisir à provoquer les saillies grossières, les quolibets impies, a aussi ce caractère ; c’est de la farce tragique. On doit louer le poète de l’art avec lequel il inspire des doutes sur le succès de l’entreprise ; c’est quand Polyphème, qui semble avoir le vin assez bon, parle de faire partager aux cyclopes, ses frères, son heureuse fortune. Ulysse a bien de la peine à l’en détourner, et il n’y réussit qu’avec l’assistance de Silène, lequel, on le comprend, ne se montre nullement favorable à cette idée de partage. C’est ici que le cyclope, se déridant de plus en plus, demande gracieusement à Ulysse son nom, et que trouvent leur place des facéties vénérables par leur antiquité, et qu’Euripide a empruntées presque textuellement au grave et solennel récit d’Homère :

LE CYCLOPE. : Dis-moi, ô étranger, quel nom il faut que je te donne ?
ULYSSE.

PERSONNE. Mais de quelle grace aurai-je à te remercier ?

LE CYCLOPE.

De tous tes compagnons tu seras le dernier que je mangerai.

ULYSSE.

Voilà ce qui s’appelle bien traiter un hôte, ô cyclope !


La scène s’égaie de plus en plus. Silène, qui fait office d’échanson, trouve moyen, par mainte espièglerie, comme Sganarelle au souper de don Juan, tantôt en dérobant la coupe, tantôt en s’occupant gravement de la remplir selon les règles, une autre fois en enseignant comment on boit savamment, élégamment, de détourner à son profit une bonne part de la liqueur contenue dans l’outre. Le cyclope, pour sauver le reste, réclame les services d’Ulysse, qui achève de l’enivrer. La coupe qu’on lui présente, et où se plonge en quelque sorte le géant avide, lui semble un océan duquel il s’échappe à la nage. Il voit les cieux ouverts, et, au milieu de la cour de Jupiter, les Graces qui lui font des agaceries. Mais il n’a garde d’y répondre, ses tendresses grotesques sont pour Silène, son favori, qu’il embrasse à l’étouffer. Je n’oserais dire à quels excès s’emporte ici le drame satyrique, combien il dépasse les limites de la plaisanterie décente, recommandée depuis par Horace à cette tragédie égayée :

Effutire leves indigna tragoedia versus
Intererit satyris paulum pudibunda protervis.

Ulysse rentré, comme Polyphème, dans la caverne, après de vifs et pressans appels à l’assistance des dieux, en ressort bientôt pour annoncer aux satyres que le cyclope est endormi, le flambeau allumé, la vengeance prête, qu’il n’attend plus que leur aide, souvent et solennellement promise. Ici se place une péripétie bouffonne. Les satyres, jusqu’alors si courageux en paroles, reprennent subitement leur caractère ; ils ne se disputent plus à qui marchera le premier, mais à qui ne marchera point du tout ; ils sont bien loin ; ils sentent leurs jambes qui leur manquent, leurs yeux qui se remplissent comme de sable et de cendre ; ils sont émus d’une tendre compassion pour leurs épaules et leurs mâchoires menacées ; ils disent enfin savoir un certain chant d’Orphée si puissant, qu’à l’entendre seulement le tison se dirigera de lui-même vers l’œil du cyclope. Ulysse, qui les traite sans cérémonie de poltrons, est bien forcé d’accepter l’unique secours qu’il en puisse tirer, celui de leurs chants, pendant lesquels, seul avec ses compagnons, il accomplit l’œuvre.

On entend les plaintes du cyclope ; on le voit paraître tout sanglant. A son aspect éclatent des railleries, d’insultantes risées, dont Homère a encore fourni le texte :

LE CHŒUR.

Qu’as-tu donc à crier, Cyclope ?

LE CYCLOPE.

C’est fait de moi.

LE CHŒUR.

Tu es affreux à voir.

LE CYCLOPE.

Et bien malheureux.

LE CHŒUR.

Est-ce que, dans ton ivresse, tu serais tombé parmi les charbons ardens ?

LE CYCLOPE.

L’auteur de mon mal, c’est PERSONNE.

LE CHŒUR.

Nul ne t’a donc maltraité ?

LE CYCLOPE.

Je te dis qu’on m’a crevé l’œil, et que c’est PERSONNE.

LE CHŒUR.

Tu n’es donc point aveugle ?

LE CYCLOPE.

Puisses-tu l’être aussi peu que moi !

LE CHŒUR.

Mais comment, par le fait de personne, devenir aveugle ?

LE CYCLOPE.

Tu me railles ! Mais où est-il, PERSONNE ?

LE CHŒUR.

Nulle part, cyclope.


Polyphème veut à son tour se venger de ses bourreaux ; il demande où ils sont : — à droite, à gauche, de ce côté, de cet autre, répond le chœur, continuant à se jouer de sa rage impuissante ; et sur ses malignes indications, le monstre stupide va se heurter rudement la tête contre les rochers. Ce n’est plus la caricature d’OEdipe, mais celle de Polymestor poursuivant dans l’ombre la troupe fugitive des Troyennes.

Enfin retentit à son oreille la voix d’Ulysse, qui, cette fois, se donne son véritable nom. Polyphème reconnaît dans cette aventure l’accomplissement d’une prédiction qui lui fut autrefois adressée, et dont l’effet était inévitable. C’est la fatalité de la tragédie étendue au drame satyrique. Tandis qu’il s’apprête à gravir la montagne pour lancer de là un quartier de roche sur le vaisseau d’Ulysse, le héros prend le chemin du rivage avec les satyres, qui s’applaudissent de n’avoir plus désormais d’autre maître que Bacchus. C’est le dernier mot de la pièce, et je ne doute guère qu’à la fin des autres drames satyriques ne fût de même marquée, par quelque trait, la destination religieuse de ce genre d’ouvrages, d’ailleurs si futile, qui payait au culte du dieu, en bouffonneries, la dette de la tragédie.


III

Assurément, le Cyclope d’Euripide, indépendamment de ses divers mérites, est un morceau d’antiquité fort curieux, et Brumoy l’aurait traduit aussi complètement que le pense La Harpe, qu’il n’y aurait pas lieu de tant admirer la patience du traducteur. Dès le temps d’Eustathe, c’était déjà le monument unique du genre ; il représentait seul ce qu’en ont tiré, pendant plusieurs siècles, non-seulement les trois grands tragiques, mais la foule de leurs devanciers, de leurs rivaux, de leurs successeurs. Ces légers ouvrages, simple complément du spectacle, qui n’ajoutaient pas grande valeur aux tétralogies couronnées aux concours dramatiques, et qu’en ont séparés, dans leurs recueils, les collecteurs d’Alexandrie, pour ne tenir compte que des trilogies, ont dû la plupart disparaître d’assez bonne heure. La critique moderne s’est appliquée à en retrouver la trace bien effacée. Elle n’a réussi qu’à rassembler, qu’à classer, avec quelques noms de poètes, un petit nombre de titres et de fragmens, trop peu intelligibles. Ce qui, dans cet inventaire d’une partie si oubliée du théâtre antique, occupe le plus de place, ce sont les débris des drames satyriques d’Achaeus. On ne doit pas s’en étonner, Achaeus était, après Eschyle, celui de tous les poètes grecs qui avait le mieux réussi dans ce genre de composition.

La matière et l’intérêt du drame satyrique durent s’épuiser assez vite, et l’on fut naturellement amené à se permettre de compléter quelquefois les tétralogies par des tragédies d’un genre particulier, qui, contre l’ordinaire, se terminaient par le bonheur, par la joie. Telle fut la destination de l’Alceste, et par là s’explique l’expression, au premier abord étrange, de ce scoliaste qui trouve dans cette pièce quelque chose de satyrique. On a conjecturé la même chose de l’Oreste, de l’Hélène, d’autres pièces encore, et trouvé dans cette nouvelle constitution de la tétralogie, introduite, ce semble, par Euripide, une explication du petit nombre de drames satyriques (huit seulement) que présente le catalogue de ses ouvrages.

Faut-il croire que les satyres, desquels la tragédie s’accoutumait ainsi à se passer, furent recueillis par la comédie, et qu’à côté du drame tragico-satyrique, vécut quelque temps, pour finir par le remplacer tout-à-fait, celui qu’on a appelé comico-satyrique ? Plusieurs critiques l’ont prétendu ; mais leur opinion, très imposante assurément, a rencontré de graves contradicteurs, et semble aujourd’hui abandonnée. Dans une inscription fort curieuse, et parmi un certain nombre de poètes dramatiques et de comédiens couronnés dans la ville béotienne d’Orchomène, à la fête des Graces, en la CXLVe olympiade, c’est-à-dire de 200 à 197, est mentionné un Aminias, Thébain, comme auteur de drames satyriques. Il en résulte qu’à cette époque le drame satyrique était redevenu ce qu’on suppose qu’il a pu être d’abord, indépendant de la trilogie tragique, qu’il avait en propre ses auteurs, ses représentations, ses récompenses.

La forme du drame satyrique paraît avoir été quelquefois employée par d’autres poètes que des poètes d’Athènes, mais dans des intentions de moquerie contemporaine et personnelle, jusque-là étrangères au genre. Elle se reproduisit avec ce nouveau caractère, quand Philoxène, au fond des carrières de Denis-l’Ancien, osa peindre allégoriquement l’oppresseur de son goût révolté, son tyrannique rival auprès de la belle Galatée, sous le personnage du cyclope, si toutefois le poème qu’il intitula ainsi était bien un drame. C’étaient aussi et plus incontestablement des drames satyriques, que ces autres poèmes où Python, d’autres disaient Alexandre lui-même, tourna en ridicule Harpalus et les Athéniens ; où Lycophron insulta à la frugalité trop philosophique des repas de son compatriote Ménédème. Au reste, de ces trois ouvrages, un seul probablement, le second, fut porté sur la scène. Il fut représenté, mais, on le croit, isolément, aux bords de l’Hydaspe, dans le camp d’Alexandre, lorsqu’on y célébrait les fêtes de Bacchus. Le conquérant, dans ses réjouissances militaires, semblait ramener le cortège du dieu aux lieux d’où le faisaient venir les croyances mythologiques.

Le passage est naturel de Lycophron à Sosithée, qui était comme lui de la pléiade tragique d’Alexandrie, et qui dut de même, dans de savans pastiches, reproduire, avec la tragédie d’Athènes, son drame satyrique ; Sosithée, qu’une épigramme de Dioscoride célèbre précisément comme le restaurateur du genre. Un vers que cite de lui Diogène Laërce pourrait faire penser qu’il se servit de cette sorte de composition littéraire contre le philosophe Cléanthe, à peu près de la même manière que Lycophron contre le philosophe Ménédème. Quoi qu’il en soit de cette conjecture, on doit voir un vrai drame satyrique dans ce Lityerse, dont les fragmens, accrus d’une façon notable en 1584, ont, depuis cette époque, tant exercé la science philologique. Lityerse, c’était un fils de Midas qui régnait sur la ville de Célènes en Phrygie. Ce prince, grand mangeur, grand buveur, traitait fort largement ses hôtes, mais il leur faisait payer cher sa bonne réception : il les conduisait dans ses champs pour l’aider à moissonner, et, vers le soir, prenant son temps, leur abattait la tête avec sa faux, puis rapportait leur corps roulé dans ses gerbes, riant beaucoup d’un si bon tour. Le fameux berger Daphnis, en quête de sa maîtresse, que des pirates avaient enlevée et vendue à Lityerse, aurait trouvé, comme tant d’autres, la mort à la cour de ce monstre, si le sort n’y eût envoyé un redoutable travailleur qui le traita lui-même ainsi qu’il traitait ses victimes, et le jeta dans le Méandre. Considéré comme moissonneur habile et infatigable, ce Lityerse avait donné son nom aux chansons que chantaient les travailleurs des champs ; sa légende était du reste merveilleusement propre au drame satyrique ; elle offre une ressemblance frappante avec celle de laquelle Euripide a tiré son Sylée.

Selon Diogène Laërce, ce philosophe caustique qui, au temps de Ptolémée-Philadelphe, se moqua en vers si plaisans non-seulement des philosophes ses confrères, mais aussi des littérateurs entretenus dans le musée d’Alexandrie, Timon avait composé comme eux, avec force comédies et tragédies, des drames satyriques. Timon était de Phlionte, et, parmi tant de genres divers auxquels s’appliqua son talent flexible, il ne pouvait oublier celui qui avait pris naissance en son pays. Avec un certain Démétrius de l’école de Tarse, auquel Diogène Laërce attribue aussi des drames satyriques, on arrive à peu près au temps où Vitruve, réglant la décoration de la scène, disait qu’elle devait varier selon qu’on représentait des tragédies, des comédies ou des drames satyriques ; au temps où Horace, dans son épître aux Pisons, donnait du drame satyrique une poétique complète. L’attention particulière accordée à ce genre, tout à la fois par le grand architecte et par le grand critique, paraîtrait vraiment bien extraordinaire, si cette espèce de composition dramatique avait été aussi complètement étrangère à la littérature latine que l’ont prétendu les grammairiens, et s’il fallait croire avec eux que les drames satyriques des Romains étaient uniquement les fables atellanes. Qu’il y ait eu quelques analogies entre les deux genres, qui offraient plus d’un trait de ressemblance, qui surtout admettaient également certains personnages bouffons, toujours les mêmes, le premier Silène et les satyres, le second son Maccus et son Bucco ; qu’ils aient été, l’un à l’égard de l’autre, dans la même relation où se trouvait la comédie traduite ou imitée du grec, et la comédie traitant des sujets romains, la fabula crepidata et la fabula proetexta, on peut le concevoir ; mais ce qui ne se concevrait pas aussi facilement, c’est que Vitruve eût dessiné pour l’atellane la scène satyrique, c’est qu’Horace, dans sa poétique du drame satyrique, eût voulu écrire les règles de I’atellane. Faut-il regarder et la description de Vitruve et la définition d’Horace comme s’adressant aux Grecs et non pas aux Romains, ou bien les prendre pour un conseil indirect donné à ces derniers, de suivre plutôt les exemples des Grecs que ceux du pays des Osques ? Ces explications sont ingénieuses, je n’en disconviens pas, mais bien forcées, et il me paraît plus naturel d’admettre que, dans l’universelle reproduction de la littérature grecque par les Romains, le drame satyrique n’a pas été oublié, bien qu’aucun débris, presque aucune trace ne l’atteste. Il suffirait de ce vers :

Agite, fugite, quatite, Satyri !


s’il était plus sûr qu’on n’y doit pas voir un exemple de métrique arbitrairement forgé par le grammairien lui-même qui le rapporte. Etaient-ce des drames satyriques que ce Lycurgue de Naevius, dans lequel Silène avait un rôle ; que ces comédies de Sylla, traitées de satyriques par Athénée ? Il est permis d’en douter. Le frère de Cicéron, ce tragique amateur, a-t-il imité la petite pièce dans laquelle Sophocle avait trop gaiement représenté le repas des généraux grecs ? Le passage de la correspondance de l’orateur qui a paru l’établir n’a pas malheureusement toute la clarté désirable. Il y a moins de doutes, ce me semble, au sujet de l’Atalante, du Sisyphe, de l’Ariane, attribués par l’un des scoliastes d’Horace, sous le titre de drames satyriques, à Pomponius, probablement Pomponius Secundus, tragique romain, célèbre sous les règnes de Caligula et de Claude. On souhaiterait toutefois à ce fait un garant d’une autorité plus irrécusable. Le personnage bouffon que remplit Silène dans les Césars de Julien se rapporte bien aux souvenirs du drame satyrique des Grecs, mais ne fait pas de cet ouvrage un drame satyrique proprement dit. Concluons que, si l’on peut croire raisonnablement à l’existence de ce genre dans la littérature des Romains, on n’est nullement en droit de l’affirmer.

Quelque chose me l’atteste cependant, c’est que, dans l’espèce de traduction faite sous les empereurs de tout le théâtre tragique des Grecs par la pantomime, la tragédie enjouée, le drame satyrique avait certainement sa place. Des vers d’Horace [4] nous font assister à un drame du Cyclope, traduit (probablement d’Euripide) par le geste de Pylade ou de Bathylle, geste animé, expressif, varié, qui suffisait à toutes les situations, à tous les personnages de la pièce, à Polyphème et aux satyres tout à la fois. Il est d’ailleurs facile de comprendre comment, le drame satyrique n’ayant pu retrouver à Rome le sens, l’intérêt, la valeur qu’il avait à Athènes, les ouvrages de ce genre, traduits ou imités par les poètes latins, ont dû disparaître bien plus facilement encore et plus complètement que leurs originaux grecs.

Chez les modernes, il ne pouvait être question, en aucune manière, de drame satyrique, et c’est par l’effet du hasard que le caprice des écrivains en a quelquefois reproduit comme l’analogue : ainsi, lorsque Shakspeare a présenté, sous un aspect si familier, les grandes figures de l’Iliade ; lorsque, à l’exemple de la tragi-comédie espagnole, Quinault et les autres fondateurs de notre Opéra ont opposé à la partie héroïque de leurs œuvres une contre-partie comique, bouffonne même, quelque chose qui rappelait le mélange des satyres avec les dieux et les héros, ou bien encore lorsque la comédie italienne s’est amusée à mettre en présence des personnages fameux de la fable et de l’histoire son Arlequin, son Gilles, ses grotesques de toutes sortes, et, pour ainsi parler, ses satyres.


PATIN.


  1. Demetrius Phalereus, de Elocutione.
  2. Voir Vitruve, v, 8.
  3. Voir les Nuées.
  4. Pastorem saltaret uti Cyclopa rogabat…
    Ludentis speciem dabit et torquebitur ut qui
    Nunc Satyrum, nunc agrestem Cyclopa movetur.