Le Droit des gens et la guerre de la Prusse

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LE DROIT DES GENS


ET


LA GUERRE DE LA PRUSSE




Trois siècles de progrès avaient enfin accrédité en Europe un droit des gens dont elle s’enorgueillissait à juste titre, qui faisait l’honneur de l’ère moderne. Grâce à ce droit tutélaire, le cercle des hostilités de peuple à peuple devait être dorénavant borné aux nécessités de la conservation et de la défense, et le xviie siècle avait traduit cette règle générale en une science raisonnée et positive. Gustave-Adolphe, ce parfait modèle des princes de l’époque, ce grand capitaine enlevé prématurément à l’admiration publique et mort dans tout l’éclat d’une renommée sans tache, trouvait le loisir de feuilleter un livre célèbre qui avait paru de son temps, le Traité du droit de la guerre et de la paix, dont les pages savantes contenaient l’exposition de la théorie nouvelle, et frappaient vivement les esprits, souvent attristés alors par les violences de la guerre. L’auteur de ce livre avait essayé de faire entendre aux hommes que la guerre avait ses lois comme la paix, et qu’il n’était pas permis aux princes de légitimer des méfaits à la seule condition de rester le plus fort ; il fondait le droit des gens, et le jeune vainqueur de Leipzig se faisait gloire d’y accommoder ses pratiques. Aujourd’hui le spectacle offert à l’Europe a été bien différent. Le ministre d’un prince chrétien n’a pas craint de proclamer qu’en temps de guerre la force primait le droit, et une armée est à nos portes qui semble chargée d’appuyer l’application de cette doctrine. Et en quel temps cette atteinte à la morale universelle s’est-elle produite ? À la fin du xixe siècle, qui a condamné pendant cinquante ans les actes contraires d’un autre âge, — après les guerres de Crimée et d’Italie, où de grands peuples se sont honorés par l’adoucissement des effets désastreux de la guerre, — après le traité de 1856, où l’accord des puissances semblait avoir fermé le retour des conflagrations européennes, — après l’exposition universelle de 1867, où la réunion de tous les peuples policés du monde paraissait avoir consacré définitivement la prépondérance des arts féconds de la paix sur les arts destructeurs de la guerre. Chaque jour, le commerce, l’industrie, la science, rapprochaient les nations. Les chemins de fer sillonnaient l’Europe. Les communications de la pensée humaine étaient devenues aussi rapides que l’éclair, aussi multipliées que les heures, et plus les hommes se connaissaient, mieux ils semblaient comprendre qu’un lien fraternel devait les unir et les conduire désormais dans les voies d’un monde meilleur. Une seule idée paraissait dominer tous les esprits, le désir toujours croissant d’abattre les barrières qui séparaient encore les peuples, de substituer les luttes du travail et de l’intelligence aux luttes de l’ambition, de la cupidité, des préjugés de tout genre qui avaient entravé la libre expansion de l’humanité civilisée.

Ce n’est pas que je croie à l’utopie de la paix perpétuelle. Les guerres sont des crises quelquefois nécessaires, comme certaines maladies. Ceux qui ont rêvé la perpétuité de la paix ne connaissaient pas l’humanité. Le monde est un vaste théâtre d’action. La liberté de l’un s’y heurte constamment contre la liberté de l’autre ; de là les conflits, mais de là aussi le sentiment du droit, qui n’est autre chose que le règlement de la liberté. L’homme est né pour agir ; plus il agit, plus il est fort et rapproché de sa destinée. Une société constituée en paix perpétuelle tomberait peut-être en décomposition ; mais la guerre, quand elle éclate, doit être juste, motivée et mesurée. Elle n’est légitime qu’autant qu’elle est nécessaire. Dans de pareilles conditions, la guerre peut retremper les mœurs publiques, et relever le caractère des nations. Un état y retrouve sa virilité. Toutefois il y a un abîme entre cette guerre régulière, limitée, et la tempête désordonnée qui, attisant les passions internationales, met en péril l’ordre social lui-même. L’Amérique du Nord en a donné le funeste exemple dans la guerre civile des États-Unis, et l’Europe semblait s’être promis de ne pas l’imiter. Le progrès des temps modernes consistait à restreindre la lutte dans les bornes d’un conflit politique par le ministère des armées régulières, la participation de tout un peuple à la guerre demeurant désormais exclue des usages comme une irréparable calamité. Que s’est-il donc passé en Europe pour motiver le renversement de toutes les espérances généreuses, et pour ramener notre époque aux plus mauvais jours de l’histoire des nations ? Comment en quelques semaines des sociétés polies ont-elles pu passer de relations amicales à une lutte farouche et acharnée ? Comment expliquer ce retour funeste à la barbarie qu’on croyait disparue de la terre, et que faut-il attendre de l’avenir, qui se montre à nous dans un horizon aussi sombre ? Telles sont les questions qui se pressaient dans notre âme agitée au bruit lugubre du bombardement furieux et inouï dont était l’objet l’une des capitales de la civilisation moderne défendant ses foyers et son honneur, brusquement assaillie par cette attaque meurtrière, sans avoir été avisée, même quelques heures à l’avance, selon les pratiques des nations policées, pour mettre à l’abri les vieillards, les femmes, les enfans, les malades. Nous n’avions jeté nos bombes sur Sébastopol que trois jours après en avoir averti la population. Le droit des gens est-il donc perdu pour l’humanité ?

Avant d’examiner et de résoudre ces problèmes de tristesse, disons-nous qu’il est dans la vie des peuples, comme dans la vie des individus, des momens suprêmes où, à la face du monde qui nous observe et comme en présence de la postérité qui nous juge, les plus grands sacrifices, les plus fermes résolutions, les plus absolus dévoûmens, sont imposés par l’amour de la patrie, par le devoir du citoyen, par l’honneur national. Je me souviens de la stupeur sympathique que produisit en Europe la nouvelle de l’incendie de Moscou, et du trouble que cet événement jeta dans la conscience française elle-même. Ce fut partout, en France comme ailleurs, un funeste pressentiment, et pour notre malheur nous n’y fûmes pas trompés. Il y a deux siècles aujourd’hui, une autre grande capitale était sur le point de succomber devant un ennemi formidable. Louis XIV, alors dans tout l’éclat de la jeunesse et de la gloire, emporté par le ressentiment d’une injure personnelle et de plusieurs mécomptes politiques, envahissait la Hollande et menaçait Amsterdam. Les armées de la France étaient commandées par Condé, Turenne et le roi en personne. Rien ne résista d’abord à nos armes. Le Rhin opposa vainement la barrière de ses eaux. Les villes terrifiées ouvrirent leurs portes : autant de places abordées, autant de forteresses prises ; autant de troupes rencontrées, autant de troupes battues ; le découragement et l’effroi paralysaient toute défense, et l’armée royale était arrivée en une marche triomphale sous les murs de la capitale de la Hollande. Il ne restait à la république des Provinces-Unies, si puissante la veille, que sa flotte et Ruyter, son amiral. À bord de ses navires, toutes les richesses nationales furent entassées, et la capitale orgueilleuse du commerce européen sembla vouée à la ruine. Elle offrit un traité avantageux au vainqueur, qui, enivré du succès, fut sourd aux conseils de la sagesse ; alors la Hollande désolée, cédant à un mouvement héroïque de patriotisme désespéré, ouvrit toutes les digues qui la défendaient contre la mer, et engloutit dans les eaux le pays qu’un travail de plusieurs siècles avait conquis sur elles. S’abîmant dans les flots d’où elle était sortie, elle se réfugia sur ses vaisseaux, résolue à transporter à Batavia, s’il le fallait, sa fortune et sa liberté. Eh bien ! cette magnanime immolation sauva la Hollande ; des femmes, des enfans, repoussèrent l’invasion en ouvrant les écluses, et, le temps aidant, la Hollande remit ses affaires en état. De son holocauste surgit Guillaume d’Orange, qui la vengea bientôt du grand roi, lequel à son tour subit les revers de la fortune, et n’échappa plus tard lui-même à la ruine que par la victoire de Denain.

Sera-ce aussi la destinée de l’ennemi qui nous a couverts de ses projectiles ? Il est aveuglé par la bonne fortune, comme disait du vainqueur d’Iéna une héroïque femme qui sut encore vivre de pain et de sel en de cruelles extrémités. « Il est sans modération, ajoutait-elle, et qui ne se modère pas perd nécessairement l’équilibre et tombe. » Il devrait donc tomber à son tour, l’ennemi qui ne sait s’arrêter à propos, mais à une condition, celle de notre constance inébranlable. La France aura-t-elle plus de fermeté qu’il n’y a eu de violence dans l’invasion qu’elle a subie ? C’est le secret de l’avenir ; mais c’est du droit des gens que nous voulons surtout parler.

Au commencement de ce siècle, un éminent et respectable jurisconsulte, Portalis, proclamait avec bonheur cette espérance, que désormais la guerre serait restreinte dans son action. Le droit de la guerre est fondé, disait-il, sur ce qu’un peuple, pour l’intérêt de sa conservation ou pour le soin de sa défense, veut, peut ou doit faire violence à un autre peuple. C’est le rapport des choses et non des personnes qui constitue la guerre ; elle est une relation d’état à état, non d’individu à individu. Entre deux ou plusieurs nations belligérantes, les particuliers dont ces nations se composent ne sont ennemis que par accident ; ils ne le sont point comme hommes, ils ne le sont même pas comme citoyens ; ils le sont uniquement comme soldats. Il y a six mois seulement, telle était la doctrine universellement admise en ce qui touche le droit de la guerre. Qui aurait osé par exemple poser en principe, parmi les publicistes et les hommes d’état, que la guerre devait nourrir la guerre ? Quel général n’eût été regardé comme un barbare, si, à ce titre du plus fort et au nom de la victoire, il eût cru légitime de détruire les monumens, de saccager les campagnes, d’écraser les villes de réquisitions, de piller les châteaux et les palais, de bombarder les bibliothèques, les hôpitaux, les églises, les écoles, les musées ? Nos expéditions et nos courtes guerres avaient depuis plus d’un demi-siècle donné l’exemple salutaire des améliorations que les lumières du temps et les progrès de la fraternité humaine avaient introduites dans les relations internationales. Partout où des armées européennes s’étaient heurtées dans ces derniers temps, elles avaient donné l’exemple de cette bonne conduite. Plus d’une fois le théâtre de la guerre avait été circonscrit, afin d’en limiter les ravages, comme on fit dans l’expédition de Grèce, à l’époque du siège d’Anvers et pendant la dernière guerre d’Orient, où les hostilités furent bornées aux côtes de la Mer-Noire et de la Baltique, avec cette convention tacite, que l’issue devait dépendre du siège de Sébastopol. Et non-seulement les guerres continentales, mais encore les guerres maritimes s’étaient ressenties de cette influence bienfaisante. Nous avions souscrit, contre notre intérêt politique, à l’abolition de la course maritime ; nous avions reconnu au droit des neutres une extension que les belligérans d’une autre époque lui avaient constamment refusée ; nous avions admis les étrangers à la plus large participation de droits civils que jamais peuple ait accordée, et nous avions poussé l’abnégation jusqu’à sacrifier les intérêts séculaires de notre industrie nationale à la propagation de la liberté des échanges avec nos voisins. L’Allemagne était même devenue pour nous, depuis la paix générale de 1815, la plus sympathique des nations, la plus affectionnée de toutes les classes de la population européenne. La postérité pourra-t-elle croire au revirement si brusque et si peu motivé de l’Allemagne à notre égard ? Une guerre effroyable a été engagée sans que les griefs positifs en fussent déterminés, et sans que la voix de la raison et du droit ait pu être entendue pour en circonscrire les ravages.

Après Sedan, quel pouvait être le but avouable de la continuation de la guerre ? Était-ce la France ou bien son gouvernement qui avait déclaré la guerre ? et, le gouvernement étant tombé, où était le prétexte de la prolongation des hostilités ? Le droit des gens moderne condamne comme injuste une guerre qui peut être évitée. La prolongation pouvait-elle être évitée ? Oui, selon les lois de la modération ; donc elle était injuste. On s’est refusé, dit-on, à une légitime exigence de l’Allemagne, et la guerre a dû suivre son cours. Cette exigence était-elle légitime ? Là est le problème. Le droit dit qu’elle était inique, le sentiment public dit qu’elle était impolitique. Le bon sens proclame qu’elle était déraisonnable, et l’histoire jugera, l’histoire, qui est le grand tribunal des peuples et des rois. À son départ de Saarbruck, le roi Guillaume adressait au peuple français une (proclamation dans laquelle il disait : « Je fais la guerre aux soldats, et non aux citoyens français. » Et cette déclaration a été répétée en Lorraine par un autre prince. Cependant, après Sedan, et dans une circulaire datée de Meaux, le 10 septembre, M. de Bismarck faisait entendre ce langage hautain et nouveau : « que la nation française se persuade bien que, comme elle a seule déchaîné la guerre par son bon plaisir, elle doit aussi régler seule son compte avec l’Allemagne. » Ainsi à Saarbruck c’était au gouvernement de la France que l’Allemagne faisait seulement la guerre. Après la défaite et la chute de l’empire, c’est contre la nation que la guerre se poursuit et avec une affectation singulière autant qu’inattendue. Le but de la guerre a été dépassé à mesure que le succès a favorisé l’ennemi. Le général de Falkenstein le déclarait au maire de Pontoise : « Que voulez-vous, monsieur ? en guerre il y a un droit qui prime tout, c’est celui de la force. » Ce n’était point là le langage de Gustave-Adolphe.

Toutes les maximes tutélaires du droit des gens européen sont donc oubliées aujourd’hui ; l’expiation cruelle infligée à la ville de Paris, à la capitale de la France, comme responsable d’une guerre que sa population sensée a hautement blâmée, est une grande iniquité publique. Le ministère qui a trompé la France a été condamné par un vote unanime de la chambre ; le gouvernement lui-même auquel revenait la responsabilité première d’une folle agression est tombé devant la colère affolée de Paris le 4 septembre. En présence de ces deux événemens, les hostilités devaient cesser. Ainsi le conseillaient l’équité, le droit rigoureux et la bonne politique. Après Sedan, toute l’Europe a cru la guerre terminée. La Prusse pouvait faire à Ferrières une paix triomphante et magnanime ; il en fut resté pour la France la mémorable leçon de mieux surveiller à l’avenir la direction de ses affaires. Une passion fatale a conseillé le contraire, et l’on se rappelle malgré soi le mot que les Anglais racontent de Blücher, contemplant la ville de Londres du haut de la coupole de Saint-Paul : quelle proie ! Quoi qu’il en advienne les votes énergiques de la représentation parisienne à la chambre des députés, dans la séance du 15 juillet dernier, demeurent comme la protestation de l’histoire contre les violences dont Paris a été victime. Un sentiment de dignité nous ferme la bouche à cet égard ; bornons-nous à la discussion du droit de la guerre. Le bombardement, pratiqué autrement que comme moyen de destruction d’ouvrages fortifiés, est un moyen odieux, réprouvé aujourd’hui par les publicistes les plus autorisés. Il frappe une classe de la population que les lois de la guerre civilisée affranchissent des conséquences des hostilités. Voyez l’état officiel des victimes du bombardement de Paris ; la majorité est composée de femmes, d’infirmes et d’enfans. Le bombardement n’est plus une arme de guerre de notre temps. M. Pasq. Fiore, le généreux et savant auteur d’un Traité du droit international qui a fait sensation en Europe, se prononce avec force pour cette doctrine, qui n’a trouvé que des approbateurs, Au point de vue de l’influence morale, le bombardement de Paris a produit un effet contraire à celui qu’attendait l’ennemi. N’était la question des subsistances, le bombardement eût décidé Paris à s’enterrer sous ses ruines. Je sais que le bombardement et la destruction de Paris ont été demandés à grands cris par la presse allemande. C’est avec colère qu’on en a vu retarder le moment. Une sorte de pression impatiente a été exercée à cet égard sur la direction des opérations militaires. L’histoire fera la part de responsabilité qui revient à chacun.

La dernière guerre entre les États-Unis et la Grande-Bretagne (1813-14) avait été marquée par le bombardement de Washington, exécuté par l’amiral Cochrane, en représailles d’actes de destruction commis par les Américains dans le Canada. Le bombardement de Washington souleva un mouvement d’opinion contre le gouvernement anglais, déjà fort critiqué pour le bombardement de Copenhague au commencement du siècle, et le célèbre orateur Mackintosh en fit l’objet d’une accusation contre le ministère à la chambre des communes. Il considérait, disait-il, cette œuvre de destruction comme cent fois plus honteuse pour l’Angleterre que la pire défaite. C’était une rigueur qui devait faire de la puissance anglaise un objet de haine publique et d’alarme européenne ; elle donnait d’avance l’amitié des Américains à tout ennemi qui s’élèverait contre l’Angleterre. Il y voyait l’acte qui aurait le plus exaspéré le peuple américain et le moins affaibli son gouvernement ; cet acte était impuissant à remplir le but justifiable de la guerre, et de plus contraire à toute prévoyance. C’était une attaque, non contre la force ou les ressources d’un état, mais contre l’honneur national et les affections publiques d’un peuple. Après vingt-cinq ans de la guerre la plus violente, ajoutait-il, dans laquelle chaque grande capitale du continent européen avait été épargnée, presque respectée par l’ennemi, était-il réservé à l’Angleterre de violer cette courtoisie universelle, cette estime décente envers les sièges de la dignité nationale, estime qui, au milieu des emportemens de l’inimitié, manifestait le respect des nations civilisées les unes pour les autres ? Que signifiait cette exécution militaire contre les demeures paisibles du citoyen, contre l’asile du pauvre, contre des palais de gouvernement, des salles de législation, des tribunaux de justice, des dépôts d’archives, des monumens de l’histoire, et contre les collections des arts qui honorent l’humanité, toutes choses consacrées aux œuvres de la paix et à la gloire des sociétés civilisées, sans acception de nationalité ? Il rougissait pour l’Angleterre de cet outrage au sens commun du genre humain et à la raison publique de son siècle. — Le parlement anglais ne pouvait effacer un fait accompli ; mais il témoigna hautement sa désapprobation au ministère qui avait donné des ordres et à l’officier-général anglais qui les avait exécutés avec une promptitude inconsidérée.

En bombardant la population parisienne, M. le comte de Moltke n’a fait que mettre en pratique une maxime déjà énoncée au siège de Strasbourg, lorsque le vénérable évêque de la ville noble alla demander au général de Werder qu’on permît aux femmes et aux enfans de sortir de la place. Le général prussien répondit : « Je sais bien que le bombardement ne me donnera point vos remparts ; mais c’est aux habitans à forcer le général à capituler. » Qui aurait cru qu’en notre temps il fût encore regardé comme permis de livrer à la mort des femmes et des enfans pour forcer le commandant d’une citadelle à capituler, de mettre le feu à l’hospice de la Pitié pour obliger le Mont-Valérien à baisser ses ponts-levis ? En Allemagne même, ces énormités ont paru révoltantes, et des voix généreuses se sont élevées pour les flétrir. La Gazette de Manheim a protesté contre le bombardement de Strasbourg. « Ce bombardement, dit-elle, était-il une nécessité de la guerre ? Cela nous paraît une question à poser, dont la réponse exacte ne trouvera vraiment place que dans l’histoire de la guerre de 1870. Dès maintenant nous croyons pouvoir dire : À quoi bon cette fureur contre la malheureuse ville de Strasbourg ? On réclame Strasbourg, l’ancienne ville impériale, la capitale de cette Alsace qui est de souche allemande, ce Strasbourg où s’élève la cathédrale, cette œuvre sublime de l’art allemand, cette ville où vivait Gutenberg, à qui l’imprimerie doit son essor, et on la traite en vrais barbares ! Sur qui retombera cette responsabilité, si un jour il est prouvé que ce désastre pouvait être épargné ? Que dira désormais le guide qui parcourra Strasbourg avec l’étranger ? Strasbourg succombera ; mais que cette fière ville périsse écrasée par les bombes allemandes, c’est là un étrange retour pour elle dans la maison paternelle. »

M. de Bismarck, pressé par une déclaration du corps diplomatique, allègue l’autorité de Vattel comme favorable à la pratique du bombardement. Ce n’est point un suffrage de l’autre siècle qu’il fallait rapporter, c’est une autorité de notre temps, où la raison morale et les considérations de la politique civilisée ont placé plus haut la question. Nous admettrons que le bombardement demeure licite, mais comme instrument de guerre contre un ouvrage de guerre. On répond que la fortification de Paris lève toute difficulté. Si le bombardement est dirigé, contre les fortifications, oui. S’il est dirigé contre la ville, les grandes et solides raisons de Mackintosh, adoptées comme règle du droit des gens moderne par le savant et respectable M. Wheaton et par M. Fiore, reprennent tout leur empire ; mais ici se présente une autre question, celle de la convenance, de la nécessité d’un avertissement préalable. Aux représentations du corps diplomatique réclamant au nom des neutres résidant à Paris, M. de Bismarck répond qu’il ne connaît pas de règle qui oblige l’assiégeant à un avertissement précis. Cette réponse évasive a lieu de nous étonner. Le droit des gens se compose, non d’un code de textes promulgués comme loi des nations, mais d’un ensemble d’usages, de pratiques, de règles de conduite, admis entre états policés et tacitement consacrés par les précédens. Or tous les précédens constatent la pratique de l’avertissement. Au siège d’Anvers, le maréchal Gérard avisa le général hollandais du jour où il jetterait ses bombes sur la citadelle. À Rome, le général Oudinot usa du même procédé, et de même avons-nous agi à Sébastopol. Voilà pour le fait lui-même des précédens. Quant au droit des gens théorique, il exige l’avertissement, comme il exige la déclaration préalable de la guerre avant le commencement des hostilités, afin que les non-combattans ou les neutres puissent se mettre à l’abri d’une attaque aussi redoutable, — raison qui est péremptoire lorsque la place assiégée est du genre mixte, comme est Paris, comme était Rome, comme était Sébastopol, places fortifiées et habitations civiles tout à la fois. Les usages contraires à ceux qu’a pratiqués la Prusse à Paris sont donc tout à la fois constans et motivés.

Sur l’absence alléguée d’autorité positive à l’appui de la doctrine de l’avertissement, l’affirmation du ministre prussien est encore faite pour surprendre. Qu’on ouvre le Code international de M. Bluntschli, dont la réputation est européenne, « il est d’usage, y lira-t-on, que l’assiégeant annonce, lorsque cela lui est possible son intention de bombarder la place, afin que les non-combattans, et spécialement les femmes et les enfans, puissent s’éloigner ou pourvoir à leur sûreté. » M. Bluntschli cite un document bien connu, c’est l’Instruction américaine, laquelle est conforme à sa doctrine, et il ajoute : « Cet usage se rattache à l’idée même de la guerre, qui est une lutte entre deux états, et non une lutte entre des particuliers. User d’autant de ménagement que possible envers ces derniers, tel est le caractère distinctif de la guerre civilisée. Aussi, pour protéger les grands centres de population contre les dangers de la guerre, on les déclare le plus souvent villes ouvertes, et même, s’il s’agit de places fortes, l’humanité exige que les habitans soient prévenus du moment de l’ouverture du feu, toutes les fois que les opérations militaires le permettent. » Voilà le pur, l’incontestable droit des gens. M. Bluntschli, qui l’enseigne, et qui écrivait ces lignes en 1869, est un notable personnage dans la science et dans le monde. Il est professeur ordinaire à l’université de Heidelberg, membre de la première chambre de Bade, député au parlement douanier allemand, correspondant de l’Institut de France. Peut-il être inconnu de M. de Bismarck ? Il est pourtant fort honoré à Berlin, et jouit de l’estime de toute l’Allemagne. Vainement le chancelier fédéral allègue-t-il encore qu’il a fait plus d’une fois pressentir à M. Jules Favre, dans sa correspondance, l’intention ou la menace du bombardement. L’expérience de M. de Bismarck lui fait ici défaut. D’après les usages consacrés, c’est par un avertissement spécial et précis, précédé d’une sommation à terme fixe, que l’assiégé doit recevoir la notification d’un bombardement prochain, non par une menace indéterminée et vague, et cette notification est adressée par le commandant militaire des forces assiégeantes au commandant militaire de la ville assiégée. Or rien de pareil n’est arrivé de l’état-major de Versailles à l’état-major de la place de Paris. Cette procédure militaire est du genre de celle qui est suivie pour les notifications du blocus. Je n’ajouterai point que l’omission de l’avis préalable implique une impolitesse nationale, indépendamment des effets déplorables qui en sont le résultat.

Je ne voudrais point passionner la discussion en examinant les conséquences des deux façons diverses de procéder par rapport au bombardement de la ville de Paris. Les faits accomplis ne sont que trop connus et trop regrettables ; mais au nom de l’humanité, au nom de la science, au nom du bon sens public, je ne saurais assez protester contre la violation de toutes les règles du droit des gens, qui, depuis Grotius jusqu’à Heffter et Bluntschli, ont constamment garanti du feu des assiégeans les hospices, les églises, les collèges, les collections scientifiques, les monumens des arts. Tous ces établissemens sont indiqués en gros caractères sur les plans les plus vulgaires de Paris, et aucun de ces édifices n’a été respecté par les bombes prussiennes, qui ont semblé même s’acharner sur quelques-uns : l’hospice Sainte-Anne a reçu trente projectiles, le Val-de-Grâce en a été couvert. Des procès-verbaux constatent ces excès, et nous ne pouvons accepter, comme réponse satisfaisante aux protestations du gouvernement français, l’allégation de « bombes égarées, » raison qui n’a pas de valeur en présence de la multiplicité des coups, de la persistance du tir après les réclamations, et de la destruction évidemment préméditée des serres et des salles du Muséum d’histoire naturelle, lequel a été l’objet d’un feu nourri et continu. Je renvoie mes lecteurs à ce qu’écrit à ce sujet M. Wheaton, qui a laissé un renom si bien établi à la cour de Prusse, auprès de laquelle il a été pendant longtemps ministre des États-Unis. Ce n’est pas lui qui eût signé les lignes si étranges qu’on attribue à M. Bancroft, son successeur. Les dévastations du Muséum n’ont pas d’excuse admissible ; le peuple qui les a commises ne pourra les expliquer devant l’Europe civilisée, et l’histoire des sciences en gardera l’ineffaçable souvenir.

Les exécutions militaires accomplies sur les villages de Cherizy et de Houdan, près de Dreux, ne seraient pas croyables, si elles n’étaient attestées par un témoin oculaire, digne de toute confiance, M. le pasteur Cailliatte. Cherizy avait été frappé d’une réquisition, fournie à grand’peine, lorsque la troupe prussienne qui l’avait exigée fut attaquée à quelque distance par des francs-tireurs étrangers au village, qui tuèrent plusieurs soldats à l’ennemi. Voilà que, pour le fait seul de l’agression à main armée commise sur le territoire de la commune, le village de Cherizy, à titre de représailles et de solidarité, a été l’objet d’un retour offensif de la troupe prussienne, laquelle, sans enquête, sans examen, sans distinction de personnes, a procédé froidement, méthodiquement, à l’incendie du village au moyen du pétrole et de la poudre, et de l’attaque simultanée des granges et habitations sur quatre points convergens, jusqu’à la destruction complète du malheureux pays. Il ne s’est pas même inquiété de savoir si les habitations incendiées renfermaient des femmes, des enfans, des vieillards, des malades. À Houdan, le même témoin affirme que la rigueur a été plus dure encore. Ce hameau était innocent de toute agression, même du soupçon. Il a été brûlé, saccagé, livré au pillage, en punition de ce que dans le voisinage, l’ennemi n’avait pu pénétrer à Dreux, qui avait ce jour-là fermé ses portes. On ne procède pas différemment en Amérique et en Afrique envers les huttes des hordes sauvages. C’est donc vainement que M. Heffter écrivait, il y a dix ans, sur le droit international, un excellent livre rempli des plus philanthropiques maximes, dans lequel il professait à Berlin même que la destruction du pays ennemi et les exécutions militaires n’étaient plus de notre siècle, qu’il fallait de bien grandes extrémités pour se les permettre, et que jamais elles ne pouvaient être le but direct d’un acte légitime de la force armée. M. Heffter professait aussi, avec tous les publicistes anciens et modernes, que la guerre devait s’appuyer sur des causes positives, et qu’elle ne pouvait dépasser le but avoué. Or, depuis Sedan, quelle pouvait être la cause subsistante de la guerre ? Le jour où l’empereur Napoléon avait rendu son épée, il n’y avait plus de raison plausible pour continuer la lutte. L’armée prussienne elle-même a cru que la guerre était finie ; c’est un fait de notoriété publique. Passer outre et marcher sur Paris, c’était rentrer dans la voie des invasions et des passions d’un autre âge ; mais le cri était poussé : aux champs catalauniques ! comme si l’héritier de Frédéric II devait continuer le roi des Huns, et la civilisation reculer de quatorze siècles.

Les haines nationales, les luttes armées de race à race, sont d’un temps qui n’est plus. Le bon sens, le sentiment moral, l’instinct de la civilisation, en interdisent le réveil. Coupables sont les gouvernemens qui provoquent le retour de pareils malheurs pour l’humanité ! L’insulte publique adressée à un peuple, le menace de son humiliation, l’oubli de ses droits naturels et imprescriptibles la violation à son égard des lois fondamentales du droit des gens sont les sinistres précurseurs de vengeances séculaires des nations. L’Europe du xixe siècle devait-elle redouter la triste résurrection de ces calamités dont elle avait presque perdu le souvenir ? La force disposait encore en réalité de la destinée des états ; mais il s’était développé lentement dans la conscience des peuples un sentiment profond du droit, auquel on ne croyait plus qu’il fût possible de soustraire le gouvernement de la société. Les hommes de bien auront-ils la douleur d’une déception aussi fatale pour le temps présent que funeste pour l’avenir ? On s’étudiait à rendre les guerres rares et difficiles ; l’opinion publique infligeait un blâme sévère aux velléités belliqueuses, et voilà qu’en peu de temps tous les bienfaits de ce progrès ont été compromis. Gémir sur de pareils malheurs ne suffit pas à l’honnête homme ; élever la voix est un devoir pour lui. Nous y convions tous les bons esprits, à quelque peuple qu’ils appartiennent. Le xviiie siècle avait déjà offert l’affligeant tableau de cette opposition des faits et des idées. La foi des conventions et la raison publique ont condamné la guerre de la succession d’Autriche Marie-Thérèse en sortit avec les hommages de l’Europe ; mais lorsqu’à son tour elle entra dans une coalition insensée contre Frédéric II, elle donna l’occasion à un adversaire qu’elle voulait écraser de mériter par l’héroïsme une estime qu’il n’avait pas auparavant. Au début de la guerre de sept ans, la Russie, l’Autriche et la France voulaient aussi réduire la Prusse à une telle condition qu’elle ne pût plus, disait-on, troubler la paix de l’Europe. C’était une correction qu’on voulait lui infliger. Frédéric II fut réduit sans doute à de cruelles extrémités, mais l’extermination fulminée contre lui devint la source de sa force et de son indomptable énergie. Il avait toujours su s’arrêter dans la bonne fortune ; c’est même son titre à la grandeur dans l’histoire. On ne sut pas s’arrêter contre lui, et une paix glorieuse pour Frédéric fut en fin de compte le terme auquel aboutît l’entreprise téméraire de sa destruction. On apprit de nouveau en cette occasion, après sept ans d’épreuves, ce qu’un peuple digne d’estime peut déployer de vigueur et de ressources lorsque son honneur et son existence sont menacés de certaines atteintes. Il y a cent ans que trois grandes puissances ont partagé la Pologne. Aucune d’elles ne jouit encore en paix de sa part de dépouille. On ne viole pas impunément envers les peuples les lois de la justice et de l’honnêteté. Non, la force ne prime pas le droit.

Que dirai-je du système de réquisitions pratiqué par les armées ennemies, des extorsions d’argent exigées violemment soit des villes, soit des particuliers ? On affirme que des tortures ont été imposées pour obtenir de citoyens paisibles leur monnaie ou leurs vivres, et l’on connaît les enlèvemens d’otages pratiqués à l’égard des communes récalcitrantes, ou impuissantes à satisfaire l’âpre et rapace réquisition. L’opinion publique avait déjà, depuis bien des années, flétri ces actes qualifiés de brigandage régulier et collectif, indignes d’un peuple qui se respecte, lorsqu’au grand étonnement de l’Europe on les a vus se reproduire en 1866 de la part de la Prusse. L’Allemagne si soumise aujourd’hui, victime il y a quatre ans, avait réclamé contre ces abus de la force, et l’honorable M. Bluntschli écrivait dans son Code international : « Le droit des gens refuse aux armées établies sur territoire ennemi le droit d’exiger des villes ou des particuliers d’autres contributions que celles absolument indispensables pour subvenir à l’entretien et aux mouvemens de l’armée. Les lois de la guerre n’autorisent pas les réquisitions purement pécuniaires. » Et, d’accord sur ce premier point avec tous les grands publicistes ses prédécesseurs, le célèbre professeur d’Heidelberg avait le courage d’ajouter : « On n’a pas assez respecté les vrais principes dans plusieurs guerres récentes, même dans la dernière guerre d’Allemagne en 1866, et les Prussiens ont levé sans motifs suffisans des contributions en argent dans quelques-unes des villes qu’ils ont occupées. L’Europe actuelle n’admet plus cette façon d’agir, reste des temps barbares. » Vous l’entendez, c’est un des vôtres qui parle, et des plus autorisés. En effet, dans les usages de la guerre civilisée du XIXe siècle, on ne reconnaissait plus le droit de piller, le droit de détruire, le droit d’extorquer de l’argent pour payer les soldats, remplir les caisses, satisfaire la cupidité des troupes ou des chefs. Ces pratiques appartenaient à un passé hautement répudié. De même que l’ennemi n’avait plus le droit de contraindre les vaincus à recruter ses bandes décimées par la guerre, de même on ne lui concédait plus le droit d’arracher au vaincu son argent pour continuer la guerre contre lui. Le droit de la nature, le droit de la civilisation, qui restreignent la guerre au caractère politique, c’est-à-dire à la relation hostile d’état à état, avaient condamné définitivement ces procédés, car un peuple est tenu d’être honnête tout comme l’homme privé. Allemands et Français, nous étions unanimes pour proclamer ces principes, et je ne crois pas que l’histoire en mette l’oubli à notre charge. Les guerres de 1823 en Espagne, de 1828 en Morée, de 1854 en Crimée, de 1859 en Italie, rendront témoignage pour nous. Si la règle du monde moderne est aujourd’hui bouleversée, rendons-lui son caractère et sa grandeur. C’est un crime contre le droit et l’humanité que de dépasser le but légitime de la guerre ; c’est une usurpation de la puissance de Dieu que de prétendre juger et punir un peuple indépendant, souverain, en lui reprochant son caractère, ses mœurs ou son esprit, et de s’attribuer la mission de lui infliger un châtiment ; c’est une déplorable aberration que de faire d’un tel dessein l’objet de la guerre ; c’est une folie condamnable de transformer un dissentiment politique en une aversion de peuple à peuple, de religion à religion, de race à race, comme au temps des croisades ou des invasions des barbares, et de convertir la lutte armée d’un moment en une guerre qui n’aurait pas de fin.

Les grandes puissances européennes, y compris la Prusse, déclaraient au congrès d’Aix-la-Chapelle, le 15 novembre 1818, leur invariable résolution de ne jamais s’écarter, ni entre elles, ni dans leurs relations avec d’autres états, de l’observation la plus stricte des principes du droit des gens, principes, disait-on, qui peuvent seuls garantir efficacement l’indépendance de chaque gouvernement, un état de paix durable, et la stabilité de l’association humaine. Le congrès de Paris en 1856 semblait avoir converti cette résolution en une loi positive de l’Europe moderne. Tous ces bienfaits, conservateurs de la fraternité des peuples, seront perdus, si l’Europe n’y avise. Espérons que la réclamation du monde civilisé y ramènera un jour et bientôt des peuples égarés ; mais en attendant que d’autres violations du droit et du bon sens nous pourrions signaler ! Cet enlèvement d’un magistrat de Versailles traduit devant un conseil de guerre d’Allemagne pour avoir donné de ses nouvelles à sa mère, demeurée à Paris, en une lettre qui avait dû franchir les lignes ennemies ! Ici l’opinion a déjà triomphé ; l’ennemi n’a pas osé faire juger M. Raynal par le conseil de guerre, comme il en avait annoncé la volonté. Et l’enlèvement inqualifiable de M. Thénard, en Bourgogne, à titre d’otage responsable du sort de marins prussiens légitimement amenés par nos croisières à Cherbourg ! Je dis légitimement, car la loi prussienne est à cet égard textuellement la même que la loi française, et la garantie de la régularité des prises maritimes exige même qu’il en soit ainsi, afin que le témoignage des marins capturés puisse être entendu par les juges chargés de prononcer sur la légalité des prises. Suivant les lois française, anglaise, hollandaise et italienne, un capitaine capteur serait même en délit, s’il n’amenait pas devant le juge des prises ces témoins du fait de la capture, et s’il leur donnait une liberté qui priverait la justice d’un moyen d’enquête et de vérification. La Prusse a tenu une étrange conduite dans cette affaire ; elle a voulu terrifier, il n’y a pas d’autre explication possible. Je ne parlerai point de cette variété inouïe d’otages qui consiste à placer des prisonniers ou des Français enlevés à leur domicile comme une sorte de blindage humain sur des wagons menacés du feu des francs-tireurs. J’aime à croire que l’accusation est aventurée. Je n’ai découvert aussi aucun renseignement digne de confiance sur l’imputation plus grave d’une exécution militaire pratiquée en masse, a-t-on dit, sur les prisonniers de Soissons : je veux douter de l’exactitude des détails donnés à ce sujet ; mais puis-je taire la prétention de faire juger par des conseils de guerre, et à 300 lieues de leur patrie, les aéronautes échoués en pays occupé par l’ennemi, comme si en pareil cas il y avait une autre analogie applicable que celle des naufragés, ou celle des contrevenans à la déclaration de blocus, c’est-à-dire la peine d’être retenus comme prisonniers de guerre ? La mise des francs-tireurs hors la loi de la guerre n’était pas mieux fondée. Ce n’est que depuis qu’ils s’étaient fait craindre qu’on les avait admis à la participation du droit commun.

Quant à cette autre résolution de ne considérer comme légitimes belligérans que les individus revêtus d’uniforme, elle est absurde dans une guerre d’invasion et de bombardement, où le bourgeois, le paysan, l’ouvrier, sont atteints dans leurs foyers, obligés de garantir leur champ, leur maison, de défendre leur pain et leur argent contre un assaillant armé d’obus et de réquisitions de tout genre. Un peuple envahi et bombardé est mis individuellement dans le cas de légitime défense ; chacun de ses membres est soldat et doit être traité comme tel. La Prusse n’a-t-elle pas fait appel elle-même à cette participation de tous ses sujets à la résistance et aux hostilités ? On a produit les édits prussiens de 1813, qui exaltaient alors ce qu’ils condamnent aujourd’hui. Je citerai un autre exemple de son histoire, et je le prends dans la guerre de trente ans de Schiller. On y trouve que a l’électeur de Brandebourg, sans armée pour défendre son pays,… publia un édit par lequel il ordonnait à ses sujets de repousser la force par la force, et de tuer sans ménagement tout soldat impérial surpris en rase campagne. Les vexations étaient arrivées à ce point et la détresse du gouvernement était telle qu’il ne restait plus au souverain que la ressource désespérée de légitimer la vengeance personnelle. » Qui a donné l’exemple aujourd’hui même d’armer une nation entière, non pour défendre son territoire, mais pour la jeter, la ruer, comme on a dit, sur une autre nation, et prendre part à une sorte de mêlée générale ? N’est-ce pas la Prusse, n’est-ce pas l’Allemagne ? Les populations errantes de l’Asie procèdent-elles autrement que de se ruer en masses plus ou moins bien disciplinées sur des peuples voisins ? La discipline intérieure et trop vantée des armées allemandes change-t-elle le caractère de l’invasion ? La landwehr et le lundsturm ne devaient avoir d’emploi, d’après le droit du pays, que pour la défense du sol allemand. La Prusse les conduit à l’invasion extérieure ; c’est un peuple qu’elle précipite sur un autre pour l’écraser. Le peuple envahi use donc d’un droit naturel en se défendant par l’arme de tous les citoyens, et quand l’arme n’a été prise que pour la défense du sol natal, du foyer, de la famille, de la propriété, immoler froidement celui qui la porte après l’avoir désarmé, c’est un acte de cruauté qu’aucun sophisme ne peut excuser, c’est un assassinat. Le malheureux habitant de la rue Mouffetard naguère atteint dans sa mansarde par les projectiles que lui envoyait la batterie de Châtillon n’aurait-il pas usé du plus légitime des droits naturels, s’il avait pu atteindre à son tour de son fusil l’artilleur, l’officier, le général, qui massacraient sa femme et ses enfans dans son paisible réduit ? Fallait-il qu’il eût un uniforme pour exercer son droit de défense et de représailles ? Restreignez-vous dans les limites de la guerre régulière et politique, ou cessez d’invoquer des maximes de civilisation dont vous méconnaissez vous-mêmes la pratique. J’ai vu vos bombes frapper le Panthéon, elles visaient sa croix dorée ; j’ai vu frapper des monumens pieux, chefs-d’œuvre de l’art chrétien, la Sorbonne, les écoles. Cinq enfans ont été tués dans les classes des frères de la rue de Vaugirard ; les tombes de nos familles ont été dévastées au Mont-Parnasse, et cela en présence du souverain à qui l’on attribuait la désapprobation des actes dévastateurs de l’armée de siège de Strasbourg. C’est à rester confondu d’étonnement et de douleur. On a pu lire dans tous les journaux allemands la dépêche suivante, adressée à une princesse dont l’esprit délicat et la bonté sont connus de toute l’Europe : « le bombardement de Paris a commencé aujourd’hui par un splendide soleil d’hiver ! »

Une autre atteinte au droit naturel des populations éclairées ne manquerait pas de se produire, atteinte qui touche au droit même de la pensée, et qui menacerait la liberté de la transmission intellectuelle, si, ce qu’à Dieu ne plaise, l’Alsace pouvait être enlevée à la patrie française, et ramenée à coups de bombes et de boulets dans le bercail germanique. La Prusse travaillerait alors par tous les moyens à défranciser l’Alsace, et l’entreprise est même déjà commencée. Les actes publics, jadis imprimés et rédigés dans les deux langues, ne sont plus affichés aujourd’hui qu’en allemand. Le Times nous apprenait dès le 15 octobre qu’on voit partout l’indice que la langue française était destinée à être proscrite en Alsace dans le plus bref délai possible. Le journal officiel du nouveau gouvernement d’Alsace ne contient pas un mot de français. Dans les correspondances envoyées de Strasbourg, il n’y a plus de rue, plus de place qui conserve son nom français. Et cependant deux siècles et demi de possession française avaient rendu notre langue usuelle à Strasbourg, à Mulhouse, dans toutes les autres villes du pays. Une partie même de la population rurale avait été amenée de France en Alsace après la paix de Westphalie. La Prusse commencerait donc en Alsace la triste campagne de la Russie en Pologne. « Les Prussiens ont raison, disait le Times, et le premier moyen de regermaniser l’Alsace est de bannir la langue française comme un élément étranger et hostile. » Ainsi une violence conduirait à une autre, et l’oubli du droit à la persécution. Verrons-nous encore ce nouvel outrage au droit des gens ? La moitié du peuple alsacien sera-t-elle odieusement condamnée à l’abjuration de sa langue native et maternelle. La Providence ne le permettra pas.

Une circulaire énergique et récente, émanée de la délégation de Tours, a eu trop de retentissement pour que l’on ne soit pas dispensé ici d’entrer dans une plus longue énumération des autres omissions du droit des gens dont le gouvernement prussien parait avoir pris la responsabilité. Nous y renvoyons nos lecteurs [1]. À quoi bon d’ailleurs ces menus détails, si le but avoué de la guerre était aujourd’hui d’assurer la prédominance de la force sur le droit, et d’en profiter pour détruire un grand état, précipité par la folie de son gouvernement dans une aventure insensée ? C’est à ce dogme insensé lui-même qu’il faudrait s’attaquer. Si la guerre devait avoir pour résultat inévitable de perpétuer la guerre par l’énormité des torts et le ressentiment des injures, il faudrait désespérer de l’humanité qui reviendrait à l’état sauvage, où la destruction d’une tribu par une autre est livrée au sort incessant de combats à outrance. Telle serait la conclusion d’une philosophie chère à l’Allemagne contemporaine, qui érige en doctrine la destruction d’un peuple inférieur par un peuple supérieur ! Atroce théorie, dont la conséquence est d’ouvrir le champ libre aux tentatives de la violence, de substituer la force à la moralité, de supprimer de ce monde l’idée de la justice et du droit, et d’étouffer la conscience du genre humain ; scilicet illo igne conscientiam generis humani aboleri arbitrabantur. Traduite de son langage obscur en français clair et net, la doctrine hégélienne n’est autre que la théorie du combat judiciaire transportée dans le domaine politique et international. Les guerres d’état à état sont bien, à la vérité, des duels ; mais la proclamation philosophique du duel, comme moyen d’obtenir la manifestation de la justice et du droit, est une vieille hallucination de l’ignorance brutale, qu’on ne devait pas s’attendre à voir élever sur les hauteurs de la philosophie transcendante. Frédéric II, le grand et suprême fondateur de la puissance prussienne, eût désavoué l’explosion passionnée qui s’est produite à notre époque. Sa vie et ses ouvrages attestent le profond attachement qu’il professait pour la France, à laquelle il avait de grandes obligations. La guerre de sept ans n’avait rien changé à ses sentimens à ce sujet. Il avait fait de Berlin une ville presque française. Son esprit supérieur n’aimait et ne cultivait que la littérature de la France, et il a manié notre langue comme l’instrument le plus familier de sa pensée. Le siècle de Louis XIV n’a pas eu de plus grand admirateur que Frédéric ; la vieille politique française lui était même profondément sympathique. Le premier roi de Prusse, écrit-il quelque part, était rempli d’une haine aveugle pour tout ce qui était français, et malgré son respect pour son aïeul, le grand-électeur, il ne craint pas, quand il le compare à Louis XIV, de dire que ce serait mettre en parallèle les foudres de Jupiter et les flèches de Philoctète. Il reproche à la maison d’Autriche d’avoir fomenté l’hostilité des princes allemands en créant le fantôme de la monarchie universelle de Louis XIV, avec lequel elle ensorcelait la moitié de l’Europe. L’Allemagne, ajoute-t-il, fut souvent émue par cette machine puérile, et plongée dans des guerres opposées à son intérêt.

La révolution française et les excès de 1792 décidèrent la Prusse, trompée par l’émigration, à une manifestation peu sensée dont elle ne tarda pas à reconnaître l’erreur. Après la paix de Bâle, elle fut fidèle à l’alliance française jusqu’en 1805. Alors les craintes qu’inspirait l’ambition de Napoléon la jetèrent dans une direction opposée. Sa politique fut incorrecte à l’époque d’Austerlitz, et mal inspirée au moment de la rupture de 1806, laquelle fut, à vrai dire, son ouvrage. Elle expia sa témérité à Iéna, mais le vainqueur fut immodéré à Tilsitt, et manqua tout à la fois à la saine politique et à la générosité. La Prusse a moins gardé rancune d’Iéna que de Tilsitt. Le grand Frédéric aurait pu être vaincu à Iéna ; il n’en fût pas moins resté grand. La Prusse avait trouvé à Iéna un capitaine dont elle reconnaît bien la supériorité, puisque depuis lors c’est du grand art de Napoléon qu’elle a fait l’objet de son étude constante et soutenue ; mais elle n’a point pardonné Tilsitt, et c’est de Tilsitt qu’elle a poursuivi la vengeance en 1813. Ces souvenirs étaient déjà bien éloignés en 1870. Cependant le parti militaire s’en est fait à Berlin une arme nouvelle, et le développement formidable de la puissance prussienne sert à consolider un agrandissement politique dont l’Europe appréciera les résultats. Dans cet immense soulèvement des passions qu’a si habilement dirigé M. de Bismarck, les règles et les traditions sacrées du droit des gens ont été étouffées ; il est temps que le torrent débordé rentre dans son lit. La civilisation y est intéressée. Si la France follement gouvernée a succombé dans la lutte, qu’elle se rassure, son honneur est sauf ; le siège de Paris l’a relevé aux yeux du monde. Espérons que les conseils de la sagesse prévaudront maintenant dans le règlement définitif d’un conflit qui aurait pu, qui aurait dû être évité.

CH. GIRAUD, de l’Institut.
  1. Les violations de la convention de Genève ont été dénoncées à l’opinion ; mais la question du Luxembourg n’est pas encore peut-être suffisamment éclaircie pour en parler. Les sommations à un état neutre de livrer des prisonniers évadés et réfugiés ne sont pas non plus assez authentiquement établies pour que nous puissions les discuter. Quant à l’affaire des navires anglais dans la basse Seine, elle ne nous regarde pas, à vrai dire ; mais quel avertissement pour l’Angleterre et pour l’Europe !