Le Duc de Saint-Simon, sa Vie et ses Ecrits

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Le Duc de Saint-Simon, sa Vie et ses Ecrits
Revue des Deux Mondes2e série de la nouv. période, tome 11 (p. 987-1017).
LE DUC


DE SAINT-SIMON


SA VIE ET SES ÉCRITS [1]





On trouve dans les histoires les hommes

peints en beau, et on ne les trouve pas tels qu’on les voit.» (MONTESQUIEU.)





C’est le triste privilège des temps de décadence que le génie des historiens moralistes et des peintres du cœur humain s’y déploie avec une grandeur et un éclat incomparables. On dirait qu’une loi providentielle a pris soin, pour que la leçon du passé profite aux générations à venir, d’évoquer, à ces époques solennelles, près des sociétés qui se dissolvent ou des empires qui s’écroulent, d’inévitables témoins chargés d’étudier les maux qui les rongent, et de dénoncer aux sévérités de l’histoire les crimes qui les ont souillés ou les fautes qui les ont fait périr. Lorsque Rome, sortie à peine des convulsions de la liberté mourante pour entrer dans le repos du despotisme, fut devenue l’opprobre et l’effroi du monde après en avoir été l’admiration, l’année même où Néron s’asseyait sur le trône des césars. Tacite venait de naître. En des temps bien différens, mais à l’heure précise où la puissance de Louis XIV s’affaisse sous son propre poids, où la monarchie, parvenue à l’apogée de la grandeur, entre tout à coup dans son déclin et commence à glisser sur la pente qui conduit aux abîmes, il se rencontre un homme qui, dans une suite admirable d’annales, nous fait assister à la longue agonie du grand règne, et nous montre, au lendemain de ses funérailles insultées, les excès de la licence et de la honte succédant aux humiliations de l’orgueil et aux abaissemens de la force.

Le XVIIe siècle approchait de son terme. Déjà était finie l’ère des grandes choses, et bientôt allait achever de s’éteindre la génération des grands hommes. La France avait vieilli avec son roi. Incarnée en quelque sorte dans un homme, elle avait avec lui traversé les jours brillans de la jeunesse et les fécondes années de la virilité : avec lui et du même pas, elle allait entrer dans les défaillances de la décrépitude.

L’Europe entière s’est liguée contre elle : seule, elle a soutenu le choc de l’Europe; mais dans sa stérile victoire s’épuise ce qui lui restait de force. Au dehors, le mouvement d’expansion et de conquête qui l’animait a rencontré son point d’arrêt; au dedans, le génie de la guerre et de la violence a flétri les germes de prospérité déposés sur le sol par le génie de l’industrie et de la paix.

Versailles est aussi brillant, Louis aussi magnifique; mais sous ces splendeurs toujours renaissantes, sous ces pompes dont rien ne dérange la majestueuse ordonnance, que de maux secrets se laissent déjà deviner ! que de symptômes d’affaiblissement politique et de relâchement moral ! Toutes nos gloires pâlissent à la fois. Les lettres même, malgré les grands noms qui les illustrent encore, ne jettent plus que par intervalle quelques lueurs magnifiques. La Bruyère et Sévigné, La Fontaine et Racine disparaissent coup sur coup, et tout à l’heure va tomber et se taire la grande voix du siècle, celle qui du haut de la chaire racontait « les fatales révolutions des monarchies et les terribles leçons que Dieu donne aux rois. »

Ces leçons qu’annonçait l’orateur chrétien, ces leçons que la Providence tient en réserve pour les dominateurs des nations, voici qu’elles éclatent sur la tête du grand roi. Du comble le plus élevé des prospérités humaines, il voit sa fortune s’écrouler, sa puissance atterrée; aux deuils de la patrie il voit s’ajouter les deuils de sa maison, et bientôt, chargé de jours et d’ennuis, rassasié de gloire et de douleurs, ce potentat redouté, ce monarque, objet de tant d’admirations et d’envie, va s’éteindre, triste et seul au fond de son palais désert, en déposant sa couronne sur le front d’un enfant.

Avec le vieux roi, la vieille monarchie s’est couchée dans la tombe. Le pouvoir suprême perd à la fois son prestige et sa force. Une réaction violente emporte les esprits, las d’une longue sujétion, et la société, préludant à la liberté philosophique par la licence des mœurs, passe sans transition d’un régime despotique et glorieux à un régime impuissant et avili. Quel tableau que celui de la cour de France et de la société française, de la ligue d’Augsbourg à la fin de la régence! quels événemens! quels spectacles! quelle diversité de temps et de mœurs, d’hommes et d’idées!

Ce tableau, tour à tour lumineux ou sombre, sublime ou repoussant, un grand peintre l’a tracé; ce drame émouvant, où semblent réunis les plus étonnans contrastes, où, dans un étroit espace, sont comme accumulées toutes les extrémités des choses humaines, un éloquent historien en a fait revivre les scènes variées. Ce n’est point un bel esprit, un homme de lettres : c’est un grand seigneur assez dédaigneux des lettres et des lettrés. C’est un courtisan, mais, chose rare, un courtisan libre d’esprit et de parole, indépendant dans la servilité, pur dans la corruption. C’est un homme du monde, mais que nulle vanité ne pousse à écrire, qui, placé pour tout voir, a tout pénétré avec profondeur, tout noté avec scrupule, et qui joint au génie de l’observateur le génie de l’écrivain.

Ces mémoires où, durant trente années, le duc de Saint-Simon a consigné jour par jour ses souvenirs, il les avait, de son vivant, cachés à tous les yeux. Prudent et discret jusque par-delà le tombeau, il a voulu que la mort même ne brisât pas le sceau qu’il avait mis sur son œuvre, et que ses héritiers attendissent, pour lui faire voir le Jour, une postérité assez éloignée du temps où il a vécu, assez étrangère aux hommes qu’il a dépeints, aux passions qu’il a retracées, pour que la vérité n’y semblât pas une injure posthume, et que la sévérité n’y pût être prise pour de la vengeance.

Cette prudence a profité à l’œuvre. Il en est de certains livres comme de ces vins généreux, mais âpres, qui n’acquièrent toute leur saveur qu’avec les années, et ne livrent tout leur parfum qu’aux enfans de celui qui les a recueillis. Les Mémoires de Saint-Simon sont de ce nombre; il leur fallait l’heure propice et la saison tardive. Le XVIIIe siècle, encore ébloui du reflet de cette gloire immense qu’avait jetée le siècle qui venait de finir, eût peu goûté ces sombres peintures. Mais la face du monde a été changée; les révolutions, plus encore que le temps, ont mis un abîme entre nous et la société qu’a décrite Saint-Simon. Nous sommes entrés pour elle, après plus d’un retour, dans l’impartialité, et ces Mémoires, si longtemps attendus, si longtemps redoutés, nous avons pu enfin les connaître tout entiers. Instruit, sinon devenu sage, par d’amères expériences, enclin par goût aux études historiques, disposé, autant par liberté d’esprit que par équité, à mettre la vérité au-dessus de tous les systèmes et de tous les préjugés, notre âge était, plus que tout autre sans doute, digne de cette fortune : plus que tout autre, il était capable de comprendre le prix de cette œuvre sans égale, et du jour qu’elle lui est apparue dans sa vaste et imposante unité, il a salué en elle un des plus grands monumens que le génie de l’histoire et de l’éloquence ait légués à notre admiration.

La vie politique du duc de Saint-Simon tient peu de place dans l’histoire de son temps, mais son rôle à la cour, l’étude de son caractère, l’examen de ses idées, offrent, en dehors même de l’appréciation de l’écrivain, un piquant intérêt. Et ce qui ajoute encore à l’intérêt, c’est que lui-même nous fournit tous les traits de son portrait, car il s’est peint dans son livre en y peignant les autres.

Venu très jeune à la cour, Saint-Simon, comme toute la noblesse d’alors, avait débuté par les armes, rude noviciat dont la volonté du roi imposait à tous, même aux plus grands, l’importune égalité. Il fit, non sans honneur, plusieurs campagnes, comme simple mousquetaire d’abord, comme capitaine et colonel ensuite, vit tomber Namur et se battit à Neerwinden. Héritier, à moins de vingt ans, des titres et des gouvernemens de son père, duc et pair de France, avec un beau nom, de grandes alliances et infiniment d’esprit, il semblait dès lors destiné à s’élever aux premières charges et aux premiers honneurs de l’état.

Les rêves de la gloire et de l’ambition, les séductions de la cour, l’éclat de ces dernières pompes militaires du règne et de ces dernières victoires dont la fortune lui avait, comme à souhait, ménagé le spectacle, c’était là sans doute plus qu’il n’en fallait pour éblouir, pour enivrer un jeune homme. Saint-Simon n’est ni enivré ni ébloui. A cet âge des naïves illusions et des enthousiasmes faciles, il n’a ni enthousiasmes ni illusions. Dans ces hautes régions où tout subit la fascination d’une gloire sans pareille et l’ascendant d’un pouvoir sans bornes, rien n’altère le sang-froid, rien ne trouble la liberté de son jugement.

Quel est ce singulier privilège ou cette étonnante force d’âme? N’y a-t-il pas là comme un signe des temps nouveaux? Une génération nouvelle est née, en effet, qui admire encore le grand roi, mais qui déjà ne l’adore plus, et commence à le juger. Ce jeune officier auquel ne s’attache encore aucun renom, ce jeune courtisan aux mœurs austères, à la physionomie fière et pensive, en sera le représentant le plus intrépide et l’organe le plus passionné. Son caractère et son esprit, sa naissance, son éducation, et jusqu’aux traditions de sa famille, tout s’est réuni pour le préparer à ce rôle. Comme Renaud chez Armide, il arrivait armé d’une cuirasse invisible contre les enchantemens de ce monde magique.

Issu d’une famille qui rattachait sa douteuse filiation à la souche impériale de Charlemagne, fils d’un favori de Louis XIII, qui avait dû aux bienfaits de ce monarque sa fortune et sa dignité, Saint-Simon avait été nourri dans des sentimens de reconnaissance exaltée pour le prince qui avait relevé sa maison; mais avec cette reconnaissance il avait hérité de son père plus d’un regret des choses du passé, plus d’une prévention contre les choses et les hommes du présent, et, dans une âme que l’âge rendait facile à de telles impressions, le culte des souvenirs s’était tourné en un instinct précoce d’opposition et comme en sourd ressentiment.

Patricien de race, Saint-Simon doit à l’orgueil de sa caste quelques-unes de ses faiblesses; mais il lui doit aussi une partie de sa force. Grand dignitaire du royaume par droit de naissance, non par faveur du roi, il puise dans ce droit personnel un énergique sentiment d’indépendance. A peine a-t-il pris pied à la cour, que cet esprit d’indépendance éclate dans ses paroles, dans ses démarches et pour ainsi dire dans toute son attitude. Naturellement il porte le front plus haut que tous ceux qui l’entourent. Malgré sa jeunesse, on le distingue pour le sérieux de son esprit, la sûreté de son commerce, la noblesse de son caractère, et les hommes les plus considérables de la cour recherchent son amitié. Mais ses instincts, ses préférences le rapprochent, dès l’origine, de ce petit groupe d’hommes de bien qui, vers cette fin du règne de Louis XIV, émus des souffrances du peuple, effrayés des excès de l’ambition et de la guerre, essayaient timidement d’opposer à la politique violente qui prévalait depuis Louvois une politique de paix et de modération : parti faible par le nombre et l’influence, respectable par ses généreuses inspirations, qui compte pour philosophes Catinat et Vauban, pour écrivain Fénelon, pour politiques Beauvilliers et Chevreuse. C’est avec ces deux derniers que Saint-Simon, grâce à une secrète sympathie et à une conformité d’idées et de sentimens, lia jeune encore des relations qui de jour en jour devaient devenir plus étroites.

Le pouvoir était alors aux jésuites : ils en occupaient toutes les avenues et en distribuaient toutes les faveurs. Bien qu’élevé par eux, Saint-Simon n’est point de leurs amis. Il a peu de goût pour leurs personnes, il en a moins encore pour leurs doctrines. Ses tendances l’inclinent plutôt vers Port-Royal. Qu’il fût janséniste, comme on l’a dit, rien ne le prouve, et il le nie; il n’était, ce sont ses propres paroles, « ni docte ni docteur. » Qu’importe d’ailleurs qu’il ait ou non pensé, touchant la grâce et le libre arbitre, comme pensaient Arnauld et Nicole? Ce qui est certain, c’est qu’il est de l’école de ces austères moralistes; c’est qu’il tient pour les libertés de l’église gallicane; c’est que par liberté de raison, autant que par sévérité de principes, il se rattache à cette famille de grands et vigoureux esprits que Port-Royal rassembla dans sa pieuse solitude.

C’était assez sans doute, et de ces publiques sympathies, et de ces aversions mal dissimulées, pour que la faveur s’éloignât de Saint-Simon; mais on dirait qu’il se plaît à braver la foudre. A côté du trône, presque sur le trône même, il se suscite des ennemis, et quels ennemis ! Mme de Maintenon n’est pas seulement pour lui la dernière des favorites, elle est surtout l’épouse clandestine du roi de France : à ce double titre il la hait, et il ose le laisser voir. Non content d’irriter son orgueil, il fait plus, il blesse ses plus chères affections par une hostilité déclarée contre ces princes illégitimes dont elle a élevé la jeunesse et sur qui s’accumulent chaque jour de scandaleux honneurs. L’ennemi le plus acharné des bâtards, c’est Saint-Simon en effet. Celui qui, à chaque degré qu’ils franchissent pour s’élever vers le trône, à chaque privilège nouveau qui leur est conféré, jette le cri d’alarme dans les rangs de la pairie; celui qui organise la résistance, provoque les protestations, dresse les manifestes, c’est toujours Saint-Simon. Partout le duc du Maine trouve devant lui cet infatigable adversaire pour lui contester ses honneurs et disputer la route à son ambition.

Ce n’est pas au surplus avec le duc du Maine seul que Saint-Simon est en lutte. Il a des contestations avec le parlement pour les droits des ducs et pairs; il a des procès avec les ducs et pairs pour des questions de date et de préséance; il a des procès avec les Bouillon, avec les Rohan, avec les princes de Lorraine pour leurs prétentions à primer la pairie. Régler les rangs, discuter les prérogatives, quereller les généalogies, c’est sa grande préoccupation, et, on a pu le dire, sa manie. S’il y avait au monde une chose profondément antipathique à Louis XIV, c’était sans doute cet esprit d’opposition, cette humeur contentieuse. Habitué à ce que tout fît silence devant sa grandeur et s’inclinât devant sa volonté, il supportait impatiemment tout ce qui ressemblait à une résistance ou seulement à une prétention personnelle. Qu’était-ce donc quand ce semblant d’opposition, quand ces velléités de résistance s’adressaient aux objets de son affection ou de ses préférences paternelles?

Une circonstance futile en apparence combla la mesure. Saint-Simon, blessé de n’avoir pas été compris, malgré ses droits d’ancienneté, dans une promotion de brigadiers, donna sa démission. Le maître ne pardonnait point qu’on le quittât, et de ce jour la disgrâce de Saint-Simon fut complète. Plus d’une fois, à force de hardiesse et d’habileté, il saura rétablir pour un temps ses affaires auprès du roi; mais, en dépit de ces retours passagers, sa fortune ne se relèvera jamais. Louis XIV l’estime, l’apprécie, mais ne l’aime point, il a beau faire d’ailleurs, sa nature est plus forte que son ambition. Vainement déploie-t-il à l’occasion toutes les ressources d’un esprit souple et délié; vainement sait-il, quand il le faut, parler le langage insinuant de la flatterie, il ne sera jamais un bon courtisan. Il a pour cela trop d’humeur et trop d’honneur. En un temps où la complaisance tient lieu de mérite et la sincérité d’offense, il a surtout un impardonnable tort : il juge librement et censure volontiers. Ses paroles font peur à ses amis. Ses ennemis lui reprochent d’être « frondeur et plein de vues. » Dans la foule des courtisans, on le redoute pour sa franchise et sa causticité.

Rester à la cour en mécontent, affronter les sévérités de ce roi dont le regard faisait pâlir les plus fermes, dont le ressentiment tua Racine et Vauban, c’était un rôle difficile, périlleux, que nul autre que Saint-Simon peut-être n’eût pu soutenir. Se voir, pour un long avenir, condamné à l’inaction, pour tout autre que Saint-Simon c’était l’effacement, le néant. Il demeure cependant, toujours exact aux devoirs de cour, respectueux sans bassesse, assidu sans empressement. Il demeure, car il aime la cour, il l’aime avec passion, avec excès, et ne saurait vivre ailleurs qu’à la cour. Pour respirer à l’aise, il lui faut cette atmosphère orageuse et brûlante.

Qui le croirait? Cette vie de cour si monotone, ce métier de courtisan si vide et si vain, c’est là pour lui une vie pleine d’émotions, une occupation pleine d’attrait. Ce qui le séduit, ce qui le captive à Versailles, ce n’est pas seulement les charmes d’une société polie, toutes les grâces de l’esprit, tous les ravissemens de l’imagination, toutes les merveilles du goût et des arts. La cour sans doute est tout cela pour Saint-Simon, mais elle est autre chose et mieux encore. Elle est l’arène où se mêlent et se débattent mille passions, mille ambitions ardentes. Suivre de l’œil ces mouvemens et ces luttes, les menées souterraines, le jeu des intrigues, le choc des vanités; scruter les caractères, sonder les cœurs, interroger les causes cachées qui influent sur la politique ou sur la guerre, c’est là la tâche, que dis-je? c’est le plaisir qu’il se donne, c’est le rare et curieux spectacle dont il repaît ses yeux avec une insatiable volupté.

Une fièvre de curiosité le dévore. Tout jeune, cette soif de voir et de savoir s’était allumée en lui. A dix-neuf ans, il avait conçu la pensée d’écrire l’histoire de son temps, et dans les loisirs du camp il avait commencé à noter ses souvenirs. Depuis lors, à l’armée, à Versailles, en quelque lieu qu’il se fût trouvé, il avait assidûment poursuivi son œuvre silencieuse, attentif à couvrir du plus profond mystère ce journal, dangereux confident de toutes ses pensées, et fidèle à son secret à ce point que toute sa vie il sut échapper même au soupçon.

Chez la plupart des hommes, l’observation n’est que le fruit tardif de l’expérience ou le produit laborieux de la méditation. Chez Saint-Simon, c’est comme l’allure naturelle et le mouvement spontané de l’esprit. Ce n’est pas de l’art, c’est l’instinct du génie. A l’âge où les hommes jetés dans le tourbillon de la vie se répandent d’ordinaire tout entiers au dehors, il se replie et se concentre en lui-même, et s’il dirige un regard avide sur les hommes et les choses qui l’entourent, ce n’est pas pour se livrer à leur attrait, c’est pour s’en rendre maître par la pensée, pour en prendre l’empreinte et la reporter vivante sur les pages de son journal.

Cette profonde contemplation du monde qui s’agite autour de lui, cette ardente poursuite de la vérité qui se dérobe, cette investigation à la fois patiente et passionnée de tout ce qui se fait et de tout ce qui se dit, voilà la vie intérieure, vie pleine d’émotions et d’acres jouissances, où Saint-Simon se réfugie et se complaît, où il cherche, parfois sans doute d’amères consolations à ses mécomptes, et parfois aussi trouve peut-être un commencement de vengeance. Dans ce cercle étroit se renferme durant vingt années l’activité de ce vigoureux esprit. Hors de là, n’ayant pour aliment que des intrigues de cour, éloigné des affaires, et cependant naturellement porté vers la politique, à défaut de l’action qui lui est refusée, il dépense sa force en discussions futiles, ou s’échauffe à vide sur des théories de gouvernement. En politique, Saint-Simon est un homme à système, d’autant plus absolu, d’autant plus intraitable, que chez lui la politique est entée sur l’esprit de caste, et que l’infatuation des idées s’accroît de l’entêtement des préjugés. Il vaut la peine de s’arrêter un instant sur ce sujet, car, on peut le dire, le système, c’est l’homme lui-même.

Rien de plus opposé que les idées politiques et les tendances de Saint-Simon à la politique intérieure qui fut celle de Louis XIV et aux tendances qu’affecta son gouvernement.

Incessamment accrue par le lent effort des siècles, fortifiée peu à peu de l’affaiblissement de tous les autres pouvoirs et de la ruine de toutes les autres institutions, la royauté avait été, depuis cinquante ans, élevée par la main de deux grands ministres à la hauteur d’un principe absolu, dans lequel semblait se réaliser l’unité nationale. Louis XIV, héritier de leur pensée, complétait leur œuvre. Le pouvoir, désormais incontesté, qu’il avait reçu d’eux, il travaillait par des moyens pacifiques, mais non moins efficaces, à le consolider et le concentrer en soi. Cette haute aristocratie dont Richelieu avait brisé avec la hache les rébellions, dont Mazarin avait déjoué les ambitions turbulentes, le jeune roi, qui se souvenait des leçons de la fronde, acheva d’anéantir son indépendance en la réduisant à une brillante domesticité, et, pour la dominer, l’annula. Son père et son aïeul avaient rasé les châteaux féodaux; il ruina, sous le luxe les fortunes seigneuriales. Richesses et dignités, il voulut que tout découlât de sa main comme d’une source supérieure. La fonction prit le pas sur le titre, l’intelligence prévalut sur la naissance, et dans les conseils de l’état on vit s’asseoir, à la place des grands seigneurs éconduits, ces fils de la bourgeoisie, les Letellier, les Phélipeaux, les Colbert, les Torci, modestes et laborieux serviteurs qui, confondant l’amour du bien public avec leur admiration pour le roi, consacraient sans condition leur génie et leur dévouement à l’accomplissement de ses grands desseins.

Ainsi la royauté commençait de niveler autour d’elle les inégalités sociales; ainsi, sans le vouloir ni le savoir, elle préparait de ses mains une immense révolution, l’avènement du tiers-état à la vie politique. Et c’est ici qu’il faut admirer, dans l’ordre des lois divines qui gouvernent le monde, ce merveilleux enchaînement des choses, cette logique mystérieuse et fatale qui préside aux évolutions de l’humanité, réalise le progrès par les moyens même qui semblaient le contrarier, sous l’unité politique fait germer l’égalité civile, et à travers la monarchie absolue achemine les peuples vers leur émancipation future.

Si le duc de Saint-Simon n’a pas aperçu ces lointaines conséquences de la politique de Louis XIV, il en a du moins justement saisi le vrai caractère et signalé les tendances. Il a senti au cœur le coup qui frappait la noblesse, et la sagacité de sa haine a devancé en partie les jugemens de l’histoire. Cette politique du roi, qui affecte de tout confondre et de tout égaler sous lui; ce dessein persévéramment suivi, qui a fait de son règne, selon l’amère expression de l’écrivain, « le long règne de la vile bourgeoise, » voilà pour Saint-Simon l’attentat sans excuse; voilà ce qu’il lui pardonne moins que les excès de l’ambition, les abus du luxe, les scandales de la faveur; voilà la source empoisonnée de tous les maux qui rongent l’état.

Prenez le contre-pied de ce système; rétrogradez dans l’histoire. Imaginez, comme jadis, une royauté entourée ou plutôt limitée par une liante aristocratie. En tête des trois ordres, au-dessus du corps de la noblesse, sur les marches même du trône, et comme une caste intermédiaire entre le souverain et la nation, placez les ducs et pairs, tuteurs des rois, soutiens et colonnes de l’état, modérateurs et grands juges du royaume, participant aux pouvoirs constitutif et législatif, — vous avez là l’idéal de Saint-Simon. La pairie, c’est pour lui la clef de voûte de la monarchie. Dignité sans égale, sorte de sacerdoce politique, c’est en elle que résident la force vive de la constitution et la seule garantie contre les empiétemens du pouvoir suprême.

Étrange anachronisme sans doute! bizarre illusion d’un publiciste qui, en plein règne de Louis XIV, ressuscite les pairs de Philippe-Auguste ! Mais quoi ! n’y a-t-il donc, comme on l’a cru, au fond de ces rêves politiques rien qu’une puérile vanité, au bout de ces théories rien qu’une mesquine ambition? Non. Les systèmes des hommes sont, comme eux, mêlés de bien et de mal, d’erreur et de vérité. Si le duc de Saint-Simon a le fanatisme de son rang, il a par-dessus tout la haine du despotisme. Sa fière et impétueuse nature se roidit et se cabre sous la verge du maître. Au temps où il vit, il lui a été donné de contempler le pouvoir absolu dans toute sa grandeur et aussi dans toute sa faiblesse. Il a vu à quels égaremens peut s’emporter une autorité sans contrôle et sans frein, entre les mains d’un homme qui se croit d’une autre nature que le vulgaire des hommes. Il a vu ces maux, il y a cherché un remède, et son instinct d’indépendance s’alliant avec ses préjugés pour trouver une limite à l’arbitraire, une sauvegarde à la liberté, il a remonté à six siècles en arrière; il est allé demander à l’anarchie féodale une protection contre le pouvoir d’un seul.

Et peut-être, à un autre point de vue, faut-il chercher dans cette conception politique du duc de Saint-Simon, le principe de ses préoccupations excessives pour tout ce qui touche les rangs, les honneurs, la hiérarchie des dignités. Qui peut dire s’il n’obéissait point en cela à la logique de son système? si ces questions de préséance n’impliquaient pas pour lui de sérieuses prérogatives ? Est-ce bien en effet pour la ridicule formalité du bonnet qu’il est en querelle avec le parlement, ou n’est-ce point au fond l’ambition politique de cette compagnie qu’il combat? S’agit-il bien seulement de contester aux bâtards le glorieux privilège de traverser obliquement la grand’ chambre, et ne songe-t-il pas aussi à protester au nom des principes de la monarchie ébranlée, et « de toutes les lois divines et humaines » outrageusement violées ?

Le même esprit d’indépendance qu’il portait dans la politique, Saint-Simon le porte avec plus de mesure, mais non moins d’énergie, dans le domaine des choses religieuses. Là aussi éclate sa haine instinctive de l’oppression, là surtout les abus de la force le révoltent, et pour revêtir des couleurs sacrées, le despotisme ne lui inspire que plus d’horreur. Non pas certes que sa foi soit tiède ni sa morale facile. Qui jamais mit en doute ou l’austérité de ses mœurs, ou la sincérité de ses sentimens religieux? Mais sa piété est élevée autant qu’austère. A quelle source pure il l’avait puisée, lui-même nous l’a raconté, et ce trait de sa jeunesse le peint trop bien et lui fait trop honneur pour qu’il me soit permis de ne le pas rappeler.

L’une des terres qu’il avait héritées de son père était voisine de cette abbaye de la Trappe, illustrée alors par un homme qui, après avoir jeté dans le monde l’éclat d’un rare esprit et le bruit de grandes passions, s’était enseveli tout à coup dans la pénitence comme dans un tombeau, et semblait avoir poussé jusqu’aux dernières limites le sombre génie de l’ascétisme. Tout enfant, Saint-Simon avait conçu pour l’abbé de Rancé une vénération mêlée de tendresse, et depuis lors plus d’une fois chaque année, aux temps même les plus remplis par les devoirs du service militaire, les phis troublés par les distractions du monde et les soucis de l’ambition, le jeune courtisan, s’échappant mystérieusement de Versailles ou de Saint-Germain pour dérober aux indiscrétions son pieux pèlerinage, allait chercher près du vieil ami de son père, devenu bientôt le sien, les calmes pensées de la solitude et les fortifiantes paroles de la sagesse chrétienne. Il y demeurait des semaines entières, « enchanté, dit-il, par la sainteté du lieu, ravi par le grand et touchant spectacle » de tant de vertu et d’humilité.

S’il revenait de ces fuites au désert plus indulgent pour les hommes de son temps, je n’oserais l’affirmer : tout bon chrétien qu’il est, Saint-Simon n’eut jamais pour vertu la charité chrétienne. Se résigner au spectacle du mal est un stoïcisme qui ne lui appartient pas davantage, et l’impression douloureuse qu’il en reçoit excite en lui des frémissemens de colère dont il n’est pas maître. Est-ce sa faute, après tout, si les temps sont si tristes? est-ce sa faute si le génie, le courage et le désintéressement sont si rares? De quelque côté qu’il porte maintenant ses regards, il n’aperçoit rien qui ne l’afflige ou l’indigne. Le ciel est devenu sombre, et à l’horizon se lèvent les tempêtes.

D’heureux auspices cependant avaient à son aurore salué le siècle qui vient de naître. Pendant qu’au fond de l’Escurial achevait de s’éteindre la race abâtardie de Charles-Quint, et que d’ardentes convoitises se partageaient à l’avance son opulent héritage, la fortune, outrepassant l’ambition même de Louis XIV, au lieu de quelques provinces, a jeté dans ses mains un empire. Mais qui portera le poids de tant de bonheur et d’audace? qui contiendra l’Europe jalouse et courroucée? Où sont les grands ministres, où sont les grands capitaines qui avaient fait la France si forte et si redoutable? Leur ombre seule, hélas! protège aujourd’hui la patrie. La médiocrité, la présomption délibèrent dans les conseils et commandent aux armées. Chamillard se traîne écrasé sous le double fardeau qui a fatigué Colbert et Louvois. Des mains de Luxembourg mourant et de Catinat disgracié, l’épée de la France est tombée aux mains des Marsin, des Villeroy et des La Feuillade. Un esprit d’erreur et d’aveuglement enchaîne les fautes aux fautes, les désastres aux désastres. Hochstedt, Ramillies, Turin, Malplaquet, que de noms lugubres vont s’inscrire sur cette page néfaste de notre histoire !

C’est à cette heure solennelle, à l’heure des dangers et des suprêmes épreuves, qu’apparaît le vice profond de ce pouvoir exclusif et jaloux qui, ayant tout absorbé, prétendait suppléer tout. Prodigieux, excès de l’orgueil humain! Un homme en est venu, dans l’ivresse d’une longue prospérité, à concevoir pour lui-même une sorte de respect idolâtre, et tenant sa propre pensée et sa propre volonté pour une émanation de la sagesse et de la volonté divines, à croire que ses décisions sont infaillibles, que son choix donne le génie « avec la patente, » et que la victoire obéira à ses ordres comme elle obéissait à la voix de Turenne et de Condé !

Sous la pression du pouvoir, le niveau des caractères s’est abaissé. La cour a changé d’aspect : une domination mystérieuse a tout revêtu de froideur et de sécheresse. Qu’il y a loin de cette cour gravement cérémonieuse à la cour jeune, enthousiaste, que La Vallière ornait de ses grâces touchantes, dont Louis avait fait le centre de tous les nobles plaisirs, le foyer de toutes les lumières, le théâtre de toutes les gloires, qui inspirait le génie sans lui disputer la liberté, qui pleurait à Bérénice et applaudissait Tartuffe ! Un rigorisme étroit et chagrin, une intolérance froide, mais implacable, glacent les paroles et oppriment les consciences. L’adulation, qui a grandi avec la crainte, s’est doublée de l’hypocrisie religieuse. Que de vices formant d’étranges contrastes! que d’égoïsme associé à la souveraine grandeur! quelles hautaines ambitions pour d’infimes objets! quelle bassesse dans la vanité, quelle corruption sous l’austérité feinte! Et comment le front du moraliste attristé de tels spectacles ne porterait-il pas le reflet de ses pensées? comment sa lèvre ne garderait-elle pas le pli de l’amertume et du dédain?

Au milieu de cette cour, où il est comme l’image vivante et importune du blâme, Saint-Simon voit naturellement s’augmenter chaque jour son isolement. Il n’a de relations qu’avec deux des princes de la famille royale, et ces deux princes eux-mêmes sont peu en faveur à Versailles.

L’un est le duc d’Orléans, avec qui il est lié depuis l’enfance. Saint-Simon s’était éloigné de lui d’abord par dégoût de ses débauches; mais plus tard, quand il a vu la disgrâce l’atteindre, il s’est souvenu, pour le défendre, de sa vieille affection.

L’autre est le noble élève de Fénelon et du duc de Beauvilliers, ce jeune prince en qui l’éducation et la religion ont accompli ce prodige de dompter un naturel indomptable, et dont les sérieuses qualités promettent un sage roi à la Fiance. Grâce aux ducs de Beauvilllers et de Chevreuse, Saint-Simon s’était trouvé introduit dans ce cénacle mystérieux où, sous l’inspiration de l’auteur du Télémaque, s’élaboraient, pour le règne futur du royal héritier, de vastes plans de gouvernement et de régénération sociale. Produit assez illogique de prétentions aristocratiques et de sympathies populaires, confus assemblage de souvenirs féodaux et d’aspirations libérales, ces plans avaient rencontré chez le duc de Saint-Simon une chaleureuse adhésion. Relever la noblesse de son abaissement, lui rendre dans les affaires la place usurpée par les hommes de plume et de robe, c’étaient là des projets qu’il avait de tout temps caressés; mais ce qu’il faut ajouter pour être juste, c’est que, associé aux idées aristocratiques de ses amis, il l’est aussi à leurs idées généreuses de progrès et de bien public; c’est que le cri d’un peuple décimé, affamé, écrasé par la guerre et par l’impôt, a déchiré aussi son cœur, et que ce qu’il entrevoit enfin par-delà tous les systèmes et toutes les utopies, c’est un avenir de paix et de réparation sous un prince nourri de cette grande maxime que « les rois sont faits pour les peuples et non les peuples pour les rois. »

Illusions, je le veux! chimères de beaux-esprits, j’en conviens! Mais qu’on ne s’y trompe pas : il y a là le premier tressaillement d’un monde qui s’éveille; il y a là la première lueur de l’esprit naissant d’un autre âge. Ces grands seigneurs patriotes, ces théoriciens un peu bizarres, qui d’un côté reconstruisent l’édifice du passé, et de l’autre ouvrent la porte aux innovations à venir, qui donnent une main à la féodalité et tendent l’autre à la liberté moderne, ne les raillons pas, sachons les honorer plutôt. Saluons en eux les précurseurs des publicistes plus hardis qui vont tout à l’heure promulguer la loi d’un ordre nouveau.

Quand la mort inopinée du dauphin appela le duc de Bourgogne à recueillir directement la couronne, de brillantes perspectives parurent s’ouvrir à l’ambition de Saint-Simon et de ses amis, et de légitimes espérances sourire à leurs desseins; mais « Dieu, comme il le dit, souffle sur les projets des hommes, » et jamais parole ne fut plus rudement justifiée. Entrée une fois dans la demeure royale, la mort s’est assise au foyer comme un hôte funeste, et n’en sortira que les mains pleines. Bientôt elle enlève cette charmante princesse, l’idole de la cour, les délices du vieux monarque, celle qui, comme un rayon de printemps, égayait la tristesse de ses derniers jours, et seule dissipait l’insupportable ennui qui le dévore. La terre la recouvre à peine, et le duc de Bourgogne tombe frappé près d’elle. Et, du coup s’évanouissent les rêves d’avenir, les promesses de bonheur, tant d’espérances que la France avait mises sur cette tête si chère, et qui l’ont consacrée dans son souvenir.

Abattu, découragé, tenté un instant de quitter la cour, Saint-Simon y fut retenu surtout par un généreux sentiment. Dans sa douleur aveugle, l’opinion cherchait une victime : un cri s’élevait contre le duc d’Orléans, que n’accusaient que trop de funestes apparences et ses mauvaises mœurs. Saint-Simon seul, quand le roi lui-même semble croire à un crime, quand tout dans les salons de Versailles s’éloigne du duc d’Orléans et fuit son contact comme celui d’un pestiféré, Saint-Simon seul, non-seulement ne s’éloigne pas, mais se rapproche de lui, le couvre de sa personne, et lui fait un rempart de sa vertu. Certes il ne fallait pas un médiocre courage pour affronter ainsi le roi irrité, la cour déchaînée, l’opinion égarée tout entière. Une telle action ne peut partir que d’un grand cœur; mais à la cour et d’un homme de cour, il faut l’appeler de l’héroïsme.

Le roi se mourait cependant, et de grands changemens étaient proches. A la veille d’une régence qui appartenait de droit au duc d’Orléans, Saint-Simon reprend naturellement, près de ce prince, le rôle de confident et de conseiller intime qu’il avait un moment rempli près du duc de Bourgogne. Il dresse encore des plans de gouvernement, il discute des projets de réforme, projets généreux qu’accueille volontiers l’esprit vif et brillant du duc d’Orléans, que laissera tomber non moins facilement l’âme débile du régent.

Dans ces plans que propose Saint-Simon se retrouvent quelques débris de ces grands projets de rénovation politique imaginés par les familiers du jeune dauphin, et notamment cette institution des conseils, essayée aux premiers jours de la régence avec de si tristes succès. Bien des idées aventureuses, paradoxales, dangereuses même et difficiles à justifier, éclosent dans la tête de ce hardi conseiller. Il veut les états-généraux, non comme moyen politique, mais comme expédient financier. Il conseille la banqueroute, non comme mesure licite, mais comme nécessité regrettable. A travers ces écarts d’un esprit téméraire en ses entreprises brillent çà et là des vues ingénieuses, des idées profondes, de nobles inspirations. Saint-Simon a une vertu qui lui fait beaucoup pardonner : il veut sincèrement, ardemment le bien de l’état. Sous l’hermine du duc et pair, il y a en lui l’âme d’un citoyen.

Louis le Grand s’était à peine, au milieu de l’indifférence des courtisans et de la joie insultante du peuple, acheminé solitairement vers Saint-Denis, et déjà le monde pouvait admirer une fois de plus le peu que pèse la poussière des plus grands rois. Impuissante à lui survivre même un jour, la volonté dernière de ce monarque si longtemps, si absolument obéi, était, comme un vulgaire codicille, brisée par arrêt de parlement. Dans ce hardi coup d’état, Saint-Simon avait joué un rôle marquant : son sang-froid, sa vigueur n’avaient pas peu contribué à assurer la victoire au duc d’Orléans.

On peut s’étonner qu’investi de l’estime, de la confiance du chef de l’état, appelé, par ses goûts et par son incontestable capacité, à se mêler des choses politiques, Saint-Simon n’ait pas continué dès-lors à prendre aux affaires une part considérable. Bien qu’il demeure initié à tout ce qui se fait d’important, consulté même dans toutes les conjonctures graves ou difficiles, son rôle en effet, depuis ce début de la régence, va de jour en jour s’amoindrissant. La bizarrerie de ses idées, l’âcreté de son humeur y étaient pour beaucoup sans nul doute, mais la faute n’en fut-elle pas à ses qualités autant qu’à ses défauts? Il y a peut-être justice à le reconnaître. Trop désintéressé pour aspirer au pouvoir dans une pensée personnelle, trop honnête pour faire même le bien par des moyens impurs, il laisse la voie libre aux ambitieux qui, habiles à exploiter la faiblesse et les passions du prince, vont se partager les honneurs et vendre la France au plus offrant.

Les temps ont changé : Saint-Simon est resté le même. Pas plus qu’il n’applaudissait à l’intolérance d’hier, il n’applaudit à la licence d’aujourd’hui; mais tristement convaincu, en face des orgies où s’avilit le régent, de l’impuissance de ses paroles, il condamne bientôt son amitié au silence. Que pourrait la voix de la s gesse dans le délire universel? Que peut davantage le cri du patriotisme dans ce débordement de toutes les corruptions ?

La politique de la France allait subir une déviation déplorable. Les intrigues de l’Angleterre, les susceptibilités de l’Espagne, plus que tout le reste l’ambition effrénée de deux ministres rivaux, tendaient à faire abandonner au régent cette grande politique de Louis XIV qui, ajoutant les liens de famille aux intérêts nationaux, avait noué entre l’Espagne et la France une alliance que tout conseillait de rendre indissoluble. Tout hostile qu’est Saint-Simon aux idées et aux traditions du dernier règne, sa haute raison ne s’est pas méprise sur la sagesse de cette politique, et son honnêteté se révolte contre les intrigues qui vont sacrifier aux ennemis de la France ses plus chers intérêts. Mais qu’importent les intérêts de la France? Dubois aspire à la pourpre, et la pourpre est à ce prix.

Une lutte de la raison contre la folie, de la force contre la lâcheté, du patriotisme contre la trahison, lutte courageuse et dévouée, stérile en résultats, féconde seulement en jalousies et en ressentimens, voilà ce que fut toute la vie de Saint-Simon sous la régence. Bientôt cette vertu farouche et cette raison sévère portèrent ombrage au favori. Saint-Simon voit diminuer son crédit : le dégoût le gagne, et cette âme énergique commence à sentir les atteintes du découragement. Du sein du conseil de régence de plus en plus annulé par le premier ministre, il voit passer à peu près inactif les dernières années de ce triste régime. Plus d’une fois il avait décliné l’honneur de hautes fonctions. Dans cette fièvre d’agiotage inoculée par Law au gouvernement et à la France, il n’eût eu qu’à ouvrir la main pour y voir tomber des trésors : les instances du régent ne purent vaincre ses refus. Il avait compris de bonne heure que les théories du financier écossais, utiles peut-être si on les restreignait dans de sages limites, devaient, abandonnées aux fureurs du jeu, enrichir quelques-uns de la déception et de la ruine de tous, et « le bien d’autrui » lui faisait horreur.

La fin prématurée du duc d’Orléans brisa les seuls liens qui rattachassent encore le duc de Saint-Simon à la vie politique. Depuis longtemps ses dernières illusions étaient dissipées. Il avait vu s’évanouir une à une toutes ses espérances, avorter tous ses plans de réforme. La mort de Louis XIV, cette mort si ardemment désirée, si impatiemment attendue comme le terme de tous les maux, n’avait été que le signal d’une plus rapide décadence et le commencement de la honte. Homme d’un autre temps, nourri dans des mœurs qui ne sont plus, dans des croyances qui s’en vont, dans des traditions chaque jour plus oubliées, que ferait désormais Saint-Simon à la cour? Rien ne l’y retient plus, tout l’en éloigne.

Il entre dans la retraite pour n’en plus sortir. Ce qui lui reste de force et de vie, il le consacrera à recueillir, à mettre en ordre ses souvenirs, à rechercher sur les pages de ce journal qui fut le dépositaire de toutes ses pensées la trace tiède encore des choses dont il a été témoin. C’est de ce labeur suprême, qui remplit et console ses dernières années, que sortiront les Mémoires, inestimable chronique qui, remontant dans le passé, embrasse presque l’étendue d’un demi-siècle, où revivent à la fois et la génération qu’il a vue s’éteindre et celle dont lui-même a fait partie; fresque historique immense, prodigieuse, qui n’a peut-être pas sa pareille au monde pour l’éclat, la richesse, la variété, où malgré l’âge la main de l’artiste ne trahit jamais le poids des années ni la fatigue du travail, où se sent partout la sève de la jeunesse et brille le feu de la passion. La littérature française comptait déjà, avant Saint-Simon, plus d’une œuvre éminente dans le genre des mémoires. Saint-Simon a dépassé de bien loin tous ses devanciers. A force de génie, il a élevé des souvenirs personnels à la hauteur de l’histoire.

L’histoire, dans sa diversité, affecte néanmoins deux formes principales. Tantôt, portant sa vue au loin et embrassant de vastes horizons, elle interroge la destinée des nations, en retrace les accidens, et, préoccupée surtout des résultats généraux, recherche, dans la suite et l’enchaînement logique des faits, les causes qui élèvent ou précipitent les empires, retardent ou accélèrent la marche de la civilisation. Tantôt au contraire, détournant ses regards de ces grands événemens, de ces chocs bruyans, de ces révolutions soudaines qui sont comme la vie extérieure de l’humanité, elle les ramène et les concentre dans le cadre restreint d’une époque et d’une société particulière, pour en étudier curieusement, à loisir et par le détail, la vie intime, les idées, les passions, les mœurs. Sous cette dernière forme, l’histoire est moins élevée, moins imposante; elle n’est ni moins sérieuse ni moins instructive. Elle voit de moins haut, mais elle regarde de plus près. Si le champ de ses observations est plus étroit, il est mieux éclairé. Sous la légèreté apparente de ses récits, dans la fertilité même des détails qu’elle relève, la nature humaine se montre à découvert : les mœurs revivent, les caractères s’accusent, les passions se trahissent, et dans ces mobiles secrets se révèlent souvent les causes profondes d’événemens qui ont ébranlé le monde. Ce n’est pas l’humanité qu’elle nous raconte, mais c’est l’homme même qu’elle nous fait mieux connaître, l’homme cachant sous le costume d’un pays et d’un temps ce qu’il a d’uniforme et d’immuable, comme ce qu’il a de divers et d’ondoyant.

L’histoire traitée à ce point de vue a trouvé dans Saint-Simon son plus parfait modèle et sa plus haute expression.

On s’est plu souvent à faire remarquer que le XVIIe siècle, dans son admirable fécondité, a été cependant déshérité du génie de l’histoire. Revêtue d’une froide élégance, travestie par le préjugé ou faussée par la flatterie, l’histoire, il est vrai, a perdu à cette époque le caractère de grandeur qu’elle avait au siècle précédent, sans avoir encore conquis l’indépendance qui la distinguera dans le siècle qui va suivre. Et pourtant, chose singulière, aujourd’hui que le temps nous a livré tous ses trésors, voici que ce XVIIe siècle, rachetant son infériorité par d’éclatantes exceptions, nous offre, dans les deux genres opposés qui se partagent le domaine de l’histoire, deux monumens achevés, deux chefs-d’œuvre incomparables, le Discours sur l’Histoire universelle et les Mémoires du duc de Saint-Simon (car, en dépit des dates, c’est bien au XVIIe siècle que ce dernier appartient). Bossuet et Saint-Simon, devant ces deux grands noms en est-il qui ne pâlisse point? ne semblent-ils pas à eux seuls combler le vide d’un siècle tout entier, et dominer du front, comme deux colonnes restées debout dans le désert, la gloire des successeurs aussi bien que celle des devanciers?

Le génie a son secret qu’on ne lui dérobe point, mais on peut se demander quelles circonstances favorisent ou contrarient son essor. L’histoire n’a jamais fleuri là où a manqué à l’esprit humain l’air de la liberté, et si au XVIIe siècle elle semble frappée de stérilité, c’est sans doute qu’alors le despotisme des préjugés et des mœurs pesait encore plus sur les esprits que celui des institutions; mais Bossuet, comme l’aigle qui aime les sommets, retrouve la liberté sur les cimes de la pensée religieuse, et son regard se dégage des illusions du présent, quand, du haut de la tradition chrétienne, il contemple et juge le passé. La liberté de pensée que Bossuet doit à la religion, le duc de Saint-Simon ne la demande et ne la doit qu’à lui-même. Pour échapper à cette sorte d’oppression morale que subissent autour de lui toutes les âmes, il se réfugie, il s’enferme dans l’enceinte de sa conscience : il s’y dresse un tribunal, il y fait comparaître toutes les idoles qu’adore la foule; mais la postérité seule sera mise dans la confidence de ses libres jugemens et de ses rudes sentences. La mission qu’il s’est donnée, et nulle autre n’était possible à l’heure où il écrit, c’est de déposer la vérité dans le sillon où elle lèvera pour les générations à venir. Pour celui qui écrit ainsi l’histoire, ce n’est pas le défaut, c’est l’excès de la liberté qui est à craindre, et une inaltérable probité suffit à peine à le défendre contre les entraînemens de la passion.

Si quelque chose manque au duc de Saint-Simon comme historien, c’est la pensée philosophique; en cela, il reste inférieur à Bossuet, qui s’inspire de la foi, et à Tacite, qui adore la liberté. Il n’a ni les vues sublimes de l’un, ni les profondes maximes et les nobles aspirations de l’autre. Politique attardé, il évoque des limbes du passé des institutions qui ne peuvent plus renaître. Champion d’une aristocratie tombée, il plaide une cause à jamais perdue devant l’histoire et le progrès des siècles. Là est sa faiblesse : son idéal manque de vérité et d’avenir. S’il discerne avec tant de sagacité, s’il blâme avec tant de rudesse les vices du pouvoir absolu, son ressentiment l’y aide bien autant que la pénétration de son esprit; l’orgueil blessé du patricien ne crie pas moins haut que la conscience de l’honnête homme. Il veut des garanties politiques, mais surtout dans un intérêt de caste : il parle de liberté, et il combat pour le privilège.

Ce n’est pas à dire que pour Saint-Simon l’histoire n’ait point un sens élevé et profond; il aime à en signaler la portée religieuse. « A qui considère, écrit-il, les événemens que racontent les histoires dans leur origine réelle et première, dans leurs degrés, dans leurs progrès, il n’y a peut-être aucun livre de piété (après les divins et après le grand livre toujours ouvert du spectacle de la nature) qui élève tant à Dieu, qui en nourrisse plus l’admiration continuelle, et qui montre avec plus d’évidence notre néant et nos ténèbres. » L’histoire, pour Saint-Simon, n’est point un champ de bataille poudreux où tout soit livré aux décisions de la force et du hasard, où l’homme, abandonné à lui-même, se débatte dans la nuit contre les lois stupides de la fatalité. Non : Dieu plane au-dessus du combat; sa providence, toujours présente, toujours active, se révèle jusque dans les châtimens, et du haut de sa foi, l’écrivain, tout ému des catastrophes qu’il raconte, adresse aux puissans de la terre des avertissemens qui rappellent les accens de la chaire chrétienne.

Mais ce qui fait dans Saint-Simon la vraie grandeur de l’historien, ce qui donne à son œuvre un caractère si élevé, c’est l’inspiration morale qui en a empreint toutes les pages. Oui sans doute, il a des préjugés étroits, des ressentimens opiniâtres; mais sa loyauté est admirable et sa franchise à toute épreuve. Oui, on peut être en défiance de son jugement, il est prompt et s’égare quelquefois; il faut se tenir en garde contre sa malignité, elle croit facilement le mal et souvent l’exagère; mais on peut se fier à la droiture de sa conscience : jamais elle n’hésite pour apprécier une bonne ou une mauvaise action, pour louer une vertu ou flétrir une turpitude. Au-dessus de toutes les passions, il y a en lui une passion qui domine et épure toutes les autres : c’est la haine du mal, c’est l’horreur de la calomnie, de l’oppression et de l’injustice. La haine du mal, quelque nom ou quelque vêtement qu’il porte, voilà son inspiration, voilà sa muse austère; c’est elle qui enflamme son éloquence, qui lui souffle ses généreuses colères et les fait éclater en foudroyantes invectives. De quels traits il peint cette cour dégénérée, devenue dévote par étiquette et alliant ses vices de la veille avec sa dévotion du jour! De quelle verve il flagelle ces bas courtisans, les d’Antin, les de Tresmes, se prostituant à l’envi en honteuses adulations et dépensant tout leur courage en querelles dignes « de valets ! » Quelle révolte de l’homme et du chrétien non moins que du grand seigneur, quand, au mépris de toute loi et de toute morale, les enfans de l’adultère royal usurpent insolemment les honneurs et les droits qui appartiennent aux fils légitimes!

Que m’importent après cela sa morgue ou ses rancunes? Je puis sourire quand il conteste à Turenne son titre de prince, quand il querelle Vauban sur son cordon de l’ordre. Je ne puis me défendre de l’applaudir avec une sympathique émotion, quand il démasque les hypocrites ou châtie les corrompus. N’est-ce pas lui qu’avait deviné le génie de Molière? N’est-ce pas Alceste lui-même, Alceste caché sous l’habit de cour, toujours passionné et fantasque, toujours loyal et noble de cœur, nourrissant toujours au fond de l’âme les mêmes « haines vigoureuses » pour le mensonge et la lâcheté?

De tous les maux de son temps, celui sans doute que sa plume a le plus justement flétri, c’est le fanatisme, le fanatisme qu’il put voir, tout à coup réveillé d’un long assoupissement, se déchaîner sur la France avec des fureurs qui semblaient d’un autre âge.

Quand Saint-Simon parut à la cour, dix années déjà s’étaient écoulées depuis que, infidèle à la pensée de tolérance écrite dans notre droit public par son illustre aïeul, Louis XIV avait déchiré la charte de liberté religieuse et d’égalité civile octroyée, il y avait près d’un siècle, à une partie de ses sujets. Un vain rêve d’uniformité absolue, une ivresse d’omnipotence, de petits calculs de dévotion, de funestes suggestions enfin, et comme un esprit de vertige qui soufflait de tous les points de l’horizon, avaient égaré le droit sens du roi, porté à sa puissance le coup le plus terrible, et imprimé à la gloire de son règne une tache ineffaçable. L’iniquité a appelé l’iniquité; la plaie envenimée a gagné jusqu’au cœur du royaume : elle saigne et crie sous le fer des bourreaux. Pourquoi faut-il que ce soit un éloge à faire du duc de Saint-Simon que de dire qu’il a détesté, qu’il a maudit ces fureurs? Il n’est que trop vrai pourtant : la violence mise au service de la foi trouvait alors des complices ou des apologistes parmi les plus grands cœurs et les plus fermes esprits. et c’est l’honneur de Saint-Simon qu’il se soit montré noblement supérieur au préjugé de son siècle.

Il y a, chez certaines âmes fières et élevées, un sentiment profond de l’indépendance, un respect inné de la liberté humaine, qui les défend contre les pièges du sophisme et les entraînemens de la passion, et qui fait que, même aux époques où la notion du droit est le plus obscurcie et la tolérance le moins en honneur, elles prennent spontanément parti pour la faiblesse contre la tyrannie, et, quelle que soit la foi qu’ils confessent, couvrent tous les martyrs de leur sympathie. Saint-Simon est de ces nobles natures. Aussi quelle indignation vengeresse, quelle véhémence, quelle douleur patriotique dans ces pages où il peint le spectacle de confusion et d’horreur dont il a vu la France couverte, l’étranger enrichi de nos exils et de nos ruines, les enfans enlevés à leurs mères, le scandale de ces abjurations arrachées à la faiblesse par la torture ou à la cupidité par l’argent, et la religion, la vraie religion, outragée par ces barbaries ou ces séductions indignes, pleurant, avec quelques saints évêques, les sacrilèges dont on l’afflige et l’odieux que font retomber sur elle tant de cruautés commises en son nom, mais désavouées par sa divine mansuétude!

Partout où la justice est violée, où la liberté morale succombe, le cri de l’humanité blessée s’échappe de ses entrailles. Qu’il s’agisse des protestans ou des jansénistes, que Bâville promène la désolation sur toute une province, ou que d’Argenson, avec des escouades d’archers, enlève nuitamment de Port-Royal-des-Champs quelques pauvres religieuses; terrible ou mesquine, sanglante ou tracassière, la persécution soulève toujours en lui les mêmes colères et lui arrache les mêmes anathèmes. Cette chaleur de sentiment, cet ardent amour de la justice, cette inaltérable droiture du sens moral qui distinguent Saint-Simon, suffiraient seuls, disons-le, à mettre son livre à une grande hauteur au-dessus de ces mémoires trop fameux où un homme qui eut de grands talens et point de principes, le cardinal de Retz, étale spirituellement sa vanité et sa corruption. Quelle distance entre les deux hommes! quelle différence dans l’impression morale que nous laissent les deux œuvres !

Et s’il est vrai que chez l’homme qui écrit ses mémoires, la sincérité soit de toutes les qualités la première, quelle supériorité sous ce rapport n’a pas encore Saint-Simon ! Tandis que Retz, uniquement préoccupé de sa personnalité bruyante, s’efforce de cacher bien des petitesses sons de grands mots, et, drapé en tribun, essaie de continuer devant la postérité le rôle qu’il a joué devant ses contemporains, Saint-Simon, qui a beaucoup d’orgueil, mais point de vanité, nous ouvre son âme avec une admirable franchise et se montre sous les couleurs les moins apprêtées. Tous ses sentimens, toutes ses impressions, il les dit avec une simplicité pleine de noblesse, qui touche et qui désarme. Il fait devant la vérité une telle abnégation d’amour-propre, que l’aveu même de ses faiblesses ne fait pas hésiter sa plume, et qu’il nous confesse jusqu’à ces pensées confuses et honteuses, involontaires soulèvemens de l’égoïsme humain, qui naissent parfois au fond des plus pures consciences. Et dans cette suite de tableaux dramatiques qu’il déroule à nos yeux, dans ces scènes piquantes où la nature humaine, saisie sur le fait, se laisse voir sous tant de jours profonds, l’historien, acteur et témoin tout ensemble, aussi sincère pour lui que pour les autres, devient ainsi un des personnages les plus animés de cette grande comédie qui se joue devant nous.

Deux hommes, très divers d’ailleurs de condition et de talent, ont écrit, presque en même temps que Saint-Simon, sur l’histoire du siècle de Louis XIV. Il a manqué à l’un et à l’autre ces deux grandes qualités de l’historien, si éminentes chez Saint-Simon, la droiture morale et l’indépendance de l’esprit. Aussi quel parallèle établir entre les Mémoires et cette insipide chronique rédigée par Dangeau? Songerait-on même à la rappeler, si le duc de Saint-Simon ne lui avait fait l’honneur de l’annoter de sa main : si bien qu’on n’ouvre guère le texte que pour y chercher la glose, charmante broderie cousue par un caprice de l’artiste à l’habit fané du courtisan? Quant à l’œuvre de ce brillant génie qui a rempli de son nom le XVIIIe siècle, et qui semble avoir eu le don d’embellir tout ce qu’il touche, est-ce la muse de l’histoire ou celle de la poésie qui doit la revendiquer? Dans ces pages étincelantes où Voltaire trace le tableau d’un grand règne, n’est-ce pas trop souvent l’imagination qui tient le pinceau? N’est-ce pas un panégyrique qu’a fait, qu’a voulu faire l’auteur du Siècle de Louis XIV? Et faut-il s’étonner que son œuvre ait si peu de traits communs avec l’œuvre de Saint-Simon?

Tout diffère d’ailleurs entre les deux historiens. L’un, homme de lettres, naturellement jaloux de la gloire des lettres, aimant à honorer à la fois le siècle où elles ont brillé le plus et le souverain qui les a le plus protégées, écrit l’histoire d’un temps qu’il n’a point vu, et qui lui apparaît sous le prestige encore vivant de poétiques souvenirs. Courtisan par nature de toutes les puissances et de toutes les gloires, s’appliquant par orgueil patriotique à taire le mal pour ne dire que le bien, et plus préoccupé d’ailleurs de faire une œuvre d’art qu’une œuvre de conscience, il regarde tout et s’étudie à tout nous montrer du point de vue qui plaît davantage aux imaginations et flatte le plus les préjugés. — L’autre, homme de cour, nourri dans les intrigues et la politique, a vu de près les choses qu’il raconte, les hommes dont il parle. Et quelles choses parmi les plus belles, quels hommes parmi les plus grands, ne perdent pas un peu à être vus de si près? Pour lui, point d’illusion scénique, point de perspective lointaine qui grandisse les acteurs d’une coudée : il est dans les coulisses, il voit à revers ce spectacle qui au parterre éblouit la foule. Venu au lendemain des prospérités, à la veille des désastres, il a reçu l’impression de la décadence sans avoir subi le prestige des grandeurs. Indépendant par caractère, sévère par principes, il a dit le bien sans réticences, mais il a dit aussi le mal sans ménagemens.

Vanités nationales, traditions, préjugés, que lui importe cela? Il ne veut ni flatter le présent ni tromper l’avenir. Grandeurs de convention, héroïsmes de théâtre, réputations usurpées, il souffle sur tous ces fantômes. N’attendez pas de lui qu’il tienne, quand il l’a dans sa main, la vérité captive. Non, il lui ouvrira, autant qu’il est en lui, libre voie et large carrière. Il la respecte à ce point de la mettre au-dessus de toutes choses; il l’aime jusqu’à lui sacrifier ses affections comme ses inimitiés. L’amour de la vérité, il a pu légitimement se rendre à lui-même ce témoignage, a été vraiment « la loi et l’âme de ses écrits. » Non pas qu’il soit toujours juste : l’équité peut appeler parfois de ses appréciations, et l’histoire a cassé plus d’un de ses arrêts; mais il ne manque jamais volontairement à la justice. Jamais, de propos délibéré, il ne dissimule la vérité ou ne l’altère. Si ses amitiés sont chaleureuses, si ses ressentimens sont violens, ni les uns ne lui font taire les défauts de ceux qu’il aime, ni les autres méconnaître le mérite de ceux qu’il hait. Qui fut plus ennemi des bâtards? et qui a rendu un plus entier, un plus éclatant hommage à la vertu et aux talens du comte de Toulouse? Qui fut plus sincèrement dévoué au duc d’Orléans? et quel plus rude censeur le duc d’Orléans trouva-t-il jamais de ses vices et de sa faiblesse?

Là même où sa passion l’égare, il garde encore assez de sang-froid pour discerner une partie de la vérité et assez de loyauté pour la dire. Plus d’une mémoire a eu à se plaindre de son dénigrement. Sa haine, pour n’en rappeler qu’un exemple, s’acharne contre cette femme célèbre dont l’astucieux génie pesa sur la vieillesse du grand roi; cette haine l’a rendu trop crédule à la calomnie et trop facile à la répéter. Mais attendez : tout à l’heure, quand le peintre, rassemblant ses souvenirs, va tracer à grands traits le portrait du personnage, son impartialité lui reviendra. L’instinct de l’artiste l’emporte sur la passion de l’homme, et en face du modèle il n’obéit plus qu’à un sentiment, celui de la réalité. N’a-t-il pas fait de l’esprit de Mme de Maintenon, de son « éloquence naturelle, » de ses « grâces incomparables, » un éloge auquel ses apologistes eux-mêmes ne pourraient rien ajouter?

Porter sur le grand roi un jugement qui fût exempt à la fois d’enthousiasme et de colère, c’était pour un contemporain chose impossible peut-être; l’attendre du duc de Saint-Simon, ce serait espérer sans doute plus qu’il n’est juste de demander à l’esprit de l’homme. Moins que tout autre, Saint-Simon était fait pour comprendre ce que n’a compris d’ailleurs aucun homme de son siècle, ce qui fait pourtant, aux yeux de l’histoire, la véritable grandeur de Louis XIV, je veux dire cette œuvre de concentration universelle, cet achèvement de l’unité politique, administrative et sociale, qui, fondant en un tout homogène les divers élémens rassemblés par les siècles, fit de la France un seul corps dont la royauté fut la tête, dans toutes les parties de ce corps fit circuler une vie puissante, et imprima au génie national, dans toutes les directions, le plus merveilleux élan et la plus féconde activité. Dominé par l’esprit de système et l’esprit de caste, Saint-Simon méconnaît (qui peut s’en étonner?) les hautes pensées, les grands résultats politiques du règne. Les abus, les fautes, obscurcissent pour lui la gloire véritable, et les calamités des derniers jours jettent un reflet sinistre jusque sur les années prospères.

Le roi qu’il a vu, le roi qu’il nous dépeint, ce n’est plus ce Louis jeune et brillant qui s’entourait des Colbert et des Lionne, ardent, mais habile, ambitieux, mais encore modéré, résolu, mais docile aux conseils : c’est le monarque ébloui par la fortune, plein de superbe et d’obstination, ombrageux, défiant, jaloux de son autorité, qui se rend inaccessible dans sa majesté olympienne, et, quand il pense seul tout diriger, se laisse diriger, et l’état avec lui, par la main d’une femme. Que dans ce tableau Saint-Simon ait encore chargé les couleurs sombres, je veux bien l’avouer, et cependant, en dépit de ses injustices, quelle idée ne nous donne-t-il pas de ce roi à qui la postérité a confirmé, malgré ses fautes, le nom de grand ? Qui mieux que lui nous a peint sa majesté tempérée d’affabilité et de grâce, sa dignité naturelle, sa parole facile et juste, sa politesse noble et mesurée? Bien qu’il rende hommage aux qualités de l’homme, qui était né, dit-il, sage et modéré, bon et juste, c’est le roi surtout qu’il admire : le roi lui semble plus grand que l’homme, et en cela son jugement a été ratifié par l’histoire. « C’est là, s’écrie-t-il ému tout à coup par la grandeur de ses souvenirs, c’est là ce qui s’appelle vivre et régner! Il faut convenir que jamais prince ne posséda l’art de régner à un si haut point. »

Il y a quelque chose pourtant qu’il admire plus encore et qui lui arrache un plus magnifique hommage : c’est l’héroïsme de ce vieux roi, qui, trahi par la fortune, insulté par ses ennemis, frappé dans son orgueil et dans ses affections, vaincu, mais inflexible, se montre plus grand dans cette extrémité du malheur qu’il n’a paru dans tout l’éclat de ses conquêtes et de sa gloire; c’est, pour employer les belles paroles de l’historien, « cette constance, cette fermeté d’âme, cette égalité extérieure, ce soin toujours le même de tenir autant qu’il pouvait le timon, cette espérance contre toute espérance, par courage et par sagesse, non par aveuglement. »

Quelques redressemens que l’équité historique oblige de faire à certains jugemens de Saint-Simon, avec quelque réserve qu’il faille accueillir certains de ses portraits où la modération se fait regretter, il n’en est pas moins vrai de dire que nous lui devons, de la société française et de la cour de Louis XIV dans la dernière période de son règne, une peinture d’une incomparable énergie, et dont rien n’approche pour la vérité, la finesse, la profondeur. Au portrait de fantaisie il a substitué le portrait vrai, et devant la réalité la fiction a pâli.

De beaux génies nous avaient montré cette société dans sa régularité majestueuse, dans sa forte discipline, dans son unité féconde : il s’est appliqué à nous dévoiler son mouvement intérieur, ses passions, ses faiblesses cachées, et les premiers progrès de ce lent affaissement qui commence à s’opérer en elle. Grâce à lui, nous avons été introduits jusque dans les appartemens secrets de Versailles, nous avons été initiés à tous les mystères de cette cour où tant d’intrigues se croisent dans l’ombre d’un pouvoir redouté. Toute une face mal connue de l’histoire d’un demi-siècle a resplendi tout à coup d’une lumière inattendue : ça été comme l’exhumation d’une de ces antiques cités qu’avait enfouies vivantes la cendre du volcan, et qui, soudainement éveillées de leur sommeil séculaire, apparaissent au monde étonné dans la familiarité piquante de leurs usages intimes, de leurs mœurs domestiques. C’est mieux encore, car, à là voix de l’historien, un peuple entier s’est levé de dessous ses dalles de marbre et s’est mis à marcher devant nous, et a rempli du bruit de la vie cette cité sortie du tombeau.

N’avons-nous pas vécu, n’avons-nous pas conversé avec tous ces personnages illustres que l’art du magicien a ranimés de leur cendre? N’avons-nous pas maintes fois, sur ses pas, dans les galeries de Versailles ou les salons de Marly, fendu les flots de cette foule brillante, de ce peuple bourdonnant et léger de favoris insolens et de ministres présomptueux, de guerriers héroïques et de généraux courtisans, de libertins dévots et de prélats mondains. Sur cette scène bruyante, chacun joue un rôle, chacun porte un masque ; mais Saint-Simon connaît tous les acteurs par leur nom, et les masques sont tombés devant lui. Quel guide incomparable, et comme il sait tous les détours de ce monde plein de prestiges et d’embûches ! Quel connaisseur du cœur humain! Quelle effrayante sagacité il déploie! Avec quelle subtile et pénétrante analyse il étudie, il creuse les caractères! On dirait du physiologiste qui, l’œil sec et ardent, courbé sur sa victime entr’ouverte, demande à la nature palpitante les secrets de la vie. Une infatigable passion l’anime à cette autopsie des âmes; son regard, comme un scalpel, les fouille jusqu’aux derniers replis, les interroge fibre à fibre, pour y surprendre les plus intimes pulsations, les plus sourds tressaillemens. Il se complaît, il se dilate dans cette impitoyable dissection. Rien n’échappe à son coup d’œil, rien ne déjoue son discernement. Une sorte de divination le fait lire sur les visages comme dans un livre ouvert. Sous ces sourires menteurs, sous ces larmes feintes, derrière toutes ces hypocrisies dont est faite la vie de cour, il sait quelles perfidies se cachent, quelles jalousies fermentent, quel venin distille la haine, quels coups médite la trahison.

Si on veut admirer à l’aise ce génie de l’observation et de l’analyse psychologique, il faut suivre Saint-Simon dans le développement d’une de ces destinées orageuses de courtisan, portées un jour au dernier sommet de la grandeur, brisées le lendemain par un de ces caprices du maître, par un de ces coups de foudre, comme il les appelle, qui renversent de son piédestal le colosse aux pieds d’argile : petites anecdotes pour l’histoire, mais où se dévoilent pleinement la lâcheté et l’ingratitude humaines; événemens considérables pour les contemporains, pour l’écrivain lui-même, qui nous peint d’autant mieux son temps par l’émotion même qu’il porte dans ces récits, par les cris de joie ou de colère que lui arrachent ces soudaines révolutions de la fortune des cours.

Il faut surtout, pour connaître, pour juger Saint-Simon, assister avec lui à quelqu’une de ces scènes émouvantes où, sous le coup d’une grande catastrophe, toutes les passions violemment mises en jeu font de la cour un spectacle unique pour le moraliste.

Monseigneur se meurt à Meudon. Dans ce lieu déjà plein de confusion et d’horreur, comme au fond du tableau et à demi noyés dans l’ombre, l’historien nous montre de loin, près du roi qui fond en larmes. Mme de Maintenon « tâchant de pleurer, la faculté confondue, les valets éperdus, » les courtisans n’attendant pour fuir que le dernier soupir de leur maître. Cependant c’est à Versailles qu’est la cour, la cour, inquiète, agitée, suspendue entre la crainte et l’espérance. C’est là aussi qu’est Saint-Simon, plus inquiet, plus agité, plus palpitant qu’aucun autre, mais dans son anxiété, dans les frémissemens de sa joie qu’il se reproche à lui-même et qu’il a peine à réprimer, attentif à tout voir et dévorant tout des yeux. Quel spectacle pour un peintre : la foule des courtisans, dans le désordre d’un sommeil interrompu, tumultueusement rassemblée dans les appartemens trop étroits pour la contenir; le duc et la duchesse de Bourgogne y tenant ouvertement la cour; les groupes çà et là formés par la curiosité, presque aussitôt rompus par la défiance; les physionomies contraintes et composées, laissant pourtant percer mille émotions contraires : l’embarras, la surprise, le trouble universels; les larmes sanglantes, les désespoirs mal contenus des ambitieux déçus dans leurs calculs, les douleurs feintes, les soupirs forcés des indifférens et des sots; ceux enfin qui, comme Saint-Simon, voient le ciel s’ouvrir devant eux, en garde contre eux-mêmes, cachant leur satisfaction secrète sous la gravité du maintien, et trahissant malgré tous leurs efforts « leur élargissement et leur joie ! »

Jamais peut-être la finesse, la profondeur dans l’observation morale n’ont été poussées aussi loin que dans ces pages admirables. Jamais style plus ardent n’a revêtu d’une forme aussi saisissante les pensées et les passions humaines. Jamais la langue n’a trouvé, pour rendre toutes les nuances de l’émotion, tous les mouvemens de l’âme, des couleurs plus énergiques. L’effort de l’art ou plutôt la puissance du génie ne va pas au-delà.

Saint-Simon semble avoir voulu donner un pendant à ce magnifique tableau dans le récit du lit de justice où, au début de la régence, les légitimés furent dégradés du rang de princes du sang. C’était pour lui un jour de double victoire; il voyait à la fois se réaliser ses deux souhaits les plus ardens : la déchéance de « ces exécrables bâtards, » et l’humiliation de « ces odieux légistes, de ces bourgeois du parlement. » Aussi la joie du triomphe déborde-t-elle en lui. Il savoure à longs traits sa vengeance, il s’en abreuve, il s’en enivre. Il se repaît avec une volupté cruelle de la rage des vaincus, et l’orgueil assouvi, la haine accumulée, éclatent à la fois sous sa plume en dérisions sanglantes et en sarcasmes insultans; mais quelle suite d’inimitables scènes! Comme le drame s’annonce, se prépare, se déroule! Le théâtre, les acteurs, les spectateurs, rien ne nous échappe. Les personnages, un à un, défilent devant nous, se rangent et s’échelonnent sur les gradins des Tuileries. Quelle anxiété sur tous les visages ! quelle succession d’émotions diverses à chaque péripétie! et comme, au milieu de cette foule agitée de sentimens contraires, les figures principales, esquissées à grands traits, se détachent pleines de vie, de relief et d’originalité!

C’est dans de telles pages que Saint-Simon se montre vraiment ce qu’il est, c’est-à-dire écrivain de premier ordre. Là, on peut le dire, il égale le plus grand peintre de l’antiquité. Il a les coups de pinceau de Tacite; il a ces éclairs, ces lueurs soudaines et terribles qui illuminent jusqu’au fond les abîmes du cœur humain. Pour la pureté continue, pour la beauté sévère et harmonieuse de l’ensemble, Saint-Simon ne saurait, il est vrai, soutenir le parallèle. Faire une œuvre d’art, composer un tableau habilement ordonné, il n’y a jamais prétendu, et ce serait chose trop facile de relever les imperfections de son livre. Qu’il marche souvent au hasard, suivant le caprice des idées ou des faits; qu’il manque de mesure et de sobriété; qu’au travers de son récit se jettent trop souvent de longues digressions, d’interminables généalogies, d’ennuyeuses dissertations, on ne peut le nier. Les défauts sont grands, les taches abondent. Qu’importe, si les qualités sont plus grandes encore, si les taches disparaissent sous le flot de magnificences que verse son génie? Abandonnez-vous un instant seulement à cet enchanteur. Il vous entraîne, il vous séduit, il vous passionne. Les armes tombent des mains de la critique, et l’esprit subjugué, ravi, n’a plus de force que pour l’admiration.

Ce n’est point une histoire que Saint-Simon a voulu, a pensé écrire : toute son ambition a été de fournir à l’histoire à venir des renseignemens et des révélations; mais c’est merveille de voir comme ce modeste chroniqueur tout préoccupé, ce semble, de recueillir des anecdotes ou de débrouiller des intrigues de cour, sait, quand il lui plaît, prendre le ton de l’histoire telle que les maîtres l’ont écrite. Sa parole est ordinairement simple, coulante, familière; mais quelle que soit la grandeur du sujet, l’écrivain est toujours à son niveau et semble s’élever avec lui sans effort. Quoi de plus pathétique que le journal de la mort du roi ? Quelle émotion religieuse le gagne lorsque, après avoir rappelé les malheurs « de ce maître de la paix et de la guerre, de ce distributeur de couronnes, de ce châtieur des nations, de cet homme immortel pour qui on épuisait le marbre et le bronze, pour qui tout était à bout d’encens, » il s’écrie : « Nabuchodonosor ! qui pourra sonder les jugemens de Dieu, et qui osera ne pas s’anéantir en leur présence? » Et si vous voulez entendre l’accent du cœur dans ce qu’il a de plus profond et de plus pénétrant, écoutez-le racontant sa dernière entrevue avec le duc de Bourgogne: quelle douleur simple et vraie ! quelle voix pleine de mortels regrets et de divines espérances ! « Je ne l’ai pas revu depuis; plaise à la miséricorde de Dieu que je le voie éternellement où sa bonté sans doute l’a mis ! »

Aucun genre d’éloquence, on peut le dire, n’a manqué à Saint-Simon. Il a sous la main, il fait résonner à son gré toutes les cordes de l’âme humaine. Il a la grâce et la force, la vivacité et la noblesse; il a l’amertume et la tendresse, le charme et la majesté. Cette éloquence spontanée, sans apprêt et sans art, jaillit d’une intarissable source et se colore de toutes les nuances de la passion. C’est un grand fleuve descendu des montagnes où l’alimentent les neiges éternelles, qui tantôt se précipite impétueux et troublé, tantôt roule limpide et transparent, parfois semble dormir dans ses rives profondes, ou même s’enfoncer un instant et se perdre sous terre, mais qui bientôt reparaît plus puissant, plus fécond, coulant toujours à pleins bords et réfléchissant avec la même fidélité les aspects rians ou sombres, les horizons calmes ou sereins des contrées qu’il visite.

Quelque merveilleuse que soit dans sa variété l’éloquence de Saint-Simon, il est un genre cependant où elle brille d’un éclat tout particulier : c’est le portrait. Là, Saint-Simon excelle et se surpasse lui-même. Partout ailleurs on peut lui trouver des émules ou des égaux, ici il est sans rival. D’autres ont eu plus de concision où d’élégance, un dessin plus correct et plus pur, un choix des nuances plus sévère; nul n’a réuni autant de qualités supérieures; nul n’a allié à un pareil degré la finesse et l’énergie, une connaissance aussi profonde de la nature humaine et un si rare talent d’expression; nul n’a été à la fois observateur aussi sagace, peintre aussi vrai, coloriste aussi puissant.

Ne cherchez point chez lui ce portrait solennel et un peu de convention, tout formé de contrastes ingénieux, d’antithèses laborieuses, où l’imagination a souvent plus de part que l’étude de la n:iture, où la vérité est parfois sacrifiée à l’art. Pour lui, il n’a nul souci de l’art, mais seulement de la vérité. C’est de la nature seule qu’il prend conseil et qu’il s’inspire; elle est son seul maître et son seul modèle. C’est la réalité prise sur le vif, avec ses détails imprévus, ses aspérités et ses bizarreries, qu’il transporte toute palpitante sur la toile. L’homme, dans ses portraits, ne se montre point tout d’une pièce, tour à tour idéal de vice ou de vertu, type de laideur ou de beauté morale : il se fait voir tel qu’il est, plein de contradictions et de contrastes, mélange inoui de bien et de mal, de force et de faiblesse, de petitesse et de grandeur. Et ce n’est pas seulement l’homme moral que nous fait apparaître Saint-Simon, c’est aussi et du même coup l’homme physique, le personnage, son visage et son regard, son attitude, sa parole et son geste; c’est l’homme enfin tout entier, dans sa double nature et sa complexe unité.

Saint-Simon est éminemment un coloriste. Peu préoccupé de l’élégance de la ligne, il jette, il prodigue avec une verve inépuisable les richesses de sa palette. Par la fougue du pinceau, par la vigueur du relief, par l’éclat et la largeur de la touche, il fait songer à ces princes de la couleur, ces maîtres de Cologne, d’Amsterdam ou de Venise, dont les toiles lumineuses portent un caractère si profond de réalité, et font rayonner la figure humaine d’une vie si puissante. Les portraits de Saint-Simon ont un mérite entre tous : ils vivent. Ils vivent d’une vie propre et individuelle; pas un qui ressemble à l’autre, pas un qui n’ait son cachet d’originalité. Admirable privilège du génie ! On dirait qu’il participe à la fois de la fécondité sans bornes et de l’inépuisable variété de la nature. A chaque pas qu’on fait dans cette immense galerie, l’esprit s’arrête émerveillé, confondu par la prodigieuse souplesse de ce talent qui sait se plier à toutes les formes et revêtir les caractères les plus opposés.

Quelle fraîcheur dans ce ravissant pastel où revit pour nous la duchesse de Bourgogne avec son enjouement et son abandon, avec sa vivacité piquante et ses grâces enfantines ! La main d’un poète eût-elle paré de plus de charmes cette tête souriante et cette jeunesse folâtre? Quelle finesse de trait, quelle délicatesse de nuances dans cette grande figure de Fénelon, où se mêlent si harmonieusement la gravité et la douceur, la grâce et la noblesse, où brille surtout dans une distinction souveraine ce don de séduction irrésistible qui enchaînait à lui tous les cœurs.

Autant dans ces portraits, dans ceux du prince de Conti, de Ninon de Lenclos, du duc d’Hai-court, et mille autres semblables, Saint-Simon déploie de délicatesse exquise, de légèreté, de vivacité ingénieuse, autant dans d’autres il montre de causticité et de verve satirique. La satire, si par ce mot on entend la peinture des vices et des ridicules humains, c’est là qu’il triomphe peut-être, parce que c’est là peut-être qu’il porte le plus de passion. On lui a reproché de ne savoir ni admirer ni louer. Il loue peu, cela est vrai, et il admire rarement, trouvant peu de choses dignes d’admiration, peu d’hommes dignes de louange. Et pourtant avec quels nobles accens ne parle-t-il pas de Catinat, de Vauban, du maréchal de Boufflers, du cardinal de Noailles, de tant d’autres encore, dont la vertu semblait un dernier débris de la génération passée !

Mais, il faut l’avouer, chez lui si la conscience s’impose de dire le bien, la malignité se complaît à dire le mal. Et de quelle façon il sait le dire! On peut affirmer que Saint-Simon est le premier de nos satiriques; il est celui qui a reproduit la laideur humaine avec la plus effrayante vérité. A-t-il à peindre le cynisme de Vendôme, l’orgueil bouffi de Villeroy, ou le sombre fanatisme de Le Tellier, ou la bassesse impudente d’un Dubois? Ici quelle verve étincelante! que d’esprit, de sel, de mordante raillerie! Là, quel sarcasme amer! quelle virulence! quelle sanglante ironie! La plume de Juvénal n’a pas plus d’âcreté.

Ecrivain de premier jet, Saint-Simon rencontre souvent, dans sa négligence, la beauté de l’art le plus achevé. Tantôt il atteint à la sublimité de Bossuet : pour la hardiesse, pour l’ampleur, pour la soudaineté de l’expression, nul ne rappelle autant l’éloquence souveraine de l’orateur sacré; c’est le même coup d’aile et le même vol dans la nue. Tantôt il a l’élégance naturelle, les grâces familières de Sévigné : exempt, comme elle, de toute prétention d’auteur, il doit, comme elle, à l’abandon même de son style une partie du charme que nous trouvons à le lire. « On s’attendait à voir un auteur, on est tout étonné et ravi de trouver un homme. » Ce mot de Pascal semble avoir été dit pour lui. Jamais homme dans son style ne fut davantage lui-même et rien que lui-même. Génie inculte et primesautier, il ignore l’artifice et l’affectation. Il ne cherche pas la firme, il la trouve : quand elle lui fait défaut, il l’invente. L’expression docile et prompte se plie d’un mouvement naturel à toutes les ondulations de la pensée. Ce style rapide, enflammé, plein des caprices et des fougues de l’improvisation, étincelle de beautés neuves, abonde en tournures vives et piquantes, en effets pittoresques, en hardiesses d’un incroyable bonheur, ou plutôt en inimitables créations.

Comme il a les qualités de l’improvisation, il faut convenir aussi qu’il en a les défauts et les inégalités. La phrase est souvent incorrecte, parfois embarrassée et obscure. La plume haletante a peine à suivre la pensée qui vole et dévore l’espace, le temps, les souvenirs. L’écrivain semble se hâter devant l’immensité de sa tâche : il va sans s’arrêter, il va sans relire la page noircie, jusqu’au bout de son œuvre. Le but atteint, le courage ou les forces lui ont manqué pour un travail de révision, dont il sentait mieux que personne le besoin. Faut-il le regretter? N’eût-il pas, en effaçant les taches, enlevé le naturel, énervé la vigueur?

Saint-Simon est de la race des maîtres du XVIIe siècle. S’il n’a pas leur correction, il a encore leur grand style, leur période prolongée et nourrie, abondante et nerveuse. Il parle leur langue, la langue de Bossuet et de Molière. Cette langue si souple et si forte semble prendre encore sous sa main une souplesse et une énergie nouvelle. Il la rudoie, mais comme il la domine ! comme il sait magnifiquement se faire pardonner ses audaces! Poussée à outrance, elle trébuche parfois, mais pour se relever plus vaillante, et s’élancer d’un bond par-delà les limites qui semblaient infranchissables. Non-seulement Saint-Simon, par un singulier privilège, conserve, au milieu du XVIIIe siècle et de ses élégances déjà raffinées, la langue de la cour de Louis XIV dans toute sa pureté; mais il la retrempe à une source plus ancienne. Il a des fiertés de style, des façons de dire qui font souvenir de ces gentilshommes du XVIe siècle dont la main tenait aussi bien la plume que l’épée. Il a retrouvé surtout quelque chose de cette sève primitive, de cette saveur gauloise que, depuis l’auteur du Misanthrope, la langue semblait avoir perdue sans retour; l’expression verte et crue, sans mignardise ni pruderie; le mot volontiers hardi, parfois même trivial; quelque chose de ce parler que préférait Montaigne, « succulent et nerveux, non tant délicat et peigné comme véhément et brusque. »

C’est par cette réunion de rares qualités que Saint-Simon, venant après tant de grands écrivains, a pu encore être neuf, que son livre, après tant de chefs-d’œuvre, a paru original. Dans notre littérature, sa place est à part, mais au premier rang. Aussi pénétrant que La Bruyère, aussi profond que Pascal, aussi passionné que Molière, il a quelquefois le pathétique de Tacite et l’élévation de Bossuet. Si, comme historien, il manque d’impartialité, si son imagination assombrie se plaît trop souvent à prêter aux faits des causes criminelles, aux hommes des mobiles honteux, n’est-ce point là le malheur plus encore que l’injustice des écrivains qui racontent les temps de décadence ?

Ni l’homme politique, ni l’homme privé ne sont dans Saint-Simon à la hauteur de l’écrivain. Avec de brillantes facultés, il est incapable d’un grand rôle. C’est un de ces esprits éminens, mais incomplets, bons à écouter, mais dangereux à suivre, dont on a pu dire qu’ils sont égaux à tout et impropres à tout. Rarement on vit réunis de plus nobles instincts et de plus implacables passions, des sentimens plus élevés et des préjugés plus opiniâtres. Nature droite, mais excessive, généreuse, mais violente, Saint-Simon est au total un homme de vertu chagrine et d’humeur peu sociable, qu’on ne peut se défendre d’honorer, mais qui conquiert plus l’estime que la sympathie.

Grand seigneur par caractère et par système à l’époque où les grands seigneurs s’en vont; esprit indépendant et frondeur sous le règne du plus absolu monarque; plus tard, ami austère d’un prince perdu de débauches, et, pareil au philosophe stoïcien égaré dans une orgie, assistant, impuissant et indigné, aux longues saturnales du pouvoir, Saint-Simon semble, par une ironie du sort, avoir été l’antithèse perpétuelle de son temps. S’il n’est pas de ceux qui ont laissé dans l’histoire une trace large et profonde, ce sera du moins son éternel honneur de n’avoir ni plié le genou devant le despotisme, ni pactisé avec la corruption, et son nom demeure après tout une de nos gloires les plus éclatantes et les plus pures, car il rappelle ce que l’humanité à bon droit honore le plus, la noblesse du caractère unie à la puissance du génie.


EUGENE POITOU.

  1. Cette étude a été couronnée par l’Académie française dans sa séance annuelle du 30 août.