Le Féminisme aux États-Unis, en France, dans la Grande-Bretagne, en Suède et en Russie/1

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I

LE FÉMINISME AUX ÉTATS-UNIS

[Quarante-cinq États et quatre territoires, avec une population d’environ 70 millions. Les femmes n’en représentent que 48.79 p. 100. Elles prédominent néanmoins dans les États de l’Est. Dans l’Ouest, l’État de Wyoming et le territoire de Montana, par exemple, elles ne forment que 35.19 p. 100 et 33.50 p. 100 de la population entière. Il y a aux États-Unis environ 7 millions de catholiques ; la majorité de la population appartient au protestantisme].

C’est aux États-Unis que le féminisme a pris naissance. Il y est désigné par les noms suivants : the women’s movement (mouvement des femmes), the women’s riqhts movement (mouvement pour les droits des femmes) ou the woman suffrage movement (mouvement pour le suffrage des femmes).

Il a commencé au moment de la guerre de l’Indépendance (1776-1783.)

Les Américaines qui, pendant ces années d’épreuves, s’étaient distinguées par leur dévouement et leur courage civiques, demandèrent au Congrès de Philadelphie, en 1787, les droits électoraux.

Le Congrès refusa d’accueillir la demande des femmes.

Il lui aurait cependant été facile de leur donner satisfaction.

L’électorat est une question que chaque État réglait alors et règle encore aujourd’hui à son gré. La Constitution fédérale ne fixe rien à cet égard. Dans les législations de la plupart des treize États primitifs, représentés au Congrès de Philadelphie, les termes de la loi n’excluaient pas les femmes de l’électorat politique, et dans plusieurs États elles l’exerçaient.

Dans le Rhode-Island, le Connecticut, le New-Jersey, le Delaware, le Maryland, la Pennsylvanie, les deux Carolines et la Géorgie, le suffrage était accordé soit à tous les habitants (inhabitants) libres (ce qui excluait seulement les nègres), soit à tous les propriétaires et chefs de famille.

Seuls, les États de Virginie, de New-York, de Massachusetts et de New-Hampshire avaient déjà, en 1699, en 1777, en 1780 et en 1784, restreint le suffrage aux habitants mâles libres.

Les neuf autres États introduisirent depuis la même restriction dans leur Constitution.

Il faut voir la raison directe de ces mesures réactionnaires dans l’agitation entreprise par les Américaines pour obtenir et pratiquer partout le suffrage politique.

Cette agitation devenait particulièrement vigoureuse vers 1840. En ce moment, la question de l’abolition de l’esclavage était une question brûlante aux États-Unis.

Nombre de femmes américaines prirent cause et fait pour les opprimés. Les premières, elles fondèrent des sociétés pour l’abolition de l’esclavage (Antislavery Societies). Tout le monde sait, d’ailleurs, que ce fut le livre d’une femme, la Case de l’Oncle Tom, de Harriett Beecher-Stowe, qui, en 1852, par ses descriptions navrantes de la vie des noirs, rendit sympathique au monde civilisé entier la cause des nègres aux États-Unis.

Les Américaines qui, même avant Harriett Beecher-Stowe, luttaient pour l’abolition de l’esclavage, étaient la quakeresse Lucretia Mott, femme d’un esprit très net, douée d’une rare éloquence ; Elizabeth Cady-Stanton aujourd’hui la doyenne des féministes américaines ; Elizabeth Pease, la femme du célèbre député et orateur Wendell Philipps ; Susan B. Anthony, etc.

Lorsqu’en 1840 un Congrès international pour l’abolition de l’esclavage se réunit à Londres, les trois premières de ces femmes, accompagnées de leurs maris et des amis de leur cause, s’y rendirent comme déléguées de la National Women’s antislavery Convention.

Une grande humiliation les attendait. Le clergé, qui dirigeait le mouvement contre l’esclavage en Angleterre, fit déclarer par le Congrès que les Américaines, étant, comme femmes, des incapables en politique, des mineures devant la loi civile, ne seraient pas admises comme déléguées et ne siégeraient pas dans la salle de délibération. On les accepta seulement comme de simples auditrices, dans les galeries.

Les hommes qui demandèrent l’admission des femmes dans la salle du Congrès furent une minorité.

L’un d’eux, l’Américain William Lloyd Garrisson, protesta contre l’exclusion de ses généreuses compatriotes, en refusant à son tour de siéger dans la salle.

Pendant douze jours, la durée du Congrès, il assista, de la galerie et en silence, aux discussions qui cependant lui avaient fait entreprendre un voyage de plusieurs milliers de lieues.

Rentrant à l’hôtel, après une de ces séances, Elizabeth Cady-Stanton dit à Lucretia Mott, sa compagne : « Dès notre retour en Amérique, il faudra réunir une assemblée pour discuter l’esclavage de la femme » (The slavery of woman).

Elle avait acquis la conviction que toutes les incapacités civiles de la femme avaient pour source son incapacité politique.

Ainsi, dès le début, le féminisme américain prit un caractère politique, fut un mouvement suffragiste, pour employer un néologisme commode.

Elizabeth Cady-Stanton et Lucretia Mott exécutèrent leur projet sans tarder. Organisant d’abord des réunions privées, puis publiques, elles arrivèrent bientôt à attirer des auditoires nombreux, à s’assurer le concours d’une partie de la presse et à intéresser l’opinion en leur faveur.

On discutait maintenant aux États-Unis, non seulement l’émancipation de l’homme noir, mais encore celle de la femme blanche.

Sur ces entrefaites, arrivèrent aux premières féministes des recrues nouvelles. Une des physionomies les plus intéressantes parmi celles-ci est Lucy Stone. Pour cette raison, nous entrerons, à son sujet, dans quelques détails biographiques.

Née en 1818, fille d’un cultivateur, d’un farmer, elle vécut de la vie rude des champs, s’endurcit à la fatigue et acquit une force physique qui devait la servir plus tard. Petite fille, elle étonna et déconcerta sa mère en lui demandant pourquoi les femmes étaient tenues par les hommes dans un état de subordination. La mère, en épouse chrétienne, répondit par des citations bibliques.

L’enfant, se plongeant alors dans la lecture de la Genèse, y lut avec un trouble indicible que le mari doit être le maître de la femme.

Telle était sa conviction sur l’égalité des sexes, que Lucy Stone refusa de croire exacte la traduction du texte sacré, et qu’elle résolut d’apprendre l’hébreu et le grec pour étudier la Bible originale.

Lorsqu’elle s’en ouvrit à son père et lui exprima le désir d’être envoyée à un college, celui-ci s’écria qu’elle était folle (crazy). Lucy résolut alors de gagner seule l’argent dont elle avait besoin pour exécuter son projet. Elle donna des leçons, vendit des fruits, et, en 1843, à l’âge de vingt-cinq ans, elle posséda, grâce à sa volonté tenace, assez d’argent pour demander son admission à Oberlin College, la première « Université »[1] américaine ouverte aux femmes.

Ses moyens étant limités, elle se fît, à Oberlin, répétitrice en même temps qu’étudiante et s’y chargea, en outre, de certains travaux domestiques, Oberlin étant un internat.

Elle vivait en grande partie de pain et de pommes, ne dépensant pas plus de 2 fr. 50 par semaine. Elle n’en gardait pas moins ses belles couleurs de campagnarde et termina ses études en obtenant le diplôme de bachelor of Arts (bachelier ès lettres) d’Oberlin College.

En quittant Oberlin en 1847, elle s’enrôla dans le parti antiesclavagiste et fut une des premières femmes qui osèrent aborder la tribune, où elle plaida avec chaleur la cause des deux émancipations : celle du nègre et celle de la femme.

Des caractères aussi bien trempés que Lucy Stone, n’étaient pas rares parmi les « pionniers » du féminisme américain.

Grâce à leurs courageux et patients efforts, des sociétés féministes se fondaient un peu partout, et en 1848 les Américaines purent tenir, à Seneca Falls, leur premier congrès féministe, réuni sous le nom de la Convention pour le droit de la femme (Woman’s rights Convention.)

En 1850, un second congrès : la Convention nationale pour le suffrage des femmes (National Woman suffrage Convention), eut lieu à Worcester. Les femmes y demandèrent leur affranchissement (enfranchisement), c’est-à-dire le droit de voter, au même titre que les hommes, pour les élections municipales et politiques de leur État ou territoire, ainsi que pour la Chambre des Représentants, le Sénat et les élections présidentielles.

Ce programme, on le voit, était vaste. Mais les Américaines étaient d’avis qu’il fallait demander beaucoup pour obtenir quelque chose.

De 1862 à 1865, les troubles sanglants de la guerre de sécession vinrent interrompre la propagande féministe. En 1866, l’abolition de l’esclavage fut prononcée et la race nègre déclarée libre. Dès lors, les hommes noirs étaient citoyens et électeurs, tandis que ces titres continuaient à être refusés aux femmes blanches qui, dans une si grande mesure, avaient contribué aux succès de la campagne antiesclavagiste.

En face de cette injustice, les Américaines décidèrent de redoubler d’efforts.

Elles établirent, en 1869, deux grandes associations pour le suffrage : the National woman suffrage Association et the American suffrage Association qui, en 1890, fusionnèrent pour former l’Association Américaine nationale pour le suffrage des femmes (National American woman suffrage Association). En 1870, les Américaines fondèrent un journal hebdomadaire, The Woman’s Journal, servant à la propagande de leurs idées.

L’Association Américaine nationale pour le suffrage des femmes est devenue une véritable puissance en Amérique. La présidente honoraire est Mrs. Cady Stanton, la présidente effective, Mrs. Wright-Sewall. Le quartier général de cette société se trouve à Washington où elle tient, tous les ans, son assemblée générale.

Le budget annuel de la société atteint plus de 10,000 dollars (50,000 fr.). Les sociétés suffragistes des divers États et territoires affiliés, portant le nom de Political equality clubs (clubs pour l’égalité politique), payent une souscription annuelle et envoient des déléguées à l’assemblée générale.

L’association, à côté de son comité exécutif, a un comité d’organisation, un comité de propagande, un comité de la presse, un comité des chemins de fer, etc.

La tâche de ces comités consiste à multiplier, dans tous les États et territoires, les sociétés des femmes suffragistes, à lever des fonds, à organiser des tournées de conférences, à convoquer des meetings publics, à préparer des pétitions aux diverses Chambres législatives, à faire rédiger et distribuer de la littérature suffragiste, à maintenir des rapports réguliers avec la presse et à obtenir des réductions de tarif ou des permis de circulation pour les conférencières en tournée et les déléguées à l’assemblée générale.

Le jaune est la couleur adoptée par les femmes suffragistes, et l’emblème de la société est une marguerite, en argent portant, dans son centre doré, la date de 1848. Les dames américaines se servent de cette marguerite comme broche ou agrafe à montre.

Les principes et les convictions des Américaines suffragistes se trouvent exprimés dans les rapports annuels de l’association. Il peut paraître intéressant de donner ici quelques spécimens, dont la traduction n’atténuera pas l’énergique originalité.

L’association a pour devise : « C’est du consentement des gouvernés que dérive le juste pouvoir des gouvernements ». « La soi-disant République américaine », disent encore les rapports, « est une oligarchie d’hommes. » « Nos libertés politiques ne nous tomberont pas du ciel, il faut lutter pour les obtenir. »

Cette lutte, d’ailleurs, attire les Américaines. Elles parlent couramment de « femmes énergiques et capables », de « bonnes et fortes femmes », de « travail agressif ». Elles disent qu’il faut « faire de l’agitation », que leurs conférencières sont « en service de campagne » (on field duty). Le mode que l’association a adopté pour son travail politique est le suivant : L’ensemble des sociétés suffragistes de chaque État ou territoire, appartenant à l’association nationale, s’adresse en temps opportun à l’Assemblée législative de cet État ou territoire, afin d’obtenir un amendement de la Constitution, conférant aux femmes le droit de vote municipal ou politique. Depuis 1874, de nombreuses tentatives de ce genre ont été faites auprès des Assemblées législatives du Michigan, de l’Ohio, du Nebraska, de l’Orégon, du Rhode-Island, de l’Indiana, du Wisconsin, du Colorado, du Dakota du Sud, du territoire de Washington, etc.

Dans bien des cas, l’amendement a été approuvé et appuyé par le gouverneur de l’État, adopté par les Assemblées législatives, mais repoussé par le référendum populaire auquel la question devait être soumise en dernier lieu.

Dans d’autres cas, le succès ne s’est pas fait attendre : sur quarante-cinq États, il y en a aujourd’hui quatre qui ont accordé aux femmes tous les droits électoraux. Ce sont :

Le Wyoming, l’Utah, le Colorado et l’Idaho.

Les deux premiers, alors qu’ils n’étaient encore que des territoires, ont donné, en 1869 et 1870, le vote administratif et politique aux femmes. Ils l’ont maintenu, lorsque, en 1890 et 1895, on les admit au nombre des États.

Dans le Colorado, l’émancipation politique des femmes eut lieu en 1893, et en 1896 dans l’Idaho.

Les femmes de ces quatre États prennent part, non seulement aux élections scolaires, municipales et politiques intéressant leurs États, mais encore aux élections pour la Chambre des Représentants, le Sénat et la Présidence. Elles sont, dans tous ces cas, électeurs et éligibles. Ainsi une femme pourrait poser sa candidature pour la Présidence de la République.

Depuis 1887, les femmes du Kansas possèdent le suffrage municipal dans toute son étendue. Elles sont électeurs et éligibles.

Dans le Montana, le Mississipi et la Lousiane, elles exercent un vote municipal restreint.

De 1861 à 1897, vingt-quatre États et deux territoires ont accordé soit à toutes les femmes majeures ou seulement aux femmes contribuables, le suffrage scolaire. Elles sont électeurs et éligibles. Partout l’admission des femmes au vote a rendu les élections moins tumultueuses. Il n’est pas sans intérêt de noter que les femmes ont écarté ceux d’entre les candidats dont la vie privée n’était pas honorable. En outre, elles ont fait parvenir au pouvoir les partisans de la lutte contre l’alcool et la prostitution réglementée.

Les femmes faisant partie des municipalités ont mis fin au gaspillage des deniers publics, ont pourvu à des services fort négligés en Amérique, tels que le balayage et l’éclairage des rues, et ont créé dans maints endroits une assistance publique, intelligente et sans favoritisme.

Comme fonctionnaires d’État dans l’Utah et le Colorado, elles se sont acquittées de leurs nouveaux devoirs avec une facilité tout à fait remarquable.

Les préoccupations de moralité, apportées par les femmes dans la vie publique, ont eu, cela va sans dire, pour résultat de faire des ennemis jurés de leurs droits politiques, des marchands de vin, des joueurs de profession et des hommes de vie irrégulière, c’est-à-dire la partie la moins recommandable d’une population.

Aussi cet élément a-t-il poussé à la fondation de Anti-suffrage-Clubs (Clubs contre le suffrage des femmes). Mais, disent les Américaines, cela ne nous fait aucun tort ; ce qu’il nous faut, c’est de l’agitation, et les « Antis » en font.

Si les sociétés suffragistes des divers États et territoires s’adressent aux Chambres législatives respectives, l’Association nationale, à son tour, fait appel à la représentation nationale, à la Chambre des Représentants, au Sénat et au Président pour obtenir, par une loi fédérale, le vote politique des femmes. Ces tentatives de l’Association nationale sont désignées sous le nom de la « lutte pour le 16° amendement ».

Voici comment s’explique ce terme : L’électorat politique, même fédéral, nous l’avons déjà dit, est une question que chaque État règle comme bon lui semble. Mais l’électorat politique des nègres, par exemple, a été l’objet d’une loi fédérale, ajoutée sous forme d’amendement, à la Constitution des États-Unis. Il y a aujourd’hui quinze de ces amendements.

La loi sur l’électorat politique des femmes serait donc le seizième si la représentation nationale, sans attendre le bon vouloir de chaque État et s’autorisant du précédent que nous venons de citer, consentait à conférer en bloc l’électorat politique aux femmes des divers États. Une loi fédérale, en effet, présenterait l’avantage d’une mesure générale.

La question de l’électorat politique intéresse immédiatement et directement environ 12 millions de femmes. Il résulte des statistiques qu’il y a, dans la race blanche des États-Unis, moins d’illettrés parmi les femmes que parmi les hommes : 89 p. 100 des femmes blanches, et 22.40 p. 100 des femmes noires savent lire et écrire. Dans la criminalité du pays, la femme a une part beaucoup moins considérable que l’homme. Accorder le suffrage aux Américaines serait donc augmenter, dans des proportions considérables, le nombre des électeurs lettrés et non délinquants du pays.

Les mêmes femmes qui réclamaient le suffrage politique réclamaient aussi pour leur sexe le droit au savoir, l’accès des écoles primaires, secondaires et supérieures.

Ces demandes n’étaient point inutiles. Dans le premier tiers de ce siècle, les jeunes filles de Boston, par exemple, n’étaient admises aux écoles primaires que pendant les mois d’été, alors qu’il n’y avait pas assez de garçons pour remplir les classes. Et notons que Boston a toujours passé pour la ville-lumière, l’Athènes de l’Amérique du Nord.

Quant à admettre les jeunes filles aux écoles secondaires et aux Universités, l’idée en passait pour folie, comme nous l’avons vu dans le cas de Lucy Stone dont il a été question plus haut.

Depuis soixante-dix ans, de notables progrès ont été accomplis à cet égard aux États-Unis. À partir de 1826, des écoles primaires élémentaires et des écoles primaires supérieures, analogues à celles des garçons, ont été fondées pour les jeunes filles dans tous les États et territoires. L’instruction s’est répandue au fur et à mesure que la civilisation européenne s’étendait de l’Est à l’Ouest du pays.

Aujourd’hui, dans un grand nombre d’établissements scolaires, filles et garçons reçoivent l’enseignement en commun, et le système de la coéducation produit de bons résultats.

Ajoutons que des cours de droit américain et d’économie politique entrent dans les programmes des écoles primaires supérieures.

L’enseignement secondaire est donné, aux États-Unis, dans des écoles qu’on appelle improprement des « Universités » (Universities, Colleges), La plupart des quatre cents « Universités » américaines portent donc ce nom à faux. Ces « Universités » ont le programme des lycées de garçons de l’Europe, et les élèves les quittent quand ils ont obtenu le titre de B. A. (bachelor of Arts, bachelier ès lettres).

Dans l’Ouest des États-Unis, le système de la coéducation prévaut aussi dans ces établissements d’enseignement secondaire. Dans l’Est, on a préféré fonder des « universités » de femmes. Telles sont : Wellesley, Vassar, Barnard, Bryn Mawr, Holyoke College, etc.

Toutes ces Universités sont des internats, situés pour la plupart en pleine campagne et entourés de très beaux parcs.

Les élèves y mènent une vie occupée et agréable, et cultivent autant les exercices du corps que ceux de l’esprit. De bonne heure, les jeunes filles y sont initiées à la politique. Nous empruntons au Woman’s Journal du 14 novembre 1896 le récit amusant des démonstrations auxquelles les élèves de Wellesley College se sont livrées lors des dernières élections présidentielles.

Les deux candidats en présence étaient, on se le rappelle, MM. Mac Kinley et Bryan. Ce dernier était un partisan du bimétallisme, a silverite (un argentiste), comme on dit aux États-Unis ; M. Mac Kinley, au contraire, un partisan de l’étalon d’or.

Voilà donc les étudiantes de Wellesley divisées en deux camps. Les Mackinleyennes, surnommées les scarabées d’or, formant la majorité, organisent les premières une démonstration en faveur de leur candidat. Elles décorent une grange de drapeaux, de guirlandes, d’inscriptions, elles s’y réunissent, prononcent des discours sur les dangers du bimétallisme et chantent le refrain :

          Flippity, flippity, flop,
          Mac Kinley is on the top.

Cependant, les Bryanistes, imprudemment admises à la réunion essayent, par un tapage formidable, de troubler le meeting. Il faut les expulser de vive force, mais elles ne s’avouent pas vaincues. Formant au dehors une procession qui fait le tour de la grange, elles chantent, de leur côté :

          We are few, but we are true,
          Bryan, Bryan, we are for you.

La semaine après, la minorité bryaniste organise une contre-démonstration. Enfin, pour faire d’une façon sérieuse l’éducation politique des étudiantes, pour leur permettre de juger le fond de la question qui les passionne, la directrice de Wellesley prie deux députés, MM. Atkinson et Paine, l’un du parti de Mac Kinley, l’autre de celui de Bryan, de venir exposer leurs vues à ces politiciennes en herbe, qui un jour pourront se trouver au nombre des électeurs.

Qu’on se figure M. Poincaré et M. Jaurès s’adressant tour à tour aux élèves du lycée Fénelon ou Lamartine.

On estime à 60,000 le nombre des Américaines qui reçoivent l’enseignement des « colleges ».

Vers l’âge de vingt ans, elles y finissent leurs études secondaires en obtenant le B.A. Elles retournent alors à la maison ou vont voyager en Europe.

Un très petit nombre seulement entreprennent des études d’enseignement supérieur.

Les Universités les plus anciennes des États-Unis, celles qui ne sont pas des écoles secondaires, mais répondent à l’idée qu’on se fait en Europe d’une Université, sont Harvard, Yale, Johns Hopkins et Columbia College. Ce sont des fondations privées. À de très rares exceptions près, aucune femme n’a été admise jusqu’ici à y faire ses études ou à y obtenir un diplôme.

Les Universités d’origine plus récente, Cornell, Ann Arbor, Chicago, etc, se sont montrées plus accueillantes à l’égard des femmes. Les Universités fondées et entretenues par les divers États admettent toutes des étudiants de l’un et de l’autre sexe.

Après trois ou quatre années d’études, les femmes quittent les Universités avec le titre de docteur en philosophie (Ph. D), en droit (J. D), ou en médecine (M. D.).

Ces gradées entrent dans les carrières libérales, dont l’accès est ouvert aux femmes des États-Unis.

Les femmes sont surtout très nombreuses dans l’enseignement. Elles représentent, dans les écoles primaires, 95 p. 100 du personnel.

Professeurs, elles donnent l’instruction dans les écoles primaires de filles, de garçons et dans les écoles mixtes. Elles sont cependant exclues de la direction des écoles de garçons.

De l’avis de tout le monde, les institutrices primaires des États-Unis exercent une influence excellente sur l’éducation nationale.

D’autres femmes enseignent dans les écoles secondaires, les Colleges, qu’elles dirigent également avec succès.

Enfin, elles sont appelées à occuper des chaires d’enseignement supérieur dans les Universités proprement dites, même dans les Universités mixtes, telles que Chicago.

Le nombre des institutrices dépasse 300,000. Le nombre des femmes-professeurs dans les Colleges et les Universités dépasse 900.


La femme-médecin se trouve aujourd’hui dans toute ville américaine de quelque importance. Ce n’est cependant qu’en 1848 qu’on a fondé, à Boston, la première Faculté de médecine pour femmes, et, en 1849 seulement, la première femme-docteur obtint son diplôme à l’Université de Geneva (État de New-York). Cette femme était Dr Elizabeth Blackwell, la sœur de Henry Blackwell, le mari de Lucy Stone.

Cinquante ans ont suffi pour donner à cette femme distinguée et courageuse plus de 4,555 collègues, qui ont su acquérir la confiance et l’estime publiques.


Depuis 1869, les tribunaux américains ont admis les femmes-avocats.

Dans quinze États et dans un territoire, elles sont inscrites aux barreaux ; dans vingt-trois États, on les a autorisées à plaider. Leur nombre total est évalué à 250.


Plus de 1,250 femmes sont aujourd’hui ministres d’un culte aux États-Unis. Les Quakers avaient, de tout temps, admis la femme-pasteur. En 1853, les Congrégationalistes lui reconnurent le droit d’étudier la théologie et de prêcher.

En 1856, les Universalistes les suivirent dans cette voie ; en 1858, les Unitariens les imitèrent à leur tour, puis les Baptistes en 1878, les Méthodistes en 1891, etc.

L’espace nous manque pour parler de l’activité très considérable des Américaines dans le domaine de la philanthropie, dans les sociétés pour le relèvement moral et la tempérance.

D’après les dernières statistiques, 10.7 p. 100 de femmes exercent, aux États-Unis, un travail professionnel. C’est un chiffre très peu élevé. Mais, depuis 1880, il a déjà considérablement augmenté (de 48 p. 100).

Dans les professions libérales, l’augmentation a été de 75.84 p. 100, dans le commerce de 263.25 p. 100, dans les services domestiques de 41.15 p. 100 et dans l’industrie de 62.87 p. 100.

Les femmes, engagées dans les professions libérales, reçoivent, en général, les mêmes traitements que leurs collègues hommes. On ne peut en dire autant des femmes, employées dans le service des postes et télégraphes (où elles sont admises depuis 1862), dans le commerce (comptables, caissières, dactylographes, vendeuses) et dans l’industrie.

Généralement, ces femmes n’obtiennent, pour un travail égal à celui de l’homme, que les deux tiers ou la moitié seulement du salaire de celui-ci. On les paye 4 à 8 dollars (20 à 40 francs) au lieu de 11 à 12 dollars (55 à 60 francs) par semaine.

Cette injustice est de date fort ancienne : au xviiie siècle déjà, quand la femme ne connaissait que le travail domestique et agricole, elle recevait 6 à 7 shillings par semaine là où l’homme en obtenait 16.

Lorsqu’au commencement de ce siècle l’industrie cotonnière s’établit aux États-Unis, les femmes, travaillant quatorze heures par jour et soumises à une surveillance morale des plus strictes, ne recevaient, dans certaines localités, que le tiers de ce qu’on payait aux hommes.

La coalition seule des ouvrières aurait pu empêcher un pareil abus. C’était chose inconnue au début de l’ère industrielle des États-Unis. Aujourd’hui, les Américaines ont fondé une Fédération du travail (American Federation of labour).

Mais elle n’a pas encore pris l’extension qui lui permettrait de devenir une véritable puissance. La fondatrice, Mary Kenney, expliquait, en 1893, au Congrès féministe international de Chicago, les différentes raisons qui en entravent le développement. Comme elles sont les mêmes dans le monde entier, nous les reproduirons ici en détail.

Nos ouvrières, dit miss Kenney, considèrent le travail professionnel comme un simple épisode de leur vie, comme un stage qui précède le mariage. Elles ne font que passer dans leur profession, au lieu de s’y établir d’une façon durable.

Elles acceptent donc, d’ordinaire, facilement les conditions qu’on leur impose et ne songent pas qu’on puisse les changer.

D’autres s’émancipent par la pensée, mais, intimidées par les menaces de leurs patrons, renoncent à l’action et restent en dehors des syndicats professionnels.

D’autres encore, pleines de bonne volonté, voient leurs maigres salaires réduits par les chômages, et ne disposent pas des moyens financiers pour entrer dans un syndicat.

Enfin, les ouvrières n’étant pas électeurs, personne ne trouve son profit à sérieusement défendre leurs intérêts.

Malgré ces difficultés, la Fédération du travail poursuit le but de grouper dans une ligue nationale toutes les ouvrières des États-Unis. Elle fonde des organisations professionnelles locales chaque fois qu’elle trouve un groupe suffisamment nombreux de femmes engagées dans le même travail. Elle met à la tête de ces organisations locales des femmes d’expérience et de sang-froid, qui entretiennent des rapports réguliers avec le comité national.

Les organisatrices de la Fédération demandent expressément que les violences de l’esprit de parti soient exclues du féminisme économique.

Elles invitent les femmes riches, les femmes influentes à s’initier à l’étude des conditions économiques du travail de l’ouvrière.

L’organisation syndicale des ouvrières américaines n’a donc point un caractère socialiste[2].

Elle est même si peu animée d’un esprit de révolte que des associations chrétiennes appelées : Associations féministes d’aide mutuelle (Women’s mutual aid Societies), qu’on trouve dans presque toutes les villes, font cause commune avec les organisations ouvrières de la Fédération.

Ces associations chrétiennes ont fondé des homes pour les jeunes filles sans famille (friendless girls), où les ouvrières trouvent le logement et la nourriture à bon marché.

On fait, dans ces maisons, des cours du soir ; les ouvrières malades y sont soignées et envoyées dans des maisons de convalescence pour se rétablir.

Il nous reste à dire un mot sur la situation légale des femmes américaines.

L’Américaine est majeure à l’âge de 21 ans. Célibataire, elle jouit de tous les droits civils, dispose librement de sa personne et de ses biens.

La situation légale de la femme mariée est moins indépendante.

Sur quarante-cinq États et quatre territoires, il y en a cependant quarante et un où la séparation de biens est le régime légal.

Dans quatre États et territoires, la femme mariée ne dispose de sa fortune personnelle que dans certains cas prévus par la loi. Dans quatre États, la communauté est le régime légal.


Quant au salaire, la femme mariée en dispose librement dans trente-trois États et territoires ; dans quatorze, elle n’en dispose que dans certains cas ; dans deux États, le salaire appartient au mari.

Dans sept États, la femme partage avec le mari le pouvoir parental sur les enfants.

Afin de créer une représentation permanente des intérêts des femmes, les Américaines ont fondé, en 1888, un Conseil américain national des femmes (National Council of women). Ce Conseil se compose des présidentes seulement de toutes les sociétés féministes nationales (et non locales) des États-Unis. C’est, pour ainsi dire, un Parlement féminin et féministe national.


La même organisation doit être étendue au féminisme dans le monde entier. Voici comment : les Américaines proposent aux féministes des autres pays de fonder, chez elles, des Conseils nationaux analogues[3]. Les présidentes des Conseils nationaux constituent alors un Conseil international des femmes (International Council of women). Celui-ci se compose, en ce moment, d’une représentante américaine, d’une représentante anglaise, d’une représentante allemande et d’une représentante française, Mme Bogelot, bien qu’il n’y ait pas, en France, de Conseil national.

Ces vastes organisations, ces fédérations de sociétés nationales et cette fédération internationale de fédérations, ne manquent pas d’une certaine hauteur de vues.

Le temps viendra probablement où, à la grandeur de l’idée, se joindra l’efficacité de l’action.

Les traits les plus saillants du féminisme américain sont : la hardiesse, l’esprit d’initiative et l’organisation en grand.

  1. Voir p. 16.
  2. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y ait pas aux États-Unis un mouvement ouvrier socialiste, dans lequel les femmes prennent une part.
  3. Il en existe, à l’heure actuelle, en Angleterre et en Allemagne.