Le Fanatisme politique - Joseph Le Bon

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Le Fanatisme politique - Joseph le Bon
Louis de Viel-Castel


LE
FANATISME POLITIQUE

JOSEPH LE BONS

Joseph Le Bon dans sa vie privée et dans sa carrière politique, par son fils Emile Le Bon, juge au tribunal de première instance de Chalon-sur-Saône ; 1 vol. in-8°, Paris 1862.

Près de soixante-dix ans se sont écoulés depuis cette période de la révolution française à laquelle est restée attachée la dénomination si caractéristique de la terreur. Les générations qui y ont assisté ont presque entièrement disparu, et ceux même qui l’ont vue dans une enfance assez avancée déjà pour être en état de s’en rendre compte sont devenus bien rares. Cependant le souvenir en remplit encore tous les esprits : la terreur n’a pas cessé d’être un sujet habituel d’entretien dans toutes les classes de la population, et malgré le nombre prodigieux des écrits successivement publiés pour en raconter les détails, la curiosité publique accueille encore avec avidité tous ceux dont elle est le texte. Cela ne tient pas seulement à ce qu’il y a de profondément dramatique dans les événemens de cette époque, à l’immense influence qu’ils ont exercée sur les destinées de la France et de l’Europe. Cette insatiable curiosité s’explique par une cause plus profonde et qu’un seul mot expliquera : la terreur est un fait qui n’avait jamais eu d’exemple et qui pourrait bien difficilement se reproduire. Il faut en avoir fait une étude bien superficielle pour croire que l’histoire présente rien de comparable. Sans doute un grand nombre des incidens de cette effroyable époque avaient des analogues dans le passé. On avait vu en plus d’un pays des massacres comparables aux septembrisades, des partis vainqueurs envoyant leurs adversaires à l’échafaud et confisquant leurs biens, des tyrans, des assemblées politiques, décrétant des lois cruelles et absurdes ; mais ce qu’on n’avait jamais vu, c’est la subversion complète, systématique, absolue, dans la théorie comme dans la pratique, de tous les principes de justice, d’humanité, de bon sens ; c’est la proclamation systématique des doctrines les plus immorales et les plus monstrueuses, c’est l’échafaud devenu le seul moyen de gouvernement.

Comment une grande nation avait-elle pu tomber dans un tel état ? C’est un problème que je n’ai pas la prétention de résoudre en quelques pages, car, pour le traiter convenablement, il faudrait refaire l’histoire de ce temps et de ceux qui l’ont précédé ; mais il est un autre problème, de proportions plus modestes, bien qu’il se rattache au premier, qu’on s’est souvent posé et que je crois pouvoir aborder : d’où sortaient les hommes qui, dans la convention, dans les clubs, dans les comités, dans les tribunaux révolutionnaires, se rendirent les directeurs et les instrumens d’une aussi effroyable tyrannie ? Étaient-ils, comme une certaine opinion a voulu le faire entendre, le produit naturel, nécessaire des doctrines et de la philosophie du XVIIIe siècle ? ou faut-il croire qu’à toute époque, en tout pays, l’espèce humaine contient en foule ces natures dépravées et perverses qui n’attendent que l’occasion pour paraître au grand jour ?

Je n’ai pas besoin de dire que je n’admets pas, au moins d’une manière absolue, la première de ces solutions. Si, en affaiblissant ou en détruisant chez la plupart des hommes les idées de religion positive, en portant même de la confusion, du relâchement dans les notions de morale, l’esprit du XVIIIe siècle avait renversé quelques-unes des barrières les plus puissantes qui contiennent l’effervescence des passions, d’un autre côté il avait vulgarisé les principes d’humanité de respect de la vie humaine, renfermés jusqu’alors dans un cercle bien étroit, et ce n’était certes pas le nom de Montesquieu ni même celui de Voltaire que pouvaient invoquer pour se justifier les bourreaux de la terreur. L’assemblée constituante avec ses qualités comme avec ses défauts, c’est la postérité véritable, la légitime représentation de ces grands esprits, non pas sans doute dans toutes leurs pensées, dans tous leurs systèmes, mais dans les traits généraux de leur philosophie et de leur politique, dans les conséquences que devait en déduire la fougue inexpérimentée du caractère français excitée par un concours malheureux de circonstances » Si donc on peut jusqu’à un certain point les rendre responsables des erreurs quelquefois coupables de 1789, un abîme les sépare des crimes de 1793. Il faut en chercher ailleurs la cause génératrice.

Serait-il donc vrai qu’en tout temps, en tout lieu, le genre humain contienne le germe de la dépravation profonde qui produisit alors de si horribles calamités ? J’ai vu certaines personnes, adoptant cette solution, s’effrayer à la pensée que nous vivons côte à côte avec des monstres à nous inconnus, qui, si des circonstances pareilles à celles de 1793 venaient à se produire, s’érigeraient tout à coup en dignes successeurs des héros de cette époque. Qu’y a-t-il d’exact dans cette supposition ? Il faut d’abord remarquer qu’elle se compose d’élémens bien complexes, que la reproduction de la situation de 1793 est bien difficile, sinon impossible, qu’en tout cas la similitude ne saurait être absolue, que la civilisation a fait des progrès, que les griefs des classes inférieures de la société, à quelque point qu’on veuille les exagérer, ne peuvent entrer en comparaison avec ceux qui existaient alors, ni par conséquent produire d’aussi effroyables ressentimens, d’aussi atroces vengeances. Ces réserves faites, j’admets qu’il existe constamment dans les sociétés humaines un nombre considérable d’individus capables d’être entraînés aux plus grands excès dans les momens d’agitation et de désordre, de commettre les actes les plus coupables, de devenir en un mot des scélérats. Cela sans doute est profondément triste. Cependant, il faut le dire, ces hommes n’ont pas eux-mêmes la conscience de ce qui pourrait leur advenir dans de telles conjonctures, s’ils se trouvaient exposés, au milieu de la tempête, aux tentations affreuses de l’ambition, de la colère, de la vengeance, ou seulement aux entraînemens de la peur. Je ne crains pas d’affirmer que si en 1788 un prophète eût annoncé à Robespierre, à Billaud-Varennes, peut-être même à Marat, les actes qui devaient, quatre ans après, leur acquérir une si effroyable immortalité, ils auraient reculé d’horreur et n’auraient pu y croire, quelles que fussent déjà les passions haineuses et envieuses qui dévoraient leur âme, à plus forte raison ceux qui, comme Barère, destinés par leur nature à la modération, devaient être poussés par la peur dans l’abîme du crime, — à plus forte raison encore des hommes que le fanatisme, l’enivrement de la révolution allaient livrer aux furies, mais qui n’avaient montré jusqu’alors que de bons et honnêtes sentimens, auxquels manquait seulement cette fermeté de jugement, de principe et de caractère si nécessaire, au milieu des orages politiques, pour ne pas s’égarer.

Ce serait une étude aussi utile qu’intéressante que celle qui rechercherait comment ces infortunés ont été conduits à leur fatale destinée, par quelles voies ils sont arrivés à un but si différent de leur point de départ. Il y aurait bien des leçons morales à y puiser. Malheureusement nous ne possédons pour un tel travail que des matériaux bien incomplets, bien insuffisans. Des mémoires personnels, ou mieux encore des correspondances écrites sous le coup des événemens, auraient pu fournir de précieuses lumières ; mais dans ces temps d’action violente et précipitée on n’écrivait guère, et les correspondances ne pouvaient avoir cette franchise, ce développement où se peignent, mieux que partout ailleurs, les sentimens et les dispositions des hommes, alors même qu’ils s’efforcent de les déguiser. Quant aux mémoires, la plupart des personnages révolutionnaires, victimes eux-mêmes de la terreur qu’ils avaient créée ou de la réaction qui l’a suivie, n’eurent pas le temps d’en écrire, et si quelques-uns des survivans l’ont essayé longtemps après, on pense bien que, livrés tout entiers au désir de s’excuse, de se réhabiliter en dénaturant les faits, ils ont peu ménagé la vérité. Eussent-ils voulu la dire tout entière, en eussent-ils eu le courage, leurs passions, refroidies par l’âge, la chute de leurs illusions, le découragement où ils étaient tombés, ne leur eussent pas permis de reproduire les sentimens et les idées qu’avait éveillés en eux la crise révolutionnaire. Les passions, quelle que soit leur nature, lorsqu’elles arrivent à un certain degré d’exaltation, mettent l’âme dans une situation forcée, extraordinaire, qu’elle n’a plus la possibilité de se représenter à elle-même lorsque cette ivresse est dissipée. Parmi les mémoires de cette espèce, je ne connais que ceux de Levasseur (de la Sarthe) où l’on puisse trouver d’utiles enseignemens. Écrits avec une complète sincérité et avec la plus grande simplicité, près de quarante ans après l’événement, par un homme qui avait pris une assez large part aux mesures sanglantes de la terreur, qui, sans jactance, avec tristesse même, mais sans l’apparence du regret, déclare que ses amis politiques et lui se sont livrés, pour sauver la patrie, aux malédictions de la postérité, qui se félicite d’avoir fait monter Houchard sur l’échafaud et ne se reproche un peu la mort des girondins que parce qu’il a découvert depuis que ce n’étaient pas des royalistes déguisés, qui ne se repent sérieusement que d’une seule chose, d’avoir contribué à la chute de Robespierre, — ces mémoires montrent quelle est, sur les esprits étroits, la puissance du fanatisme, et je ne connais rien de plus effrayant que l’état de cette âme, que la sombre sérénité qui y régnait encore après une longue retraite, après des épreuves de toute sorte, à la veille de la mort.

Une publication récente me paraît propre à inspirer aussi de tristes réflexions et à jeter quelque jour sur la question que je posais tout à l’heure ; je veux parler du livre quia paru il y a un peu plus d’un an sur Joseph Le Bon. Ce livre, peu volumineux, se compose d’un récit assez succinct de la vie du célèbre conventionnel, auquel on a joint, avec quelques documens relatifs à son procès, un nombre considérable de lettres écrites par lui à diverses époques. Comme l’indique le titre, l’auteur est le fils même de Joseph Le Bon, son fils posthume, et le but qu’il s’est proposé, c’est de laver la mémoire de son père des accusations sous lesquelles on l’a accablé, de montrer en lui un modèle immaculé de vertu, de dévouement patriotique immolé de la manière la plus barbare par une odieuse réaction. Un fils défendant la mémoire de son père mort sur l’échafaud a droit à beaucoup d’indulgence : bien des choses peuvent s’expliquer par le sentiment qui l’anime. Néanmoins on a quelque peine à concevoir qu’un magistrat estimable, tel qu’on s’accorde à présenter M. Emile Le Bon, tel que le montrent d’ailleurs plusieurs passages de son livre, ait pu entreprendre de soutenir une pareille thèse. Joseph Le Bon en effet n’est pas une des figures les moins effrayantes du pandœmonium révolutionnaire. S’il n’y a pas joué un rôle principal, si son action a été peu importante dans les débats de la convention, où il n’a siégé que peu de temps, peu d’hommes parmi ceux qui se sont rendus les instrumens des fureurs du comité de salut public ont laissé un nom aussi abhorré. Dans la réaction qui suivit le 9 thermidor et qui frappa un si grand nombre de terroristes, la plupart tombèrent sous des accusations purement politiques ; quelques-uns seulement ont péri comme des criminels ordinaires, après une longue procédure, pour expier des actes dont la férocité dépassait même la mesure déjà si terrible qu’autorisait l’affreuse légalité de cette époque. De ces derniers, les trois plus marquans sont Carrier, Fouquier-Tinville et Joseph Le Bon. Tandis que Danton, Saint-Just, Robespierre lui-même, ont trouvé des défenseurs, personne que je sache n’avait jusqu’à présent imaginé de se constituer l’avocat de ces hommes si unanimement réprouvés, et ils paraissaient être, avec quelques autres moins fameux, les boucs émissaires de la révolution. Serait-il vrai, comme le prétend le nouvel apologiste de Joseph Le Bon, qu’on l’a compris à tort dans cette catégorie proscrite, qu’il faut voir en lui, non pas un des bourreaux, mais une des victimes de cette sinistre époque, que l’humanité et la modération étaient les traits distinctifs de son caractère, non moins que le patriotisme, le dévouement, le désintéressement, et que l’opinion publique, qui a voué son souvenir à une sanglante infamie, a été induite en erreur ? Serait-il vrai que le jour n’est pas loin où les « Français entièrement revenus à la loyauté, à la générosité de leur nature, aimeront mieux lui tenir compte des services éminens qu’il a rendus, du salut de la patrie qu’il a assuré, que de lui reprocher des rigueurs commandées par les lois et quelques manifestations plus ou moins exaltées, plus ou moins exaspérées, appartenant aux circonstances et au langage du temps ? » Ainsi parle son fils. C’est dans le livre même qui contient cet étrange jugement que je vais chercher les moyens de l’apprécier.


I

Joseph Le Bon était né à Arras le 25 septembre 1765, de parens pauvres et chargés de famille. Néanmoins il avait reçu une éducation complète à l’Oratoire de cette ville, puis dans l’institution de Juilly, qui était la maison mère des oratoriens. À dix-huit ans, ses études étaient déjà tellement avancées que ses supérieurs crurent possible de l’envoyer à l’institution de Beaune, en Bourgogne, pour y donner à son tour l’enseignement. La pauvreté, le besoin de se créer une existence avaient pu être les premiers mobiles qui l’avaient poussé dans cette carrière ; mais il parut bientôt s’y attacher fortement, aussi bien qu’au pays où il venait d’être transféré. Il avait, dit-on, des talens réels pour l’enseignement, et la franchise de son caractère, sa bonté affectueuse lui firent promptement de nombreux amis tant à l’Oratoire que parmi les habitans de Beaune, et surtout parmi les parens de ses élèves. Malgré son extrême jeunesse, sa correspondance avec deux de ses confrères qui avaient été ses élèves, MM. Millié et Masson, prouve qu’il exerçait sur eux cette influence qu’on n’obtient à un tel âge que par une maturité précoce et par une conduite irréprochable. Le ton en est plein d’abandon et de tendresse, la pensée qui y domine est profondément religieuse. Il recommande sans cesse à ses amis l’amour, le respect de la règle.


« Ne négligez, dit-il au jeune Millié, aucun de vos devoirs ; il n’en est point qui ne soit très méritoire et très respectable dès qu’il est fait en vue de Dieu. Vous trouverez parmi vos confrères des têtes, éventées qui traiteront de niaiseries toutes les pratiques… en usage dans la sainte maison que vous habitez ;… vous vous souviendrez… de ce que je vous ai si souvent répété,… que, s’il était en mon pouvoir de recommencer l’institution, je serais d’une attention scrupuleuse pour n’omettre aucun des exercices prescrits par les règlemens… Aimez votre petite cellule, regardez-la comme un arsenal où vous devez sans cesse vous occuper à préparer des armes pour le jour du combat, car, vous le savez, ce n’est, à proprement parler, ni l’année que vous commencez ni celle qui suivra qui m’inquiètent : vous trouverez dans l’heureuse habitude que vous avez contractée d’être vertueux et dans les sages conseils des personnes qui sont chargées de vous assez de secours pour le bien ; mais viendra le temps où il faudra paraître en présence des ennemis. Ce moment, quelque éloigné qu’il vous semble, ne doit jamais être perdu de vue ; vous savez qu’il a été funeste à bien des jeunes gens… Il s’en trouve très peu qui résistent au premier choc ; soyez un jour du nombre de ces derniers,… mais, pour y réussir, revêtez-vous d’une cuirasse impénétrable. Que votre religion soit établie sur des principes sûrs !… En aimant vos frères et en leur rendant tous les services qui dépendent de vous, il pourra arriver qu’ils soient ingrats à votre égard ; ne soyez donc pas assez insensé pour attendre d’eux votre récompense, rapportez tout à celui auprès duquel un verre d’eau donné en son nom aura un prix infini… Sans cet espoir de l’immortalité et de la couronne réservée aux justes, quel motif assez puissant pourrait retenir l’homme de bien dans la carrière de la vertu, où il ne recueille souvent que les tribulations et le dégoût ?… Pensez-y bien, cette voix qui nous crie au fond du cœur que nous sommes immortels n’est la suite ni de l’éducation ni des préjugés, qui sont différens chez les différens peuples ; elle est l’ouvrage de Dieu même, elle se trouve dans tous les hommes de toutes les nations. La Divinité nous aurait-elle si fortement convaincus que nous nous survivrons à nous-mêmes pour nous abuser au sortir de la vie et ne nous offrir que le néant ?… »


J’ai cité cette lettre presque tout entière, parce qu’elle donne une idée complète de l’état de l’âme de Le Bon à l’âge de vingt-trois ans. Me trompé-je en pensant qu’au milieu de ses élans de piété on sent déjà l’influence de l’esprit du temps ? Quelques-uns des argumens qu’il met en œuvre pour maintenir son ami dans la voie des croyances religieuses sont-ils bien ceux qu’aurait employés un chrétien profondément convaincu, un chrétien du XVIIe siècle ? Il se peut au surplus qu’en y recourant il eût égard aux dispositions de son correspondant plutôt qu’aux siennes propres.

Trois mois après, le 12 décembre 1788, il écrivait à ce même Millié : « Je savais bien, lorsque je vous envoyai à l’institution, que vous ne pourriez résister aux attraits vainqueurs de la piété, qui s’y montre sous les formes les plus aimables, et qui y verse dans l’âme de si douces consolations. Quelles émotions vives, quels transports charmans n’éprouve-t-on pas dans les différens exercices de votre retraite ! Quel être assez froid pourrait se refuser au plaisir d’y verser… des larmes d’attendrissement ! Mais craignez de vous livrer trop à votre imagination ; la vertu n’est point le fruit des extases et des ravissemens : c’est une constance et une exactitude à remplir nos devoirs qui provient, non d’un moment de fermentation, mais d’une attention fidèle à reconnaître les bienfaits de Dieu en coopérant à ses vues d’amour et de miséricorde à notre égard… Je me recommande à vos prières ; vous savez combien elles me sont nécessaires, distrait surtout comme je suis par tant de soins et de besogne… Tout à vous en Jésus-Christ. »

Dans une lettre un peu postérieure, Le Bon, félicitant Millié des succès qu’il a obtenus dans la carrière où il vient d’entrer, ajoute : « Prenez garde… que l’amour-propre ne corrompe vos heureuses dispositions et n’infecte votre âme. Vous savez, par une funeste expérience, combien son poison est subtil ; rappelez-vous toutes les peines qu’il m’a causées, tandis que vous étiez auprès de moi. Il y a un an à peu près… que je suais sang et eau pour vous ramener à des principes justes et raisonnables ; redoublez d’ardeur et ne laissez point échapper les occasions favorables de vous affermir dans l’amour de vos devoirs… On ne saurait apporter dans nos collèges trop de régularité ; les embarras, les soins, les distractions, en font déjà trop perdre… »

À côté de ces conseils si affectueux, si précis, si sensés, on trouve dans les lettres d’où je viens de les extraire des détails sur la vie que Le Bon menait à l’institution de Beaune. On voit qu’il y avait pris un goût passionné pour les travaux de l’enseignement, qu’il y goûtait un véritable bonheur, sauf quelques traverses dont il ne nous fait pas connaître la nature. Il ne concevait même pas comment il lui serait possible de s’habituer à une autre existence.

Agé de vingt-quatre ans, il venait de recevoir l’ordre de la prêtrise lorsqu’éclata la révolution. Il ne l’avait nullement appelée de ses vœux, et ses sentimens y étaient plutôt contraires que favorables. Cependant il ne tarda pas à se laisser entraîner à l’enthousiasme qui alors s’empara de toutes les imaginations ardentes, et qui poussa même d’abord vers les innovations bon nombre de prêtres et de religieux, particulièrement dans l’ordre de l’Oratoire. Sa popularité s’en accrut dans la ville de Beaune, fort dévouée aux idées nouvelles ; mais la bienveillance que ses confrères et ses supérieurs lui avaient portée jusqu’à cette époque en fut affaiblie dans la même proportion. Dès le mois de mars 1790, un incident singulier vint rompre les liens qui l’attachaient à eux. La ville de Dijon se préparait à célébrer une solennité patriotique qui devait être en quelque sorte le prélude de la grande fédération du 14 juillet. Quelques élèves de la classe de rhétorique que dirigeait Joseph Le Bon s’échappèrent du collège pour aller assister à cette fête. Les chefs de l’établissement, que leurs sentimens politiques disposaient à juger sévèrement cette infraction à la discipline, en rejetèrent la responsabilité sur le professeur, dont les opinions bien connues avaient dû exercer de l’influence sur les jeunes gens qui écoutaient ses leçons. Assailli des plus vifs reproches, il se mit sur-le-champ à la poursuite des fugitifs, les atteignit à quelques lieues de Beaune, et fit si bien par ses exhortations que, le soir même, ils rentrèrent avec lui au collège ; puis, dans un mouvement d’excitation facile à comprendre, il détacha de ses épaules son insigne d’oratorien, et, le déchirant en deux, déclara qu’à partir de ce moment il cessait d’appartenir à la congrégation. Calmé par le repos de la nuit, il voulut le lendemain revenir sur cette résolution précipitée ; mais on ne le lui permit pas, et une lettre froide, presque injurieuse, du supérieur, naguère si bienveillant pour lui, vint bientôt lui apprendre qu’il avait définitivement cessé de faire partie de l’Oratoire.

En rapportant cet incident, qui constitue une phase importante dans la vie de Joseph Le Bon, son fils, que nous verrons bientôt apprécier avec tant d’indulgence des actes d’une tout autre gravité, me semble le juger avec une grande sévérité. Parlant du mouvement d’irritation auquel le jeune professeur se laissa entraîner après avoir ramené ses élèves, il s’écrie : « Éclat funeste, paroles à jamais regrettables, et contre lesquelles protestait sa vie tout entière ! » Je dois dire qu’en cette circonstance le tort de Le Bon, suivi d’un si prompt repentir, me paraît bien léger. Ce qui est digne de remarque, c’est que la rigueur avec laquelle il se voyait repoussé par ses confrères, en affligeant son cœur, ne paraît pas l’avoir irrité, ni altéré l’affection qu’il leur portait. La correspondance qu’il continuait à entretenir avec MM. Millié et Masson ne laisse aucun doute sur ce qui se passait au fond de son âme. Ébranlés comme lui par l’influence de la révolution, leur premier mouvement, en apprenant ce qui venait de lui arriver, avait été de sortir aussi de l’Oratoire, qu’en effet ils ne tardèrent pas à quitter. Il mit tous ses soins à les y retenir. « Je bénis le ciel, leur écrivait-il, de ce qu’il a mis obstacle à votre premier dessein. Si vous l’aviez exécuté, c’est alors seulement que je me serais cru malheureux, car ne vous imaginez pas que j’appelle malheur la position où je me trouve (en ce moment il était encore en instance pour obtenir de rentrer dans l’institution). Seul avec Dieu et ma conscience, je n’en sens que mieux ce que je vous ai répété souvent : que la vertu est le premier des biens, et que la fortune n’a aucune prise sur un chrétien véritable. Tranquillisez-vous… Je rentrerai ou je ne rentrerai pas, je suis également disposé à l’un et à l’autre parti ; mais, quelle que soit la décision des pères du conseil, elle n’altérera jamais les sentimens de tendresse dont je suis pénétré pour vous. Je le serai de même toute ma vie pour une congrégation où j’ai puisé les principes de la justice et de la sagesse. Je ne saurais en vouloir aux hommes de ce qu’ils ne m’ont point connu. Imitez en cela mon exemple, mes chers enfans, et souvenez-vous que dans tous les temps les hommes vertueux ont été en butte aux persécutions… »

Quelques jours après, l’exclusion, de Le Bon étant devenue définitive, ses sentimens n’en restaient pas moins les mêmes. Voici ce qu’il écrivait au jeune Masson :

« De quel chagrin venez-vous accabler un père qui vous aime ! Voulez-vous donc faire entièrement triompher mes ennemis en vous conduisant d’une manière aussi contraire aux principes que je vous ai toujours donnés ? Eh quoi ! si vous n’aviez affaire à un supérieur plein de charité, vous ne seriez déjà plus dans l’Oratoire !… Ouvrez-moi votre cœur, mon cher fils, et dites-moi par quel enchaînement de circonstances fatales vous en êtes venu au point de négliger vos devoirs, et surtout ceux qui ont un rapport plus direct à la religion ! Combien je crains qu’enivré des premières douceurs de la piété pendant votre institution, vous n’ayez pas été suffisamment en garde contre ces instans de sécheresse par lesquels Dieu se plaît à éprouver ses serviteurs ! Vous vous êtes imaginé que la vertu vous procurerait partout ces jouissances délicieuses que vous avez goûtées dans les commencemens de votre vie oratorienne ; détrompez-vous, mon ami, et ne cessez point d’être vertueux parce que les consolations sensibles ne vous offrent pas toujours ici-bas votre récompense. Ce n’est point aimer le Seigneur, mais s’aimer soi-même, que de s’abandonner au moment où il veut purifier notre amour en nous privant de tout autre objet que lui… Allez vous jeter aux pieds du père Saint-Jori, conjurez-le d’oublier votre ingratitude, et priez-le de vous ramener dans le sentier de la justice… C’est le seul moyen qui vous reste de conserver l’amitié de celui qui se trouve aujourd’hui l’innocente victime de son attachement constant pour ses élèves. »


Le Bon signe, en finissant : « Le plus heureux des hommes. » Le même jour, il adressait des exhortations semblables au jeune Millié. Cette lettre, comme la précédente, prouve qu’exclu de l’institution de Beaune, il restait encore en relations de bienveillance et de confiance avec d’autres membres influens de l’Oratoire. « Quoique j’improuvasse votre démarche, dit-il à Millié, je n’avais pas moins été sensible d’abord au témoignage de votre reconnaissance ; mais la funeste nouvelle que le père supérieur vient de me donner de votre relâchement dans la pratique du bien efface l’impression agréable que votre lettre avait laissée dans mon âme. Les marques d’estime et d’attachement ne me plaisent qu’autant qu’elles partent d’un cœur sincèrement vertueux ; or où se trouve la sincérité de la vertu dans un homme qui se fait un jeu de manquer à ses devoirs ? Mon fils, hâtez-vous de réparer vos fautes, si vous voulez m’appeler encore votre père… Vous vous affligez d’un prétendu malheur temporel qui m’est arrivé ; vous me croyez dans la douleur, ce qui n’est certainement pas, et vous ne craignez pas de me contrister véritablement par votre inconduite ! Un instant de réflexion… Y songez-vous ? Ce moment est le plus beau de ma vie, et vous seul cherchez à l’empoisonner. Le Dieu de charité, à la gloire duquel j’ai sacrifié ma vie, visite son serviteur dans ses tribulations, et c’est au fond de la retraite qu’il verse comme à torrens dans mon âme les consolations ineffables de la vertu… » Un mois après, le 23 août 1790, apprenant que M. Masson veut venir le voir, Le Bon lui écrivait pour l’en détourner : « Vous savez, lui disait-il, la position où je me trouve ; vous me la rendriez désagréable en venant partager les opprobres dont mes confrères ont cherché à me couvrir. Laissez arriver un temps plus heureux ; la vérité, tôt ou tard, se fera jour, et alors mon plus grand plaisir sera de vous revoir. » Tel était encore Joseph Le Bon vers la fin de l’année 1790. Après sa sortie de l’Oratoire, il passa près d’une année chez le père de deux de ses élèves, à Ciel, entre Beaune et Chalon-sur-Saône.

La révolution cependant suivait son cours. Déjà maîtresse de l’état, où le trône n’était plus qu’une décoration destinée à disparaître bientôt, elle venait de s’introduire aussi dans l’église, que la constitution civile du clergé avait livrée à l’anarchie. L’épiscopat presque, tout entier et l’immense majorité du clergé inférieur s’étant refusés à prêter le serment demandé, et les emplois devenus ainsi vacans ayant été soumis à l’élection populaire, ceux des ecclésiastiques que leurs passions, leurs opinions ou leur ambition ralliaient au régime nouveau virent s’ouvrir devant eux des perspectives inattendues. des curés, de simples prêtres, recommandés seulement par le rôle qu’ils avaient joué dans les clubs, furent soudainement appelés à la dignité d’évêque. Le Bon était trop jeune et trop peu connu pour qu’on pût penser à lui conférer une position aussi élevée ; mais, tandis que le corps municipal de Châlon lui faisait demander d’aller y prêcher le carême, on lui offrit presque simultanément un vicariat à Dijon, la cure de Neuville-Vitasse auprès d’Arras, son pays natal, et celle du Vernoi près de Beaune. Il opta pour cette dernière. La Bourgogne, où il vivait depuis si longtemps, était devenue pour lui une seconde patrie qu’il préférait même au pays où il était né et qu’habitait sa famille.

À peine installé au Vernoi, un événement étrange vint l’en arracher. Sa mère, femme simple et pieuse, en apprenant qu’il s’était décidé à prêter serment à la constitution civile et qu’il faisait partie du clergé schismatique, devint folle de douleur ; il fallut l’enfermer. Son père, déjà âgé, se trouvait ainsi réduit au plus triste abandon, et sa tête était assez affaiblie pour qu’on ne pût désormais penser à le laisser à lui-même. Pour se rapprocher de lui et se mettre en mesure de lui donner les soins que réclamait sa vieillesse, Joseph Le Bon se décida à échanger la cure du Vernoi contre celle de Neuville-Vitasse, qu’il avait d’abord refusée. C’était pour lui un grand sacrifice, attaché comme il l’était à la Bourgogne. Il en informa la société des Amis de la constitution, autrement dite des Jacobins, de Beaune, à laquelle il était affilié, par une lettre datée du 25 juillet 1791, an III de la liberté, dont le style et la forme montrent quel chemin il avait parcouru depuis un an.

« Ma mère est enfermée, y dit-il, et tout ce désordre est l’ouvrage des prêtres !… Faut-il qu’après avoir travaillé à préserver les autres de la séduction, je n’aie pu en garantir ma famille, et que ma mère soit la victime de ces mêmes hommes dont j’ai démasqué l’hypocrisie avec tant de courage !… Tous mes soins se bornent à consoler mon père, qui n’est point aristocrate, bien qu’il perde à la révolution… Mon retour à Arras le tranquillise un peu, et je n’ai pu me dispenser, à sa sollicitation, d’accepter provisoirement la cure que j’avais d’abord refusée. J’y ai été installé dimanche dernier parmi les bénédictions de mes paroissiens ; mais en vain m’accablent-ils de témoignages d’amitié, mon cœur n’est point à Neuville-Vitasse : il est au milieu de mes anciens écoliers, au milieu des habitans du Vernoi, au milieu de mes amis de Beaune, de Ciel et des environs… Renouvelez, vénérables frères,… à ces dignes objets de mon attachement l’assurance de mes sentimens à leur égard… Un jour viendra peut-être où, délivré de mon nouvel exil, je revolerai parmi vous. Oui, si le ciel me prête vie,… je reverrai encore le collège de Beaune,… le petit jardin du Vernoi et votre église des Cordeliers… Je vous prie donc très instamment de conserver mon nom sur la liste de vos associés externes, et si vous désirez y ajouter une de mes qualités, veuillez choisir entre les deux suivantes : « Joseph Le Bon, professeur de rhétorique à Beaune en 1789, » — « Joseph Le Bon, premier vicaire constitutionnel au Vernoi, près Beaune, en 1791. » Ne dites rien surtout de ma cure de Neuville-Vitasse ;… déjà l’on m’en offre deux autres, et je ne réponds pas que, pour me désennuyer, je n’aille passer quelques mois dans chacune d’elles. Plus de liaison, plus d’attachement ! Je suis parti d’un point, et, jusqu’à ce que j’y sois revenu, je ne serai constant que dans ma propre inconstance. Heureux, dans mes revers, de m’être autrefois familiarisé avec l’étude ! mes papiers et mes livres me débarrassent du poids incommode du temps. Je ne les quitte point depuis huit heures du matin, où finit ma messe, jusqu’à sept heures du soir. Alors je fais une petite promenade dans le bois, et ma journée est à son terme… J’observe, pour cette fois, les canons dans leur entier ; on ne me voit qu’à l’autel et dans mes fonctions… »


Cette lettre atteste un grand désordre d’esprit, et l’agitation, l’inquiétude dont elle porte l’empreinte contrastent étrangement avec l’état moral de Le Bon, tel que nous l’avons vu deux ans auparavant. Il n’y a plus trace de ces élans de piété qui remplissaient sa correspondance avec MM. Millié et Masson. Il est vrai que les frères et amis auxquels il écrivait les auraient assez mal accueillis. Il est d’ailleurs plus que probable qu’à cette époque la source en était déjà tarie en lui. Ce qui est certain, c’est qu’un an après le prêtre schismatique n’était plus prêtre ni même chrétien. Que s’était-il passé dans son âme pendant cet intervalle ? il se présente ici une lacune dans les documens que nous avons sous les yeux. M. Emile Le Bon se borne à nous dire que « les prêtres constitutionnels, frappés d’un discrédit et d’une répulsion universels, bientôt délaissés tout à la fois et par les hommes restés catholiques, qui n’avaient plus pour eux que blâme et antipathie, et par les hommes imbus des idées de la révolution, qui, généralement n’avaient plus de foi en leur ministère, furent obligés de renoncer à des fonctions qui les avaient déjà elles-mêmes quittés, et que telle était la situation de Joseph Le Bon à Neuville-Vitasse lorsque arriva la nouvelle de la catastrophe du 10 août. »

Ainsi s’exprime M. Emile Le Bon pour expliquer l’apostasie de son père ; mais je dois faire remarquer que les généralités par lesquelles il semble éluder des explications plus précises ne sont pas complètement exactes. Au 10 août et longtemps même après, l’église constitutionnelle, quoique très peu florissante, était encore debout ; les évoques, les curés, occupaient leurs sièges, à l’exception de ceux qui avaient jugé à propos de les abandonner. C’était donc volontairement que Joseph Le Bon avait renoncé à ses fonctions sacerdotales, et on peut présumer qu’il y fut en partie déterminé par son affection pour une de ses cousines, qu’il épousa peu de temps après, le 5 novembre 1792, et à qui il devait porter jusqu’à la fin de sa vie le plus tendre attachement.

Lancé complètement dans la révolution par sa renonciation aux devoirs de l’état qu’il avait naguère embrassé avec tant d’ardeur, il fut élu député suppléant à la convention, ce qui ne l’appelait pas à y siéger immédiatement, et aussi maire d’Arras. Le 16 septembre, il prit possession de la mairie par une proclamation remplie de déclamations patriotiques. La république était fondée, mais il n’était pas encore décidé si la domination appartiendrait aux républicains modérés, les girondins, ou à leurs terribles adversaires, les jacobins. Après les massacres de septembre, une réaction s’était produite qui semblait promettre la victoire aux girondins, et ils avaient en effet la majorité dans la convention, non encore asservie par les violences populaires. Ce n’était pas seulement à Paris, c’était dans toute la France que cette lutte était engagée. Le Bon appartenait alors au parti de la modération, de la modération relative, bien entendu. Deux émissaires de la commune de Paris s’étant transportés à Arras, après les septembrisades, pour en provoquer l’imitation, et leur présence ayant excité une agitation dangereuse jusque dans le sein du conseil municipal, il n’hésita point à les faire arrêter et à les expulser. On dit qu’en cette circonstance il exposa trois fois sa vie pour la cause de l’ordre et de l’humanité. Le girondin Roland était ministre de l’intérieur, Le Bon lui écrivit pour lui demander l’envoi de ces brochures par lesquelles on s’efforçait alors, avec plus de zèle que de succès, de calmer, d’éclairer les esprits ; mais à ce sujet il se trouva en dissentiment avec le conseil municipal, où dominait le parti ultra-révolutionnaire. Ce parti, n’osant attaquer directement Le Bon, dont la popularité était bien établie, imagina, pour lui enlever la mairie, dans laquelle il contenait les anarchistes, de le faire nommer membre du directoire du département, emploi plus élevé dans l’ordre hiérarchique, mais en réalité bien moins important, et qui ne. lui laissait aucune action directe et décisive.

Dans une séance de la société des jacobins d’Arras, au mois de décembre 1792, au moment où l’on préparait le procès de Louis XVI, Le Bon plaida la cause du roi, en ce sens qu’il, soutint que ce prince avait encouru seulement la déchéance. Les jacobins lui reprochaient, dans le jargon du temps, de brissoter l’opinion publique, c’est-à-dire d’essayer de la diriger dans le sens de Brissot et des girondins, et aussi d’être le suppôt de l’aristocratie bourgeoise, de faire par ses pasquinades une impression plus forte que tous les raisonnemens qu’on lui opposait. Telle était encore la nuance de ses opinions au commencement de 1793, au moment fatal du 21 janvier. Six mois plus tard, il fut appelé à prendre place sur les bancs de la convention pour remplacer un des députés de son département qui, après la journée du 31 mai et l’expulsion des girondins, avait donné sa démission. Ce n’était pas sans hésitation que Le Bon s’était soumis aux résultats de cette funeste journée. Il avait même, pendant que la crise se préparait, essayé de décider la société populaire d’Arras à voter une adresse à la convention pour l’inviter à se faire remplacer par une autre assemblée, s’il lui était impossible de sauver autrement la patrie. Malheureusement il ne persévéra pas dans cette voie, et, comme tant d’autres, il crut devoir adhérer au fait accompli. Entrer à la convention dans de telles conjonctures, c’était accepter la solidarité des illégalités et des crimes déjà commis. Cependant rien ne parut d’abord indiquer que Le Bon voulût s’associer aux excès de la montagne. Les premières fois qu’il prit la parole, ce fut sur des questions bien étrangères aux passions du moment, l’extinction de la mendicité et l’instruction publique. Bientôt après il parla en faveur d’un de ses collègues menacé de mort par l’application qu’on voulait lui faire d’une loi contre les accapareurs, parce qu’on avait trouvé chez lui plusieurs pièces de rhum, et il fut assez heureux pour faire voter l’ordre du jour. Il contribua aussi à faire annuler un arrêté du département de la Haute-Garonne qui obligeait tous les possesseurs d’or ou d’argent en espèces ou en lingots à les échanger contre des assignats.

Le 9 août, un décret de la convention le chargea, conjointement avec André Dumont, d’une mission extraordinaire dans le département de la Somme et dans les villes de Boulogne et de Montreuil. Avant même d’être arrivé à sa destination et en traversant la ville de Saint-Pol, sur laquelle ne s’étendaient pas ses pouvoirs, il trouva la population sous les armes et à la poursuite d’un rassemblement qui s’était formé non loin de là, dans les bois, comme pour commencer une autre Vendée. Il se rendit en toute hâte auprès des représentans en mission à l’armée du nord, obtint, d’eux les pouvoirs et les forces nécessaires et dispersa ce rassemblement. À son retour à Paris après l’accomplissement de sa mission, il fut nommé, le 14 septembre, membre du comité de sûreté générale. Toujours attaché de cœur au pays dans lequel il avait passé les plus heureuses années de sa vie, il prit, auprès du comité de salut public, la défense des membres du conseil municipal de Beaune, qui avaient montré quelque hésitation à l’époque du 31 mai, et dont Garnier de Saintes, envoyé en mission dans le département de la Côte-d’Or, avait ordonné la destitution et l’arrestation. Le comité de salut public, cédant à ses représentations, ordonna qu’il fût sursis à leur emprisonnement. Garnier de Saintes, irrité, le dénonça lui-même comme fédéraliste, mais le 18 octobre la convention, sur le rapport du comité de sûreté générale, déclara que les imputations dictées au représentant du peuple Bernard contre son collègue Le Bon par quelques malveillans étaient fausses, et que le sursis de l’incarcération des membres du conseil municipal de Beaune était confirmé.

Jusqu’à ce moment, l’attitude de Le Bon à la convention avait été, on le voit, digne d’éloge plutôt que de blâme. Cependant la situation générale devenait de plus en plus critique. Les progrès des armées étrangères sur la frontière du nord, les succès de l’insurrection royaliste dans la Vendée, les mouvemens qui éclataient sur divers points de la France en faveur des girondins, avaient porté au plus haut degré la fureur des jacobins. La convention, dominée par eux, se décida à proclamer le gouvernement révolutionnaire, c’est-à-dire, la dictature de ses comités et la suspension de toutes les garanties légales. La loi des suspects fut votée, le culte religieux aboli ; le tribunal révolutionnaire commença le cours de ses massacres quotidiens. Des membres de l’assemblée, investis, comme représentans du peuple, de pouvoirs à peu près illimités, furent envoyés, les uns auprès des armées, les autres dans les départemens dont la situation paraissait exiger l’action d’un pouvoir énergique. Dès les premiers jours d’octobre, Le Bon avait été désigné pour se rendre, en cette qualité, dans le département de l’Oise, où des troubles avaient éclaté ; mais, retenu auprès de sa femme, qui était sur le point d’accoucher de son premier enfant, il n’avait pas accepté cette mission. Peu de jours après, le comité de salut public le chargea « d’aller étouffer des tentatives contre-révolutionnaires qui s’étaient manifestées à Aire et dans d’autres communes du Pas-de-Calais. Le Bon cette fois ne crut pas pouvoir se refuser au nouveau témoignage de confiance qu’on lui offrait, et quinze jours s’étaient à peine écoulés que le comité, en lui exprimant sa satisfaction du succès de ses premières mesurés, étendit ses pouvoirs aux départemens circonvoisins où la suite de ses opérations rendrait sa présence nécessaire. Enfin, au mois de décembre, le gouvernement révolutionnaire ayant reçu son organisation définitive par le décret du 14 frimaire, et le comité ayant distribué cinquante-huit représentans du peuple dans les départemens pour y établir ce gouvernement et exécuter les mesures de salut public, le département du Nord fut assigné à Le Bon avec celui du Pas-de-Calais.

Le 13 février 1794, il instituait à Arras un tribunal révolutionnaire qui devait laisser de terribles souvenirs. Il paraît pourtant qu’à ce moment, à quelque degré que se fût déjà élevée son exaltation, elle ne satisfaisait pas encore les dictateurs de Paris. Il fut rappelé par le comité de salut public. Il ne tarda point, il est vrai, à être renvoyé à son poste avec l’ordre de seconder par des mesures vigoureuses contre les ennemis intérieurs les dispositions militaires que deux autres conventionnels, Saint-Just et Lebas, allaient diriger contre l’ennemi du dehors. Il voulut encore refuser, demandant qu’on lui donnât un successeur dans un poste pénible où il croyait avoir assez prouvé son dévouement ; mais le comité ne l’écouta pas. On lui dit qu’on avait besoin de son concours, et pour calmer les inquiétudes qu’il pouvait avoir conçues, on ajouta qu’on n’était pas mécontent de ses travaux, que seulement on l’engageait à se tenir en garde contre les suggestions d’une humanité fausse et mal entendue.

Le Bon céda encore, et c’est à partir de ce moment fatal que les furies semblent, si l’on peut ainsi parler, s’être emparées de lui. La terreur était alors à son apogée. La mort de Danton et de ses amis, frappés comme traîtres pour avoir laissé entrevoir bien timidement le désir d’arrêter les supplices, avait mis fin à toute opposition dans le sein de la convention épouvantée. Le comité de salut public régnait sans partage et versait le sang par torrens. Le Bon se montra un de ses agens les plus dévoués et les plus impitoyables. On dit, et cela n’a rien d’invraisemblable, que dans le département du Nord, envahi par l’ennemi, un parti nombreux secondait de ses vœux et même de ses efforts plus ou moins dissimulés une invasion dont le succès, si déplorable à d’autres égards, aurait détruit le régime effroyable qui pesait sur la France. À Cambrai particulièrement, tout semblait déjà perdu pour la cause républicaine ; on avait cessé d’y porter la cocarde tricolore, les autorités avaient quitté leur poste, les contre-révolutionnaires ne dissimulaient pas leur joie, et Le Bon, en se transportant dans cette ville par ordre du comité, en y créant comme à Arras un tribunal révolutionnaire et en excitant par de fréquentes harangues l’enthousiasme populaire, rétablit la confiance, comprima les royalistes, les amis de l’étranger, enfin contribua puissamment à sauver la frontière menacée. C’est sous cet aspect que les apologistes de cette terrible époque ne manquent jamais de présenter les actes de leurs abominables héros. Ils veulent placer ceux qui seraient tentés de les contredire dans l’alternative de justifier, d’excuser au moins des actes atroces, ou de se déclarer en quelque sorte partisans de l’étranger, dont ces actes auraient seuls empêché le triomphe. Il ne serait pas difficile, je crois, de démontrer qu’on exagère singulièrement la part que les mesures de terreur ont eue aux succès de nos armées, mais c’est d’une manière plus directe, plus franche, plus absolue, qu’il faut réfuter les apologistes du terrorisme : il faut leur dire que le crime n’est jamais permis, que la fin ne justifie pas les moyens, que, suivant une belle parole de Rousseau, la révolution la plus heureuse serait achetée trop cher par le sang d’un seul innocent, et que ne pas reconnaître ces vérités, c’est se mettre en révolte contre le principe même de la morale.

Sans contester formellement ces maximes, M. Emile Le Bon admet, pour la défense de son père, un thème qui en est la négation indirecte. Il prétend que, les actes dont on l’accuse n’étant que l’exécution des décrets de la convention, des arrêtés du comité de salut public, ayant par conséquent le caractère de la légalité, on n’est pas en droit de les lui imputer à crime. Nous verrons tout à l’heure si la base de cet argument est exacte, si Le Bon n’a jamais pris sur lui d’aggraver dans la pratique la terrible législation de l’époque ; mais pour le condamner il n’est pas même nécessaire de démontrer ce dernier point. Il est des lois prétendues qui ne méritent pas ce nom, qui sont de véritables attentats à la morale, à l’humanité, et qui ne couvrent pas de leur protection ceux qui ont consenti à en devenir les instrumens. Sans doute, en thèse ordinaire, les agens secondaires du pouvoir ne peuvent être responsables de leur obéissance à des ordres, à des lois d’une sagesse et d’une régularité contestables : exiger d’eux qu’ils se rendent juges de toutes les résolutions de leurs supérieurs avant d’y donner suite, ce serait paralyser l’action du pouvoir et proclamer une sorte d’anarchie ; mais en présence des monstruosités qui émanaient chaque jour de la convention asservie et de son atroce comité, alors qu’elle prescrivait ouvertement les actes les plus coupables, des actes contraires à toutes les lois de la morale, à toutes les inspirations de la nature, ceux qui consentaient à en être les exécuteurs devenaient les complices des tyrans de la France et s’associaient à toute leur responsabilité. « Il n’y a pas de droit contre le droit ; » cette belle parole, dont les factieux abusent trop souvent pour contester les décisions les plus inoffensives de l’autorité, pour peu qu’elles contiennent leurs passions abritées sous quelque théorie absurde ou frivole, est d’une éternelle vérité quand on l’applique à ces prétendues lois qui ordonnent l’assassinat, la spoliation, la violation flagrante des droits les plus sacrés.

Il n’est pas vrai d’ailleurs que tous les actes de Joseph Le Bon trouvassent une justification telle quelle dans la législation du temps. Son fils l’a si bien compris, il s’est si bien rendu compte de l’insuffisance de ce moyen général de défense, qu’il s’efforce de trouver des excuses, des atténuations pour ceux de ces actes qui ont plus particulièrement attiré l’animadversion publique ; mais ces excuses sont bien étranges. Pour prouver que les tribunaux institués par Joseph Le Bon n’étaient pas des tribunaux de sang, et que l’innocence y trouvait des garanties, son apologiste donne un état des jugemens rendus par le tribunal de Cambrai dans un intervalle de six semaines. Il en résulte que, sur deux cent neuf accusés, cent cinquante seulement ont été condamnés (à mort sans doute, car alors il n’y avait guère d’autre peine), que cinquante-huit ont été acquittés et un autre ajourné pour donner le temps d’entendre des témoins indiqués par lui. Il y a donc eu à peu près un acquitté sur quatre accusés. « Voilà, s’écrie naïvement M. Emile Le Bon, ce tribunal sanguinaire dont les membres ne montaient sur leur siège que pour prononcer des arrêts de mort ! Voilà l’influence, la pression homicide exercée par Joseph Le Bon sur les juges et sur les jurés ! »

Le général Foy, alors simple officier, âgé seulement de dix-neuf ans, mais animé déjà de cette généreuse et courageuse franchise qui fut plus tard un des traits distinctifs de sa brillante carrière, avait été arrêté à l’armée du Nord et envoyé à Cambrai. Interrogé par Joseph Le Bon, celui-ci, au lieu de le traduire au tribunal révolutionnaire, se borna à le retenir en prison jusqu’à plus ample informé. L’apologiste y voit un exemple du soin consciencieux avec lequel il s’attachait à discerner les véritables ennemis de la révolution de ceux qui n’étaient que momentanément dissidens.

En créant le tribunal révolutionnaire d’Arras, qui a versé bien plus de sang que celui de Cambrai, Le Bon avait placé parmi les juges et les jurés quatre de ses parens, et on le lui a reproché comme une combinaison destinée à lui assurer les moyens de dicter les arrêts. M. Emile Le Bon répond qu’en présence des Autrichiens, sur une frontière envahie, la liste des jurés devait être une liste de proscription en cas de revers, qu’il n’était pas facile de réunir pour la composer des hommes à la fois patriotes, probes et éclairés, et que c’est pour cela que le représentant du peuple les avait pris dans sa famille, dont tous les membres partageaient son dévouement à la république. Il trouve également naturel que Joseph Le Bon eût la prétention de diriger l’accusateur public dans ses poursuites, de s’immiscer même dans la rédaction de ses actes d’accusation et de les faire apporter chez lui à cet effet, comme aussi de provoquer la sévérité du jury contre certains accusés en particulier. Suivant lui, aujourd’hui même il n’est pas un parquet qui contestât l’existence de ces différens droits, s’ils étaient réclamés soit par le ministre de la justice, soit par le président du conseil des ministres, et il demande comment on aurait pu ne pas les reconnaître à un représentant du peuple revêtu de pouvoirs illimités…

Une fois engagé dans cette voie de justification absolue, le biographe de Joseph Le Bon ne s’arrête plus. Un des faits les plus graves allégués contre ce dernier, un de ceux qui ont paru le mieux attester sa tyrannie, c’est la destitution, l’arrestation et l’envoi à Paris devant le comité de sûreté générale du président du tribunal criminel d’Arras, de l’accusateur public et d’un membre du comité de surveillance, qui était aussi juge au tribunal révolutionnaire. Suivant M. Emile Le Bon, cette mesure était juste, indispensable, parce que ces fonctionnaires demandaient la suppression du tribunal révolutionnaire, désapprouvaient ses arrêts et étendaient cette désapprobation jusqu’à Joseph Le Bon lui-même, dont ils accusaient le rigorisme outré, implacable, et le patriotisme soupçonneux.

Ce dernier avait, contre les trois magistrats qu’il traduisait devant le terrible comité, un autre grief que son défenseur essaie en vain de dissimuler. Au nombre des individus jugés par le tribunal révolutionnaire d’Arras se trouvaient vingt-quatre personnes que Joseph Le Bon avait mises en arrestation, parce que leurs noms étaient inscrits sur le registre d’une souscription destinée à fournir des secours à des prêtres fanatiques (c’est ainsi qu’on appelait ceux qui ne s’étaient pas soumis au serment civique). On comptait parmi ces souscripteurs plusieurs vieilles femmes ; Le jury ayant par hasard acquitté quatre de ces malheureux, en sorte que vingt seulement montèrent sur l’échafaud, Le Bon se livra à de violens emportemens de colère, à d’effrayantes menaces contre ceux des membres du tribunal qui avaient le plus contribué à cet acquittement partiel, et ce ne fut pas une des moindres causes qui le poussèrent à faire arrêter quelques-uns d’entre eux. Croirait-on que, par une suite de sophismes subtils, qu’il serait trop long d’exposer et de réfuter en détail, M. Emile Le Bon en arrive à conclure qu’une action pareille fait admirablement ressortir la probité, la droiture, le patriotisme de Joseph Le Bon ?

Le jugement du comte de Béthune a laissé dans l’Artois un long souvenir. Par sa naissance, par sa grande fortune, aussi par ses qualités personnelles, M. de Béthune jouissait, dans ce pays, d’une très grande considération ; mais par cela même il se trouvait plus exposé que personne aux fureurs du parti révolutionnaire : aussi avait-il été arrêté à Arras dès le mois de janvier 1793, longtemps par conséquent avant la mission de Le Bon ; mais quinze jours après il avait recouvré la liberté. Bientôt, il est vrai, l’accusateur public, qui la lui avait rendue, effrayé par les clameurs des jacobins, l’avait fait incarcérer de nouveau, sous la prévention d’avoir émigré, et, après être rentré en France, d’avoir fait passer des secours à d’autres émigrés. Six mois s’étaient écoulés ensuite sans qu’on prît contre lui aucune autre mesure. Le Bon, à peine entré en fonctions, ordonna sa mise en jugement. Traduit devant le tribunal criminel ordinaire comme accusé de complicité avec les émigrés, M. de Béthune fut acquitté et remis encore une fois en liberté ; mais Le Bon, lorsqu’il fut informé de cet acquittement, tomba dans un de ces accès de rage qui lui étaient habituels toutes les fois qu’il pouvait craindre qu’une de ses victimes ne lui échappât. Suivant un récit transmis par la tradition, la nouvelle lui parvint au milieu d’un dîner auquel on l’avait invité. Un des convives, arrivant un peu tard et ignorant devant qui il parlait, s’empressa d’annoncer l’arrêt du tribunal comme un événement qui devait réjouir tous les honnêtes gens. Le Bon quitta aussitôt la table en exprimant sa fureur et sa volonté bien arrêtée de ne pas tolérer l’impunité d’un riche, d’un ci-devant. M. de Béthune, incarcéré pour la troisième fois, fut traduit, non plus devant le tribunal criminel ordinaire, mais devant le tribunal révolutionnaire, non plus sous l’accusation de complicité avec les émigrés, mais sous celle d’émigration. Le soir même, il était exécuté aux flambeaux, et son défenseur était conduit devant le représentant du peuple pour recevoir une menaçante réprimande. Ces circonstances, au moins dans ce qu’elles ont d’essentiel, sont reconnues exactes par M. Emile Le Bon. Sait-on sur qui portent, dans l’appréciation qu’il en fait, son blâme et son indignation ? Sur l’accusateur public, que M. de Béthune avait su mettre dans ses intérêts, sur les jurés campagnards, sur les magistrats fort inattentifs, pour ne pas dire plus, qui lui avaient permis de se prévaloir, pour repousser l’accusation d’émigration, de certains certificats de résidence dont la convention avait, en règle générale, déclaré la nullité, sur le défenseur enfin qui avait produit ces certificats ! Quant à Joseph Le Bon, son fils essaie de nous faire admirer l’inflexible droiture avec laquelle il luttait loyalement contre la vénalité et les prévarications de beaucoup de fonctionnaires publics.

Joseph Le Bon a été accusé encore d’avoir fait suspendre l’exécution d’un condamné déjà arrivé au pied de l’échafaud, pour qu’il pût entendre avant de mourir la lecture d’un bulletin annonçant une victoire de l’armée républicaine. M. Emile Le Bon ne nie pas ce fait ; il avoue que son père, dans un accès d’indignation civique que les circonstances du temps peuvent seules expliquer, s’écria : « Que les ennemis de la patrie emportent en mourant le désespoir de nos succès ! » Seulement il prétend que cette suspension ne dura qu’un instant, qu’elle n’était pas préméditée, et il ajoute que ce qu’on pourrait reprocher d’exaltation à Joseph Le Bon s’atténue singulièrement par le péril imminent où était alors le pays.

Quant à l’anecdote, si souvent rappelée, de cet exécuteur des hautes œuvres qu’il conduisait avec lui, et qu’il recevait à sa table avec les juges et les jurés du tribunal révolutionnaire, M. Emile Le Bon affirme que cela n’eut lieu qu’une fois, par hasard ; puis il fait remarquer que si, avec nos mœurs, à la distance où nous sommes de cette époque, la présence d’un pareil homme au milieu des membres d’un tribunal nous révolte et ne paraît admettre aucune explication supportable, il en était tout autrement alors. Il cite plusieurs exemples de faits analogues, entre autres une lettre des représentans Lequinio et Laignelot, annonçant de Rochefort que plusieurs citoyens avaient réclamé l’honneur de faire tomber la tête ; des ennemis de la patrie, et qu’en choisissant l’un d’entre eux, ils l’avaient invité à dîner, pour rendre ainsi un éclatant hommage au patriotisme avec lequel il venait de se mettre au-dessus des préjugés « qu’il fut toujours intéressant aux rois d’entretenir pour nourrir les inégalités sociales sur lesquelles ils établissaient leur puissance… »

Joseph Le Bon avait fait placer sur sa porte cette inscription : « Ceux qui entreront ici pour solliciter des mises en liberté n’en sortiront que pour aller en prison. » Je défie de deviner la conclusion que son fils croit pouvoir tirer de ce dévergondage de tyrannie : il y voit un témoignage irrécusable de sensibilité et de délicate probité ! « Hélas ! dit-il, cette précaution de Joseph Le Bon montre quelle lutte il avait à soutenir contre lui-même dans le poste terrible où on l’avait placé. Elle atteste aussi cette irréprochable probité que ne souilla jamais la pensée même des honteuses spéculations qui se pratiquaient autour de lui… »

Je ne pousserai pas plus loin l’analyse de cette apologie, qui, bien que très sérieuse dans la pensée de l’auteur, a quelquefois l’air d’une cruelle raillerie. Une preuve irrécusable de ce qu’il y avait d’horrible, d’intolérable, même au point de vue de l’époque, dans la dictature de Joseph Le Bon, c’est que, dans un temps où tout pliait sous la terreur, où le silence s’était fait d’une extrémité à l’autre de la république, après quelques faibles tentatives de résistance, on vit s’élever dans le pays qu’il gouvernait avec tant de férocité une de ces oppositions que suscitent parfois le désespoir et l’excès de la souffrance. Nous avons vu qu’elle trouvait des organes parmi les fonctionnaires publics et même dans le sein du tribunal révolutionnaire. Ce qui lui donnait quelque hardiesse et la possibilité de se produire sans être écrasée à l’instant, c’est qu’elle avait à sa tête un collègue de Le Bon, un autre membre de la convention, Guffroy, naguère encore terroriste effréné et rédacteur d’un des plus affreux journaux du temps, mais qui, comme Danton, comme Camille Desmoulins, avait fini par s’effrayer de tant de sang répandu. Guffroy était un de ceux qui, dix-huit mois auparavant, lorsque Le Bon hésitait encore à se précipiter dans les voies du jacobinisme, l’accusaient d’être un brissotin, un modéré. Maintenant les rôles étaient intervertis. Guffroy, exclu de la société des jacobins pour crime de modérantisme, fit imprimer et distribuer à la convention un écrit intitulé le Censeur républicain, dans lequel Le Bon était représenté comme un despote, un homme de sang, un contre-révolutionnaire. Cette dernière qualification était alors le passeport indispensable de toute accusation, parce que, sous le régime en vigueur, les plus grands crimes ne paraissaient condamnables qu’autant qu’ils étaient considérés comme contraires à l’intérêt de la révolution, de même que les plus hautes vertus devenaient des forfaits inexpiables dès qu’elles s’exerçaient dans un sens contraire à cet intérêt.

De nombreux exemplaires de l’écrit de Guffroy avaient été aussi distribués à Arras. Le Bon se trouvait en ce moment à Cambrai, où Saint-Just et Lebas l’avaient appelé pour se concerter avec lui. Il s’empressa de se rendre à Paris sur l’invitation du comité de salut public, qui lui écrivait que, rendant justice à l’énergie avec laquelle il avait réprimé les ennemis de la révolution, il désirait avoir avec lui une conférence dont le résultat serait de la diriger plus utilement encore. Le comité lui proposa de créer deux nouveaux tribunaux révolutionnaires, l’un à Guise, l’autre à Saint-Quentin ; mais il s’y refusa, par le motif qu’étranger à ces localités et n’y connaissant personne, il ne serait pas en mesure de désigner les membres de ces tribunaux. De retour à Arras après cette excursion, il y donna lecture à la société populaire du pamphlet de Guffroy, en faisant un appel à ses auditeurs pour apprécier cet écrit. Le peuple, ou ce qu’on appelait ainsi, réuni en assemblée extraordinaire en vertu d’une proclamation du conseil de la commune, prit une délibération qui approuvait sa conduite, et déclarait que Guffroy avait perdu la confiance publique. Les villes d’Aire, de Béthune, de Saint-Omer, de Calais, imitèrent Arras. À Béthune, le pamphlet de Guffroy fut publiquement brûlé. On comprend ce que signifiaient ces manifestations sous le régime auquel la France était assujettie.


II

Jusqu’à ce moment, la position de Le Bon, soit dans le pays qu’il opprimait, soit dans la convention, était loin, on le voit, de paraître menacée. le comité de salut public le poussait, l’excitait plutôt qu’il ne cherchait à l’arrêter dans ses violences. Cependant, après son départ de Paris, Guffroy avait réussi à obtenir de ce comité la mise en liberté des magistrats d’Arras arrêtés par les ordres de Le Bon. Celui-ci, informé de cet acte d’indulgence, se hâta d’en demander la révocation. Comme il promettait d’envoyer bientôt de nouvelles pièces à charge contre ces trois hommes, on accéda à sa demande, et ils furent de nouveau incarcérés. Bientôt après Barère, annonçant à la convention la victoire de Fleurus, qui dégageait notre frontière du nord et ouvrait la Belgique à l’invasion française, attribuait à Le Bon une grande part dans ce brillant succès. Le Bon paraissait donc au comble de la faveur. Cependant une nouvelle attaque se préparait contre lui. De nombreuses pétitions arrivaient des départemens du Nord et du Pas-de-Calais pour dénoncer sa tyrannie à la convention. Le 6 messidor (23 juin), Guffroy, dans le sein même de cette assemblée, reproduisit de vive voix, avec de nouveaux développemens, les accusations énoncées dans son pamphlet. La convention les renvoya à l’examen du comité de salut public. Le Bon accourut de nouveau pour se défendre à la tribune ; mais le comité, qui redoutait une pareille lutte dans un moment où des germes de dissension commençaient à se manifester dans le parti dominant, le renvoya aussitôt à Cambrai en lui promettant de se charger de répondre à Guffroy. Avant de repartir, il voulut voir Robespierre, mais celui-ci lui ferma sa porte.

Le 21 messidor, c’est-à-dire le 9 juillet, Barère, au nom du comité, lut à la convention un rapport qui concluait à l’ordre du jour sur les accusations dont Le Bon était l’objet, mais qui prouvait pourtant que, même aux yeux de cet atroce gouvernement, ces accusations n’étaient pas, à beaucoup près, dépourvues de fondement. Ce rapport est resté fameux, et il est bon d’en rappeler quelques passages :


« Ce n’est qu’avec regret, disait Barère, que le comité vient vous entretenir de pétitions suggérées par l’astucieuse aristocratie contre un représentant qui lui a fait une guerre terrible à Arras et à Cambrai. C’est de Joseph Le Bon que le comité m’a chargé de vous parler, non pour l’improuver ou l’inculper (l’homme qui terrasse les ennemis du peuple, fût-ce avec quelque excès de zèle ou de patriotisme, ne peut être inculpé devant vous), mais pour vous rendre compte seulement de l’opinion politique qu’a eue le comité sur cette affaire… Le comité ne connaît que la république, il ne vise qu’à l’intérêt général, et cet intérêt consiste à abattre l’aristocratie, à la poursuivre dans toutes ses sinuosités, à défendre les patriotes, et à seconder les opérations de la représentation nationales, les dégageant de ce qu’elles peuvent avoir ou d’âpre, ou d’exagéré dans les formes, ou d’erroné dans les moyens… Le résultat ou les motifs de conduite, voilà ce que nous cherchons. Les motifs sont-ils purs ? Le résultat profite-t-il à la révolution, profite-t-il à la liberté ? Les plaintes ne sont-elles… que le cri vindicatif de l’aristocratie ? C’est ce que le comité a vu dans cette affaire. Des formes un peu acerbes ont été érigées en accusation ; mais ces formes ont détruit les progrès de l’aristocratie. Une sévérité outrée a été reprochée au représentant, mais il n’a démasqué que de faux patriotes… Eh ! que n’est-il pas permis à la haine d’un républicain contre l’aristocratie ! Et combien de sentimens généreux un patriote ne trouve-t-il pas à couvrir ce qu’il peut y avoir d’acrimonieux dans la poursuite des ennemis du peuple ! Il ne faut parler de la révolution qu’avec respect, et des mesures révolutionnaires qu’avec égards ; la liberté est une vierge dont il est coupable de soulever le voile… Joseph Le Bon, quoique avec quelques formes que le comité a improuvées, a complètement battu les aristocrates ; il a comprimé les malveillans et fait punir… les contre-révolutionnaires et les traîtres ; les mesures qu’il a puises ont sauvé Cambrai couvert de trahisons ; ce service nous a paru décisif pour ne pas donner un triomphe à l’aristocratie… C’est moins Joseph Le Bon que nous défendons que l’aristocratie que nous poursuivons… »


L’ordre du jour fut voté sans débats, comme l’était depuis longtemps tout ce que proposait le comité de salut public. Je ne sache rien de plus accablant que ce rapport pour la mémoire de Le Bon. Évidemment le comité lui-même, ce comité qui inondait la France de sang, qui avait proclamé la terreur comme le seul moyen de sauver le pays, trouvait qu’il était allé trop loin, et, en le défendant, ne faisait qu’obéir à cet instinct qui inspire à tous les pouvoirs la crainte de s’affaiblir en désavouant les excès de zèle de leurs agens.

Une mesure que le comité prit dès le lendemain ne laisse aucun doute quant au jugement qu’il portait sur les actes de Le Bon. Par un arrêté du 22 messidor, il mit fin à sa mission, et supprima le tribunal révolutionnaire d’Arras, qu’à sa demande on avait maintenu jusqu’alors, bien que tous les autres tribunaux analogues des départemens eussent été supprimés. Ce même arrêté prescrivait à Joseph Le Bon de rassembler les papiers, lettres et renseignemens qu’il avait recueillis concernant les conjurations contre la république et les intelligences des ennemis du peuple avec l’étranger, et de mettre ces documens sous les yeux du comité avec le tableau des opérations qu’il avait faites, comme aussi de proposer les mesures qui devaient compléter sa mission ; mais avant qu’il eût pu donner suite à ces instructions, un grand événement vint changer la face de la France : le 9 thermidor avait terminé le règne de la terreur.

Si Le Bon, avant cette journée, était déjà compromis comme ultrarévolutionnaire, il est facile de comprendre ce que dut être sa position après la chute des tyrans qui, tout en désapprouvant eux-mêmes quelques-uns de ses procédés, s’étaient crus obligés de le protéger contre ses accusateurs. Gufîroy ne se présentait plus seul pour l’attaquer. Il avait cette fois l’appui d’un autre conventionnel, d’un ancien terroriste comme lui, comme lui converti depuis quelque temps modérantisme, d’André Dumont. Dès le 15 thermidor, une députation de Cambrai s’étant présentée à la barre de la convention pour dénoncer Le Bon comme un complice de Robespierre, couvert de sang innocent, Le Bon monta aussitôt à la tribune pour essayer de se justifier ; mais des cris d’indignation s’élevèrent de toutes parts. « Voilà, s’écria Bourdon de l’Oise, le bourreau dont se servait Robespierre ! » — « Vous le voyez, dit André Dumont, ce monstre pétri de crimes, enivré de sang, couvert de l’exécration générale, vous le voyez salir cette tribune et exhaler le venin de son âme infernale… C’est bien à lui qu’on peut adresser ce discours : Monstre, va dans les enfers cuver le sang de tes victimes ! » Le bouillant orateur demandait l’arrestation et même le prompt châtiment de Le Bon. De tous côtés, le dictateur d’Arras était assailli des plus violentes interpellations. Vainement il voulut se justifier en se présentant, dans un langage encore empreint de l’ivresse du terrorisme, comme le simple exécuteur des ordres de l’assemblée, en rappelant qu’on avait approuvé, de la part d’autres représentans, des actes analogues à ceux dont on voulait maintenant lui faire un crime ; vainement quelques membres, sans prendre ouvertement sa défense, demandèrent qu’on procédât avec moins de précipitation, qu’on s’assurât si en effet il s’était borné, comme il le prétendait, à exécuter les ordres du comité de salut public. « Eh quoi ! répondit Charles Delacroix, parce qu’il aurait eu des complices, s’ensuivrait-il qu’il ne fût pas coupable ? » La convention annula son décret du 21 messidor, par lequel, moins d’un mois auparavant, elle avait passé à l’ordre du jour sur les inculpations dont il était l’objet ; elle chargea les comités de sûreté générale et de législation de lui faire un rapport dans le plus bref délai sur ces inculpations, et elle ordonna son arrestation immédiate, qui eut lieu séance tenante.

Alors commença contre lui une longue procédure dont son fils ne parle qu’avec indignation, dont les détails se ressentent en effet des passions du temps, de la dureté que le régime révolutionnaire avait apportée dans les mœurs politiques et les habitudes judiciaires, enfin de la violence bien naturelle des ressentimens qu’il avait excités. Sa femme, alors grosse de son second enfant, fut arrêtée à Arras, retenue prisonnière pendant plusieurs mois, et elle ne devait plus le voir. Tous ses papiers et le peu d’argent ou plutôt d’assignats qu’il possédait furent saisis à Paris, à Arras, à Saint-Pol chez la mère de sa femme, hors de sa présence et de celle de tout contradicteur légal et sans procès-verbal régulier. On ne négligeait rien de ce qui pouvait exciter contre lui l’opinion. Dans plusieurs villes, sous les fenêtres mêmes de la prison où sa femme était enfermée, on chantait une complainte sur ses crimes vrais ou faux en promenant un grand tableau qui le représentait les fers au cou et aux pieds. Aux atrocités dont il s’était souillé en effet, la malveillance ajoutait d’autres horreurs calculées pour agir sur l’imagination populaire, et qui, propagées par des libelles passionnés, reproduites même à la tribune et dans un rapport officiel, passaient alors pour des vérités incontestables, bien que la fausseté en ait été depuis démontrée. Tout cela certes est bien odieux, et M. Emile Le Bon est fondé à s’en plaindre ; mais comment ne voit-il pas que c’est le régime même dont il faisait tout à l’heure l’apologie qui avait donné à la France de telles mœurs politiques ? Comment ne voit-il pas que ces procédés, si condamnables en eux-mêmes, sont pourtant bien peu de chose lorsqu’on les rapproche des abominations de ce régime, et que les esprits impartiaux et équitables ont besoin de se faire quelque violence, d’évoquer en eux-mêmes les sentimens de l’éternelle justice, de se défendre des entraînemens d’une trop juste indignation, pour condamner comme il convient ces représailles bien incomplètes ? Je remarquerai d’ailleurs que les apologistes de la terreur et ceux qui essaient seulement d’atténuer l’horreur qu’elle inspire à tous les cœurs honnêtes, à tous les esprits sensés commettent en général dans leurs récits une erreur étrange. Ils semblent supposer que la réaction qui la suivit fut l’œuvre des partis qu’elle avait si cruellement opprimés, et que les royalistes, les constitutionnels, les modérés de toutes les nuances se vengèrent alors de tout ce qu’ils avaient souffert. Cela est complètement faux. Pendant les mois qui suivirent le 9 thermidor, il n’y avait place ni pour le parti monarchique, ni même pour les républicains modérés, pour les girondins. Les dominateurs du jour, c’étaient les amis de Danton, souillés de presque autant de crimes que les amis de Robespierre, plus immoraux encore s’il est possible, mais un peu moins impitoyables, ou plutôt ramenés par la nécessité, par le besoin de trouver des auxiliaires pour se relever de la proscription qui avait fini par les atteindre, à une politique moins violente, moins sanguinaire. Tallien, le septembriseur, dirigeait cette réaction. Fréron, le régicide, l’ancien terroriste, était le chef de cette jeunesse dorée qui demandait vengeance des crimes de la terreur, et dans laquelle on se tromperait beaucoup si l’on croyait voir quelque chose d’aristocratique. Bourdon de l’Oise, Legendre, André Dumont, Guffroy, leurs émules, avaient des antécédens analogues. Le nom de Marat était encore en honneur ; une des accusations sous lesquelles on avait renversé Robespierre, c’était celle de ne l’avoir pas assez honoré. Toutes les lois, toutes les doctrines du régime révolutionnaire étaient encore en vigueur et ne devaient se modifier, s’adoucir que peu à peu, bien lentement. Voilà quel était en réalité l’état de la France à la fin de 1794. Tels étaient les hommes qui la gouvernaient. On voit s’il est juste d’attribuer soit aux royalistes, soit aux vrais amis de la liberté, une part quelconque dans les excès de cette réaction. Le 9 thermidor, vainqueurs et vaincus étaient des jacobins entre lesquels les honnêtes gens hésitèrent un moment.

Je reviens à Joseph Le Bon. Bien que la convention eût ordonné à ses comités de lui faire le plus promptement possible un nouveau rapport sur les accusations dirigées contre lui, quatre mois après ce rapport n’était pas encore présenté. André Dumont, appuyé par Tallien, fit décréter qu’il le serait dans le délai de huit jours ; mais cette nouvelle prescription ne fut pas mieux observée que la première. Seulement, au bout d’un mois, les comités firent comparaître devant eux Le Bon, qu’ils n’avaient pas encore interrogé ; mais, après avoir entendu ses explications, ils se bornèrent à l’inviter à réclamer de la convention les papiers qu’on lui avait saisis, et qu’il considérait comme pouvant servir à sa justification. Il les réclama en effet, mais cette démarche n’eut aucune suite. Quelques semaines s’étant encore écoulées, et la commune de Cambrai ayant fait parvenir à la convention une nouvelle dénonciation contre lui, cette assemblée demanda que le rapport qu’elle attendait depuis si longtemps lui fût présenté dans trois jours. Il en fut de cette décision comme des précédentes. Évidemment les comités, soit qu’ils craignissent l’éclat que ne pouvait manquer de produire la discussion d’une affaire semblable, soit qu’ils fussent effrayés des progrès d’une réaction qui gagnait chaque jour du terrain, hésitaient à s’engager dans la voie qu’on leur avait indiquée.

Il survint un peu plus tard une circonstance qui aurait pu sauver la tête de Joseph Le Bon. Au nombre des députés arrêtés et qu’il s’agissait de mettre en jugement pour leur participation aux actes les plus odieux de la terreur se trouvaient quelques-uns des auteurs mêmes du 9 thermidor, Collot-d’Herbois, Billaud-Varennes, Barère. Le parti terroriste, sortant de son abattement, s’agitait pour les soustraire à l’action de la justice, et déjà une émeute formidable avait eu lieu : la convention, voulant mettre fin aux désordres dont ils étaient la cause, décida, sur la proposition d’André Dumont, qu’au lieu de les traduire en justice on les déporterait sans jugement. Quelqu’un proposa de comprendre aussi Le Bon dans cette mesure ; mais Bourdon de l’Oise fit repousser cette proposition en rappelant, dans un langage véhément, tous les crimes dont il était accusé. le malheureux, par un singulier aveuglement, se félicita de ce rejet, qui, disait-il, déjouait les projets perfides de ses ennemis, et il écrivit à la convention pour demander d’être enfin jugé.

Tant de lenteurs devaient avoir un terme. Le 18 floréal, c’est-à-dire le 7 mai 1795, par suite d’un décret qui enjoignait aux comités de faire leur rapport séance tenante, Laumont déclara en leur nom qu’après avoir entendu Joseph Le Bon ils pensaient qu’il y avait lieu d’examiner sa conduite. Le soir même, la convention, suivant le mode qu’elle avait établi pour les cas semblables, nomma une commission de vingt et un membres pour rechercher s’il avait encouru la mise en accusation.

Quelle était, dans ces terribles conjonctures, la situation morale de Le Bon ? L’ivresse sanguinaire qui l’animait naguère s’était-elle dissipée dans la solitude de sa captivité, et était-il revenu, au moins partiellement, aux sentimens, aux idées de sa première jeunesse ? ou bien l’infortune et la souffrance n’avaient-elles fait que l’exaspérer ? Nous avons sur cette époque de sa vie des documens plus abondans que sur aucune autre, les lettres qu’il écrivait presque journellement à sa femme. Cette correspondance, sans nous révéler aucun fait important, est très curieuse par le jour qu’elle jette sur l’état de son âme. Celui qui la lirait sans connaître les événemens que j’ai racontés croirait qu’elle est l’œuvre d’un honnête homme compromis dans des luttes de partis, menacé par les ressentimens du parti vainqueur, mais contre qui il n’existe que des griefs politiques et à qui sa conscience ne reproche rien. Il n’y est pas fait la moindre allusion à tant de cruautés commises, à tant de sang versé soit à Cambrai, soit à Arras. Le langage de Le Bon est constamment celui d’un citoyen vertueux soutenu dans ses épreuves par le sentiment des services qu’il a rendus à son pays. « L’instant du malheur est arrivé, écrit-il peu de jours après son arrestation, c’est aussi celui du courage… Dès le moment où je me suis vu livré à la fureur de mes ennemis et à l’erreur de ceux qu’ils ont trompés, mon sacrifice a été fait tout entier ; je m’attends à tout, fais-en de même. Je suis plus grand que le mal auquel ils me destinent. Imite mon exemple. Imagine-toi que je suis sur la brèche, et qu’un canon chargé à mitraille est dirigé contre moi. Périr d’une manière où d’une autre, quand on est innocent, c’est la même chose… Conserve-toi pour nos chers enfans ; quelle que soit l’injustice involontaire de la patrie à mon égard, qu’ils ne s’en souviennent jamais que pour la mieux servir ! Lâches que nous serions ! nous regretterions d’avoir été purs ! »

Quelques jours après, Le Bon s’exprimait ainsi : « Dirons-nous, à cause de nos revers, que la vertu est une chimère, et que nous avons eu tort, de nous y tenir strictement attachés ? Ce blasphème n’entre pas encore dans mon cœur : je me félicite toujours de n’avoir été l’esclave ni des richesses, ni de l’orgueil, ni de la jalousie, ni de la débauche, ni de la haine particulière envers qui que ce soit ; j’ai haï les ennemis de ma patrie, les ennemis de la révolution, j’ai poursuivi les fripons de toute espèce, voilà mon seul crime, et je ne me sens pas la lâcheté de m’en repentir… O ma chère amie ! c’est ici que nous ne devons plus être unis que par les liens de la vertu !… » — « Je persiste à être le même, dit-il un peu plus tard ; continue de ton côté à honorer la cause de la liberté et de la vertu que nous avons servie. Procure-toi l’histoire ancienne, vois-y tous les hommes utiles payés successivement d’ingratitude. Lis les ouvrages de Jean-Jacques et apprends de ces ouvrages à n’être point abattue de notre position… »

Je citerai encore quelques autres passages de ces lettres où la même pensée se reproduit sans cesse :


« Je me console toujours dans cette idée que tu aimes mieux me voir poursuivi innocent qu’applaudi coupable. »

« Ton souvenir… me tourmenterait si nous n’avions tous deux un objet commun d’amour qui rend toutes les peines, la mort même, supportables : je veux dire la patrie et la vertu. »

« Étranger à toutes les cabales, à toutes les intrigues, je m’enveloppe de ma seule vertu. »

« Tout ce qui dépend de nous, c’est d’être toujours ce que nous avons été, vertueux par goût autant que par devoir : l’exil, la mort, une infamie publique peuvent être le prix d’une semblable constance, mais on jouit jusqu’à la dernière heure du témoignage d’une conscience pure, et la mémoire de l’homme de bien trouve tôt ou tard des vengeurs. »


Qui le croirait ? Le Bon, dans sa triste situation, loin de détourner sa pensée des actes qui l’y avaient amené, trouvait de la consolation à se les rappeler. « Il y a aujourd’hui un an, dit-il, que j’ai reçu l’ordre de me transporter à Cambrai avec une partie des plus chauds patriotes d’Arras. D’autres, à ma place, s’affligeraient de ce souvenir ; il commence pour moi un anniversaire des plus intéressans ; pas un jour, pas une heure ne va se passer désormais que je ne me retrace les dangers de toute espèce affrontés pour la cause de la révolution. Quel plus vaste sujet de consolation et de plaisir ! » Et il développe ce thème en ne parlant, il est vrai, que de ce qu’il a fait pour repousser l’invasion étrangère, comme s’il était possible de séparer ce souvenir de celui des sanglantes immolations auxquelles il est si intimement lié. Il rappelle à sa femme la douleur qu’ils ont eue alors d’être obligés de se séparer l’un de l’autre, les adieux éternels qu’ils se sont faits, ne sachant s’ils se reverraient jamais, la résolution où ils étaient, lui de s’ensevelir sous les ruines de Cambrai plutôt que de trahir son devoir, elle de ne jamais déshonorer le courage de son époux par des suggestions féminines. « Le ciel, ajoute-t-il, ne voulut pas mettre alors à l’épreuve la sincérité de nos sentimens. Il nous réservait à de plus pénibles destinées ! Nous a-t-il trouvés les mêmes ? Je le pense. Tâchons de nous maintenir à la hauteur où il nous a placés. Je lisais autrefois dans Sénèque un passage latin dont j’essaierais en vain de te rendre toute la force dans notre langue, mais que je vais te traduire à ma façon : « La Dinivité ne perd pas de vue l’homme juste aux prises avec l’adversité ; elle se plaît à le contempler dans les combats vigoureux auxquels son amour paternel l’expose, et ne le reconnaît pour véritablement sien qu’à la fin de sa carrière. — Fournissons-la, ô Mimie ! fournissons-la avec zèle et constance cette carrière honorable ! Celle qui s’ouvrit à nous il y a un an n’était qu’un jeu d’enfans en comparaison de celle où nous sommes lancés : pour se soutenir dans la première, il ne fallait que de l’amour-propre ; pour marcher imperturbablement dans la seconde, il faut toute l’énergie de la vertu. »

Jamais Joseph Le Bon, s’il faut l’en croire, n’avait joui d’une plus grande tranquillité que dans sa prison, et à la constante sérénité de son langage on est disposé à penser qu’il dit la vérité. On peut supposer pourtant qu’il exagérait sa sécurité et sa confiance pour rassurer sa malheureuse femme, pour la relever de l’abattement douloureux où il la voyait plongée, et que son état de grossesse rendait dangereux. Il y réussissait par momens, elle reprenait courage, l’avenir lui apparaissait dans de flatteuses perspectives ; mais alors il craignait d’avoir dépassé le but en lui faisant concevoir des espérances qui ne pourraient être déçues sans lui porter un coup fatal : il essayait avec ménagement de la ramener à une vue plus juste de la situation, de la préparer ainsi à tout ce qui pouvait arriver. « Tu me vois déjà dans tes bras, lui dit-il, tu comptes sur la justice de ma cause. J’y compte aussi ; mais je n’ai point oublié l’acharnement de mes ennemis… Gardons-nous de nous livrer à de vaines espérances, n’attendons des méchans que le mal, et comptons au nombre des bienfaits les peines qu’ils négligent de nous faire essuyer. » — « Si quelque chose, lui dit-il encore, était capable de m’abattre, c’est de te voir si peu préparée au malheur. Quoi ! mon sort ne dépend ni de toi ni de moi, et tu te laisses aller à des espérances qui, si elles sont déçues par la perversité des hommes, doivent accroître un jour tes regrets ? Songe donc, ma chère amie, à t’affranchir encore de cette dépendance funeste ; que mes ennemis te trouvent aussi insensible que ton époux à l’espoir et à la crainte.., Redouble donc d’énergie ; que chacun des traits dont ils me perceront redouble ton courage, au lieu de le diminuer ! Je ne suis point encore dans le tonneau de Régulus, et tu sembles te désoler ?… Représente-toi la femme de ce fameux Romain, et, en comparant sa position à la tienne, juge de tes devoirs… »

Ce que Joseph Le Bon s’efforce d’inspirer à sa compagne, c’est la résignation. Il essaie de lui persuader que, dans les circonstances où la France se trouve placée, l’homme de bien persécuté, livré à tant de manœuvres ténébreuses, d’infernales machinations, ne saurait regretter la vie en voyant dans toute leur turpitude ceux au milieu desquels il aurait à vivre, que sa mort, si ses ennemis viennent à bout de l’obtenir, n’aura fait que donner une impulsion plus énergique à la révolution, que les martyrs de l’égalité ne périssent jamais inutilement, et que le sang des républicains est une semence vigoureuse d’où renaissent des républicains plus terribles encore aux tyrans. Des considérations de cette espèce, présentées, à titre de consolations, par tout autre que le principal intéressé, seraient des lieux-communs misérables et presque ridicules ; dans la bouche d’un homme que l’échafaud menace, reproduites sous toutes les formes pendant une année entière dans une correspondance intime, elles ont un tout autre caractère.

Ce qui domine toute cette correspondance, c’est l’amour tendre et passionné de Le Bon pour sa femme, sa préoccupation constante de tout ce qui la touche et la confiance sans bornes qu’il a en elle. L’expression en est souvent touchante par sa simplicité même. Au milieu de ses souffrances, il se trouve heureux d’avoir une telle compagne. Sa joie est au comble lorsqu’il apprend qu’elle est heureusement accouchée d’un fils. « Ton image et celle de la petite famille, lui écrit-il, m’occupent uniquement dans la captivité, et sous ce point de vue mes fers même ont des charmes. Autrefois, lancé dans une carrière difficile et rebutante, je trouvais à peine le loisir de penser aux objets de mon amour, aux sources de mon bonheur. Aujourd’hui, dispensé de servir ma patrie autrement que par ma constance dans les revers, je repasse les délicieux instans que j’ai coulés près de toi, je m’y arrête, je les savoure, et tu m’en deviens plus précieuse, » Dans une autre lettre, on lit ce passage : « Privé du plaisir de voir nos enfans, je m’en console ici parfois en considérant ceux des autres, en les suivant dans leurs petits jeux et dans les premières expressions de leurs sentimens. » Des traits de la sentimentalité alors à la mode, qui paraissent aujourd’hui parfaitement ridicules, surtout de la part d’un tel homme, se mêlent à ces élans d’une sensibilité vraie. C’est ainsi qu’en envoyant son portrait à sa femme, il en donne cette explication : « Je présente à quelqu’un une rose et des fraises avec cette devise : Si dans un an… Le médaillon, de l’autre côté, comprend, outre divers enjolivemens, une femme donnant le sein à un petit enfant, et une petite fille qui la tient par la jupe. Autour on lit : O mes enfans, serais-je votre mère, si, pouvant vous nourrir de mon lait, je ne le faisais pas ! »

L’éducation de ses enfans encore au berceau le préoccupait beaucoup, et, prévoyant qu’il ne serait plus là pour la diriger, il faisait à ce sujet à sa femme les recommandations les plus expresses et les plus détaillées. Son système était celui de Rousseau. « Résisté avec courage, disait-il, à tous les abus consacré par l’usage et le préjugé en matière d’éducation… Fais en sorte que l’éducation de Pauline ne soit pas gâtée dès son commencement. Qu’on n’accorde rien à ses caprices, mais qu’on ne l’aigrisse pas par des refus hors de saison ; qu’on ne la confie à aucune personne acariâtre, colère, brutale… Que l’on se souvienne surtout qu’il s’agit moins de former notre enfant que de l’empêcher de se détériorer. La nature, la nature, rien que la nature !… »

Le Bon pensait beaucoup aussi à son vieux père, réduit à un si douloureux isolement. Il le recommandait sans cesse à sa femme. « Soutiens-le, dit-il, dans cette crise à laquelle il était moins préparé que tout autre. Dis-lui que je me souviens encore de ses exemples et de ses leçons, que dans l’ancien régime il a mieux aimé se ruiner et risquer sa vie que de manquer à la probité, et que dans le nouveau mille persécutions et mille supplices ne me détermineront pas à devenir lâche et fripon, que j’ai juré de mourir pour la cause de l’égalité, et que cette mort, si elle m’est destinée, est la plus glorieuse que l’homme puisse désirer. » — « Maintiens également le courage de ceux de nos parens qui ont été frappés de nos revers, et qui, ignorant les vicissitudes inséparables des révolutions et leurs causes, s’abattent à la vue des périls et de quelques malheurs particuliers. »

Dans les loisirs de sa longue captivité, Le Bon cherchait à soutenir son courage en relisant les écrivains dont l’étude avait formé ses opinions. Rousseau, Mably lui faisaient passer, dit-il, des momens délicieux. Il cite un passage de Rousseau qui prétend que, si la voix de la nature est le meilleur conseil que doive écouter un bon père de famille, elle n’est, pour le magistrat, qu’un faux guide qui travaille sans cesse à l’écarter de ses devoirs, que, pour bien faire, le premier n’a qu’à consulter son cœur, et que l’autre devient un traitre au moment où il consulte le sien, que sa raison même doit lui être suspecte, et qu’il ne doit suivre d’autre règle que la raison publique, qui est la loi. Le Bon ajoute que de pareils conseils exigent trop de sacrifices pour être du goût de bien des gens, mais qu’il les croit justes et fondés, et qu’ils expliquent sa conduite et ses sentimens. Cette réflexion n’explique-t-elle pas l’influence funeste que Rousseau, par ses maximes tranchantes, a exercée sur la révolution ? Ces graves lectures n’étaient pas les seules par lesquelles il cherchait à se distraire. « Ma position, écrivait-il, m’a donné ou plutôt a développé en moi un goût que je n’avais pas d’abord ressenti : c’est celui des romans et histoires extraordinaires ; je me jette à corps perdu sur les histoires de naufrages, de famines, etc. Je ne m’entretiens qu’avec des êtres isolés au milieu des mers et sur des débris de vaisseaux, n’ayant d’autres ressources pour se sustenter et n’échappant que par des miracles à des milliers de morts qui les poursuivent. Mes infortunes réelles m’intéressent aux revers les plus fabuleux ; je ne doute plus de rien après ce que j’ai vu. »


III

Cependant la situation de Le Bon et en général celle de tous les hommes poursuivis comme terroristes devenaient de plus en plus graves. Les efforts désespérés et impuissans du parti jacobin pour ressaisir le pouvoir, pour sauver ses chefs compromis, ne faisaient que l’empirer. Après la journée du 1er prairial, dans laquelle un rassemblement factieux s’empara un moment de la salle de la convention, proclama le rétablissement du régime révolutionnaire et fut quelques instans après dispersé par la force armée, la réaction prit une force nouvelle. Six députés qui avaient participé à ce mouvement furent mis à mort, aussi bien qu’un bon nombre de leurs complices, en vertu du jugement d’une commission militaire. Cent autres conventionnels attendaient en prison qu’on statuât sur leur sort. Fouquier-Tinville et quinze membres du tribunal révolutionnaire de Paris avaient déjà expié leurs crimes sur l’échafaud. Le 5 prairial, un conventionnel demanda que l’infâme Le Bon fût jugé militairement comme les révoltés du 1er prairial. Cette proposition souleva des murmures et fut repoussée ; mais le 1er messidor, c’est-à-dire le 19 juin, Quirot, au nom de la commission des vingt et un chargée d’examiner la conduite de l’ancien représentant du peuple, lut à la tribune un rapport très violent qui proposait de le mettre en accusation pour assassinats juridiques, oppression des citoyens en masse, exercice de vengeances particulières, vols et dilapidations. Joseph Le Bon fut admis à se défendre devant la convention ; sa défense occupa quatre séances. Après de vives récriminations contre son accusateur Guffroy, il s’efforça de justifier sa propre conduite par cette allégation banale, qu’il n’avait fait qu’obéir aux lois, aux instructions, aux ordres émanés de la convention et de l’ancien comité de salut public. « J’ai fait en sorte, dit-il, d’être le moins coupable qu’il m’a été possible en exécutant vos lois. Faites des lois justes, et, si je vis encore, vous me les verrez exécuter avec le même dévouement. Un tel argument, sans servir la cause de Le Bon, devait mettre mal à l’aise la plupart de ceux qui l’écoutaient. Un membre du comité de sûreté générale, Pierret, intervenant par forme de motion d’ordre, se plaignit de la manière dont il discutait, lui reprocha de s’être continuellement livré à des divagations qui faisaient dans le public une impression fâcheuse, d’avoir adopté un système de défense vraiment déshonorant, et demanda qu’il ne lui fût plus permis de jouer à la tribune le rôle d’un comédien ou d’un extravagant, qu’on l’obligeât à sortir des vaines généralités, à répondre article par article sur les divers points de l’accusation, en sorte qu’on pût en finir sans désemparer. Pour donner plus de poids à sa proposition, il affirma d’un ton mystérieux que des rapports parvenus au comité sur l’état des esprits démontraient la nécessité absolue de ne pas prolonger le débat. Un décret conforme à cette proposition fut rendu aussitôt, mais rapporté ensuite sur les instances d’un député proscrit pendant la terreur comme fédéraliste et royaliste, rentré tout récemment dans l’assemblée, et qui s’éleva avec une noble chaleur contre une mesure dont le caractère rappelait, quoique de bien loin, ces attentats à la liberté de la défense si fréquens avant le 9 thermidor. Ce député s’appelait Delahaye. Il était beau de voir ce modéré, ce royaliste, venir invoquer les droits de la justice en faveur de Joseph Le Bon contre le zèle intempérant d’anciens jacobins convertis. La seule réflexion que cette circonstance suggère à M. Emile Le Bon, c’est que la convention s’était montrée bien docile aux exigences croissantes de la contre-révolution en rappelant dans son sein un homme contre qui s’élevaient des soupçons de royalisme !

Le débat continua. Le Bon réclama les papiers qu’on avait saisis au moment de son arrestation, mais personne ne put ou ne voulut dire ce qu’ils étaient devenus. Il déclara alors qu’il renonçait à se défendre. Cependant, voyant qu’on allait passer outre, il consentit à donner des explications. À la séance suivante, Roux de la Marne représenta que tant de lenteurs mettaient la chose publique en danger, que d’ailleurs le prévenu pourrait se défendre aussi longtemps qu’il voudrait devant le tribunal auquel il serait renvoyé, et il demanda que la convention se déclarât en permanence jusqu’à ce qu’elle se fût prononcée sur la proposition de la commission. Cette motion fut adoptée sans opposition. À deux heures du matin, la mise en accusation fut votée en principe. Quatre jours après, le 29 messidor, la commission proposa la rédaction du décret exigé, qui était conforme aux conclusions du rapport et maintenait tous les griefs énoncés contre l’accusé à l’exception de celui de vols et concussions. Comme le tribunal révolutionnaire venait d’être supprimé, Le Bon fut envoyé devant le tribunal criminel d’Amiens, procédant pour ce cas particulier avec l’assistance d’un jury spécial et sans recours en cassation.

Le Bon fut aussitôt transporté à Amiens. S’il faut en croire les assertions recueillies par son fils, les traitemens qu’il y éprouva se ressentaient de la barbarie dont la France n’avait encore pu s’affranchir complètement depuis la terreur. Le président du tribunal, bien que beau-frère d’émigré et à ce titre déclaré incapable de tout emploi public par une loi rendue pendant la durée même du procès, fut maintenu exceptionnellement dans ses fonctions jusqu’au jugement. Deux fois Le Bon lui écrivit pour demander un défenseur d’office, sa pauvreté ne lui permettant pas de s’en procurer un à ses frais, et sa demande resta sans réponse. Il adressa aussi par écrit au tribunal une requête qui avait pour objet d’établir qu’aux termes mêmes de l’acte d’accusation il ne se trouvait pas dans la catégorie de ceux qui, ayant conspiré ou attenté à la sûreté publique, devaient, d’après un décret de la convention, être jugés en dehors des formes ordinaires par un jury spécial, et sans qu’on leur laissât la faculté de se pourvoir en cassation. Cette requête fut rejetée, bien que fondée sur des raisons qui ne semblaient pas dénuées de force, et pour les repousser le tribunal ne trouva que de subtiles arguties. Dans cette extrémité, Le Bon conservait toute sa fermeté, bien que les épreuves prolongées qu’il venait de traverser eussent épuisé ses forces physiques. Il avait la fièvre, il crachait le sang, mais son langage est toujours celui d’un homme de bien, d’un patriote se préparant au martyre, fier de son passé, et dans son malheur trouvant quelque consolation à quitter un monde livré à la tyrannie et à la corruption. Il s’attache à inspirer à sa femme ces sentimens stoïques ; quelquefois il croit y réussir, et il s’en applaudit. « Quelle lâcheté pourrait-on attendre de moi, lui dit-il, lorsque mon amour pour toi, ta tendresse à mon égard, ne m’ont arraché aucune démarche dont j’aie à rougir ? Je serai le même jusqu’au bout, ma douce et généreuse amie, tu peux y compter. Le plaisir de me voir disparaître pur de cette terre de corruption et d’intrigue en vaudra bien un autre pour ton grand cœur… Tu partageras cette jouissance avec nos chers enfans, à qui tu apprendras dès leur jeune âge que la mort n’est rien, que l’honneur est tout, que la vertu dans les fers et sur l’échafaud est préférable au vice triomphant. Qu’étaient-ce que les vertus des Grecs et des Romains pour instruire notre famille naissante !… Le ciel a réservé à mes descendans une leçon plus frappante et qui les touche de plus près ; comme leurs âmes s’enflammeront au récit, à la lecture de la fin sublime de leur père, de leur aïeul ! De quelles larmes d’attendrissement et d’admiration ils bai-gneront.les pages où des mains courageuses et républicaines auront retracé l’histoire de nos persécutions et de nos opprobres ! »

C’était avant le décret d’accusation que Le Bon parlait ainsi ; quelques jours après, voici comment il s’exprimait : « Familiarise-toi avec cette idée que je suis allé rejoindre tous ces braves qui ont illustré la terre, et spécialement ces milliers de héros morts sur les frontières pour la république… Quel accueil je recevrai de leur part, n’ayant jamais trahi la cause qu’ils ont défendue ! Oui, si, comme il m’est doux de l’imaginer, notre âme nous survit, j’ai des droits à habiter parmi eux… Défie-toi de ta faiblesse et de la perfide espérance… Espérer est une sottise, espérer est un tourment, espérer est dans certains cas un déshonneur… »

On voit que si Le Bon n’était plus chrétien, ni même déiste bien convaincu, ses aspirations étaient restées spiritualistes, à la différence de la plupart des révolutionnaires de cette époque. « Tant que tu seras au-dessus de nos infortunes, écrivait-il encore à sa femme, ne crains de ma part ni douleur ni faiblesse ; ce n’est pas en vain que presque toute ma vie s’est passée à converser, non avec ces pitoyables petits hommes qui pullulent sur cette terre, mais avec ces illustres morts de la Grèce et de Rome, qui ont jadis honoré leur espèce par les prodiges de leur héroïsme. Eux aussi sans doute étaient regardés comme des fous par ceux qui ne se sentaient pas le courage de les imiter… Si je te suis définitivement enlevé,… ose envisager ton époux à sa dernière heure, mourant digne de toi, de la liberté et de lui-même ; prépare à nos jeunes enfans le récit naïf et naturel de toutes nos aventures ; dis-leur… ce que Cornélie disait à son second fils après la mort de Gracchus l’aîné ; montre-leur la route teinte de mon sang : qu’ils s’y élancent à ta voix, non pour me venger, mais pour soutenir les principes éternels défendus par leur père !… »

Cherchant partout des souvenirs propres à s’encourager lui-même et à fortifier sa malheureuse femme, Le Bon lui cite aussi ces dames dont parle le commencement de notre histoire, qui se piquaient surtout d’inspirer à leurs amans le mépris du danger et de la mort. Dans une autre lettre, c’est parmi les hommes même qu’il a impitoyablement frappés, parmi les royalistes, qu’il trouve le modèle de constance héroïque auquel il se propose de conformer sa conduite. Tel est son aveuglement qu’il n’éprouve aucun embarras à se rappeler ainsi ses propres forfaits en rendant à ses victimes un magnifique hommage. « N’oublions jamais, dit-il, le caractère qu’ont montré certains ennemis de la révolution jusqu’à la dernière heure ; ils mouraient en invoquant le retour de l’ancien régime, ils ne s’avilissaient point à demander grâce ; ils forçaient en quelque sorte l’admiration des patriotes par une intrépidité digne d’un meilleur parti… Et nous, pères et martyrs de la liberté, nous trahirions, nous déshonorerions six ans de travaux civiques par des regrets et des faiblesses ! Le saint amour de l’égalité serait moins puissant sur nous que les abus et les chimères de la royauté sur les aristocrates !… Non, non, les revers ne feront qu’agrandir nos âmes… »

Je citerai encore un passage d’une lettre qui me paraît remarquable par la sincérité qui y règne, par cette placidité que l’on s’étonne de trouver chez un criminel non repentant. « J’ai un conseil très utile à te donner dans le cas où tu recouvrerais ta liberté : c’est de bannir de ton cœur toute espèce de haine contre les auteurs de nos maux. Le ressentiment ne soulage pas ; au contraire, il aigrit les plaies. Ne regarde pas comme mes ennemis tous ceux que la crainte ou l’intrigue ont entraînés ; ce serait trop exiger que de condamner jusqu’à la faiblesse. » Supposons, à la place du sanglant proconsul d’Arras et de Cambrai, un homme de bien, un vrai patriote, proscrit par la haine d’un parti et par l’aveuglement d’un peuple égaré : tout cela serait grand, généreux, vraiment beau. De la part de Le Bon, ce langage semble dérisoire. Et cependant il est permis de croire qu’il était en ce moment de bonne foi, bien entendu de cette bonne foi incomplète qu’enfante le fanatisme, et qui ne change pas la nature morale des actions humaines.

C’est le 26 fructidor que commença, suivant l’expression de Le Bon lui-même, le dernier acte de la tragédie. Il comparut devant le tribunal criminel. Les débats durèrent près de vingt jours. On entendit de nombreux témoins, qui étaient en grande partie les parens de ses victimes. Il n’avait pas eu la force d’écrire sa défense, mais il répondit de vive voix sur les divers points de l’accusation. Le 12 vendémiaire, cent trente-six questions furent posées au jury. Presque toutes ayant été résolues affirmativement, Le Bon fut condamné à mort comme assassin.

Tout semblait terminé, et cependant une chance, sinon de salut, au moins de sursis, sembla encore s’offrir à lui. La convention, qui touchait à ses derniers jours, venait de promulguer la constitution de l’an III, dont un article mettait fin à toutes les lois d’exception, et par conséquent à la loi d’après laquelle on l’avait traduit devant un jury spécial, en lui enlevant le droit de recours en cassation. Au moment de la clôture des débats, avant que le jury ne se fût retiré pour délibérer, l’accusé avait demandé qu’en cas de condamnation, la voie du recours en cassation lui fût réservée, et que si le tribunal ne croyait pas pouvoir statuer à cet égard, il en référât à la convention et suspendît le jugement. Le tribunal, sans suspendre le jugement, renvoya la décision sur cette question délicate à la convention. Le 21 vendémiaire, cette assemblée passa à l’ordre du jour par le motif que la constitution n’était pas encore en activité. Le 24, c’est-à-dire le 15 octobre 1795, l’arrêt de mort reçut son exécution. En ce moment néanmoins, la convention, victorieuse dans la lutte qu’avait engagée contre elle la population parisienne pour la contraindre à laisser pleine liberté au mouvement électoral qui devait la remplacer, était rentrée jusqu’à un certain point dans la voie révolutionnaire ; mais ce revirement, qui sauva beaucoup de conventionnels terroristes livrés à la justice, ne profita pas à Le Bon, parce qu’il était déjà jugé, parce qu’il n’avait pas d’amis, de protecteurs parmi les hommes influens du parti, enfin parce que ce parti trouvait commode, pour dégager autant que possible sa responsabilité, de le traiter, aussi bien que Carrier et Fouquier-Tinville, comme un bouc émissaire sur qui on rejetait tous les crimes du comité de salut public et de la convention.

Il resta jusqu’à son dernier moment tel qu’on l’avait vu pendant les quatorze mois de sa captivité. Pendant que le jury était en délibération, il écrivait à sa femme : « Les jurés vont prononcer sur mon sort ; si la majorité d’entre eux est patriote, je ne peux pas ne pas être absous. Si cette majorité est ennemie de la révolution, je crois avoir servi la cause de la liberté de manière à ne pas être épargné… La déclaration à intervenir est encore incertaine ; mais attends toujours plutôt une mauvaise qu’une bonne nouvelle, et regarde cette lettre comme une lettre d’adieu. » Il lui rappelait ensuite le bonheur dont ils avaient joui ensemble pendant deux ans, et qui leur avait donné lieu d’espérer, une longue suite de jours prospères. « La Providence, ajoutait-il, en a disposé autrement ; garde-toi de maudire ses desseins et de t’abandonner à d’indignes douleurs. Il st vrai, que, sans ce zèle ardent pour le triomphe, de la liberté dont brûlaient nos deux cœurs, nous serions encore l’un près de l’autre, jouissant d’une douce et tranquille félicité ! Mais regretterais-tu les sacrifices offerts à la patrie ?… Ce n’est pas l’exécution des mesures révolutionnaires que l’on poursuit dans ma personne ; combien d’autres en ont fait autant et même plus ! C’est cette probité sévère et intraitable qui ne sait aucunement composer avec le crime et dont le seul aspect jette l’alarme dans le cœur des hommes corrompus qui ont trahi la cause populaire… J’attends de mes amis qu’ils vengeront ma mémoire et suppléeront par des ouvrages énergiques à ce que je n’ai pu moi-même consigner dans ma défense. Le patriotisme ne sera pas toujours opprimé, il sortira plus brillant de ses ruines ; conserve-toi pour ces temps fortunés ;… prépare nos enfans aux devoirs qu’ils auront à remplir lorsque la liberté réclamera leurs services… Je te recommande mon vieux père ;… soulage-le comme je l’aurais fait moi-même ; tiens ma pace envers toute la famille, dont j’embrasse tous les membres en leur souhaitant la concorde et l’union pour adoucir leur malheur. Embrasse pour moi le père Le Bon ; dis-lui que je meurs digne des leçons de probité qu’il m’a données autrefois… Je t’embrasse et m’endors aux crimes de la terre. »

Cette lettre, que j’abrège, remplie d’un bout à l’autre d’une vive émotion, est du 11 vendémiaire. Le 19, pendant le court répit que donnait à Le Bon le renvoi à la convention de la réclamation qu’il avait élevée, il en écrivit une autre qu’il data des Champs-Elysées.


« Je m’étais fait, disait-il encore à sa femme, une idée affreuse de la situation d’un homme condamné à mort, qui attend pendant quelques heures l’exécution de son jugement. Je me trompais, ces momens-là sont comme tous les autres momens de la vie pour l’homme de bien dont la conscience est tranquille et peut se reporter avec confiance sur le passé. J’interroge les temps qui ne sont plus loin de me rappeler de fâcheux souvenirs, ils ne retracent à ma mémoire qu’une suite d’actions vertueuses… Je ne parle pas de ma conduite comme simple particulier, comme père, comme fils, comme époux… J’ose croire que, sous ce point de vue, je mérite d’être cité en exemple ; je parle de ma conduite politique, de ce que j’ai fait pour la cause de la liberté. Quelle consolation j’éprouve en songeant que pas un de mes discours, pas un de mes actes, pas une de mes démarches n’a été entreprise que pour assurer son triomphe ! Je vois autour de moi languir un malheureux peuple accablé de faim et de misère… Languissait-il ainsi quand j’étais en mission ? Ses ennemis les agioteurs, les accapareurs, etc., trouvaient-ils un instant de relâche pour conspirer sa ruine ?… Le maximum observé, les assignats au pair avec l’argent,.., fournissaient les moyens faciles de se préserver de la disette… Que dirai-je de cet enthousiasme dont toutes les âmes étaient atteintes, de ce zèle qui ne connaissait point d’obstacles et qui aurait suffi pour arrêter les progrès de l’Autrichien ?… Ah ! qu’il s’en faut qu’on en retrouve seulement les vestiges !… C’est dans la multitude de mes anciens services que je puise mon courage et ma joie. Ils ne mourront pas tous avec moi, ces services ; l’acharnement de mon persécuteur les a rendus immortels… Toi et mes enfans ne tarderez pas à recueillir sur mes cendres la reconnaissance nationale, Gardez de vous laisser aller au chagrin, au ressentiment ; cherchez dans l’histoire si un seul homme utile à son pays a été payé autrement que par l’ingratitude tant qu’il a vécu. Tel est le sort de presque tous ceux que le ciel appelle à de hautes destinées ; il faut qu’ils achètent, ainsi que tout ce qui leur est cher, cette gloire éternelle qui doit rejaillir sur leur nom et enorgueillir leurs descendans. Sois donc… la digne épouse de Joseph Le Bon. Si le bonheur attaché à notre union a été court, la Providence te réserve assurément d’autres récompenses… Vois tous les patriotes pénétrés de respect et d’attendrissement chaque fois qu’ils rencontreront la compagne de leur fidèle et invariable ami… Ah ! ne dis pas que je vais mourir ; je vais commencer une nouvelle vie dans tous les cœurs dévoués à la république !… Si je m’arrêtais un seul instant sur les deux années que nous avons passées ensemble, c’en serait fait !… Des larmes sujettes à de perfides interprétations viendraient humecter ma paupière, et je déshonorerais peut-être ma fin par quelque acte de faiblesse… »

Ce fut la dernière lettre que Le Bon écrivit à sa femme. Cinq jours après, au moment de monter sur l’échafaud, il lui fit indirectement ses adieux par un billet adressé à son jeune beau-frère, qui, pendant toute la durée de sa captivité, l’avait suivi dans toutes les prisons où on l’avait successivement détenu, et lui avait donné des preuves du plus complet dévouement. Ce billet, dans son abandon et sa simplicité, est caractéristique : « Adieu, Abraham, digne jeune homme ! Sois toujours le même, soutiens le courage de ta sœur, de mon vieux père, de ta mère, de tous mes parens. Je m’endors à bien des maux. Embrasse mille fois ma femme pour moi ; tendre Mimie, Pauline, Emile, chers objets ! A voir la tournure des affaires, je n’aurais vécu que pour de nouvelles tracasseries. Consolez-vous. Je te renvoie une chemise, un mouchoir, un serre-tête, l’acte constitutionnel, deux peignes, une cuiller et une fourchette. Je dois vingt francs que tu paieras au geôlier pour mes draps. Encore un coup, la mort de l’homme de bien n’est pas inutile. Adieu à tous nos amis, et vive la république ! — Arras, le 24 vendémiaire an IV, jour où Pauline à deux ans. »

Telle fut, à trente ans, la fin de Joseph Le Bon. Telles sont les illusions étranges, effrayantes dans lesquelles il persévéra jusqu’à son dernier soupir. Je l’ai déjà dit : après avoir lu la suite de sa correspondance, il n’est guère possible de douter de sa sincérité ; mais gardons-nous d’en conclure à sa justification, d’y trouver même une circonstance réellement atténuante. Ce genre de bonne foi, tous les hommes qui ont versé le sang par esprit de parti l’avaient également ; mais, si l’on connaissait tous les détails de leur vie, on saurait qu’à un certain moment la lumière de la vérité leur est apparue, qu’une lutte s’est engagée dans leur âme, que la haine, l’envie, l’orgueil ont triomphé à l’heure fatale des pures inspirations de leur conscience, et que, pour s’étourdir, ils se sont persuadé qu’il pouvait exister des devoirs supérieurs à ceux de la morale. Ils ont admis alors la maxime impie que la fin justifie les moyens, et, une fois qu’on est engagé dans une telle voie, il n’est pas d’extrémité où la logique ne puisse entraîner. Si tous ceux qui se sont placés sur cette pente ne se laissent pas emporter aux derniers excès, c’est que bien souvent, grâce à Dieu, ils sont contenus par la force des circonstances, souvent aussi par une heureuse inconséquence qui les fait reculer au bord du précipice. Quant à ceux que le torrent emporte, qui n’ont pas la force d’y résister et dont l’aveuglement persiste jusqu’au bout, cet aveuglement est le terrible châtiment, la conséquence naturelle de leur première faute. Suivant toute apparence, c’est là l’histoire de Joseph Le Bon.

J’ai puisé presque tous les élémens de mon travail dans le livre de son fils, de son apologiste ; j’ai mis un soin scrupuleux à n’omettre aucun des moyens allégués pour justifier ou excuser sa conduite, pour présenter son caractère sous le jour le plus avantageux ou le moins défavorable. Le lecteur peut donc juger par lui-même si M. Emile Le Bon a réussi, comme il l’affirme, à prouver que son père n’avait aucunement mérité un sort aussi malheureux, et que sa conduite avait été constamment irréprochable. Peut-être aurait-il obtenu plus de succès s’il s’était seulement proposé de mêler un peu de pitié à l’horreur qu’inspire le souvenir de ce grand coupable, s’il nous eût montré ce malheureux homme, dont la première jeunesse s’était passée doucement dans les exercices de la piété et les plaisirs de l’étude, qui à la fin de sa vie devait se montrer capable de courage, de résignation, d’affections tendres, saisi tout à coup, au milieu de sa carrière, par le fanatisme révolutionnaire, enivré par le pouvoir absolu auquel il fut appelé sans transition, sans préparation, dans le moment d’une crise terrible, et jeté ainsi dans les derniers excès du crime qu’il expia ensuite sur l’échafaud après une agonie de quatorze mois. Autant qu’on peut en juger, Joseph Le Bon avait un de ces caractères, si dangereux en temps de révolution, dans lesquels une faiblesse réelle s’allie à une facilité d’exaltation qui leur donne une fausse apparence d’énergie. Une personne qui avait habité l’Artois, non pas lorsqu’il y exerçait son épouvantable dictature, mais à une époque assez rapprochée pour que tous les souvenirs qui se rapportaient à lui fussent encore vivans, m’a raconté une anecdote qui, si l’authenticité en était démontrée, jetterait beaucoup de jour sur son état moral. Il aurait eu la pensée d’émigrer au moment où la révolution commençait à prendre un caractère d’extrême violence ; mais, arrivé déjà sur la frontière avec d’autres ecclésiastiques, un obstacle survenu inopinément l’en aurait empêché, et un de ces ecclésiastiques se serait écrié que, puisqu’il restait en France, il était perdu, qu’on devait s’attendre à le voir arriver aux derniers excès. Cette anecdote, je le reconnais, n’est pas très facile à concilier avec ce que l’on sait de la ligne politique où il s’était placé dès le commencement de 1790. Cependant il n’est pas absolument impossible qu’il y ait eu en lui des momens d’incertitude et d’hésitation. Il est d’ailleurs à remarquer que nous ignorons absolument les circonstances de sa vie depuis 1791 jusqu’après le 10 août 1792, et c’est précisément dans cet intervalle qu’aurait pu avoir lieu sa tentative d’émigration. En admettant au surplus que le fait ait été inventé, on pourrait encore y voir un témoignage de l’idée qu’on se faisait de Joseph Le Bon dans le pays où il devait être le mieux connu.

Il fut donc aussi, dans un certain sens, une victime de la révolution. Ce serait se faire une idée bien incomplète des désastres causés par les crises révolutionnaires que d’énumérer seulement les ruines matérielles qu’elles entassent, les innocens qu’elles frappent dans leur existence ou dans leur fortune. Il faut aussi faire entrer en ligne de compte les âmes qu’elles pervertissent, qu’elles perdent. Telle est la faiblesse humaine que les lois de la religion et de la morale seraient impuissantes pour préserver la plupart des hommes des chutes les plus déplorables, s’ils n’étaient aussi retenus par les barrières, de l’ordre social, par ces habitudes, ces traditions, ces associations d’idées, ces mille liens dont un petit nombre de natures fortes surent se dégager, quelquefois pour leur bien et pour le bien général, plus souvent pour leur malheur et au détriment du public, mais qui, en temps ordinaire, enchaînent d’une manière irrésistible les natures faibles et communes, c’est-à-dire l’immense majorité du genre humain. Que ces liens viennent à être brisés par quelqu’un de ces bouleversemens qui renversent les pouvoirs publics, un effroyable désordre envahit aussitôt les âmes, et quiconque n’est pas soutenu par des principes inébranlables, quiconque ne réunit pas à une raison droite une grande fermeté de caractère, risque de se perdre dans les voies les plus funestes. Et ce n’est pas seulement dans la vie publique qu’éclate cette pernicieuse anarchie : elle s’étend à la vie privée, elle pénètre dans les familles, elle lâche la bride à tous les mauvais penchans qui, dans l’état normal, n’auraient osé dépasser certaines limites et peut-être, faute d’occasions, se seraient ignorés eux-mêmes. Sans doute ceux qui échappent à une aussi fatale influence sortent de ces épreuves plus forts et meilleurs ; mais, c’est le petit nombre. Sous ce rapport, les révolutions, même les plus indispensables, car il en est de telles, sont encore de grands malheurs, et c’est un motif de plus pour que la réprobation publique en atteigne les auteurs, c’est-à-dire, car il ne faut pas d’équivoque à ce sujet, ceux qui les rendent nécessaires par leur faute et leur aveugle résistance aux besoins du temps, comme ceux qui les provoquent quand elles ne sont pas nécessaires.

On trouvera peut-être que j’ai parlé bien longuement d’un homme qui n’a joué en définitive qu’un rôle secondaire, qui n’a point eu l’importance d’un chef de parti, qui ne s’est signalé ni par l’éloquence, ni par de grands talens. Les singularités de son caractère, les considérations morales que j’ai cru pouvoir rattacher à sa triste histoire, me serviront d’excuse. Il m’a semblé d’ailleurs que c’était une occasion naturelle de rectifier quelques-unes des notions erronées qui subsistent encore au sujet de la révolution. À l’époque où les souvenirs en étaient encore récens, où les hommes qui avaient vu la terreur composaient une grande partie de la population, personne n’aurait osé prendre hautement la défense de ces temps néfastes, ni louer la convention. M. de La Fayette, qui n’était pourtant pas un réactionnaire, ne parlait des jacobins et même des girondins qu’avec une indicible horreur. Benjamin Constant, s’étant hasardé un jour à la tribune, pour mieux flétrir la chambre introuvable, dissoute depuis trois ans, à l’appeler une convention nouvelle, dut s’excuser de cette exagération et en reconnaître l’injustice. Les libéraux de toute nuance, les amis de la révolution et des principes de 1789, s’épuisaient en efforts pour démontrer que cette révolution et ces principes n’avaient rien de commun avec ceux de 1793, qui en étaient la négation absolue et dont ils ne parlaient qu’avec horreur, et la tactique des partisans de l’ancien régime était au contraire de soutenir que 1789 avait naturellement enfanté 1793, que La Fayette et Barnave étaient les précurseurs de Robespierre et de Danton. Plus tard, certains amis de la liberté, fatigués, irrités par cette lutte qui les plaçait sur le terrain de la défensive, ont cru pouvoir prendre une attitude plus hardie et dans une certaine mesure défendre la révolution tout entière. Sans justifier des crimes inexcusables, tout en les jugeant même avec sévérité, ils ont essayé de prouver que le régime sous lequel ils s’étaient accomplis, que plusieurs des hommes qui s’en étaient rendus coupables, que la convention elle-même, avaient pu mériter à d’autres égards l’estime et la reconnaissance publiques. La tentative était hardie ; ce qu’elle avait de paradoxal devait, avec la nature de l’esprit français, lui ménager un certain succès. Les circonstances aidant, la foule des imitateurs se précipita, après la révolution de 1830, dans la voie qu’on venait de lui ouvrir, et chacun s’efforçant de surpasser ses devanciers, on laissa bien loin en arrière ceux qui y étaient entrés les premiers. Là où ils avaient cherché des atténuations, des excuses, des explications, on mit l’admiration et l’enthousiasme. Qui ne se rappelle les monstrueuses théories proclamées dans ce temps de liberté orageuse où les révolutionnaires, vigoureusement contenus dans le champ de l’action par Casimir Perier et ses successeurs, essayaient de s’en dédommager par les excès inouïs du langage ? Saint-Just et Robespierre étaient les héros hautement déclarés de ces pamphlétaires ignorans et effrénés. Danton, à les en croire, avait été justement puni, non pour ses crimes réels, mais pour avoir tenté, quoique bien tardivement, d’arrêter l’effusion du sang. Les massacres de septembre eux-mêmes étaient justifiés comme une mesure de salut public. Grâce à Dieu, cette démence est un peu passée de mode, elle a perdu l’attrait de la nouveauté, et d’ailleurs ce n’est pas dans le sens des excès révolutionnaires qu’inclinent aujourd’hui les esprits. Cependant il en reste encore des vestiges, et même dans des journaux très accrédités la convention a des admirateurs, le régicide a des défenseurs. On trouve encore chez quelques amis de la liberté une certaine disposition à croire que ce qu’on appelle l’énergie de 1793 a été utile au pays, que si les hommes de cette époque étaient de grands coupables, ils se recommandaient non-seulement par un rare courage, mais par de puissantes facultés, enfin que l’esprit de parti les a calomniés à certains égards, et que, dans l’intérêt même des principes nouveaux qu’ils ont contribué à faire triompher, il faut défendre leur mémoire. Non, cela n’est pas vrai. La calomnie était impossible contre de tels scélérats, en ce sens du moins que les crimes imaginaires qu’on a pu leur prêter ajoutent bien peu de chose à l’énormité de leurs crimes réels. Ce n’est pas à eux que l’on doit ce qu’il est permis d’appeler les bienfaits de la révolution ; ils sont dus à l’assemblée constituante, qui malheureusement les avait déjà compromis par d’innombrables erreurs, et la convention, loin de compléter l’œuvre de cette grande assemblée, l’avait tellement détruite que son plus grand, son seul mérite est d’en avoir rétabli une partie avant de se séparer. Dût-on attribuer aux terroristes une part dans les victoires par lesquelles la France fût alors préservée de l’invasion étrangère, ce qui peut être contesté, il ne faut pas oublier qu’ils n’auraient fait que réparer le mal qu’ils avaient causé en poussant par leurs provocations les puissances étrangères à une guerre qu’elles ne désiraient nullement, en désorganisant nos armées par l’anarchie, en égorgeant ou en chassant les généraux qui les avaient d’abord commandées. Ces terroristes d’ailleurs, si l’on en excepte un nombre infiniment peu considérable d’hommes égarés parmi eux, tels que Carnot, étaient aussi dépourvus de talens que de vertus ; ils n’avaient en aucune façon les proportions gigantesques qu’on a depuis voulu leur attribuer [1]. Que les amis de la liberté, à quelque nuance qu’ils appartiennent, en soient bien persuadés : ce n’est pas nuire à la cause qui leur est chère que de flétrir la convention et la terreur. Tout au contraire, en essayant de les défendre, on vient en aide aux ennemis de cette cause, à ceux qui prétendent que les formes modernes de la liberté, les Seules aujourd’hui possibles, sont inséparables de l’anarchie. Comment ne comprend-on pas d’ailleurs que c’est insulter le sentiment public que d’essayer certaines réhabilitations ? Comment ne comprend-on pas qu’on suscite de nombreux adversaires à la révolution française en présentant certains personnages comme ses héros et ses champions ?


L. DE VIEL-CASTEL.


  1. Ce sont là d’incontestables vérités que M. de Barante a parfaitement établies dans ses histoires ne la convention et du directoire, les plus complètes, les plus équitables, les plus sensées qui aient encore été écrites, les plus dignes d’être consultées par ceux qui désirent connaître à fond cette funeste époque. L’Histoire de la Terreur, de M. Ternaux, doit contribuer puissamment aussi à cette œuvre de restauration historique.