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Le Fantôme (Bourget)/Texte entier

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Le Fantôme (Bourget)
Revue des Deux Mondes4e période, tome 162 (p. 481-521).

PREMIÈRE PARTIE


I. — UN HOMME DU PASSÉ


Ce matin-là. — un des premiers du mois de mai 1895, — M. Philippe d’Andiguier, le célèbre collectionneur, « le d’Andiguier des tarots, » comme on l’appelle, entre initiés, à cause d’une pièce merveilleuse de son musée, se promenait de long en large, dans le grand salon qui sert de galerie à ce musée, dévoré par une agitation dont ses collègues en manie quattrocentiste eussent été bien étonnés, s’ils avaient pu le voir aller et venir ainsi, et savoir la cause réelle de cette fièvre d’attente. C’était, autour du vieillard, — M. d’Andiguier, né en 1831, avait alors soixante-trois ans très accomplis, — le plus paisible, le plus enveloppant décor de belles choses, auquel aient jamais pu se caresser les yeux et les rêves d’un sage, désabusé de la vie et décidé à ne plus l’accepter qu’à travers l’ennoblissement et la purification de l’art. Les trois hautes fenêtres de la vaste chambre ouvraient sur un jardin privé, attenant lui-même à un autre enclos, de sorte que les profondeurs vertes d’un véritable parc s’étendaient au loin, baignées de soleil, remuées par une brise tiède, et peuplées à cette heure et en cette saison de cris joyeux d’oiseaux. Les très rares portions du faubourg Saint-Germain épargnées par le vandalisme des dernières percées ont de ces retraites provinciales, d’une poésie d’intimité d’autant plus prenante que la rumeur de la ville fait comme un accompagnement lointain de menace à cette tranquillité.

Le collectionneur avait choisi pour y installer ses trésors le second étage d’un hôtel du siècle dernier, situé au fond d’une cour et dans cette extrémité de la rue de la Chaise qui jouxte la légendaire Abbaye-au-Bois, de mystérieuse mémoire. Il semble qu’il flotte autour de cet antique couvent, où Chateaubriand vieilli a tant causé, comme une atmosphère d’autrefois. Mais les moindres objets, dans le salon où M. d’Andiguier marchait nerveusement, n’attestaient-ils pas l’amour, l’idolâtrie et le fanatisme du passé, et d’un passé autrement lointain ? Il n’y avait pas dans ce musée, sévère à force d’être exclusif, un seul bibelot qui n’eût près de quatre siècles d’âge, et qui ne fût italien, depuis les deux tapisseries florentines du fond, exécutées sur des dessins de Filippino Lippi, jusqu’aux chaires d’église rangées auprès et dans le dos desquelles se voient des marqueteries, dignes de celles des portes du chœur de Saint-Pierre à Pérouse. Quels chefs-d’œuvre d’un art qui devrait être mesquin et que le génie du xve siècle a magnifié, comme le reste ! Et quels chefs-d’œuvre aussi que les morceaux d’orfèvrerie rangés sous la vitrine du centre : aiguières et poignées d’épées, reliquaires et crosses d’abbé, gobelets et préféricules, ici un fermoir de pluvial où se retrouvait la facture des Pollajuoli, là un nautile monté en argent doré dans le style du célèbre bijou de Windsor ! Pour que le possesseur et l’amant de ces merveilles ne leur donnât pas un regard, dans la gaie clarté de ce beau matin, il fallait que sa préoccupation fût bien forte. Il ne regardait pas davantage l’admirable série des cartes de tarot dont j’ai parlé, — vingt-sept sur les soixante-dix-huit du jeu complet, — et qui, étalées sous verre, sur une espèce de lutrin tournant, montraient leurs enluminures, attribuées par Morelli lui-même à Ambrogio de Prédis, l’artiste favori de Ludovic le More. Dans sa marche de long en large, M. d’Andiguier passait de même, sans un coup d’œil, devant ses pièces favorites : son profil de femme de Pisanello, sa tablette de cassone où se trouvaient représentées avec la plus élégante fantaisie toscane les scènes comiques de la quatrième nouvelle de la neuvième journée du Décaméron, — son tableau d’autel du Ferrarais Cossa, — son haut crucifix d’argent et d’or, probablement ciselé dans l’atelier du Verocchio ! Parmi tant de richesses, dont chacune évoquait pour le dilettante des sensations si vives de découverte et de désir, de poursuite et de conquête, une seule existait pour lui en ce moment : la pendule en forme d’ostensoir qui lui servait à savoir l’heure, — bien paradoxalement ; — car le Florentin, serviteur des premiers Médicis, qui avait modelé les figurines du piédestal, n’avait certes pas prévu qu’après cinq cents ans, une savante introduction de ressorts modernes ferait encore aller l’aiguille sur l’antique cadran, et mesurerait le temps aux petits-fils des arrière-petits-fils de ses contemporains. L’aiguille avançait, de cette invisible et irrésistible marche qui, dans quelques années encore, arracherait et cette horloge elle-même et ces tableaux et ces sculptures et ces orfèvreries à leur présent possesseur, comme elle les avait arrachés aux autres. Mais ce n’était pas cette philosophique réflexion sur la fuite des jours que le battement du balancier inspirait au vieillard. L’aiguille marquait en cet instant un peu plus de neuf heures et demie, et M. d’Andiguier attendait pour dix heures, avec une véritable fièvre d’impatience, quelqu’un qui n’était ni un antiquaire détenteur d’un des cinquante-et-un tarots restans du jeu d’Ambrogio, ni un érudit, capable de lui bien authentiquer son crucifix. Non. Cette visite dont l’approche troublait à ce point le collectionneur ne se rattachait à aucune des préoccupations esthétiques qui semblaient seules devoir l’impressionner. Il s’agissait, — quel contraste avec les splendeurs partout éparses sur les chevalets et sur les murs ! — de la plus quotidienne, de la plus bourgeoise aventure qui puisse se produire dans l’entourage d’un vieux Parisien : une difficulté devinée dans un ménage auquel M. d’Andiguier s’intéressait, parce qu’il avait connu la jeune femme tout enfant. Cette jeune femme, mariée depuis un peu plus d’un an, venait de lui écrire, le matin même, qu’il lui arrivait un grand, un affreux malheur, que lui seul pouvait l’aider et la sauver, et qu’elle serait rue de la Chaise à dix heures. Les termes de cette lettre, l’agitation de l’écriture, l’insistance avec laquelle Éveline Malclerc, — c’était son nom, — le suppliait de la recevoir aussitôt, tout avait prouvé à M. d’Andiguier que certains pressentimens dont il était tourmenté depuis plusieurs semaines à son endroit ne le trompaient pas, et cette seule idée suffisait pour bouleverser ainsi ce passionné d’art, à qui ses ennemis, — on en a toujours, — auraient volontiers dit, comme je ne sais quelle Allemande à Heine : « Vous qui n’avez jamais aimé que des femmes sculptées ou peintes… »

On sait la phrase du poète à ce méchant compliment : « Je vous demande pardon, madame, j’ai aussi aimé une morte… » Cette réponse que l’ironique auteur des Reisebilder prononça sans doute en se moquant et avec son mauvais sourire, Philippe d’Andiguier aurait pu la prendre à son propre compte, mais, comme il faisait tout, sérieusement et sincèrement. Cet amoureux des princesses sculptées et peintes du xve siècle avait eu, dans son existence vraie, autant dire son existence inconnue, un romanesque attachement que la mort n’avait pu rompre. S’il allait et venait dans sa galerie, depuis qu’il avait reçu le billet de Mme Malclerc, trompant, à force de mouvement, une sollicitude inquiète jusqu’à l’anxiété, c’est que la jeune femme lui en représentait une autre, disparue depuis tantôt dix ans dans des circonstances tragiques et dont la mémoire n’avait été touchée en lui ni par d’autres émotions, ni par l’irrévocable absence, ni par l’usure intérieure. Cette morte, demeurée si vivante dans ce cœur d’homme, était, — on l’a deviné aussitôt, — la mère d’Éveline. Hâtons-nous d’ajouter, pour donner à cette noble fidélité d’un homme vraiment digne de s’appeler comme le héros d’un très beau livre : « Un homme d’autrefois, » son haut et fier caractère, qu’aucune idée de paternité clandestine ne se mêlait à cet intérêt. Cette femme que M. d’Andiguier aimait encore assez, dix ans après sa mort, pour se tourmenter à ce degré du malheur possible de sa fille, il l’avait aimée vivante pendant plus de dix autres années, sans qu’elle fût sa maîtresse. Ç’avait été, c’était encore, comme on voit, un sentiment d’un ordre plus rare que les précieux objets au milieu desquels le vieillard continuait de marcher sans les voir, — plus rare qu’une carte de tarots, fût-elle peinte pour un Sforza, plus rare qu’un crucifix d’argent et d’or, fût-il ciselé pour une chapelle du Magnifique ! Ce roman d’un collectionneur que la plus impérieuse des manies intellectuelles semblait devoir garantir contre toute autre passion vaudrait la peine d’être raconté, pour cette rareté et cette singularité seules, quand bien même la dévotion de M. d’Andiguier au souvenir de la mère de Mme Malclerc ne l’aurait pas amené à intervenir d’une façon aussi directe dans la tragédie conjugale dont le billet d’Éveline allait provoquer le premier épisode décisif. D’ailleurs, à mesure que les péripéties de cette tragédie se dérouleront, l’historien de cette douloureuse aventure se trouvera condamné à l’analyse d’une si lamentable aberration morale, il lui faudra étudier et montrer une anomalie d’âme si criminellement pathologique, qu’il est bien excusable s’il éprouve comme un besoin de mettre en prologue à ces scènes d’émotions coupables le rappel d’une grande et délicate chose humaine, dût ce rappel sembler disproportionné. C’est le chirurgien qui, avant d’entrer à l’hôpital, s’attarde à regarder les fraîches fleurs d’un étalage en plein vent, comme pour se prouver qu’il y a autre chose au monde que des corps rongés d’ulcères, des plaies purulentes et des agonies. Voici donc les images qui surgissaient du passé de M. d’Andiguier, pour s’interposer entre les merveilles de son musée et son regard, tandis qu’il attendait Éveline Malclerc. Voici les souvenirs qui se pressaient autour de lui, et qui lui faisaient, durant cette demi-heure, revivre en esprit plus de vingt années de sa vie. Il avait trop aimé, il aimait trop la mère disparue, pour n’être pas vulnérable jusqu’au sang dans cette fille vivante qui allait dans quelques instans, rien qu’en entrant dans la chambre, lui rendre la morte si présente, tant elles se ressemblaient de silhouettes, de gestes, de physionomies. Ce n’était pas d’aujourd’hui que le vieillard avait peur qu’elles ne se ressemblassent aussi dans leur destinée et une hallucination rétrospective l’évoquait pour lui, cette destinée de la mère, dans ce qu’il en avait connu, dans ce qu’il en avait partagé, depuis l’automne de 1871, où son romanesque amour avait commencé.

J’ai déjà dit que M. d’Andiguier, à cette date de 1895, avait soixante-trois ans très passés. Il venait donc d’atteindre la quarantaine, en 1871, lorsqu’il avait connu la mère d’Éveline. Cet âge, où, pour la plupart des hommes, la vie sentimentale s’apaise, avait marqué l’éveil de la sienne, pour des raisons qui tenaient aux conditions très exceptionnelles où s’était écoulée sa jeunesse. Aussi la mémoire de cette rencontre était-elle demeurée nette et précise en lui dans son moindre détail. Quand il pensait à Antoinette, — c’était le nom de son amie morte, — il la revoyait toujours telle qu’elle lui était apparue pour la première fois, par une lumineuse et douce soirée d’octobre, dans le décor le plus fait, il faut l’avouer, pour s’imposer à l’imagination, à celle surtout d’un fervent de l’art tel que lui, habitué à sans cesse associer l’idée de beauté aux traits caractéristiques du paysage italien. Cette rencontre avec la jeune fille, — Antoinette alors n’était pas mariée, — avait eu lieu dans un endroit cher à tous ceux qui ont erré au delà des Alpes, à la Villa d’Este, sur le bord de ce lac de Côme, dont les profondeurs bleues, encaissées dans un sinueux couloir de montagnes, servent de motif à tant d’arrière-fonds dans les peintures de l’école lombarde. Philippe d’Andiguier s’était arrêté par hasard dans cet ancien palais de plaisance transformé en hôtel, et qui garde, en dépit de son adaptation utilitaire, son charme élégant et fastueux de jadis, avec le perron de sa terrasse descendant au lac par un large escalier, avec son parc semé d’urnes et de bancs de marbre, avec son château d’eau, aboutissant par une suite de bassins étages à une grotte en rocaille, pittoresque niche d’une colossale statue, toute blanche, le Gigante, comme l’appellent les enfans du pays. Combien le touriste collectionneur se doutait peu, en arrivant dans ce calme asile, choisi sans autre motif que les indications du guide, qu’il approchait d’un tournant de sa destinée et que jamais plus il ne pourrait songer sans émotion à ce village de Cernobbio, si paisible au fond de sa baie et dans le pli de son promontoire, aux grands orangers et aux palmiers de la villa, au clapotement du flot sur les marches du débarcadère, à la couleur du ciel d’une si large et d’une si transparente clarté, à l’atmosphère enfin, à cette fraîche caresse de la Breva, cette brise des Alpes, qui, vers le milieu de l’après-midi, promène sur les eaux attiédies par le soleil la fraîcheur des prochains glaciers ! Il était si loin de penser qu’il pût devenir amoureux, à son âge, et brisé par la longue épreuve de sa jeunesse ! Cette escale à Cernobbio était la dernière d’un voyage, entrepris à travers les petites villes de la Toscane, des Marches et de la Vénétie, afin d’oublier les chagrins de l’année terrible, qui, pour lui, l’avait été deux fois. Le désastre public s’était doublé d’un désastre privé. Il avait, le jour même de l’entrée des Allemands dans Paris, perdu sa mère, qui avait été le dévouement et le martyre de toute cette jeunesse. Un mot résumera ces longues années d’une piété filiale qui précéda chez ce grand romanesque la piété amoureuse : Mme d’Andiguier était devenue folle, dix-huit ans auparavant, à la mort de son mari, et Philippe n’avait jamais consenti qu’elle fût internée. Il s’était consacré à la soigner, s’interdisant de se marier, par scrupule d’associer une jeune femme à cette terrible servitude, s’interdisant d’aller dans le monde, par crainte de laisser sa pauvre malade seule, s’emprisonnant, pour trouver un alibi à ses tristesses, dans les besognes de sa carrière, — il était entré, du vivant de son père, à la Cour des comptes et il y restait, par terreur de l’oisiveté, — enfin se consolant par ses études d’art, par cette manie de la collection, réchauffée, exaltée en lui systématiquement. C’était à cette passion artificielle qu’il avait demandé la force de supporter ce deuil qui aurait dû lui être une délivrance, mais, ayant concentré toutes ses forces de cœur autour de cette mère infortunée, en la perdant, il lui semblait avoir perdu le principe même de sa vie. Et puis, son voyage en Italie l’avait tout de même arraché à l’idée fixe. Il s’était intéressé à la découverte et à l’achat de quelques objets capables de prendre place dans son musée, dès lors un des plus choisis de Paris, grâce à sa fortune et à son goût. Quand il se figurait son débarquement à la Villa d’Este, il revoyait un homme tout en noir, préoccupé d’empêcher que les bateliers ne manœuvrassent trop brutalement les caisses de bois, où il avait fait emballer plusieurs pièces uniques. Dieu ! que le sort est étrange, et que l’on eût surpris ce touriste, qui portait empreinte partout sur lui la trace du souci, dans la flétrissure de ses paupières et de sa bouche, dans les plaques rouges de son teint, dans le grisonnement des touffes de ses cheveux, dans ses épaules voûtées, si on lui avait annoncé que, le soir même, une enfant de vingt ans entrerait dans son cœur pour n’en plus sortir, et qu’il suffirait pour cela du plus banal incident d’hôtel : un voisinage de chambre, une fenêtre ouverte, et une curiosité !

Philippe était arrivé vers les cinq heures. Le dîner était à sept. Le temps d’ouvrir sa valise, de faire ranger dans sa chambre les précieuses caisses de ses acquisitions et, comme il avait renvoyé son domestique à Paris, en avant, de disposer lui-même ses objets de toilette, il se dit qu’il n’aurait pas le loisir de prendre seulement connaissance du parc. Remettant donc sa première promenade au lendemain, il roula un fauteuil au bord du large balcon de pierre qui courait tout le long de l’aile. Des chaînes basses, accrochées d’un côté aux balustres, de l’autre à des anneaux scellés dans le mur, distribuaient ce balcon en autant de petites terrasses ménagées devant chaque fenêtre. Il était vide en ce moment, de sorte que Philippe se trouva dans une solitude parfaite, pour jouir de l’admirable paysage qui se développait devant lui. Pour les dévots de peinture comme lui, ces horizons italiens ont un double charme : leur beauté propre, et le rappel d’aspects déjà aimés dans les chefs-d’œuvre des vieux maîtres. Sous la lumière de ce soir tombant, ce coin retiré du lac de Côme révélait, avec plus d’évidence encore, ce qui fait sa poésie spéciale et celle aussi des toiles et des fresques des artistes grandis sur ses bords : un Luini, un Gaudenzio Ferrari, un Boltraffio, ce mélange incomparable d’opulence et de grâce, de noblesse et de volupté, d’intimité et de splendeur, ce soave austero dont parle un poète. Une immense barre d’ombre coupait l’eau dans sa longueur. Toute la rive où se trouvait Philippe était déjà abandonnée par le soleil, tandis que la rive opposée demeurait chaudement illuminée. Les larges barques plates, à tendelets roulés sur leur armature, qui passaient de la partie assombrie à la partie claire, semblaient entrer tout d’un coup dans une gloire, et glisser sur une nappe miraculeuse vers quelque côte enchantée où les façades peintes des villas rayonnaient parmi les feuillages à peine dorés par l’automne, tandis que là-haut, la ligne du sommet des montagnes se détachait sur l’azur profond du ciel, avec le je ne sais quoi de grandiose dans le dessin qui est comme la marque des paysages d’Italie. Et c’était, dans le vaste soir, entre ces eaux apaisées, ces pentes boisées, ce ciel du couchant, un silence de toute la nature, — un de ces silences recueillis des choses, comme il s’en produit en octobre, et qui, annonçant la mort de l’année, envahissent, enveloppent, baignent le cœur d’une mystérieuse mélancolie, même quand nous n’avons pas, pour être tristes, les motifs qu’avait Philippe d’Andiguier. Il était donc là, au seuil du balcon, s’abandonnant en pleine liberté à l’impression de cette délicieuse fin d’après-midi, et subissant cette défaillance de tout l’être qui nous rend, à de pareilles minutes, si sensibles, si vibrans au moindre contact. Et voici qu’un bruit, échappé de la chambre à côté de la sienne, vint tout à coup le surprendre dans cette espèce de songe attendri où l’on est si peu maître de ses nerfs. Cela commença par un gémissement étouffé, puis distinct et achevé dans un véritable sanglot, comme de quelqu’un qui essaie de contenir une peine trop forte et qui finit par éclater. Philippe, absorbé dans sa rêverie, n’avait pas entendu tout à l’heure la porte de la pièce voisine s’ouvrir et une personne entrer. Comme il se tenait lui-même parfaitement immobile et un peu en arrière du balcon, cette personne non plus n’avait pas soupçonné sa présence. La plus élémentaire discrétion commandait qu’il la révélât, cette présence, en remuant son fauteuil ou en marchant avec un peu de fracas. Un mouvement d’une curiosité irrésistible voulut que, tout au contraire, il restât plus immobile et s’arrêtât presque de respirer. Comme les sanglots continuaient, coupés maintenant de ce cri : « Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! » cette curiosité grandit encore, et le fit se lever avec des précautions de coupable et s’avancer jusqu’au balcon sur la pointe des pieds. Les gémissemens ne cessèrent pas. Il crut reconnaître un accent de femme. Jamais il ne put s’expliquer plus tard quelle impulsion, si entièrement contraire à son caractère, le conduisit à franchir la petite chaîne qui séparait la partie du balcon réservée à sa chambre, et à marcher, toujours sur la pointe des pieds, jusqu’à la fenêtre de la pièce d’où s’échappait cette plainte. Cette fenêtre était à demi ouverte. Il put voir, par l’entre-bâillement, une femme assise dans un fauteuil, la tête renversée en arrière, les mains allongées sur ses genoux, dans l’attitude du plus complet désespoir, les joues inondées de larmes, les lèvres ouvertes et frémissantes, le sein soulevé d’une palpitation convulsive. L’inconnue était jeune, et si belle que même cette tension de toutes ses fibres dans ce spasme de chagrin ne la défigurait pas. Philippe put voir qu’elle était blonde, qu’elle avait des yeux bleus dont les larmes fonçaient encore l’azur, des traits d’une extrême finesse dans un teint d’une transparence rosée, une bouche un peu renflée et des dents charmantes, des pieds et des mains tout frêles. Avec ce regard dressé à l’observation inquisitive du détail qui est celui des experts en tableaux, il vit aussi qu’elle ne portait aucune bague à ses doigts, ce qui acheva de lui persuader qu’elle était une jeune fille. Rentrée de promenade depuis quelques instans à peine, elle avait mis sur une chaise, auprès d’elle, son chapeau, sa voilette, son ombrelle, ses gants, et gardé sa robe de serge blanche, assez courte et qui, découvrant ses chevilles menues, lui donnait un air plus jeune encore et presque enfantin. Ce caractère d’adolescence fragile, comme répandu sur toute sa personne, achevait de rendre plus saisissante l’extraordinaire intensité de la souffrance qu’exprimait ce joli visage. Le spectacle de cette enfant en train de pleurer ainsi, dans le cadre de cette nature, où tout, à cet âge, aurait du lui parler de bonheur et d’espérance, excita chez Philippe un intérêt si vif qu’instinctivement, et oubliant qu’il ne la connaissait point, il fit un pas vers elle. La jeune fille l’entendit à son tour. Elle se redressa tout d’un coup et poussa un léger cri. C’en fut assez pour que l’indiscret se rejetât en arrière en balbutiant des mots d’excuse ; et, la pourpre de la honte aux joues, il rentra dans sa chambre, bouleversé d’une émotion où il ne voulut voir d’abord que le remords de son inqualifiable curiosité, tandis qu’il écoutait l’inconnue refermer sa fenêtre d’une main évidemment tremblante d’indignation.

La cloche du dîner, dont le premier appel retentit presque aussitôt, vint subitement prouver au héros de cette scène muette que ce bouleversement n’était pas la simple confusion d’un galant homme surpris dans une attitude équivoque. Philippe n’eut pas plutôt entendu ce tintement qu’il se dit : « Elle va être dans la salle à manger, je vais la revoir. » L’idée de cette rencontre, après ce qui venait de se passer, lui fut si pénible qu’il se leva pour sonner lui-même et demander son dîner dans sa chambre. Mais, quand sa main fut sur le timbre, il ne pressa pas. Il lui était plus pénible encore de laisser échapper ainsi cette unique occasion peut-être de revoir ce visage dont les lignes délicates se peignirent soudain devant son esprit avec une telle netteté de dessin qu’il ferma les yeux pour retenir cette image. Ce ne fut qu’une seconde, et ce fut assez pour que son cœur battît plus vite. Il se rassit, étonné de l’émotion, pour lui absolument nouvelle, qui envahissait tout son être, sans s’avouer encore qu’il venait de recevoir là, sur ce balcon, dans la clarté crépusculaire du beau soir, et devant cette jeune fille en larmes, le coup de foudre de l’amour le plus entier, le plus passionné. L’image s’évanouit, et déjà l’amoureux commençait d’avoir peur, non plus de rencontrer l’inconnue, mais qu’elle-même ne descendît pas pour le dîner. Il écouta. Il crut entendre que l’on marchait dans la chambre voisine, et, détail qui faisait sourire le vieillard, quand il se le rappelait, il commença de chercher précipitamment dans le fond de sa malle son frac qu’il n’avait pas mis une fois depuis son départ de France, sa chemise la moins chiffonnée par l’emballage, sa cravate noire la plus fraîche. Enfin, ce grave fonctionnaire de quarante ans, pour qui de s’habiller avait toujours été une corvée, se dirigea vers la salle à manger de l’hôtel, au second coup de cloche, après avoir pris de sa toilette du soir autant de soin qu’un échappé du collège qui se rend à son premier bal ! — « Sera-t-elle là ? » se demandait-il en descendant les marches de l’escalier d’un pas presque tremblant. « Mais qui est-elle ? Comment le savoir ? Comment arriver à lui parler, à lui expliquer ma présence devant sa fenêtre ?… Comme elle pleurait !… Qu’avait-elle ?… Ah ! Si je pouvais quelque chose pour elle !… Comment la connaître ?… » Le tourbillonnement de ces questions confondait sa pensée et lui donnait une espèce de fièvre. Que devint-il, lorsqu’il entra dans le hall, où plusieurs personnes attendaient avant de passer dans la salle à manger et qu’il aperçut la jeune fille dont il venait de surprendre les larmes désolées, assise dans un des coins et causant avec trois personnes : une femme plus âgée, sa mère, sans doute, et deux hommes, un de trente ans à peine… Dans l’autre, Philippe reconnut, avec un saisissement dont il n’aurait su dire si c’était de la joie ou de la douleur, un de ses aînés de la Cour des comptes, un conseiller référendaire comme lui-même, démissionnaire depuis le 4 septembre, un certain André de Montéran. Et aucun moyen de reculer. Montéran l’avait reconnu aussi, et, tout en esquissant un geste de surprise, il s’avançait droit sur lui, la main ouverte, et lui disait :

— Vous ici, mon cher d’Andiguier ?… Mais quelle bonne chance ! et il répétait : Quelle bonne chance ! Vous venez de passer vos vacances en Italie ? Vous nous avez rapporté des merveilles, j’en suis sûr !… Et notre pauvre palais du quai d’Orsay ?… Vous allez me donner des nouvelles des collègues… Depuis le siège, je n’en ai plus… Vous avez eu plus de patience que moi, vous, et vous n’avez pas démissionné… Vous avez peut-être eu raison… Mais nous aurons le temps de causer de tout cela… Venez que je vous présente à Mme de Montéran, à ma fille Antoinette et à M. Albert Duvernay, mon futur gendre… Un mariage qui me rend très heureux. Je vous conterai cela…

Ces confidences, passablement incohérentes, avaient été faites, pêle-mêle, avec l’expression, officiellement attristée, mais réellement triomphante, d’un homme qui en retrouve un autre après d’horribles catastrophes nationales, et qui tout de même n’ose pas trop étaler son contentement privé. Ce ne fut pas le contraste entre les désastres de la France et l’égoïste satisfaction de son ancien collègue qui frappa Philippe en ce moment. Ce fut un autre contraste, et rendu plus poignant par son immédiate évidence. M. d’Andiguier devait revoir toute sa vie l’aspect indifférent de ce hall d’hôtel, et le groupe vers lequel son camarade l’entraînait : le sourire banal de Mme de Montéran, le salut correct du fiancé et le regard impénétrable de la jeune fille. Était-ce bien elle qui, une demi-heure plus tôt, gémissait désespérément dans la solitude de sa chambre ? Ce délicat et joli visage, que Philippe d’Andiguier avait vu, si peu d’instans auparavant, comme révulsé de douleur, ne montrait à ce moment aucune trace de l’émotion qui s’était épanchée dans de tels sanglots. Il y avait dans cette physionomie, qui n’était pourtant pas hypocrite, — elle était si pure, si virginale ! — une espèce de douceur distante, quelque chose de gracieux et d’inaccessible à la fois, une réserve trop surveillée pour n’être pas toujours un peu mystérieuse. Mais, ayant vu ce qu’il avait vu, et retrouvant cette enfant, qui sortait de cette effroyable crise de douleur, si calme entre sa mère, son père et son fiancé, comment Philippe n’aurait-il pas éprouvé, à un degré presque affolant, cette sensation de mystère ? Il vit distinctement, sur ce visage absolument fermé, passer comme une ondée du sang à son approche et dans ces yeux bleus comme une supplication… Et ce fut tout. Ni la mère, ni le père, ni le fiancé ne s’en aperçurent. Aucune de ces trois personnes, d’ailleurs, soupçonnait-elle qu’Antoinette cachât, derrière son attitude modeste et paisible, la tempête d’une grande douleur intérieure ? D’instinct, Philippe se répondit que non, et d’instinct aussi il se dit que le principe de douleur était là, dans ce mariage que le père lui avait annoncé avec cet accent de triomphe, et, maintenant que Philippe d’Andiguier voyait les jeunes gens l’un en face de l’autre, comment n’eût-il pas pensé que le cri de désespoir jeté par Mlle de Monteran n’avait pas d’autre cause ? L’antithèse était trop forte entre ces deux êtres. Durant tout le dîner, qu’il prit à une petite table voisine de la leur, Philippe eut le loisir de s’abîmer, de s’hypnotiser dans l’étude des deux fiancés, et aussi, hélas ! d’achever de boire par les yeux, en regardant la jeune fille, ce poison de l’amour, qui courait déjà dans ses veines. Plus il l’analysait, plus la grâce idéale et un peu souffrante de cette tête le ravissait, et, plus aussi le souvenir des larmes qu’il avait vues couler sur ces joues minces lui brûlait le cœur d’une inexprimable pitié. Il voyait maintenant le détail de ces traits dont il avait, au premier regard, admiré la finesse et il les trouvait plus fins, plus suaves encore, et la nuance des cheveux blonds plus soyeuse, et la coupe du front plus noble, et la ligne du nez plus délicate, et plus charmante la bouche avec des lèvres roulées qui s’abaissaient au coin dans un pli presque amer, et plus ensorcelante la profondeur bleue des prunelles, que les larmes de tout à l’heure avaient comme voilées, et plus frais, plus transparent ce teint, où la suffusion d’un jeune sang mêlait un rose si tendre à la pâleur. La robe d’Antoinette en taffetas mauve, échancrée à peine, dégageait son cou d’un modelé encore un peu grêle, mais si flexible, et elle mettait à chacun de ses mouvemens cette inexprimable souplesse qui donne aux plus humbles gestes une distinction innée. En face d’elle, le jeune homme à qui cette fleur d’aristocratie était destinée montrait une physionomie et une encolure, des attitudes et des façons de respirer, de se tenir, de manger, de regarder, désastreusement, irrémédiablement communes. C’était un garçon assez gros déjà et lourd, dont on n’aurait pu dire qu’il était laid, car il avait un visage assez régulier, et un certain air de santé et de force. Mais sa vulgarité était si déplaisante, si étalée aussi, qu’elle eût été odieuse, même à quelqu’un de moins partial que ne l’était déjà Philippe. L’hérédité paysanne était reconnaissable aux moindres gestes de cet individu, fabriqué trop évidemment avec de l’épaisse étoffe humaine. Ses pieds larges étaient posés à terre disgracieusement, dans des escarpins du soir qu’ils déformaient, ses mains velues tenaient son couteau et sa fourchette brutalement. La grossièreté extérieure de ce plébéien, comme endimanché dans son habit, correspondait-elle à une grossièreté intérieure ? Philippe devait savoir plus tard que oui. Il devait savoir aussi quel martyre de dévouement filial représentait le consentement de Mlle de Montéran à ce mariage. C’était une histoire à la fois très tragique et très simple : les Montéran s’étaient ruinés et donnaient leur fille à un butor riche, attiré sans doute vers cette fine enfant par cette antithèse même, et par la vanité d’unir sa roture à une famille de très authentique noblesse, et Mlle de Montéran acceptait ce mariage, parce qu’elle savait ses parens à bout de ressources et qu’elle pourrait, riche à son tour, les aider, payer leurs dettes, leur faciliter la vie. Ce drame de famille s’était dessiné tout entier dans la divination de d’Andiguier, rien qu’à comparer les deux jeunes gens, à se souvenir du cri jeté par la fiancée, quand elle se croyait seule, de cet « Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! » où grondait une si violente révolte de tout son être, — contre quoi ; sinon contre cela ? Il connaissait Montéran de longue date, et, sans l’avoir jamais fréquenté hors du service, il savait, par les racontars de leurs communs collègues, ses habitudes de vie chère, de dissipation et de jeu. C’était de quoi le mettre sur la piste de la vérité, et plus encore les discours que lui tint ce père inconscient, quand, après le dîner, celui-ci prit le bras de son ancien camarade du quai d’Orsay et commença de célébrer les louanges de son futur gendre. Les deux hommes allaient et venaient sur la terrasse du bord du lac. En relevant la tête, Philippe pouvait voir la fenêtre de la chambre où la fille de son interlocuteur sanglotait, une heure et demie auparavant. En se retournant, il pouvait la voir elle-même, qui, assise, enveloppée d’un châle blanc, regardait, entre sa mère et son fiancé, la vaste nappe de l’eau palpiter doucement sous les étoiles, et il écoutait son compagnon parler :

— Oui, mon cher d’Andiguier, disait Montéran, je suis bien, bien heureux de ce mariage ! On ne s’enrichit pas dans notre carrière, comme vous savez ; moi du moins. Vous, vous étiez vraiment riche d’abord, et vous avez vécu comme un sage. Vous n’avez jamais eu de vices, ni de ces vertus qui coûtent plus cher que les vices : une maison à tenir, une femme et une fille à mener dans le monde. Il y a bien vos bibelots, je sais… C’est un placement à 100 pour 100, cela, quand on s’y connaît comme vous… Et puis, moi, je n’ai pas eu de chance. Vous savez comme j’aimais l’Empire ? Quand, au mois de juillet, je les ai vus déclarer la guerre, j’ai cru qu’ils étaient prêts. J’ai joué sur la victoire… Cette croyance-là m’a coûté cher, très cher, comme à beaucoup de gens, d’ailleurs, pas à tous… Tenez, les Duvernay, Albert et son père, ont doublé leur fortune, qui était déjà énorme. Ils ont de grandes fabriques de drap dans le Nord. Vous n’avez pas idée de ce qu’ils ont gagné en fournitures, ni de ce qu’ils gagnent chaque jour. C’est leur maison qui va rhabiller toute l’armée… Antoinette aura une position magnifique. Avec cela, un mari qui est fou d’elle et qui fera tout ce qu’elle voudra. Ah ! elle le mérite. Ce n’est pas parce que c’est ma fille, mais c’est un ange sur la terre, que cette enfant… Son bonheur est assuré. Ma pauvre femme et moi, nous vieillirons tranquillisés du moins sur son avenir, avec ce qui nous reste. Peut-être aussi, maintenant que je n’ai plus la Cour des comptes, m’occuperai-je à aider mon gendre… Une énorme affaire, comme la sienne, avec les marches qu’ils ont à passer, c’est une véritable administration, et on s’y entendait, au quai d’Orsay, en administration ! Vous surtout, d’Andiguier… En avez-vous abattu de la besogne, dans cette maison-là !…

Que le souvenir de cette première soirée était précis et net dans la mémoire de Philippe ! Comme il en retrouvait à volonté le moindre détail, avec une fraîcheur d’impression demeurée intacte, chaque fois qu’il se reportait, qu’il se réfugiait en pensée vers ce début de sa dévotion pour son Antoinette. « Son Antoinette ! » Il l’appelait ainsi dans son cœur, bien qu’elle n’eût jamais été sienne et que dès lors elle fût déjà promise à un autre… Et tout de suite les images affluaient, se mêlaient, se confondaient, comme les émotions avaient afflué en effet, comme elles s’étaient mêlées et confondues en lui durant les journées qui avaient suivi ce premier soir. Devant l’intensité de ce trouble intime, il avait bien dû s’avouer, avec ivresse et avec épouvante, qu’il aimait Mlle de Montéran, — sans espoir de s’en faire aimer, puisqu’il avait vingt ans de plus qu’elle et que d’ailleurs elle n’était pas libre, — sans espoir même d’empêcher ce mariage dont il avait deviné aussitôt qu’elle l’acceptait comme un sacrifice. Les preuves qu’il ne s’était pas trompé dans cette intuition ne se multiplièrent que trop dans la semaine qu’il passa auprès d’elle, contre toute raison. Car, de même qu’il lui avait été impossible, dès la première soirée et après avoir surpris les larmes de la jeune fille, de ne pas descendre à la salle à manger pour la voir, il lui fut impossible de ne pas rester à la Villa d’Este, jusqu’à ce qu’elle en partît elle-même, alors qu’il aurait dû fuir à tout prix. Au lieu de cela, il se revoyait, le lendemain de ce premier soir, et les jours d’après, descendant sur la terrasse et dans le jardin, aussitôt levé, avec l’idée de l’y rencontrer, elle, ou quelqu’un des siens. Il se revoyait, s’y attardant après le déjeuner, avant le dîner, le soir encore, le tout pour subir le plus souvent les confidences de Montéran ou le bavardage de Mme de Montéran ! Et chacune de ces conversations redoublait chez Philippe l’évidence que la délicieuse fille s’immolait à l’égoïsme de ses parens. Le père n’avait pas causé dix minutes qu’une allusion à des affaires de Bourse révélait le spéculateur, obsédé par la hantise du jeu. Quant à la mère, la minutie de son élégance, le soin qu’elle prenait de parer les restes fanés de sa beauté, son constant rappel des insignifiantes ou scandaleuses anecdotes de la chronique parisienne, sa connaissance approfondie des figurans de la haute vie, de leurs fortunes et de leur parenté, tout chez elle révélait une hantise non moins obsédante, celle du monde. L’argent et les relations, les relations et l’argent, la pensée de ces deux êtres oscillait d’un de ces pôles à l’autre. Leur histoire était aussi banale que sinistre : ils s’étaient ruinés pour se maintenir dans un décor social qui voulait beaucoup d’argent, et parce que la tentation d’accroître ses revenus avec des coups de hausse et de baisse est trop grande pour un homme placé, comme l’était Montéran, sur le bord de la finance et de la politique. Dans quelles conditions leur fille avait-elle appris cette ruine ? L’avait-elle devinée d’elle-même, ou bien ses criminels parens la lui avaient-ils révélée pour la décider à ce mariage riche ? C’était là une énigme dont Philippe ne devait pas avoir le mot. Quand, plus tard, Antoinette devint son amie intime, elle lui avoua bien qu’elle avait accepté d’épouser Albert Duvernay, pour réparer autant qu’il était en elle les imprudences des siens et assurer une position à la vieillesse de son père. Elle ne laissa jamais échapper une seule parole qui pût laisser croire que ce sacrifice lui avait été demandé. Un des traits marqués de cette nature devait toujours être le silence sur ses émotions profondes, et, bien jeune encore, dans cette période de sa vie où M. d’Andiguier la rencontra, elle avait déjà cette domination absolue d’elle-même, ce quant à soi, caché sous des façons si gracieuses que l’on pouvait la fréquenter bien longtemps avant de soupçonner les frémissemens de sa sensibilité passionnée. Pour Philippe, que le hasard avait rendu témoin d’un éclat de cette sensibilité, cette semaine de voisinage et d’intimité quotidienne se passa tout entière à chercher dans les profondeurs de ces yeux bleus, toujours si calmes, les traces des pleurs qu’ils continuaient certainement de verser, dans ce sourire, d’une amabilité si indifférente, le pli de la révolte, dans cette voix, si douce, si égale, l’écho d’une plainte, — et à ne pas les trouver. Il aurait cru qu’il avait rêvé, que la scène du balcon n’avait jamais eu lieu, qu’il n’avait jamais surpris cette bouche criant de douleur, ces yeux inondés de larmes, ce sein gémissant, si la pâleur croissante de ces joues amincies n’avait trahi, pour l’observateur averti qu’il était, la souffrance intérieure, et surtout s’il n’avait pas senti auprès d’elle ce je ne sais quoi d’indéfinissable qui flotte entre une femme et un homme dont elle sait qu’il sait son secret.

Toute femme, dans une pareille circonstance, agit de même. Elle commence par se délier de cet homme qui a surpris ce qu’elle voulait cacher. Même quand elle a acquis la certitude qu’il ne parlera pas, elle appréhende qu’il ne se fasse un droit de sa discrétion, qu’il ne se permette d’être plus familier avec elle que ne le comportent leurs rapports officiels, qu’il ne la questionne surtout, qu’il ne touche à des portions réservées, douloureuses parfois, de sa vie intime. Mais, si elle constate au contraire chez lui un désir de se faire pardonner sa découverte, une peur de froisser celle qui est un peu à sa merci, presque un remords de le pouvoir, c’est de la part de cette femme, quand elle est fine, un de ces jolis mouvemens de cœur comme elles en ont toutes, quand elles se sentent vraiment comprises, un élan de reconnaissance bien voisin de l’amitié. Cette évolution de la méfiance, presque de la rancune, vers une gratitude attendrie, Philippe d’Andiguier put du moins la suivre, dans les yeux, dans la voix, dans toutes les manières d’Antoinette, et ce sentiment d’un progrès silencieux, mais sûr, dans la sympathie de la jeune fille, fut la poésie inoubliable de ces huit jours, l’attrait aussi qui acheva de le rendre éperdument amoureux. Il se rappelait combien, durant les premières quarante-huit heures de cette étrange semaine, il avait été troublé du visible parti pris qu’elle avait eu de ne pas le laisser approcher d’elle. Sans que ses yeux se détournassent, sans qu’elle eût l’air irritée contre lui, elle avait une façon de ne pas le voir, de ne pas l’écouter, qui, vingt fois, lui fit prendre la résolution de partir par le prochain train. Il avait su, par une phrase incidente du père, qu’elle avait demandé à changer de chambre. « J’ai tout mérité, » s’était-il dit, en apprenant cet affront. Puis, avec quel étonnement avait-il constaté que cette attitude d’hostilité se modifiait, comme si Antoinette lui avait su gré de quelque chose ! Avec quel intérêt ému il avait commencé de causer un peu avec elle, d’abord en tiers, et, une après-midi qu’ils visitaient tous ensemble le parc d’une des villas de l’autre côté du lac, seul à seul !…

Ce souvenir, de nouveau, se faisait distinct comme la réalité même. Quand Philippe songeait à ce lointain passé, les années s’abolissaient toujours, et cette après-midi, la première après leur rencontre, où il y eût eu entre eux un commencement d’intimité, lui redevenait absolument présente. Il apercevait une longue allée de chênes verts, avec des statues debout, de place en place, le ciel bleu au-dessus des sombres feuillages, et l’eau du lac violette à l’extrémité. Il s’apercevait lui-même, marchant en avant des autres avec la jeune fille. Il revoyait la silhouette de celle-ci, mince et souple, son visage, si clair dans l’ombre de son chapeau un peu avancé, et sa démarche légère. Il entendait sa voix le questionnant sur les tableaux de sa collection de Paris, sur leur histoire, sur les raisons de ses préférences, sur ce qu’elle devait voir elle-même dans son voyage, et s’écriant : « Quel dommage que vous rentriez et que vous ne puissiez pas nous montrer Florence !… » Son émotion d’alors se renouvelait tout entière, délicieuse à en défaillir, tandis qu’Antoinette lui parlait ainsi, — amère à en mourir, quand, à un moment, craignant sans doute de s’être trop livrée, elle s’était soudain arrêtée pour appeler son fiancé qui marchait en arrière avec M. et Mme de Montéran. Et Philippe revoyait le gros et lourd Albert Duvernay s’avancer vers eux du fond de l’allée, fumant un cigare, balançant sa canne, si brutalement lourd et commun que l’idée du prochain mariage de la jeune fille avec ce garçon lui avait causé une douleur physique presque insupportable et qu’il avait eu, lui aussi, comme elle l’autre jour, des larmes dans les yeux… Les avait-elle vues, ces larmes de pitié, rouler tout à coup sur ces joues d’homme, et, devant cette preuve d’une trop complète intelligence du drame secret de ses fiançailles, avait-elle redouté de n’être plus assez maîtresse de sa propre émotion ? Avait-elle deviné, derrière cette pitié, un sentiment plus tendre et qu’il lui était interdit d’encourager ? Toujours est-il, qu’à partir de ce moment, elle évita de nouveau tout entretien particulier avec Philippe, mais elle semblait lui en demander pardon cette fois, par une touchante gentillesse de manières à son égard, se rapprochant de son père et de sa mère quand il était avec eux, l’écoutant causer avec une attention presque admirative, si séduisante enfin de grâce et de réserve, qu’à la veille de la séparation, le désir de lui parler en tête à tête et de lui montrer ce qu’il pouvait lui montrer de ses sentimens fut plus fort chez l’amoureux que la timidité, que la prudence, que les convenances mêmes. Les Montéran devaient le lendemain de bonne heure prendre le train pour Milan et Venise, et lui pour la France. Il osa, ayant rencontré Antoinette seule dans le salon d’en bas et qui rapportait des livres à la bibliothèque de l’hôtel, lui demander de faire quelques pas avec lui. Il l’entraîna jusqu’à la balustrade de la terrasse, et là, tous deux accoudés, regardant le même paysage de lac devant lequel il l’avait vue sangloter l’autre soir, et à la même heure, il lui dit, stupéfié lui-même d’entendre les paroles que sa bouche prononçait :

— Nous allons nous quitter demain, Mademoiselle. Je vous connais depuis si peu de jours… Je n’ai pas le droit de vous parler comme un ami… Pourtant, mon âge, ma longue camaraderie avec votre père, la respectueuse et profonde sympathie que je sens pour vous, une certaine circonstance aussi, m’autorisent peut-être à vous dire que vous êtes dans un moment bien grave de votre vie, et à vous supplier de ne rien faire d’irréparable, sans avoir bien réfléchi…

— J’ai bien réfléchi, interrompit-elle vivement, et, le regardant avec une expression d’une énergie singulière, elle répéta : Oui. J’ai bien réfléchi. Je sais ce que je veux, pourquoi je le veux, et que cela doit être ainsi… Quant à la circonstance à laquelle vous faites allusion…

— Je vous ai froissée, s’écria-t-il. Ah ! pardonnez-moi…

— Vous auriez dû me froisser, interrompit-elle de nouveau et avec un demi-sourire dont la grâce émue contrastait singulièrement avec sa fermeté de tout à l’heure, mais, je ne sais pas pourquoi, je ne vous connais non plus que depuis bien peu de jours, et j’ai déjà tant d’estime pour vous, une si complète confiance, qu’au lieu de vous en vouloir de m’avoir parlé comme vous venez de faire, j’ai envie de vous en remercier… et elle ajouta, en quittant la balustrade pour marquer qu’elle ne voulait pas prolonger cet entretien : J’espère que nous nous reverrons, que vous viendrez chez moi quand je serai mariée, et que nous serons amis, si vous savez — et son délicat visage reprit sa physionomie sérieuse et volontaire — oublier ce qu’il faut oublier, puis, avec un autre sourire qui creusa une fossette dans une de ses joues, et vous souvenir du reste.


II. — LA MÈRE ET LA FILLE


Profondément, violemment sensible, avec cette maîtrise singulière de son visage, de sa voix, de son regard qui lui permettait de tout cacher de ses émotions, — d’une fermeté réfléchie et indomptable avec des dehors d’une extrême douceur, — ayant encore développé cette dualité de sa nature, par son éducation entre ce père et cette mère, si différens d’elle, et à qui elle ne pouvait pas se montrer, — habituée à toujours chercher son point d’appui en elle-même, et par suite capable, sous ses dehors de raison, des plus inattendus partis pris et des plus romanesques, — car toute solitude confine à l’exaltation et aucun être au monde n’est plus solitaire qu’une jeune fille silencieuse et concentrée ; — avec cela belle de cette beauté trop fine, presque fragile, attendrissante, qui appelle la protection, et dont le charme chez elle se doublait d’un charme d’énigme, à cause des portions inconnues de son caractère : telle Antoinette de Montéran s’était révélée à Philippe durant ce séjour à la Villa d’Este, telle Mme Duvernay était restée jusqu’à la fin durant les onze années écoulées entre cette première rencontre et l’accident qui lui avait coûté la vie. Et l’intérêt passionné qui avait envahi Philippe durant cette semaine avec une énergie si subite, si incontrôlable, était, lui aussi, demeuré le même, durant ces onze années. À quarante ans, lorsqu’un homme est resté chaste, comme celui-ci, dans ses actes et dans son imagination, qu’il s’est ennobli, comme celui-ci encore, par un quotidien sacrifice à quelque haute idée : devoir de famille ou foi religieuse, culte de la science ou de l’art, sa sensibilité conserve une fraîcheur et une force qui le rendent capable de certaines émotions très rares dont le scepticisme vulgaire sourit, et qui sont en effet dans l’ordre sentimental ce que sont les chefs-d’œuvre dans l’ordre littéraire, exceptionnelles, et pourtant incontestables. De ce nombre est cette sorte de tendresse entièrement, chevaleresquement désintéressée, cet amour platonique, à qui le même scepticisme a donné un brevet de chimère en le baptisant du nom d’un philosophe. Il tient pourtant à des fibres si intimes de la nature humaine que c’est le premier rêve du cœur à son éveil, et c’est aussi le dernier rêve du cœur à son couchant, lorsque ce cœur est resté ardent et délicat, et qu’il se sent pris trop tard d’une passion dont il sait qu’elle ne sera jamais partagée, pour une créature toute jeune, toute pure et dont il lui semble que seulement la désirer serait la profaner. C’est alors, et dans cet automne de la vie, si riche à la fois, comme l’autre automne, celui de l’année, en aspects sévères et en reflets enflammés, que se révèle la beauté du sentiment sans retour égoïste, de la passion qui se donne pour se donner, sans rien demander en échange, de cette idolâtrie dévouée qui est, à sa manière, une possession, toute spirituelle, mais si pénétrante. Se faire, des moindres désirs d’une femme, une étude pour essayer d’en contenter tout ce que l’on peut en contenter, épier les moindres nuances de sa sensibilité afin d’y conformer la sienne et de ne jamais la froisser, penser à elle avec une fixité si continue que l’on se déprenne de ses propres joies et de ses propres douleurs pour ne plus éprouver que ses joies et ses douleurs à elle, considérer comme une suprême conquête d’être accepté par elle pour confident, pour serviteur, pour appui ; tout subordonner : habitudes, plaisirs, intérêts, à la possibilité de se trouver dans sa présence, de respirer dans son atmosphère, — toutes ces délices, tour à tour disputées et savourées, de l’amour désintéressé, ne sont-elles pas des émotions d’une intensité souveraine ? Et que possédons-nous jamais d’un être, sinon les émotions qu’il nous donne ? Il faut certes, beaucoup d’âme pour se mouvoir dans ce monde du dévouement, j’allais dire de la dévotion amoureuse, et une telle passion exige cette puissance d’idéalisme, dans la vraie acception du mot, qui est à la base de toute intense vie intérieure. Peut-être l’anomalie du sort de Philippe d’Andiguier, cette sollicitude de tant de jours pour une mère dont la raison égarée ne le reconnaissait pas, l’avait-elle prédisposé à concevoir comme naturelle cette tendresse sans réciprocité, dont la ferveur de martyre a été profondément exprimée dans le cri célèbre : « Si je t’aime, est-ce que cela te regarde ? » Peut-être ses goûts d’amateur d’art, en lui dévoilant les secrètes poésies de la contemplation, avaient-ils exagéré en lui cette faculté méditative qui confine au mysticisme ?… Quelles que fussent les sources cachées de cet amour, telles elles avaient jailli de ce cœur d’homme à l’apparition de cette jeune fille, séparée de lui par d’infranchissables abîmes, telles elles avaient continué d’y couler, à flots tour à tour doux et amers, mais toujours aussi brûlans, aussi nourris, pendant ces onze années que la jeune femme avait vécues encore, — et depuis.

Onze années, cent trente mois ! Comme c’est long quelquefois à vivre ! Comme c’est court à se rappeler, dans cette perspective du passé qui ramasse tant d’impressions dans l’éclair impuissant du souvenir ! D’Andiguier se faisait parfois l’effet, quand il y songeait, d’un piéton fatigué, qui, arrivé au sommet d’une haute montagne, après des heures et des heures, se retourne, et, voyant le ruban de la route qu’il a parcourue se dérouler sous ses yeux, s’étonne de l’apercevoir si près, — si près et si loin ! Le marcheur essaie alors de mettre les choses à leur point et de situer les étapes, allègres ou pénibles, de sa montée. D’Andiguier aussi les recherchait, les étapes de son ancien chemin, et il les retrouvait les unes après les autres, avec le progrès que chacune avait marqué dans ce pèlerinage d’amour, terminé au seuil d’un tombeau. Hélas ! dès la première de ces étapes, vers quel but marchait-il ? Est-ce qu’il l’avait su ?… Ce qu’il savait, c’est qu’il eût tout donné, toutes les gouttes de son sang, tous les trésors de son musée, pour revivre une seule de ses heures d’alors, les douloureuses, comme les heureuses. Oui, qu’elles lui semblaient proches, et qu’elles étaient loin !… N’était-ce pas hier qu’il était allé voir les Montéran, à leur retour d’Italie, hier qu’Antoinette était venue chez lui, pour la première fois, avec son père, visiter sa galerie ? Ah ! que les vieux tableaux et les vieilles sculptures avaient resplendi de jeunesse, ce jour-là !… N’était-ce pas hier, qu’après avoir nourri une folle espérance qu’au dernier moment ce détestable mariage ne se ferait pas, il y avait assisté, perdu dans la foule, derrière un des piliers de cette église Sainte-Clotilde, où il n’entrait plus, même aujourd’hui, sans un serrement de cœur ? Une musique triomphante la remplissait, tandis qu’Antoinette marchait à l’autel au bras de son père. Qu’elle était belle dans sa toilette de mariée, le front haut sous les fleurs, le regard sérieux, avec quelque chose de si fier, de si résolu dans sa pâleur ! Et, quand il l’avait saluée à la sacristie, elle avait eu pour lui, au lieu du sourire d’amabilité distante qu’elle avait pour tous, un regard singulièrement dur, presque impérieux, comme pour lui rappeler leur dernier entretien, au bord du lac de Côme, et lui ordonner, une fois de plus, l’oubli de ce qu’il avait deviné. Et il avait détourné ses yeux à lui, pour qu’elle n’y vît pas ses pensées, — bouleversé d’une espèce d’admiration et de terreur devant cette fille qui se vendait ainsi, — pour ses parens, mais c’était se vendre tout de même. Ce sacrifice, il le savait, lui déchirait l’âme, et personne, pas même lui, ne pouvait saisir, dans cette physionomie si jeune et qui semblait si transparente, une trace de son secret martyre… N’était-ce pas d’hier aussi que, rentrée à Paris, et s’occupant d’installer l’hôtel que son mari avait acheté rue de Lisbonne, Antoinette avait laissé Philippe s’insinuer dans son amitié, chaque semaine, chaque jour un peu davantage ? Il avait mis toutes ses connaissances d’amateur d’art à sa disposition, avec quelle ivresse ! courant les magasins et les ventes pour elle et quelquefois avec elle, heureux, comme il ne l’avait jamais été de ses plus miraculeuses trouvailles, quand il avait pu lui procurer un meuble rare, une étoffe qu’elle désirait, un bronze précieux. L’indifférence avec laquelle M. Duvernay acceptait cette intimité grandissante aurait assez prouvé à l’amoureux quadragénaire combien il était peu dangereux, quand bien même les glaces des brocanteurs, dans les boutiques desquels il accompagnait Antoinette, ne lui eussent pas montré sans cesse son visage flétri, ses cheveux grisonnans, ses gestes gauches, à côté du sourire frais, du teint clair, de la chevelure blonde, du buste svelte de la jeune femme. Ce n’étaient pas ces comparaisons qui avaient empoisonné d’amertume son entrée dans la familiarité du jeune ménage, mais de constater combien sa première impression sur Albert Duvernay avait été juste et à quel compagnon la fine Antoinette était liée. Cet homme, sensuel et volontaire, avait eu pour cette femme un caprice tout physique. Il l’avait assouvi par le seul moyen qu’il eût à sa disposition, — le mariage. — Et puis, s’était-il passé entre eux un de ces drames d’alcôve, où l’abandon glacé d’une femme tourne un caprice de cet ordre en aversion haineuse ? Ou bien ce brutal garçon était-il de ceux qui n’ont d’amour que dans le désir et que la possession détache ? — Toujours est-il que, dès la fin de la seconde année, il s’était mis à traiter sa femme avec une extrême dureté. Elle commençait une grossesse qui devait être rendue plus pénible encore par la mort, survenue coup sur coup, de sa mère et de son père… N’était-ce pas hier encore, qu’au lendemain de l’enterrement de son ancien collègue, d’Andiguier avait trouvé Mme Duvernay dans son petit salon, au crépuscule, seule, sans lumières, étendue sur sa chaise longue, au coin du feu ? Et là, pour la première fois, pour la dernière aussi, elle avait rompu le pacte de silence qu’elle lui avait imposé jadis et qu’elle-même gardait scrupuleusement. Il la revoyait, toute en noir, fixant la flamme de ses yeux profonds, reprenant leur conversation de la Villa d’Este, avouant enfin la cause vraie de ses sanglots d’alors, racontant ses luttes, ses hésitations, son désespoir avant la décision, puis cette décision, et la torture de ses fiançailles, la torture pire du mariage. Le cri, entendu jadis par d’Andiguier, le « Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! » du balcon, avait eu là son horrible commentaire. Cette conversation ne s’était pas renouvelée. Elle avait suffi pour que Philippe, une fois de plus, demeurât épouvanté devant la frénésie de révolte dont cette femme, aux manières si douces, si égales, était capable, devant les tempêtes dans le silence que dissimulait le calme de ce visage. Ce jour-là, était née en lui une appréhension extrêmement douloureuse, et qu’il avait en vain combattue. Il s’était dit qu’une heure viendrait où, mariée ainsi, avec la sensibilité brûlante que ces éclats révélaient, elle rencontrerait un homme dont elle s’éprendrait, et quelle influence arrêterait alors cette âme effrénée ?… Il avait voulu voir dans la naissance d’Éveline, survenue peu de temps après ce cruel entretien, un gage d’apaisement pour la jeune mère, de quoi la maintenir dans cette voie d’honnêteté, d’où il lui aurait été si dur de la voir sortir. De cet instant datait sa tendresse pour cette enfant. Il aurait dû la haïr comme la vivante preuve d’une union dont la seule idée l’avait tant supplicié, le suppliciait encore. Mais, quand il s’était penché sur le berceau où dormait cette pauvre petite chair issue de celle de son amie, un seul sentiment avait dominé en lui, une reconnaissance infinie envers la nouvelle venue, pour le bienfait moral qu’elle serait, qu’elle était déjà à l’autre…

Seconde étape : Éveline avait commencé de grandir, et, avec elle, dans le cœur de l’amoureux sans espoir, presque sans désirs, mais non sans jalousie, avait grandi aussi cette gratitude éprouvée devant son berceau. Et c’était bien vrai, que la jolie enfant semblait avoir tout calmé des secrètes révoltes de sa mère. Ces premières années qui avaient suivi sa naissance, et durant lesquelles il l’avait vue croître comme une tendre fleur, faisaient une oasis dans les souvenirs de d’Andiguier. Ç’avait été, dans cette ascension d’amour, le moelleux plateau de gazon où les pieds se reposent, où la poitrine respire à l’aise. Et l’on eût dit qu’Antoinette avait voulu que cette période se développât sans un heurt, sans un nuage. Évidemment, elle avait deviné que d’Andiguier souffrait un peu de ses relations sans cesse grandissantes, et qui, une fois son deuil fini, étaient devenues ce que son mari désirait qu’elles fussent, celles d’une femme riche et très entourée, — et elle avait eu, pour endormir ces susceptibilités d’une amitié qui lui était chère, d’infinies délicatesses, affectant de réserver au vieux collègue de son père une place bien à part dans son intimité, rentrant pour lui seul à de certaines heures, ne l’invitant qu’avec des gens qui lui convenaient, ne le sacrifiant jamais à aucun plaisir. Enfin, elle avait déployé, pour cet ami plus âgé, un tact exquis du cœur, dont celui-ci eût joui davantage, s’il n’y avait pas discerné cette volonté un peu trop réfléchie, cette stricte surveillance de soi qui continuait à doubler de mystère ces calmes et impénétrables yeux bleus. Mais d’Andiguier espérait que c’était du mystère heureux, maintenant que ces beaux yeux profonds avaient d’autres prunelles où retrouver leur couleur et leur expression. Car, tout de suite, et à travers les différences inévitables de l’âge, une ressemblance réellement saisissante s’était déclarée entre la petite fille et la mère. C’était exactement, à vingt-deux ans de distance, le même être, avec la même délicatesse de traits, le même teint transparent de blonde, les mêmes formes des doigts, les mêmes gestes, le même regard, et, à de tout petits signes, d’Andiguier devinait que ce serait aussi la même nature, concentrée, repliée, toute en silences. Elles se peignaient ainsi dans sa mémoire, l’une à côté de l’autre, l’une enfant, l’autre femme, et si pareilles, telles qu’il les avait contemplées tant de fois, et, chaque fois, il avait aimé l’enfant davantage, persuadé qu’elle suffirait, qu’elle suffisait à la jeune mère, et que celle-ci, sous cette innocente influence, faisait mieux que subir, qu’elle acceptait son sort…

Troisième étape : un événement bien simple, mais dont Philippe n’avait jamais admis l’hypothèse, avait tout d’un coup rouvert la période des appréhensions anxieuses. Antoinette était devenue veuve. Albert Duvernay, passionné de chasse, et qui se trouvait le locataire d’un des plus beaux tirés de Compiègne, s’étant obstiné à recevoir la pluie torrentielle d’une après-midi d’automne, avait pris là une fluxion de poitrine. Il avait été emporté en une semaine. Antoinette veuve ! Antoinette libre, — libre de refaire sa vie, — libre d’aimer et d’épouser qui elle aimerait ! Comment l’amoureux, qui se savait toléré parce que son amie n’aimait personne d’amour, n’eût-il pas été bouleversé d’inquiétude à cette idée ? Comment n’eût-il pas redouté, en se le reprochant, cette possibilité pour la jeune femme d’un second mariage, et suivant son cœur ? Quelle crise de jalousie à vide il avait subie, et à travers quels remords ! Quand il se dirigeait vers l’hôtel de la rue de Lisbonne, dans ces temps-là, et qu’il voyait les fenêtres du salon, il lui fallait s’arrêter un moment. Tout son cœur lui faisait mal à la pensée qu’il allait peut-être rencontrer, là, dans ce petit salon, son œuvre, décoré, paré par ses soins, l’homme qui intéresserait Antoinette, qui la tenterait d’essayer un nouveau pacte avec la destinée !… Ah ! la douloureuse, la misérable crise, encore endolorie par le remords de sentir avec tant d’égoïsme et de ne pouvoir s’en empêcher !… Et c’était la petite Éveline qui l’avait, sans le savoir, l’innocente bienfaitrice, aidé à en sortir. Comment ? Par sa seule existence. Un bien simple incident avait servi d’occasion. Philippe avait déjeuné rue de Lisbonne, ce jour-là, cinq mois environ après la mort d’Albert Duvernay. L’enfant s’était trouvée en tiers entre Antoinette et lui, sans la gouvernante anglaise qui l’avait élevée, et qui, d’ordinaire, le matin, mangeait à table. En réponse à l’étonnement de d’Andiguier, Mme Duvernay lui avait expliqué que cette personne, rappelée subitement à Londres, par une grave maladie de son père, avait dû les quitter et qu’elle ne pourrait sans doute pas revenir, à cause d’une difficulté de famille. D’Andiguier savait que cette gouvernante était très aimée d’Éveline, et il s’était étonné, tandis que sa mère parlait, de ne la voir manifester aucun signe d’émotion. Après le repas, elle avait demandé la permission d’aller ranger quelque chose dans sa chambre, et il avait dit cet étonnement à Mme Duvernay.

— Vous la croyez indifférente, avait répondu celle-ci : Venez, et elle avait entraîné d’Andiguier jusqu’à la chambre de la petite fille, qu’ils avaient surprise, couchée sur son lit, en train de sangloter convulsivement. Après avoir apaisé l’enfant à force de caresses, et, une fois en tête à tête, la mère avait repris :

— Vous voyez comme vous vous trompiez tout à l’heure… Elle est ainsi : plus elle est remuée, plus elle se tait… Je me retrouve toute en elle, et cela m’inquiète beaucoup pour son avenir. Je sais trop le mal que cela fait de se concentrer, de vivre sur soi, de sentir en dedans, de ne jamais s’ouvrir… C’est une des raisons, quand je n’en aurais pas d’autres, pour lesquelles je ne me remarierai jamais. J’aurais trop peur de lui donner un beau-père, quel qu’il fût…

Cette petite scène avait été une grande date pour d’Andiguier. Elle avait marqué le tournant de la quatrième étape, — la dernière. Il connaissait trop son amie pour n’être pas sûr qu’elle avait parlé intentionnellement. Elle avait deviné ses inquiétudes et elle avait tenu à y mettre fin d’un coup. Cette déclaration, qu’elle ne donnerait jamais un beau-père à Éveline, « quel qu’il fût, » avait bien touché en lui un point malade. Aurait-il aimé, s’il n’avait pas été en contradiction avec sa propre sagesse, et souffert d’apprendre à nouveau ce qu’il savait pourtant si bien, ce qu’il acceptait, ce qu’il oubliait sans cesse : — qu’Antoinette ne l’aimait pas, qu’elle ne l’aimerait jamais ? Cette souffrance n’était rien auprès de son soulagement à voir briller dans les yeux de la jeune femme cet éclair de volonté qu’il connaissait pour l’avoir vu à la Villa d’Este passer dans ces prunelles dont l’azur si tendre devenait alors presque métallique. Il n’avait point douté que cette résolution de rester veuve ne fût aussi réfléchie, aussi fixe, qu’autrefois sa résolution de se marier. Et une nouvelle période avait commencé, si brève, mais si délicieuse, qu’à se la rappeler, des larmes d’attendrissement lui mouillaient les paupières, tant son amour passionné pour la mère et sa reconnaissante affection pour la petite fille s’étaient alors mélangés dans des émotions d’une inexprimable douceur. Insensé ! Comment avait-il pu croire qu’une telle félicité était le lot durable d’un homme ? Il l’avait cru pourtant, et que cela ne finirait jamais, qu’ils vivraient ainsi indéfiniment : — elle, menant, comme elle faisait depuis son veuvage, l’existence d’une femme isolée, pas tout à fait recluse, mais presque, qui ne reçoit plus qu’un nombre restreint de parens et d’amis, et qui, absorbée par l’éducation de sa fille, s’applique à se dérober au monde, à s’effacer, à passer inaperçue, — lui, l’hôte assidu de cette maison paisible, regardant la mère sourire à l’enfant, réchauffant la solitude de sa vieillesse à l’intimité de ce foyer et ne les quittant l’une et l’autre, que pour s’occuper encore d’elles. Il avait trouvé le moyen de concilier son amour et ses goûts de collectionneur. Il avait, par testament, fait Mme Duvernay, et, à son défaut, sa fille, les héritières de son musée, dont il s’occupait maintenant avec plus d’ardeur encore. Ses seules absences étaient des courses en Italie, dans cette inépuisable Italie, où il ne désespérait pas de découvrir le tout ou partie des cinquante-huit tarots restans d’Ambrogio de Predis, et, en attendant, il rapportait de chaque voyage quelque chef-d’œuvre de plus à léguer à son amie, avec l’ivresse de penser que, plus tard, quand il serait parti pour toujours, un peu de lui l’envelopperait, la comblerait, la charmerait… C’était au cours d’un de ces voyages que, rentrant à Pise, d’une excursion à Montalcino, au delà de Sienne, il avait appris par télégramme cette effroyable nouvelle : Mme Duvernay avait été tuée dans un accident de voiture. Les affreux détails lui avaient été donnés par un journal. Elle descendait l’avenue des Champs-Élysées dans sa Victoria. Les chevaux avaient pris peur. Ils s’étaient emportés à une vitesse vertigineuse jusqu’à la place de la Concorde. Là, le cocher, impuissant à les retenir, les avait précipités contre une grosse voiture de déménagement, qui se trouvait devant lui, au coin de la rue de Rivoli. La voiture avait été brisée en morceaux, Mme Duvernay précipitée sur le trottoir. Sa tête avait donné contre l’angle. Elle était morte du coup…

Il y a des chagrins si imprévus et si terribles, que nous nous étonnons ensuite, quand le temps a, malgré tout, fait son œuvre d’endormement, d’avoir pu, frappés par eux, les supporter. La stupeur de les apprendre nous a, au premier moment, empêchés de les réaliser, et nous les avons traversés, parce que nous les avons sus, sans y croire vraiment. Cette espèce de désarroi mental qui fait, pendant quelques heures, pendant quelques semaines parfois, vaciller en nous le sens de la certitude est comme un anesthésique de la nature. Elle veut que nous durions, même après la mort de ceux qui semblaient ne pas devoir, une fois disparus, nous laisser tout entiers vivans, tant nous les sentions amalgamés à notre être intime. D’Andiguier se souvenait d’avoir regagné Paris d’un trait, la fatale nouvelle reçue, — comme en rêve, — d’avoir, comme en rêve, assisté à l’enterrement de son amie, tellement atterré de cette catastrophe qu’il ne l’admettait pas, même en voyant les draperies noires, le cercueil, tout le funeste appareil, même en embrassant avec des larmes la pauvre petite Éveline. La réalisation de la monstrueuse chose ne s’était faite en lui que plus tard, quand il avait dû, en sa qualité d’exécuteur testamentaire, veiller à l’accomplissement des dernières volontés d’Antoinette, — d’une surtout, dans laquelle s’était ramassée toute la douleur de cette mort. Que la jeune femme, à un âge où l’on n’a guère de ces précautions, eût écrit, elle aussi, son testament, cela n’était point pour l’étonner, la sachant prévoyante jusqu’à en être minutieuse, — tout au plus eût-il pu être surpris qu’au contraire, elle se fût avisée de ce soin si tard. Ce testament, comme inspiré par un don de seconde vue, était daté de sept mois avant le funeste accident. Qu’elle l’eût choisi, lui, d’Andiguier, pour présider à la distribution des petits souvenirs qu’elle avait voulu léguer, et surtout au règlement des futurs intérêts d’Éveline, cette reconnaissance de son dévouement était bien naturelle. Son désespoir y trouvait une espèce de consolation. Pourquoi fallait-il que, même en lui donnant ce témoignage suprême de confiance, Antoinette fût demeurée la mystérieuse amie qu’elle avait toujours été, la taciturne qui ne se livre pas tout entière, qui dérobe aux plus intimes un coin réservé d’elle, et qu’elle le suivît, même du fond de la tombe, de ce regard impénétrable, derrière lequel il n’avait jamais tout lu ? Dans une lettre, à lui adressée, qui se trouvait jointe au testament, et après l’avoir remercié en termes délicatement émus de l’amitié qu’il lui avait montrée depuis leur rencontre à la Villa d’Este, elle le priait de lui donner un dernier témoignage de cette amitié. Elle le chargeait de brûler des papiers personnels qu’il trouverait dans un coffret, fermé par une serrure de sûreté, dont elle lui indiquait le secret. Elle insistait pour qu’il se conformât exactement aux instructions écrites sur l’enveloppe où elle les avait mis, et qu’il lui pardonnât de ne pas lui en dire davantage. Philippe avait naturellement obéi à cet ordre avec la plus scrupuleuse fidélité. Il avait cherché le coffret, auquel la morte avait dû tenir beaucoup, car il se trouvait placé dans le coffre-fort où elle enfermait ses bijoux. Il l’avait ouvert, d’après ses indications, non sans difficulté, ce qui achevait de prouver l’importance des papiers ainsi défendus. Il y avait trouvé une enveloppe de cuir blanc, munie de rubans, et sur laquelle Mme Duvernay avait écrit : « Pour mon cher ami, M. d’Andiguier, qui détruira l’enveloppe telle quelle est… » Philippe avait bien compris que ces mots soulignés étaient une manière de lui demander de ne pas prendre connaissance des papiers contenus dans cette enveloppe, sans le lui demander. Il avait compris aussi que cette enveloppe n’était pas fermée davantage, parce qu’Antoinette avait voulu se garder la liberté de reprendre ces papiers à son gré, d’y retrancher, d’y ajouter, — de les relire à son loisir tout simplement. Il se souvenait. Il était rentré chez lui avec cette enveloppe. Il avait fait allumer un énorme feu dans la plus haute de ses cheminées, quoique ce fût au printemps, et là il était demeuré longtemps, avant d’obéir à l’ordre sacré de la morte, à toucher de ses doigts ce cuir souple, à sentir au travers les feuilles confiées à sa loyauté. Quel motif son amie avait-elle eu pour tenir ainsi à ce que ces feuilles disparussent ? Qu’y avail-il eu dans sa vie, dont elle voulait à jamais abolir la trace, et pourquoi, et pour qui ? Avec cette rapidité de la pensée qui va si vite à l’extrémité d’une hypothèse dans des momens pareils, Philippe s’était dit que cette enveloppe contenait des lettres d’amour. Il s’était rappelé tout à coup, combien, à l’époque même d’où datait le testament, la beauté d’Antoinette s’était soudain épanouie, qu’un rayonnement de bonheur avait comme émané de ses yeux, de son sourire, de ses moindres gestes… Elle aurait aimé ? Elle aurait été aimée ?… Mais non. Dans un éclair, il avait passé en revue tous les hommes qui fréquentaient le petit salon de la rue de Lisbonne, et il s’était dit qu’aucun n’avait pu lui inspirer un sentiment. Et d’ailleurs, est-ce que lui, d’Andiguier, ne l’aurait pas su ? Toute son âme s’était comme rejetée en arrière devant ce soupçon. Il avait posé l’enveloppe sur le feu, entre deux bûches flamboyantes, et il était allé jusque vers la fenêtre, pour n’avoir même pas la tentation de la regarder brûler. Là, il s’était raisonné. Éveline encore s’était présentée à son esprit, pour exorciser les mauvaises idées. Pourquoi la morte avait-elle tenu ainsi à ce que ces papiers fussent détruits ? Mais à cause d’Éveline tout simplement, et parce qu’ils attestaient les mésintelligences profondes de Mme Duvernay et de son mari. C’était sans doute un journal des premiers temps de son mariage, très sévère pour son mari, c’était trop naturel, et aussi que, l’ayant gardé à sa portée, pour le relire, elle n’eût pas voulu que sa fille pût jamais savoir les dissentimens de son père et de sa mère. Avec la pudeur presque farouche qu’elle avait de ses émotions, ce n’était pas moins naturel qu’elle eût désiré soustraire ce journal, même à l’ami qu’elle chargeait de l’anéantir. Cette hypothèse à peine entrevue avait fait certitude dans le cœur de ce grand poète en idée. Il avait trouvé une espèce de passionné délice à s’imposer cet acte de foi dans la pureté absolue de celle qui avait été vraiment sa Dame, au sens le plus chevaleresque de ce noble nom, et il était revenu vers la cheminée mettre des morceaux de braise sur les fragmens de papier qui se voyaient encore, blancs parmi les débris noirs du reste. Antoinette était obéie, mais c’était la dernière preuve que Philippe pût lui donner de sa dévotion, puisque jamais plus maintenant, elle ne lui demanderait rien. Devant ce feu qui achevait de consumer ces feuilles dont il avait respecté le mystère, il avait enfin réalisé qu’elle était vraiment morte, et quelque chose en lui s’était comme arrêté, comme figé pour toujours. Il allait vivre encore, ou plutôt survivre, de cette vie de ceux qui ont enseveli sous la terre, avec un être adoré, toutes leurs raisons d’exister.

Il lui en restait une cependant, et la morte aurait pu revivre pour lui en Éveline. Ah ! s’il avait eu cette enfant auprès de lui pour l’élever, pour la défendre, pour suivre, d’année en année, de semaine en semaine, les progrès de sa ressemblance avec sa mère, pour lui éviter les moindres dangers dont l’eût averti son expérience du caractère de l’autre. Tout de suite, les circonstances en avaient décidé autrement. Éveline avait été confiée à sa plus proche parente, une sœur de son père, mariée à un comte Muriel, des Muriel du premier Empire, un gros propriétaire terrien, occupé d’élevage et qui passait huit mois sur douze dans son château de Normandie. La comtesse Muriel était une excellente femme, chez laquelle l’hérédité paysanne, tournée chez son frère en rudesse, s’était tournée en bonhomie, en une ample et généreuse manière de sentir, toute simple, tout instinctive. Mère elle-même de quatre enfans, elle avait dit, en prenant sa nièce avec elle : « C’est une cinquième fille, voilà tout… » et elle avait tenu parole. D’Andiguier avait aussitôt compris qu’il serait vain d’expliquer à cette grande et forte bourgeoise de campagne, d’un animalisme si primitif, malgré ses cent mille francs de rente, les nervosités de la fille d’Antoinette, et les complications de cette précoce sensibilité. Il s’était dit, non sans raison, que cette grosse affection ferait peut-être à cette enfant trop délicate une atmosphère plus saine que n’eût été sa sollicitude, et il s’était effacé, se contentant de ne jamais perdre le contact avec le milieu où elle grandissait, constatant à chaque séjour à Paris, qu’elle était bien traitée, et heureuse. Du moins, — car avec cette créature si pareille à sa mère il y avait toujours de l’inconnu par delà les apparences, — elle lui avait semblé heureuse, et, voyant qu’elle n’avait pas besoin de lui, il s’était de plus en plus renfermé dans son intérieur, entre son musée qu’il continuait d’enrichir, — un peu comme on dit que le castor bâtit des huttes, même inutiles, — et l’hypnotisme rétrospectif de ses souvenirs. Pourtant, malgré la séparation de leurs deux existences, un lien mystérieux n’avait pas cessé de l’unir à cette enfant qu’il avait vue naître, et, chose plus étrange, d’unir cette enfant à lui. Il n’avait pas songé à s’en étonner, trouvant tout naturel que la morte, qui lui demeurait si vivante, demeurât de même vivante à sa fille, et qu’elle fût toujours entre eux, comme autrefois. Et il semblait bien qu’elle y fût restée, soit qu’Éveline, malgré les gâteries de son nouveau milieu, ne trouvât pas chez sa tante et ses cousines de quoi satisfaire certaines choses de sa fine nature et regrettât toujours son ancienne vie, soit qu’une secrète divination l’avertît qu’elle ne rencontrerait jamais un ami qui lui fût plus ami que celui-là. Ce culte pour le vieil habitué de la maison de sa mère s’était manifesté, toute petite encore, par un accueil d’une tendresse infinie, quand ils se revoyaient, après des séparations parfois très longues. Plus grande, elle lui avait prodigué, comme d’instinct, les menues attentions de la déférence la plus émue, ne laissant jamais passer une occasion de lui prouver qu’elle ne l’oubliait pas. Jeune fille, ces témoignages avaient pris la forme de cette confiance, naïve et si touchante, qui demande un conseil, un appui, une protection… Et, chaque fois qu’un de ces témoignages lui était arrivé, il avait semblé à d’Andiguier, toujours au bord du mysticisme, comme tous ceux qui vivent avec la pensée fixe d’une morte, qu’une influence d’outre-tombe agissait sur la jeune âme, et il avait dit merci dans son cœur à l’éternelle absente, — pour lui, qui souhaitait bientôt la rejoindre et vieillissait dans cet espoir, l’éternelle présente.

S’étonnera-t-on maintenant que, portant au cœur ce monde de tendresses poignantes et d’ineffables regrets, de douloureuses extases et de rêves passionnés, ce héros d’un sentiment unique eût été remué jusqu’au bouleversement par un appel désespéré, jeté vers lui par la fille de celle qui avait été l’objet de ce sentiment ? Ce billet, où Éveline lui demandait un rendez-vous et parlait « d’un affreux malheur, » avait d’autant plus troublé d’Andiguier, que c’était là, je l’ai déjà dit, un signe après beaucoup d’autres, mais décisif et indiscutable, d’une tragédie latente qu’il soupçonnait depuis quelques semaines. Seulement, il avait pu croire jusqu’à ce matin, qu’il était, dans ces appréhensions, la victime encore de ses souvenirs, d’une de ces impressions par analogie, si difficiles à vérifier et à secouer. Son inquiétude à l’endroit du mariage d’Éveline avait, en effet, commencé sans motifs, rien qu’à recevoir la nouvelle qu’elle était fiancée. Il y avait exactement quinze mois de cela, Éveline était allée passer l’hiver dans le Midi, à Hyères, à cause de la santé d’une de ses cousines qui n’arrivait pas à se remettre d’une mauvaise bronchite. Mlle Duvernay avait alors près de vingt et un ans, et depuis quelque temps déjà d’Andiguier s’attendait à apprendre qu’un projet de mariage se dessinait pour elle. Il aurait donc dû y habituer sa pensée. Il savait d’autre part, pour en avoir causé plusieurs fois avec Mme Muriel, que celle-ci était très décidée à laisser sa nièce entièrement libre de son choix. Quand Éveline lui avait écrit qu’elle était engagée à M. Étienne Malclerc, il était par conséquent bien sûr qu’il ne s’agissait pas là d’une union forcée comme avait été celle de sa mère. Il ne s’agissait pas non plus d’une captation de dot. La comtesse Muriel, en lui écrivant de son côté, lui avait donné de ces fiançailles le compte rendu le plus simple du monde, le moins fait pour provoquer la défiance. M. Étienne Malclerc avait trente-cinq ans. Il appartenait à une très bonne famille de grands propriétaires franc-comtois, et sa fortune, sans égaler celle de Mlle Duvernay, était considérable. Il passait l’hiver dans le Midi, lui aussi, pour sa santé, et, après avoir essayé de Nice qui s’était trouvé trop bruyant à son goût, il était venu à Hyères. Il avait rencontré Éveline. Il s’était fait présenter. Mme Muriel, le voyant assidu auprès de sa nièce, et constatant que celle-ci s’intéressait à lui, avait pris des renseignemens, non seulement de fortune et de position, mais de caractère. Ils s’étaient trouvés de nature à ne permettre aucune objection, lorsque Malclerc avait fait sa demande, et qu’Éveline, consultée, avait répondu : oui. Il n’y avait certes rien d’extraordinaire dans de telles fiançailles. Elles avaient été un peu rapides, puisque Mme Muriel avait emmené Éveline dans le Midi au milieu de novembre et que, par suite, la jeune fille n’avait guère pu connaître Malclerc plus de quatre mois. Mais c’était si naturel que, placée dans des conditions un peu anormales, elle se fût décidée plus vite qu’une autre. D’ailleurs, combien de mariages se concluent dans des périodes plus courtes et sont heureux ! Éveline, qui entretenait une correspondance régulière avec son vieil ami, lui avait mentionné plusieurs fois le nom de Malclerc parmi d’autres, dans la chronique de sa petite vie mondaine d’Hyères, sans jamais lui parler de ses sentimens naissans. N’était-ce pas bien naturel aussi ? D’Andiguier ne savait-il pas que, sur ce point encore, elle ressemblait à sa mère, et, comme cette mère le disait jadis, que plus elle était remuée, plus elle se taisait ? C’était justement cette ressemblance avec cette mère qui avait aussitôt rempli d’imaginations noires l’ancien confident des tristesses du ménage d’Antoinette. Vainement les avait-il combattues, ces imaginations, en faisant lui-même, prudemment, parmi ses connaissances, une enquête sur cet Étienne Malclerc, inconnu de lui la veille, et qui se trouvait devenir soudain un des acteurs de ce qui était toujours le drame de sa vie. Il n’avait rien appris qui contredît les assez banales indications recueillies par la tante. Il ne paraissait pas qu’il y eût jamais rien eu de saillant dans l’existence de Malclerc, qui avait été celle de presque tous les jeunes gens de sa classe, par ce triste temps de décadence nationale où la scission de la France en deux camps fait que tant de garçons riches ne prennent pas de carrière, pour ne pas servir un indigne gouvernement et restent à l’état de forces perdues. Celui-ci avait été d’abord élevé en province. Il avait terminé ses études à Paris, et, au sortir de son service militaire, fait bourgeoisement son droit. Devenu très jeune maître de sa fortune, — il avait perdu son père à vingt-deux ans, — il avait vécu entre Paris, où il avait toujours gardé un appartement, des séjours à la campagne auprès de sa sœur mariée et de sa mère, qui continuaient d’habiter leur terre aux environs de Dôle, et d’assez grands voyages, dont un, autour du monde, avait duré quinze mois. Somme toute, il avait passé plutôt inaperçu dans les milieux qu’il avait fréquentés, par exemple dans les deux cercles parisiens dont il était membre. Mais d’Andiguier le savait trop par sa propre expérience : on peut ne ressembler en aucune manière, par les côtés les plus profonds de sa vie intime, à l’idée que l’on donne de soi. Dire effacement, c’est dire souvent insignifiance, c’est dire quelquefois discrétion et supériorité. Il avait donc attendu avec une impatience extraordinaire l’occasion d’étudier, par lui-même, l’homme d’où allait dépendre tout le bonheur et tout le malheur d’Éveline. Il avait vu, à cette première rencontre, un garçon mince, de tournure plus jeune encore que son âge, avec une physionomie pour lui très frappante, car elle lui avait rappelé, par quelques traits, un type essentiellement florentin, qui se retrouve dans tant de fresques de ses maîtres préférés. De ces personnages maigres et nerveux, avec une espèce d’arrogance fine et presque de brutalité délicate. Malclerc avait la silhouette et un peu le masque, — le visage plutôt long, le nez droit et court, le menton avancé et carré, et une bouche qui eût été sensuelle, si un pli de réflexion ne l’eût comme serrée. Il était d’un châtain fauve et tirant sur le roux, avec des yeux bruns qui se détachaient parfois comme deux taches sombres sur son teint clair, — des yeux volontiers immobiles, et dont le regard procura aussitôt à d’Andiguier une sensation assez complexe pour qu’il ne sût pas si c’était de l’attrait ou de l’aversion, le prélude d’une sympathie profonde ou d’une antipathie décidée.

— Comment le trouvez-vous ? avait demandé Éveline vivement, quand ils avaient été seuls.

— Et moi, comment me trouve-t-il ? avait-il répliqué malicieusement.

— Il sait combien je vous aime, avait répondu la jeune fille, et il vous aime déjà…

Cette gentille repartie d’une enfant, qui montrait ainsi ingénument son besoin d’une harmonie de cœur entre ceux qu’elle chérissait à des titres divers, mais si profondément, n’avait pas abusé le vieillard. Il avait senti, par cette double vue du cœur, si aiguë chez les solitaires, que Malclerc éprouvait à son égard, lui aussi, une impression très indéfinissable. Il avait revu le jeune homme et de nouveau il lui avait semblé qu’ils s’attiraient à la fois et se repoussaient l’un l’autre. Ce n’avaient été que des nuances, car la date toute récente de leur présentation réciproque ne comportait que des rapports très courtois et très conventionnels. Le mariage avait eu lieu sans que ni l’un ni l’autre eût triomphé de cette sorte de difficulté à causer ensemble d’une conversation un peu intime et vraie. D’Andiguier l’avait expliquée, cette difficulté, par sa propre sauvagerie et par la différence de leurs âges. Puis les deux époux étaient partis pour le pays de Malclerc et pour l’Italie. Il avait commencé de trouver que les lettres d’Éveline prenaient un ton moins ouvert, qu’elles s’écourtaient, qu’elles trahissaient une contrainte. Il avait attribué encore ce petit changement à sa propre faute. Sans doute il avait trop abusé dans sa correspondance des droits de familiarité que lui donnaient ses relations anciennes, et Malclerc s’en était susceptibilisé. Le retour de la jeune femme ne lui avait plus permis de se contenter de cette hypothèse. Elle était rentrée de ce voyage, amaigrie, pâlie, avec une expression qui lui avait bien douloureusement rappelé celle de sa mère, à la même époque autrefois. Il avait essayé de l’interroger, avec autant de ménagement qu’une affection comme la sienne pouvait en mettre à une si délicate enquête. Il s’était heurté à cette réserve dont il avait tant souffert jadis chez son amie, à cette douceur impénétrable des yeux, de la voix, du sourire. L’attitude de Malclerc, qui, visiblement, l’évitait, avait achevé de lui persuader que le jeune ménage n’était pas heureux. Comme ces observations avaient coïncidé avec un début de grossesse d’Éveline, il s’était dit que sans doute la fille était la victime du même abandon brutal dont avait été victime sa mère, qu’avec d’autres dehors, une apparente distinction, une intelligence plus fine, Étienne Malclerc avait éprouvé pour sa femme la même passion sans amour que jadis Albert Duvernay pour la sienne, et le même détachement après la possession. Il avait espéré que cette identité entre les destinées des deux femmes se produirait du moins jusqu’au bout, et que la maternité apporterait à Éveline aussi l’apaisement. Elle en était au huitième mois, et, quoique, avec la délivrance approchante, sa mélancolie ne fit que grandir, d’Andiguier n’avait pas renoncé à cette espérance… Et voici qu’il apprenait tout d’un coup qu’un incident décisif venait de surgir entre Malclerc et sa femme. Le billet qu’il avait reçu ne s’expliquait pas autrement. Quel incident ? Quel était cet « affreux malheur » que la pauvre enfant redoutait et qui devait être bien terrible en effet pour qu’elle se fût décidée à crier vers lui ?… Encore quelques minutes, — la pendule marquait dix heures moins cinq, — et il saurait la vérité. À mesure que cet instant du rendez-vous fixé par Éveline approchait, la nervosité du vieillard augmentait. Il continuait d’aller et de venir entre ses marbres et ses tableaux, toujours sans les voir. Parfois il s’arrêtait, l’oreille au guet. Quand les deux coups de cloche que le portier sonnait pour annoncer les visiteurs eurent tinté, il dut s’asseoir, tant son émotion de cette attente était vive, — aussi vive que si, au lieu d’être le d’Andiguier de soixante et un ans qu’il était aujourd’hui, il eût été l’adolescent de dix-huit, celui d’avant les inévitables renoncemens, qui rêvait d’autres amours que celles qu’il avait eues, aussi ardentes, aussi fidèles, — mais partagées !… Il songea tout d’un coup que celle qui venait chez lui avait besoin de son aide et par conséquent de son énergie. Il eut honte de sa faiblesse et se redressa. Il évoqua mentalement la morte dont Éveline était la fille, et, quand la jeune femme entra dans le salon, elle le trouva qui venait au-devant d’elle, souriant, et les mains tendues.


III. — L’ÉNIGME D’UN MÉNAGE.


Éveline les avait prises, ces mains du vieil ami de sa mère, en faisant signe qu’elle ne pouvait pas parler. Elle se laissa conduire à un fauteuil et à peine trouva-t-elle la force de dire « merci, » en ajoutant : « J’avais si peur de ne pas vous rencontrer… Si peur… » Elle fit de nouveau signe que la voix lui manquait, et elle se mit à trembler de tous ses membres, tandis que d’Andiguier, épouvanté de son extraordinaire surexcitation, lui disait :

— Calme-toi d’abord. Tu parleras ensuite…

Il ne l’avait pas vue depuis quelques jours, et l’altération de cette physionomie le surprit si péniblement, qu’il demeura silencieux lui-même, à la regarder. Les joues d’Éveline étaient pâlies et creusées. Un cercle bleuâtre se dessinait autour de ses yeux. La fièvre avait décoloré, comme séché sa bouche. Les stigmates de souffrance ainsi empreints sur ce jeune et souple visage étaient rendus plus touchans par l’état de grossesse avancée où elle se trouvait. Elle avait encore de la grâce dans cette déformation qu’elle ne pensait pas à dissimuler, laissant glisser de ses épaules la mante qu’elle y avait jetée pour venir. À la voir ainsi, toute frémissante, si profondément atteinte dans son âme, en même temps qu’elle était si profondément éprouvée dans sa chair, l’ancien fidèle d’Antoinette sentit s’émouvoir en lui les cordes les plus secrètes de la pitié. Et, puis, comment ne se fût-il pas rappelé, lui à qui la fille représentait si vivement la mère, la scène où il avait surpris cette mère jadis, elle aussi à la veille d’avoir un enfant, malade elle aussi dans son âme et dans sa chair, et criant, dans un accès de sauvage désespoir, toute sa révolte contre sa destinée ? Et l’enfant qu’elle portait alors dans son sein était cette Éveline dont il entendait le souffle court haleter, dont il voyait le corps frissonner, les dents se serrer, les yeux, ces yeux bleus, si doux d’ordinaire, briller d’une lueur fixe de métal ! Il redoutait et il désirait à la fois l’éclat de douleur qu’annonçaient ces signes de lui trop connus. Il savait par sa première expérience que ces natures, concentrées et repliées, paient leur constant empire sur elles-mêmes par des explosions auxquelles il est affreux d’assister, quand on les aime. Pourtant, s’il avait peur de la confidence qui s’échapperait de cette bouche palpitante, il en avait soif aussi, et c’était un groupe poignant que celui de ce vieillard, debout devant cette jeune femme, tous deux contractés d’angoisse, dans ce décor de tableaux et de marbres, de tapisseries rares et de meubles précieux, par cette belle matinée de printemps, avec le bruissement vert des feuillages et le chant des oiseaux derrière les hautes fenêtres entrouvertes. Mais déjà la respiration d’Éveline se faisait plus régulière, l’agitation convulsive dont elle avait été saisie à son arrivée s’apaisait, et d’Andiguier lui disait, avec le ton affectueux, tout mélangé de gronderie et de gâterie, qu’il prenait volontiers avec elle :

— Te sens-tu mieux ?… Souffrante comme tu l’es, est-ce raisonnable, de venir de la rue de Lisbonne ici ?… Les Malclerc habitaient, depuis leur retour à Paris, l’ancien hôtel de Mme Duvernay. — Mais oui, continua-t-il, c’était si simple de m’écrire que tu m’attendais chez toi… J’y serais allé, et tout de suite.

— Je le sais, fit Mme Malclerc. — Elle eut un sourire de reconnaissance, et aussitôt un véritable effroi se peignit sur son expressif visage, tandis qu’elle reprenait : — Chez moi ? Non. Non. Ce n’était pas possible… Étienne aurait su que vous étiez là… Il serait entré pendant que je vous parlais. À tout prix, il fallait éviter cela…

— C’est donc de lui qu’il s’agit ? interrogea d’Andiguier, et de ton ménage ?… — et, comme elle baissait la tête, en signe d’acquiescement : — Je l’avais bien deviné ! s’écria-t-il, tu n’es pas heureuse ! Et il répétait, sans mesurer la portée de ses paroles ; — Tu n’es pas heureuse, toi non plus… Mais, voyons, je suis là, pour t’aider, pour te soutenir, pour te défendre… Aie confiance en moi, et dis-moi tout. Que se passe-t-il ?…

— Ah ! répondit-elle douloureusement, si je le savais ! Si je comprenais ce qu’a mon mari !… Car c’est vrai, c’est bien de lui que je voulais vous parler et de notre ménage, si cela peut s’appeler un ménage, de vivre côte à côte, mais sans entente, séparés par quelque chose que l’on ne peut ni définir, ni exprimer, et qui est là… Ne pensez pas que je suis folle, ni que je me sois forgé des chimères. Ce qu’il y a entre nous, je ne le sais pas. Mon mari est la victime d’une idée que je ne connais pas, que je ne devine pas… Mais que cette idée existe, qu’elle le ronge, qu’il en soit arrivé à tant souffrir qu’il ne peut plus se supporter, j’en ai une preuve trop affreuse… Je l’ai surpris cette nuit, entendez-vous, cette nuit, au moment où il allait essayer de se tuer… Et, comme d’Andiguier esquissait un geste de saisissement à la fois et de dénégation : — Vous ne me croyez pas ! insista-t-elle. Écoutez… Hier soir, aussitôt après le dîner, il était sorti, comme il fait souvent. C’est moi-même qui insiste pour qu’il ne reste pas à la maison, quand nous sommes seuls. Voilà notre intérieur !… Il était rentré plus tôt que d’habitude, vers les dix heures, et il était venu me dire bonsoir. J’aurais dû me douter de quelque chose, car il m’avait regardée longuement, et avec quel étrange regard ! Mais tout a été si étrange entre nous ces derniers temps, que même cela ne m’a pas avertie… Je me suis endormie, puis réveillée après ce premier sommeil. Un filet de lumière passait sous la porte qui sépare ma chambre de celle d’Étienne. J’ai fait sonner ma petite pendule. Il était plus de trois heures. Il ne dormait pas. J’ai eu peur qu’il ne fût souffrant. Je me suis levée. Et puis, voyez encore où nous en sommes, j’ai eu une autre peur, — qu’il ne fût mécontent, si j’allais lui demander pourquoi il veillait. J’ai écouté. Il m’a semblé entendre qu’il marchait de long en large. Ensuite un silence. Je suis venue jusqu’à la porte et je l’ai entr’ouverte, très doucement. Il était assis à sa table, au fond de la pièce, qui rangeait des papiers, des feuilles qu’il mettait dans une grande enveloppe. Il était si absorbé dans cette occupation qu’il ne m’avait pas entendue. Il y avait sur la table plusieurs autres lettres, fermées celles-là, et à côté du fauteuil, une corbeille, remplie jusqu’au bord de morceaux déchirés. Je demeurai, paralysée de terreur, devant ces préparatifs qui avaient quelque chose de sinistre, dans ce silence de la nuit, et qu’éclairaient deux bougies, à moitié consumées. Étienne ne s’était pas déshabillé. Tel il était rentré, quelques heures auparavant, tel je le retrouvais, se disposant à quoi ? Je n’osais pas croire à l’affreuse idée qui venait de surgir dans mon esprit, et je me taisais, cachée dans les plis de la portière, et tremblante comme tout à l’heure, comme maintenant… — Et elle montra à d’Andiguier qu’en effet, à ce seul souvenir, ses mains étaient agitées d’une secousse nerveuse : — Quand il eut mis ces feuilles dans la grande enveloppe, il la cacheta, la posa bien en évidence sur la table, avec les autres. Puis, il ouvrit un tiroir du bureau, il y prit un pistolet, avec une boîte de cartouches et il commença de le charger. À ce moment-là, j’ai poussé un grand cri… Son premier mouvement fut de cacher l’arme, en jetant des papiers dessus… Mais déjà, je m’étais précipitée, je le tenais dans mes bras… Il savait que j’avais tout vu, tout… Ah ! Si je ne suis pas morte d’émotion, à ce moment-là, c’est que vraiment, on a des forces pour tout supporter…

— Mais que t’a-t-il dit ? interrogea d’Andiguier : — Tu prétendais tout à l’heure que tu ne savais pas ce qu’il y a entre vous. Tu le lui as demandé pourtant, à ce moment-là ? Il a bien fallu qu’il te répondît ? Que t’a-t-il répondu ?…

— Et que vouliez-vous qu’il me répondît ? fit Éveline. Il m’a menti… Il a nié, nié l’évidence… Ces lettres ? C’étaient des lettres en retard, ou des billets d’affaires. Il se sentait pris d’insomnie. Il avait réglé sa correspondance… Ce revolver ? Il se trouvait dans le tiroir. Il l’avait vu et les balles à côté, et, comme il lui arrive quelquefois de rentrer tard et toujours sans armes, il s’était dit qu’il ferait bien mieux le soir, de prendre sur lui ce pistolet, et afin de ne pas l’oublier, il avait voulu le charger tout de suite et le placer en vue sur sa cheminée… Son trouble, quand j’étais entrée dans la chambre ? Je l’avais effrayé avec mon cri. Il s’était dit que, si je voyais l’arme, j’aurais des idées folles, celles que je lui montrais, justement, et alors il avait voulu cacher le pistolet… Que rien de tout cela ne fût vrai, sa pâleur le révélait trop, et son regard, et toute son attitude. Ah ! ce que je lui ai dit alors, et avec quelles larmes !… Que je l’adjurais, que je le suppliais de me parler avec vérité, que je voulais savoir, que j’avais le droit de savoir le motif d’une pareille résolution ! Que j’étais prête à tout accepter, tout, excepté de l’avoir vu devant moi se préparer à mourir et de ne pas savoir même pourquoi !… Et toujours cette même réponse, comme à une enfant malade, — ce : Vous vous trompez, vous vous trompez, — qui, à un instant, m’a rendue folle… Je n’ai plus su ce que je faisais. Je me suis élancée. J’ai pris l’arme qu’il venait de charger et, avant qu’il n’eût pu m’empêcher, je l’avais tournée contre moi-même, en lui disant : Alors, c’est moi qui vais mourir… Il me saisit le bras, juste au moment où je pressais sur la gâchette. Le coup partit sans m’atteindre. La balle s’était perdue dans une des tentures. Cette détonation nous fît rester immobiles une minute, l’un en face de l’autre. Instinctivement, nous écoutâmes. Heureusement nos gens dorment à un autre étage. Le bruit n’avait réveillé personne… Mes nerfs, à ce moment-là, me trahirent, et je me laissai tomber en pleurant dans les bras de mon mari, qui m’emporta jusqu’à ma chambre. Il me força de me recoucher, et, assis au chevet de mon lit, il commença de me parler avec les termes de l’affection la plus passionnée, et, comme il me répétait, comme il me jurait qu’il m’aimait, je lui dis : — Mais alors, pourquoi as-tu voulu mourir ?… Il n’osa pas me mentir cette fois. Il était trop ému pour cela. Il ne me répondit pas. Je n’avais plus la force de l’interroger de nouveau. J’eus celle de lui dire : — Si tu veux que je croie que tu m’aimes, donne-moi ta parole d’honneur que tu ne recommenceras pas… Il hésita, puis la pitié pour l’état où il me voyait la lui arracha, cette parole : — Je te la donne, me dit-il… C’était l’aveu, cela, on ne promet pas de ne pas recommencer ce que l’on n’a pas essayé de faire. Sur le moment, j’en ai éprouvé une telle joie, que je n’ai plus pensé à rien. Sans cette promesse, je ne serais pas ici. Je n’aurais pas pu le quitter…

Le Fantôme (Bourget)
Revue des Deux Mondes4e période, tome 162 (p. 721-772).

DEUXIÈME PARTIE


III. — L’ÉNIGME D’UN MÉNAGE (Suite).


— Et tu me dis que tu ne sais rien, absolument rien, de ce qui a pu le pousser à une pareille résolution ?… fit d’Andiguier après un silence. C’était lui maintenant dont la voix tremblait, tant ce récit l’avait bouleversé jusqu’au fond de l’être. Quand elle avait raconté son accès de folie, et comment elle avait pris l’arme chargée par son mari, il avait lui-même, d’un geste instinctif, saisi et serré cette petite main, et il continuait de la presser, jusqu’à lui faire mal, en interrogeant : — Quand vous vous êtes retrouvés, ce matin, après cette terrible nuit, il n’a pas éprouvé le besoin de tout te raconter, de te demander pardon, de tout effacer ?… Non, puisque tu ne sais rien. Mais, quand on ne sait rien, on imagine. Avant d’en arriver à cette affreuse scène, vous en avez traversé d’autres, qui la préparaient, et qui ont dû te faire réfléchir… Enfin, qu’y avait-il eu entre vous auparavant ?…


— Je voudrais vous l’expliquer, dit Éveline, après un silence, où elle semblait chercher à rassembler ses idées, et je vous répète que c’est si difficile… Ce malaise, cette anxiété où nous sommes vis-à-vis l’un de l’autre, Étienne et moi, depuis notre mariage, comment vous les rendre palpables ?… Non, il n’y a pas eu de scènes entre nous. Il n’y a pas eu de faits. Du moins ils sont si petits que je ne peux pas les rapporter. C’est une situation. C’est une atmosphère… Il vous est bien arrivé, dans votre existence, de vous trouver en face d’un ami qui avait quelque chose contre vous sur le cœur, de le sentir, à ses yeux, à son accent, à son silence, et de ne pas savoir ce que c’était ?… Oui ?… Eh bien ! Imaginez cette impression-là, prolongée pendant des jours et des jours, renouvelée, multipliée à toutes les heures, à toutes les minutes, et que l’être qui vous la donne soit ce que vous avez de plus cher au monde, voilà ma vie. Avant nos fiançailles, quand il commençait à venir beaucoup chez ma tante, il avait bien des crises de silence et de tristesse qui le saisissaient tout d’un coup, au moment où il venait d’être le plus gai, le plus confiant. Mais j’avais deviné que je l’intéressais, et j’attribuais ces passages à une hésitation. Je l’avais vu quitter brusquement Hyères, puis y revenir, sans prétexte, sans raison, comme quelqu’un qui lutte. Je l’en aimais mieux. Je l’avais tant aimé tout de suite ! S’il hésitait, s’il luttait, c’est qu’il pensait à me demander, c’est qu’il m’aimait !… Une fois fiancés, il sembla bien, qu’avec l’indécision, ces crises eussent passé. À peine mariés, elles ont repris, et dès le lendemain. Ah ! ce lendemain, je ne l’oublierai jamais. Nous nous étions arrêtés, vous vous le rappelez, dans une petite terre qu’il a, pas très loin de chez sa mère… Personne ne peut savoir ce que c’est pour une femme, dans un jour comme celui-là, de voir son mari devant elle, taciturne, le front sombre, les yeux voilés d’une pensée qu’il ne dit pas, se débattant contre cette pensée, n’arrivant pas à la vaincre ! Étienne sentit quelle peine il me faisait, et il s’attendrit. Je lui demandai, bien timidement, ce qu’il avait, et il me répondit en me plaisantant. Et depuis, ç’a été ainsi toujours, — des alternatives quotidiennes de tendresse et d’éloignement, d’effusions et de silences, d’élans vers moi et de peur, presque d’aversion. J’ai d’abord eu des inquiétudes sur sa santé. J’ai pensé qu’il souffrait physiquement, et qu’il ne voulait pas me le dire, pour ne pas me tourmenter. Je me suis figuré ensuite que j’avais en moi des choses qui lui déplaisaient. Je me suis observée, pour être bien sûre que ce n’était pas un mot, un geste, qui l’avaient froissé. Je l’interrogeais, à cette époque-là ! Peu à peu, comme il me faisait toujours des réponses évasives, je compris que ces inexplicables mélancolies, qui se mettaient ainsi entre nous, avaient une cause ; que, cette cause, il ne voulait pas me la dire. Nous voyagions alors en Italie, et, comme nous ne nous quittions guère de la journée, rien de ce qui se passait en lui ne m’échappait. Je remarquais que ces accès d’humeur noire surgissaient avec plus de force, justement après des instans d’entière union, d’intimité d’esprit, de paix complète et d’abandon. On eût dit qu’une sorte de mauvais génie se révoltait dans son cœur contre toutes ces émotions douces. À peine s’il essayait de lutter maintenant. Quand je voyais une certaine ombre passer dans ses yeux, je pouvais être sûre qu’il trouverait, après quelques minutes de résistance intérieure, un prétexte pour me quitter. Il revenait dans une heure, deux heures, trois heures quelquefois. Un jour, à Naples, il fit un effort pour m’expliquer ces étranges accès. Il me dit qu’il avait toujours souffert de désordres nerveux ; qu’à de certains instans, il lui prenait comme une manie, une anxiété, qui ne s’apaisait que dans la solitude. Ce furent des phrases compliquées et embarrassées, qui se terminèrent par une demande que je le laissasse pendant deux ou trois jours aller quelque part sans moi. J’acceptai. Il partit pour Sorrente. Le lendemain même il rentrait, pour me demander pardon, en proie à un véritable délire de tendresse, qui me fut, à moi, une affreuse douleur. Je compris alors, pour la première fois, ce que j’ai tant senti depuis, et cette nuit encore : lorsqu’il m’aime à présent, c’est par pitié… Ah ! quelle misère !…

Elle s’était interrompue dans cette étrange confidence, comme si rappeler ces retours de son mari vers elle, par la compassion, lui était réellement trop pénible. Qu’elle avait dû souffrir, pour en être arrivée, et après un an de mariage, à cette lucidité de la femme qui, derrière les paroles d’amour de celui qu’elle aime, discerne autre chose que de l’amour, qui les accepte pourtant, ces paroles, qui les écoute, qui leur cède, et qui sait qu’elle n’est caressée, désirée, possédée, que parce qu’elle est plainte ! Il y avait, dans ces rapports entre elle et son mari, qu’elle révélait en des termes forcément énigmatiques, une telle anomalie ; d’Andiguier, obsédé par le souvenir du ménage de la mère, avait imaginé des causes si différentes aux troubles de celui de la fille, que le déconcertement dominait tout en lui, même la sympathie :

— Mais c’est de la folie en effet ! s’écria-t-il, et il répétait : C’est de la folie !… Et, comme Éveline disait « non » en secouant la tête : — Non ?… répéta-t-il. Alors, comment interprètes-tu sa conduite ?…

— Je ne l’interprète pas, répondit-elle, et c’est ce qui me désespère. Moi aussi, j’ai pensé, à notre retour, qu’il y avait là un trouble mental. Ce n’est pas vrai. On n’a pas l’esprit dérangé parce que l’on a un chagrin secret. Il a un chagrin secret. La vérité est là. Elle n’est pas ailleurs. Je me suis dit que peut-être il avait eu avant son mariage une liaison, qu’il avait rompu avec une maîtresse, qu’il redoutait une vengeance. J’ai cherché, autour de nous, dans notre société. Je n’ai rien trouvé. D’ailleurs, quand il est venu à Hyères, c’était presque aussitôt après son retour d’un grand voyage en Orient. L’année précédente, il était allé en Espagne et au Maroc. Une autre année, aux Indes. Cette existence errante ne s’accorde pas avec un attachement… J’ai cherché ailleurs. J’ai supposé qu’il avait un enfant et qu’il n’osait pas me l’avouer. Cela m’aurait fait bien du mal de l’apprendre ! Je l’aime tant, j’aurais aimé aussi l’enfant. J’ai eu le courage de lui dire une fois cette hypothèse, comme en riant. À la manière dont il m’a répondu, j’ai compris que ce n’était pas cela… Mais toutes les chimères qui m’ont traversé la tête n’importent pas. Ce qui importe, c’est que cette espèce de maladie de notre mariage, je ne trouve pas d’autres mots, n’a fait que s’exaspérer depuis ce retour. Il y a des momens, où il semble prendre en aversion, non pas moi seulement, non pas ma présence, mais jusqu’aux objets qui nous entourent, jusqu’à la maison que nous habitons. J’ai espéré, — et ici sa voix s’étouffa de nouveau, pour ce dernier aveu, — j’ai espéré que la perspective d’être père aurait raison des idées qui le hantent, quelles qu’elles soient. Il n’a jamais été plus troublé, plus inquiet, plus inégal que depuis ma grossesse. Et enfin, cet égarement de cette nuit !… Vous savez tout, maintenant… Elle ajouta : — Je n’ai pas cru que j’aurais l’énergie d’aller jusqu’au bout. C’est si dur pour une femme de parler de son ménage. C’est la fierté du foyer, voyez-vous, cela, que le mari et la femme ne fassent qu’un, qu’il n’y ait, après lui, rien pour elle, et, après elle, rien pour lui… Mais, si je n’avais pas parlé, c’est moi qui serais devenue folle. M’adresser à ma tante ? je ne pouvais pas. Vous la connaissez. Elle m’aurait fait du mal sans le vouloir. J’ai l’âme si meurtrie, si blessée !… Il n’y avait que vous, parce que vous, c’est encore un peu de maman…

— Que n’ai-je son intelligence des choses du cœur ! gémit d’Andiguier avec un accent de véritable désespoir. Je pourrais t’aider alors, te donner un conseil, au lieu que tu me vois bouleversé de ce que tu m’as dit, et, moi non plus, n’y comprenant rien… Mais tu as raison. Il faut que ton mari s’explique. Avoir le bonheur d’épouser une femme comme toi, — il répéta, en la regardant avec une extase douloureuse : — Comme toi, et la faire souffrir ! La voir dans l’état où tu es, et lui donner des émotions, comme celle que tu viens de traverser, mais c’est un crime, et Malclerc le saura, je le lui dirai !…

— C’est justement ce que je voulais obtenir de vous, reprit Éveline avec une supplication dans la voix, de ne pas lui dire cela, de ne pas lui parler avec ces sentimens, et de le voir cependant. Oui, continua-t-elle : je suis venue vous demander d’avoir un entretien avec lui. Si ma mère vivait, ou mon père, après ce qui s’est passé entre nous cette nuit, il serait bien naturel qu’ils allassent le trouver. Vous les représentez, vous, mon plus vieil ami, qui m’avez vue naître, qui avez été l’exécuteur testamentaire de maman… Il y a des choses qu’un homme ne dira jamais, même à sa femme, et qu’il dit à un autre homme. Et puis, je suis sûre que je ne me trompe pas : quand nous étions là, tous deux, près de sa table, sur cette grande enveloppe, la dernière écrite, j’ai vu votre nom… Dites-le-lui, et que c’est moi qui vous ai répété cela. Ce qu’il vous écrivait dans cette minute tragique, pour être lu après sa mort, qu’il vous le montre seulement…

— Il m’écrivait ? À moi ?… fit d’Andiguier. Si, tu t’es trompée, ce n’est pas possible… Puisque nous en sommes à nous parler à cœur ouvert, pourquoi te cacherais-je que, depuis le premier jour où tu me l’as amené, ici, il ne m’a jamais montré que de l’antipathie ?…

— Il avait peur de votre perspicacité, dit Mme Malclerc, et de votre amitié pour moi, voilà tout. Mais cette réserve n’était pas de l’antipathie. Je ne lui ai jamais entendu prononcer votre nom qu’avec respect, presque avec vénération. Il n’y a pas bien longtemps encore, un jour que nous avions causé avec plus d’intimité que de coutume, il m’a parlé de vous. J’ai trop bien compris pourquoi, depuis. Il m’a dit que, si jamais il venait à me manquer, c’est sur vous que je devrais compter, à vous que je devrais avoir recours, et il m’a fait de votre caractère un si sincère éloge, et si juste ! Il vous a à peine vu, et il vous connaît comme moi. Mon instinct ne m’abuse pas. S’il doit parler à quelqu’un, c’est à vous qu’il parlera. Et puis, même s’il ne veut rien vous dire, vous l’aurez vu, vous l’aurez regardé. Vous aurez votre impression, vous aussi. Vous devinerez peut-être. Enfin, vous irez ? Ne me répondez pas non !… Et vous ne lui ferez pas de reproches, promettez-le-moi ! Il y a certainement de ma faute. Si j’avais été moins maladroite, les choses auraient tourné autrement…

— J’irai, répondit d’Andiguier, avec une espèce de solennité, après avoir recommencé à marcher dans la pièce, comme tout à l’heure, quand il était seul, mais cette fois en proie à des réflexions dont Éveline Malclerc pouvait suivre le passage sur ce vieux visage, demeuré si expressif. Il répéta : J’irai, et je te promets de lui parler sans un reproche… Mais je te demande de bien te dire que tu me fais faire une démarche presque sans espoir… Si j’échoue, tu ne m’en voudras pas. Et je te demande aussi une autre promesse : quand j’aurai vu ton mari, il est possible que je te donne un conseil qui ne soit pas ce que tu désires. Promets-moi, non pas de le suivre, mais d’essayer de le suivre…

— Je vous le promets, fit-elle ; et, anxieusement : — Je comprends. Vous pensez qu’il faudra nous séparer ?…

— Pour quelque temps peut-être, fit d’Andiguier. Mais je n’en sais rien, et je n’en saurai rien avant d’avoir causé à fond avec Malclerc. Il faut maintenant que tu le prépares à ma visite. Quand crois-tu que je pourrai le voir ?

— Mais tout de suite, s’écria-t-elle. Vous le trouverez à la maison maintenant. Il doit m’attendre. Je suis sortie ce matin, en disant que j’allais à l’église. Je n’ai pas menti. J’ai passé à Sainte-Clotilde, là où ma pauvre maman s’est mariée… J’en avais tant besoin !.. Vous n’avez pas à cacher que je suis venue chez vous. Au contraire. Il n’y a pas à le préparer, voyez-vous. S’il ne s’ouvre pas à vous à présent, sous le coup des émotions de cette nuit, il ne s’ouvrira jamais… Vous voulez bien ? Vous allez prendre ma voiture, qui est en bas. Ah ! Vous me sauvez ! vous me sauvez !… Comme je vais prier pendant que vous serez parti !…

La naïve ardeur de sa dévotion la fit, quand le vieillard fut sur le pas de la porte, courir encore une fois vers lui, pour esquisser le signe de la croix sur son front et sur sa poitrine. Elle revint, une fois seule, s’agenouiller en effet devant le fauteuil où elle s’était assise, durant sa longue et cruelle confession. Certes les madones des vieux maîtres, qui ornaient le musée de Philippe d’Andiguier, avaient vu bien des ferventes oraisons monter vers elles, quand elles souriaient et songeaient dans la paix des chapelles italiennes, leur patrie d’origine. Jamais plus pur et plus douloureux cœur ne s’était répandu à leurs pieds, que celui de cette enfant de vingt-deux ans, à la veille d’être mère, et qui, dans cette période d’un début de mariage, où tout est espoir, lumière, confiance, commencement, se débattait contre un mystère, dont, hélas ! elle ne soupçonnait pas toute l’amertume ! S’il flotte, dans l’atmosphère invisible dont sont entourées les belles œuvres d’art, quelques atomes épars des émotions qu’elles ont suscitées, un peu des âmes qu’elles ont consolées et charmées, certes une influence d’apaisement dut descendre sur cette tête blonde, convulsivement pressée contre ces mains jointes… Où va la prière ? Quand des profondeurs de notre être intime jaillit un appel comme celui-là, vers la cause inconnue qui a créé cet être, qui soutient son existence, qui recevra sa mort, nous ne pouvons pas comprendre que cet appel ne soit pas entendu, que la cause de toute pensée n’ait pas de pensée, la cause de tout amour pas d’amour. Mais quelles sont les voies de cette communication entre le monde de l’épreuve, où nous avons été jetés sans le demander, et le monde de la réparation, où nous aspirons par toutes nos fibres saignantes, dans ces minutes de nos agonies intérieures ? Cela, nous l’ignorerons à jamais, comme aussi la raison de cette loi d’expiation, — du sacrifice de l’innocent pour le coupable, — qui pesait sur la femme d’Étienne Malclerc, sans qu’elle le sût, sans qu’elle eût, par elle-même, rien mérité que du bonheur… Et elle priait, elle priait toujours, jusqu’à ce que, redevenue maîtresse d’elle-même, elle se releva, et elle commença, elle aussi, de ne plus pouvoir détacher ses yeux de l’antique pendule, qui lui mesurait les minutes de l’attente, comme elle les avait mesurées à d’Andiguier avant son arrivée. Le balancier passait et repassait, emplissant la vaste pièce de l’implacable monotonie de son battement. La fièvre gagnait Éveline de nouveau. Elle se représentait les deux hommes l’un en face de l’autre, et elle avait peur. Un remords d’avoir provoqué cette explication la saisissait. L’idée la prenait de faire venir une autre voiture, de rentrer chez elle, d’interrompre cet entretien. Puis, l’angoissante question se posait : — Que se disent-ils ? Vais-je enfin savoir ? Ah ! mon Dieu ! Faites que je sache !… Et elle se remettait à genoux, pour prier encore… Une heure s’était écoulée de la sorte, dans ces alternatives d’exaltation et d’abattement, d’espérance et d’inquiétude, lorsque, avec l’acuité des sens propre à de pareilles minutes, elle entendit à travers les murs le roulement de la voiture qui annonçait le retour de son messager. Elle n’eut pas l’empire sur ses nerfs que son vieil ami avait eu, lui, pour la recevoir, et ce fut avec un visage fou d’anxiété qu’elle se précipita sur lui, quand il entra dans la pièce :

— Eh bien ! s’écria-t-elle, vous l’avez vu ? Que vous a-t-il dit ?… Et elle dévorait des yeux cette physionomie, qu’elle connaissait si bien, pour y déchiffrer la vérité. Elle eut comme un coup au cœur à rencontrer un regard atone, des traits tendus et immobiles, une bouche serrée, la face enfin d’un homme qui s’est composé un masque derrière lequel il est impossible de rien lire, sinon la conscience d’une extrême responsabilité dans une crise extrêmement sérieuse. Que signifiait cette gravité ? Pourquoi d’Andiguier était-il parti, remué, ouvert, vibrant à son unisson, et revenait-il comme fermé, comme noué ? Pourquoi avait-il dans la voix, en répondant à sa question, cette espèce de lenteur surveillée d’un homme qui pèse chacun de ses mots ? Ce ne fut qu’une nuance, mais Éveline, comme elle l’avait dit, avait l’âme trop blessée pour que la plus légère impression ne lui fît pas mal, et elle écoutait son confident lui raconter ainsi sa visite :

— Oui, je l’ai vu, et il ne m’a rien dit de bien différent de tout ce qu’il t’a dit à toi-même… Mais sois calme, d’abord. Sinon, je ne pourrai pas te parler comme je dois te parler, en détail… Je suis donc arrivé. Il m’attendait. Ne te voyant pas rentrer, il avait pensé que tu étais venue chez moi… Il prétend qu’il t’a dit la vérité à Naples, qu’il souffre de passages d’idées noires, durant lesquels toute conversation lui est très pénible. C’est l’effort pour te cacher ces passages qui aurait causé tous vos malentendus… Quant à la scène de cette nuit, il continue à affirmer qu’il avait simplement de l’insomnie, et qu’il la trompait en réglant des lettres d’affaires. Le pistolet, il le chargeait, comme il te l’a dit, pour ne pas l’oublier, s’il sortait le lendemain soir. Il ajoute qu’il t’a donné sa parole de ne pas attenter à ses jours, tout naturellement, parce que tu la lui demandais, et sans que cela signifie en aucune façon qu’il a voulu y attenter auparavant… Il désire que tu rentres maintenant et que vous ne parliez pas des événemens de cette nuit, afin que vous puissiez reprendre votre tranquillité tous les deux, et, comme tu m’as promis de m’obéir, tu te le rappelles, tu te conformeras à ce désir, qui est aussi le mien. Est-ce promis ?

— Voilà tout ce qu’il vous a dit ?… reprit Éveline, mais, vous-même, que pensez-vous ?

— Ce que je pense ?… fit d’Andiguier. C’est d’abord qu’il n’y a aucune raison pour que cette explication ne soit pas la vraie. Mais, quand il s’agit de choses qui intéressent deux existences, bientôt trois, — et il attira la jeune femme contre lui, et lui mit un baiser sur le front, — il faut avoir un peu de patience, avant d’arriver à une conclusion définitive. Ce qu’il y a de certain, c’est que vous avez traversé, l’un vis-à-vis de l’autre, une période très douloureuse, qui ne doit pas continuer et, — il souligna ces quatre mots par l’accent dont il les prononça : — elle ne continuera pas. Fais ce que je t’ai dit. Rentre chez toi. Sois avec ton mari comme s’il ne s’était rien passé. Maintenant que je suis entre vous deux, que tu m’as parlé et qu’il m’a parlé, tu es toujours sûre d’avoir un appui, et que ces silences dont tu as tant souffert ne se reproduiront plus. Si ton mari a été sincère, et je te répète que je crois qu’il l’a été, ces états nerveux sont une épreuve à supporter, une épreuve très pénible. Il y en a de pires, ma pauvre petite… Aie confiance en moi, conclut-il, et souviens-toi que tu vas être mère, et que toutes tes émotions de ces temps-ci auront leur contre-coup dans ton enfant…

Il avait, en lui parlant ainsi, gardé la tête d’Éveline appuyée contre son épaule, de manière qu’elle ne pût pas voir ses yeux. Il redoutait trop une perspicacité, qui se révéla, même à l’instant où la jeune femme lui accordait cette confiance et cette soumission qu’il demandait. Car elle n’essaya pas de discuter davantage. Elle rajusta la mante qui lui servait à dissimuler la lourdeur de sa taille, et elle se prépara à rentrer, comme il l’en priait, en disant : — Je vous obéirai. Je m’efforcerai d’être calme et de ne pas revenir sur ce qui s’est passé, puisque vous croyez que c’est mieux… Mais, avant de partir, il lui fut impossible de ne pas s’arrêter devant d’Andiguier, et de ne pas l’interroger encore une fois d’une voix profonde : — Vous ne cachez rien, au moins ?… et elle répéta : — Vous ne me cachez rien ? Songez que maman nous voit… Puis, tout de suite, comme le vieillard joignait les mains à ces mots, avec un véritable geste de détresse, elle se repentit du doute qu’elle venait d’exprimer. Elle regretta cette évocation de la morte, pour qui elle savait le culte de son ami, et elle dit : Pardon, si je vous ai peiné. Vous avez été si bon, si bon, si loyal ! Et vous ne me tromperiez pas. vous… Mais cette lettre qu’Étienne vous avait écrite, il ne vous l’a donc pas remise ? Vous ne l’avez pas interrogé sur ce qu’elle contenait ?…

— Je n’ai pas pensé à lui en parler,… répondit d’Andiguier. Tu m’as dit que c’était une grande enveloppe. Je suppose qu’il me retournait quelques catalogues d’art… Une rougeur lui vint aux joues, plus forte que sa volonté, et qui dénonçait trop le saisissement où l’avait jeté cette demande. Éveline Malclerc eut une autre question aux lèvres, qu’elle ne posa point. Elle venait de sentir, chez le vieil ami de sa mère, le même parti pris de silence auquel elle se heurtait depuis tant de mois chez son mari. Cette impression était si complètement inattendue qu’elle en restait comme soudain paralysée. Elle dit simplement, en mettant d’elle-même son front sous les lèvres qui, elles aussi, ne voulaient plus parler :

— Adieu, mon ami, je vous remercie de ce que vous avez fait pour moi, ce matin…

Et déjà elle avait quitté la pièce et l’appartement, sans que d’Andiguier eût même tenté de dissiper le doute cruel qu’il venait de lire distinctement dans ces yeux. Il restait là, écoutant. Éveline était partie, et ce qu’il éprouvait, ce n’était pas une pitié pour elle, qui s’en allait de cette entrevue avec un soupçon pire que celui qu’elle y avait apporté. Non. C’était une délivrance de l’horrible comédie qu’il venait d’être obligé de jouer. C’était le sauvage soulagement qu’un homme, frappé à la place la plus profonde et la plus vivante de son cœur, éprouve à du moins souffrir en liberté ! Pour la première fois de sa vie, ce grand honnête homme venait en effet de mentir, d’essayer de mentir plutôt, par sa parole et par son visage, par son attitude et par tout son être. Mais pouvait-il rapporter à Éveline la conversation qu’il avait eue avec son mari et qui lui fit jeter ce cri, quand le bruit de la porte de l’hôtel, en se refermant, lui eut appris que la jeune femme était bien partie :

— Ah ! la malheureuse !…

Sur un point, d’Andiguier n’avait pas menti. Quand il était arrivé à l’hôtel de la rue de Lisbonne, le premier mot de Malclerc avait été : — Je vous attendais. J’étais sûr qu’Éveline serait allée chez vous et que vous viendriez… Il avait ajouté, comme à part lui : — Et c’est mieux ainsi… — L’accent profond de ces dernières paroles avait saisi le vieillard. Elles se raccordaient trop bien à l’attitude présente de cet homme qu’il avait toujours connu si surveillé, presque si hautain, et qu’il retrouvait comme humilié, comme vaincu, comme brisé dans le principe même de son énergie : — Que vous a dit Éveline ? avait encore demandé Malclerc. Répétez-moi tout. Je peux tout entendre. — Et il avait écouté le récit que d’Andiguier lui avait fait de son entretien avec la jeune femme, accoudé à sa table, le front dans sa main, jusqu’au bout, sans l’interrompre d’une remarque, sans donner d’autre signe d’émotion, par instans, qu’un frémissement nerveux de sa bouche. Ensuite il avait tourné sur son interlocuteur ses yeux bruns, dont le contraste avec la nuance fauve de ses cheveux n’avait jamais donné davantage à d’Andiguier l’idée de sa ressemblance avec quelque ancien portrait, et il avait dit : — Il y a bien longtemps que je vous connais, sans que vous me connaissiez, monsieur d’Andiguier… plus de dix ans… J’ai toujours respecté, vénéré en vous un des plus beaux caractères qui soient. La preuve en est dans cette lettre dont vous a parlé cette pauvre enfant, et que j’avais préparée en effet pour vous être remise après ma mort. Car, c’est vrai, j’ai voulu mourir… Je dis : j’ai voulu. J’ai eu trop pitié d’Éveline cette nuit pour ne pas essayer de tenir la promesse que je lui ai faite de ne plus attenter à mes jours… Je dis encore : essayer… Seul, je ne peux pas… Il avait répété : — Je ne peux pas… Peut-être vous-même, quand vous saurez tout, me direz-vous que je ne dois pas la tenir, cette promesse, et que je n’ai qu’à m’en aller… Et, sur une exclamation de d’Andiguier : — Ne vous récriez pas, attendez de savoir… Puis, tirant, d’un des tiroirs du bureau, la grande enveloppe dont la suscription avait frappé Éveline, et avec une gravité singulière :

— Voici, avait-il continue, les papiers que je voulais vous faire tenir après ma mort, avec un billet où je vous disais ce que je vais vous dire de vive voix. Quand j’eus pris la résolution d’en finir avec une torture intolérable, j’ai pensé qu’au lendemain de mon suicide Éveline en chercherait la raison. Si j’avais été sûr, bien sûr qu’elle ne la découvrirait jamais, je serais parti en détruisant tous les documens en ma possession qui pouvaient servir, non pas à justifier, mais à expliquer ma vie. Je n’en ai pas été sûr. J’ai écrit autrefois des lettres dont je ne sais pas si elles ont été détruites. J’ai eu des gens à mon service, autrefois, dont je ne sais pas s’ils ne m’ont pas espionné, s’ils n’ont pas surpris mon secret. Ces idées, je ne les avais pas eues auparavant. Je les ai eues, dans ces momens que je croyais les derniers. J’ai dû prévoir le cas où Éveline apprendrait ce que vous trouverez consigné ici, — et il frappa de la main l’enveloppe. — Je n’ai pas supporté la pensée qu’elle pût me juger ainsi quelque jour sur le fait brutal, sans avoir connu par quelles luttes j’ai passé, sans m’avoir compris. Voilà pourquoi, durant ces longues nuits d’insomnie, j’ai déchiré, de mon journal, — j’en ai toujours tenu un, j’ai été si seul ! — une soixantaine de feuillets qui correspondent aux deux périodes critiques de mon existence, avant mon mariage et après. Je les ai classés et mis à la suite. C’est toute mon histoire, telle que je l’ai vécue et que je l’ai sentie. Ce travail fait, j’ai voulu me garder une chance qu’Éveline ignorât toujours tant de misères. J’ai voulu, si tout devait lui être révélé, qu’il y eût, entre elle et l’horrible chose, un intermédiaire de dévouement, d’intelligence, de tendresse, pour lui adoucir le coup. J’avais pensé à vous, monsieur d’Andiguier. C’est la mission dont mon billet vous demandait de vous charger… Maintenant que je veux quand même essayer de vivre, je vous répète que, seul, je ne peux pas. Il me faut quelqu’un qui m’aide, quelqu’un qui me soutienne, à qui je puisse parler. C’était aussi de silence que je mourais. J’en étouffais… Accepterez-vous d’être cet appui pour moi à cause d’Éveline ? Je n’en suis pas sûr. Si quelqu’un peut me comprendre pourtant, me comprendre et me plaindre, c’est vous… Ne soyez pas étonné de ce langage. Il s’éclairera pour vous, quand vous aurez lu ces pages. Emportez-les. Ce que vous me direz de faire, après en avoir pris connaissance, je le ferai… Je vous demande seulement qu’à tout prix, Éveline ne sache rien, à l’heure présente, de ce que je viens de vous dire, ni que vous avez ces papiers. Après cette lecture, vous agirez, à cet égard, comme vous jugerez devoir agir… Pour le moment, vous lui direz que je vous ai répondu comme à elle, et que vous ne savez rien de plus. Aujourd’hui, je suis sûr que je ne traverserai plus de crise et que je pourrai lui être bienfaisant. De ne plus être seul à porter ce poids sur mon cœur va le permettre. Je vous en prie, ne m’interrogez pas davantage, et laissez-moi vous serrer la main… C’est peut-être pour la dernière fois… Oui, avait-il conclu, avec une expression plus découragée encore, qui sait si vous voudrez me revoir ensuite ?…

Sur ces énigmatiques paroles, les deux hommes s’étaient séparés. D’Andiguier, une fois remonté en voiture, avait été pris d’une si ardente fièvre d’impatience qu’il avait ouvert l’enveloppe. Elle contenait en effet une soixantaine de feuillets, arrachés à des cahiers de grandeurs différentes et classés par liasses sous des numéros. Quand le vieillard eut jeté les yeux sur un de ces feuillets, au hasard, un nom qu’il rencontra lui fit jeter un cri… S’il avait menti à Éveline, c’est qu’il n’avait pas pu lui dire ce qu’il avait appris au premier regard dans un sursaut inexprimable d’étonnement et d’épouvante, cette chose extraordinaire et inattendue pour lui jusqu’à la monstruosité : — que Malclerc tout jeune avait connu Mme Duvernay ; qu’il l’avait aimée ; qu’il en avait été aimé ; qu’il avait été son amant ; et que, plus tard, il avait épousé la fille de sa maîtresse, à travers quels désordres de conscience, poussé par la recherche de quelles émotions, puni de cette espèce d’inceste sentimental par quels remords, c’est ce que cette confession allait révéler à d’Andiguier, en même temps que le détail des circonstances, si particulièrement romanesques, où Antoinette avait cherché l’oubli de son funeste mariage… Il était seul ! Il allait pouvoir enfin la lire, cette confession, en dévorer toutes les lignes, tous les mots. À peine assuré du départ définitif d’Éveline, il courut dans l’antichambre, retirer l’enveloppe d’un meuble où il l’avait cachée en rentrant. Quand il la tint de nouveau entre ses mains, et qu’ayant condamné sa porte pour tout le monde, — même pour Mme Malclerc, — il se retrouva, dans le silence de son musée, parmi les nobles objets qui avaient été les muets témoins de sa noble vie, de ses rêves, de ses regrets, de son idolâtrie pour cette Antoinette, dont il avait cru tout savoir, — dont il n’avait pas su cela ! — une lointaine image s’évoqua soudain. Il se revit, dans cette pièce, dix ans auparavant, devant cette haute cheminée, tenant aussi entre ses mains une enveloppe, et la brûlant avec tous les papiers qu’elle enfermait, pour obéir à son amie. Comme il s’était révolté contre le soupçon, apparu alors dans son esprit, que c’étaient des lettres d’amour ! À ce souvenir, une indicible émotion détendit les traits rigides de son visage, que la magnificence de ses sentimens avait fini par empreindre d’une beauté. Une suprême tristesse passa dans ses yeux, et il commença de lire et de relire les pages, pour lui vivantes jusqu’à l’hallucination, où Malclerc lui révélait enfin quels secrets bonheurs, quelles audaces et quelles ardeurs, avaient cachés jadis au monde et même à lui, les prunelles impénétrables, le sourire contenu et la mystérieuse douceur de la morte.


IV. — UNE CONFESSION


Premiers fragmens du journal de Malclerc.

1.

Nice, 3 décembre 1891.

… C’était chez moi, ce « chez moi » qui fut notre seul « chez nous, » il y a dix ans, vers cette époque, pas beaucoup avant cette mort tragique dont l’anniversaire tombe demain. Le soir venait, un soir voilé et gris de la fin de novembre, et il emplissait de sa mélancolie ce petit appartement de l’avenue de Saxe que j’avais arrangé pour la recevoir, et dont je n’ai jamais eu, depuis, le courage de me défaire. Faut-il qu’elle soit entrée en moi aune profondeur extraordinaire pour qu’après ces dix ans, l’idée de ces tentures arrachées, de ces meubles vendus, de ces trois chambres détruites me donne toujours cette impression de la seconde mort ! Et d’y entrer me fait si mal que je n’y vais pas six fois l’an !… Ce soir-là, nous n’avions pas fermé les volets de la fenêtre qui donnait sur l’étroit jardin. Nous n’avions pas de lumière, et la flamme de la cheminée luttait seule dans la pièce contre l’envahissement du crépuscule. Antoinette était assise sur une chaise basse, au coin de ce feu. Je ne voyais d’elle que son profil gagné par l’ombre. Elle appuyait sa joue sur sa main, et son bras sortait, nu et blanc, de la manche de cette souple tunique en soie mauve que j’ai toujours, avec les autres menus objets qui lui ont appartenu. J’y retrouve, quand j’ose la toucher, la forme de son corps, ses gestes, sa grâce, tout ce qui n’est plus !… La flamme du foyer donnait des reflets fauves à ses cheveux blonds, qu’elle avait relevés elle-même en grosses torsades au-dessus de sa nuque, et elle me parlait, comme elle faisait dans ces fins de rendez-vous, dans ces agonies du jour, avec cette voix qui semblait venir de si loin dans son âme, et elle allait chercher dans la mienne une fibre de volupté et de tendresse qui, depuis, n’a plus jamais été touchée. C’était une émotion à la fois douce à s’en évanouir et pénétrante à en crier. Elle n’avait qu’une semaine à vivre, et, comme si elle eût deviné sa fin toute proche, elle disait, je l’entends encore :

— Mon rêve, vois-tu, ce serait de m’en aller ainsi, à cette heure, le jour où tu m’aurais le plus aimée, et pour toujours. Je n’ai plus longtemps à être jolie. Je voudrais disparaître avant ma première ride, avant ta première lassitude… Je serais certaine, bien certaine alors, de te laisser de moi un souvenir unique, une trace sur ton cœur que rien ne pourrait plus effacer… Tu auras d’autres amours, — ne dis pas non ! — tu te marieras peut-être. Je ne peux pas lutter contre ta vie. Je t’ai connu trop tard, et, quand je t’aurais connu plus tôt, j’étais ton aînée. Je ne devais pas t’épouser… Mais je veux t’avoir tant aimé, si profondément, si tendrement, que ta pauvre Ante ait toujours son coin de regret dans ton cœur… Je l’aurais, si tu me perdais maintenant… Ah ! laisse-moi poser ma tête sur ce cœur ! Je n’ai été heureuse que là…

Et elle m’avait attiré vers elle. Je m’étais mis à genoux, sa tête appuyée contre ma poitrine. Nous nous taisions. La nuit finissait de tout noyer d’ombre autour de nous. La grande fenêtre pâle laissait arriver le bruit de la vie, si lointain, si sourd. Je respirais le parfum qui montait de sa chevelure, et une contagion d’amour émanait d’elle qui s’insinuait jusqu’au plus intime de mon être… doux fantôme ! c’est trop vrai que tu m’as trop bien aimé, trop vrai que tu m’as marqué le cœur de la trace qui ne peut plus s’effacer, trop vrai qu’entre ce cœur et les femmes que j’ai essayé d’aimer après toi, toujours ton image est venue se glisser, pour me rappeler qu’elles n’étaient pas toi, que je ne les aimais pas comme tu m’avais fait t’aimer… La preuve en est que, chaque année, à l’approche de ce fatal 4 décembre, ces souvenirs, qui devraient s’être apaisés, recommencent d’obséder ma mémoire. Un rien les réveille, une comparaison aussi puérile que celle qui m’a, ce soir, représenté de nouveau, avec tant de force la « pauvre Ante » assise au coin du feu, par la fin de l’après-midi, et parlant, comme elle parlait : il m’a suffi de me trouver à cinq heures en visite chez la jeune comtesse Osinine, qui me plaisait pourtant beaucoup, et qu’à une seconde, elle se levât, pour sonner, en disant : « Il n’y a pas de moment que je déteste plus que celui-ci, entre chien et loup… » Oui, elle me plaisait, avec le velours de ses beaux yeux noirs dans son teint de camélia, ses mutineries et ses coquetteries. Je crois aussi que je ne lui déplais pas. Elle est libre et ce serait un joli emploi de cet hiver, puisque je resterai sans doute jusqu’au printemps sur la côte… Et son innocente petite phrase a eu pour effet de me rejeter tout entier, par contraste, vers ce passé — si passé. Il devrait l’être, hélas ! Il l’est si peu, que j’ai quitté la villa Osinine tout d’un coup, sur cette seule impression, pour venir m’enfermer dans cette chambre de hasard et me souvenir…


Nice, 4 décembre.

… J’ai employé cette journée d’anniversaire, comme tous les 4 décembre depuis ces dix ans, à relire les lettres qui me restent d’elle.

J’en réciterais de mémoire toutes les phrases, et il me semble chaque fois que je les découvre… Ah ! que j’ai raison de le regretter, ce passé, et comme il est naturel que, depuis, je n’aie jamais vécu dans l’heure présente, que j’aie toujours subi cette horrible impression de la déchéance, d’un Éden perdu, d’un « moi » d’autrefois dont le « moi » actuel n’est que l’épreuve dégradée, que la parodie. Est-ce que cela se produit deux fois dans la vie, une rencontre comme la nôtre ? Si ces huit mois qu’a duré notre liaison, — huit petits mois ! — sont devenus toute ma jeunesse, ce n’est pas seulement parce qu’Antoinette avait le génie de l’amour, une magie de fée pour enchanter les moindres choses associées à son sentiment. C’est aussi que j’avais apporté à cette grande artiste en tendresse, avec mon âme de vingt-quatre ans, un instrument tout accordé pour vibrer en harmonie avec elle, une sensibilité toute prête à frémir par elle et pour elle. J’étais vraiment celui qu’elle attendait. Son cruel et brutal mariage, ses longs jours de reploiement intérieur, tant de chagrins rentrés, tant de rêves sans espérance lui avaient encore affiné le cœur. Il y avait en elle à la fois la peur et le besoin de l’émotion, des susceptibilités infinies et des élans presque désespérés vers le bonheur, un tremblement devant ce bonheur enfin possédé, une terreur de le perdre, un souci presque religieux de l’embellir, de l’approfondir, d’en faire ce chef-d’œuvre à deux que je suis seul maintenant à me rappeler, et toute mon éducation sentimentale m’avait comme prédestiné à cette grande amoureuse. Je lui étais arrivé avec le cœur d’homme qu’elle n’osait plus désirer, jeune et docile, ardent et influençable, à qui elle apprît à l’aimer comme elle voulait être aimée…

Voilà l’évidence qui m’a accablé aujourd’hui durant les longues heures où j’ai revécu en esprit tous les épisodes de notre commun roman depuis les premiers. Jamais, jamais plus je ne retrouverai cela, parce qu’une autre Antoinette n’existe pas, et aussi parce que je n’ai plus en moi mon cœur d’alors. Qu’il était fou, ce cœur, à cette époque, et comme il courait, comme il se précipitait vers l’avenir, avec quelle ardeur imprudente, avec quelle avidité de la vie ! Il y a des êtres qui ont, innée en eux, la sagesse d’attendre leur âme, qui laissent pousser, se lever, grandir leurs sentimens, comme le jardinier laisse pousser ses plantes. Ils acceptent leur vie comme on accepte les saisons, ils ne la devancent pas. Il en est d’autres dont l’impatience de vivre se révolte contre la lenteur du temps, qui veulent avoir tout senti et tout de suite, dont les mains se tendent vers les grappes avant qu’elles ne soient mûres, vers les fleurs avant qu’elles ne soient ouvertes. J’étais de ce nombre. Dès ma première enfance, le désir, chez moi, avait été une force incontrôlable, si violente qu’elle épuisait à l’avance mon pouvoir de sentir. D’où ai-je hérité cette frénésie d’imagination, cette intempérance de la convoitise ? Je n’en sais rien. Où ai-je donc pris, moi, l’enfant grandi dans un milieu de vieille bourgeoisie provinciale, cette incapacité de durer, cette ardeur exaspérée qui, tout de suite, et dès que le monde passionnel se fut révélé à mon adolescence, se tourna uniquement, fixement, vers l’émotion amoureuse ? Je n’en sais rien. Est-ce l’atmosphère d’irréligion et d’impureté des deux lycées où j’ai grandi qui, en m’enlevant la foi et en m’initiant trop jeune aux désordres des sens, m’a laissé désarmé contre les enivremens de ma précoce imagination ? Sont-ce les livres que j’ai lus à cette époque qui ont développé en moi le goût passionné de sentir ? J’en ai tant dévoré alors, et les plus maladifs, ceux où l’on dirait que l’écrivain s’est déchiré, déchiqueté toute l’âme pour y aiguiser la vie ! Étais-je, — et je l’ai pensé souvent, en constatant combien la vie physique m’a toujours laissé insatisfait, quand elle n’était pas imprégnée d’âme, quelle place ont tenue dans mes jouissances et dans mes souffrances des espérances et des déceptions, des souvenirs et des regrets, c’est-à-dire des idées, — étais-je un mystique manqué ; et, n’ayant plus de Dieu auquel croire, cet élan vers l’amour, qui m’a soulevé si jeune d’une telle fièvre, n’était-il qu’une nostalgie de la piété perdue ? Étais-je, tout simplement, un enfant de la fin du siècle, venu dans un moment de grande détresse publique, où aucun souffle de vaste enthousiasme ne courait dans l’air, où aucune terre promise n’apparaissait à l’horizon ? Qu’importent les causes ? Il est certain qu’aussitôt que j’ai commencé de me connaître, je n’ai jamais conçu qu’un bonheur, nourri qu’une ambition, poursuivi qu’un idéal : aimer et être aimé !… Aimer, être aimé ! Me les suis-je assez répété entre ma quinzième et ma vingtième année, ces trois mots ! Y ai-je assez fait tenir un infini d’extase, et une terreur infinie de ne pas l’atteindre ! Me les suis-je assez enfoncés au vif de mes sensibilités, pour y redoubler le malaise secret qu’ils y ont éveillé ! Ai-je assez désiré sentir ! Ai-je assez été un passionné de la passion, un amoureux de l’amour, ne voyant de prix à la vie que là, mettant au-dessus de tous les succès de carrière, de toutes les ambitions et de tous les devoirs ce que j’appelais, à cette époque, ce que j’appellerais encore : l’émotion sacrée.

C’est toute la ferveur sentimentale de cette jeunesse que j’apportais à Antoinette. Pourrais-je encore la retrouver en moi aujourd’hui ? Non. Pas plus que l’espèce d’audace intérieure, de décision presque désespérée que m’avaient données de précoces désenchantemens. Les années qui s’étaient écoulées entre ma sortie du lycée et cette rencontre avec elle avaient été dépensées en si vaines, en si stériles expériences ! Je le comprends aujourd’hui, et un obscur instinct m’en avertissait dès lors, cette passion de la passion, cet amour de l’amour, sont une des pires conditions pour arriver à la vraie passion et au véritable amour. Il y a, dans le jeune homme qui aime à aimer, une précipitation à sentir qui le fait s’attacher à la première femme venue, pour peu qu’elle soit un peu semblable de visage au modèle idéal qu’il porte en soi. Il s’efforce d’éprouver à cette occasion ces sentimens dont le désir et comme le dessin anticipé flottent en lui. Il n’aime pas cette femme, il essaye de l’aimer. Un instant arrive, et qui ne tarde guère, où ce mensonge volontaire se dissipe, et où l’amoureux de l’amour s’aperçoit qu’il n’a pas aimé. Il recommence ailleurs, pour éprouver de nouveau la même désillusion, et, souvent, courir ainsi, de mirage en mirage, jusqu’au moment où il est trop tard !… Ah ! que cette misérable poursuite de l’émotion jamais atteinte a bien failli être mon histoire ; comme elle l’était ! Et qui sait ce qui serait advenu de moi, si le hasard — un de ces hasards qui vous donnent, lorsqu’on s’en souvient, une sensation de destinée, — ne m’avait pas fait monter, par ce jour de mars 1882 dont je vois encore l’azur clair, chez cette vieille Mme Saulnier, l’amie de ma famille, à qui je rendais visite une fois l’an. Mme Duvernay, qui la connaissait, y venait à peu près autant. Elle y était ce jour-là… Je la vis, avec cette beauté si à elle, comme pétrie de grâce et d’amertume, avec ce regard si caressant et si surveillé, cette bouche ourlée pour l’amour et si réservée, cette délicatesse nerveuse de ses mains, de ses pieds, de tout son être, et je compris que, si je devais l’éprouver enfin, cette émotion sacrée, dont j’avais tant rêvé, et que j’avais poursuivie vainement déjà à travers bien des aventures, ce serait pour cette femme. J’avais eu des maîtresses et je n’avais pas aimé. Dès cette première heure, je crus deviner, à l’expression si particulière de ses yeux, qu’elle n’avait pas été heureuse. Cela voulait dire pour moi que jusqu’ici elle non plus n’avait pas aimé ! Et, comme si nos désirs vraiment profonds avaient à leur service un don infaillible et mystérieux de double vue, dès cette première heure, j’étais sûr que, si j’arrivais à me faire connaître d’elle, elle m’aimerait. Me faire connaître d’elle ? Mais comment ? Il fallait avoir les vingt-quatre ans que j’avais alors pour concevoir la déraisonnable, l’incroyable démarche que je hasardai au lendemain de cette rencontre ; il fallait être égaré par cette passion de la passion qui me donnait un tremblement intérieur, toujours plus fiévreux à chaque nouvelle déception, lorsque je pensais que j’étais dans la fleur de ma jeunesse, que cette jeunesse allait passer et que je n’avais pas vraiment aimé, que je risquais de n’aimer jamais, si je laissais s’en aller la femme que je devais aimer, le jour où elle se trouverait sur mon chemin ! Ce qui était naturel, ce qui était simple, c’était qu’après cette présentation à Mme Duvernay, j’essayasse d’aller chez elle, d’y être reçu, de lui plaire, de me faire accepter dans son milieu, de la courtiser enfin. Au lieu de cela, de quel expédient m’avisai-je ? Je lui écrivis, et quelle lettre !… Comme de juste elle ne me répondit pas… J’osai lui écrire une seconde lettre, une troisième, une quatrième, d’autres encore. Ce n’était pas seulement la quasi-certitude d’être à jamais condamné par elle. C’était risquer, une fois de plus, de voir avorter le sentiment que cette rencontre avait commencé d’éveiller en moi. En surexcitant mon cœur à vide, dans ces pages écrites à une femme dont je ne savais pour ainsi dire rien, je courais le danger, si le hasard nous remettait de nouveau en présence, que le désaccord entre mon exaltation imaginative et sa personne réelle ne me desséchât subitement. Mais cette femme était Antoinette, toute la bonté, comme elle était toute la beauté, toute l’intelligence, comme elle était toute la grâce. L’homme qu’il y avait derrière ces lettres d’enfant, elle le comprit. L’appel désespéré de ma jeunesse vers la passion, elle l’entendit. Cet amour imaginatif, elle n’eut qu’à vouloir, pour en faire la plus vraie, la plus brûlante des tendresses…

Quels souvenirs ! Je viens de m’arrêter dans cette évocation. Toute cette entrée dans mon paradis se présentait à moi avec trop de force. J’en revivais avec trop de fièvre tous les épisodes : et ma seconde visite chez la bonne Mme Saulnier, où j’apprenais que Mme Duvernay aussi était revenue, — et je devinais trop que c’était pour savoir quelque chose sur moi, — et mes stations à l’angle de sa rue pour la regarder sortir ! Je n’avais plus le courage de me présenter chez elle maintenant. Je me revoyais au moment où je n’espérais plus approcher jamais d’elle, recevant sa première réponse, et notre premier rendez-vous et ceux qui le suivirent, presque tous dans ce lointain Jardin des Plantes, où nous nous sommes tant promenés, et le reste, et l’asile de l’avenue de Saxe, et le doux roman caché de nos tendresses. J’entendais sa voix, me dictant cette volonté d’absolue séparation entre notre vie d’amour et sa vie de veuve et de mère, — volonté romanesque et folle en apparence, comme mes lettres, comme la divination que nous avions eue, sans nous connaître, elle de moi et moi d’elle, — volonté si sage et qui a fait de cet amour ce chef-d’œuvre d’émotion partagée qu’elle avait rêvé ! Elle disait :

— Quand on s’aime, il faut vivre ensemble tout à fait, ou pas du tout… Promets-moi que tu n’essayeras jamais de changer ce qui est, que tu ne voudras pas venir chez moi, te mêler à mon autre vie. Nous y perdrions notre bonheur. Je ne prends rien à ma fille en t’aimant, je ne te prends rien en l’aimant, parce que, ne vous connaissant pas l’un l’autre, vous ne pouvez être jaloux, ni elle de toi, ni toi d’elle… Appelle-moi, j’apparaîtrai toujours. Quand tu ne voudras plus, tu ne m’appelleras plus… Je veux que tu ailles, que tu viennes, que notre cher secret te suive, et qu’il ne te représente pas un devoir, pas un ennui, rien que de la douceur et de l’extase. C’est comme un palais magique que tu aurais quelque part pour t’y retirer, et que tu pourrais faire se dresser ou s’évanouir à ton gré… C’est ma seule revanche contre celle qui t’aura à elle toujours, que j’aie été pour toi quelque chose que personne ne pourra jamais être…

Elle parlait ainsi, et je lui promettais, je lui jurais de respecter sa volonté. Il eût été trop naturel que cette insistance à me tenir hors de son milieu d’habitudes m’empoisonnât d’affreux soupçons. Mais non. Je savais qu’Antoinette était vraie, vraie jusqu’à l’âme de son âme. D’ailleurs, je n’aurais pas pu discuter le moindre de ses désirs. Quand elle était là, il émanait d’elle un magnétisme qui me contraignait de sentir comme elle voulait que je sentisse. Quelquefois, en me regardant avec ses yeux bleus, d’un regard où ses énergies les plus intimes semblaient passer, elle me disait encore : « C’est moi qui ai voulu que tu m’aimes… J’en avais tant besoin… » Et c’était vrai, qu’elle me faisait l’aimer comme elle voulait. C’était une possession de ma sensibilité par la sienne, si profonde, si totale que je ne l’ai jamais secouée tout à fait, que je l’éprouve à cette minute au point de me demander si elle n’est pas là, invisible, à me répéter : « Aime-moi !… »


Nice, 6 décembre.

… Était-ce un pressentiment, que cette récurrence, si vive, si intense de ces souvenirs toujours si présens ? mais hier et avant-hier ils avaient pris une force d’obsession. Durant les toutes premières années qui suivirent sa mort, j’ai été souvent bien près de croire qu’un lien d’outre-tombe continuait de m’unir à elle. L’excès du regret a de ces illusions auxquelles je n’ai jamais cédé. Où il n’y a plus rien, il faut avoir le courage de se dire : il n’y a plus rien. Mais les médecins les plus matérialistes n’admettent-ils pas cet inexplicable phénomène de la télépathie, de l’impression à distance ? Mettons donc que la crise aiguë de mémoire qui m’a saisi au sortir de la villa Osinine, n’avait pas seulement pour cause la phrase insignifiante de la jeune comtesse et son aversion pour le soir qui tombe, ni le retour du triste anniversaire, mais l’arrivée, dans cet hôtel où je loge, de quelqu’un qu’il me sera impossible désormais de ne pas associer à l’idée de la « pauvre Ante. » Et pourtant !… Nous étions donc, tout à l’heure, mon compagnon préféré d’ici, mon voisin d’étage, Jacques de Brèves, et moi, à fumer dans son salon, en bavardant, lorsque nous voyons entrer un de nos camarades de l’Agricole, le petit René de Montchal, que nous savions installé à Hyères avec sa mère.

— J’en arrive, répond-il à notre question, et j’y retourne la semaine prochaine. Je suis venu me dégourdir un peu, et puis Lucie Tardif a quelques jours à elle, avant l’arrivée d’Abel Mosé… J’ai vu vos noms sur la pancarte du bureau et je suis monté vous serrer la main. Je ne vous dérange pas ?…

Il serait assez joli garçon, ce jeune Montchal, il a des traits fins et un air de race, mais, à vingt-sept ans, la fête l’a déjà tout délavé et fripé physiquement, et, moralement, il est de son temps, le temps des syndicats. Il avait surtout tenu à nous bien faire savoir, à nous ses aînés, qu’il a toujours son dixième de part dans les faveurs d’une des filles les plus cher cotées de Paris.

— Vous voyez bien qu’il n’y a que Nice, lui dit Jacques, je vous avais averti… Cannes, Saint-Raphaël, Hyères, ce n’est pas pour un viveur comme vous, ces vertueuses villes…

— Vous oubliez que je suis en puissance maternelle, interrompit René. D’ailleurs, n’était Lucie, je passerais le temps assez doucement là-bas. Il y a une bonne partie de poker au cercle, et quelques maisons vraiment très agréables… Je vis passer dans les yeux de Jacques un certain petit éclair que je connais bien. Je devinai qu’il allait persifler notre cadet. Entre nous, je crois qu’il ne lui pardonne pas Lucie, ou qu’il ne le pardonne pas à Lucie. Il a eu aussi une histoire avec elle, très courte et déjà ancienne, et cela suffit pour expliquer qu’à cinquante ans qu’il aura bientôt, il n’aime pas beaucoup ses tout jeunes successeurs. Il ne serait sans doute pas fâché de mettre la discorde dans ce faux ménage, — ou faux dixième de ménage, mais les syndicats n’empêchent pas les scènes. — Toujours est-il que, se tournant vers moi, il me dit avec une gravité comique :

— Étienne, regarde bien ce garçon-là. Je ne lui donne pas six mois pour avoir fait la grande gaffe. C’est du mariage que je parle, traduisit-il.

— Moi ! Quelle idée !… s’écria Montchal. Il eut une toute petite rougeur sur ses joues, mais si légère, et il ajouta : Et Lucie ?

— Lueur mourante de célibat, — reprit Brèves ; mais, quand on est de la grande tradition de Caderousse, — c’était une de ses plaisanteries de donner à ce pauvre René le surnom de ce célèbre élégant, — et qu’on parle de maisons vraiment très agréables, et sur ce ton-là, — il l’avait imité, — on est mûr pour épouser… Tenez, continua-t-il, en avisant un journal de saison sur la table, parions-nous un dîner à Monte-Carlo, avec Malclerc et Lucie, que je trouve le nom de la future Mme de Montchal ?

— Eh bien ! essayez… dit celui-ci. Et voilà Jacques qui cherche dans ce journal la rubrique : Hyères, et qui commence de lire une longue liste de dames et de demoiselles installées dans les hôtels ou les villas ; et, à chaque fois, le petit de Montchal répondait, suivant le cas : « inconnue, » « jeune » ou « vieille, » — « pas mal » ou « affreuse, » jusqu’à un moment où le liseur appela un nom qui me fit m’intéresser tout d’un coup à ce cocasse examen : « Comtesse Édouard Muriel et famille. Villa des Cystes. » — « Cinquante ans, » répliqua Montchal. Il me semble que de nouveau un rien de rougeur lui était venu aux joues. « Oui, » insista l’autre, mais « la famille ? » — « Quatre filles et une nièce. »

— « Et les filles ? » — « Pas trop mal. » — « Et la nièce ? »

— « Très jolie. » Encore un rien de rougeur, mais la voix était restée calme. Si calme, que Jacques continua son interrogatoire sans s’être aperçu de rien jusqu’à un moment où il jeta la feuille en disant : — J’ai perdu mon pari. Quand voulez-vous dîner ?

— Quand vous voudrez, répondit Montchal.

— Pourquoi pas ce soir ? dis-je à mon tour.

— Va pour ce soir, reprit le jeune homme. Lucie est libre justement.

— Je te croyais engagé chez Mme Osinine, me dit Jacques quand nous fûmes seuls.

— Je me dégagerai, voilà tout, répondis-je. Lucie nous aurait peut-être manqué un autre jour, et elle est si agréable à regarder ! Tu en sais quelque chose… — Comment aurais-je donné à ce camarade de club, qui ne connaît rien de ma vie secrète, la véritable raison ? Cette indéfinissable gêne, surprise sur le visage de Montchal, quand le nom de la comtesse Muriel avait été prononcé, pouvait venir de ce qu’il pense vaguement à épouser une des filles de cette dame. Ce pouvait être aussi qu’il pense à épouser la nièce. Et cette nièce, j’ai toutes les raisons de croire que c’est la fille d’Antoinette. Que Mme Édouard Muriel soit sa belle-sœur, je le sais. Je sais aussi qu’Éveline, l’enfant de mon amie, lui a été confiée après la mort de la mère. Je sais que cette enfant vit, qu’elle doit avoir vingt ans, et rien de plus. C’est la logique de la volonté d’Antoinette que mon ignorance totale à ce sujet. C’est la suite nécessaire de ce divorce qu’elle avait exigé entre sa vie de famille et sa vie d’amour. Combien de fois, depuis qu’elle m’a quitté si tragiquement, ai-je souhaité de voir son enfant, de la connaître, de lui parler, de savoir si elle lui ressemble ! Et puis de faire quoi que ce soit pour ce rapprochement m’a paru une espèce de manque à la parole donnée autrefois, presque un sacrilège envers sa mémoire. Combien de fois ai-je imaginé un hasard qui nous mettrait en face l’un de l’autre, cette jeune fille et moi, sans que j’eusse rien fait pour cela, afin de concilier mon scrupule et cette envie ! Et cette rencontre n’a jamais eu lieu. Mademoiselle Duvernay vit d’habitude, si mes renseignemens sont exacts, — car je n’ai jamais pu en prendre qu’avec tant de prudence, — hors de Paris. Et moi, j’ai tant voyagé, depuis ces dix années, tant trompé par du mouvement cette impuissance à sentir, cette incapacité de me rajeunir dans des émotions nouvelles, rançon de ce trop complet amour !… Et tout à l’heure, après cette crise aiguë de souvenirs, cette soudaine révélation que cette enfant se trouvait si près de moi à mon insu m’a de nouveau donné le frisson superstitieux, ce sentiment, que je n’accepte pas, d’une communication entre la morte et moi. Pendant une seconde, devant ces tout petits signes de trouble que je croyais surprendre chez René de Montchal, l’idée m’a saisi qu’elle était revenue, la veille, me demander de partir, me demander de défendre sa fille contre un désastreux mariage… Quelle ironie que ce sursaut d’illusion mystique aboutisse à me faire dîner ce soir, avec ce pince-sans-rire de Jacques, ce petit rien du tout de René de Montchal, et une créature, — dans un des restaurans de Monaco ! Comment m’y prendre pour que Montchal me dise si cette nièce de Mme Muriel est vraiment Éveline Duvernay, et qu’il ne puisse même pas soupçonner que je connais son nom ?

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2

Hyères, 17 décembre.

… Ce n’est pas sans remords que je suis venu ici, mais comment les garder, ces remords, après l’émotion de cette journée qui m’a comme galvanisé l’âme ? Si Antoinette pouvait recevoir encore quelque joie dans ce pays de l’éternel oubli où elle est entrée, de sentir combien elle me reste vivante ne lui serait-il pas une douceur ? Car c’est à cause d’elle, uniquement d’elle, que j’ai voulu voir sa fille, et, dans cette fille, c’est elle que j’ai revue, avec quelle poignante surprise, dont je ne sais pas si elle m’a fait plus de mal ou plus de plaisir, si j’accepterai de la renouveler ou si je la fuirai pour toujours !… Mettons un peu d’ordre dans ces souvenirs, puisque j’ai repris ce journal une fois de plus, et que j’ai recommencé de me raconter mon cœur à moi-même. J’aurais plié sous le fardeau, à une époque, si je n’avais pas eu ce moyen de tromper l’horrible solitude, et cette époque est revenue. Sais-je pourquoi ? À cause de la saison sans doute et du récent anniversaire, à cause de ce cœur surtout qui ne veut pas, qui ne sait pas s’assagir et qui, maintenant, se plaît à se faire souffrir pour sentir. À vingt ans, j’avais du moins cette excuse, dans mes recherches folles de l’émotion, que je voulais vivre. J’ai vécu. Je voulais aimer et être aimé. J’ai aimé, j’ai été aimé. Quel spasme nouveau de ce cœur vieilli souhaitai-je donc d’éprouver ?… Mais je m’égare encore. Notons des faits.

Premier fait qui m’a décidé à quitter brusquement Nice : l’insupportable ennui que m’a soudain représenté mon début d’affaire avec Mme Osinine, à cette date ! Rien que d’avoir causé avec Montchal à plusieurs reprises et de l’avoir amené, ce qui a été plus aisé que je ne croyais, à me parler d’Éveline Duvernay avait suffi à me rappeler de nouveau tout le passé avec trop de force, et cette aventure m’excédait par sa banalité, presque avant d’avoir commencé. — Second fait : ce que Montchal m’avait dit de lui-même au cours de ces diverses conversations, et certaine petite phrase qui traduisait chez lui le projet bien arrêté d’un beau mariage et très prochain. Ce moqueur de Jacques y avait vu juste, quand il qualifiait l’histoire avec Lucie de « lueur mourante de célibat. » Le dernier soir du séjour de Montchal à Nice, et comme j’entrais au cercle de la Méditerranée, je le trouvai qui en sortait la mine déconfite : — Je rentre à Hyères demain, me dit-il, ce voyage m’a coûté trop cher… — Vous venez de jouer ? lui demandai-je. — J’en suis pour cinq cents louis, rien que depuis le dîner, me répondit-il. — Et Lucie Tardif ? interrogeai-je. — C’est comme le jeu et comme Nice, répliqua-t-il dans son langage : — J’en ai soupé… Quand je pense, continua-t-il (je dois ajouter qu’il avait bu un ou deux cock-tails de trop pour oublier sa déveine au baccara), quand je pense qu’il ne dépendrait que de moi d’avoir un intérieur charmant, et beaucoup, beaucoup d’argent, avec une femme aussi distinguée que Lucie est rosse… Car enfin, cette Mme Duvernay, la nièce de Mme Muriel, si je voulais !… Et, ma foi, je crois que je vais vouloir… — Oui ; ce fut la raison déterminante de mon départ, à moi, pour Hyères, ce propos-là. Un irrésistible besoin de savoir ce qui en était au juste de ses relations avec Éveline et de ses chances de succès, m’a fait prendre le train hier soir, après beaucoup d’hésitation, et me voici.

Je passai une partie de la nuit de mon arrivée à la fenêtre de ma chambre d’hôtel, à regarder l’horizon de la plaine qui sépare Hyères de la mer, les phares tournans là-bas sur les îles, les allées de palmiers éclairées par la lune, la palpitation des larges étoiles. Je ne pouvais dormir. Le scrupule de manquer à l’ancienne promesse luttait en moi de nouveau contre l’envahissement de ce mirage mystique, contre cette folle illusion d’une influence d’outre-tombe, m’invitant, m’inclinant à préserver d’un mariage détestable l’enfant de la morte. Comme si je pouvais quoi que ce soit sur la destinée d’une jeune fille pour qui je ne saurais être qu’une connaissance de ville d’eaux ! Non. Je sais bien que ce n’est là qu’un sophisme, qu’un prétexte. Si je suis venu dans la même ville que la fille d’Antoinette, ç’a été simplement par une irrésistible curiosité de voir ce qu’Éveline avait de sa mère. Mon vrai, mon profond désir, ç’a été de me procurer encore une sensation d’Antoinette, à propos de cette enfant qui lui tenait de si près. Je ne soupçonnais pas quel choc je me préparais à recevoir. Je savais que j’en aurais un, et j’en avais presque un appétit physique. C’est bien pour cela que le scrupule continuait de me tourmenter encore ce matin, lorsque, m’étant enquis de l’adresse de Mme Muriel, je m’acheminai vers le quartier de Costebelle, où l’on m’avait dit qu’était la villa des Cystes. Il faut une petite demi-heure pour gagner d’Hyères cette colline au joli nom toute boisée de pins d’Alep et que domine le blanc clocher d’une église dédiée à une Notre-Dame de Consolation. Tout le long de la route, de place en place, se dressent de modestes édicules, fermés d’une grille, où s’abrite dans sa niche une statuette, ici de Madone, là d’un saint Roch, ailleurs d’un saint Joseph. Ils marquent les étapes d’un pèlerinage, et la naïve dévotion des femmes de ce pays de fleurs pare ces niches de bouquets toujours renouvelés. Dans la disposition d’esprit où je me trouvais, ce gracieux symbole m’attendrit comme une sympathie. N’était-ce pas un pèlerinage d’amour que j’étais en train d’accomplir, moi aussi, non pas avec la foi des fidèles de la blanche église, mais avec la seule piété de l’incrédule : la religion de la mort et du souvenir ? Le hasard voulait qu’il fît, par cette matinée pour moi si particulière, un de ces temps de Provence, à la fois clairs et âpres, où il flotte, dans l’atmosphère, du soleil caressant et de la brise un peu mordante, et qui vous énervent en vous vivifiant. Et quel paysage autour de moi ! Là-bas, la plaine d’où je venais, avec la ville à l’arrière-plan collée contre son rocher que couronnent les ruines de son château, la mer plus au loin, semée de grands vaisseaux, toute bleue et emprisonnée dans le vaste cercle de Giens, de Porquerolles, de Port-Gros, et de la côte. Devant moi, une route bordée de haies de roses, sinueuse et blanche, entre des champs de violettes, des vignes, des oliviers, et les pentes boisées des mamelons. À gauche, le clocher de la chapelle. À droite, par une échancrure de la colline, la silhouette abrupte des montagnes de Toulon ; et, sur tout cela, le rayonnant azur du ciel du Midi répandait comme une gloire. Cette divine lumière donnait de la grâce, même aux bicoques des maraîchers éparses de-ci de-là. Elle avivait et fondait à la fois les couleurs claires dont étaient peintes les façades des villas aperçues à travers les arbres. J’allais lentement, regardant cet horizon, respirant la salubre senteur des pins, lisant les inscriptions gravées aux portes des jardins, pensant à Antoinette et à l’enfant inconnue qui lui survivait, jusqu’au moment où ces deux mots : Les Cystes, répétés sur deux piliers de pierre, le long desquels montaient d’immenses géraniums grimpans, me firent m’arrêter, le cœur un peu remué. J’étais arrivé. Ces piliers servaient de supports aux battans d’une grille, à travers les barreaux de laquelle j’aperçus tout un parterre de végétations tropicales : des jubæas aux larges palmes souples, des yuccas hérissés de feuilles barbelées, des agaves énormes, des bosquets de mandariniers dont les fruits d’or brillaient dans la frondaison noire, des pentes de gazon avec des corbeilles d’anémones, et des bordures de narcisses et de frésias. L’arôme un peu sucré de ces fleurs m’arrivait, mêlé au parfum d’invisibles violettes, dont les planches devaient s’étendre tout près de moi. Et, au fond, la maison se blottissait, toute rose, et revêtue, elle aussi, de plantes grimpantes jusqu’à son premier étage. C’était une construction très simple, plus large que haute, avec une terrasse à l’italienne, à l’extrémité de chaque aile. Par derrière, la colline redressée subitement, et presque à pic, suspendait sa pinède. Il était visible que l’admirable jardin, avec ses beaux arbustes exotiques, avait été conquis sur la forêt primitive, car il était enserré des deux autres côtés par des massifs de ces mêmes pins d’Alep, où le vent éveillait cette rumeur vague et berceuse, si pareille à celle de la mer dans la distance. Je n’avais jamais entendu parler de ce jardin et de cette maison avant de les voir ; on ne m’en avait montré aucune peinture, aucune photographie, et il me semblait que je les reconnaissais, tant c’était l’asile que j’eusse souhaité à une fuite avec Antoinette autrefois, tant l’aspect des choses y parlait de la paix dans la lumière et dans la solitude, tant c’était vraiment l’abri, la retraite où ne plus vivre que pour se sentir sentir !

Un mur à hauteur d’homme partait de chacun des deux piliers et entourait le vaste parc. Après être resté longtemps à regarder cette maison de songe, je me mis à suivre ce mur de l’extérieur, sans autre intention que de donner un but à ma promenade. Quand je fus arrivé dans la partie haute, je vis que, pour assurer aux personnes qui habitaient la villa des perspectives sur la pleine forêt, on avait abaissé la muraille, et, sur les malons, posés à plat, qui la couronnaient, fiché une longue palissade à claire-voie. Je m’assis sur une des pierres du chemin creux, sous les pins, parmi les lentisques et les bruyères, les romarins et les cystes. Cette plante si méridionale, d’après laquelle on a baptisé le domaine, abonde sur cette colline. Il s’en exhale une senteur fine et sauvage, que l’on n’oublie plus quand on l’a respirée une fois. Napoléon prétendait la reconnaître dans l’air marin, à l’approche de la Corse. Moi, je l’associerai toujours maintenant à l’apparition, — car c’en fut une, — qui vint tout à coup me surprendre dans cette solitude, où je me laissais enivrer par mes souvenirs et par la nature, sans plus songer à la curiosité, toute mêlée de remords et d’espérance, qui m’avait amené à Costebelle dès ce matin. J’étais donc plongé dans cette rêverie indéterminée et comme dispersée dans la douceur des choses, quand des bruits de voix, m’arrivant par-dessus le mur, me rendirent à la réalité de ma situation. Des promeneurs ou des promeneuses s’approchaient de l’autre côté du clos, dans le parc. Je me dis soudain qu’il n’était pas impossible qu’Éveline Duvernay fût du nombre. Cette seule idée me fit me redresser et aller vite jusqu’au bout du chemin, vers l’extrémité opposée à celle d’où partaient les voix. J’avais calculé qu’en revenant ensuite en sens inverse, je croiserais les promeneurs. Mon calcul se trouva juste, et, quand je longeai le mur de nouveau, à pas lents cette fois et comme distraitement, je pus, à travers les barreaux de bois de la demi-grille, voir s’avancer de l’autre côté un groupe, composé de trois personnes : trois femmes, une âgée, très forte et haute en couleur que j’ai su depuis être Mme Muriel, une seconde toute jeune et insignifiante, et la troisième… Sous un chapeau de jardin qui encadrait de sa paille souple son délicat visage, je venais de revoir Antoinette, — une Antoinette plus jeune, plus rieuse, avec des joues plus pleines, et, sur tout son teint, un air de jeunesse et d’enfantine gaieté que je n’avais pas connu à l’autre… Mais c’étaient ses traits, sa bouche, la coupe de son menton, son port de tête, ses cheveux, sa silhouette, sa démarche, — et surtout son regard, — sauf que les autres yeux, ceux de la morte, avaient toujours eu, pour se poser sur moi, la caresse et la flamme de l’amour, et les yeux bleus de la vivante ne me connaissaient pas. J’étais pour eux un touriste indifférent, tel qu’il en passait des vingtaines par jour, sur ce chemin de la colline et le long de ce mur… Les trois femmes s’éloignèrent, en continuant de causer, comme s’il ne s’était rien produit d’extraordinaire à cette place et parmi ces pins, sous lesquels je venais, moi, d’assister au miracle de ma maîtresse ressuscitée, de ma jeunesse rappelée hors du tombeau, de l’irréparable passé redevenu, pour une seconde, le présent, par le sortilège d’une ressemblance, saisissante jusqu’à l’hallucination !

Quand je me retrouvai seul sur ce chemin, le ciel était aussi clair, les romarins et les cystes aussi odorans, les pins d’Alep aussi sonores et aussi mystérieux avec leur mélange de verdure sombre et de ramures grisâtres ; la villa des Cystes dormait d’un aussi paisible sommeil parmi ses palmiers, ses agaves et ses fleurs ; les îles, à l’horizon, dressaient des rochers aussi grandioses hors d’une mer aussi bleue ; Hyères, là-bas, développait avec autant de grâce les étagemens de ses maisons au pied de son vieux château ; — mais, pour moi, l’heure avait changé. Cette ressemblance entre la mère et la fille, qui ne m’avait pas permis une seconde de doute sur l’identité d’Éveline, m’avait, une fois de plus, rendu si réel, si poignant mon veuvage sentimental, ma grande misère ! Je ne sais plus qui les a comparées, ces ressemblances entre deux êtres dont l’un nous a aimé et dont l’autre ne nous aime pas, à l’oiseau moqueur qui vole devant les chasseurs de branche en branche, en sifflant la chanson de l’oiseau que guettent ces chasseurs, et qui n’est pas lui. Une intense mélancolie s’empara de moi, qui aurait dû, en bonne logique, me décider à reprendre le train pour Nice et le petit salon où je savais que Mme Osinine me recevrait avec ses minauderies, qui me laissaient bien froid ; du moins, elles n’avaient rien de commun avec l’insaisissable bonheur, possédé quelques mois, regretté dix ans ! — Eh bien ! non. On dirait qu’il y a dans certaines souffrances un irrésistible attrait pour le cœur qui vieillit. Sa pire misère n’est pas de saigner. C’est d’être paralysé. La preuve en est qu’à peine rentré à Hyères, mon premier soin fut de consulter, non pas l’indicateur des chemins de fer, mais celui des hivernans, comme Jacques, l’autre jour ; et, aussitôt après le déjeuner, j’allais tout droit sonner à la porte de René de Montchal. Que lui demanderais-je ? Je n’en savais rien. Mais j’étais sûr, d’après ses propos de Nice, qu’il s’ennuyait ferme dans son tête-à-tête avec sa vieille mère. Il était donc immanquable qu’il m’accueillît trop bien, et qu’il m’offrît de me présenter dans les quelques maisons où il fréquentait et qu’il avait, pour la plus grande joie de Jacques, qualifiées si bourgeoisement de très agréables. Sans aucun doute celle de Mme Muriel était du nombre. Quant au prétexte de ma subite arrivée, il était tout trouvé. Je lui dirais ce que j’avais dit à Jacques, mon désir d’essayer d’un climat moins excitant que celui de Nice. Les choses se passèrent exactement comme je l’avais prévu. Au bout de cinq minutes, et après les inévitables exclamations d’étonnement, René m’avait déjà proposé de m’emmener en promenade à la plage, puis, au retour, d’aller prendre le thé chez les Vertaubanne :

— Ce sont les gens du pays qui reçoivent le plus, insista-t-il. Ils ont un hôtel assez curieux dans la basse ville et un trésor d’admirables meubles provençaux. À la Révolution, ils ont eu la chance de n’être pas pillés. Vous y verrez tout ce qu’on peut voir ici. Ça fait bien une quinzaine de familles en tout. Maman, qui n’est pas du tout nouveau jeu, prétend que c’est de la très bonne compagnie. Moi, j’aime mieux la mauvaise… Mais, quand on vient d’être échaudé ! Dites donc ? Vous ne me dénoncerez pas à de Brèves ? Il y aura peut-être la petite Duvernay, dont je vous ai parlé, et qu’on voudrait me faire épouser. Vous me direz ce que vous en pensez…

Cette nouvelle allusion me prouvait que Jacques ne s’était pas trompé sur les projets matrimoniaux de l’ami de la belle Lucie Tardif, ni moi sur la personne que visaient ces projets. À entendre ces mots jetés avec une affectation d’indifférence : « la petite Duvernay, » je retrouvai le frisson dont j’avais été saisi à Nice, quand cette perspective d’une union entre ce pauvre sire et la fille de ma chère Antoinette s’était soudain offerte à moi. Maintenant que j’avais dans les yeux la silhouette d’Éveline, un tel mariage m’apparaissait comme plus détestable encore. Mais était-il possible ? Cette question, je me la posai et reposai à toutes les minutes, durant le temps que nous mîmes à gagner la plage d’abord, puis les marais salins, et l’une des pointes par où se termine la presqu’île de Giens, en face de Porquerolles, et qui s’appelle la Tour-Fondue. Ah ! que j’étais loin de ce riant horizon, de ce ciel bleu, de cette mer pacifique, de ces pins d’Italie avec leurs cimes en parasol, de ces meulons de sel, étincelans de soleil, de ces haies de roses frileusement ouvertes auvent : « Eh ! oui, me disais-je, tous les mariages sont possibles ! Antoinette avait bien épousé ce Duvernay, dont elle a tant souffert… » Je me rappelais ce que ma pauvre maîtresse m’avait raconté autrefois de cette horrible histoire, et la surprenante ressemblance qui m’avait tant troublé à la première vue me remuait de nouveau. Elle m’attendrissait comme un malheur, comme si cette analogie de grâce et de délicatesse présageait une analogie de destinée. Je regardais mon compagnon, qui fumait ses cigarettes, enfoui dans le coin de la voiture. Il avait des traits réguliers et fins, où les stigmates de la fête parisienne se discernaient déjà, mais pour qui ? Pour moi, qui connaissais les dessous de sa vie. Cette précoce flétrissure de sa physionomie ne l’empêchait pas d’être ce que l’on est convenu d’appeler un joli garçon. Je l’écoutais causer, et je constatais qu’en effet Paris et ses plus vulgaires plaisirs faisaient le fond de toutes ses pensées. Ce n’était qu’un gamin, et un gamin corrompu… Cela aurait dû m’être bien égal, car enfin qu’est Éveline pour moi, qu’était-elle surtout au moment de cette promenade ? Une jeune fille dont je n’avais même pas entendu la voix, et que j’avais aperçue l’éclair d’un instant à travers la grille d’un parc. Si elle n’avait été que l’enfant de sa mère, je n’aurais certes pas éprouvé cette impression d’une révolte presque insupportable contre l’idée de ce mariage. C’était la ressemblance qui me faisait substituer irrésistiblement mon ancienne amie à sa fille, et sentir un peu à propos de celle-ci comme j’aurais senti à propos de l’autre, — une ressemblance, quelle folie ! dont je n’étais même pas absolument sûr ! Il arrive si souvent qu’au passage, et dans un coup d’œil qui saisit seulement l’ensemble, on aperçoit une identité entre deux physionomies, puis on reconnaît que c’était, comme dit le langage commun, l’air de famille, — un air en effet, une fugitive apparence, où l’analyse distingue surtout des dissemblances. Allais-je avoir tout de suite l’occasion de vérifier si c’était le cas pour la fille d’Antoinette ? La reverrais-je dès aujourd’hui ? À mesure que l’après-midi s’avançait, et comme notre voiture retournait du côté d’Hyères, ce désir de me retrouver en face d’elle finit par absorber toutes mes pensées. Éprouverais-je de nouveau ce coup au cœur qui m’avait, tout à l’heure, bouleversé d’une émotion si étrange ? Quand nous arrivâmes devant l’hôtel des Vertaubanne, cet état anxieux fut porté soudain à son comble. Plusieurs landaus stationnaient devant le perron de la maison. René de Montchal reconnut celui de la comtesse Muriel :

— Quelle chance ! dit-il : Éveline Duvernay va être là.

Elle y était en effet, et au premier regard je ne vis qu’elle, dans ce salon qu’emplissait une quinzaine de visiteurs. Les domestiques n’avaient pas encore apporté les lampes, et le jour commençait à répandre dans cette pièce, toute meublée d’antiques fauteuils et d’énormes bahuts en noyer sculpté, ces teintes neutres, si spéciales au Midi, lorsque le soleil se retire et qu’il se fait comme un brusque passage d’une lumière presque aveuglante à une lumière presque amortie. Cette clarté décolorée convenait trop bien à la sensation que je venais chercher là, et que je retrouvai aussitôt, mais plus pénétrante, plus intense que sur le chemin du bois. Par bonheur, Éveline était assise quand j’entrai dans le cercle formé, autour de la cheminée, par la maîtresse de la maison et deux autres dames dont le nom m’échappe, en sorte que je lui fus présenté dès les premières minutes, et que je pus me placer presque en face d’elle. Le petit de Montchal, lui, avait hardiment pris une chaise qu’il était venu mettre à côté du fauteuil de la jeune fille. La manière dont fut accueilli cet empressement me prouva tout de suite que ce mariage, dont il nourrit l’absurde projet, n’a guère de chance d’avoir lieu. Éveline ne s’intéresse à lui d’aucune façon, c’est bien évident. Mais s’intéresse-t-elle à quelqu’un ? Que veut-elle ? Que sent-elle ? Que pense-t-elle ? Qui est-elle ? Pendant la demi-heure qu’a duré cette visite, je ne me suis pas posé ces questions qui me viennent maintenant. Je n’ai été occupé qu’à détailler sa personne, en essayant de ne pas trop perdre le fil de la conversation. Par bonheur encore, la maigre et loquace Mlle de Vertaubanne est une Marseillaise exubérante qui fait volontiers, à elle seule, les demandes et les réponses, en sorte que causer avec elle se réduit à l’écouter ou à en avoir l’air. J’eus donc tout le loisir d’étudier la physionomie de la jeune fille et d’y démêler les lignes du visage de mon fantôme, comme, dans une copie faite de mémoire, on démêle le dessin de l’original, Antoinette, mon Antoinette du moins, celle que j’ai connue et qui avait vécu, qui avait souffert, était plus pâle. Son teint n’avait pas l’éclat rosé, le velouté d’adolescence de ce teint-ci. Mais que c’est bien le même sang de blonde, ce sang qui, à la moindre rougeur, éclaire tout le visage d’un flot profond et transparent ! Antoinette avait autour des yeux un halo de lassitude qui ne se retrouve pas sur les paupières si fraîches d’Éveline. Mais que c’est bien le même regard, ces mêmes prunelles bleues, à la fois si douces et si impénétrables, ce je ne sais quoi de caressant et de farouche, de trop sensible et de si volontaire ! Antoinette n’avait pas, n’avait plus ce rire enfantin et sans arrière-pensée. Mais que c’est bien la même bouche, renflée et ourlée, avec ce pli au coin des lèvres qui décèle une inconsciente amertume, une sensibilité toujours contenue et trop aisément froissée ! Les joues d’Antoinette étaient plus amincies, plus creusées, mais elle avait la même fossette, là, à gauche, et la même construction nettement dessinée du menton. Éveline a aussi de sa mère le front réfléchi, la finesse du nez, la nuance des cheveux, la taille, les mains et les pieds, et, dans tout l’être, ce quelque chose de frémissant et de fermé, de passionné et de dominé, qui était la caractéristique d’Antoinette. La voix, chez celle-ci, est un peu différente, plus claire dans les notes hautes, moins étouffée dans les notes basses. Mais que c’est bien la même manière de la poser, calmement, également, sans aucun à-coup d’impulsion ! Elle ne s’est pas assez mêlée à l’entretien général pour que je lui aie entendu dire quoi que ce soit que je puisse noter ici. À vrai dire, chaque fois qu’elle a parlé, j’ai moins écouté ses paroles que sa voix, si pareille de timbre et d’accent à celle qui m’a dit les mots les plus doux que j’aie entendus. J’aurais voulu avoir le droit d’être seul avec cette enfant dans cette clarté crépusculaire, je lui aurais demandé de me répéter indéfiniment certaines phrases dont la tendresse me fait défaillir le cœur, à m’en rappeler seulement les termes… Elle me les dirait dans cette pénombre. Je serais devant elle à la regarder, et j’entendrais, je verrais l’autre… Je l’ai presque entendue, je l’ai presque vue, dans ce salon qui allait s’obscurcissant, jusqu’au moment où l’arrivée des lumières vint dissiper ce commencement d’hallucination rétrospective. Ce fut aussi le moment où une personne de forte tournure, dans laquelle je reconnus une des promeneuses du parc des Cystes, s’étant approchée, je fus présenté à la comtesse Muriel, avec laquelle j’eus la sagesse de causer assez longtemps pour qu’elle me dît, au départ :

— Le jardin de notre villa est assez beau. Nous pouvons l’avouer, puisque nous n’y sommes pour rien… Si vous voulez venir le visiter. Monsieur, vous nous trouverez presque toujours après le déjeuner…

— Eh bien ? me demanda le petit de Montchal, quand nous fûmes de nouveau à la porte de l’hôtel Vertaubanne, quelle impression vous a faite Mlle Duvernay ? Un peu froide, n’est-ce pas, mais charmante…

— Charmante, répondis-je, avec la plus jouée des indifférences. — Le pauvre garçon ne se doutait pas qu’à cause de son « un peu froide » et de sa « Mademoiselle, » qui prouvait qu’il avait réellement senti cette froideur de l’accueil d’Éveline, je lui pardonnais tous ses propos de l’après-midi. Pourquoi faut-il que j’aie été présenté à cette enfant sous son patronage ? Pourvu que la visible antipathie qu’elle a pour lui ne s’étende pas jusqu’à moi ! Quoique la rencontre qui vient de faire se croiser nos deux existences ne doive pas avoir de lendemains, — car, je le sens, je ne supporterai pas de rester à Hyères, cette ressemblance finirait par me faire trop mal, — il me serait dur qu’avec ce visage-là, elle me fût hostile… Et ce n’est que l’oiseau moqueur !…

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

3

Hyères, 2 février 1892.

… Ce qui m’arrive est si complètement extraordinaire, c’est une surprise à ce point inattendue que j’ai besoin, pour y croire, de ramasser toutes mes forces d’esprit et de me prouver que ces meubles de la chambre d’hôtel où s’est passée la scène dénonciatrice sont bien là, que je n’ai pas rêvé en écoutant Montchal me parler, lui assis sur ce fauteuil et moi sur celui-ci, comme il m’a parlé. Mais oui, ces paroles ont été prononcées, à cette place, entre ces quatre murs, et, à travers ma fenêtre, je vois se profiler au loin le clocher qui domine Costebelle. Je vois les masses des pins derrière lesquels se dissimulent les Cystes. Tout est réel, bien réel, d’une réalité qui me déconcerte jusqu’à m’affoler. Le doute n’est plus possible sur un point, et il faut regarder la situation bien en face. Elle tient tout entière dans ces mots, que j’écris avec un tremblement : on répète partout ici qu’Éveline m’aime, et ma conscience me dit que c’est vrai, ou que cela va l’être, qu’elle m’aime ou va m’aimer !

Éveline m’aimerait !… Ce serait là l’œuvre de ces quelques semaines d’une intimité dont je n’ai pas soupçonné le danger ! Mais qu’ai-je soupçonné ? Qu’ai-je observé, depuis ce premier jour où cet hypnotisme de ressemblance a commencé d’agir sur moi ? Il y a dans cette petite ville d’hiver, plus chaude et plus paisible que les autres, un charme de langueur qui ne convenait que trop à la sorte de volupté d’âme à laquelle je me suis abandonné, pour aboutir à ce réveil. Je peux me rendre la justice que je n’ai pas voulu cela, mais seulement revivre en imagination les heures les plus regrettées de ma jeunesse, grâce à ce rappel vivant de la beauté de celle qui les enchanta. La tentation était trop forte, pour ce cœur qui ne s’est jamais guéri entièrement, de rouvrir sa blessure, de la sentir saigner et d’y sentir en même temps pénétrer, ruisseler un baume. Car c’en était un que cette présence. C’était une douceur que cette substitution innocente, — du moins je la croyais innocente. — C’était comme si j’eusse demandé à une vivante de me poser une morte, comme si, plutôt, j’eusse eu le pouvoir magique d’animer, de faire bouger, respirer le portrait d’une amie longtemps pleurée. Comment résister à ce sortilège, auquel les conditions de l’existence d’ici ne se prêtaient que trop complaisamment ? Dans cette petite société très étroite et très fermée qui n’a pas l’incohérence cosmopolite de Cannes et de Nice, tout le monde se connaît. Les gens sont sans cesse les uns chez les autres. Depuis ma présentation à Éveline, chez les Vertaubanne, il ne s’est guère passé de jour où je ne l’aie rencontrée, guère de jour non plus où je ne sois tombé dans cette espèce d’inexprimable état de demi-vision où elle m’a jeté dès la première minute… Elle était là, elle marchait, elle riait, elle causait. C’était bien elle que je voyais d’abord. Puis, lentement, irrésistiblement, une autre figure se superposait à la sienne, flottante, incertaine, enfin précise. Éveline faisait un des gestes familiers à l’autre, le plus simple geste, celui, par exemple, d’accepter des fleurs dans un jardin, et les années s’abolissaient, l’endroit s’évanouissait. Ce n’était plus Éveline, c’était Antoinette, telle que je l’abordais dans un de nos rendez-vous hors de Paris, — nous en avons eu de si doux ! — et je lui offrais des violettes qu’elle respirait avec le même abaissement de ses paupières sur ses yeux, le même frémissement de ses minces narines, et la blancheur de ses dents apparaissait ainsi, sous sa lèvre supérieure, abaissée aux coins de même, — exactement de même !… Comment aurais-je pu me rendre compte de ce qui se passait chez la jeune fille dans des instans pareils ? Cette sensation du déjà vu, du déjà entendu m’envahissait à la manière d’un de ces songes de morphine, où les choses présentes sont comme des choses passées, les choses rapprochées comme des choses lointaines. Avec un caractère moins renfermé que celui de Mlle Duvernay, cette recherche d’une autre personne à travers sa personne eût été sans doute impossible. Mais Éveline est une silencieuse, comme sa mère, une surveillée, une concentrée qui sent en dedans, qui ne s’étale pas, qui ne s’affirme pas. Voilà pourquoi je n’ai pas su lire dans ses yeux l’intérêt que j’y éveillais. Je n’ai pas compris ce que cette ressemblance avec Antoinette aurait pourtant dû me faire au moins redouter : c’est la même femme avec la même sensibilité. Je suis resté, moi, par tant de traits de ma nature, le même homme que j’étais lorsque j’ai connu la mère. Il était donc presque inévitable que les mêmes causes produisissent les mêmes effets. Les manières d’être qui se constituent dans mon arrière-fond le plus intime risquaient de jouer sur elle comme elles ont joué sur l’autre. Je n’ai pas même entrevu cette possibilité, presque cette nécessité. De toutes petites scènes, comme celles que je viens d’évoquer, en toutes petites scènes, où en suis-je arrivé ?… Oui. Ces longues semaines de fréquentation quotidienne ont été un songe, où la vérité s’est estompée, s’est fondue pour moi dans la chimère. — Je suis réveillé. — Que vais-je faire ?

Si seulement il n’y avait que moi à le savoir, l’éveil en elle de ce sentiment ! Mais les événemens d’hier et d’aujourd’hui ne me permettent pas d’en douter : toutes les personnes qui nous connaissent, Éveline et moi, ont deviné ce que je n’ai pas su voir. Il a fallu, pour m’éclairer, l’incident le plus grotesque ! Et encore est-il heureux que je sois tombé sur un garçon qui, à travers de très grands défauts, avec son mauvais ton, ses basses fréquentations, sa vanité, reste capable de certains élans et d’une généreuse franchise. Le premier coup de cloche me fut sonné hier seulement. Je venais justement de rencontrer la comtesse Muriel et deux de ses filles, Annette et Mathilde, les aînées, et de les accompagner jusqu’à la confiserie qui est le Rumpelmayer du pays, — dans l’espérance d’y retrouver Éveline et ses deux autres cousines, Rose et Louise. Ces trois demoiselles étaient déjà reparties. J’allais pour mettre la comtesse en voiture, quand Mme de Montchal, la mère de René, vint à passer. Elle s’arrête pour parler aux dames Muriel, et à peine me rend-elle mon salut, avec tant de mauvaise grâce, d’un mouvement de tête si sec, si distant, si hostile, que je faillis en demeurer déconcerté. — Que lui ai-je donc fait ? me demandai-je. Je m’examinai vainement sur le chapitre de ces petits égards auxquels tiennent beaucoup les vieilles personnes du style de celle-ci. Ma conscience ne me reprochant rien, je cessai d’y penser, quand un autre petit fait vint s’ajouter à celui-là, et me prouver que mon impression sur l’attitude de Mme de Montchal ne m’avait pas trompé. J’étais monté au cercle par désœuvrement. Le petit de Montchal était assis, comme d’habitude, à la table de poker. Je m’approchai de lui pour suivre la partie, et je n’eus pas de peine à remarquer qu’il commença de faire fautes sur fautes. Or, je le connais pour un pokériste de premier ordre, le tas de jetons amoncelés devant lui en témoignait. Il était devenu très rouge, et toute son attitude, ses mains, ses épaules, sa bouche, trahissaient une extrême agitation. Si étrange que cela pût me paraître, ma présence en était la cause. J’en eus la certitude en constatant, un quart d’heure plus tard, et comme je m’étais mis dans un des coins de la salle à lire un journal, qu’il était parti du cercle sans me serrer la main. Lui aussi m’en voulait de quelque chose ? Mais de quoi ?…

Si peu d’importance que pût avoir une brouillerie avec les Montchal, mère et fils, cette question me poursuivit hier soir et ce matin, comme une assez irritante énigme. Ayant toujours vécu très indépendant, je ne me suis pas endurci contre ces mesquines difficultés de rapports, inhérentes à toutes les coteries. C’est pour m’y soustraire que je n’habite presque jamais Dôle. Dans l’espèce, j’appréhendais surtout que Mme de Montchal, qui connaît beaucoup Mme Muriel, ne me desservît auprès de celle-ci, et ne me rendît les visites aux Cystes moins aisées. Qui sait si cette subite froideur n’était pas due à quelque calomnie ? Et, surtout, comment René se trouvait-il prendre le même parti que sa mère à mon endroit ?… Attribuait-il par hasard à mon influence son peu de progrès dans ses desseins sur Éveline ? Ses desseins ? Mais les avait-il encore ?… Je discutais avec moi-même ces diverses hypothèses, vers les onze heures, en traversant, par un temps assez aigre, la chaussée qui coupe les marais salans, au trot d’une assez bonne jument de louage que j’ai trouvée ici. Comme je débouchais sur la route de la presqu’île de Giens, je vis un cavalier s’enfoncer dans le petit bois de pins maritimes qui sépare cette route du hameau de l’Accapte. Je reconnus le cheval rouan de Montchal. Nous avons fait ensemble, depuis que je suis à Hyères, assez de promenades pour qu’il fût naturel que je le rejoignisse. Ce m’était une trop bonne occasion de tirer au net mes impressions de la veille. Je poussai donc ma bête et je m’engageai sur l’étroite piste ménagée entre les arbres. Comme ma jument est plus vite que son cheval, et que d’ailleurs le bruit des sabots s’étouffait dans le sable, je l’eus bientôt rejoint. Je l’abordai comme à l’ordinaire, avec un amical reproche de ne pas m’avoir prévenu qu’il montait ce matin. Il me répondit sur le ton embarrassé d’un homme qui n’a aucun prétexte plausible pour changer d’attitude vis-à-vis d’un autre, et qui, cependant, dissimule à peine le ressentiment d’une véritable rancune. Presque tout de suite, il mit son cheval au petit galop, visiblement pour éviter la conversation. Ma bête prit le galop aussi, et nous débouchâmes ainsi sur le terrain du champ de courses. Au détour et dans le brusque passage de l’ombre du bois à ce vaste espace, ma jument aperçut une large flaque d’eau qui miroitait. Elle prit peur et fit un bond à droite. Elle vint donner de la croupe sur la monture de mon compagnon. Je vis alors, avec une stupeur qui m’arracha par deux fois ce cri : « Mais vous êtes fou, Montchal, vous êtes fou ! » celui-ci lever sa cravache et cingler violemment ma bête, qui sauta de nouveau de l’autre côté. Puis, avant que je n’eusse eu le temps même de répéter mon exclamation, il donna du talon dans les flancs de son cheval, le cravacha aussi fortement, et déjà l’insensé avait disparu de nouveau sous bois, dans la direction de la plage, en galopant, comme dit l’expressif dicton, à tombeau ouvert.

Je n’essayai pas de le suivre, persuadé que, dans l’état d’exaspération où il se trouvait, et, je dois ajouter, où il m’avait mis, par son inqualifiable attitude, nous risquions d’en arriver l’un sur l’autre à des voies de fait. Or, je tenais, vu la différence de nos âges, à ne rien me permettre d’incorrect, et, tout en m’enfonçant à mon tour dans l’allée, je me disais, avec une colère qui dominait encore la contrariété : — Une affaire avec ce garçon, voilà qui est vraiment par trop ridicule ! Il me la faut pourtant. Je ne peux pas accepter cela ! Qui vais-je prendre comme témoins ? Mais est-ce imbécile ! Dieu ! est-ce imbécile ! Qu’a-t-il à m’en vouloir, ce malheureux ?… Puis, pour la première fois, j’entrevis non pas toute la vérité, mais une partie. L’accès de rage impulsive dont je venais de voir le jeune homme atteint était trop-évidemment un accès de passion, et, à vingt-sept ans, quelle pouvait être cette passion ? Il y avait une femme entre nous. Quelle femme, sinon Mlle Duvernay ? J’y avais pensé, mais en me trompant sur la nature du grief. Cette fureur ne pouvait provenir simplement d’une intrigue contrariée. Elle supposait la passion et la jalousie. — Mais oui, me dis-je, il est devenu amoureux d’elle, voilà tout, et il est jaloux de mon assiduité. C’est trop naturel. Il ne sait rien. Ce qui n’est pas naturel, c’est d’agir ainsi et de ne pas penser aux conséquences. On cherchera pourquoi nous nous sommes querellés, et on trouvera. Le nom d’Éveline sera prononcé. Il faut empêcher cela à tout prix. Cette affaire doit absolument rester secrète. Tout dépend des témoins. Lesquels prendre ?… Et je retombais sur mon refrain : Dieu ! est-ce imbécile !… Puis, je concluais : — Évidemment, j’ai été imprudent moi-même. Je me suis trop occupé d’elle, sans faire attention qu’il y tenait, lui, plus que je ne croyais, et qu’il nous observait. Ce remords d’avoir donné prétexte, par mon étourderie, à une aventure compromettante pour une jeune fille, — et quelle jeune fille ! — se doubla aussitôt d’une autre crainte. Que la chose s’ébruitât, même légèrement, et c’en était fini de la délicieuse intimité de ces dernières semaines : Mme Muriel ne la permettrait plus. Je rentrai donc extrêmement préoccupé, et je m’enfermai après mon déjeuner dans la chambre où j’écris en ce moment le mémorandum de tout ce petit drame, afin d’examiner à fond les données de la situation avant de rien décider d’irrévocable. J’étais donc là, en train de méditer sur cette difficile question des témoins, quand le portier de l’hôtel vint m’apporter une carte où je lus avec une stupeur, singulièrement soulagée, cette fois, le nom de René de Montchal, et, une minute après, mon agresseur de ce matin entrait lui-même, très rouge encore, très nerveux, mais avec une virilité de visage et d’accent que je ne lui connaissais pas.

— Vous ne vous attendiez pas à me voir ? me dit-il. Mais j’ai tenu à venir avant que vous ne m’eussiez envoyé vos amis, pour que tout se passe, s’il est possible, de vous à moi… Je n’ai pas été maître de mes nerfs tout à l’heure et je vous en exprime mes regrets, tout en restant prêt à vous accorder une autre satisfaction, si vous la désirez…

— Donnez-moi la main, répondis-je, en lui tendant la mienne, mettons que c’est un écart de ma jument qui a été cause de tout. Vous avez eu un geste involontaire. Après votre démarche, il n’en reste plus rien. L’incident est clos. Parlons d’autre chose…

— Non, reprit-il, — après m’avoir en effet serré la main, mais fébrilement, — parlons de cela. Cette démarche que je fais auprès de vous m’en donne le droit. Elle m’a coûté, je ne vous le cache pas, elle me coûte horriblement. Ma mère, qui est l’honneur même, m’a dit que je la devais, pour qu’aucun nom ne fût prononcé à propos de nous… Malclerc, vous voyez que j’agis avec vous en toute franchise, pourquoi n’avez-vous pas agi franchement avec moi ?

— Je n’ai pas agi franchement avec vous ?… lui demandai-je. Quoiqu’il n’eût pas nommé Éveline Duvernay, l’allusion était pour moi parfaitement claire, et non moins claire la différence entre ses sentimens actuels et ceux d’avant mon arrivée. J’avais deviné juste sur un point : il s’était pris au charme d’Éveline, après n’avoir vu en elle qu’un bon mariage possible, sans doute en me regardant m’en occuper. Son antipathie, son accès de colère, et aussi sa démarche s’expliquaient par là. Une fois son incartade commise, il en avait jugé les conséquences comme moi. Il avait voulu les empêcher, et, en même temps, probablement sur le conseil de sa mère, savoir au juste mes intentions. Quoiqu’un tel entretien me coûtât beaucoup, à moi aussi, il m’était impossible de m’y soustraire, dans les circonstances où il s’engageait. J’ajoutai donc, afin d’en avoir du moins fini plus vite : — Mais questionnez-moi, c’est bien plus simple, et vous vous rendrez compte qu’il n’y a entre nous qu’un malentendu…

— Quand vous êtes venu ici, reprit Montchal, vous vous souvenez que je vous ai parlé d’un projet de mariage que ma mère avait pour moi ?… J’hésitais beaucoup, mais ce projet n’en existait pas moins. Je vous l’avais confié. Je vous avais dit le nom de la jeune fille dont il s’agissait… Il hésita, puis, âprement : Quand vous-même, vous avez commencé à vous occuper d’elle, ne deviez-vous pas m’avertir ? Trouvez-vous cela bien, d’avoir été présenté par moi, et d’avoir travaillé contre moi, sous main, sans me prévenir ?… Si vous m’aviez dit, loyalement, amicalement, que vous pensiez, vous aussi, à la demander en mariage, j’aurais su ce que j’avais à faire, je ne vous en aurais pas voulu. Je vous en ai voulu de votre silence, et, pour être franc jusqu’au bout, je vous en veux encore…

— Et vous auriez complètement raison, lui répondis-je, si c’était vrai. Mais ce n’est pas vrai. Tout cela s’est passé dans votre imagination. Je ne peux vous dire qu’une chose : je trouve Mlle Duvernay délicieuse, j’ai beaucoup de plaisir à la voir, à causer avec elle, mais je n’ai jamais eu, et je n’ai pas l’intention de l’épouser…

— Alors, pourquoi vous en êtes-vous fait aimer ? s’écria Montchal avec une véritable douleur.

— Moi ! m’écriai-je à mon tour, je me suis fait aimer d’elle ?…

— Ah ! vous le savez bien, reprit-il, et tout le monde à Hyères l’a remarqué comme moi. Il n’y faut pas beaucoup d’observation, d’ailleurs. Depuis que vous êtes ici, son caractère a changé ; elle n’a jamais été très gaie. Mais elle était enjouée et causeuse ; elle est devenue rêveuse et taciturne… Elle n’a jamais été familière. Elle est devenue plus réservée encore et plus inabordable… Quand vous devez venir quelque part et que vous tardez, il est visible qu’elle attend et qu’elle souffre… Arrivez-vous ? Elle n’a de cesse qu’elle ne soit assise auprès de vous… Avez-vous émis une idée devant elle ? Elle l’adopte… L’autre jour, — pourquoi ne vous dirais-je pas cela ? — elle était en visite, chez nous, avec sa tante. On s’est mis à parler de vous, et moi, à vous critiquer. Que voulez-vous ! J’en avais gros sur le cœur. Elle a commencé à vous défendre, avec une vivacité si différente de sa douceur habituelle ! Tout d’un coup, elle-même s’est aperçue qu’elle se trahissait. Elle s’est arrêtée court, et tout son sang lui est venu à la fois au visage. Ah ! si vous l’aviez vue rougir ainsi, vous ne diriez pas que vous ne vous en êtes pas fait aimer…

Il continuait, dégonflant en effet son cœur d’un flot d’amertume amassée, et, à mesure qu’il mentionnait les signes qu’il avait recueillis, les scènes auxquelles sa passion s’était envenimée, chacun de ses mots éveillait en moi des images qui s’interprétaient soudain comme autant de preuves indiscutables, auxquelles j’avais pris à peine garde, tant l’hypnotisme de mes souvenirs m’avait comme grisé durant tout ce séjour. Je revoyais l’Éveline rieuse du premier soir, et une autre Éveline, celle avec qui je me promenais avant-hier encore, toute pensive, avec un regard profond de ses yeux bleus, une réflexion dans le pli de sa bouche. Était-il possible que je fusse la cause de ce changement de l’enfant inconsciente en femme ? Je me souvenais qu’à plusieurs reprises, en effet, m’étant trouvé en retard à quelques-uns de ces demi-rendez-vous, comme il s’en donne sans cesse entre personnes qui se voient quasi quotidiennement, elle m’avait paru nerveuse. La dernière semaine encore, nous avions pris heure avec sa tante, pour visiter les ruines romaines de Pomponiana, à l’entrée des bois de Costebelle, au bord de la mer. Une erreur de montre m’avait fait manquer ces dames aux Cystes, et j’étais allé aux ruines directement. J’avais été frappé du saisissement qu’Éveline avait éprouvé en me voyant tout d’un coup déboucher du chemin creux. Dans cette visite même, et quoique je n’aie aucune vocation pour le métier de cicérone, je ne sais pourquoi je m’étais laissé aller à parler de Rome et des souvenirs de mon voyage d’Italie. C’est vrai qu’elle m’avait écouté avec un intérêt singulier. Sur le moment, ces divers indices avaient passé pour moi inaperçus. Près d’Éveline, j’avais toujours pensé à une autre. Ce n’était pas elle que j’avais regardée en elle. Pour la première fois, j’étais brusquement rappelé à cette évidence que je n’aurais jamais dû oublier : cette créature, à propos de laquelle je m’étais livré à ce jeu d’évocation, était une créature vivante et qui avait sa personnalité. Je n’avais voulu voir en elle qu’un portrait près duquel rêver à une chère morte, et c’était un portrait sentant, un portrait souffrant. Une épouvante m’envahit devant ce qui se révélait et que je n’avais pas su reconnaître. Je la dominai, pour répondre de manière à clore un entretien qui n’avait plus rien à m’apprendre, et qui me bouleversait :

— Vous me voyez confondu d’étonnement, mon cher René. Par bonheur, tout cela se passe dans votre imagination, je vous le répète… Ce qui n’est pas de l’imagination, ce sont les propos des gens d’Hyères. Il faut qu’ils cessent… Pour moi, deux choses ressortent de cette conversation : la première, c’est que vous avez agi comme un très galant homme, en voulant qu’il n’y eût pas un nouveau prétexte à racontars, et je vous en estime beaucoup… La seconde, c’est que j’apporterai dorénavant plus de prudence à mes relations avec Mlle Duvernay.

Il secoua la tête presque impatiemment. Ce garçon, que j’ai connu si léger, si commun aussi de façons et de langage, avait, en ce moment, une expression d’une réelle noblesse, à cause de l’évidente passion dont il était possédé. Le désintéressement de la démarche à laquelle cette passion l’entraînait lui donnait presque une autorité :

— Il n’y a aucune imagination là dedans, dit-il. C’est très, très sérieux. Si vraiment vous ne voulez pas épouser Mlle Duvernay, quittez Hyères, Malclerc, vous le devez, et il répéta : Vous le devez


Hyères, 3 février.

Vous le devez ! Vous le devez ! Eh oui ! je le dois, et d’une bien autre obligation que celle qu’imagine ce brave garçon, si naïf, si honnête encore dans ce qu’il prend pour de l’expérience. Oui, je dois m’en aller. Car c’est bien vrai qu’Éveline m’aime. Je le sais. Je l’ai vu. Je ne peux pas plus en douter que de ma propre existence. Et la chose folle, la chose terrible, ah ! oserai-je seulement l’écrire ici ?… Et pourquoi non, puisque je n’ai pas voulu cela, puisque ce sentiment est né en moi à mon insu, qu’il a grandi à mon insu, puisque je suis résolu à ne pas y céder ? la chose monstrueuse, c’est que, moi aussi, je l’aime !

Je l’aime ? Comment ? De quelle passion, inintelligible à mon propre cœur, où le présent se confond avec le passé ? De quelle émotion complexe, où le souvenir de ce que j’ai éprouvé autrefois se mélange à l’acre et violent désir de l’éprouver encore ? Par quel prodige d’inconscience n’ai-je pas aperçu dans quel abîme je roulais ? Par quelle aberration ai-je cru que je jouais un jeu que j’interromprais à mon gré, alors que je m’éprenais à chaque jour, à chaque heure plus profondément ? En m’hypnotisant à chercher sur ses traits l’image d’autres traits, associés pour moi à des extases comme je n’en avais jamais connu auparavant, comme je n’en avais jamais connu depuis, la vibration des anciennes caresses s’est-elle réveillée en moi ? Sont-ce les baisers de jadis, ces baisers goûtés sur une bouche si pareille à cette bouche, dont la douceur brûle encore mes lèvres ? Je ne sais pas, je ne sais pas. Mais je sais bien que la grande vague intérieure a recommencé de me soulever, de me rouler, que cette enfant, qui ne devait être que du rêve contemplé, de la nostalgie consolée, m’a glissé de nouveau dans les veines le cuisant poison. Je sais que de la quitter, de fuir la ville où elle respire, ces routes où je peux la rencontrer, m’est, à cette minute, un affreux déchirement. C’est la rentrée, non plus dans la mélancolie de la solitude, mais dans le désespoir. Et je sais aussi que je le dois. Car j’ai été l’amant de sa mère, je l’ai été. Je le suis encore, après tant d’années, dans ma pensée, dans mes regrets, dans le plus intime de ma chair. Cette fièvre qui m’a envahi avec cette indomptable frénésie, ce n’est pas une nouvelle maladie qui commence, c’est l’ancienne qui continue. C’est la morte que je désire dans la vivante… Non. Je ne veux pas, je ne dois pas aller jusqu’au bout de cet égarement. Aimer d’un même amour la mère et la fille, c’est un crime, et qui a un nom : c’est un inceste. Non. Non. Non. Je ne le commettrai pas. Pour me guérir, il faut m’en aller, avoir le courage de ne pas la revoir. Maintenant que l’équivoque est dissipée, il émane de ses regards, de ses mouvemens, du son de sa voix, de sa seule présence, — comme de l’autre, jadis, — une force toute-puissante qui annihile mon énergie. L’idée que je peux me sentir aimé comme je me suis senti aimé il y a dix ans, avec la même sensibilité, par la même femme, m’emplit d’un vertige qui m’entraînerait aux pires folies, à la prendre dans mes bras, à baiser ses yeux, ses lèvres, à la serrer éperdument contre mon cœur, si elle n’était pas cet être, que, malgré tout, son innocence rend sacré, une jeune fille, — une jeune fille, une âme de pureté qui a sa vie entière devant elle, dont on risque de gâter toute la destinée, avec une seule parole, — une âme sans défense, et dont il est si honteux, si lâche d’abuser ! Déjà ce que j’ai fait aujourd’hui est bien criminel !… À la suite de l’entretien d’avant-hier, j’avais réfléchi sérieusement, longuement. J’avais pris, avec le ferme propos de n’y point manquer, la résolution que commandent la prudence et l’honneur. Il m’a été impossible de la tenir. J’avais raisonné : — Quand même Montchal n’aurait fait que me rapporter des propos de salon, je devrais déjà m’en aller, par délicatesse et pour épargner toute calomnie à la réputation de cette enfant, et, si ce ne sont pas seulement des propos de salon, si elle a commencé de s’intéresser à moi, ce devoir de partir est bien plus impérieux encore… Ces « si » n’étaient pas sincères. Je savais tellement que Montchal avait dit vrai. Sa révélation avait du coup fait lumière en moi. N’était-ce pas une révélation aussi, et non moins indiscutable, cette chaleur que la certitude d’être aimé mettait dans tout mon sang, cette vitalité soudain renouvelée, presque cette joie dont j’étais rempli même dans mon épouvante ? Mais cette seconde vérité, la vérité sur mon propre cœur, c’est aujourd’hui seulement que j’ose me l’avouer. Je m’en étais tenu, hier, à ce qui touchait Éveline. Je m’étais dit encore : — Pour que ce départ soit efficace dans les deux cas, pour couper court à la fois à ces commérages certains et à ses sentimens possibles, il faut avoir le courage de m’en aller sans la revoir. C’est si facile ! Je n’ai qu’à prétexter un rappel soudain à Nice. J’envoie à sa tante un billet d’excuse de n’avoir pu prendre congé d’elle. Arrivé à Nice, je n’écris plus. Dans un mois, les gens d’Hyères m’auront oublié, et elle aussi… Après une longue lutte intérieure, l’évidence du devoir l’avait emporté. Je m’étais rangé à cette décision du départ sans adieu. J’avais dit à mon valet de chambre de tout préparer, demandé ma note à l’hôtel, réglé quelques factures en retard. C’est la ressource des volontés qui se savent chancelantes que ces petits commencemens d’exécution précipitée. Il y avait un train rapide ce matin. J’avais annoncé à mon domestique que nous le prendrions… Nous ne l’avons pas pris, et, aujourd’hui, à deux heures, c’est-à-dire à un moment où j’étais presque absolument sûr de trouver Éveline, je sonnais à la grille de la villa des Cystes. Mme Muriel et ces demoiselles étaient à la maison. — Dès mes premiers pas dans l’allée, le souvenir me revint, saisissant comme la réalité, de mon premier rendez-vous avec mon amie d’il y a dix ans. C’était la même fièvre nerveuse qu’alors, le même arrêt de la vie dans le désir de la présence, les mêmes battemens secs et rapides du cœur, et cette constriction à la gorge, comme si une main me l’eût serrée. Cette identité entre mes impressions d’autrefois et d’aujourd’hui aurait dû me repousser de cet endroit. Tout au contraire, elle me fascinait, elle m’attirait, elle m’entraînait. C’est là, et à cette minute, que j’ai compris quel sacrilège travail de substitution était en train de se faire dans mon cœur, et vers quelle aventure je marchais, — et j’y ai marché !

Il n’y avait personne dans le grand salon où le domestique m’introduisit. Cet homme alla frapper à la porte de la chambre de la comtesse, puis, ne recevant pas de réponse, il me dit qu’elle était sans doute dans le jardin, qu’il allait l’avertir. Je restai donc seul dans cette pièce, où tout me parlait d’Éveline, à regarder la place où elle s’assied d’habitude, et l’idée que je ne viendrais plus m’y asseoir moi-même auprès d’elle me fit soudain si mal ! Si mal, l’admirable horizon déployé au delà des fenêtres, et ce paysage de pins verdoyans, de mer bleuissante et d’îles violettes, sur lequel je ne verrais plus se détacher la ligne pure de son profil ! J’appuyai mon front sur les carreaux pour rafraîchir ma fièvre, tout en regardant sous le ciel tout clair les arbres frémir, les lames, là-bas, broder la grève d’écume, un paquebot raser la falaise, et voici que tout d’un coup mes yeux abaissés aperçurent celle qui me rendait si cher ce coin béni de nature. Éveline marchait dans une des allées qui montent vers la maison, à petits pas, toute seule. Elle était coiffée du même chapeau de jardin qu’elle portait la première fois qu’elle m’était apparue, et dont les ailes de paille fine, remuées au rythme de sa démarche, faisaient une ombre mobile sur son visage qui me parut un peu lassé et maigri depuis les trois jours que je ne l’avais vue. Elle avait à la main un fragile panier plein de roses, de blondes roses pâles, juste de la nuance de son teint, qu’elle venait de couper et qui gisaient pêle-mêle parmi leur feuillage. Comme elle était jolie ainsi, toute mince dans une robe de serge d’un bleu sombre qui accentuait encore les reflets fauves de ses beaux cheveux ! Elle avait la tête penchée. Impulsivement, je frappai deux petits coups contre la vitre pour la lui faire relever et qu’elle me regardât. Elle redressa son front, en effet, elle me vit, et un sourire passa sur ses lèvres, une lueur brilla dans ses prunelles. Ah ! si j’avais eu le moindre doute sur la justesse des divinations inspirées à Montchal par la jalousie, je l’aurais perdu à rencontrer ce sourire et ce regard ! Comme ils disaient, sans coquetterie, sans mensonge, sans défiance, la joie que ma présence donnait à ce charmant être ! Et moi, comme mes raisonnemens de la veille et du matin étaient oubliés ! Je la trouvais si délicieuse ainsi, c’était tellement, cet accueil attendri, l’accueil de jadis, celui de l’ancien bonheur, que je ne réfléchis pas. L’opportunité de lui parler pendant quelques minutes en tête à tête était trop tentante, j’y succombai. Le temps de descendre l’escalier, et j’étais auprès d’elle.

— Ma tante ne doit pas être loin,… fit-elle aussitôt, après que nous eûmes échangé les premiers propos de banalité. Je voyais, et cette impression achevait de me troubler délicieusement, qu’elle était tout émue d’avoir été surprise ainsi, et, de sa voix mal assurée, elle jeta un cri d’appel, que j’interrompis en lui disant :

— On la cherche, mais je vous ai vue seule au jardin et je suis descendu. J’ai si peu d’occasion de causer seul avec vous !… Je m’écoutais prononcer ces paroles, absolument contraires à celles que j’aurais dû prononcer. Mon honneur me les reprochait au moment même ! Mais je la voyais qui, pour se donner une contenance, rangeait ses roses dans son panier de sa main restée libre, et ses paupières abaissées me rappelaient tellement des expressions de l’autre, toutes pareilles, qu’il me fallait, à tout prix, que cette ressemblance s’achevât par une effusion de tendresse, comme alors, et j’insistai, je ne lui en avais jamais dit autant : — Donnez-moi une de vos roses, lui demandai-je, que je la garde en souvenir de cette belle journée et du plaisir que j’ai eu à vous approcher par cette allée, et sans personne…

Je vis ses paupières, toujours baissées, battre nerveusement, ses mains trembler un peu en prenant dans son panier une de ses roses qu’elle me tendit, simplement et comme si elle n’eût pas voulu comprendre ce qu’il y avait de trop direct dans ma phrase. Elle me regarda pourtant avec des prunelles où je pus lire une supplication de ne pas continuer, et elle dit, remettant d’un mot la conversation à notre ton habituel :

— Pourquoi n’êtes-vous pas venu nous voir hier ? Ma tante vous avait prié ?…

— J’ai eu un ennui, répondis-je, un gros ennui… Son parti pris de réserve dans ces rapides instans, les derniers peut-être que nous aurions ensemble, me charmait et m’irritait à la fois. J’étais sûr qu’en me plaignant, même un peu, je la ferais se départir de cette attitude. Son visage se tourna vers moi, en effet, avec une anxiété ingénue. Ah ! je la voyais, je la sentais sentir ! je la sentais m’aimer ! Et cette sensation me rajeunissait de tant d’années que, pour la redoubler et la prolonger, j’eus la folie de lui dire encore : — Mais oui. Une mauvaise lettre d’un de mes amis, qui n’est pas bien, et qui est seul à Nice… Je vais le rejoindre et je pars demain…

— Vous partez ?… demanda-t-elle d’une voix dont elle ne put dominer le tremblement. Elle m’aurait juré qu’elle m’aimait que ce serment n’aurait pas valu cet aveu de son accent étouffé, où passait la palpitation soudaine de son jeune cœur. Les grandes feuilles des palmiers emmêlés en voûte au-dessus de nos têtes se choquaient lentement, paisiblement. Le soleil, glissant au travers, tissait sous nos pieds comme une dentelle mouvante de lumière et d’ombre. J’étais dans un de ces états d’égarement comme je n’en connaissais plus depuis ma jeunesse, où, pour l’émotion de la seconde, cette seconde qui passe, qui n’est déjà plus, on jouerait toute sa vie sans hésiter, et je continuai :

— Oui, je pars, et j’étais venu pour vous dire adieu…

— Et quand reviendrez-vous ? interrogea-t-elle.

— Jamais, répondis-je, à moins que…

— À moins que ?… répéta-t-elle. La pauvre enfant sentait trop que j’allais lui dire de nouveau des phrases qu’elle ne devait pas entendre. Je sentais, moi, qu’elle voulait ne pas m’écouter et qu’elle ne le pouvait pas. Je repris :

— À moins que vous ne me demandiez, que vous ne m’ordonniez de revenir… En même temps, ma main avait saisi sa main, et je l’attirai vers moi. Elle se dégagea avec un frémissement presque convulsif. Elle étendit le bras, pour s’appuyer contre le tronc d’un des arbres, tant elle tremblait, et elle laissa tomber son panier de roses. Les fraîches fleurs se répandirent à ses pieds sur le sable, et, juste à ce moment, nous entendîmes la voix de la comtesse Muriel qui l’appelait d’une allée toute voisine. Éveline revint à elle. Une ondée de pourpre envahit son visage. Elle répondit : — Je suis ici, ma tante… Puis, sans me regarder, elle se mit à ramasser ses roses, pour se donner une contenance. Moi-même, je n’osais l’aider. Je me tenais à côté d’elle, perdu d’émotion. Quand elle eut fini sa gracieuse besogne, elle releva ses yeux vers moi, ses chers yeux bleus où je pus lire tant de loyauté, de pudeur, et pas un reproche, et elle me dit :

— Pourquoi avez-vous été ainsi avec moi ?… Ce n’est pas bien. Il n’y a qu’une personne ici à qui vous deviez demander le droit de revenir, c’est ma tante…

Elle était à l’extrémité de l’allée, cette tante, à la minute où la tendre enfant me parlait ainsi, et elle nous souriait de l’air indulgent d’une femme âgée devant le gentil manège de deux amoureux à la veille d’être fiancés. Quand je lui eus dit que je venais prendre congé d’elle, ses yeux exprimèrent une réelle surprise. Elle regarda Éveline. Elle me regarda. Je vis distinctement sur ses lèvres la phrase qu’avait prononcée sa nièce : Et quand reviendrez-vous ?… Elle ne la prononça point, et moi, la coupable folie de ma conduite m’apparut dans l’éclair de ma raison soudain retrouvée. La parole de René de Montchal, hier, résonna tout à coup âmes oreilles : Si vous ne voulez pas épouser Mlle Duvernay, quittez Hyères, Malclerc, vous le devez !… L’épouser !… Malheureux, tu ne peux pas faire cela, tu ne peux pas commettre l’inceste… Et alors, ta visite, tes gestes, tes discours d’aujourd’hui ?… Malheureux ! malheureux !… Il faut que cette criminelle faiblesse ait du moins été la dernière. Je me donne ma parole d’honneur de prendre le premier train demain matin pour Nice, sans être retourné aux Cystes… Cette fois je la tiendrai. Dieu ! Que ce sera dur !…

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4

Nice, 26 février.

… Insensé que j’ai été de croire que je pourrais supporter cela, cette renonciation à ce qui fut le bonheur de ma jeunesse, miraculeusement retrouvé dans le moment même où cette jeunesse va finir, quand je touche à l’âge des aridités intérieures et des abdications définitives ; que j’étoufferai mon cœur, quand il s’est remis à palpiter, à saigner en moi avec cette ampleur de désirs, cette force d’impression dont je ne me croyais plus capable ! Et pourquoi ? Pourquoi ? Combien les plus libres, ceux qui ont toujours lutté en eux-mêmes, contre l’esclavage de l’opinion, demeurent les esclaves du préjugé ! Oui ! Pourquoi ai-je quitté cette paisible petite ville d’Hyères, où ce pauvre cœur vieillissant s’était réchauffé et rajeuni ? Pourquoi ai-je quitté cette adorable enfant qui m’aimait, qui m’aime, que je vois toujours s’appuyant d’une main à cet arbre, quand j’ai voulu l’attirer à moi, et de l’autre laissant tomber la corbeille d’où roulaient ses roses ? Elle m’attend, elle m’appelle tout bas et elle désespère ! Pourquoi suis-je venu ici, souffrir et la faire souffrir, me martyriser dans cette existence de faux plaisirs, de fausses sympathies, de fausses haines, où j’ai tant traîné d’heures misérables ? Je pouvais la subir, cette existence, quand je me disais, dévoré du regret d’Antoinette : Qu’importe où et comment je vis, puisque je sais que je ne la retrouverai pas ?… Et je l’ai retrouvée. Elle est toute voisine de moi. Elle me veut. Elle m’aime. Et je sacrifie cette émotion divine qui m’est réservée auprès d’elle, à quoi ? Au plus vulgaire, au moins justifié des préjugés. Qu’est devenu ce courage de ma propre sensibilité dont j’avais fait, à vingt ans, ma religion, quand j’entrai dans le monde, bien décidé à jouir de mes joies, à souffrir de mes souffrances, à vouloir mes volontés, à vivre ma vie ? J’ai aimé, j’aime la mère, ah ! passionnément, profondément ! J’aime la fille. Je les aime toutes deux, l’une morte, l’autre vivante. Toute la vérité de mon cœur est là. Le reste est mensonge… Mais on n’aime pas la fille après avoir aimé la mère !… Et pourquoi ? Si je sens ainsi, je sens ainsi. Et la logique de ce sentiment, veut que j’aille jusqu’à son extrémité et que je piétine un scrupule qui n’a qu’un motif, — ah ! le lâche motif ! — l’idée de ce que l’on penserait de moi, si ce secret était connu. Et qui, on ? Ce troupeau d’âmes conventionnelles que je méprise d’un si entier mépris, ces femmes et ces hommes qui condamneront en paroles l’amant marié à la fille de sa maîtresse, et qui se rueront à ses fêtes, s’il est très riche. On ? Qui encore ? Ces âmes froides qui s’épouvantent de la passion, qui redoutent sa brûlure, sa fièvre, sa frénésie. Mais cette brûlure, cette fièvre, cette frénésie, c’est tout ce que j’ai désiré et regretté, — et j’hésite encore !

Si j’avais connu et aimé Antoinette toute jeune, à l’âge qu’Éveline a aujourd’hui, que nous eussions été séparés dix ans, et que je la retrouvasse maintenant, à l’âge qu’elle avait dans les enivrantes après-midi de l’avenue de Saxe, aurais-je du remords d’aller à elle ? Ne m’agenouillerais-je pas devant elle, avec extase, pour lui prendre les mains, comme je faisais, mettre ma tête sur ses genoux, et lui dire : « Merci d’être revenue ?… » Qu’aurais-je à renier alors de mes émotions d’autrefois, à travers mes émotions d’à présent, puisque j’apporterais le même cœur à la même femme ? Qu’y aurait-il de criminel à cette reprise de l’ancien bonheur ? Rien, et c’est strictement, absolument, l’actuelle situation. Quand je dis que je les aime toutes les deux, je mens. Je n’en aime qu’une, car elles ne sont qu’une. Puis-je les distinguer dans ma pensée, dans ma tendresse, dans mon désir ? Ai-je pour l’une un sentiment, pour l’autre un autre ? N’est-ce pas la même adoration de la même beauté, le même cœur allant vers le même cœur ? La seule différence est qu’entre Antoinette et moi, il y avait ce contre quoi l’amour même est désarmé : le temps. Le temps nous séparait, dans mon passé et dans son avenir, puisqu’elle avait vécu, senti, souffert, avant moi, et qu’elle appréhendait si douloureusement que je ne la visse vieillir. Éveline, c’est Antoinette sans passé, Antoinette avec toute sa jeunesse devant elle, pour recevoir et pour donner l’amour. Ah ! si la « pauvre Ante » vivait encore, qu’elle commençât de vieillir et qu’elle me vît chercher l’or de ses cheveux, que j’ai tant dénoués, et devenus blancs, dans les cheveux de sa fille, ses yeux bleus où je me suis tant noyé dans les fraîches prunelles de sa fille, son sourire perdu dans le sourire de sa fille, et que la jalousie la mordît au cœur, ce cœur auquel j’ai tant caressé le mien, alors il serait infâme de lui infliger cette torture. Et même non. Je l’ai trop connue, et toutes les magnanimités de sa tendresse, tout l’infini de son dévouement. Je l’entends, si elle m’avait vu m’éprendre d’Éveline, je l’entends me dire, de sa voix des heures suprêmes : — C’est moi que tu aimes en elle. N’aie pas de remords. Abandonne-toi à cet entraînement. Tu me resteras fidèle. Aime-la. En te la donnant, c’est encore moi que je te donne. Elle est jeune. Tu auras plus longtemps à m’aimer en elle… Oui, elle me parlerait ainsi. Elle me parle ainsi. De nouveau, j’ai l’irrésistible impression que cette rencontre, c’est elle qui l’a voulue, qu’elle est là, invisible et présente, qu’elle me pousse par une influence mystérieuse et bienfaisante, qu’elle me soupire : Va… L’épreuve est achevée. J’ai essayé bien loyalement de résister à cet appel, à mon fantôme redevenu vivant et qui me sourit, qui me tend les bras, qui m’offre sa vie, la Vie. À qui fais-je du tort en allant à lui ? À qui prendrai-je quelque chose le jour où j’épouserai Éveline, si je l’épouse ? Je suis celui dont elle a besoin, comme elle est celle dont j’ai besoin. D’avoir tant aimé l’autre me servira seulement à mieux l’aimer, elle, à mieux savoir comment ménager cette divine sensibilité… Pourvu qu’elle me pardonne d’être parti ainsi, qu’elle ne m’aime pas moins à ce retour que dans cette minute inoubliable où elle a laissé rouler ses roses ; pourvu que… Je saurai tout cela demain, si je veux ! Demain, dans moins de vingt-quatre heures, je puis reprendre la route blanche de Costebelle entre les niches parées de fleurs, demain revoir les pins d’Alep, les oliviers, le portail des Cystes parmi ses plantes grimpantes, l’allée sous les palmiers, revoir la maison, la revoir, elle, demain, si je veux !


Nice, 27 février.

Je veux. La résolution est prise cette fois. Il est sept heures du matin. J’écris ceci en attendant la voiture qui doit m’emmener à la gare. Le train part à trois heures. À onze heures et demie, je serai à La Pauline, à midi à Hyères. À une heure, je la verrai. Dans quelques jours, je peux être son fiancé… mon fantôme, qu’il me fût permis de t’évoquer vraiment et de te demander que tu prononces matériellement ces mots que j’entends tout bas dans mon cœur : Aime-la ! Aime-nous !… — Ah ! j’ai peur !

Le Fantôme (Bourget)
Revue des Deux Mondes5e période, tome 1 (p. 5-51).

TROISIÈME PARTIE


V. — UNE CONFESSION (Suite)
AUTRES FRAGMENS DU JOURNAL DE MALCLERC

1

Promontogno, 24 août 1892.

… Nous nous sommes arrêtés quelques jours ici, à mi-chemin entre l’Engadine et l’Italie, — cette douce Italie que je m’étais fait une joie de visiter avec Éveline, après avoir tant rêvé autrefois d’y vivre selon mon cœur, et avec Antoinette !… Quelles mélancolies m’y attendent maintenant ? Quelles déceptions ? Quels lancinemens de cette idée fixe qui a commencé de m’obséder ? Qu’aurai-je à écrire sur ce pauvre journal, que je reprends, pour me soulager de tant de silences, en me parlant du moins à moi-même, comme jadis dans d’autres heures ? — Alors, j’étais libre. J’allais, je venais, sans cette sensation d’un cœur si tendre, si dévoué, suspendu à chacun de mes mouvemens. Alors, je pouvais me laisser souffrir sans que ma souffrance eût aussitôt cette répercussion qui la double, sans ce supplice de rendre misérable par ma misère l’innocente enfant à qui j’ai juré protection. C’est une parole donnée, je dois la tenir. Et qu’est-ce que ce mot protéger veut dire, s’il ne signifie pas assumer sur soi toute l’épreuve, porter toute la croix, comme Éveline dirait, elle qui prie, elle qui a, dans les minutes trop dures, un autel où s’agenouiller, un appui d’en haut à implorer ? Moi, je n’ai que moi, et cette vie à deux a cela de particulièrement éprouvant dans une telle crise, que la tendresse inquiète de ma compagne ne me laisse pas me concentrer dans ce « moi, » m’y piéter, m’y raidir. Ses doux yeux, si cruels à leur insu, ont cette inquisition de l’amour jaloux qui veut lire jusqu’au fond de l’être aimé, y découvrir le chagrin caché, le consoler, le partager. À une blessure comme la mienne, et de cette profondeur d’empoisonnement, ce qu’il faudrait, c’est la paix absolue, la totale solitude, qu’aucune main n’essayât de s’en approcher, même pour la panser, et qu’elle saignât, saignât, saignât indéfiniment. Depuis que je me suis assis à ma table pour penser tout haut sur ce cahier, il m’a semblé qu’un peu du sang de la plaie coulait en effet dans cette confession, et j’ai si longtemps hésité à me la permettre, à reprendre ce dangereux journal ! Mais cette comédie de toutes les heures me rendait fou. Il faut que je sois vrai, complètement, férocement vrai avec quelqu’un, ne fût-ce qu’avec moi, et vis-à-vis de ce papier blanc, quand je n’aurais, pour m’abandonner à cette sincérité absolue, qu’un instant comme celui-ci, conquis par un mensonge ! Pour avoir le droit de m’enfermer sous clef dans cette chambre, j’ai dû prétexter une fatigue, le besoin de me reposer. Je sais qu’Éveline est là, dans la pièce voisine, tourmentée de ma souffrance, s’imaginant que je dors, n’osant qu’à peine bouger. Quelle pitié ! Et moi, j’étouffe mes mouvemens, je ne me lève pas, je ne remue pas, de peur qu’elle ne vienne, me sachant éveillé, frapper à ma porte et me demander si je suis mieux, de sa voix qui m’émeut jusqu’aux larmes, et qui me donne envie de me jeter à ses genoux et d’implorer mon pardon… Mon pardon, et de quoi ? Est-on coupable, quand on s’est élancé vers ce que l’on croyait le bonheur avec son âme tout entière, égaré, mais avec tant de bonne foi, par le mirage de l’espérance, trompé, mais si sincèrement, par cette puissante magie du désir qui flotte comme une vapeur entre nous et la réalité ? Un cœur d’homme n’est pas à trente-cinq ans ce qu’il était à vingt-cinq. Une jeune fille de vingt ans et une femme de trente ans ne sont pas le même être. L’amour hors du mariage n’est pas ce qu’il est dans le mariage. Ces vérités me paraissent aujourd’hui bien claires, bien élémentaires. Je ne les ai pas comprises. Je n’ai pas compris davantage que certains secrets pèsent trop sur le cœur. On n’est pas l’heureux mari d’une fille dont on a aimé la mère. On peut aimer cette fille, mais dans un rêve, dans un regret, idéalement, lointainement. Durant mes fiançailles, c’était ainsi, et voilà pourquoi elles ont été possibles. Ces deux visages, celui de la morte et celui de la vivante, si semblables l’un à l’autre, de traits, de regards, d’expressions, se superposaient, se mélangeaient, se confondaient. De ces deux êtres, l’un n’était plus qu’un souvenir. L’autre n’était qu’une espérance. J’étais vis-à-vis d’elles dans ce domaine de l’idée, qu’un abîme sépare du domaine de la possession. C’est dans le passage de l’un à l’autre de ces domaines que j’ai reconnu toute ma folie et sur quel chemin je m’étais engagé, — pas seul, hélas ! — Du jour où Éveline a été vraiment ma femme, le réveil a eu lieu, un réveil aussi brusque, aussi rapide, aussi irrémissible, que l’espèce de sur saut animal dont il a procédé. Avant une certaine minute, Antoinette et Éveline n’étaient qu’une. Depuis cette minute, elles sont deux, et, pour que je pusse être heureux dans un tel mariage, il fallait que cette dualité ne m’apparût jamais, il fallait que cette illusion de ma maîtresse ressuscitée se prolongeât, il fallait… Ah ! Il fallait que je fusse heureux ! Le bonheur seul absout certains actes. On doit en demeurer comme enivré pour supporter de les avoir commis. N’importe qui m’aurait prédit ce qui m’arrive. Je ne l’ai pas prévu.

Quand j’y pense, je me rends compte que j’ai été comme fou durant ces fiançailles. Ce n’était point la jeune et légère griserie habituelle à cette période, qui n’est qu’un point, mais délicieux d’inconnu, une oasis de songe entre une existence achevée et une existence toute neuve. Ma folie à moi était l’ardeur, tragique en son fond, de l’homme qui attend du mariage ce que l’on attend de la passion, une intense exaltation de sa sensibilité, un frisson suprême, un ravissement. Comment y aurais-je vu clair en moi, quand je vivais dans cette déconcertante demi-intimité, toute mélangée de réserve et d’abandon, où la jeune fille demeure si lointaine et si présente, si étrangère et si familière, si près de l’étreinte et si chastement inaccessible ? Et pourtant, à trois reprises, cette folie a été coupée d’un éclair de raison. Par trois fois, j’ai constaté, — j’aurais pu constater, si je l’avais voulu, — que cette identité entre mon ancien amour et le nouveau était illusoire. Par trois fois, j’ai pu prévoir ce qui m’arrive : ce déchirement de mon cœur entre deux émotions qui s’excluent au lieu de se compléter, qui se combattent au lieu de se confondre. Elles s’excluaient déjà, elles se combattaient pendant ces fiançailles, mais dans des profondeurs de ma pensée, où je ne descendais pas. Ces trois épreuves les ont illuminées, ces profondeurs. J’ai fermé mes yeux, — et j’ai passé outre.

La première date de notre retour d’Hyères à Paris. Ce fut ma présentation à M. d’Andiguier, le collectionneur, le vieil ami d’Antoinette, que j’avais eu souvent, depuis ces dix années, l’envie de connaître cet homme, l’envie et la peur !… Je savais par ma pauvre maîtresse qu’elle l’avait choisi comme exécuteur testamentaire. J’en avais conclu jadis qu’au lendemain de la catastrophe toutes mes lettres avaient dû tomber entre ses mains. Elles ne m’avaient pas été renvoyées. Il avait donc dû être chargé, par ce même testament, de les détruire. Je m’étais dit qu’il les avait lues, et une invincible pudeur m’avait toujours retenu d’essayer d’approcher ce dépositaire d’un secret que j’aurais voulu être seul à garder dans mon cœur. Cette appréhension s’était, lors de mes fiançailles, changée en une véritable terreur. Éveline lui avait écrit pour lui annoncer notre engagement. Je m’étais attendu à le voir apparaître à Hyères. Il n’était pas venu. Il avait répondu dans des termes qui me prouvaient ou qu’il n’avait jamais eu mes lettres à sa disposition, ou qu’il les avait brûlées sans les lire. Si un doute me fût resté sur ce point, son accueil l’aurait dissipé. Pourquoi n’ai-je pu y répondre ? Pourquoi cette sympathie m’a-t-elle fait honte subitement ? Pourquoi ai-je éprouvé, sous le regard clair de ce vieillard, cette gêne insurmontable, sinon parce qu’il me représentait ma maîtresse, la mère de ma fiancée, avec une telle réalité ? Pourquoi cette gêne a-t-elle grandi jusqu’à devenir une souffrance, à mesure que se prolongeait cette visite dans ce musée, sinon parce qu’Antoinette m’en avait tant parlé autrefois ? La vue de certaines peintures me la rendait trop vivante, cette Sainte Claire de l’Angelico, par exemple, qui tient son cœur brûlant dans sa main : « C’est ainsi que je voudrais avoir mon portrait fait pour toi… » Je me rappelai tout d’un coup qu’elle m’avait dit cette phrase, un jour, après m’avoir décrit ce tableau, et, l’ayant cherché et trouvé, je me mis à le regarder avec un attendrissement inexprimable. C’était comme si le cœur de nui chère maîtresse eût vraiment brûlé dans la main de la sainte. En ce moment, Éveline s’approchait de moi pour regarder ce panneau qui semblait tant m’intéresser. À peine si je lui laissai le temps d’y poser les yeux. Pourquoi sa présence devant ce tableau, à cette minute, m’était-elle physiquement intolérable, sinon parce qu’elle était la fille de l’autre, et que tout l’être se révolte contre certains mélanges de sensations ?… Quel avertissement ! Et que ne l’ai-je écouté !…

N’en fut-ce pas un autre, et plus significatif, que cette première visite à l’hôtel de la rue de Lisbonne, — où nous habiterons à notre rentrée ? Par quel égarement encore ai-je accepté cette combinaison ? et comme j’en redoute l’accomplissement ! Par bonheur, l’hôtel a été loué à des étrangers jusqu’à l’année dernière, en sorte que, du moins, l’installation n’est pas restée la même que du vivant d’Antoinette ; mais Éveline, durant cette première visite, suppléait à ces changemens par ses souvenirs. Elle me conduisait de chambre en chambre, se rappelant, tout haut, sa vie de petite fille et celle de sa mère, et me les rendant présentes. Je me prêtais à ce jeu de mémoire, avec une curiosité, d’abord émue, qui bientôt devint douloureuse. L’évocation de son existence d’enfant me reportait d’une manière trop précise à mon existence d’amant à la même époque. Je sentais, moi aussi, mes souvenirs renaître et un dédoublement s’accomplir entre les deux femmes. L’image de la mère se détachait, se distinguait de celle de la fille, à chacun des mots d’Éveline. Elle disait : « Je faisais ceci… Maman faisait cela… » et cette hallucination où elles se sont confondues se dissipait. Je les sentais deux, — et deux rivales !… À un moment, et comme nous venions d’entrer dans le petit salon, où Antoinette s’enfermait pour m’écrire, je vis soudain la jeune fille reflétée dans la glace de la cheminée. Le miracle de sa ressemblance avec la morte, qui m’avait jusque-là charmé jusqu’à la fascination, me donna soudain la secousse d’une véritable épouvante. Je crus apercevoir le fantôme d’Antoinette elle-même qui venait nous chasser de cette chambre où elle m’avait tant aimé en pensée. La voix de la vivante, m’appelant par mon nom, et me parlant avec sa confiante amitié, me fit tressaillir, comme une profanation. Je lui dis : « Je ne me sens pas bien, allons-nous-en d’ici… » Et je l’entraînai hors de cette chambre, hors de cette maison, jusqu’à la voiture où son excellente tante nous attendait. J’avais eu la chance que Mme Muriel eût redouté de monter les escaliers et qu’aucune de ses cousines ne fût avec nous. Dois-je dire la chance ? N’eût-il pas mieux valu que quelque témoin assistât à cette scène, que l’attention d’Éveline fût éveillée par quelque remarque, au lieu que, dans son tendre aveuglement, elle n’a eu qu’un souci, celui de ma santé ? Et moi, je n’ai voulu voir là qu’un désarroi passager de mes nerfs, au lieu que cette vision de la morte irritée était l’avant-coureuse des troubles peut-être inguérissables dont je suis maintenant la victime. Si du moins je pouvais être cette victime, sans être en même temps un bourreau !

Et il y a eu un troisième avertissement, le plus solennel, car il me fut donné par un homme vivant, avec une voix vivante. Il me vint du vieil ecclésiastique à qui j’étais venu, sur l’indication de ma fiancée, demander un billet de confession. Le regard de cet abbé Fronteau, qui a baptisé Éveline et connu Antoinette, me causa, dès le premier instant, la même gêne que m’avait causée le regard de M. d’Andiguier. Autour de lui, tout respirait cette atmosphère du renoncement, d’une vie intérieure et tournée uniquement vers les choses de l’âme, qui m’a toujours étrangement impressionné. Je me suis demandé bien souvent si la grande émotion, ce que j’appelais jadis l’émotion sacrée, n’était pas le partage de ceux qui ont vécu ainsi. La pièce où ce prêtre me recevait était une chambre blanchie à la chaux, au sol carrelé, presque une cellule, ornée de quelques gravures de sainteté. Son grand visage ascétique avait, sous ses cheveux gris, une expression d’austérité froide que démentait le feu de ses prunelles noires, d’une fixité et d’une pénétration singulières. Lorsque je lui eus expliqué que je ne me confessais point, n’ayant pas la foi, et les raisons pour lesquelles je tenais cependant à me marier à l’église, il me dit :

— Je ne veux pas peser sur votre conscience. Monsieur, je n’en ai pas le droit. Je désire seulement de vous une promesse, oh ! bien simple. Quand Mlle Duvernay sera devenue Mme Malclerc, vous n’essaierez jamais de vous mettre entre elle et sa vie religieuse ?…

— Je vous le promets, lui répondis-je, et je n’aurai pas beaucoup de mérite à tenir ma parole.

— L’apôtre a écrit que l’homme incroyant sera sanctifié par l’épouse croyante, reprit le prêtre. Si vous observez cet engagement, ce sera le principe de votre retour. Vous ne voyez aujourd’hui dans le mariage qu’un contrat ; vous éprouverez, par vous-même et à l’user, qu’il est un sacrement, et un grand sacrement : Sacramentum hoc magnum est, a dit encore saint Paul. Il procure à ceux qui le reçoivent une grâce spéciale, et dont l’effet est de créer ce qu’un de nos moralistes a si bien appelé une société des cœurs. Remarquez l’expression que j’emploie : créer. Créer ! L’homme ne le pourrait pas sans une grâce. Il s’agit pour les époux, je vous cite toujours l’Écriture, de réaliser le miracle que le Sauveur proclame dans son entretien avec Nicodème : naître à nouveau. Oportet nasci denuo. Il faut que vous naissiez tous les deux à nouveau… Je connais l’enfant que vous avez le bonheur d’épouser, depuis qu’elle est au monde. Elle vous arrive avec une âme toute blanche. Cette naissance à une nouvelle vie s’accomplira, pour elle, sans un effort, sans un regret. Elle n’aura rien à vous cacher de son passé. Je ne connais pas le vôtre. Monsieur, mais, j’en suis bien sûr, du moment où vous vous êtes décidé à ce mariage, vous êtes libre. Ce que mon caractère, mon âge, mon affection profonde pour cette enfant, une longue expérience des misères humaines, — j’ai beaucoup confessé, — m’autorisent à vous dire, c’est ceci : vous ne devez pas avoir aboli le passé uniquement dans les faits, vous devez l’avoir aboli dans votre âme. Ce serait profaner le sacrement et commettre un véritable sacrilège, dont vous seriez un jour terriblement puni, par des voies comme sait en trouver le Dieu dont on ne se joue point : — Deus non irridetur…, — que d’aller à l’autel, je ne dis pas avec des regrets, vous ne pouvez pas en avoir, je dis avec des souvenirs. La destruction absolue, totale, de votre passé, l’ancien homme vraiment mort, enterré, anéanti, voilà le don surnaturel et que votre fiancée vous obtiendra, si vous n’y mettez pas obstacle…

Il y avait, pour moi, dans ces paroles, à qui les citations latines habituelles aux gens d’église donnaient comme un accent liturgique, une signification trop directe, pour qu’elles ne pénétrassent pas, avec l’acuité d’une lame, jusque dans l’arrière-fonds de ma conscience. Le coup d’œil de certains prêtres a-t-il, comme celui de certains médecins, de ces divinations chirurgicales qui vont aussitôt au point malade, à l’abcès caché ? Il était très certain que le digne abbé Fronteau ne connaissait pas mon passé. Il me l’avait dit, et, rien qu’à son regard, je l’avais compris. Il était certain aussi qu’il m’avait parlé comme s’il le connaissait, et avec cette énergie dans la conviction, toujours communicative, fût-on, comme moi, bien persuadé que le surnaturel n’existe pas. Je le quittai, poursuivi dans l’escalier de la maison, puis dans la rue, par les phrases qu’il avait prononcées comme par une prédiction de malheur, attristé aussi par cette nouvelle preuve qu’Éveline, sous ses dehors si pareils à ceux de sa mère, en était si différente. Ce prêtre venait de m’exprimer, en des termes d’une théologie plus abstraite, exactement l’idée que ma fiancée se faisait du mariage. C’était à ce Dieu du catholicisme, sévère et tragique, au Dieu vengeur des irrévocables justices, qu’elle croyait. Par contraste, Antoinette se représenta, avec ses beaux yeux noyés d’extase, et me disant :

— Je n’ai pas peur de Dieu. Car il est amour. Jamais je ne croirai qu’il nous punit d’avoir aimé. Il ne nous punit que de la haine. Quand nous sentons dans notre cœur ce que je sens dans le mien pour toi, nous sommes avec lui, il est avec nous. Quand je lis dans l’Imitation les pages sur l’amour, j’y trouve ce que j’ai là pour toi… Et elle répétait de sa voix profonde les phrases du chapitre de ce livre sur les preuves du véritable amour, qu’elle savait par cœur : — Dilatez-moi dans l’amour, afin que j’apprenne à goûter au fond de mon âme, combien il est doux de se perdre et de se fondre dans l’amour… — Je les redis moi-même à haute voix ces mots d’exaltation, comme pour protester contre le discours sévère que je venais d’entendre. Ils firent battre mon cœur du même battement que jadis, et pourtant je ne pus retenir un frisson de superstitieuse terreur. Si pourtant le prêtre avait raison ? Que serait alors l’avenir de mon mariage, quand je me préparais à aller à l’autel, comme il l’avait dit, non seulement avec des souvenirs, mais rien qu’avec des souvenirs et pour rechercher des souvenirs ?…

Oui, ce furent là trois avertissement et dont chacun avait son sens. Le premier m’avait montré dans mon propre cœur les germes latens des conflits futurs entre les anciennes émotions et les émotions nouvelles. Le second m’avait révélé, dans le cœur de ma fiancée, des souvenirs aussi, à moi qui suis tellement obsédé des miens, ceux de son enfance, toute une personnalité irréductible qui devait nécessairement s’opposer en moi, tôt ou tard, à ma vision de sa mère. Le troisième en avait appelé à mon sens moral. Je n’ai accepté ni les uns ni les autres, quand il m’était permis de me retirer, avant l’engagement irréparable. Il faut tout dire. Ç’avaient été des impressions si fugitives, si rapides ! Pouvais-je deviner qu’elles se développeraient avec cette intimité totale dont j’ai si souvent entendu prétendre qu’elle est le plus puissant principe d’union, celui auquel ne résiste aucun malentendu ? Et pour moi cette intimité fut le principe même de désunion, le réveil subit du songe où je m’étais complu… Cela commença dans le wagon qui nous emmenait loin de Paris, le soir de notre mariage. Nous étions partis à quatre heures, pour être à Auxonne un peu avant minuit. Là, nous devions trouver une voiture qui, en quarante minutes, nous conduirait dans cette petite maison de l’Ouradoux que mon père m’avait laissée, et où j’ai tant joué enfant. Lorsque le train se mit en marche, Éveline, le visage tout ému, se tourna vers moi. D’elle-même, elle vint se tapir contre mon épaule, sans me parler, mais, dans ses yeux, dans son sourire, sur tout son frémissant et joli visage, je pouvais lire l’absolue, l’entière confiance d’un être qui se donne à un autre, qui se met à sa merci, à sa discrétion, et qui n’a pas peur. Il y eut, dans ce silencieux et tendre mouvement, quelque chose de si virginal, une telle innocence émanait d’elle, que le baiser par lequel je lui fermai ses chers yeux bleus était vraiment celui d’un frère, la caresse d’une âme à une âme… Et puis, comme elle était là, si belle et si candide, si fraîche et si naïve, la soie de ses cheveux effleurant ma joue, son jeune buste serré contre ma poitrine, voici que la mémoire des sens, cette mystérieuse et indestructible mémoire qui conserve au plus secret de notre chair le souvenir des baisers donnés et reçus se mit à s’éveiller en moi. Le souvenir de mes lèvres longuement et passionnément promenées sur des traits si pareils à ceux-ci, et celui des bonheurs ressentis dans ces caresses, firent courir dans mes veines une fièvre de désir. Ma bouche commença de descendre de ces paupières palpitantes vers cette adorable bouche entr’ouverte que je voyais sourire dans un sourire si charmant d’ingénuité et d’ignorance. Et, à cette sensation d’ardeur et de volupté, un sentiment vint tout à coup se mêler, irraisonné, inattendu, irrésistible : celui d’un respect presque intimidé devant cette confiance et cette pureté… Au lieu de presser ces lèvres qu’aucun baiser d’amour n’avait jamais touchées, à peine si mes lèvres les effleurèrent. Rien que d’avoir associé, une seconde, à cette enfant, qui ne saurait de la vie que ce que je lui en apprendrais, l’image des voluptés goûtées autrefois auprès de sa mère, venait de me donner l’horreur de moi-même, Ç’avait été comme si je me préparais à lui infliger une souillure. Un frisson de remords tel que je n’en ai jamais connu avait passé entre la fille d’Antoinette et mon désir !…

Cette impression fut si violente dans sa soudaineté que mon bras, qui entourait sa taille, se dégagea. Je m’éloignai d’elle, sous le prétexte de l’installer commodément, paisiblement, pour le voyage. Elle me laissait, avec son même sourire de confiance et d’abandon, lui rendre les petits services d’un Attentif à sa Dame, placer son coussin de cuir sous ses minces épaules, un des tabourets du salon roulant sous ses pieds, disposer sur la table mobile les pièces minuscules de son thé de voyage. Je jouais au jeune mari amoureux, avec un sourire aux lèvres, moi aussi, et au fond de mon cœur une mortelle détresse. Cette identité de visage entre ces deux femmes, qui m’avait troublé, attiré, séduit, jusqu’à l’enchantement, tant que j’en étais demeuré au rêve de la volupté pressentie, imaginée, inéprouvée, allait-elle devenir un élément de douleur et de séparation dans cette existence conjugale dont, moi aussi, j’ignorais tout ? J’avais cru qu’elle était la même que l’existence amoureuse, et la première heure n’était pas finie, que déjà, au lieu de se mélanger à mes émotions d’aujourd’hui pour les redoubler et les attendrir, mes émotions d’autrefois me les avaient paralysées et empoisonnées. Le fantôme d’Antoinette allait-il se glisser entre Éveline et moi comme il s’était glissé entre mes maîtresses de ces dix années et mon étreinte, pour m’empêcher d’être heureux d’une autre joie que celle de jadis ? Seulement ces maîtresses étaient des aventures d’un jour, au lieu que, si mon mariage n’était pas heureux, c’était pour la vie. Cette fusion si profondément souhaitée du passé et du présent, ce renouvellement espéré de l’ancienne extase par la possession de la même femme, la même, mais redevenue vivante et jeune, était-ce donc une chimère ? Et, comme pour me rendre plus perceptible l’antithèse entre ce que je donnais, et ce que je recevais, Éveline me racontait, dans la touchante simplicité d’une enfant heureuse qui sent tout haut, sa joie de fuir loin de Paris, seuls tous les deux, et pour de longs jours :

— Si vous saviez, disait-elle, comme j’ai cru que je tremblerais de partir ainsi seule avec vous, que j’aurais peur de vous déplaire, peur de ne pas vous suffire ?… Et maintenant, il me semble que je n’ai jamais été plus tranquille. Auprès de vous, je me sens dans mon chemin, contente, apaisée, ne désirant rien, ne craignant rien, défendue contre tout, excepté contre l’inévitable. Mais vous êtes jeune, moi aussi, et Dieu, qui a permis que nous nous rencontrions, nous donnera des années…

Le dévouement de son honnête amour me riait dans ses yeux purs. Tandis qu’elle me parlait, il se dégageait de ses gestes, de son attitude, de son accent, une telle grâce d’affection simple ! Cette grâce fut la plus forte, — pour quelques instans. Nous nous mîmes à causer de nos projets d’avenir immédiat. Je lui décrivis la vieille maison où nous passerions cette première semaine, puis celle de la campagne de Dôle où nous rejoindrions ma mère et ma sœur, l’Engadine où nous monterions en août, l’Italie où nous descendrions en septembre. À travers ses questions et mes réponses, le soir tombait… Le gentil enfantillage d’une dînette de pensionnaires que nous improvisâmes tous deux acheva de m’apaiser. Mon trouble devait recommencer aussitôt que je la traiterais non plus comme une camarade, comme une jeune fille, presque comme une sœur, mais comme une femme, comme ma femme… De nouveau, quand la nuit fut tout à fait venue, et que la dernière lueur orangée du couchant se fut effacée au bord du ciel, nous nous retrouvâmes tout près l’un de l’autre, les mains unies, elle blottie contre moi, son souffle mêlé à mon souffle, sa beauté si près de mon désir, et, de nouveau, avec ce désir, l’image des sensations éprouvées avec sa mère s’éleva en moi, et, comme tout à l’heure, ce fut un rejet de toute mon âme en arrière. Le frisson du remords me ressaisit devant cette pureté, que de telles pensées, à cette minute, profanaient sans qu’elle s’en doutât. Je retrouvai l’impossibilité d’associer dans un embrassement celle d’autrefois et celle d’aujourd’hui, une impossibilité en même temps d’étreindre celle-ci sans me souvenir de l’autre, et, pour répéter le mot terrible, que j’ai eu pourtant le courage de me dire le premier jour, — à quoi cela m’a-t-il servi ? — j’éprouvai, dans toute sa force, dans toute son horreur, la sensation de l’inceste

La sensation de l’inceste ! Était-ce donc là ce que j’avais voulu ? Était-ce vers ce cruel et monstrueux délire, tout mélangé de sensualité et de remords, que je m’étais élancé si avidement, si tendrement, si passionnément, du fond de mes regrets ? Qu’y avait-il de commun entre ce que j’avais rêvé, souhaité, pressenti et ces alternatives de désir et de révolte, — un désir corrompu, dépravé par des réminiscences criminelles, — une révolte tardive et qui me rend plus criminel encore de ne pas l’avoir subie plus tôt ? Il était trop tard pour ces scrupules, trop tard pour être honnête homme ! Par quelle contradiction inexplicable à moi-même, cette ressemblance qui m’avait tant séduit venait-elle tout à coup de me faire mal ?… Aujourd’hui que cette première impression s’est approfondie et renouvelée pendant ces trois mois, je comprends et pourquoi elle n’avait pour ainsi dire pas existé avant ce départ, et pourquoi elle est née avec cette soudaineté et cette violence, dès que nous avons échangé, Éveline et moi, une caresse vraiment passionnée. Je comprends pourquoi cette vieille maison de mon enfance, que j’avais choisie pour y passer, dans la solitude et le recueillement, cette semaine décisive de l’initiation, et où je suis devenu son mari, — à travers quelles émotions ! — me restera désormais dans mon souvenir comme un des endroits au monde où j’ai le plus souffert. C’est que d’être aimé d’une vierge avec toutes les tendresses pudiques, toutes les réserves sacrées d’un tel amour, c’est recevoir quelque chose de si beau, de si délicat, de si adorable, et que, pour mériter ce don sacré, — le prêtre avait raison, — il faut avoir été repétri dans le repentir, dans l’oubli de ce que l’on fut. Il faut être l’homme nouveau, l’homme né une seconde fois dont il parlait. Il faut ne pas se revoir en pensée dans d’autres heures, ne pas comparer, malgré soi, un regard à un regard, la douceur d’un baiser à un autre baiser, — et quand ces regards, quand ces baisers sont ceux de la mère de cette vierge, alors ce rapprochement est abominable ! Ah ! quand on ose ce que j’ai osé, on doit avoir cette implacable audace dans la recherche de la sensation qui trouve un spasme de délice dans ces sacrilèges du cœur. Est-ce là mon histoire ? Non, non, non, et encore non ! Ce que j’avais rêvé, ce que j’avais demandé de toute la force de mon âme, ce n’était pas de la sensation, c’était de l’émotion ; ce n’était pas du plaisir, c’était du bonheur, c’était d’être aimé et d’aimer dans la douceur, dans l’extase, dans l’abandon, — et j’écris ces lignes en pleurant, et en me cachant de mes larmes pour n’en faire pas verser d’autres… Je viens d’entendre qu’une voix m’appelle à travers la porte, bien doucement, pour savoir si je repose encore. Éveline m’a entendu qui bougeais… Je quitte ce cahier, que je vais cacher et refermer. Et cela encore me fait sentir la misère de notre mariage, où tout doit être silence !

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2

Milan, 4 septembre.

… Quelques journées douces, et celle qui vient de finir très cruelle dans ses dernières heures, avec un sentiment nouveau des conditions d’inévitable douleur qu’enveloppe la situation où je me suis mis, et dire que je ne les ai pas vues ! Après la crise de l’arrivée à Promontogno, j’avais pourtant reconquis mes nerfs. J’avais eu honte de tant laisser voir mon trouble intérieur, devant l’effort constant d’Éveline pour dominer elle-même l’expression de ses inquiétudes à mon égard. Depuis Que nous avons quitté l’Engadine, elle essaie de ne plus m’interroger, quand elle me voit pris auprès d’elle de mes accès de silence et de mélancolie. Nous sommes mariés depuis deux mois, et elle n’a plus l’âme tout ouverte de ses fiançailles. Elle n’est plus l’enfant épanouie du départ. Sa confiance des premiers jours s’est tournée en une appréhension. Elle est moins imprudente, mais à quel prix ! Quand je constate que j’ai déjà usé quelque chose en elle, que je lui ai enlevé, par la seule contagion de ma secrète folie, un peu de sa spontanéité de jeunesse, alors d’autres remords me viennent, qui me rendent mon énergie. À Promontogno, je m’étais repris en main. Je m’étais dit : — Je n’ai pas trouvé dans ce mariage ce que j’en attendais. Je ne pouvais pas l’y trouver. Ce que j’ai voulu n’était pas humain. J’ai été trompé par le mirage de mes souvenirs. Je n’aime pas, je ne pouvais pas aimer Éveline comme j’ai aimé Antoinette, ou plutôt j’ai aimé Antoinette, et j’ai cru qu’elle revivait pour moi dans Éveline, trompé par une illusion sentimentale que la réalité de la vie commune a dissipée. Cette saisissante ressemblance entre elles, qui m’est devenue si douloureuse dans l’intimité physique, m’avait pourtant été douce dans l’intimité morale. Si j’essayais de la reprendre ? J’avais rêvé d’être pour Éveline l’époux-amant : si j’essayais d’être l’époux-ami ? Cette sensation d’inceste qui s’est soudain mêlée à mon désir pour le corrompre, et que je ne peux matériellement pas supporter, je ne la rencontrerai pas sur cet autre chemin. Que j’arrive avec cette enfant à la communion d’esprit, et, si je n’ai pas réalisé tout ce que j’ai désiré, ma part sera encore assez belle. En tous cas, ma vie conjugale sera possible, et je dois tout essayer pour la rendre possible…

Les circonstances s’accordaient à ce projet d’un assagissement, d’un apaisement de nos rapports. Nous allions descendre en Italie. Éveline avait toujours montré une vive curiosité de ce voyage. Je comptais sur les puissantes diversions qu’offre à chaque pas cette terre de beauté pour nous aider à ne plus penser, moi à la secrète misère de ma vie, elle aux passages de mon humeur sur mon front et dans mes yeux. Nous allions avoir ce point d’appui extérieur, où poser nos réflexions et nos entretiens, qui est un si grand bienfait dans de certaines crises. C’est le seul remède au rongement de l’idée fixe. Mon amie, — je me plais à lui donner dans mon cœur ce doux nom, si pareil à ce que je voudrais qu’elle devînt en effet pour moi, — mon amie donc est très intelligente. Elle est instruite, plus instruite que n’était sa mère, et d’une jolie qualité d’instruction, qu’elle doit surtout aux conseils de M. d’Andiguier. Les livres d’histoire et d’esthétique qu’il lui a prêtés, leurs conversations, les promenades qu’ils ont faites ensemble au Louvre, à Cluny, dans les églises, lui ont donné ces connaissances d’art un peu précises qui manquent si souvent aux Françaises. J’ai moi-même, au cours de mes vagabondages, visité presque tous les musées d’Europe. Le terrain d’entente était donc trouvé entre nous. Nous devions étudier ensemble l’art italien, nous intéresser à autre chose qu’à nous-mêmes, nous guérir par une commune éducation de nos esprits. Et, de fait, les quatre jours que nous mîmes à gagner Milan par Chiavenna, l’entrée du lac de Côme, celui de Lugano, et un dernier arrêt à Côme même, furent les meilleurs peut-être que nous ayons eus depuis le départ. Ces basses vallées des Alpes, avec leurs châtaigniers vigoureux où les fruits épineux pâlissaient dans l’intense verdure, — avec leurs violentes rivières qui roulaient leurs flots glauques, pris aux glaciers, — avec leurs lacs à l’horizon, si bleus dans leurs cassures de fjords, — ravirent mon amie d’un enthousiasme où je la retrouvai toute vibrante, toute spontanée. Sa jeune et ardente nature semblait avoir repris sa force d’élan, son élasticité, un moment amortie. Cet enthousiasme s’éleva à son comble à Lugano. Nous y arrivâmes le soir et nous courûmes aussitôt, pour profiter des dernières lueurs du jour, à cette église de Sainte-Marie-des-Anges où Luini a peint un célèbre Crucifiement. Devant la magnificence de cet art si noble et si délicat, d’une robustesse si fine dans sa large manière, Éveline eut le saisissement qu’elle aurait eu devant une apparition. C’était la première grande fresque qu’elle voyait à sa place, dans son atmosphère, dans son décor originel. Instinctivement, elle me prit la main, comme pour m’associer à cette révélation d’une certaine sorte de beauté. Je l’entendis qui murmurait : « Ah ! Je n’ai pas rêvé cela… ! » Et, dans un mouvement adorable de ferveur, faisant comme une gerbe, pour l’offrir là-haut, de toutes les fleurs d’âme qui s’ouvraient en elle, instinctivement encore, elle se mit à genoux. Elle pria pendant quelques minutes, remerciant le Dieu en qui elle croit de lui avoir donné cet instant. Qu’elles me furent douces, à moi aussi, ces quelques minutes ! Qu’elle me fut bonne, cette prière ! L’émotion que j’eus à la regarder, agenouillée sur cette marche en pierre de cette église, à deux pas du chef-d’œuvre du vieux maître, cette émotion, si haute, si tendre, si pure, j’ai pu du moins la goûter pleinement. Cette fois, ce n’était pas une ressemblance qui me faisait sentir, c’était bien Éveline, Éveline seule !

C’est avec elle seule aussi que je me suis promené dans Milan, ces jours-ci, dans cette claire et opulente ville, dont j’ai toujours aimé l’aspect heureux, ses rues dallées, son dôme de marbre, les surprises de pittoresque de ses canaux intérieurs, et celles de ses horizons : la dentelure blanche des hautes Alpes là-bas. Et puis, quels trésors d’un art qui n’est ni celui de la Vénétie, ni celui de la Toscane, et qui les vaut ! Milan, ç’a été pour moi la découverte de l’Italie, et je l’ai vue être cela aussi pour mon amie. Ah ! qu’elle l’était, mon amie, tandis que nous allions d’un musée à une église, d’une chapelle à un palais, moi la conduisant, exerçant sur elle ce tendre despotisme de celui qui sait sur celle qui ignore, guidant ses pas, guidant ses yeux, guidant son cher esprit, lui donnant des joies que, du moins, je partageais avec elle, sans un souvenir, sans un remords, pas même celui d’être infidèle à mon fantôme. C’était, ce monde de belles visions impersonnelles, un monde si différent de celui où Antoinette et moi avons mêlé et brûlé nos cœurs ! Soyez bénies, nobles créations des nobles artistes qui nous avez permis, à Éveline et à moi, de nous sentir si proches l’un de l’autre, si unis dans une même exaltation ! Bénis soient entre tous, les chefs-d’œuvre où elle s’est complu davantage, — béni, ce ; saint Jean de la Brera, si touchant de grâce fière, sous les anneaux de ses cheveux crespelés, et qui tend au Sauveur un calice sur lequel se love un serpent ; — bénie, cette sainte Catherine de San Maurizio, où ce même Luini a représenté la tragique Dame de Challant, agenouillée, les mains jointes, le cou nu sous ses cheveux relevés, attendant le fer que le bourreau soulève d’un geste furieux, et sereine même devant la mort ; — bénie, cette chapelle Portinari, où se voit, dans la coupole, la ronde d’anges modelée par Michelozzo, avec les cloches de fruits, de fleurs et de feuillages qu’ils balancent sur un souple lien d’or ! Bénies, ces étroites salles de la galerie Poldi, dont nous avons tant aimé le charme d’asile, où nous avons passé de longs, d’heureux momens, dans la familiarité des maîtres milanais ! Ils sont si bien représentés là, et par des tableaux si choisis, pas trop grands, bien à portée et comme plus accessibles sur ces murs d’un appartement privé. Je voyais dans les prunelles d’Éveline l’éveil de son intelligence à ces impressions délicates ou sublimes. Je voyais ces belles images entrer en elle, se fixer dans sa pensée, ses souvenirs se faire, l’abeille intérieure composer son miel… À ce spectacle, la paix me gagnait. Il a suffi d’un entretien plus intime pour que cette paix fût de nouveau perdue.

C’était aujourd’hui et encore sur la fin de l’après-midi. Un peu las d’avoir visité plusieurs églises, une entre autres qui porte à son fronton cette devise, — ma devise : Amori et Dolori Sacrum, Consacrée à l’Amour et à la Douleur ! — nous nous promenions sous les arbres du jardin public, presque vide en ce moment. Nous laissions venir à nous, du moins je laissais venir à moi, la tranquillité de ce beau soir transparent et tiède. Nous parlions de nos sensations de ces derniers jours, et, à ce propos, du charme propre aux divins artistes lombards, de cet idéal grave et attendrissant, voluptueux et réfléchi, qui se reconnaît à la grâce mystérieuse de leurs Madones et de leurs Hérodiades, et à la rudesse du type qu’ils donnent au visage de leurs vieillards. Je me rappelai une pensée de Vinci, que j’ai lue autrefois, et je la lui citai en la lui traduisant :

Siccome una giornata bene spesa dà lieto dormire, cosi una vita bene spesa dà lieto morire… Comme une journée bien dépensée donne une joie au sommeil, ainsi une vie bien dépensée donne une joie à la mort… C’est un soir italien, ajoutai-je, cette belle phrase, c’est ce soir. Et c’est aussi la vieillesse de ces vieillards… Je me souviens d’avoir tant admiré cette image, quand je l’ai rencontrée je ne sais où, lors de mon premier séjour en Lombardie, il y a huit ans… Je l’ai apprise par cœur, et vous voyez, après ces huit ans, je ne l’ai pas oubliée.

— Il y a huit ans, fit-elle, j’en avais douze… Puis, songeuse : — Je ne peux pas m’empêcher d’avoir de la mélancolie à me dire que vous avez tant senti, tant connu de choses qui sont si neuves pour moi… Quand vous m’apprenez un détail, même le plus petit, comme celui-ci, qui se rapporte à votre passé, j’en suis tout heureuse. Cela sous arrive si rarement !… Mais oui, continua-t-elle, quand vous causez avec moi, comme ces jours derniers, avec une affection dont je vous suis si reconnaissante, vous me parlez de tout, excepté de vous… Croyez-vous que je ne le remarque pas ?… Ah ! si j’osais !…

— Osez, lui dis-je. L’accent avec lequel elle venait de parler avait touché de nouveau dans mon cœur le point malade. Pourtant je n’aurais pas pu l’arrêter, comme il eût été sage. Elle avait cessé de me questionner sur mes tristesses et mes silences, depuis quelque temps déjà. Pourquoi ? J’allais le savoir, et ce que cette discrétion cachait d’anxiétés passionnées :

— Alors j’oserai…, avait-elle répondu, et me tutoyant, pour se rapprocher encore de moi par cette douce caresse de langage, elle dit : — tu viens d’être si bon, cette semaine, peut-être le seras-tu davantage encore. Plus je suis avec toi, plus je t’aime, et plus je comprends que tu ne te donnes pas tout entier à moi… Ne m interromps pas. Pour une fois, laisse-moi te parler, comme je pense, complètement, absolument. Oui, je le comprends, et aussi la raison. Si tu as vécu, avant de me connaître, toute cette vie d’intelligence, si riche, et si pleine, tu as aussi vécu une vie d’émotions. Il y a des momens où je me dis que tu en gardes, non pas des regrets, — tu ne m’aurais pas épousée, tu es trop loyal, — mais des souvenirs… J’ai quelquefois le sentiment que tu as éprouvé dans ton existence, un très grand chagrin, que quelque chose ou quelqu’un t’a fait mal, très mal… Dans des heures comme celles de maintenant, où nous sommes si unis, si près l’un de l’autre par le cœur, ne crois-tu pas que tu pourrais me raconter un peu de ta vie ? Puis, une autre fois, un peu davantage ?… Par exemple, — tu vois comme j’ose, dans ce séjour à Milan, il y a huit ans, je voudrais tant savoir, si tu avais, non pas avec toi, — tu ne m’aurais pas fait cela, de me mener dans le même endroit, je le sais, — mais, quelque part, quelqu’un que tu aimais…

— Non, lui répliquai-je, je n’aimais personne…

— Mais, il y a neuf ans, il y a dix ans, il y a onze ans ?… Ou depuis ?… insista-t-elle : J’ai quelquefois une telle impression d’un secret chez toi. C’est comme s’il y avait, dans une maison que nous habiterions, une chambre où tu ne me laisserais jamais entrer… Et, soudain toute tremblante devant mon silence : Ah ! Je t’ai froissé, s’écria-t-elle, je le vois, je le sens… Pardonne-moi, et ne me réponds pas… Puis, d’une voix si profonde : Je suis si maladroite, si gauche ! Je ne sais pas te manier. Mais c’est que je t’aime tant !…

Je l’ai apaisée du mieux que j’ai pu, par des paroles de tendresse, auxquelles elle a cru, — ou fait semblant de croire. J’ai bien deviné, à ses yeux, tout ce soir, qu’elle aussi avait senti ce que je sens, que l’harmonie ne peut exister entre nous que si nous nous taisons sur les choses profondes. Ce rêve d’être l’époux-ami de cette adorable enfant, est-il donc aussi une chimère, comme ce premier rêve d’être son époux-amant ? Mais qu’ai-je donc fait de mon expérience de la vie ? Ne sais-je pas qu’on ne peut jamais être l’ami d’une femme qui vous aime d’amour ? Il y a dans le cœur passionné un besoin de rencontrer ou de communiquer toute l’ardeur dont il est consumé. Avec quel sur instinct cette naïve Éveline, qui ne sait rien de la vie, a deviné l’espèce de pacte fait avec moi-même, mon effort pour faire porter nos conversations sur des objets étrangers à nous deux ! Avec quelle finesse elle a saisi l’occasion favorable pour me ramener dans ce domaine sentimental, où je ne peux pas habiter avec elle ! Le risque est trop grand de réveiller ce qui doit dormir ! Avec quelle sûreté elle a discerné la véritable cause des troubles moraux dont je suis saisi depuis notre mariage ! Comme elle a pressenti mon secret et sa nature ! Qu’ils étaient justes, ces mots : « Quelqu’un, quelque chose, t’a fait trop mal !… » Comme j’ai tressailli intérieurement, quand elle a dit cet « il y a onze ans !… » Oui, il y a onze ans, à cette date, j’étais heureux, bien heureux. Mais avec qui ?… C’était l’époque où, par les légères après-midi de septembre, nous allions, Antoinette et moi, en voiture fermée, jusque dans les bois de Chaville et de Viroflay. Une gerbe de roses, préparée pour elle, emplissait d’un parfum d’amour le coupé qui nous emportait à travers les faubourgs populeux, puis les bois. Les rideaux de soie bleue étaient baissés, juste à la hauteur de son visage. De l’air entrait, qu’elle respirait avec délices, quand nous commencions de rouler sous les branches encore toutes vertes. Nous descendions, et, après avoir marché un peu, nous nous asseyions sous un pin, toujours le même, dans une clairière, moi à ses pieds, elle caressant mes cheveux. Les oiseaux chantaient. Les feuilles frémissaient. Le ciel était bleu, et je regardais ses yeux, que je laissais descendre au fond, tout au fond de mon cœur. C’est qu’alors, je n’avais rien à cacher ! Quand nous causions, jamais Antoinette ne rencontrait en moi la place de silence, le coin fermé, la chambre où l’on n’entre pas, comme a dit Éveline.

— Dieu ! si celle-ci soupçonnait ce que je cache dans la chambre close, et quel fantôme elle y verrait !…

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3

Naples, 7 octobre.

… Mes grandes heures émotionnelles ont toujours été la nuit, quand, couché dans mon lit, je laisse ma pensée s’amplifier en moi, librement, indéfiniment. Elle va, se développant, jusqu’au bord extrême de mon être. Je la sens me dévorer, les idées se présenter avec un relief de choses réelles, les souvenirs grandir sur les souvenirs, toute une architecture de regrets et de désirs, d’espérances et de volontés, qui monte, monte et monte. Je ne dirige plus mon âme. Elle vit d’une vie à elle, indéterminée, démesurée, dont je suis le témoin et la victime. En vain, dans des périodes de troubles profonds, comme ceux d’à présent, ai-je essayé de me débattre, de gouverner ces accès de fièvre imaginative. Ils ont toujours été les plus forts, mais jamais ils ne m’ont envahi avec l’intensité qu’ils ont prise ces dernières semaines. Jamais non plus je n’avais éprouvé, à leur occasion, ce que j’éprouve, étendu dans les ténèbres, sentant ce travail intérieur commencer dans mon esprit, et, à quelques pas, dans la chambre voisine, dont la porte n’est pas fermée, Éveline est endormie. Je me lève parfois pour marcher sur la pointe des pieds jusqu’à cette porte, et m’assurer de son sommeil. J’entends aller et venir son souffle égal, j’entends presque le battement de son cœur. Cœur si jeune, si pur, qui n’a jamais palpité que pour des sentimens simples et vrais ! Et je reviens m’étendre dans mon lit, et je songe, tandis qu’elle dort, que sa destinée se joue en moi, dans ce drame d’émotions contradictoires et indirigeables, dont je suis le théâtre. Ah ! J’aime encore mieux qu’elle dorme, qu’elle goûte du moins l’oubli, et que je sois seul à ressentir, avec une acuité soudain redoublée, toutes les plaies de notre mariage ! Elle ne les soupçonne que déjà trop, mais sans les connaître. La crise est pire, quand je la devine, dans ces ténèbres, éveillée, elle aussi, sachant bien que je ne dors pas, et se retenant de parler, de bouger, presque de respirer, de peur que l’accent de ma voix, si je lui adressais la parole d’une chambre à l’autre, ne lui révélât un de mes mauvais momens. Elle a comme un don de double vue pour les pressentir, ces mauvais momens. Quand je les ai, elle le sait, quelque effort que je fasse pour tromper sa divination. Quand je les ai eus, elle le sait, à quel signe ? À quelle altération, invisible pour tout autre, de ma physionomie, où j’empreins pourtant toute l’affection que j’ai pour elle, de mes yeux qui ne lui envoient que des regards de douceur ? Il n’est pas de regard, il n’est pas d’attitude qui prévale contre cette évidence qu’elle m’a formulée un jour, quand elle m’interrogeait encore, et que je lui jurais ne rien avoir :

— Tu as que tu es mon mari, me répondit-elle, que je suis ta femme, que je t’aime de tout mon cœur, et que tu n’es pas heureux…

L’insomnie de la nuit dernière a été plus terrible que les autres. J’en veux reprendre les pensées, pour bien me convaincre que la résolution, sur laquelle elle s’est terminée, est la seule sage, pour y bien retremper mon courage de la tenir… Éveline s’était endormie presque aussitôt que couchée. J’avais moi-même sommeillé. Le vent, qui avait commencé de se lever la veille au soir et qui faisait maintenant gémir la mer, me réveilla. Je me pris à me ressouvenir de ce mot justement, de cet : « Et tu n’es pas heureux !… » Je me le répétai tout bas, et voici que j’en sentis le profond, l’irrémédiable découragement et l’absolue tendresse, plus encore qu’à l’instant où il avait été prononcé. Il me prenait le cœur comme avec une main. Il me donnait cette défaillance dans l’émotion qui vous met les larmes au bord des yeux, les confidences au bord des lèvres. Hélas ! Quelles confidences ? Je me rappelai alors qu’une fois déjà, l’autre semaine, je m’étais dit : « Si je lui parlais, pourtant ? Si je lui avouais la vérité, toute la vérité, que j’ai connu sa mère jadis, que je l’ai aimée, que c’est là le secret qui pèse sur notre ménage ?… » Oui, je m’étais dit cela, et ceci encore ; — Le projet d’un pareil aveu est insensé, Et pourtant il y a quelque chose de plus insensé que cet aveu : c’est d’avoir épousé cette enfant, et d’être obsédé par le souvenir de l’autre ; c’est d’avoir commis cette action et d’en aggraver encore la faute par les chagrins que mon attitude inflige à une innocente ; c’est de l’aimer assez pour ne pouvoir pas supporter maintenant l’idée de l’abandonner, et pas assez pour oublier ce qui fut. Qui sait si une confession complète ne serait pas ma guérison ? Si elle m’aimait assez pour me pardonner cependant ?… Et, dans mon insomnie, l’heure où j’avais été tenté de mettre ce projet à exécution se représenta. — Nous étions à Florence, alors. C’était par une après-midi d’une douceur délicieuse. Éveline et moi, nous nous promenions dans les avenues du jardin Boboli. Ces terrasses décorées d’urnes et de statues, la beauté des points de vue, le Campanile, le Palais Vieux, le Dôme, les quais de l’Arno découverts à chaque détour, la finesse du ciel au-dessus de nos têtes, la forme des montagnes là-bas, et, par intervalles, dans cette atmosphère, de légers tintement de cloche qui se prolongeaient en vibrations argentines, — tout se réunissait pour donner à cette heure une poésie extraordinaire. Jamais pourtant je ne m’étais senti plus oppressé, plus serré, plus incapable de m’abandonner à des impressions de bonheur. J’avais éprouvé, dans ce décor si idéal, une détresse infinie à voir Éveline, elle aussi, jouir de cette beauté presque tristement, avec ce fond de mélancolie qui ne la quitte plus, sans cet élan de jeunesse heureuse que je lui ai encore vu à Milan. Ô illogisme des situations fausses et d’où rien que de faux ne peut sortir ! Était-ce le moyen de lui rendre cet élan, que de lui dire la vérité sur les causes des passages de tristesse qui l’inquiétaient tant chez moi ? Non, sans doute. Mais c’était le moyen de substituer une crise aiguë et définitive à cette lente et sourde malaria dont nous étions tous deux consumés. Les médecins définissent la maladie : un procédé de la nature pour expulser le principe malfaisant. On dirait qu’il y a dans l’âme un instinct qui la pousse à pratiquer cette méthode sur elle-même, et à chercher la terminaison de ses misères dans des éclats, dussent-ils aboutir à des catastrophes. Et, sous les arbres de ce jardin d’enchantement, j’avais commencé de lui parler de sa mère, moi, qui, d’habitude, déploie toute la diplomatie dont je suis capable pour empêcher que nos conversations ne dérivent de ce côté ! Je lui avais dit, prenant prétexte d’une allusion préalable au musée de M. d’Andiguier, que suggérait naturellement cet horizon Florentin :

— Comment se fait-il que, liée comme elle était avec lui, votre mère n’ait jamais eu l’idée de faire un voyage ici ?…

— Mais maman y est venue, m’avait-elle répondu, avec mon père, l’automne avant leur mariage…

— Et elle n’a jamais pensé à y retourner ?…

— Si, avait-elle repris. Que de fois je l’ai entendue qui interrogeait d’Andiguier, longuement, à chacun de ses retours !…Et puis, elle reculait, à cause de moi. Elle ne voulait pas me quitter, et elle craignait de m’emmener. Je n’étais pas très forte et elle appréhendait pour moi la fatigue, la nourriture d’hôtel, le changement de climat, que sais-je ? L’année avant sa mort, pourtant, elle avait parlé de partir. Nous devions aller avec notre vieil ami. Elle l’a laissé voyager seul… J’étais toute sa vie. Elle m’a tout sacrifié, cela comme le reste… C’est pour moi qu’elle n’a pas voulu se remarier. Et elle était si belle !… Que je voudrais que vous l’eussiez connue, — si belle et si séduisante !… Elle avait dans sa personnalité un charme enlaçant auquel on n’échappait plus quand on l’avait approchée, une façon si douce, si égale de vous traiter, qu’on se sentait auprès d’elle comme dans une atmosphère de sécurité. Elle avait le génie de l’affection, et aucun de ceux pour qui elle a été bonne ne l’a oubliée. Encore maintenant, quand nous parlons d’elle, d’Andiguier et moi, je sens qu’elle lui est aussi présente que si elle venait de nous quitter hier, et à moi de même. Je n’ai qu’à fermer les yeux, et je la vois devant moi, telle que je l’ai embrassée, avant qu’elle ne sortît, le jour du terrible accident… Je vois son regard, ses cheveux, sa bouche, je la vois toute, et ses doigts sur cette bouche, pour m’envoyer un dernier baiser, du seuil de la porte, — vraiment le dernier…

Elle avait fermé à demi ses paupières, en prononçant ces paroles. Elle voyait le fantôme, et moi, je le voyais aussi… Antoinette était là, dans ce jardin, nous regardant tous les deux avec ses prunelles profondes, mais ce n’était pas du même regard. La double existence qu’elle avait rêvée se prolongeait après sa mort, puisqu’on l’évoquant, Éveline tout haut et moi mentalement, à cette seconde, nous évoquions, elle, une mère, la plus dévouée, la plus attentive des mères, et moi, ma maîtresse, la plus passionnée, la plus prenante des maîtresses. Et cependant, cette mère et cette maîtresse étaient bien la même personne. Ce qu’Éveline venait de dire sur ce charme d’enlacement, sur cet art d’aimer et de se faire aimer, ressemblait trop à mon souvenir. Moi aussi, tandis qu’elle me parlait, je m’étais rappelé un dernier baiser, sur le seuil d’une autre porte, quelques jours avant la catastrophe. Et le contraste de nos deux visions m’avait fait sentir, avec une terrassant évidence, l’impossibilité absolue de dire la vérité, ma vérité, à Éveline… Celle impossibilité, je me la suis de nouveau démontrée cette nuit, en repassant par la pensée toute cette scène. — Non, je ne pourrai jamais mêler, sans crime, à la pure image qu’elle retient de sa douce morte, l’autre image, celle de l’amoureuse de mes rendez-vous. Ce serait un crime contre Antoinette, qui a voulu, avec un parti pris si mérité, ce divorce entre la mère et l’amante, précisément pour qu’aucune ombre ne ternît jamais sa mémoire dans les regrets de sa fille. Ce serait un crime envers celle-ci, à qui je n’ai pas le droit d’enlever cela, cette chapelle intime où se retirer pour y revoir sa mère, — et, de même que notre promenade dans le jardin Boboli s’est achevée sans que l’explication ait eu lieu, sans que j’aie dit mon secret, notre vie en commun continuera, coûte que coûte, sans que je le dise. Mais, par instans, qu’il me pèse, et qu’il m’a pesé, cette nuit, dans cette première partie de ma veillée solitaire, au bruit du vent de plus en plus déchaîné ! J’avais peur qu’il n’arrachât Éveline aussi à son repos… Je crus l’entendre qui remuait, et j’allai doucement sans lumière jusque dans l’autre chambre, auprès de son lit. Elle dormait toujours.

Elle dormait, et, même dans ce sommeil, elle m’aimait encore, car, m’étant assis une minute à son chevet, ma main rencontra la sienne, et, sans qu’elle eût repris connaissance, comme devinant à travers ce sommeil que c’était moi, ses doigts serrèrent doucement mes doigts. Ce geste si tendre et si confiant me fit me souvenir d’un autre discours qu’elle m’a tenu, pas plus tard qu’avant-hier au soir. — Nous étions à nous promener en voiture, sur la route du Pausilippe. C’était de nouveau une heure exquise : la lune se levait dans un ciel d’un bleu très sombre et très doux, un bleu de velours, et les belles lignes du golfe se fondaient, s’estompaient dans cette clarté élyséenne. La ville, derrière nous, s’étalait sur le rivage, sonore et illuminée, et, là-bas, sur les pentes du volcan, un peu de lave rouge s’épandait par nappes. La mer frissonnante s’étalait, toute noire par places, et, à d’autres, toute luisante. Des groupes de petits garçons et de petites filles suivaient sans cesse notre victoria en courant. Ils mendiaient, les uns faisant la roue sur leurs mains, comme des acrobates, d’autres lançant des fleurs dans la capote avec une extrême adresse. À leur propos, nous nous mîmes à parler des enfans délaissés, et, tout d’un coup, se tournant vers moi, Éveline me demanda :

— Parmi vos camarades de jeunesse, en avez-vous connu beaucoup qui aient eu des enfans naturels et qui les aient abandonnés ?…

— Quelques-uns, répondis-je, pourquoi ?…

— Parce que cette action me semble la plus monstrueuse que puisse commettre un homme, et que je voudrais comprendre quelles raisons il se donne vis-à-vis de sa conscience…

— Mais beaucoup, répliquai-je, quand ce ne serait que l’incertitude de cette paternité…

— Et quand il n’y a pas d’incertitude ?…

— On s’en crée…, répondis-je, en riant.

— Et comment s’excuse-t-on à ses propres yeux ?…

— On se dit qu’un égarement de jeunesse ne doit pas peser sur toute la vie. On se tient quitte avec un cadeau d’argent à la mère…

— Et on se marie, et on ne parle pas à sa femme ?… Je suis sûre, — et elle était mi-plaisante, mi-rieuse, comme lorsqu’on veut interroger quelqu’un sans l’interroger… — je suis sûre que vous, vous n’auriez pas agi ainsi…

— Je n’ai heureusement pas eu à résoudre le cas, lui répondis-je, et j’ajoutai, en plaisantant à mon tour : J’espère surtout que vous n’allez pas vous faire des imaginations de cette sorte ?…

— Non… dit-elle en me prenant la main, et je compris à cette pression que le ton libre de ma réponse venait de la soulager d’une anxiété. Sa question était une preuve qu’elle continue, je le sais trop bien, même quand elle ne me parle pas, à errer en pensée autour du tourment dont elle sent le mystère en moi. Elle avait entrevu cette hypothèse d’un enfant naturel que je lui aurais caché, elle en avait souffert, sans y croire. Elle en était délivrée, et elle répétait : « Oh ! non ! » ; puis, si tendrement : « Je t’estime trop, vois-tu, pour croire de toi quoi que ce soit de vraiment mal, pour même le concevoir… D’ailleurs, quelle raison aurais-tu de mentir à un être comme moi, qui t’est si, si dévoué, qu’il ne t’en voudrait jamais, jamais de rien ?… Tu serais venu me dire : — J’ai un enfant. — Je t’aurais dit : amène-le-moi, que je l’aime… Et je l’aurais aimé, à cause de toi… Pas sans souffrir un peu, ajouta-t-elle, en hochant sa gracieuse tête, mais souffrir pour quelqu’un, c’est mieux sentir combien on l’aime… Puis, profondément, presque solennellement : — Combien et comment je t’aime, tu ne le sais pas encore. Tu le sauras peut-être un jour, et, si tu ne le sais pas dans cette vie, certainement dans l’autre… Si tu croyais, tu me comprendrais. Il y aura un Jugement dernier, vois-tu, et alors, les plus secrètes actions, les moindres pensées seront visibles. Je suis bien certaine que, dans ce moment-là, tu ne verras rien dans toute ma vie qui ne te fasse m’aimer davantage, et moi aussi, je suis bien certaine que tu ne m’auras rien caché dans la tienne qui puisse me faire moins t’aimer… J’ai si foi en toi !…

J’ai foi en toi ! » — Son instinctif serrement de main, dans son sommeil, me répétait cette affirmation de sa confiance absolue. Je lui rendis cette pression de ses doigts, doucement, pour qu’elle continuât de reposer. Je la quittai, et, de nouveau seul dans ma chambre, la pensée recommença de me dévorer. Je me demandai pourquoi chaque nouveau témoignage de l’estime, presque du culte qu’elle m’a voué me fait cette peine si particulière, la plus insupportable de toutes. Le principe le plus profond de souffrance gît là, exactement là. J’en ai compris la raison, dans cette insomnie, et aussi quel travail s’est accompli en moi durant cet espace de temps, bien court encore, qui me sépare de mes fiançailles. Avant de vivre avec Éveline, dans ce contact de chaque minute, je ne soupçonnais pas qu’il pût exister des âmes comme la sienne, où tout est droiture, transparence, honnêteté, et, en même temps, sensibilité. Il y avait pour moi deux mondes : celui de la vie morale et celui de la vie passionnelle, et je les considérais, dans leur essence, comme inconciliables. Il fallait choisir et j’avais choisi. Je n’avais jamais conçu que toute la pureté de l’un pu être associée à toute l’ardeur de l’autre, que l’on pût tant sentir et demeurer si simple de cœur, garder tant de vertu dans une telle flamme. C’est la radicale contradiction entre son être le plus intime et le mien que des phrases telles que cette phrase sur le Jugement me rendent comme palpable. Alors, et devant la preuve que, dans la naïveté de cette confiance, elle me croit tout semblable à elle, il se fait en moi une révolte… de quoi ?… De mon honneur, tout simplement. L’impression est trop forte de la différence entre l’homme qu’elle voit et l’homme que je suis, trop forte l’évidence de la mauvaise action que j’ai commise en prenant toute la vie d’une créature si intacte, si étrangère à toutes les complications, alors que ces complications sont, pour moi, la façon même de sentir, alors que ce mariage était lui-même, pour moi, la complication suprême. La faute en est toujours à cette ressemblance qui m’a empêché de voir sa personnalité distincte. J’ai cru reconnaître en elle des nuances de cœur toutes pareilles à celles du cœur de sa mère. Et c’est bien vrai qu’elle a de sa mère cette faculté de s’absorber dans son sentiment, cet art aussi de manifester ce sentiment avec tant de finesse, d’en empreindre tous ses gestes, toutes ses pensées. Mais, chez Antoinette, un triste mariage, de longues années de contrainte, des habitudes de reploiement sur elle-même avaient produit des complexités de caractère qui en faisaient ma vraie compagne. Elle était mon âme-femelle, comme elle disait quelquefois elle-même. Ma sensibilité souffrante, qui déjà n’était plus simple, s’appariait à la sienne, si étroitement, si absolument. Si c’était elle que j’eusse épousée et non Éveline, je pourrais, j’en suis sûr, même dans un si étrange mariage, me montrer à elle, lui confesser la vérité de tous mes égaremens, elle reconnaîtrait son cœur dans mon cœur. Elle et moi, nous étions de la même race, de ces âmes avides de sentir, inassouvies d’émotion, de ces esprits impatiens et audacieux qui vont à leur bonheur par-dessus et à travers les lois. Éveline appartient à l’autre race, à celle des âmes d’ordre, de soumission, d’harmonie, qui ne conçoivent même pas l’émotion hors du devoir, qui ne voudraient pas d’un bonheur acheté au prix d’une faute, qui ne pourraient pas en vouloir, car ce bonheur, pour elles, ne serait plus du bonheur. Si la pieuse enfant me voyait tel que je suis, — sous cette lumière qu’elle imagine devoir éclairer les replis les plus cachés, dans ce jour du Jugement, — elle ne me chérirait pas moins, j’en ai la certitude, — on ne se reprend plus, quand on s’est donnée à ce degré, — mais j’ai la certitude aussi que tout son amour deviendrait comme une grande plaie. Je sais cela, et de le savoir est pour moi comme un jugement en effet, comme une condamnation. Cette enfant me fait, par sa seule présence, douter des idées qui ont gouverné toute ma vie. J’ai toujours cru que, jeté sur cette terre, dans un monde qu’il ne comprendra jamais, par une cause qu’il ne connaît point, pour une fin qu’il ignore, l’homme n’avait, durant les quelques années qui lui sont accordées entre deux néans, qu’une seule raison d’être : multiplier, aviver, exalter en lui les sensations véhémentes et profondes, et, comme l’amour les contient toutes à leur plus haute puissance, aimer et être aimé. Auprès d’Éveline, une suggestion à laquelle je résiste en vain me contraint de me demander si, en pensant ainsi, je ne me suis pas trompé. L’idée que j’ai toujours le plus haïe comme la plus mutilante pour l’expérience sentimentale : celle de la responsabilité, s’élève en moi, s’empare de moi. Je me sens responsable vis-à-vis d’elle. J’ai des remords.

Qu’ils étaient aigus, cette nuit, et qu’ils m’ont fait mal ! Comme j’ai senti ce qui constitue l’irréparable misère de ce mariage ! Quand bien même j’aurais retrouvé dans les bras d’Éveline toute l’ivresse que j’ai connue autrefois, quand même j’aurais réalisé avec elle ce programme de l’époux-ami, dont j’ai rêvé un moment, il n’en resterait pas moins que je me suis condamné à ne pouvoir vivre auprès d’elle sans lui mentir, et sur un point qui la touche si profondément. Quoi qu’il arrive, il y aura toujours entre nous cette chose que je ne puis ni m’estimer de lui taire, ni m’estimer de lui dire. Il restera qu’en me faisant aimer d’elle, en prenant son cœur, en prenant sa vie, je lui ai enlevé, et pour toujours, la chance de rencontrer l’homme vraiment digne de recevoir cette foi que je ne mérite pas. Comme j’ai senti cela, cette nuit, de nouveau, que je ne la méritais pas ! Comme je me suis rappelé ma conversation avec l’abbé Fronteau, et sa menaçante et prophétique phrase : dont vous seriez un jour terriblement puni… Le vent continuait de souffler, la mer de gémir J’écoutais encore. Éveline continuait de dormir. Elle ne percevait pas plus la tempête déchaînée au dehors que la tempête déchaînée en moi. L’accord entre le trouble des élémens et mon trouble intérieur était si complet, il y avait dans ce sommeil ignorant d’Éveline à côté de ma veille malheureuse ; un tel symbole de toute notre vie, le souvenir des paroles du vieux prêtre avait tellement ébranlé de nouveau en moi la corde secrète de la mysticité, que je me pris à penser, comme si souvent jadis, aux communications entre les morts et les vivans… Si pourtant tout n’était pas fini après le tombeau ? Si, de l’autre côté de l’ombre impénétrable, les disparus pouvaient nous voir ? S’ils nous gardaient des sentimens ?… J’ai voulu croire, quand j’ai deviné l’amour d’Éveline, qu’Antoinette eût favorisé, quelle favorisait cet amour. Si c’était le contraire ? Si cette impossibilité de bonheur était une vengeance de la morte, une possession de mon esprit par son esprit ? Ou, simplement, si mon mariage était, pour elle, dans ces ténèbres où elle est tombée d’une si tragique façon, sans confession, sans repentir, la forme de son supplice éternel ? Si c’était là son enfer, cet enfer auquel croit Éveline, — et elle n’est pas une illuminée ! — auquel croit ce prêtre, — et il est si sage !…

Vers le matin, et quand la blafarde lueur du petit jour commença de se glisser par l’interstice des rideaux, cette exaltation se dissipa. Je passai un costume de chambre et je revins m’asseoir au chevet du lit d’Éveline, toujours sans la réveiller. Accoudé sur la table de nuit, je regardais dans ce crépuscule du matin les traits si délicats dans leur sommeil toujours calme, la minceur de son cou autour duquel s’enroulait la lourde tresse blonde de ses cheveux, l’attache menue de son poignet, tous ces signes d’une grâce presque trop fine, fine jusqu’à la fragilité. Un autre sentiment s’empara de moi, en présence de cette douce enfant endormie, avec une force souveraine. Je me dis que j’avais, dans ce désarroi de ma vie sentimentale et morale, un devoir encore, de quoi m’estimer un peu tout de même, de quoi agir, sinon tout à fait bien, moins mal. Ce devoir consiste à redevenir maître de moi, et à épargner à ma femme, — car enfin, quels que soient mes torts envers elle dans mon passé, ces torts appartiennent au passé, et, dans le présent, elle est ma femme, c’est-à-dire un être qui m’a pris pour soutien, à qui j’ai juré de servir d’appui, — à lui épargner donc les contre-coups d’affolement comme ceux que j’ai traversés dans cette terrible nuit. Il faut que je me ressaisisse, que je tienne enfin ce rôle que je peux tenir, et qui se résume dans cette modeste, mais si nette formule : le chef de la communauté. J’ai mal agi en l’épousant, très mal, plus que mal, criminellement. J’en suis puni par de grandes tortures morales, et c’est justice. Ce qui ne l’est pas, c’est qu’Éveline, qui, elle, n’est coupable de rien, souffre de mes fautes, ou, — j’hésite à écrire ce mot, quand il s’agit de la « pauvre Ante », — des fautes de sa mère. Elle n’en souffrira plus. J’ai pris la résolution de me simplifier le cœur, d’exécuter enfin cet effort sur moi-même que le prêtre me demandait : « Vous ne devez pas avoir aboi le passé uniquement dans les faits, vous devez l’avoir aboli dans votre âme… Vous devez en avoir fini, non pas seulement avec les regrets, mais presque avec les souvenirs… » Ce sont des souvenirs qui m’obsèdent, et que je dois tuer. Il faut que je dise adieu pour toujours à la mémoire d’Antoinette ; que je m’arrache ce passé du cœur pour ne plus y voir qu’Éveline… Pour cela, une reprise de moi-même dans un peu de solitude est nécessaire. Dans cette vie à deux que nous menons, jouant sans cesse l’un sur l’autre, je suis la victime d’impressions trop multiples pour que je puisse me recueillir, me ramasser, me reconstituer dans une volonté enfin redressée. Je me suis décidé à faire, pour cette œuvre de notre salut à tous deux, ce que font les personnes religieuses à la veille des décisions décisives, une véritable retraite. Aujourd’hui même, je parlerai à Éveline. Je lui donnerai, des étrangetés d’humeur où je suis de nouveau tombé, une explication qui, après tout, n’est pas absolument fausse, et à laquelle elle croira. Je prétexterai un état nerveux qui exige que je passe quelques jours tout seul, à portée d’elle, mais séparé d’elle, à Sorrente, par exemple. Cette séparation, en me permettant d’y voir tout à fait clair en moi, et de me tracer une ligne de conduite définitive et précise, marquera une date dans nos rapports. Ma seule crainte est qu’elle n’accepte pas cette nécessité de nous quitter, même pour un temps très court. Ah ! que l’âme de sa mère passe en elle, pour lui faire sentir ce que je ne peux pas lui expliquer !…


Sorrente, nuit du 7 au 8 octobre.

… Éveline ne m’a fait aucune des objections que je redoutais. Elle a vraiment été la fille d’Antoinette, de celle qui me disait : « Appelle-moi, j’apparaîtrai toujours ; — quand tu ne voudras plus, tu ne m’appelleras plus. » — Tandis que je lui expliquais, avec des mots qui s’embarrassaient de plus en plus, mes raisons de la quitter pour quelques jours, elle n’avait dans ses yeux que de l’amour. Et je suis parti. Je suis ici, et elle est là-bas, toute seule dans cette ville étrangère dont les lumières blanchissent le ciel, de l’autre côté du golfe. Je l’ai laissée, j’ai pu la laisser, n’ayant avec elle pour la soigner, si elle souffrait, — car enfin, il y a des maladies subites, — qu’une femme de chambre. Il y a aussi des morts subites. Comment donc a disparu sa mère ?… Je l’ai laissée… Que fait-elle en ce moment ? Que pense-t-elle ? Je la devine, assise à notre balcon, fouillant dans l’espace, comme j’y fouille moi-même, me cherchant dans la distance et se dévorant d’anxiété. Comment ai-je ou la force de monter dans la voiture qui m’a emporté loin d’elle, puis dans le train, puis dans l’autre voiture, alors que chaque tour de roue mettait une nouvelle distance entre nous ? Comment, surtout, me connaissant moi-même, n’ai-je pas compris que je ne supporterais pas cette solitude si près d’elle, avec l’idée qu’elle souffre, qu’elle s’inquiète, qu’elle pleure ? Si elle a cru au prétexte que je lui ai donné, dans quelle anxiété elle doit être ! Si elle n’y a pas cru, dans quelle détresse ! Et moi, ne savais-je pas d’avance que cette tentative de retraite dans ces conditions, au lieu de calmer les lancinemens de l’idée fixe, les exaspérerait ? Cette nuit que je vais passer loin d’elle, la première depuis notre mariage, est à peine commencée, que, déjà, elle m’apparaît comme interminable. Le vent s’est apaisé. Le ciel est rempli d’étoiles. La mer, encore remuée, mais plus douce, palpite avec un soupir étouffé contre les rochers au-dessus desquels ouvrent mes fenêtres, et, dans ce soupir, j’en entends un autre, comme si l’appel du cœur d’Éveline arrivait au mien, porté par ces lames. Chose étrange ! Cette impression de l’avoir abandonnée en proie au chagrin a, pour un moment, tout suspendu en moi de mes autres sentimens. Le fantôme d’Antoinette lui-même a reculé. La pitié que j’ai pour la vivante serait-elle donc ma seule arme contre la pauvre morte, qui, elle, ne peut plus rien sentir ? Cette énergie d’oubli que j’ai rêvé de demander à ma volonté résiderait-elle là, uniquement là ? Ma volonté ? Comme si j’en avais une ! Comme si elle avait jamais été chez moi autre chose que le sentiment le plus fort !… Mais le voilà, ce sentiment le plus fort, avec lequel je peux espérer de vivre et d’aider à vivre. C’est cette pitié. Ah ! Cédons-y ! Abandonnons-nous à ce flot d’inexprimable émotion que le sentiment de sa souffrance me fait jaillir de l’âme, et qui efface tout, qui noie tout… Le reste : souvenirs, regrets, comparaisons, remords, ce sont des idées, un vain et inutile tourbillon d’idées. Ce qui est une réalité, et positive et saignante, c’est sa peine. Ce qui est une réalité, c’est ceci encore, que de la plaindre me fait l’aimer. Il faut qu’elle le sache, il faut qu’elle le voie. Non, je ne resterai pas ici, à essayer de me reprendre. Me reprendre ? Pourquoi l’ai-je voulu ? Pour pouvoir lui donner un peu de bonheur. N’en aura-t-elle pas, quand, demain, elle me verra revenir, n’ayant pas pu supporter même cette courte absence ? Mais les mauvaises heures recommenceront ? Qu’elles recommencent ! Nous en aurons eu une bien douce, celle où je lirai dans ses yeux son ravissement de mon retour, où elle lira dans les miens le repentir fou de mon absence !

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4

Paris, 2 décembre.

… Nous sommes revenus à Paris et Éveline est enceinte. Qu’elle était jolie et touchante de grâce craintive, quand elle m’a annoncé ce grand événement !

— J’en suis si heureuse, m’a-t-elle dit, et pourtant, je devrais avoir peur… Oui, ajouta-t-elle en rougissant, je vais devenir laide, et toi, tu ne vas plus m’aimer du tout…

J’essayai de la rassurer par des paroles d’affection. Je la serrai contre moi avec un tel sur saut de tendresse, et bien vrai ! Elle trahissait tant d’amour, cette crainte que le travail sacré qui allait s’accomplir dans sa chair ne me détachât d’elle, — tant d’amour et si peu de confiance dans l’avenir de notre ménage ! Ai-je mérité qu’elle pensât autrement ? Me suis-je conduit aussitôt de manière à lui persuader qu’elle se trompait ? Ai-je accueilli cette nouvelle de la venue du premier enfant, qui fait l’orgueil du foyer, comme un fondateur de famille, avec cette joie grave et radieuse de courage, qu’une jeune mère est en droit d’attendre d’un père ? Un foyer ? Mais avons-nous un foyer ? En a-t-on un, lorsque la vie en commun n’est pas la vie commune, que la cohabitation n’est pas l’union, que le mari porte en soi tout un domaine de pensées interdit à sa femme, que celle-ci le sait, lorsqu’elle sait aussi que l’enfant qui a tressailli dans son flanc n’est pas né de l’amour, qu’il est né de la pitié ? C’est dans l’émotion de mon retour de Sorrente que ce petit être a été engendré, dans ces heures de repentir attendri et de commisération passionnée. Il n’est pas le fruit de la joie. Il est celui du remords. Il n’est pas un rejeton d’allégresse et d’espérance. C’est l’enfant du mortel délire où m’a jeté le sentiment d’une souffrance que je ne me pardonnais pas d’avoir causée. Que j’ai mêlé de larmes aux baisers par lesquels cette promesse d’âme a été appelée à l’existence ! Cette nuit-là, j’ai vu Éveline elle-même, ravie d’abord jusqu’à l’extase par ce qu’elle prenait pour une folie d’amour, s’assombrir tout à coup entre mes bras, la flamme du bonheur se voiler dans son regard, ses lèvres se détourner de mes lèvres, et comme, bouleversé de cette mélancolie soudaine, je lui disais :

— Tu ne voudras donc jamais croire que je t’aime ?…

— Non, répondit-elle en me mettant la main sur la bouche pour m’empêcher de parler, et avec une profondeur extraordinaire dans ses yeux, tu ne m’aimes pas, tu me plains…

Voilà parmi quelles impressions de son père et de sa mère cet enfant a été créé. Dès qu’Éveline eut prononcé la phrase révélatrice : — Je suis enceinte…, — voilà le souvenir qui a surgi dans mon esprit, et il arrêta net en moi cette fierté instinctive de la race dont j’aurais sans doute été possédé, comme tant de mes amis et les plus indifférens, les plus cyniques. J’imagine qu’un poitrinaire, et qui connaît son état, éprouve, en apprenant que sa femme est grosse, le même étrange sentiment qui m’a saisi à ce moment-là et qui ne m’a plus quitté. Il se demande ce que je n’ai pas cessé de me demander depuis ces dernières semaines : quelle hérédité pèsera sur cet enfant ? C’est la question que je me suis adressée tout de suite et que je m’adresse sans cesse : quels germes de malaise physique et moral aura disposé en lui cette minute où il a été conçu, dans les embrassemens de deux êtres si troublés ? Si c’est un fils, et qu’il me ressemble, lui aurai-je transmis ma misérable âme d’aujourd’hui, incertaine et désorientée, torturée et torturante ? Si c’est une fille, quelle tare d’inquiétude lui aura léguée Éveline, l’Éveline de ces mots si navrés et si tendres : « Tu ne m’aimes pas. Tu me plains ?… » Il y a dans la Bible un passage qui m’est tombé sous les yeux, par hasard, quand j’étais bien jeune, à l’époque de mes premiers heurts contre la vie, et je ne l’ai jamais oublié, tant il s’appliquait dès lors, avec une exactitude saisissante, aux relations entre moi et ceux dont je descends. Il s’agit du prophète Élie, et de son découragement, lorsque, couché sur le sable du désert, dans l’ombre d’un genévrier, il gémit : « J’en ai assez, Seigneur, prends mon âme, je ne suis pas meilleur que mes pères… » Cri si triste, moins triste que celui qui me jaillira du cœur, si je dois voir grandir un enfant qui vaille moins que moi, qui vaux moins que mon père, qui valait moins que ses aînés, puisqu’ils l’ont fait si sain encore, si équilibré, et qu’il m’a fait si malade ! Comment, moi, aurai-je fait mon fils ? Et pourvu que ce soit un fils !… C’est une de mes terreurs que ce ne soit une fille, et que je ne retrouve, dans ses traits, dans ses yeux, dans ses gestes, quand elle grandira, cette identité du type, qui m’a tour à tour tant séduit et tant fait souffrir auprès d’Éveline. Ce serait la tragédie de mon mariage, renouvelée à chaque seconde, incarnée dans cette chair où il y aurait un peu de nos trois chairs, de la chair d’Éveline, de ma chair, de la chair d’Antoinette. Ce serait cette sensation de l’inceste, qui m’obsède, mais perpétuée dans cette enfant, mais allante et venante, indestructible… Et j’ai peur, oui, j’ai peur des mouvemens du cœur qui se soulèveraient en moi. On peut haïr son enfant : c’est horrible, mais cela se rencontre. Que le sort m’épargne cette épreuve !…


Nous faisons si peu un ménage, tout en vivant, en respirant côte à côte, que cette naissance d’une fille, dont je frémis d’horreur par avance, est précisément ce qu’Éveline souhaite avec le plus de passion. Elle ne se doute pas du mal qu’elle me fait, quand, assis tous deux au coin du feu, en tête à tête, il lui arrive de m’entretenir de ses ambitions maternelles. Elle me donne alors, de ses préférences, des raisons si pures, si simples, qui tiennent à sa façon toute droite, toute loyale de comprendre et de sentir la vie :

— Une fille, vois-tu, me disait-elle hier encore, ce sera mon enfance retrouvée et prolongée. Elle sera pour moi ce que j’ai été pour ma mère. Je serai pour elle ce que ma mère a été pour moi. Je retrouverai, à la distance de l’âge et avec les rôles renversés, la même façon de vivre dans la même maison. Je suis si heureuse que cet hôtel n’ait pas été vendu ! J’aime tant l’idée que je dors dans la chambre où maman dormait ! J’aimerai tant l’idée que ma fille dorme dans la chambre où je dormais toute petite ! Je voudrais penser, qu’après moi, elle habitera ici encore. Un fils, je le chérirais bien aussi, mais il me donnerait moins cette impression de la vie continuée, qui m’est si précieuse. Je n’ai pas eu de frère, et j’ai à peine connu mon père. La famille, pour moi, c’est une mère et c’est une fille. Pardon, ajouta-t-elle, en me prenant la main, c’est toi aussi…

Elle venait, une fois de plus, d’apercevoir sur mon visage le reflet du malaise intérieur. Elle l’attribuait à ses paroles. C’était vrai, mais pour dos causes si différentes de celles que sa tendresse imagine. Tout ce qu’elle pense de la famille, je le pense également. Cet instinct de continuité, ce besoin d’avoir ses morts tout près de soi, de se mouvoir dans leur atmosphère, ce désir de vivre comme ils ont vécu, de retrouver leur passé dans son présent, et de prolonger, de perpétuer ce passé à travers soi dans l’avenir de ses enfans, ces émotions si nobles, si vraies, sont le ciment des pierres du foyer. Je le sais. Je le sens comme elle ! Le foyer ? Toujours ce même mot qui me hante comme un refrain où se résume la nostalgie de ce que j’entrevois aujourd’hui de si doux, de si profond, de si nourrissant pour le cœur dans le mariage et dans la paternité, et qui m’est refusé. Comment m’associerais-je à ces rêves d’Éveline pour l’avenir de cette petite fille qu’elle voit déjà promener ses jeux et ses rires, ses yeux bleus et ses boucles fauves dans cette chambre qui fut celle d’Antoinette ? Sa vénération fait tout naturellement de sa mère une aïeule. Pour moi, cette mère est une amoureuse, et dont la brûlante sensibilité qui enivra mes vingt-cinq ans me ferait peur à retrouver chez ma fille. Comment respirerais-je dans cette demeure cette atmosphère de vérité qu’y respire Éveline ? Pour elle, cet hôtel où elle a grandi est aussi l’endroit où elle est le plus elle-même. C’est la maison, sa maison, l’asile où elle est libre d’épanouir sa personne, d’avoir ses joies sincères, ses douleurs sincères. Pour moi, habiter ici, c’est mentir, mentir par tous mes regards, mentir par tous mes gestes, par toutes mes attitudes, puisque je ne peux pas dire une seule des idées qu’éveillent en moi tous les aspects de ces pièces où se mouvait ma maîtresse… Quel présage aura été cette première visite où je crus la voir apparaître au fond du petit salon, dans la glace où elle s’est tant mirée sans doute, les matins de nos rendez-vous, pour savoir si elle serait jolie, si elle me plairait ! Comme elle revient dans ces pièces qu’Éveline s’ingénie à rendre pareilles à ce qu’elles étaient autrefois ! Elle y multiplie les portraits de sa mère. Elle veut, dit-elle, avoir toujours cette image devant les yeux, pendant sa grossesse, pour que l’enfant se modèle d’après la beauté de la morte. C’est ainsi que je retrouve Antoinette sans cesse, Antoinette à tous les âges : ici, toute petite fille, et déjà si fine, précocement sensible et délicate, là, plus grande, ailleurs à la veille de son mariage, ailleurs encore après ce mariage, puis à l’époque où elle m’aima, et elle me regarde du fond du passé, elle m’appelle, elle me tente…


Elle me tente ? De quoi ?… D’aller la rejoindre enfin, de rentrer dans la grande nuit où elle repose depuis si longtemps. Il y aura onze années, dans deux jours. Je n’ai qu’à feuilleter les pages de ce cahier, pour retrouver la preuve qu’à cette même date, il y a un an, j’éprouvais déjà une fatigue immense, comme une courbature de tout mon être moral, le sentiment de ma vie finie. C’est l’espérance de galvaniser ce cœur si lassé qui m’a fait me rapprocher d’Éveline, puis l’épouser. Le miracle de résurrection que j’attendais s’est-il accompli ? Hélas ! Ce mariage avec la Sosie de ma lointaine amie n’a ranimé de ce cœur que les portions souffrantes. Les portions heureuses sont demeurées mortes, mortes comme cette amie de ma jeunesse, mortes comme cette jeunesse elle-même. C’est là ce que le fantôme me dit avec les yeux et les sourires de tous ses portraits, surtout du grand pastel ovale qui est dans la chambre à coucher d’Éveline. Je ne veux jamais le regarder, quand j’entre dans cette pièce, et je le regarde, ou plutôt il me regarde toujours… C’est un tableau déjà passé, où les prunelles et la bouche ont seules gardé une intensité de nuances, pour moi hallucinante. Antoinette y est représentée de buste, les épaules et les bras nus, dans un corsage décolleté. La mousseline de soie, couleur de feu, de ce corsage frissonne autour de ces formes fragiles, délicates, presque évaporées, comme déjà immatérielles. Tout le sang de ce corps semble s’être retiré dans la bouche rouge, toute son énergie dans les prunelles bleues. Le lit conjugal, par un sacrilège que je suis seul à savoir, et que je n’aurais pu empêcher que par un crime pire, est à quelques pas du cadre doré où cette bouche en fleur me sourit. Ces belles lèvres remuent, elles me parlent, elles répètent ancienne phrase : « Je voudrais m’en aller ainsi, avant ma première ride, avant ta première lassitude… » Elle est partie comme elle l’avait désiré. Elle avait beau être mère, et tendre mère, un instinct lui disait qu’elle ne pouvait pas, qu’elle ne devait pas vieillir. Cette poésie de la vie de famille, qui est profonde, qui est réelle, ne se concilie pas avec une autre poésie, profonde aussi, réelle aussi, qui était la sienne, qui a été la mienne. Il est des cœurs de spasme et d’exaltation, comme il est des cœurs d’attachement et d’habitude. À ceux-ci, le foyer, la maison, la famille. À eux la durée, à eux ces prolongemens de la vie sentimentale à travers les décadences de la vieillesse qui leur sont des occasions de fidélité, de sérénité et de dévouement. Mais les autres, ceux dont le rêve fut de ramasser toute leur puissance d’émotion dans une minute d’extase suprême, dussent-ils s’y anéantir, ces cœurs excessifs et passionnés, quand ils ont atteint une fois cette extrémité d’ardeur qu’ils ne dépasseront pas, leur aventure à eux est finie, bien finie. C’est là ce que voulait dire Antoinette, c’est le conseil qu’elle me donne du fond de la tombe. Qui me retient d’aller l’y rejoindre ?… Une cartouche, glissée dans une des chambres du revolver que j’ai là, à portée de main…, la pression de mon doigt sur la gâchette, une toute petite pression…, et ce serait la sortie à jamais hors de ce monde où j’ai passé l’âge d’une certaine joie, où je n’ai plus l’âme d’une autre joie, et, l’aurais-je, que les circonstances seraient trop hostiles. Je ne pourrais pas les maîtriser. Ce sont les données mêmes de ma vie qui sont fausses. On ne se construit pas un foyer dans la maison d’une femme dont on fut l’amant et dont on a épousé la fille. Je l’ai cru. Je l’ai espéré. Je l’ai voulu. Ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai !


Comme je viens de le subir, avec une violence qui m’envahissait comme un vertige, cet attrait de la mort volontaire ! J’en suis séparé de nouveau par cette pitié dont j’ai eu, en Italie, il y a deux mois, une crise si forte. J’ai cru sur le moment pouvoir refaire et ma vie et celle d’Éveline avec cela. J’ai trop éprouvé que c’était encore une chimère. La pitié est un mouvement, un geste de l’âme. Elle peut produire une action déterminée, comme mon retour de Sorrente, inspirer des paroles comme celles que j’ai prononcées alors. Ce n’est pas un état. Ce n’est pas une assise où fonder quoi que ce soit qui dure. Elle s’épuise, cette pitié, avec la douleur qui l’a causée, et on ne la retrouve plus en soi, qu’en recommençant de faire souffrir. Quand je me figure Éveline, entrant dans cette chambre, et me voyant à terre, mort, l’image de sa peine me déchire. Je me dis : il faut que je vive… Ai-je raison ? Ce paroxysme de chagrin que lui infligerait mon suicide, n’est-il pas moins douloureux, moins cruel que cette existence, prolongée des jours et des jours, des années peut-être, sans fusion de nos cœurs, avec l’évidence de cette idée fixe dont je ne peux physiquement pas lui cacher les accès… « Avant la première lassitude, » disait Antoinette, et moi, je dis : « Ah ! partir avant la dernière ! »

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5

Paris, 8 février.

… Le dilemme est là, inéluctable : ou bien il faut dire à ma femme la vérité, toute la vérité, ou bien il faut la quitter, m’en aller. M’en aller ? Où donc, sinon là-bas, au pays d’où l’on ne revient plus ? Tout vaut mieux que cette affreuse vie où chaque jour envenime la plaie cachée, au lieu de l’adoucir. La contradiction foncière sur laquelle pose notre ménage m’est devenue trop pénible. Mes nerfs s’usent à la maintenir et j’en arrive à cet état d’irritation latente où l’on est sans cesse tout voisin de commettre des actes indignes de son propre caractère. Qu’une scène comme celle d’aujourd’hui se reproduise, que celle-ci se fût aggravée seulement, et où en serais-je de cette estime de moi-même, conservée jusqu’ici, malgré tout, parce que je pouvais du moins me rendre une justice : j’avais tout fait pour épargner à Éveline le contre-coup de mes chagrins ? Si elle avait souffert, ç’avait été de me voir souffrir. Jamais je ne m’étais permis cette lâcheté, ce honteux soulagement des consciences tourmentées : faire volontairement mal autour de soi, parce que l’on a mal soi-même. Dans le cas présent, l’iniquité est vraiment trop grande…


Ce qui me mesure le degré de ce désordre mental et presque physique, c’est la ténuité du fait qui a servi de premier principe à cette irritation. J’avais déjeuné dehors, seul, comme cela m’arrive souvent, et sans même donner de prétexte à Éveline, qui, d’ailleurs, ne m’en demande jamais. C’est mon procédé le plus sûr, quand je me sens sous le coup d’une de mes crises d’obsession et que je veux essayer de la conjurer. Je fuis la maison, et je marche, je marche, indéfiniment. D’aller ainsi parmi des foules où je ne connais personne, endort quelquefois l’accès. Vers quatre heures, me sentant mieux, ou croyant me sentir mieux, je suis rentré. Le petit de Montchal était en visite chez Éveline. C’est la seconde fois depuis notre retour que ce garçon vient nous voir. Il avait sans doute voulu déposer simplement des cartes. On lui avait dit que Madame recevait, et il n’avait pas osé ne pas monter. Avais-je même besoin de me donner cette explication pour que la présence de cet ancien candidat à la main de ma femme me laissât parfaitement indifférent ? Être jaloux d’un René de Montchal serait bien ridicule, et, être jaloux de qui que ce soit à propos d’Éveline, simplement odieux, après qu’elle m’a prodigué tant de preuves du dévouement le plus complet que jamais épouse ait donné à son mari. Pourtant, je ressentis, à me trouver face à face avec ce jeune homme, la plus vive contrariété, la moins dissimulée aussi. Il était visible, au premier regard, qu’il avait changé. On ne peut pas dire que ces douze mois l’aient vieilli. Ils l’ont mûri. J’en savais trop bien la cause. Je n’avais qu’à me rappeler la scène de violence entre nous, sur le champ de courses d’Hyères, sa cravache levée sur mon cheval, puis sa visite chez moi, notre explication et la réelle générosité dont il avait fait preuve dans cette circonstance. Il avait aimé Éveline et il avait été extrêmement malheureux de son mariage. Il l’aimait encore, sans espérance. Son attitude, à ce moment même, toute gauche, presque douloureuse de contrainte, le prouvait assez. Le bon goût le plus élémentaire voulait que je n’eusse même pas l’air de m’en apercevoir. Mais une idée s’empara de moi tout d’un coup, qui me rendit pénible et presque cruel de constater ces indices. Avec tous les défauts de sa nature et de son milieu, médiocre d’esprit comme il était, malgré son passé de vulgaires plaisirs, ce jeune homme eût fait pour Éveline un meilleur mari que moi. Ce sentiment qu’il lui garde dans son cœur, sans illusion, sans calcul, c’était du vrai sentiment, quelque chose de sincère, de simple et par conséquent de fort, de quoi bâtir le foyer. Cet humble amoureux évincé était la vivante condamnation de l’anomalie sur laquelle j’ai voulu fonder mon mariage, sans réussir à rien qu’à faire, de la plus adorable enfant, de la plus dévouée, la martyre, — dois-je dire de mon égoïsme ? Est-on égoïste, quand on s’aime si peu soi-même ? — une martyre, en tout cas, et pour laquelle il eût mieux valu rencontrer tout, mais pas ce qu’elle a rencontré. Cette impression fut si profonde que la présence du pauvre garçon me devint littéralement odieuse. À peine si je répondais par des monosyllabes aux phrases de politesse qu’il croyait devoir prononcer. Mon extraordinaire procédé acheva de le décontenancer tout à fait. Il partit enfin, et, une fois seuls, Éveline ne put s’empêcher de me faire, bien doucement, bien timidement, cette remarque :

— Pourquoi avez-vous été si peu gracieux pour M. de Montchal ? J’en étais plus déconcertée encore que lui…

— Je n’ai pas à être gracieux pour quelqu’un qui vient ici vous faire la cour, répondis-je sèchement.

— M. de Montchal vient me faire la cour ? répéta-t-elle, plus étonnée encore qu’émue de cette déraisonnable observation.

— S’il ne vous la fait pas, il vous l’a faite, continuai-je, puisqu’il a voulu vous épouser.

— Sur quel ton vous me dites cela ? reprit-elle ; voyons, vous n’êtes pas jaloux de M. de Montchal ? Ce serait un peu humiliant, vous savez, ajouta-t-elle avec un demi-sourire, et un hochement de tête si joliment mutin.

— Cela prouve que vous êtes comme toutes les femmes, repartis-je, vous rougissez de vos anciennes coquetteries.

— Moi, des coquetteries ? s’écria-t-elle, sérieuse cette fois, et elle répéta : des coquetteries ?…

Il y avait, dans les détestables phrases que je venais de proférer, une méchanceté si gratuite, il était si vil de frapper ainsi ce tendre cœur sans défense ! À la minute même où, pour la première fois, je passais sur elle mon énervement, j’en éprouvai un remords qui, au lieu de m’adoucir, m’irrita davantage encore. Par bonheur, l’entrée dans le petit salon de la bonne Mme Muriel, qui se trouve de passage à Paris, coupa court à cette absurde et odieuse scène. Je profitai de l’occasion qui m’était offerte pour me retirer. J’étais horriblement mécontent de moi-même et j’avais honte, une honte qui se changea en un nouvel accès d’irritation passionnée, lorsque, après une demi-heure, Mme Muriel demanda à me parler :

— Qu’y a-t-il entre Éveline et vous ?… me dit-elle, après s’être excusée de son intervention en des termes très affectueux et pour sa nièce et pour moi. — Oui, insista-t-elle, il y a longtemps que je la trouve préoccupée, inquiète, triste. Ses cousines l’ont remarqué aussi. Aujourd’hui, j’ai vu tout de suite que vous veniez d’avoir avec elle une discussion. Elle n’a jamais voulu me l’avouer, mais vous, Étienne, vous me parlerez… Je l’aime comme si elle était ma fille, vous le savez. Je vous aime comme si vous étiez mon fils… Un jeune ménage a quelquefois des malentendus qu’un peu de confiance dans les parens dissiperait. Ayez cette confiance…

— Mais il n’y a rien, ma tante, je vous assure, lui répondis-je. Depuis notre retour d’Italie, j’avais appréhendé une démarche de ce genre. À maintes reprises j’avais distingué dans les yeux de la tante-mère, comme l’appelle Éveline, ce regard qui annonce une question, qui est une question déjà. J’en avais toujours été gêné. N’avais-je pas été déloyal vis-à-vis de Mme Muriel aussi ? M’eût-elle donné cette nièce qu’elle aimait vraiment, comme une de ses filles, si elle avait tout su ? — Non, répétai-je, il n’y a rien. C’est l’état d’Éveline qui l’éprouve beaucoup et qui la rend un peu nerveuse…

— Comme vous mentez mal, mes pauvres enfans ! fit Mme Muriel, et elle ajouta : Vous refusez de vous ouvrir, vous aussi, Étienne, vous avez tort. Mais, si vous ne vous ouvrez pas à moi, ouvrez-vous à elle…

— Que voulez-vous dire ?… lui demandai-je, tout saisi par la preuve de perspicacité que la bonne dame venait de me donner. C’était, comme tout à l’heure pour le petit de Montchal, l’inconsciente leçon d’une âme toute simple, toute droite, mais par cela même si près des vérités profondes de la vie.

— Je veux dire, répondit-elle, que je vous connais bien tous deux… Quand elle était toute petite, Éveline avait déjà cet instinct : aussitôt qu’elle sentait vivement quelque chose, se refermer, se taire. Et vous, je l’ai trop remarqué, je le vois encore maintenant, vous êtes pareil… Eh bien ! Croyez-en une vieille femme qui vous aime tendrement l’un et l’autre : défiez-vous de vos silences. Ne laissez pas entre vous de malentendus. Expliquez-vous. Racontez-vous. Commencez, Étienne. Vous êtes l’homme d’abord, et c’est à vous de gouverner la barque. Si Éveline est nerveuse, c’est trop justifié dans son état, en effet… Ne vous taisez pas avec elle, et surtout ne la laissez pas se taire. Elle s’y use trop !… »

M’expliquer ? Me raconter ? Avec quels mots ? À quel moment ? Que ce conseil de la mère de famille supposait bien ce que j’aperçois à chaque nouvelle station de mon calvaire, comme la loi même, comme la condition première et dernière de la famille : que l’on n’ait rien au fond de soi d’absolument, d’irrémédiablement inavouable. Mais, quand on le porte sur son cœur, ce poids de l’inavouable, quand on sent à la fois, et avec une égale force, la nécessité de la parole et le devoir du silence, quand on est acculé à ce carrefour : faire tant souffrir en se taisant, faire tant souffrir en parlant, où se tourner ? Quelle issue prendre ? Et, m’y voici arrivé au point d’intersection des deux branches. Ma méchanceté d’aujourd’hui me l’a trop prouvé. Si je continue à vivre sur ce fonds de regrets et de mensonges, d’obsessions et de silences, je deviendrai fou. J’en suis à subir déjà l’assaut de sentimens dont je me serais cru complètement incapable : une répulsion, par instans presque une aversion pour la grossesse d’Éveline, pour son corps déformé, son masque altéré, la souillure de sa chair ! Quelle vilenie ! Et quel contraste, à ne pas en supporter l’amertume, avec ce qu’elle attend, elle, de cette épreuve quelle bénit ! Lorsque, après la visite de sa tante, je suis retourné auprès d’elle, je l’ai trouvée toute tremblante de l’injuste colère où elle m’avait vu, ne m’en voulant pas, mais si frémissante, et je lui en ai demandé pardon, je me suis mis à genoux, je lui ai prodigué les mots de tendresse, et elle répondait :

— Tu es si bon ! Quand tu es avec moi connue tu as été tout à l’heure, c’est que tu souffres. Tu vois. Je ne t’interroge plus jamais. Je crois ce que tu m’as dit à Naples. Je veux le croire, et qu’il n’y a là rien que de physique… Si c’était autrement, ce serait trop coupable de ne pas tout faire pour que nous ayons ensemble une harmonie entière… Pense que maintenant nous sommes trois, que nous allons avoir une petite âme à nous, qu’il nous faudra soigner, préserver, comme une fragile plante. Nous ne pouvons y réussir que si nous n’avons rien entre nous, si nous sommes unis, plus unis encore…


J’avais posé ma tête sur ses genoux, tandis qu’elle me parlait. Par un geste d’instinctive amitié, sa main blanche caressait mes cheveux. C’était le geste d’Antoinette, autrefois. J’avais l’âme si brisée, que ce rappel de la douce morte auprès de la douce vivante ne me faisait plus mal. Je me disais, en écoutant la pauvre femme épancher son cœur dans cette plainte et implorer si timidement une franchise dont elle avait besoin comme on a besoin d’air et de lumière dans un cachot fermé, — je me disais qu’elle a raison, que cette œuvre d’éducation à laquelle nous allons être appelés exige l’harmonie entière, que celle harmonie est impossible sans vérité. Je me disais que je lui mentais, à cette seconde même, rien qu’en ayant ma tête sur ses genoux et en évoquant, dans cette attitude, mes anciens abandons ainsi, auprès de l’autre… Et puis, comme, en la regardant, je voyais sa taille élargie, la lourdeur de sa ceinture, la svelte et voluptueuse silhouette de mon fantôme passa soudain dans ma mémoire, et une inexprimable détresse m’envahit… Oh ! M’en aller, m’en aller de cette maison, m’en aller de ces chagrins, m’en aller d’Éveline, — m’en aller de tout, et d’abord de mon cœur !…

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6

Paris, 12 avril.

…Un peu plus près, un peu plus près, chaque jour !… C’est de la mort que je m’approche ainsi, de la délivrance désirée et redoutée à la fois. J’ai tant aimé la vie, et tout dans la vie, jusqu’à ses douleurs, — j’ai tant aimé sentir, qu’encore aujourd’hui, par momens, cet instinct se réveille. La perspective de me dissoudre dans le néant me fait frissonner. C’est un froid de glace qui pénètre jusqu’au plus intime et au plus profond de mon être, jusqu’à ce point dernier par où je dis moi. Et puis, cette impression de froid intense et de frissonnement finit par devenir une espèce de douceur. Mon âme s’y repose de cette fatigue dont l’accable le retour constant des mêmes troubles. Toujours se heurter aux mêmes difficultés, sans dénouement concevable, toujours subir les mêmes crises de conscience et de sensibilité sans issue, quelle misère ! Pour quelques minutes je m’en délivre en habituant ma pensée à la grande pacification suprême. Mes seuls instans de détente intérieure sont ceux où je vaque lentement, minutieusement, aux préparatifs d’un suicide que je sais inévitable, quoique je n’y sois cependant pas tout à fait décidé. Mais que j’en suis séparé par peu de chose ! Entre le coup de pistolet qui terminera la tragédie de ce criminel ménage et la seconde où j’écris ces lignes, que l’épaisseur de volonté qui me reste à réduire est donc petite ! Sans cela, aurais-je accompli le sacrifice que j’ai accompli aujourd’hui ? Aurais-je accepté de détruire enfin cet appartement, conservé intact depuis la mort d’Antoinette, et qui désormais n’est qu’un souvenir, mais un souvenir qu’Éveline du moins ne rencontrera pas, quand je n’y serai plus. Dès l’instant que j’ai eu la force de vouloir cette destruction, j’aurai aussi la force de l’autre destruction. Ce n’est plus le goût de la vie qui m’en sépare, c’est toujours l’idée de la peine que je causerai. Cette idée s’usera aussi. L’acuité de la sensation que j’en avais s’est déjà émoussée. Je suis malade d’âme, si malade, que tout s’efface, s’abolit dans ma conscience, même cela. Après avoir cru aimer Antoinette et Éveline d’un même amour, après les avoir aimées toutes deux, il me semble parfois que ces deux femmes se sont détruites l’une l’autre dans mon cœur, et que je ne peux plus rien sentir ni par l’une ni par l’autre. C’est que je sais trop à présent mon incapacité à penser à l’une sans souffrir de l’autre. Quand je commence à m’attendrir sur Éveline, l’image d’Antoinette s’élève et l’obsession du remords me ressaisit. Quand j’essaie d’évoquer le charme des années d’autrefois et de cet amour qui me fut si cher, c’est l’image d’Éveline qui surgit, et elle m’inflige, de nouveau, le malaise intolérable. C’est comme si je les avais perdues toutes deux, — et je les ai perdues. J’ai perdu Éveline, parce que je ne peux rien lui apporter et rien recevoir d’elle que de la douleur. J’ai perdu Antoinette, — ah ! bien plus que le jour du tragique accident, parce que je ne peux plus, comme alors, m’abîmer, me rouler dans mes souvenirs d’elle ! Après que mon passé m’a empoisonné mon présent, mon présent m’empoisonne mon passé. D’avoir aimé la mère ma empêché d’aimer la fille, heureusement, simplement, loyalement. D’avoir épousé la fille me rend insupportable d’avoir été l’amant de la mère.


Cette paralysie de ma sensibilité par l’excès d’émotions contraires, je l’ai constatée avec une mélancolie singulière, au cours des démarches que j’ai faites ces jours derniers pour liquider ce petit appartement de l’avenue de Saxe. Même à l’époque de mon mariage, j’ai reculé devant la disparition de ces trois chambres, où rien n’avait bougé. Elles avaient pour moi comme des physionomies de créatures vivantes. Il est vrai de dire qu’en ce moment-là, et dans mon état d’égarement sentimental, je n’ai pas cru faire tort à ma femme en conservant cet asile de mon bonheur d’autrefois. Éveline et Antoinette se confondaient si étroitement dans mon culte, que les reliques de mon ancien amour ne me paraissaient pas hostiles au nouveau. Les conditions étaient d’ailleurs arrangées de telle sorte que je n’avais à craindre aucune complication de l’ordre matériel. L’appartement n’était pas à mon nom. Éveline eût donc appris son existence, je pouvais prétendre que je le louais pour le compte d’un ami. C’eût été un mensonge. J’en ai tant fait. Les concierges, à qui son entretien est confié, n’ont pris cette place que depuis la mort d’Antoinette. Ils ne l’ont donc jamais connue, et, si quelqu’un les interrogeait, ils n’auraient rien à dire, sinon que je suis venu là de temps à autre, m’enfermer pendant des heures, et toujours seul. Mais, depuis que je songe sérieusement à me tuer, je ne veux pas qu’une pareille indication puisse jamais être donnée aux recherches qu’Éveline essaiera de faire sur les causes de ma mort, si je meurs ainsi de ma propre main. J’ai donc arrêté de supprimer pour toujours cette dernière trace de ce qui fut ma meilleure part de joie ici-bas. L’exécution d’un pareil projet, se réduit, en fait, à des actions bien simples, mais que leur brutalité est cruelle avec certaines dispositions du cœur ! Quitter un logement dans des circonstances comme celles où je quittais celui-là, c’est avoir des rapports avec tant de gens dont il est si dur d’associer la personnalité à une besogne que l’on voudrait respectueuse et muette comme une cérémonie pieuse. Discuter un arrangement avec un tapissier pour qu’il emporte tous les objets, romanesquement disposés jadis dans ces pièces que ses ouvriers vont déshonorer, quelle mortelle ironie quand on a dans l’âme tout le tremblement d’un adieu à ses plus doux rêves !… Il y a un an à peine, je ne me serais pas cru capable de procéder à cette profanation, sans un déchirement. Je viens d’y vaquer avec cette espèce de calme automatique qui est celui des survivans dans les apprêts des convois funèbres. Certes, l’opération a été affreuse. Je l’ai accomplie sans hésiter, sans m’y reprendre, et, à la seconde actuelle, je ne dirai pas que cette dispersion de ces chers meubles ne me soit pas très douloureuse, mais je n’ai pas un regret, et je recommencerais demain, si c’était nécessaire, aussi calmement, aussi froidement.

L’affaire a duré doux jours. Le plus pénible fut hier, quand il m’a fallu aller jusqu’à l’appartement et le revoir, après tant de jours. Je me fis conduire en voiture, jusqu’à l’église Saint-François-Xavier. Je laissai là mon coupé et je marchai, comme autrefois, par l’avenue et la place de Breteuil. L’aspect du quartier n’a pas beaucoup changé depuis l’époque où je suivais ces mêmes trottoirs, sous ces mêmes grêles platanes, pour me rendre dans le cher asile. C’est toujours ce même coin, un peu incohérent, du bord du faubourg, avec des bâtisses inégales, d’humbles boutiques, et, à l’horizon, le dôme doré des Invalides, qui prend au couchant dos reflets rosés. Une grande construction neuve, à l’angle de la place, dressait ses six étages encore inoccupés. De larges bandes de papier étalaient sur ses vitres ces mots : À louer. Je pensai qu’il y aurait quelque jour, attachés à ces logemens, encore si anonymes, si indifférens, des lambeaux de vie humaine, des espérances, des regrets, des joies, des chagrins ; qu’un amant peut-être viendrait plus tard évoquer devant ces murs, lui aussi, l’image de tendresses pour toujours abolies, et j’éprouvai un accablement de la commune misère qu’augmenta encore l’aspect de la maison où je me rendais. Elle avait trois étages seulement, et quatre fenêtres de façade. Notre appartement était au premier. Ses volets étaient clos. Quand j’y fus entré, et que le concierge eut ouvert les croisées, le jour, tout voilé, tout brouillé, éclaira de la lumière qui convenait vraiment à cette visite l’aspect familier de ces pauvres choses, notre royaume d’amour jadis, — et aujourd’hui !… Je m’étais complu à parer les murs de quelques grandes photographies où étaient reproduits des tableaux aimés par Antoinette, une fête de Watteau, entre autres. Les tons en étaient décolorés, décolorée aussi l’étoffe des rideaux et celle des tentures. L’atmosphère qui flotte dans les pièces abandonnées avait étendu partout ses teintes grisâtres. Le sang me battait dans les tempes et j’étais comme noué. L’idée que je devais ne m’en aller de là qu’après y avoir fait ce que j’avais à y faire tendait tous mes nerfs et m’empêchait de m’abandonner aux rêveries désespérées que j’avais connues dans ces chambres, quand j’y revenais les premiers temps, que je me couchais sur le divan où Antoinette avait tant reposé, et que je me mettais à fondre en larmes. Au lieu de cela, les yeux secs, je commençai, en attendant le marchand que le concierge s’était chargé de trouver, à détruire de mes mains les quelques objets personnels que je ne pouvais pas emporter et que je ne voulais pas vendre. J’avais demandé qu’on allumât trois grands feux dans les trois cheminées de l’appartement. Je pris dans l’armoire la tunique de soie mauve où la forme adorable de son corps se devinait encore. J’en déchirai l’étoffe par longues bandes, que je jetai, les unes après les autres, dans les flammes. Il y avait une paire de fines mules, que je déchirai et brûlai de même ; un châle de dentelles, que je déchirai aussi ; des peignes d’écaille blonde, que je brisai en plusieurs pièces. L’affreuse odeur de brûlé qui se répandit dans l’air me prenait à la gorge, et je continuais à ne pas pleurer. Le marchand arriva parmi ces étranges occupations. J’imagine qu’il se rendit compte des raisons secrètes que j’avais pour me défaire de ce mobilier sur-le-champ, car il m’en offrit roi prix dérisoire que je ne discutai même pas. Il fut convenu que le déménagement serait exécuté le jour même et que je viendrais le lendemain, qui était aujourd’hui, donner un dernier coup d’œil à l’appartement, prendre la quittance du terme à échoir et remettre les clefs.

Et j’y suis allé. J’ai repris ces avenues, par un temps radieux cette fois et dont je n’ai même pas senti l’insulte à ma douleur. Avais-je même de la douleur ? Une espèce d’atonie glacée était en moi. Quand j’arrivai devant la maison, je vis que les volets, maintenant, n’étaient pas refermés. Les vitres sans rideaux révélaient le déménagement accompli. Le marchand était dans la loge, qui me tendit la somme d’argent convenue entre nous. Il me présenta une quittance, que je signai de mon vrai nom, avec l’indifférence d’un homme qui ne cherche à dépister aucune curiosité. J’ai peut-être eu tort, mais que pourrait-on essayer de me faire ? Qu’Éveline sache que j’ai eu, jusqu’à ces derniers temps, un appartement caché, que m’importe ? Ce qui m’importe, c’est qu’elle ne sache jamais qui j’y ai reçu, et cela, ni ce marchand ni personne ne peut le soupçonner, maintenant que le sacrifice est consommé, que j’ai anéanti toutes ces petites choses personnelles, comme je veux, avant d’en finir, brûler aussi ses lettres. Puissé-je trouver pour cette dernière immolation l’énergie que j’ai eue encore pour monter dans l’appartement vide et passer en revue ces pièces où la boue des souliers des déménageurs se voyait sur le parquet, dénudé de son tapis, où des morceaux de l’étoffe des tentures pendaient à des clous, où les débris consumés des objets brûlés la veille noircissaient les foyers des cheminées ! Avant de quitter ce logement, dont je ne repasserai plus jamais le seuil, je vins jusqu’à la chambre à coucher. J’en regardai longtemps les murs vides, comme stupéfié par le subit évanouissement de tout ce décor de mes extases et de mes nostalgies de tant d’années. Puis, comme quelqu’un qui fuit un endroit où il a vu se passer une scène horrible, je sortis de cette maison, fébrilement, hâtivement, sans me retourner. Toujours hâtivement, je me dirigeai par la rue Duroc et la rue Masseran, ces rues le long desquelles j’ai tant de fois reconduit Antoinette, vers l’église Saint-François-Xavier. J’y entrai. J’avisai un tronc pour les pauvres, dans lequel je glissai l’argent que l’acheteur des meubles m’avait remis, et, quand ce fut fait, je sentis qu’entre la mort et moi, il n’y avait plus rien.

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7

Paris, 8 mai.

… J’en suis à la dernière station de mon calvaire. Je vais me tuer. J’ai passé ces nuits-ci à détruire tous les papiers qui ne devaient pas rester après moi. J’ai brûlé ce que je devais brûler. J’ai écrit à M. d’Andiguier la lettre que je devais lui écrire et classé pour lui les feuillets déchirés de ce journal qui peuvent plaider un jour, non pas pour moi, mais pour ma douleur, si la vérité était jamais sue d’Éveline. Je n’ai eu qu’un moment de faiblesse, le dernier, quand je suis allé l’embrasser dans son lit, et que j’ai vu ses yeux et son sourire. Et puis, j’ai regardé le portrait d’Antoinette, de l’autre côté de ce lit. L’évidence des suprêmes, des irrévocables raisons qui me commandent de mourir était là, tout entière, dans ces deux visages, celui de la vivante et celui de la morte, à côté l’un de l’autre. Je leur ai, à cette minute dernière, dit adieu à toutes les deux, en demandant à la Cause inconnue, si cette Cause peut avoir pitié, que ma mort soit l’expiation et que jamais, jamais, la fille ne sache ce que la mère a été pour moi. Encore quelques instans, et je ne sentirai plus… Ah ! quel repos !…


Le Fantôme (Bourget)
Revue des Deux Mondes5e période, tome 1 (p. 241-286).

DERNIÈRE PARTIE


VI. — DEUX AMOURS

Il est peu d’épreuves plus cruelles pour un homme de cœur, que d’apprendre d’une façon certaine, après la perte d’une personne qui lui fut chère, quelque action de cette personne absolument contraire à l’image qu’il en a gardée. Elle n’est plus là pour se défendre, pour expliquer comment elle a pu faire ce dont il ne l’eût jamais crue capable. De la condamner sans l’entendre, maintenant surtout qu’elle est revêtue du caractère, solennel de la mort, donne au survivant l’impression qu’il commet une iniquité sacrilège. Mais la vérité est plus forte, et elle a raison de ce pieux scrupule. Il se met à se souvenir du passé, de l’époque où l’action qui vient de lui être dénoncée fut accomplie. Il se rappelle telle phrase que le mort ou la morte a prononcée, tel geste, tel regard. Cette créature en qui il avait tant cru le trompait donc ? Elle jouait devant lui une comédie ? C’est une douleur profonde et d’une amertume sans nom, quand cette découverte rétrospective aboutit à une rupture avec un très cher souvenir. Il est des morts avec qui l’on brise ainsi, des morts que l’on souhaite désormais ne plus revoir, de l’autre côté des jours, et ces déchiremens de l’affection posthume ont toutes les tristesses d’un second adieu plus désolé que le premier. D’autres fois, la faute que l’on ne soupçonnait point va chercher dans l’âme une fibre de tendresse plus intime et plus douce. On se prend à plaindre celui ou celle qui n’est plus, d’avoir été faible. C’est à soi-même que l’on en veut si ce cœur ne s’est pas ouvert. On se reproche de ne l’avoir pas fait s’ouvrir, de ne l’avoir pas deviné. On se dit : « Je ne lui ai pas assez montré combien je l’aimais, » et l’on se met à l’aimer davantage encore. C’est un rapprochement, au lieu d’une séparation, c’est un réchauffement, une nouvelle poussée d’émotions vivantes, là où ne végétaient plus que les froides fleurs du regret et du souvenir. Quand cette seconde mort par le mépris ou ce renouveau par la pitié s’accomplit à propos d’affections toutes spirituelles, celle, par exemple, d’un frère pour un frère, d’un ami pour un ami, la tragédie en est toujours bien pathétique, moins pourtant qu’à l’occasion d’une femme que nous avons aimée d’amour, et lorsque nous apprenons qu’elle a aimé, elle aussi, hors de nous et à notre insu, qu’elle s’est donnée à quelqu’un que nous avons absolument ignoré, et dans des conditions qui furent toutes un mensonge à notre égard. Pour que le mélange de jalousie physique et de déception morale soudain remué en nous ne se résolve pas en un flot d’acre rancune, il faut que notre façon de sentir soit très généreuse et très haute. Toutes les trahisons servent de pierre de touche à la magnanimité, aucune au même degré que celle-là.

Magnanime, certes Philippe d’Andiguier l’était, dans la pleine signification de ce beau mot. Il avait vraiment cette noblesse innée du geste intérieur, qui écarte jusqu’à la plus vague idée d’une bassesse ou d’une mesquinerie. Il était absolument, instinctivement étranger à cette pauvreté du cœur qui voit une duperie dans le fait d’aimer sans être aimé. La poésie profonde de son sentiment pour Mme Duvernay avait résidé dans ce renoncement anticipé à toute espérance et à tout désir. Il avait accepté qu’elle épousât un autre homme et il avait assisté à son existence de ménage, non sans jalousie, mais sans révolte, et son pire regret avait été qu’elle ne fût pas plus heureuse. Devenue libre, il avait continué de vivre dans son atmosphère, sans même oser concevoir que rien pût changer dans leurs rapports. Morte, il avait poussé la dévotion jusqu’à cet héroïsme d’obéissance qui lui avait fait brûler, sans les lire, les lettres qu’elle lui avait laissées. Aucune nuance d’égoïsme, fût-ce la plus légère, n’avait terni la pureté de ce sentiment aussi désintéressé que le rayonnement de la lumière dans le ciel, que l’épanouissement des fleurs sur les branches, que toutes les énergies bienfaisantes de la nature. Jamais il n’avait été même touché par la pensée que cette prodigalité de ses trésors d’affection lui donnât droit à un retour. Et cependant, lorsqu’il eut Uni de lire ces fragmens révélateurs du journal de Malclerc, ces pages où le complice d’Antoinette avait raconté le roman secret de cette amie, idolâtrée vingt ans, avec tant de renoncement, mais aussi avec tant d’aveuglement, ce grand amoureux ne put s’empêcher de frémir de la plus violente, de la plus animale des haines. Toute la ferveur de son ancienne idolâtrie se tourna soudain en une aversion presque féroce contre celui qui avait été le héros de ce roman, contre cet homme que la morte avait aimé. Dans ces confidences où se trouvait ramassé un drame conjugal si poignant, si chargé de menaces pour l’avenir de la plus attendrissante des victimes, le vieillard n’aperçut, le manuscrit une fois refermé, que cette unique et douloureuse chose : « Antoinette avait aimé !… » Cette bouche, dont il revoyait en pensée la ligne idéalement fine et frémissante, avait murmuré des paroles d’amour, donné des baisers d’amour ! Ces yeux, dont l’impénétrable et doux regard le poursuivait du fond de la tombe, s’étaient baignés des larmes de l’amour, illuminés de la brûlante flamme de l’amour ! Les masses fauves de ces beaux cheveux, des mains d’amant les avaient caressées et déroulées ! Un amant avait étreint et possédé ce corps délicieux ! Un amant avait reçu d’elle et lui avait donné cet ineffable bonheur de l’extase partagée, si divine à goûter entre les bras d’une créature comme elle, que cet amant n’avait pu l’oublier, qu’il en demeurait blessé d’une inguérissable nostalgie !… À cette idée, un sursaut de répulsion faisait vibrer d’Andiguier tout entier. Ce phénomène d’attrait et d’antipathie à la fois, qu’il avait éprouvé à la première rencontre avec Malclerc, s’expliquait maintenant. Une double vue de son cœur l’avait averti. Il avait été attiré par une influence d’Antoinette devinée, pressentie chez cet inconnu. Il avait été repoussé par une intuition de l’odieuse vérité. Qu’elle lui était odieuse, en effet, si odieuse que la préoccupation qu’il aurait dû avoir d’Éveline et de ce mariage monstrueux avec l’amant de sa mère s’effaçait, s’abolissait complètement. Ce fervent, ce dévoué Philippe d’Andiguier, que bouleversait, ce matin même, la seule pensée d’un malheur suspendu sur la tête de Mme Malclerc, n’allait plus avoir, pour quelques heures, que cet inutile et torturant souci : plonger en esprit dans son passé et y rechercher des signes qu’il n’avait pas vus alors… Il se rappelait qu’à une époque, Antoinette ne l’avait plus reçu aux mêmes heures. Elle avait prétexté une prescription du médecin qui lui recommandait des promenades à pied. Et lui, d’Andiguier, y avait cru !… Il se revoyait, lors de son dernier voyage en Italie, avant la mort d’Antoinette, insistant pour que celle-ci partît avec lui, comme elle en avait eu l’intention, et elle refusant, à cause de sa fille, avait-elle dit. Et il avait cru encore à ce motif ! Et il lui avait su gré d’être si bonne mère !… Vingt épisodes pareils se représentaient à son esprit, tous également humilians pour sa perspicacité, jusqu’au dernier, à ce legs des lettres quelle lui avait demandé de brûler… La scène ressuscita dans sa mémoire, avec le relief de la réalité. Il était là, dans cette même pièce, au coin de cette cheminée, tenant en main l’enveloppe de cuir blanc et souple que des rubans défendaient seuls. La face des objets, autour de lui, n’avait pas changé : les deux grandes tapisseries florentines d’après Filippino Lippi dressaient leurs personnages au fond de la paisible salle, alors comme aujourd’hui. Alors comme aujourd’hui, les enluminures des cartes de tarot faisaient une joaillerie de couleurs sur l’étoffe sombre du lutrin ; la princesse peinte par Pisanello détachait son profil de médaille sur un paysage de montagnes bleues et d’eaux claires comme miniature ; les statuettes d’or s’érigeaient sur les branches, et le piédestal d’argent du haut crucifix du Verocchio — tous les objets du musée, alors comme aujourd’hui, entouraient leur maître, l’invitaient à oublier la vie et ses misères dans la sérénité contemplative de l’art. Alors il n’avait pas eu une pensée pour eux, à cette minute des suprêmes hésitations devant l’enveloppe des lettres d’Antoinette. Aujourd’hui, et pour exorciser le fantôme de la morte qu’il leur avait préférée, il se mit, tout au contraire, à regarder ces cartes peintes, ces tableaux, ces sculptures, ces pièces, d’orfèvrerie, ces mosaïques, ces bijoux, ces boiseries, toutes ces choses, insensibles et muettes ; — mais elles ne l’avaient pas trompé, mais il ne leur avait dû que des joies ! Et, repoussant de la main les feuilles éparses du cruel Journal qui venait de lui percer le cœur, il jeta à haute voix ce cri de rébellion contre sa foi de tant d’années :

— Tout mentait donc, excepté ça…

À ce moment, ses yeux rencontrèrent, parmi tant de merveilles éparses sur les chevalets et sous les vitrines, le mince panneau dont Malclerc avait parlé dans sa confession, cette sainte Claire, vêtue en franciscaine, pieds nus et tenant son cœur dans sa main. La phrase d’Antoinette au jeune homme : « C’est ainsi que je voudrais avoir mon portrait fait pour toi… » revint tout à coup à l’esprit du vieillard, et cette autre, écrite par Malclerc lui-même : « C’était vraiment le cœur de ma pauvre maîtresse qui brûlait dans la main de la sainte… » L’idée que cette peinture leur avait servi à tous deux de gage d’amour, qu’ils l’avaient tous deux regardée avec les mêmes émotions, la lui rendit soudain physiquement intolérable. Il marcha sur elle comme il eût marché sur son rival, et, d’une main tremblante de colère, il l’arracha plutôt qu’il ne la décrocha de la muraille. Puis, avisant un coffre tout auprès, il en souleva le couvercle, et il y jeta le précieux panneau, d’un geste qui l’aurait fait passer pour fou aux yeux des collectionneurs du monde entier, s’ils l’avaient vu saisir avec cette brutalité d’iconoclaste ce délicat chef-d’œuvre, exécuté sur une pâte tout écaillée, toute friable, et dont les couleurs fragiles s’effritaient déjà !…


Cet homme si réservé d’habitude, si digne, et dont toute l’existence s’était écoulée parmi les gestes surveillés des amateurs d’art, fut ramené à lui-même par la puérilité impulsive de cette déraisonnable action. Il passa les mains sur ses yeux, et il secoua, plusieurs fois, sa vieille tête blanchie comme pour dire non et encore non à cette colère qui venait de le dégrader ainsi à ses propres yeux. Il retourna vers la table où il avait jeté les feuillets du journal de Malclerc. Il les ramassa. Puis, accoudé, le front dans sa main, il recommença de les lire, et il tomba dans une rêverie qui n’avait plus rien de commun avec son emportement de tout à l’heure. C’est qu’à travers ces pages, maintenant, la grâce d’Antoinette lui redevenait si présente, si vivante, qu’il en subissait de nouveau l’ensorcellement. Elle était là, qui lui souriait de son sourire si à elle, ce sourire d’enfant, et toujours teinté d’un peu de mélancolie, avec cette fossette, à gauche, un peu au-dessus du coin frémissant de sa bouche. Comme Malclerc avait senti la grâce amère de ce sourire ! Comme le vieillard retrouvait le souvenir qu’il gardait des prunelles de la morte, dans ces confidences de l’amant ! Elles se rouvraient, elles le regardaient, ces prunelles bleues, « à la fois si douces et si impénétrables. » Elle lui avait parlé, à lui aussi, elle lui parlait, de cette voix « qui semblait venir de si loin dans son âme »… Si différens que fussent les deux hommes, leur impression de leur commune amie avait eu quelques-unes de ces analogies profondes, qui veulent qu’une invincible sympathie se mêle à la haine dans certaines rivalités d’amour, et voici que l’image d’Antoinette, évoquée par la passion d’un autre, s’anima pour d’Andiguier davantage et davantage encore. Voici que la chaude source de tendresse se mit à jaillir de nouveau, à ruisseler dans ce cœur de plus de soixante ans, comme si la perfide était réellement entrée dans la chambre… Perfide ? Avait-il vraiment le droit de l’appeler ainsi ? Quelle promesse lui avait-elle faite, qu’elle ne lui eût pas tenue ? Quel droit lui avait-elle donné, qu’elle lui eût repris ? À quels engagemens envers lui avait-elle manqué ? Si elle s’était tue du sentiment qu’elle avait éprouvé pour Malclerc, n’était-ce pas qu’elle se savait aimée par son vieil ami, d’une affection plus passionnée que l’amitié, et afin de lui épargner une inutile souffrance ? Il en avait été de lui comme de sa fille. Si réfléchie et si fine, elle avait souhaité de leur éviter à l’un et à l’autre des complications dangereuses. Elle avait rêvé de ne rien leur prendre. Elle ne leur avait rien pris. Son silence n’était ni une hypocrisie, ni une défiance. C’était un respect pour les droits acquis, et, pour ce qui le concernait, un ménagement envers une tendresse trop susceptible. D’Andiguier n’en avait-il pas eu la preuve dans cette mission dont elle l’avait chargé après sa mort ? Ces lettres, livrées si loyalement à sa fidélité, sans un essai d’explication, sous la seule sauvegarde d’un souhait, n’était-ce pas l’aveu qu’elle avait des secrets, inconnus de lui, en même temps qu’une supplication de ne pas chercher à les savoir ? Comment pouvait-il lui reprocher sa double vie, lorsqu’elle lui en avait mis le mystère entre les mains, avec une simplicité qui attestait ! une telle estime, tant d’amitié aussi ? La part qu’elle lui avait ! attribuée dans son cœur, n’avait certes pas été la plus grande. Elle avait été bien à lui. Quand il l’avait rencontrée au bord du lac de Côme, dans la douloureuse période d’avant son mariage avec Albert Duvernay, qu’avait-il voulu, désiré, espéré ? Qu’elle lui permît de se dévouer pour elle, de la protéger, de l’aimer ? N’avait-elle pas accepté cette protection jusqu’au bout ? N’avait-elle pas choisi ce dévouement pour y faire appel, jusque dans la mort ? Ne lui avait-elle pas donné un suprême témoignage qu’elle croyait à l’infinie délicatesse de son amour ? Et, devant l’évidence renouvelée que, s’il n’avait pas été tout dans cette vie de femme, il y avait du moins été quelque chose de très vrai, de très intime, de très rare, le remords de sa colère le saisit, et des larmes commencèrent de rouler dans les rides de ses joues, tandis qu’il cachait son pauvre visage usé dans ses mains, en disant et redisant de nouveau tout haut, mais cette fois au fantôme de la disparue : « Pardon ! pardon ! pardon ! »

C’est alors, et dans ce violent sursaut de remords et d’attendrissement, que le sens de la réalité ressaisit tout à fait cet homme généreux. À quoi et à qui venait-il de penser, depuis qu’Éveline était partie de cette chambre et qu’il avait commencé la lecture du Journal de Malclerc ? À sa propre histoire, et à lui, uniquement à lui. Que s’était-il demandé ? S’il avait été trompé par Antoinette. Et, pendant ce temps-là, un être vivant et sentant, cette tendre, cette innocente Éveline, qui s’était adressée à lui dans son agonie, au nom même de cette Antoinette, était en danger, et il l’oubliait. Il oubliait dans quelles circonstances ces pages révélatrices lui avaient été remises, par le mari de cette malheureuse enfant, au lendemain d’un premier essai de suicide, à la veille peut-être d’un second, dans un de ces intervalles de répit comme en comportent les profondes maladies morales et que l’on ne retrouve pas toujours, si l’on en laisse échapper l’opportunité. Le désespoir de la jeune femme, si dangereux dans les conditions présentes de sa santé, avait été suspendu par la démarche qu’il avait consenti à faire. Ce désespoir allait reprendre, et, sans doute, devenir fatal. Malclerc, épuisé, brisé par la scène de la veille, s’était, pour un moment, départi de son orgueil et de son silence. Il s’était remis tout entier aux mains du plus vieil ami de sa femme. Demeurerait-il dans ces sentimens ? La maladie de ce ménage, comme avait dit si étrangement et si justement Mme Malclerc, traversait une crise d’où dépendait tout l’avenir. Le hasard voulait que la responsabilité en pesât sur d’Andiguier. Allait-il la fuir ?… Quand cet autre courant d’idées eut traversé l’esprit du vieillard, il se redressa. Les larmes séchèrent dans ses yeux. Une tension de toute sa volonté le raidit dans un geste d’énergie, et, comme pour manifester par son attitude le changement qui s’accomplissait en lui, il se mit à ranger méthodiquement, sans que ses doigts tremblassent maintenant, les feuilles détachées du journal de Malclerc. Il devait avoir eu cette méticulosité jadis, dans le palais du quai d’Orsay, pour classer les dossiers qui ressortissaient à ses fonctions de conseiller-référendaire. Les cahiers une fois mis en ordre, il les enferma dans un meuble de la Renaissance, en noyer sculpté, où il plaçait les documens relatifs à son musée. — La clef ne quittait jamais sa chaîne de montre. — Et il se reprit à marcher de long en large, comme il avait fait quelques heures plus tôt, quand il attendait Éveline. L’aiguille de la pendule en forme d’ostensoir avait parcouru la moitié du tour du cadran, et le crépuscule commençait d’assombrir les arbres du jardin sous les hautes fenêtres, qu’il se promenait encore. Il n’avait rien mangé de la journée, ayant renvoyé son domestique quand celui-ci était venu lui annoncer que le déjeuner était servi. Il ne s’était pas plus aperçu de ce jeûne que de la fuite des minutes. Son intelligence était dans cet état d’éréthisme qui précède certaines décisions dont nous pressentons le caractère irrévocable et tragique. Sans qu’il s’en doutât, une autre raison encore que le péril pressant de sa protégée, surexcitait ses facultés, dans ces instans d’une méditation angoissée. Inconsciemment, il instituait vis-à-vis de lui-même une rivalité entre son cœur et le cœur de Malclerc. Il ne s’en rendait pas compte, mais, si son désir d’être bienfaisant à Éveline s’exaltait en ce moment à ce degré d’ardeur, c’était à cause de sa jalousie. Cette redoutable passion, toute mêlée de chair et de sang, et qui, chez la plupart des hommes, demeure confinée aux bas-fonds les plus haineux de l’âme, prend cependant, chez quelques cœurs d’élite, une forme aussi élevée qu’elle est rare : celle d’une émulation de dévouement. En face de l’amant aimé, qui avait tout reçu, tout possédé, d’Andiguier représentait l’amour chevaleresque et désintéressé, celui que le vulgaire traite volontiers de dupe, et qui le serait, s’il ne réservait pas à ses dévots les ineffables voluptés du sacrifice. Que peut faire cet amour sans voluptés, cet amour qui n’est pas partagé, en face de l’autre, sinon lui prouver et se prouver qu’il aime davantage, sinon dépasser l’amour heureux, l’écraser par la magnificence de ses immolations, par la prodigalité de ses tendresses ? Lutte douloureuse et sublime, dont un des amoureux de cette race, le romanesque et mystérieux La Bruyère, a ramassé les fiertés dans ce soupir : « C’est une vengeance douce à celui qui aime beaucoup, de faire, par tout son procédé, d’une personne ingrate, une très ingrate… » Défendre Éveline, après ce qu’il venait d’apprendre, avec autant, avec plus de fidélité que s’il n’eût jamais su le secret d’Antoinette, n’était-ce pas pour d’Andiguier dire à celle-ci, lui crier, de par delà les années, de par delà la mort : » C’est un autre que tu as le plus aimé, mais c’est moi qui t’ai le plus aimée. Ce bonheur que tu lui as donné, c’est moi qui le méritais. C’est moi qui réparerai le mal qu’a causé l’homme que tu m’as préféré, moi qui défendrai ta fille, et contre lui, qui est en train de la tuer !… »


Défendre Éveline ? Mais comment ? Cette question, d’Andiguier se la posa et se la reposa bien des fois durant les longues heures de celle méditation, sans pouvoir y répondre. Vainement apportait-il, à en considérer les diverses faces, toute la vigueur d’esprit que lui donnait, avec l’expérience de ses soixante-trois ans, son brûlant désir d’être bienfaisant à l’enfant de la morte. Il se rencontre dans la vie des situations sans issue, qui semblent ne comporter d’autre remède que l’attente. Les pires misères, et qui paraissent les plus inguérissables, finissent avec le temps, ou plutôt, elles ne finissent pas, elles s’usent. Mais avant que cette force d’usure n’ait exercé son irrésistible pouvoir, il y a vraiment des problèmes de destinée insolubles. Le mariage d’Éveline en était un. En épousant la fille de sa maîtresse comme il avait fait, à cause du sentiment qu’il gardait à la mémoire de la morte et halluciné par le mirage d’une saisissante ressemblance entre ces deux femmes. Malclerc s’était engagé, et il avait engagé avec lui cette innocente, dans une de ces impasses morales qui ne permettent à un couple humain ni d’y rester, ni d’en sortir. Quoique le cas n’ait été prévu par aucun code, et qu’au demeurant il eût eu le droit strict d’agir comme il avait agi, il n’en avait pas moins manqué à une de ces lois non écrites que la conscience reconnaît comme absolument, comme irrévocablement impératives. Cette substitution, sentimentale et physique, de l’épouse à la maîtresse, de la fille à la mère, constituait une véritable monstruosité. C’était une anomalie et d’autant plus irréductible que le charme de cette vivante n’avait même pas eu raison du souvenir de cette morte. Le malheureux, — son journal l’attestait avec trop d’évidence, — n’était arrivé qu’à empoisonner, c’étaient ses propres termes, son présent par son passé, et son passé par son présent. Que lui conseiller ? De quitter sa jeune femme au moment où elle allait devenir mère ?… Un tel abandon était un nouveau crime. — De continuer la vie avec elle ? Était-ce possible dans des conditions pareilles ? — En ayant recours au suicide, comme au seul moyen d’en finir, avait-il eu si tort ?… Et pourtant non. Se tuer, ce n’était rien réparer. Un mari dont la femme est grosse a encore moins le droit de mourir que de s’en aller… Que faire alors ? Était-il possible d’appliquer à ce douloureux malaise, au lieu de la méthode expectative, un procédé chirurgical ? Il y en avait un que Malclerc avait lui-même entrevu à plus d’une reprise sans oser jamais l’employer : tout révéler à Éveline. D’Andiguier avait trop vécu pour ne pas savoir que la vérité porte avec elle d’étonnantes vertus de guérison. La preuve en est que la certitude du malheur est moins insupportable que son attente, la découverte d’un danger moins terrifiante que son soupçon. Sachant cela, lui aussi, pourquoi Malclerc avait-il toujours reculé devant cette révélation ? Pourquoi ? Mais parce qu’il avait senti ce que d’Andiguier sentait aussi, avec une force extrême, qu’il n’est jamais permis à un homme, quelles que soient les circonstances, de toucher à une mère dans le cœur de sa fille. Où trouver les mots pour énoncer de vive voix l’horrible chose ? Pouvait-on davantage faire lire à Éveline cette confession de son mari, dont chaque phrase lui entrerait dans le cœur comme une pointe envenimée ? N’y eût-il qu’une chance, une seule, pour que la jeune femme ignorât jusqu’à la fin qui elle avait épousé en épousant Malclerc, le devoir de ceux qui savaient la vérité ne faisait pas doute. Ils devaient à tout prix aider à la maintenir dans cette ignorance. Le coup à frapper était trop cruel !… Que faire alors ? Que faire ? En appeler à la conscience de Malclerc uniquement, cette conscience obscurcie et pourtant vivante, et qui palpitait, malgré ses fautes, qui gémissait à travers les pages où il avait raconté ses égaremens. — « Il se fait en moi, avait-il écrit, une révolte. De quoi ? De mon honneur… » Et ailleurs : « Je me sens responsable vis-à-vis d’elle. J’ai des remords… » C’est la corde, cela, qu’un homme a toujours le droit de toucher dans un autre homme. C’est aussi celle qu’il peut toujours toucher efficacement. L’honneur est comme le courage, un témoin le suscite et l’inspire. N’était-ce pas cette suggestion de sa volonté défaillante par une volonté ferme que Malclerc avait implorée en remettant à d’Andiguier son journal ? « Ce que vous me prescrirez de faire, je le ferai… » avait-il dit, et toute la confusion d’une honte bien voisine du repentir n’avait-elle point passé dans cette plainte : « Laissez-moi vous serrer la main. C’est peut-être la dernière fois ?… » Et combien il était influençable, combien aisément sa sensibilité malade se mettait au ton d’une sensibilité plus saine, ne l’avait-il pas déclaré par cet aveu : « Je pourrai lui être bienfaisant. De ne plus être seul à porter ce poids sur le cœur, va me le permettre !… » Oui, plus d’Andiguier y réfléchissait, plus il comprenait que la seule voie de salut ouverte à ce ménage était dans ce repentir de Malclerc. Il fallait que cet homme aperçût dans une acceptation courageuse et secrète de sa souffrance intérieure un rachat possible de la faute qu’il avait commise. Il avait pris toute une existence, — et dans quelles conditions ! — uniquement pour satisfaire son morbide appétit de sentir. Il retrouverait l’estime de lui-même et par suite un peu plus de force chaque jour, s’il se dominait assez pour que les contre-coups de ses émotions n’atteignissent plus le cœur dont il avait abusé. L’effort serait d’autant plus pénible que l’attention d’Éveline était éveillée et qu’elle épierait sur le visage de son mari les moindres vestiges du trouble caché dont elle avait mesuré l’intensité. Mais aussi, elle allait être mère. La naissance d’un enfant exerce sur une âme de femme une si puissante dérivation de ses facultés aimantes ! Quatre ou cinq semaines la séparaient de la délivrance. Que Malclerc eût la force de tenir jusque-là ce rôle d’un homme redevenu maître de lui, et qui a traversé une crise d’un ordre tout physique, comme il l’avait prétendu — … peut-être la maternité accomplirait-elle une fois de plus son miracle d’apaisement.

— J’ai bien vu sa mère arrachée ainsi au désespoir, se disait d’Andiguier. — Oui, la maternité sauvera tout, à la condition qu’elle ne soupçonne rien, absolument rien… Cela dépend de lui, de lui seul… Ah ! Je l’y forcerai bien… Pourvu qu’il ne se passe rien de nouveau cette nuit-ci ?… Je ne me le pardonnerais pas… J’aurais dû le faire venir dès aujourd’hui, lui parler. Mais c’était trop dur. Et que ce sera dur, même demain !…


C’est sur ce discours intérieur et sur cette résolution que s’acheva, pour le vieillard, cette terrible journée. L’appréhension de ce premier entretien, maintenant qu’aucune équivoque n’était plus possible, le remuait à une telle profondeur qu’il ne put dormir de la nuit. Il avait eu beau, dans sa fervente exaltation de la veille, se hausser à cette altitude presque héroïque de l’ami qui pardonne à l’amant, du dévot d’amour qui trouve dans l’immolation de ses plus justes rancunes une ivresse de martyre, il était homme, et l’idée de tenir là, devant ses yeux, celui à qui Antoinette s’était donnée, de l’entendre respirer, de le voir bouger, de le sentir réel dans son animalité, lui faisait mal à l’avance, si mal qu’à plusieurs reprises la tentation le saisit d’éviter, de reculer au moins cette entrevue. Si au lieu de provoquer une conversation avec Malclerc, il lui écrivait, en détail et longuement ? Mais une lettre a-t-elle l’efficacité de la présence et de la parole ? Pour suggestionner quelqu’un, car c’était d’une suggestion qu’il s’agissait, — le regard, la voix, l’influx physique et immédiat de la volonté sont nécessaires… Et puis une lettre s’égare, elle est volée, elle tombe dans des mains à qui elle n’est pas destinée. Qu’il écrivît à Malclerc et qu’Éveline interceptât le message ?… Non. L’entrevue était inévitable et tout de suite. À constater combien il était faible devant un acte dont sa raison lui démontrait la capitale importance, d’Andiguier s’indignait contre lui-même. De quel droit condamnait-il les lâchetés de Malclerc et ses complaisances à sa propre émotion quand il en rencontrait de pareilles en lui ? Que s’agissait-il de dompter ? Une souffrance d’imagination, la petite secousse nerveuse d’une vision toute rétrospective, rien de plus, et il hésitait ? Le bonheur, la vie peut-être de la fille d’Antoinette étaient en jeu, et il ne trouvait pas, dans sa tendresse pour la mémoire de la mère, dans sa pitié pour une enfant injustement tourmentée, l’énergie de cet effort ? Comment rendrait-il la vigueur de la résolution à l’âme inquiète dont il voulait arrêter le désarroi, si son âme à lui vacillait ainsi ? On ne communique pas le courage, quand on a peur, la robustesse quand on est faible, la volonté quand on hésite :

— Non, se dit-il à un moment, je ne lui ressemblerai pas…

Cette comparaison avec Malclerc acheva de décider cet homme que la pureté de sa vie et la longue fidélité de sa pensée à un sentiment unique, gardaient si jeune de cœur malgré les années, si vibrant de passion sous ses cheveux blancs. Quand il se réveilla, au matin, d’un court sommeil, pris fiévreusement à l’aube, cette décision n’avait pas changé. Sa première action, aussitôt levé, fut d’envoyer à Malclerc un billet de quelques lignes où il lui demandait de venir rue de la Chaise aussitôt que possible. Il prit le soin de rédiger cette missive en phrases toutes banales. Éveline aurait pu les lire au besoin, et les trouver parfaitement naturelles. À cette précaution, il en avait joint une autre : celle de recommander à son domestique qu’il remît le billet en mains propres au destinataire et qu’il attendît la réponse. Il n’avait osé ajouter aucune autre instruction. Aussi éprouva-t-il un véritable soulagement lorsque, au retour, son messager lui dit qu’il avait donné la lettre à M. Malclerc en personne :

— Il était seul ? insista d’Andiguier.

— Il était seul, répondit le valet de chambre.

— Et qu’a-t-il répondu ? demanda le maître.

— Qu’il me suivait, fit le serviteur.


Ainsi la première conversation entre les deux hommes allait avoir lieu sans qu’Éveline la soupçonnât. Ce point paraissait à d’Andiguier d’une telle importance que ce fut l’objet de sa première question à Malclerc quand celui-ci arriva au rendez-vous. Les deux hommes étaient demeurés l’un en face de l’autre, sans paroles, pendant quelques instans. Leur embarras ne cessa qu’après que le vieillard eut tendu la main à son visiteur par un geste qui a dû être inscrit, là-haut, au martyrologe d’amour. Ce simple contact de chair rancissait en lui toutes les tortures dont la jalousie physique l’avait accablé depuis la veille. Mais l’autre jalousie, celle du cœur, lui ordonnait de ne pas laisser même soupçonner les sensations que l’amant d’Antoinette lui infligeait par sa seule présence. Dans tout autre moment, Malclerc eût sans doute été frappé par l’altération des traits de son confident. Le coup reçu la veille était empreint dans les rides plus accentuées, dans la décoloration du teint, dans l’affaissement des joues, dans les yeux dont l’éclat était comme terni par les larmes. M. d’Andiguier avait vieilli de plusieurs années dans ces quelques heures. Si son visiteur l’eut connu davantage, il eût été étonné aussi que le collectionneur eût choisi, pour le recevoir, une pièce en retrait derrière la chambre à coucher, et visiblement abandonnée, au lieu de la galerie où il se tenait toujours, étant de ces dilettantes qui vivent à même leurs objets d’art, familièrement, continûment. Il n’avait pu supporter la pensée que Malclerc regardât de nouveau le petit panneau de l’Angelico, remis à sa place sur le mur, et se souvînt d’Antoinette devant la Sainte au cœur brûlant. Il avait besoin de tout son sang-froid pour ce grave entretien, et, en fait, sa voix ne trahissait aucune de ses profondes émotions quand cet héroïque servant d’une mémoire adorée demanda :

— Comment avez-vous quitté Éveline ? J’espère qu’elle ne sait pas que je vous ai écrit ?…

— Absolument pas, répondit Malclerc. Je ne lai pas vue ce matin. Mais la journée d’hier a été calme. Elle est rentrée de chez vous plus tranquille, quoique avec un regard qui indique trop qu’elle cherche toujours. Et moi aussi, j’ai été plus tranquille. Vous ne saurez jamais le bien que vous m’avez fait, rien qu’en acceptant de recevoir ma confidence… Je vous répète ce que je vous ai dit : j’étouffais… Et puis, je vous connais si bien, monsieur d’Andiguier. Quand nous causions de vous autrefois, elle me disait toujours : « C’est le plus noble cœur que j’aie rencontré… » Je savais que vous me comprendriez, que vous me plaindriez. J’en ai tant besoin… Quand vous m’avez tendu la main, tout à l’heure, j’ai senti qu’elle était entre nous, elle dont vous avez été le meilleur ami, et moi !… Mais qu’avez-vous, monsieur d’Andiguier, qu’avez-vous ?…

Le vieillard avait pâli affreusement, tandis que son interlocuteur prononçait ces dernières paroles. Ce rappel d’Antoinette, accompagné d’un regard chargé de tant de souvenirs, cette syllabe d’amour, cet : « elle, » murmuré d’une voix émue, cette allusion, d’une atroce ironie pour lui, à l’estime où l’avait tenu cette femme passionnément éprise d’un autre, — l’épreuve avait été trop forte. La plaie intime, ouverte depuis la veille, touchée ainsi, — et par quelles mains ! — avait saigné à le faire crier. Mais déjà il avait maîtrisé cette faiblesse et repris :

— Je n’ai rien. Un peu de fatigue, voilà tout, à cause de la secousse d’hier. Elle a été rude, je sous assure, quand Éveline m’a parlé comme elle m’a parlé. Mais je suis mieux… D’ailleurs, son visage était redevenu ferme et sa voix claire pour dire cette phrase : — Ce n’est pas de moi qu’il s’agit, c’est de vous. C’est d’Éveline surtout… Vous m’avez demandé hier, reprit-il après un silence, d’être un appui pour vous à cause de cette pauvre enfant. Ce sont les mots dont vous vous êtes servi. Je ne connais pour un homme qu’une façon d’en aider un autre, c’est de lui parler d’abord avec une absolue franchise…

— Je suis prêt à tout entendre, répondit Malclerc, vous ne me jugerez pas plus sévèrement que je ne me juge…

— Je vous jugerai peut-être autrement, fit d’Andiguier. Je serai brutal, ajouta-t-il. Vous avez voulu voir à votre situation des dessous qu’elle n’a pas. Vous vous êtes attardé, votre journal le prouve, à éveiller en vous les remords d’un crime imaginaire et raffiné que vous n’avez pas commis. Vous avez écrit ces mots : une sensation d’inceste, et, ne dites pas non, vous vous êtes presque complu non pas à cette sensation, mais à ce remords… La vérité est plus humble, et il faut la regarder bien en face. Vous n’avez pas commis ce crime-là. S’il y avait un inceste dans le mariage que vous avez fait, vous n’auriez qu’à vous tuer. Il n’y a pas d’inceste. Il y a un autre crime, mais réparable et qui a un nom : c’est l’abus de confiance… — Et, sur un geste du jeune homme : — Je vous ai prévenu que je serais brutal… Puis-je continuer ?… — Et comme l’autre avait incliné sa tête en signe d’assentiment : — Le prêtre que vous êtes allé voir, à la veille d’épouser Éveline, vous a dit que le mariage est un sacrement. Moi, qui suis un vieux fonctionnaire, je m’en tiens à une définition civile, et je dis que le mariage est un contrat. Or, dans un contrat, si une des deux parties dissimule à l’autre un secret d’une telle nature que, connu, il eût empêché l’accord, il y a dol. Voilà le vrai caractère de votre faute vis-à-vis d’Éveline. Si cette enfant, ou quelqu’un qui s’intéressait à elle, sa tante, par exemple, avait connu votre passé, ce mariage n’aurait pas eu lieu. Vous le saviez. Vous avez passé outre. Vous avez commis un dol. Votre tort est là. Il n’est pas ailleurs. L’admettez-vous ?

— Je l’admets, répondit Malclerc. Sa physionomie, quand d’Andiguier avait prononcé ces termes méprisans d’abus de confiance, de dol, s’était assombrie. Un éclair avait passé dans ses yeux. Visiblement, il ne s’était pas attendu que le vieillard lui parlerait de cette voix dure, avec ces phrases impitoyables, où il distinguait, non sans étonnement, une animosité, toute voisine d’être haineuse. Mais c’était lui qui avait provoqué cet entretien par ses déclarations de la veille et par la remise de son Journal. Il se contint.

— Du moment qu’il en est ainsi, continua d’Andiguier, et que vous le reconnaissez, la nature de votre erreur vous marque votre devoir. Accepter les conséquences de ses fautes, c’est là toute l’expiation dont un homme est capable. On ne peut pas exiger de lui davantage. C’est ce que le langage vulgaire appelle si exactement prendre la responsabilité de ses actes. Vous avez épousé Mlle Duvernay avec un secret que vous deviez lui dire avant le mariage. En l’épousant, vous vous êtes engagé, par cela même, à ce que ce secret meure dans votre cœur, sans jamais en sortir, dussiez-vous en mourir aussi. Tous les mots, tous les gestes, toutes les expressions de visage qui ont pu donner à votre femme, durant ces derniers mois, l’idée que vous lui cachiez quelque chose, ont été autant de mauvaises actions ajoutées à la première. Il est temps encore de réparer le mal. Qu’à partir d’aujourd’hui, Éveline vous voie vivre avec elle simplement, naturellement, et elle attribuera les accès de tristesse qui l’ont tant troublée, et jusqu’à la scène d’hier soir, à ces désordres nerveux dont vous lui avez parlé déjà. Souffrez en dedans, mais qu’elle ne le voie plus. Tout votre devoir est là. Je conviens que c’est une très dure épreuve. Mais c’est vous qui l’avez voulue. Subissez-la virilement. Vous retrouverez votre propre estime, et, avec elle, la force de sauver votre ménage. Vous devez vivre, et vivre avec ce but : guérir la blessure que vous avez faite à ce jeune cœur qui s’était donné à vous avec un si complet abandon. Moi, je serai là pour vous soutenir, puisque le silence vous était trop lourd. Vous me parlerez, et tout ce que je pourrai pour vous aider à endormir les soupçons d’Éveline, je le ferai. Mais, prenez garde ! Ce n’est pas dans huit jours, ce n’est pas dans vingt-quatre heures qu’il faut commencer à vous prendre en main ; c’est aujourd’hui, c’est tout de suite… Vous en sentez-vous l’énergie ?…

— Oui, dit le jeune homme avec fermeté. — La virile allure de la parole de d’Andiguier, dans cette seconde partie de son discours, correspondait trop à certains besoins de cette âme désorientée et fatiguée d’une si longue solitude. Mais Malclerc avait aussi trop souffert pour n’avoir pas besoin de plus d’affection dans le conseil, de plus d’indulgence dans l’appui, et, après avoir répété : « Oui, je m’en sens l’énergie et je vous donne ma parole que je ne retomberai plus dans mes faiblesses, » il continua : « Vous avez été bien sévère pour elles tout à l’heure, mais vous êtes un sage, monsieur d’Andiguier. Vous ne savez pas ce que c’est que d’avoir aimé comme j’ai aimé, d’avoir été aimé comme je l’ai été, et par quelle femme !… Vous ignorez ce qu’il vous en reste au cœur de nostalgie, comme on est impuissant contre le reflux d’un tel passé, comme le souvenir dissout la volonté, combien on peut être à plaindre, même en étant très coupable…

— Vous croyez avoir aimé… répondit d’Andiguier avec un profond accent d’amertume. Ses grands traits s’étaient de nouveau altérés, quand l’ancien amant d’Antoinette avait fait cette directe allusion à la morte. Il eut, pour prononcer cette parole d’un doute presque injurieux pour les sentimens de son interlocuteur, une voix soudain si changée que celui-ci en demeura surpris et le regarda. Pour la première fois, il eut une intuition de la vérité, en voyant de quelle flamme brillaient les yeux du vieillard et en l’entendant qui soulageait son cœur malgré lui et qui continuait : — Vous avez aimé à aimer, comme vous l’avez dit dans votre Journal, vous avez aimé à sentir, aimé à souffrir. Vous n’avez pas aimé. Vous ne vous êtes pas un seul jour, pas une seule heure, renoncé vous-même. Ce que vous avez regretté, avec cette nostalgie dont vous parlez, ce n’était pas votre amour. On ne regrette pas son amour, pour la simple raison que cet amour ne peut pas s’en aller. Il ne disparaît qu’avec nous, quand c’est vraiment de l’amour. Vous avez regretté des émotions. Ces deux femmes, pour vous, n’ont été qu’un prétexte à vous réchauffer, à vous brûler le cœur. Le foyer n’était pas en vous, il était en elles. À mon âge, on y voit clair dans les âmes, allez. Encore aujourd’hui, vous ne savez pas, vous ne soupçonnez pas ce que c’est que d’aimer… Aimer, ce n’est pas recevoir, c’est donner. Ce n’est pas chercher l’émotion, c’est la créer. C’est se dévouer à un autre être pour toujours. Il vit, on l’aime. Il meurt, on l’aime. Il ne nous quitte jamais, pas plus que Dieu ne quitte son fidèle. Si cet être vous aime, c’est le paradis. C’est le paradis encore, même s’il ne vous aime pas, même s’il en aime un autre. Car ce paradis, nous l’avons, nous le portons en nous, et c’est l’amour. Cet amour, vous l’avez inspiré, vous l’inspirez encore. C’est ainsi qu’Éveline vous aime, c’est ainsi que l’autre vous a aimé. Cet amour, vous ne l’avez ressenti, vous, ni pour cette autre, — vous n’auriez pas épousé sa fille, — ni pour cette fille, — vous ne l’auriez pas torturée et vous ne seriez pas torturé du regret de l’autre… Non. Ne dites pas vous avez aimé, vous n’en avez pas le droit… Surtout ne me le dites pas…

À mesure que d’Andiguier parlait, transfiguré par une exaltation grandissante, la lumière achevait de se faire dans l’esprit de celui auquel il adressait cette protestation trop passionnée pour n’être pas personnelle. Avec cette instantanéité du souvenir qui se produit en nous quand une évidence subite coordonne et illumine une suite de petites observations, restées jusque-là presque inconscientes, vingt images se représentèrent à Malclerc, dont le sens s’éclaira pour lui. L’espèce de réserve attendrie avec laquelle Antoinette lui avait révélé les assiduités de d’Andiguier chez elle, le ton si particulier de respect ému qu’elle avait toujours eu en le nommant, ses réticences pour raconter ce qui le concernait, son désir et sa crainte tout ensemble que les deux hommes se connussent, autant d’indices auxquels il avait à peine pris garde. Il en comprenait soudain la signification : d’Andiguier avait aimé Mlle Duvernay, et celle-ci l’avait su. Que cet amour durât encore, la souffrance dont le visage du vieillard portait la trace, en ce moment, le disait assez, et l’effrayant changement de ses traits depuis la veille, et cette vibrante revendication pour la supériorité de son sentiment. De qui parlait-il, sinon de lui ? De quel amour, sinon du sien ? Cet être, aimé même dans sa mort, même dans son amour pour une autre, qui était-ce, sinon Antoinette ? Contre quoi cet homme de plus de soixante ans se révoltait-il avec cette frénésie de douleur, sinon contre la révélation qui venait de lui être faite de la passion d’Antoinette, et pour qui ?… Si préoccupé qu’il fût par le drame de sa propre vie, Malclerc éprouva un saisissement devant cette complication, tout d’un coup découverte. Quel déchirement ses confidences avaient dû infliger à ce cœur si fidèle ! Et quelle générosité de l’avoir reçu, après cela, comme il l’avait reçu, de s’être offert à le soutenir, de l’avoir soutenu !… Toutes ces impressions se résolurent chez lui par un mouvement de pitié et de remords, qui le fit, après une minute d’hésitation, et quand d’Andiguier se fut tu, s’avancer vers lui, et lui tendre la main, en lui disant :

— Monsieur d’Andiguier, pardonnez-moi.

— Vous pardonner ?… interrogea le vieillard, sans répondre au geste du jeune homme. Qu’ai-je à vous pardonner ?… d’un ton redevenu hautain et presque dur.

— De vous avoir donné ce Journal, balbutia Malclerc. Ah ! si j’avais su !…

— Vous saviez mon affection pour Éveline, répondit d’Andiguier, et vous avez eu raison de tout m’avouer.

Son noble visage avait repris son masque de réflexion soucieuse et froide. Il ne voulait pas de cette sympathie de son rival pour sa sensibilité blessée. Ses yeux clairs eurent, en se fixant sur les yeux de l’autre, le regard de fierté d’un homme qui n’admet pas qu’on lui dise qu’il souffre. Ils semblaient déclarer à Malclerc, en le défiant et le condamnant : « Voilà l’exemple. » Mais cet éclair d’orgueil s’éteignit vite pour céder la place à une expression d’inquiétude épouvantée, quand le domestique qui avait porté la lettre rue de Lisbonne, le matin même, vint interrompre ce tête-à-tête des deux hommes et qu’il annonça, non sans un embarras qui prouvait que déjà les gens pressentaient un mystère autour des allées et venues de leurs maîtres :

— Madame Malclerc demande à parler à Monsieur… Que faut-il répondre ?…

— Il faut la faire monter, naturellement, dit d’Andiguier : Vous voyez comme elle est en éveil ?… ajouta-t-il en se retournant vers Malclerc, dans la minute qu’ils passèrent seuls. Souvenez-vous de votre promesse…

— Je m’en souviens, et je la tiendrai, dit le jeune homme, qui ajouta : — Vous me rendrez votre estime, je la veux, et je la mériterai… Et quand Éveline entra dans la chambre, des deux complices dans cette œuvre d’un tragique mensonge, c’était lui le plus calme, lui dont le visage offrait aux yeux aigus de l’arrivante cette expression naturelle, si difficile à prendre ainsi, à l’improviste. Il y avait au contraire une trace de contrainte, perceptible à une inquisition passionnée, dans la bonhomie jouée avec laquelle d’Andiguier vint à la jeune femme, et il lui disait, devançant ses questions, pour l’en désarmer :

— Toi chez moi, et à cette heure ?… Que se passe-t-il encore dans cette mauvaise tête ?… Tu t’es inquiétée de lui ?… Hé bien ! Tu le vois. Il est ici…

— Je n’en doutais pas, répondit Éveline, mais j’ai voulu en être sûre.

— Comme tu dis cela, reprit d’Andiguier. Pourquoi ?…

— Pour rien… fit Éveline en rougissant. Comme toutes les personnes très délicates que le soupçon a précipitées dans une démarche de quasi-espionnage, elle était partagée entre son fiévreux désir de savoir le secret qu’elle pressentait et une honte d’être venue surprendre son mari. C’était l’occasion pour celui-ci, d’entrer en scène à son tour, et de mériter l’estime de son juge, comme il avait dit, par son énergie à garder la parole donnée. Il commença donc, en s’adressant à d’Andiguier, d’un ton presque découragé :

— Avais-je raison, dans ce que je vous disais tout à l’heure ?… Voilà ce qui m’enlève toute tranquillité. Je m’épuise à lutter contre ces imaginations qu’elle se fait, et qu’elle garde. Mais je suis décidé à suivre votre conseil, et à ne plus laisser de silences s’établir entre nous… Et, se tournant vers sa femme : — Nous sommes vos deux meilleurs amis, Éveline. Vous nous tenez là, tous deux devant vous. Si vous avez de nouveau quelque chose sur le cœur, interrogez-nous. Nous vous répondrons…

— Non, dit-elle, je n’ai rien… Et elle répéta : Je n ai rien… Mais c’est vrai, j’ai été folle… Aussi… continua-t-elle, cédant, malgré la révolte de sa dignité à ce besoin d’enquête qui l’avait fait, ayant su son mari sorti de grand matin, accourir droit chez d’Andiguier, avec l’idée fixe qu’il ne pouvait être que là : — aussi pourquoi rencontré-je toujours l’énigme devant moi, toujours la preuve qu’on me cache quelque chose ?

— Mais quelle énigme ? Mais quelle preuve ?… demanda Malclerc.

— Avant-hier, dit-elle d’une voix saccadée et qui hésitait, qui implorait. Le souvenir de ses horribles émotions de l’autre nuit, et de cette tentative de suicide, vainement niée, la reprenait, en même temps qu’elle avait encore plus honte. — Oui, avant hier, il y avait sur le bureau, je l’ai vue, une enveloppe au nom de M. d’Andiguier…

— Et vous vous mettez dans un état comme celui où vous êtes, pour de pareilles idées ? interrompit le jeune homme. J’avais préparé, tout simplement, pour lui, trois brochures qu’il m’avait prêtées… Où les avez-vous mises, monsieur d’Andiguier ? Montrez-les-lui…

— Non, dit vivement Éveline, je ne veux pas les voir… À quoi bon ?… continua-t-elle, en se parlant à elle-même, et involontairement encore, elle trahit le tumulte des impressions parmi lesquelles elle se débattait, en se contredisant aussitôt, et elle demanda : Mais alors pourquoi avez-vous tenu à venir lui parler, dès ce matin ?

— Pourquoi ? répéta Malclerc, et, tirant de sa poche la lettre de d’Andiguier : Lisez ce billet. Notre ami était tourmenté de vous, de nous, pour tout dire. Il a désiré m’entretenir de notre ménage, me réconforter, me donner des conseils… Mais lisez… lisez…

— Non, répondit encore la jeune femme, et elle repoussa l’enveloppe de la main. De nouveau, une lutte entre des émotions contraires se peignit sur son visage. Puis, interpellant le vieillard avec une solennité singulière, elle reprit : « S’il en est ainsi, vous, mon ami, jurez-moi sur le souvenir de maman qu’Étienne et vous ne me cachez rien, et je vous croirai…

— Mon enfant !… dit d’Andiguier, — et tout son pauvre cœur tremblait dans sa voix. — Ce n’est pas bien de mêler les morts à nos pauvres petites agitations. Ce n’est pas bien de dramatiser avec des appels de ce genre, avec des évocations et des sermens, des difficultés d’un ordre très simple. Je n’ai rien à te jurer et je ne te jurerai rien. Mais je te dirai avec tout ce que j’ai en moi d’amitié pour toi, avec tout ce que j’ai eu d’affection pour ta mère : reviens au bon sens et à la réalité. Ton mari vient de te donner l’exemple de ce qui est vrai, de ce qui est juste, de ce qui est sage. Il a souffert de désordres nerveux. Il va essayer de se soigner, de prendre sur lui-même, de se guérir. Ne lui rends pas cet effort impossible, et, toi-même, pense au grand événement qui se prépare. Il n’y a rien entre vous que des idées, que tes idées. Ne les laisse pas te ressaisir… Tu es toute pâle. Tu t’es rendue malade ce matin encore, en te levant sitôt, en venant, en te tourmentant, et c’est si inutile, c’est si coupable !… Allons, Étienne, — c’était la première fois qu’il appelait Malclerc de son petit nom, par une simulation d’amitié, bien magnanime, elle aussi, — vous allez la reconduire et la calmer. J’irai prendre de tes nouvelles cet après-midi, et, regarde-nous, tu verras bien que je ne te mens pas quand je te dis que, lui et moi, nous ne voulons que ton bonheur…


— J’aurais dû jurer… se disait ce grand honnête homme, un quart d’heure plus tard, quand il se retrouva seul, dans sa galerie, après le départ des jeunes gens : J’aurais dû jurer… Qu’est-ce qu’un faux serment, quand il s’agit d’épargner à une femme une révélation semblable sur son mari et sur sa mère ?… Mais non. Elle m’aurait cru aujourd’hui, et demain, elle aurait recommencé de douter, de chercher. Elle a été trop avertie… Du temps, il faut gagner du temps, et arriver à la naissance de l’enfant… Si ce malheureux, — il pensait à Malclerc, — à la force de se comporter comme ce matin, pendant ces cinq semaines, tout peut encore s’arranger… Ah ! conclut-il, j’aurais dû jurer tout de même !… Sur son souvenir, je n’ai pas pu !…

VII. — L’INÉVITABLE

D’Andiguier avait raison. Éveline avait été trop avertie, mais, et de cela il ne se doutait pas, entre tous les signes qui, depuis le début de son mariage, avaient d’abord éveillé, ensuite porté son inquiétude à ce point d’anxiété inapaisable où elle se trouvait maintenant, le plus décisif venait d’être cette attitude de l’ancien ami de sa mère, en face de son mari. Tandis que celui-ci la ramenait au sortir de cette pénible scène, de la rue de la Chaise à la rue de Lisbonne, et qu’il continuait de jouer, avec une perfection qui eût trompé toute autre personne, le rôle que lui avait suggéré d’Andiguier, la jeune femme commençait déjà le travail d’esprit qui devait bien vite l’amener dans la direction de la vérité, et, une fois en chemin, comment se serait-elle arrêtée ?

— Il n’a tout de même pas l’ait le serment que je lui demandais,… se disait-elle, en se rappelant quelle émotion d’Andiguier avait manifestée, dans les derniers momens de leur entretien et devant son appel filial. — Il ne pouvait pas le faire. Il n’a pas voulu me mentir jusque-là. Car il me ment, lui aussi. Ils me mentent. Ils s’entendent pour me mentir, et depuis hier,… ils s’entendent ? Comment ? Pourquoi ?…

Cet accord des deux hommes était un incident si nouveau, si singulier, qu’il avait, comme on voit, frappé aussitôt et très fortement l’intelligence de la jeune femme. Ce n’était pas une personne d’une très vive imagination qu’Éveline. Si elle tenait de sa mère cette sensibilité un peu farouche, ce reploiement sur soi-même, cette répugnance à montrer ses émotions profondes, qui lui donnait des coins romanesques dans l’âme, elle avait hérité du côté paternel un réalisme d’esprit et de jugement, très différent du tour d’idées, volontiers chimérique, de Mme Duvernay. Elle avait toujours tout pris très au sérieux. De là lui venait cette droiture un peu raide qui avait tant agi, par contraste, sur la nature ondoyante et complexe de son mari. On dupe aisément, une première fois, ces sortes de caractères, car, d’instinct, ils croient les autres aussi sincères, aussi simples qu’eux-mêmes. Quand leur défiance s’éveille, elle ne s’endort plus, précisément pour le motif qui les rend tardifs au soupçon. Ils ont trop besoin d’être vrais avec eux-mêmes, pour ne pas couler à fond les indices qu’ils ont une fois remarqués. C’est ainsi qu’Éveline, durant les quelques jours qui suivirent ces quarante-huit heures, si chargées pour elle de mystères, ne questionna plus, ne se plaignit plus. Mais toute l’énergie de sa réflexion se concentra sur cette donnée inattendue de l’énigme dont elle sentait le poids sur son ménage. Le problème se posait ainsi maintenant : au lendemain de la tentative de suicide de son mari, elle était venue, affolée, à bout de forces, supplier d’Andiguier. Celui-ci avait accepté la mission de faire une démarche auprès de Malclerc. Il était parti en promettant de lui parler, de lui arracher son secret, d’essayer du moins. Il était revenu sachant ce secret, — pour Éveline ce point ne faisait pas doute, — oui, le sachant, et décidé à s’en taire. De quelle nature était donc cette confidence pour que non seulement son plus sûr ami ne voulût pas la lui répéter à elle, mais encore que les deux hommes se fussent aussitôt ligués afin de mieux lui cacher ce qu’elle avait un droit sacré à savoir ? Tout l’avenir de son mariage était en péril. Elle n’avait dissimulé à d’Andiguier aucun de ses troubles. Elle lui en avait montré la cause dans cette idée fixe qui rongeait son mari, dans ce secret autour duquel elle errait depuis des mois. Elle avait vu d’Andiguier bouleversé de sa souffrance, elle entendait encore son cri d’indignation : « Tu as raison, il faut que Malclerc s’explique ! » et cet entretien avec Malclerc avait suffi pour retourner cet homme, pour en faire un allié de l’autre dans une conjuration de silence. Cette antipathie réciproque, dont il lui avait fait l’aveu, s’était changée, dans ce si petit espace de temps, en une complicité. Quelles paroles s’étaient donc prononcées entre eux ? Quand elle les avait surpris dans cet entrevue du matin organisée à son insu, cette volonté d’entente et de silence était écrite sur leurs visages, dans leurs regards, dans leurs attitudes. Quelle impérieuse nécessité, commune à l’un et à l’autre, les avait fait se concerter avec une soudaineté qu’elle eût qualifiée de miraculeuse, si elle n’y avait pas assisté ? C’était un mystère par-dessus un mystère, que cette subite mainmise du jeune homme sur le vieillard. Mais c’était aussi un de ces faits qui circonscrivent subitement le champ des explications possibles, et en tournant et retournant ce fait dans sa pensée, par cet inconscient effort d’analyse qu’une préoccupation passionnée suscitait en elle, Éveline allait en tirer des conséquences déjà trop voisines de la cruelle vérité !


Au cours des huit jours qui s’écoulèrent ainsi, entre ces premières scènes et l’inévitable, le décisif événement qui devait achever de l’éclairer, rien cependant ne trahit chez elle cette tension extraordinaire de sa pensée sur ce problème, à présent rétréci d’une façon bien nette. Elle alla et vint, comme d’habitude, accomplissant ceux des devoirs du monde qu’un huitième mois de grossesse permet encore à une femme, suivant avec sa ponctualité accoutumée les prescriptions du médecin, marchant beaucoup, et activant les derniers préparatifs pour la toute prochaine naissance de l’enfant, qu’elle avait déclaré vouloir nourrir elle-même. Quiconque l’aurait vue, assise à la table des repas, en face de son mari, ou cheminant dans une des allées écartées du Bois, tantôt avec lui, tantôt avec une de ses cousines, ou bien encore, travaillant le soir à un ouvrage dans l’angle préféré de son petit salon, n’aurait jamais imaginé qu’elle avait traversé, si peu de temps auparavant, des épreuves si violentes et si tragiques. D’Andiguier était le seul à comprendre que la tragédie continuait, mais silencieuse et toute mentale, sous ce front si jeune et si impénétrable où le bleuâtre réseau des veines semblait faire couler un sang paisible et que la pensée dévorait. Il avait trop vu sa mère se renfermer dans cette atmosphère de douceur distante, pour n’en être pas effrayé. Mais il se gardait de communiquer ses craintes à Malclerc, qu’il voyait, de son côté, tenir sa promesse, se dominer et opposer aux investigations de sa femme un visage tout ensemble affectueux et indéchiffrable, sans aucune trace des anciennes mélancolies. Le vieillard sentait bien que ce n’était là qu’une accalmie entre deux tempêtes. Cependant, le jour de la délivrance d’Éveline approchait, et, pour lui, cette venue de l’enfant continuait à être la grande espérance. Il avait besoin de cette espérance, afin de supporter lui-même la tristesse dont il continuait d’être rongé, et qui se manifestait par des symptômes dont Éveline et Malclerc ne pouvaient s’empêcher de s’inquiéter, malgré leurs propres soucis. Seulement, le jeune homme savait pourquoi, à chacune de ses visites rue de Lisbonne, le collectionneur montait l’escalier d’un pas plus pesant, avec un souffle plus court, quelle idée douloureuse creusait ses rides chaque jour un peu davantage. Il savait pourquoi, dans ce petit salon de l’ancien hôtel de Mme Duvernay, le vieillard choisissait toujours le même siège maintenant, près de la fenêtre, à contre-lumière de façon à dissimuler son visage pâli, de façon surtout à ne pas voir, lui non plus, une certaine miniature placée sur la table dans un cadre d’or ciselé, — un de ses cadeaux de noce au mariage Malclerc ! Quoique les deux hommes n’eussent plus échangé un mot sur le passé, Étienne savait encore pourquoi d’Andiguier ne lui donnait jamais la main, sans qu’il sentît cette main frémir, sans qu’il vît une angoisse luire dans ces yeux, de plus en plus fiévreux d’insomnie. C’était la différence qui séparait son observation de celle d’Éveline. Celle-ci remarquait bien tous ces signes d’une profonde altération dans la physionomie et les manières de d’Andiguier. Mais, tandis que Malclerc plaignait le vieil ami d’Antoinette en le comprenant, elle cherchait, elle réfléchissait, elle se demandait s’il n’y avait pas autre chose qu’une coïncidence entre les scènes de l’autre semaine et les troubles subits de cette santé, demeurée si intacte jusque-là.

— Est-ce que vous vous sentez souffrant ? lui avait-elle demandé le sur lendemain de l’explication chez lui.

— Tu me trouves un peu défait ? avait-il répondu. Ce sont mes névralgies qui me reprennent et qui m’empêchent de dormir…

La précipitation qu’il avait eue de donner à son visible état de malaise une cause matérielle lui aussi, comme Malclerc, avait arrêté toute autre question sur les lèvres d’Éveline. Elle s’était dit : « À quoi bon essayer de nouveau de l’interroger ? Il ne parlera pas plus que l’autre… » et elle avait, à chaque visite, étudié les progrès de la souffrance sur le visage du vieillard. Non. Le dépérissement de d’Andiguier n’avait pas uniquement un principe physique. Elle l’avait vu malade à d’autres reprises, et elle avait pu constater son stoïcisme dans la douleur. C’était le chagrin qui le rongeait, comme c’était le chagrin qui avait rongé Malclerc, — c’était le même chagrin. Celui-ci se dominait depuis la terrible nuit où il avait été sur le point d’attenter à sa vie. Mais Éveline n’était pas la dupe de cette attitude destinée à la tromper. L’autre se dominait aussi, mais il en mourait. Pourquoi ? Quelle était la gravité terrible du secret qu’on lui cachait, pour que non seulement il eût fait, d’un coup, l’accord entre les deux hommes, mais encore frappé d’Andiguier comme un malheur personnel ? Car c’était là ce que la jeune femme avait pu lire, dès le premier jour, dans les yeux du vieillard, ce qu’elle y lisait distinctement à chaque visite : il ne souffrait plus pour elle, il souffrait pour lui. Elle n’avait, pour se convaincre qu’elle ne rêvait pas en constatant ce changement, qu’à se rappeler la première partie de leur entretien dans le petit musée de la rue de la Chaise, lorsqu’elle était venue lui crier sa détresse. Comme il lui avait parlé alors, avec quelle fusion de tout son cœur ! Comme il était visible que, dans ces momens-là, il ne réservait rien, que l’élan de sa pitié n’avait pas d’arrière-pensée ! Comme dans ses gestes, dans la pression de ses mains, dans les inflexions de sa voix, dans les anxiétés de son regard, elle avait perçu une sympathie, totalement, complètement absorbée par elle ! Cette sympathie n’était pas moins sincère, moins émue maintenant, mais c’était comme si cette âme n’en eût plus eu la force. Une plaie intérieure s’était ouverte en lui. Quelle plaie ? Par quel autre mystère, d’Andiguier était-il malheureux de ce qu’avait dû lui révéler Malclerc, pour son propre compte, et en dehors de son affection pour Éveline ? Telle était la question que se posait la jeune femme, continûment, fixement, à travers ce train de la vie quotidienne qui avait repris, comme il reprend toujours, et une idée commençait de pointer dans son esprit, si vague, si obscure, qu’elle ne se la formulait pas. Il y a des pénombres dans notre pensée, toute une région de limbes indéterminés, un bord de conscience où s’ébauchent, presque à notre insu, des inductions dont nous ne saurions dire à quelle minute elles ont commencé, où s’éveillent des intuitions qui dépassent et déconcertent notre volonté. Non. Nous n’avons pas voulu concevoir cela, et nous l’avons conçu. Nous n’avons pas voulu supposer cela, et nous l’avons supposé. Une invincible, une ingouvernable logique a fonctionné en nous presque malgré nous, et nous ne soupçonnions même pas ce travail qu’il s’était accompli déjà et que son résultat s’était élaboré, indestructible.


Quelle idée ?… Éveline, qui connaissait d’Andiguier depuis qu’elle existait, le savait bien ; et c’était la raison, qui, toute petite, l’avait liée à lui d’un attachement si instinctif, si spontané ; la vie sentimentale du vieil amateur d’art s’était concentrée, depuis longtemps, autour d’elle et du souvenir de sa mère. Elle ne l’avait jamais vu ému, réserve faite de ses tableaux et de ses marbres, que pour des incidens qui la concernaient ou qui concernaient cette mère. Elle ne s’en était pas étonnée : d’abord les choses avaient toujours été ainsi, et puis, elle avait trouvé, quand elle avait commencé à réfléchir, une explication très naturelle à cette affection. D’Andiguier n’avait plus, pour ainsi parler, de famille. Il ne lui restait que des parens éloignés, avec lesquels il n’entretenait que de très rares relations. Il avait été le compagnon et l’ami de jeunesse, — Éveline le croyait du moins, — de son grand-père Montéran. Il avait reporté cette amitié sur Mme Duvernay, puis sur sa fille. Celle-ci n’avait jamais associé l’idée de l’amour à l’image de cet homme qu’elle avait connu plus que quadragénaire, avec des cheveux gris et une physionomie plus vieille que son âge. Elle ne soupçonnait pas les racines profondes de ce sentiment épanoui en si magnifiques fleurs d’âme, ni de quelle rosée de larmes secrètes ces fleurs avaient été nourries. Mais on n’a besoin de connaître ni les causes, ni la nature d’un sentiment pour en connaître la force et la vivacité, ni pour deviner devant certaines tristesses qu’elles doivent tenir à la portion la plus vivante d’un cœur. Cette portion la plus vivante chez d’Andiguier, — Éveline l’avait trop éprouvé pour en douter, — c’était le souvenir de l’amie disparue qu’elle lui représentait. En présence du chagrin dont elle le voyait soudain consumé, elle devait nécessairement penser : — Je ne l’ai jamais vu ainsi depuis la mort de ma mère… — Ce fut au sortir de la conversation où il lui avait répondu en expliquant son changement par une reprise d’anciennes névralgies, qu’Éveline se résuma ainsi pour elle-même une impression, toute voisine de cette autre : — Il ne serait pas autrement s’il s’agissait de ma mère… — Pour la première fois, l’hypothèse que sa chère morte pût être, d’une façon d’ailleurs incompréhensible, mêlée au mystère dans lequel elle se débattait, venait de lui apparaître, si vaguement, si confusément ?

Une remarque singulière précisa tout d’un coup un peu cette incertaine et informe imagination. Elle était rentrée de sa promenade le soir même du jour où elle avait ainsi causé avec d’Andiguier, comme d’habitude, vers les six heures, et, comme d’habitude, après avoir changé sa tenue de ville pour une toilette d’intérieur, elle s’était dirigée, pour se reposer, vers son petit salon. En ouvrant la porte, elle vit que Malclerc l’y avait précédée. Il était debout, et tenait à la main une photographie qu’il considérait attentivement. Au bruit de la porte, il reposa le cadre sur la table où il l’avait pris, avec un mouvement brusque, comme quelqu’un surpris en faute. Éveline s’aperçut que sa main tremblait un peu, et aussi qu’il avait de nouveau sur le visage cette expression qu’elle connaissait trop pour s’y être meurtri le cœur si souvent depuis presque une année. Le portrait que Malclerc venait de remettre ainsi était un de ceux de Mme Duvernay. Cette expression et cette gêne durèrent à peine une minute, assez cependant pour qu’Éveline en demeurât elle-même toute saisie. Elle dit, sans attacher d’importance à sa propre question, et plutôt pour se donner une contenance :

— Vous regardiez ce portrait de maman ? C’est celui où je lui ressemble le plus, n’est-ce pas ?…

— C’est justement ce qui me faisait le regarder, répondit-il vivement, et tout de suite, sans transition aucune, il se mit à raconter une histoire, qu’il venait, disait-il, d’apprendre au cercle. Sa physionomie avait repris ce calme voulu, où Éveline reconnaissait le parti pris, si cruellement irritant pour elle, d’échapper à son inquisition. Sa voix avait son accent surveillé. Aucun signe d’émotion ne transparaissait en lui. Il en avait eu une pourtant, à son entrée, et extrêmement forte. Il quitta la pièce presque aussitôt, et Éveline, étendue sur sa chaise longue, roula elle-même dans un abîme de réflexion… Elle regardait, à son tour, la photographie de sa mère. Elle se demandait pourquoi son mari avait paru si contrarié qu’elle l’eût surpris ainsi, ce portrait à la main. Ses yeux se fixaient sur les lignes un peu effacées de ce visage tout pareil au sien, comme pour y retrouver la trace des pensées qu’avait eues à leur occasion cet homme qu’elle aimait tant, auprès de qui elle vivait, qu’elle avait vu alternativement auprès d’elle si tendre et si fermé, si exalté et si sombre, si heureux et si désespéré. Elle portait son nom et elle le connaissait si peu ! Oui. Quelles pensées avait éveillées en lui ce portrait de la mère de sa femme ? Pourquoi sa main avait-elle tremblé en reposant ce cadre sur la table ? Pourquoi avait-il sur sa physionomie son expression des mauvais jours ? En toute autre circonstance, Éveline s’en fût tenue à cette question, comme à tant d’autres semblables, pendant ces dix mois. Mais la constatation de l’entente entre Malclerc et d’Andiguier l’avait habituée, depuis ces derniers jours, à associer dans sa rêverie ces deux détenteurs du redoutable secret qui pesait sur elle, et voici que les éléments épars de ses récentes observations se rapprochèrent et firent corps : son raisonnement sur les chagrins de d’Andiguier et leur cause possible, d’abord, — puis ses réflexions sur le changement de rapports entre les deux hommes, et l’étrangeté d’une entente qui supposait un retournement si complet chez d’Andiguier encore, provoqué par quoi, sinon par la même cause qui provoquait ces chagrins ; — l’évidence enfin du trouble de Malclerc quand elle était entrée dans le petit salon et devant cette photographie… Pour des motifs qu’elle n’entrevoyait pas, à un degré qu’elle ne comprenait pas, dans des conditions qu’elle ne soupçonnait pas, par un point au moins, le secret autour duquel errait son enquête silencieuse était relatif à sa mère.

— C’est impossible, se dit-elle aussitôt, Étienne ne l’a pas connue… Elle avait reposé le portrait, elle aussi, d’un mouvement brusque, en se prononçant tout bas cette petite phrase. L’irréfutable objection de cet alibi eut un instant raison du travail qui s’était déjà accompli inconsciemment dans son esprit. Elle songea : — Je deviens vraiment folle… — et, pour chasser entièrement une idée qu’elle jugeait tout à fait morbide, elle commença de s’occuper à un des menus ouvrages qu’elle multipliait pour l’enfant à naître. C’était un petit bonnet, composé de fleurs en fil, dans ce point si joliment appelé frivolité. L’attention que ses yeux et ses doigts devaient apporter au maniement de la navette d’ivoire trompait d’habitude sa pensée. Le génie d’acceptation qui était une des grâces et une des forces de sa patiente nature, s’éveillait en elle dans ces momens-là. Elle sentait tressaillir dans son sein l’être déjà vivant, dont bientôt elle entendrait les cris, qu’elle nourrirait de son lait, qu’elle réchaufferait de ses caresses, et elle s’efforçait de s’absorber dans des soins qui prévoyaient, qui préparaient cette toute prochaine venue. Cette fois-ci, l’absorption de son esprit dans cette minutieuse besogne dura quelques instans à peine. Elle remit presque aussitôt son ouvrage dans le vide-poche qui se trouvait à portée de sa chaise longue. Un souvenir avait tout d’un coup traversé sa mémoire, celui de sa première visite avec Étienne, alors son fiancé, dans cet hôtel qui devait être le leur. Que son attitude avait été étrange à ce moment-là ! À peine entré dans cette pièce-ci, en particulier, comme il s’était montré nerveux, tourmenté ! Avec quelle hâte il lui avait demandé de partir, comme si de voir les murs de ces chambres lui était insupportable ! Et depuis, qu’elle avait eu souvent le sentiment, — elle l’avait dit à d’Andiguier, — qu’il prenait cette maison en aversion, qu’il la fuyait comme on fuit un endroit dont l’aspect vous rappelle une personne !… Quelle personne ? Il n’y en avait qu’une dont l’image fût étroitement associée à cette demeure, c’était sa mère. Et de nouveau, à cette idée, qui lui revenait, plus obsédante, elle répondait mentalement le « c’est impossible » de tout à l’heure ; mais, déjà, l’affirmation en était plus faible, moins catégorique, moins décidée… Un autre souvenir surgissait, oublié lui aussi, parmi tant d’autres : à Hyères, et quand, au lendemain de ses fiançailles, elle avait prononcé le nom de d’Andiguier, et annoncé qu’elle venait de lui écrire, Étienne n’avait-il pas donné les signes d’une extraordinaire agitation ? N’avait-il pas paru plus inquiet qu’il n’était naturel sur la manière dont ce vieil ami accueillerait cette nouvelle ? N’avait-il pas laissé voir un soulagement lorsque la réponse était arrivée ? Il ne connaissait pourtant pas d’Andiguier à cette époque, — du moins personnellement. Elle en était bien sûre, puisque c’était elle qui les avait présentés l’un à l’autre. D’où venait alors qu’il lui en eût toujours parlé dans des termes si exacts et si profonds, comme d’un homme que l’on a pénétré complètement ? Elle-même, dans sa grande explication avec son vieil ami, n’avait-elle pas dit ces mots auxquels sur le moment elle n’avait pas attaché d’importance : « À peine s’il vous a vu et il vous connaît comme moi… » Était-il admissible qu’une autre personne eût renseigné ainsi Malclerc sur le caractère de d’Andiguier, et que cette personne fût Mme Duvernay ?

— Alors Étienne l’aurait rencontrée ?… Il aurait été lié avec elle ?… Où ? Comment ?… Et il ne me l’aurait pas dit ? Pourquoi ?… Je perds le sens… Non, ce n’est pas vrai…

C’est sur cette révolte de ce qu’elle croyait être son bon sens qu’elle se releva de sa chaise longue, afin d’aller se préparer pour le dîner, en agitant sa tête d’un geste qui n’en chassa pas l’obsédante idée. Il y a, dans une hypothèse juste, lorsqu’une fois l’intelligence l’a conçue, une exactitude d’adaptation aux faits qui ne nous permet plus de la rejeter à notre gré. Pendant tout ce dîner, comme pendant la soirée et les jours qui suivirent, Éveline eut beau s’obstiner à repousser comme extravagante cette possibilité que son mari eût jamais rencontré sa mère, toute sa force d’observation fut tendue à saisir les moindres détails qui pouvaient confirmer ou démentir cette supposition. Elle constata ainsi deux indices qui, pour être très petits, n’en étaient pas moins bien significatifs, dans l’ordre de pensées où elle était engagée. Pas une fois, durant ces jours, elle ne put surprendre le regard de son mari posé de nouveau sur un des portraits de Mme Duvernay. Elle les avait, on se rappelle, multipliés dans la maison. Quand l’œil de Malclerc en rencontrait un maintenant, il passait vite, comme si l’image n’était pas là. Ce soin que le jeune homme avait de ne plus jamais regarder les portraits devait frapper d’autant plus Éveline qu’il concordait avec un effort analogue quelle pouvait remarquer chez d’Andiguier pour éviter les conversations sur la morte. Autrefois, il ne faisait pas une visite rue de Lisbonne, que très naturellement il ne mentionnât son nom et ne rapportât quelque souvenir, auquel son vieux cœur semblait se rajeunir et se réchauffer. À présent, lorsque Éveline faisait une allusion à sa mère, jamais plus il ne la relevait. Sans affectation, mais avec une évidente volonté de ne pas laisser la causerie se fixer sur ce point, il passait à un autre sujet. À la rigueur, et si son attention n’eût pas été éveillée par une suite d’incidens, Éveline aurait pu croire qu’elle se trompait sur Malclerc et qu’il n’y avait pas de parti pris dans certaines distractions de son regard, trop constantes cependant pour n’être pas volontaires. Chez d’Andiguier, le parti pris était indiscutable, et il était tellement inattendu, il révélait, chez le vieillard, des dispositions si nouvelles, un tel bouleversement des anciennes habitudes, qu’Éveline se sentait saisie, à chaque visite, d’un désir toujours et toujours plus aigu de lui demander : « Pourquoi ne voulez-vous plus que nous parlions de maman ?… » La question lui brûlait le cœur, lui brûlait les lèvres, — et elle ne la posait pas.

Quelle réponse appréhendait-elle ? Elle n’aurait pu le dire. Mais déjà la fièvre du soupçon commençait de l’envahir, et l’idée toute vague, tout abstraite d’abord, se réalisait, se concrétait, dans sa pensée. Cette possibilité que sa mère fût mêlée au secret dont son ménage était la victime se traduisait en suppositions précises, qu’elle allait tour à tour accepter et rejeter, en proie à ces subites et incohérentes alternatives de crédulité et de doute, dont le va-et-vient est comme un roulis et un tangage moral si douloureux pour l’être qui en subit l’agonie. Il finit alors par avoir un appétit de certitude, égal au désir du voyageur, ballotté sur l’Océan, de poser enfin ses pieds sur la terre ferme. Ceci soit dit pour excuser la pauvre Éveline de l’acte si contraire à son caractère auquel l’entraîna ce besoin d’étreindre une vérité, quelle qu’elle fût ! Mais qui donc osera la condamner, parmi ceux qui, s’étant heurtés, comme elle, dans leur entourage, à quelque mystère, petit ou grand, ont connu ces véritables accès d’hallucinations imaginatives où les hypothèses se présentent avec une telle surabondance de détails, un tel cortège de preuves, que les impossibilités s’abolissent, et que l’invraisemblance fait certitude ? Puis l’adhésion irraisonnée et fougueuse de l’âme est suivie d’une réaction. Elle aperçoit soudain l’absurdité de ce qu’elle acceptait tout à l’heure avec la plus partiale des complaisances. Elle détruit d’un coup l’édifice d’argumens qu’elle avait dressé, pour se retrouver devant le petit fait indiscutable qui avait servi de premier élément à ce travail et se construire de nouveau un échafaudage de conceptions qu’elle renversera, à peine debout. C’est ainsi qu’Éveline se prit soudain à se demander si ce secret, dont son mari tour à tour et son vieil ami avaient semblé si émus, n’avait pas trait à la mort de son père. Elle avait à peine connu M. Duvernay. On lui avait toujours dit qu’il avait succombé à une fluxion de poitrine, contractée à la chasse… Si c’était là un mensonge, destiné à tromper la famille ? S’il avait été tué dans un duel, demeuré caché, et que son meurtrier fût Étienne ?… Cette extraordinaire hypothèse s’évanouit aussitôt devant cette simple réflexion qu’à l’époque de cette mort, celui-ci n’avait pas vingt ans d’une part, et que, de l’autre. Mme Muriel eût été au courant d’un pareil incident. Éveline chercha alors d’un autre côté, et une non moins extraordinaire et non moins chimérique imagination vint l’assaillir… L’attitude de Malclerc et celle de d’Andiguier lui parurent tout d’un coup indiquer qu’il s’agissait d’une question d’honneur… Il y a pourtant des hommes du monde qui, dans leur jeunesse, ont commis quelque acte très coupable, et que la menace d’une dénonciation poursuit ensuite leur vie durant. Tout son amour se révolta aussitôt contre une telle possibilité appliquée à son mari… D’ailleurs une faute grave d’Étienne n’eût pas justifié ce chagrin de d’Andiguier… Mais n’y a-t-il pas aussi des fautes de famille et dont les enfans, les petits-enfans même sont responsables ?… S’il s’agissait de quelque indélicatesse d’un des siens ? y aurait-il eu, par exemple, abus d’un dépôt par un de ses grands parens ? Sa fortune provenait-elle de là, et son mari l’avait-il appris ?… Quelle folie !… Il le lui aurait dit, tout simplement… Était-ce ?… — Mais à quoi bon reprendre une par une les fantaisies morbides autour desquelles s’évertuait anxieusement cette sensibilité blessée, si pure, qu’entre toutes les hypothèses, une seule ne se présenta jamais à elle. Tout lui paraissait possible, excepté que sa mère n’eût pas été la plus honnête, la plus irréprochable des femmes. Pauvre et généreuse enfant, pour qui seulement imaginer la faute dont elle était la victime expiatoire eût paru un crime !


Toute une semaine avait passé dans le tumulte de ces imaginations aussi déraisonnables qu’inefficaces, sans que la misérable Éveline fût arrivée à aucun autre résultat qu’à s’exaspérer encore autour de l’énigme, de plus en plus inintelligible, dont elle se sentait environnée et opprimée. L’approche du moment de sa délivrance ajoutait à son anxiété morale l’angoisse animale des premières grossesses. Il lui arrivait parfois de souhaiter de mourir dans cette épreuve, et d’autres fois, quand l’enfant remuait dans son sein, qu’il lui donnait, en se retournant, ces secousses profondes, qui retentissent jusqu’au plus intime de l’être chez la femme enceinte, la mère s’éveillait en elle. Elle était prise de la crainte que ses troubles moraux n’eussent une répercussion sur cette vie encore unie à sa vie et qui bientôt s’en détacherait, qui s’en détachait déjà, et elle s’efforçait d’apaiser son inquiétude, de bannir le souci qui la rongeait… L’entrée de son mari dans la chambre, avec un regard et un sourire toujours affectueux maintenant, la rejetait bien vite à l’énigme… Hélas ! l’occasion allait lui être donnée de savoir enfin ce qu’il y avait derrière ce regard et ce sourire. Comment l’eût-elle laissée échapper ?… C’était exactement huit jours après celui où elle s’était, dès le matin, précipitée chez d’Andiguier pour savoir si son mari s’y trouvait, et de nouveau, la scène décisive allait avoir pour théâtre cet hôtel de la rue de la Chaise, — qui semblait si peu fait pour servir de cadre au dénouement d’un drame de passion, avec ses hautes fenêtres de vieille demeure parlementaire, ouvrant, les unes sur une cour où l’herbe encadrait les pavé, les autres, sur des jardins plantés d’arbres centenaires. Depuis quarante-huit heures, l’hôte de cette paisible maison était réellement malade. Quand il avait dit à Éveline qu’il souffrait d’une reprise d’anciennes misères, d’Andiguier n’avait pas menti. Soit qu’au cours de cette dernière semaine, il eût entièrement négligé les précautions, grâce auxquelles il maintenait son reste de santé, soit que la peine morale eût son contre-coup inattendu chez lui dans ce que les physiologistes appellent, avec tant de justesse, le point de moindre résistance, il recommençait d’être, comme il l’avait déclaré, le martyr de violentes névralgies. Elles s’étaient placées, cette fois, dans la poitrine, et le médecin, appréhendant quelque désordre du côté du cœur, avait mis le vieillard en observation. Il avait dû s’aliter, et, depuis deux après-midi, c’était Éveline qui venait prendre de ses nouvelles et passer quelques heures avec lui. Ce jour-là, quand elle était arrivée, le domestique l’avait avertie qu’elle ne s’inquiétât pas de l’état où elle trouverait son maître. Pour combattre l’insomnie que lui causait l’intensité de la douleur, on lui avait donné une dose un peu forte de chloral et d’opium, sous l’influence de laquelle il était encore. Quand la jeune femme entra dans la chambre, d’Andiguier reposait en effet. Elle fit signe au serviteur qu’elle attendrait son réveil, et elle s’assit dans un fauteuil au pied du lit du patient, dans cette chambre où elle retrouvait partout la trace du culte que le vieil homme gardait à sa mère. Le crucifix placé au-dessus du lit avait appartenu à Mme Duvernay. C’était Éveline elle-même qui l’avait donné à d’Andiguier, comme aussi cette aquarelle représentant le petit salon de la rue de Lisbonne, autrefois. Une boucle de cheveux blonds et des feuilles séchées se voyaient sous un verre au chevet du malade. C’étaient des cheveux coupés sur la tête de la morte et des branches prises à un des arbustes de son tombeau. Une grande photographie de la Villa d’Este était auprès. D’Andiguier l’avait souvent montrée à Éveline et la croix tracée de sa main, qui marquait la fenêtre de la chambre occupée par celle qui était encore Mlle de Montéran, lors de leur première rencontre, en 1871. Ailleurs, une bibliothèque vitrée contenait des livres prêtés jadis à Mme Duvernay. Éveline le savait, et elle n’avait qu’à regarder les portraits placés dans des cadres mobiles sur la cheminée, pour retrouver, comme dans sa propre chambre, sa mère partout, sa mère toujours. D’autres portraits, les siens, disaient la place qu’elle occupait, elle aussi, dans les religions de cœur du vieillard. Cette évidence d’un dévouement que les années avaient exalté, au lieu de le glacer, saisit une fois de plus la fille d’Antoinette, et elle se mit à contempler avec une émotion singulière les traits du malade dont elle voyait le profil amaigri et les yeux fermés. Les traces des ravages que la funeste révélation avait faits en lui étaient plus reconnaissables dans cette détente du sommeil. Un souffle inégal et qui, parfois, s’approfondissait en un soupir, indiquait une souffrance, même dans ce repos. Quelle souffrance ? Était-ce la sensation toute physique perçue à travers l’endormement de l’anesthésie ? Était-ce une récurrence de cette anxiété sentimentale, dont la cause, — Éveline n’en doutait pas plus que de la tendresse du vieillard pour elle et pour sa mère, — était ce secret auquel elle se heurtait sans le comprendre, depuis les premières semaines de son mariage ? Elle examinait ce front ridé, que voilaient à demi des mèches blanches, en songeant : « Si je pouvais y lire ! » et elle se sentait de nouveau envahie par la brûlante fièvre de son impuissant désir de savoir, quand un objet que rencontra son regard fit tout d’un coup s’arrêter son cœur. D’Andiguier venait de bouger dans son sommeil et de dégager son bras du lit. Éveline ramena la couverture vers l’épaule, et, ce faisant, elle souleva un peu l’oreiller. Son geste fit glisser sur le tapis un objet que le dormeur avait caché là, pour ne pas s’en séparer, et qui était sa montre avec sa chaîne. Celle-ci était double et à l’une de ses extrémités étaient appendues des clefs dont Éveline connaissait bien l’usage. Une était celle d’un coffre-fort, l’autre ouvrait le meuble de la Renaissance, à deux corps, en bois de noyer sculpté et incrusté de plaques de marbre où le collectionneur enfermait les papiers relatifs à ses trésors, où il avait enfermé le Journal de Malclerc. La jeune femme ignorait ce fait, comme elle ignorait l’existence du Journal. Pourtant, après avoir ramassé la montre, elle commença, au lieu de remettre l’objet sous le traversin, à rouler la chaîne et les deux clefs entre ses doigts et à songer… Que de fois elle avait vu d’Andiguier faire les honneurs de ce cabinet, d’un très fin travail ! Et il ne manquait jamais d’expliquer à ses visiteurs le mécanisme savant de la serrure, qui était un bijou dans un bijou… Que le malade eût dissimulé ses clefs sous son oreiller, au lieu de les poser dans le tiroir de la table, un peu de manie justifiait cet excès de précaution… Contre qui pourtant et contre quoi ?… Éveline était trop au courant de ses habitudes pour ne pas savoir qu’il n’employait que des gens dont il était absolument sûr, à cause de l’immense valeur de son musée. Elle savait aussi que le collectionneur gardait chez lui juste les sommes nécessaires aux dépenses quotidiennes de sa maison. S’il avait ainsi caché ces clefs, c’était par une crainte qui n’avait rien à faire avec l’argent que pouvait contenir son coffre-fort, rien non plus avec les documens d’ordre technique qu’il plaçait d’ordinaire dans le meuble de la Renaissance… Éveline serra les clefs dans sa main. Elle ferma les yeux. Elle venait de voir en pensée le bureau de son mari, pendant la nuit des préparatifs du suicide, et, sur ce bureau, la grande enveloppe et la suscription : « à Monsieur Philippe d’Andiguier. » La seule image de ces caractères lui brûlait les prunelles à se les rappeler. Elle ouvrit les yeux, et, comme pour fuir une affreuse tentation qui venait de surgir dans son esprit, elle replaça la montre et la chaîne sous l’oreiller. Le malade ne se réveilla point.

Éveline le regardait de nouveau reposer et de nouveau l’évidence du chagrin qu’il avait traversé, les temps derniers, s’emparait d’elle. Il y avait sur cette physionomie au repos un masque de tristesse, trop différent de la sérénité qui ennoblissait d’habitude les lignes heurtées de ce visage. La jeune femme se souvint qu’elle l’avait vu, ce même masque de tristesse, se dessiner à travers les lignes d’un autre visage, celui de son mari, — et dans quelle période de leur vie commune, dans ces premiers mois du mariage qui sont une joie et une lumière, même pour les couples destinés plus tard à la désunion ! Tout ce qu’il y avait eu d’exceptionnel et d’amer dans son sort, depuis cette dernière année, se représentait à sa pensée avec une intensité torturante. Qu’avait-elle fait à Dieu pour devoir subir cette épreuve, la plus cruelle pour une jeune femme ? Tant aimer son mari et ne pas le rendre heureux, le voir souffrir devant soi, souffrir jusqu’à vouloir mourir, et soi-même ne pas seulement soupçonner la nature et la cause de cette souffrance !… Cette cause, d’Andiguier, lui, la savait, — Étienne la lui avait révélée… Dire que les papiers, instrumens de cette révélation, étaient peut-être à quelques pas, dans ce meuble de la galerie, dont la jeune femme voyait maintenant en esprit les deux portes ouvertes, comme elle les avait vues si souvent, et les tiroirs… Par un de ces calculs mentaux qui achèvent dans une netteté presque visionnaire ces évocations-là, elle rapprocha soudain la largeur de ces tiroirs et la largeur de l’enveloppe aperçue sur le bureau de son mari. Elle se dit que, si d’Andiguier avait caché ce paquet dans ce meuble, il avait dû choisir un des larges casiers d’en bas. Ces casiers se peignirent devant ce regard de son esprit, avec leur mince poignée de fer forgé… Elle crut en sentir la fraîcheur sous sa main… Cette image fut la plus forte. Lentement, doucement, avec un geste qui tremblait, tant l’audace de sa propre action la bouleversait, ses doigts se glissèrent sous l’oreiller, à la place même où ils venaient de remettre la montre et la chaîne. Elle tira cet objet à elle, la gorge serrée, le cœur battant. Elle se leva de sa chaise en étouffant ses mouvemens, en retenant son souffle, les joues brûlantes de remords, et pourtant, contrainte par une passion plus forte que sa volonté, par une frénésie de tout essayer pour savoir, savoir enfin ! À reculons, sans perdre de vue le vieillard qui dormait toujours, elle alla jusqu’à la porte qui donnait de la chambre à coucher dans la galerie. Le bruit du pêne dans sa gâche, puis du battant sur son gond la firent tressaillir de la tête aux pieds. Mais déjà elle était dans le musée, où les faces des Madones peintes par les vieux Maîtres, qui l’avaient regardée, huit jours auparavant, se jeter à genoux avec une si ardente ferveur, la voyaient maintenant marcher d’un pas à peine appuyé, comme une criminelle, vers le meuble sculpté, dans la serrure duquel sa main essaya l’une et l’autre clef. Une fois la serrure ouverte, et, quand, ayant tiré un des tiroirs, puis un second, elle aperçut la grande enveloppe avec la suscription écrite de la main de son mari, son émotion fut telle qu’elle dut s’asseoir. Il lui sembla qu’elle entendait dans la chambre voisine le mouvement de quelqu’un qui s’éveille… Elle n’hésita plus. Elle prit l’enveloppe. Ses doigts en retirèrent les feuillets… Ses yeux tombèrent sur le prénom de sa mère au haut d’une page. Elle fut quelques lignes d’abord, celles écrites à Milan : « Je n’aime pas, je ne pouvais pas aimer Éveline, comme j’ai aimé Antoinette… » d’autres lignes, d’autres encore… L’horreur de ce qu’elle venait de découvrir lui fit jeter un grand cri. Il lui sembla que toutes les choses tournaient autour d’elle et qu’elle allait mourir. Les feuillets du Journal s’échappèrent de sa main, et, s’affaissant sur le plancher, elle s’évanouit…

Quand elle reprit connaissance, elle se retrouva auprès de d’Andiguier, sur un fauteuil où il avait eu la force de l’asseoir, malgré sa propre faiblesse et ses douleurs, seul, sans l’aide de son domestique. Il avait ramassé les papiers, refermé le cabinet, toujours seul. Éveline aurait pu croire qu’elle avait rêvé, si le costume de chambre hâtivement passé par le vieillard n’eût attesté qu’il s’était, réveillé par son cri, élancé pour la secourir, de son lit de douleur, — de ce lit sous l’oreiller duquel elle avait pris ces clefs, gardiennes du terrible secret. À rencontrer le regard fou d’inquiétude de son vieil ami, le sentiment de l’affreuse réalité la ressaisit tout d’un coup, et elle se mit à trembler de tous ses membres, en disant :

— Il faut que je rentre… Je souffre trop… Puis, comme elle vit que d’Andiguier voulait lui parler, son visage exprima un véritable sur saut d’épouvante, et, claquant des dents, d’une voix qui râlait dans sa gorge, elle dit encore : « Plus tard… Pas maintenant… Maintenant, il faut que je rentre. J’ai trop mal… » Elle appuyait sa main sur son sein en prononçant ces paroles, d’un geste de détresse. D’Andiguier comprit que la secousse qu’elle venait d’éprouver avait avancé en elle l’œuvre de la maternité et que ce travail de sa pauvre chair, dont il avait attendu un salut de cette destinée, allait commencer, dans quelles conditions ! Cette évidence d’un danger immédiat rendit au vieillard, si malade lui-même, l’énergie de la jeunesse. En quelques minutes, il fut habillé, Éveline transportée jusque dans sa voiture, avec son appui et l’aide du domestique, qu’il avait pu appeler cette fois sans courir le risque que la vraie cause de cette crise fût même soupçonnée, et déjà le coupé roulait dans la direction de la rue de Lisbonne. La jeune femme appuyée dans l’angle, les yeux fermés, toujours secouée de son grand frisson, ne prononça pas une parole pendant ce trajet, si ce n’est au tournant de l’avenue de Messine, et avant d’arriver à l’hôtel, pour supplier son compagnon :

— Dites que la voiture n’entre pas, fit-elle ; que l’on ne sonne pas le timbre… Je ne veux voir personne, personne, et, serrant la main de son compagnon avec une force convulsive : — Ah ! épargnez-moi cela, mon ami !…

— Tu ne verras personne, je te le promets, répondit d’Andiguier, qui ajouta pour la rassurer : — J’en fais mon affaire… En réalité, comment empêcher un tel hasard de se produire ? Que Malclerc, par la plus simple des coïncidences, se trouvât sur le point de sortir lui-même à ce moment précis, qu’il entendit les portes s’ouvrir, que les gens vinssent l’avertir ?… La perspective de ces possibilités rendit ces instans si tragiques, qu’une fois ce péril passé, et Éveline rentrée dans sa chambre sans qu’aucun incident se produisît, ce fut d’Andiguier qui sentit son corps lui manquer. Il dut s’asseoir sur une chaise dans le petit salon qui précédait la chambre d’Éveline. Les jambes lui refusaient le service, et c’est là, qu’ayant envoyé prévenir Malclerc, celui-ci le surprit, devant la porte qu’il défendait. Tout au plus s’il eut la force de montrer cette porte d’une main, tandis qu’il mettait l’autre sur sa bouche pour ordonner le silence au jeune homme. Celui-ci comprit au jeu de cette physionomie qu’un événement extraordinaire venait de se passer, et, à ce geste, quel événement. L’exclamation qu’il avait été sur le point de pousser à la vue de la pâleur du vieillard s’arrêta sur ses lèvres, et c’est à voix basse qu’il demanda :

— Éveline sait tout !…

— Elle sait tout, répondit d’Andiguier à voix basse, lui aussi, et il écouta, comme s’il eût eu peur que même ce murmure arrivât à travers la porte jusqu’à la pauvre femme. Puis il commença de raconter à Malclerc, et la visite d’Éveline chez lui, et son sommeil, et ce qu’il croyait s’être passé pendant ce sommeil, et comment il avait entendu un grand cri qui l’avait réveillé, et le reste !

— Maintenant, conclut-il, la voiture est allée chercher le médecin. Il va venir. Je vous en conjure, n’essayez pas de la voir… Pensez que si elle doit accoucher ainsi, sous le coup de cette émotion et avant terme, elle est en danger de mort… Et vous-même, souvenez-vous de la parole que vous lui avez donnée à elle… Renouvelez-la pour moi. Jurez-moi que vous n’attenterez pas à vos jours.

— J’ai trop besoin de votre estime, répondit Étienne, pour ne pas me conduire comme un homme… Ses traits exprimaient à cette minute une extrême souffrance, et cependant une espèce de soulagement. — J’aurai de la force, continua-t-il, à présent que je peux ne plus mentir. Écoutez… et l’angoisse contracta de nouveau son visage. Un gémissement venait de percer la cloison et d’apporter aux deux hommes la certitude que le terrible travail allait commencer. — Pourvu, ajouta-t-il, que le médecin arrive à temps… Monsieur d’Andiguier, pensez que je suis le père, que je l’entends souffrir et que je n’ai pas le droit d’être là. Si j’ai été bien coupable, allez, je suis bien puni. Mon Dieu ! Je m’en irai, je disparaîtrai, j’expierai, je ferai ce qu’elle voudra que je fasse !… Mais qu’elle vive !…

VIII. — LA VIE POSSIBLE

… Qu’elle vive !… Il y avait douze jours que Malclerc avait poussé ce soupir du plus profond de son remords, à la porte de cette chambre où sa femme allait devenir mère, sans qu’il lui fût permis de l’assister de sa présence, — douze jours qu’elle avait donné naissance à un fils, et elle avait été en péril de vie sans qu’il pût seulement la voir. L’inlassable dévouement de d’Andiguier avait épargné à cet homme infortuné les misères de détail que cette étrange exclusion hors de la chambre d’Éveline risquait d’entraîner. Il fallait à tout prix éviter les questions que Mme Muriel n’aurait pas manqué de poser. D’Andiguier s’était adressé au médecin. Il lui avait parlé d’une grave discussion survenue entre le mari et la femme à la veille du grand événement, et il avait obtenu que celui-ci interdît presque absolument à l’accouchée de recevoir des visites jusqu’à nouvel ordre, et, en tout cas, plus d’une personne à la fois. Cette ruse avait réussi momentanément, mais Éveline entrait en convalescence. Elle vivrait… Comment ? Que pensait-elle ? Que voulait-elle ?… Maintenant que le premier danger immédiat était écarté, le problème des relations futures entre les époux surgissait de nouveau. C’était l’objet des entretiens quotidiens entre d’Andiguier et Malclerc. Celui-ci en revenait toujours à sa promesse de la première heure : — Je ferai ce qu’elle voudra que je fasse ! — et toujours aussi à cette affirmation qu’il aurait de la force parce qu’il n’avait plus à mentir.

— Je me méprisais trop, disait-il, de cette hypocrisie… Je savais bien que c’était mon devoir, et, comme vous me l’avez montré, la conséquence nécessaire de ma faute. Toute mon énergie s’en allait dans ce mensonge. Qu’il est juste, le mot si célèbre : la vérité a libéré mon âme !… Depuis que je ne n’ai plus rien à lui cacher, je n’en saigne pas moins, mais de tout mon cœur, et je respire !…

En écoutant ces paroles et d’autres semblables, d’Andiguier, qui s’était reproché, comme un crime, ce sommeil durant lequel Éveline avait pu s’emparer de la fatale clef, se demandait si ce déchirement de tous les voiles n’avait pas été au contraire un bienfait, le seul que pussent recevoir ces deux sensibilités dont l’une avait tant souffert de son propre silence, dont l’autre s’était tant suppliciée contre ce mystère. Du moins, à partir d’aujourd’hui, leur sort allait se décider d’une manière définitive, sans les incohérences et les surprises que les luttes intérieures de Malclerc avaient infligées par contre-coup à leur ménage. Mais avaient-ils encore un ménage ? La réponse à cette question dépendait uniquement d’Éveline. À peine si d’Andiguier l’avait vue lui-même quelques minutes chaque jour, et sans jamais qu’elle lui parlât d’autre chose que de sa santé à lui. Cette sollicitude à son égard, conservée par l’accouchée au milieu des pires souffrances, comme aussi son désir que son fils s’appelât Philippe, avaient touché le vieillard à la place la plus profondément malade de son cœur. Il avait voulu voir, dans cette tendresse persistante d’Éveline pour le vieil ami de sa mère, la preuve que la révélation de l’affreuse chose n’avait pas tout à fait détruit chez elle le culte de cette mère. Ce dévot d’amour avait encore ce passionné besoin, de plaider pour la morte auprès de la vivante. Il lui était intolérable de penser qu’Éveline dût juger Antoinette. À travers le martyre de ses jalousies rétrospectives, il en était arrivé, vis-à-vis de son amie disparue, à ce pardon total, absolu, qui fait plus qu’excuser, qui comprend, qui accepte, qui plaint. Comment donner à la femme d’Étienne Malclerc qui était aussi la fille d’Antoinette Duvernay les raisons de cette indulgence, presque de cette complicité de pensée ? Pour lui, le mariage d’Antoinette la justifiait d’avoir cherché le bonheur où elle l’avait cherché. Il ne pouvait pas, il ne devait pas défendre Antoinette ainsi, et cependant ce lui était un supplice de se dire : Éveline ne la vénère plus, elle ne l’aime plus comme auparavant… — Sauver l’avenir de ce ménage, du moins ce qui en était encore sauvable, — sauver l’image d’Antoinette dans le cœur de sa fille, tous les motifs d’exister se réduisaient maintenant à ces deux rêves pour cet éternel amoureux, si absorbé par cette double espérance, par cette double incertitude plutôt, qu’il ne sentait plus sa propre maladie, la continuelle étreinte de la ceinture névralgique dont sa poitrine étouffait. Chaque mouvement le déchirait, chaque respiration, et il allait sans cesse de l’appartement de la rue de la Chaise à l’hôtel de la rue de Lisbonne, et sans cesse il avait de longs entretiens avec Malclerc. À présent que celui-ci savait la nature de l’affection que le vieillard avait portée à Mme Duvernay, il éprouvait devant cet héroïsme physique et moral les mêmes impressions complexes qui l’avaient saisi à cette révélation, mais portées à un degré supérieur : — un respect presque pieux pour cette magnanimité, un remords de ne pas l’avoir deviné, — une espèce d’envie aussi. Oui. Il l’enviait, — une telle comparaison est permise à l’occasion du d’Andiguier des tarots, » — un peu comme un artiste inférieur en envie un autre, comme le Verocchio dut envier Léonard, quand celui-ci peignit la figure de l’Ange, à gauche, dans le Baptême du Christ de l’Académie de Florence. Lui qui avait tant désiré, tant poursuivi l’émotion, qui s’était tant tourmenté pour sentir, tant acharné à se travailler le cœur, la vue de cette âme si naturellement généreuse et riche, capable d’une telle ardeur continue d’amour, malgré l’âge, le confondait d’une admiration presque jalouse, mais où il trouvait une force. La suggestion de cette énergie aimante continuait d’agir sur lui. Il n’eût pas supporté de rien faire, de rien sentir que d’Andiguier n’approuvât point. Ce dernier se rendait-il compte de cet hommage accordé par son rival aux supériorités de son cœur ? Il ne le montrait point. En revanche, si Malclerc l’eût vu le regarder à de certains momens où il ne l’observait pas, il aurait pu se convaincre que le fidèle d’Antoinette subissait toujours, en sa présence, un sursaut d’aversion physique. En même temps, le mystérieux et imbrisable lien du commun amour continuait de les attacher l’un à l’autre. Tous deux le sentirent et avec une bien grande force, quand, à la fin de la seconde semaine, d’Andiguier étant arrivé rue de Lisbonne à deux heures, suivant sa coutume, Malclerc l’aborda avant qu’il n’entrât chez Éveline pour lui dire, avec un visage dévoré d’anxiété :

— Elle vous a réclamé plusieurs fois déjà… Il se passe quelque chose… Elle a voulu voir l’abbé Fronteau. Il est venu ce matin…

— Elle ne va pas moins bien ? demanda d’Andiguier, et, sur une réponse négative : M. Fronteau ne vous a pas parlé, à vous ?…

— Non, fit Malclerc, et, avec une visible souffrance : mais j’ai lu dans son regard qu’elle lui avait tout dit…

— C’est impossible, répondit vivement d’Andiguier, dont la physionomie s’était assombrie. Même en confession, elle n’y serait pas tenue. Ce secret n’est pas à elle… Et il ajouta : Non, si elle me réclame après l’avoir vu, c’est qu’elle est sur le point de prendre un parti…

Quelque importance que le vieillard attachât à cette résolution d’Éveline, le souci de savoir le secret d’Antoinette livré à un nouveau confident, autant dire à un nouveau juge, fut si vif en lui, que sa première question à la jeune femme porta sur cette visite du prêtre. Un détail d’ailleurs, dans cette chambre où le recevait l’accouchée, était de nature à augmenter encore son inquiétude sur ce point particulier. Les murs en étaient nus. Mme Malclerc avait demandé qu’on enlevât tous les tableaux, sous le prétexte que le jeu de la lumière sur les cadres et dans les glaces l’empochait de reposer, véritablement pour ne plus avoir, au-dessus de son lit, ce portrait de sa mère, dont son mari avait tant parlé dans son Journal. Ce signe de son changement d’esprit envers la morte avait tant peiné d’Andiguier la première fois qu’il l’avait constaté ! Il s’accordait trop à ses préoccupations présentes pour ne pas les redoubler. Il demanda donc, d’une voix un peu abaissée, comme par crainte de réveiller l’enfant, endormi dans son berceau auprès du lit d’Éveline, en réalité parce que l’émotion le serrait à la gorge :

— On m’a dit que M. l’abbé Fronteau était venu te voir ?…

— Oui, répondit Éveline, et cette conversation m’a fait beaucoup de bien. Puis, avec une de ces divinations où se reconnaît le tendre génie féminin, elle ajouta : — Je ne lui ai dit que ce que j’avais le droit de lui dire, comme vous pensez, pour qu’il pût me conseiller… Il n’a pas cherché à en savoir davantage, et il a été très bon…

D’Andiguier prit la petite main toute pâle, aussi pâle que la batiste du drap sur laquelle elle était posée, et il y appuya ses lèvres avec une reconnaissance infinie. Il remarqua, le temps de ce baiser, que la jeune femme portait au doigt l’anneau de son alliance, mais que le rubis de sa bague de fiançailles ne luisait plus à côté. C’était le symbole de ce qu’elle voulait désormais garder de son mariage : le devoir sans l’espérance, l’attachement sans les joies. Était-ce de son âge ? Était-ce humain ? Et, pour sonder jusqu’au fond la blessure de ce cœur, pour la panser, s’il le pouvait, il l’interrogea :

— Si tu as demandé conseil à M. Fronteau, je suis sûr qu’il t’a dit ce que je voulais te dire moi-même, quand tu aurais la force de m’écouter, c’est que tu dois à ton fils, — et il montra le berceau, — de ne pas le priver de son père… Toi qui as tellement su ce que c’était que d’être aimée quand tu étais petite, qui as été entourée de tant de soins, tu comprends bien quels chagrins représenterait une enfance partagée entre deux intérieurs…

— Je le comprends, répondit Éveline, et je ne me reconnais pas le droit d’imposer cette épreuve à mon enfant… Les souvenirs que vous rappelez, ajouta-t-elle, sont restés là, — et elle montra son cœur, — et ils y resteront toujours…

— Si tu penses ainsi, continua d’Andiguier, tu dois comprendre aussi que la situation actuelle ne peut pas durer… Jusqu’ici, on a pu s’arranger pour que ta tante ne s’aperçût trop de rien. Du moins, je l’espère… Dorénavant ce serait impossible… Et, d’une voix qui prononçait ces mots comme le chirurgien enfonce en effet le fer d’un instrument dans une plaie, avec l’angoisse de la fibre saignante qu’il va rencontrer : « Ne penses-tu pas qu’il faudrait te décider à voir ton mari ?…

— Qu’il vienne… répondit-elle. Le battement de ses paupières sur ses yeux avait été le seul signe du saisissement que lui avait donné la phrase de d’Andiguier. Elle l’attendait, elle aussi, cette phrase, comme le blessé attend le fer du chirurgien, et elle répéta : Qu’il vienne !…

— Et quand veux-tu ? demanda d’Andiguier.

— Mais quand vous voudrez… dit-elle. Maintenant… Seulement, et son joli visage creusé et décoloré, où ses prunelles brûlaient d’un éclat de fièvre, se contracta comme si l’air manquait à sa poitrine, pour cette imploration : Seulement, qu’il ne me parle de rien !…

— Comme tu souffres, fit d’Andiguier, et comme tu lui en veux !…

— Non, répondit-elle, en secouant sa tête lassée, je ne lui en veux pas. Je n’en veux à personne… Et elle continua, comme se parlant à elle-même et avec une voix où d’Andiguier retrouva l’accent que la mère avait eu autrefois, après la mort de Montéran, et quand elle était grosse de cette fille même, pour confesser ses détresses : Quand on s’est donnée comme je me suis donnée à lui, on ne se reprend pas. Je ne pourrais pas changer mon cœur, quand je le voudrais, et quand il serait blessé à mort… Être malheureux, ce n’est pas en vouloir. Je l’ai aimé trop absolument, trop complètement, pour ne pas l’aimer toujours… Et je l’aime, mais avec une horrible douleur… Cela ne m’empêchera pas de faire mon devoir vis-à-vis du petit et vis-à-vis de lui aussi. Nous avons vécu avec quelque chose que je pressentais et qui me faisait mal à chercher. Nous vivrons avec quelque chose qui me fait plus mal à savoir. Voilà tout… La voulez-vous, la preuve que je l’aime toujours ? Dans toutes ces longues heures où j’ai tant pensé, savez-vous ce qui me déchirait davantage ? C’était de me dire que lui, il ne m’a jamais aimée… Non ! Ce n’est pas moi qu’il a aimée en moi… Ce n’est pas moi ! Ah ! gémit-elle avec un regard de terreur, ne m’en faites pas dire plus !…

— Pauvre âme !… répondit le vieillard dont l’émotion était portée à l’extrême. Dans la délicate et passionnée susceptibilité de ce cœur de femme, il reconnaissait une façon de sentir si pareille à la sienne, et il reprit, trouvant dans sa pitié les seules paroles qui pussent insinuer un baume dans ce dernier pli du cancer qu’elle venait de découvrir : — Si c’était ainsi, tu aurais raison. Mais ce n’est pas ainsi. Tu dis que ton mari ne t’a pas aimée pour toi, et ce n’est pas vrai… D’où viennent les troubles que tu lui as vu traverser alors, s’il ne t’aimait pas ? Contre quoi s’est-il débattu, sinon contre le regret du tort irréparable qu’il t’avait fait ? Si tu le veux, je t’apporterai son Journal. Tu le reprendras. Tu le liras tout entier, et tu y verras comme tu lui es devenue chaque jour plus chère, et comment il n’a pas pu supporter de te mentir… Condamne-le, c’est ton droit. Mais ne dis pas qu’il ne t’a pas aimée… — Ah ! qu’il lui coûtait, cet éloge de l’homme qu’il avait, lui, un si puissant motif de haïr ! — J’ai pu le juger, depuis que tu m’as envoyé chez lui et qu’il s’est confié à moi. J’ai pu constater combien il était digne d’être aimé, combien il en a besoin, et d’être aimé par toi. Si tu l’avais vu, comme moi, regarder son fils, votre fils, tu ne dirais jamais qu’il ne t’aime pas…

— Oui, dit Éveline, je sais qu’il est bon pour l’enfant… On m’a raconté qu’il le prend, qu’il l’embrasse… Mais vous savez bien qu’on peut aimer un enfant et ne pas aimer la mère…

— Tu n’as qu’à le lui tendre, quand il entrera dans la chambre, dit d’Andiguier. Tu verras qui de vous deux il regardera…

— Je ne pourrais pas,… répondit Éveline… Je peux le recevoir. Qu’il ne me demande rien de plus ! ni vous. Je ne peux que cela…

Il y eut un silence entre eux, qu’elle interrompit, après avoir sans doute prié mentalement de toutes les forces de son cœur si malade, en disant du ton d’une victime à son bourreau :

— Allez le chercher. Je suis prête…

La grandeur de l’effort que cette femme atteinte à une telle profondeur s’imposait à cette minute se révéla par le tremblement dont elle fut saisie de nouveau quand la porte se rouvrit et qu’Étienne entra dans la chambre. Quand il la vit si blanche, si amaigrie, et agitée de ce frémissement convulsif, une indicible émotion décomposa aussi son visage. L’ardeur de la tendresse la plus douloureuse éclata dans ses yeux à lui, d’où jaillirent deux grosses larmes qui roulèrent le long de ses joues, sans qu’il prononçât un mot, et il se recula pour s’en aller. Devant cette évidence du chagrin de son coupable mari, la source de l’amour se rouvrit dans Éveline, et, le geste qu’elle venait de se déclarer incapable de faire, elle le commença, sans pouvoir le finir. De ses mains tremblantes, elle prit l’enfant toujours endormi dans son berceau, comme si elle voulait le tendre au père. Et puis elle ne le tendit pas. Mais elle n’opposa pas de résistance, lorsque d’Andiguier, se penchant sur elle, prit à son tour le petit être et le mit entre les bras de Malclerc. Celui-ci effleura des lèvres le front de son fils et voulut le rendre au vieillard, qui, le refusant et s’effaçant, poussa doucement le père vers le lit de la mère. Éveline parut hésiter une minute, et, cédant enfin, elle reçut l’enfant des mains de son mari, sur le visage duquel passa une expression passionnée de reconnaissance et d’amour, devant ce présage d’un pardon qu’il n’avait le droit ni de demander, ni d’espérer. C’en était assez pour que d’Andiguier, le muet témoin de cette scène muette, aperçût la possibilité, pour ces deux êtres, de durer encore, de se reprendre à une existence où venait d’apparaître le principe de l’immortel renouvellement. Il sentit que cette première entrevue ne devait pas se prolonger, tant l’intensité des émotions d’Éveline et de son mari était excessive, et il dit, caressant de sa vieille main la petite joue de l’enfant :

— C’est en son nom que je vous le demande, il faut vouloir oublier ; il faut vouloir vivre maintenant.

— J’essaierai, dit Malclerc.

— J’essaierai, dit Éveline d’une voix étouffée, en appuyant son fils contre son cœur.

Paul Bourget.