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Le Faste funéraire et son développent historique/01

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Le Faste funéraire et son développent historique
Revue des Deux Mondes3e période, tome 20 (p. 378-404).
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LE FASTE FUNERAIRE
ET
SON DEVELOPPEMENT HISTORIQUE

I.
LES TEMPS ANTIQUES

Il n’est pas de jour qui ne ramène notre attention sur les monumens funéraires par les découvertes archéologiques faites sur tous les points à la fois. Ces découvertes ont le mérite à nos yeux de ne pas intéresser la seule érudition : elles touchent à l’histoire, à celle des idées comme à celle des faits. Elles sont souvent la seule lumière qui nous reste sur des époques disparues sans laisser d’autres traces que les débris qu’on trouve enfouis dans les tombeaux, et plus d’une fois, pour les sociétés même les mieux connues, elles éclairent d’une manière imprévue des points restés obscurs qui touchent à l’art, aux mœurs, ou aux institutions. La religion surtout, ce fond de toutes les civilisations, n’a guère eu de meilleures archives.

Cet intérêt s’est porté aussi sur les monumens funéraires de la France, et il a contribué à lui donner une plus vive intelligence de son passé en mettant en jeu le sentiment national, longtemps confondu avec le culte monarchique. C’est ce culte qui semble avoir été l’âme des travaux de nos savans bénédictins et des laïques érudits qui jusqu’en 1789 ont coopéré aux mêmes recherches patientes sur les sépultures et particulièrement sur celles de nos rois. La masse partageait alors cette pieuse curiosité pour toutes les reliques royales. Plus tard une haine aveugle et violente devait succéder, impatiente d’en finir avec ce qui avait été l’objet d’une vénération religieuse. Qui n’aurait cru alors que c’en était fait à jamais de l’étude de ces monumens empreints d’un triple caractère religieux, monarchique et aristocratique, profondément odieux à la démocratie révolutionnaire ? Eh bien, il n’en a rien été. Il s’est trouvé une élite de chercheurs érudits, d’artistes intelligens, d’historiens curieux de tout ce qui a vécu et de tout ce qui porte une signification, pour réveiller le feu sacré de l’archéologie nationale sous les coups mêmes de la fureur iconoclaste qui s’acharnait à détruire les antiques sépultures et qui en jetait les débris au vent. On n’a pas attendu la réaction royaliste pour y reprendre goût, pour ressentir même de l’enthousiasme pour ce qui avait été, dans les derniers siècles, au point de vue de l’art, l’objet d’une critique trop dénigrante. C’est au lendemain du pillage de l’abbaye de Saint-Denis et de nos autres églises que s’est réveillée la curiosité sympathique qui devait s’attacher désormais à nos sépultures nationales. Telle fut l’inspiration à laquelle on doit le célèbre musée des monumens historiques formé par Alexandre Lenoir en pleine révolution, où l’on peut voir à la fois un des symptômes et le prélude, le vrai point de départ de tout un mouvement nouveau.

Nous voudrions essayer de caractériser les phases diverses par lesquelles le faste funéraire à passé pendant sa longue existence historique, les aspects principaux qu’il a revêtus, le sens qu’y ont attaché les idées religieuses, la marque enfin qu’il a reçue des institutions politiques et sociales. Disons-le d’abord : ce faste lui-même est un fait dont les origines morales sont telles qu’on peut s’attendre à le rencontrer chez tous les peuples. Certains prédicateurs en ont porté la condamnation en termes trop absolus. Des niveleurs, partant de l’idée que la mort égalise tout, en ont même contesté la légitimité. Si ces critiques ne prétendaient atteindre que des excès trop réels nés de l’orgueil, il faudrait passer condamnation ; mais l’ornement des tombeaux comme la pompe des obsèques ont évidemment aussi des origines supérieures à la vanité. Un penchant impérieux nous porte à solenniser par des cérémonies et des emblèmes les événemens importans de la destinée humaine. Le plus solennel et le plus mystérieux de tous, la mort, appelle plus qu’aucun autre ces célébrations et ces symboles qui, à quelque degré que ce soit, sont déjà un commencement de luxe funéraire. Ceux qui sont allés jusqu’à vouloir en effacer toute trace n’ont pas vu à quels sentimens ils se heurtaient. Si le culte des morts est une satisfaction donnée à de pieux souvenirs, il ne se rattache pas moins à une croyance qu’on peut juger étrange sans qu’elle ait eu moins d’empire. C’est un fait, que l’humanité a cru et éprouve encore un singulier penchant à croire à une sorte de sensibilité chez les morts, qu’il ne faut pas confondre avec la vie dans un autre monde. On a supposé aux morts, même sous la tombe, des besoins matériels et moraux. On a pensé leur être agréable en plaçant à côté d’eux des objets d’utilité ou de luxe, en ornant avec soin ou même avec magnificence leurs sépultures. Les autres raisons qui ont dû contribuer au développement du luxe funéraire ne sont ni moins manifestes, ni moins persistantes, quoi qu’en aient pu dire ces singuliers égalitaires auxquels j’ai fait allusion, qui, tantôt au nom de la religion mal entendue, tantôt au nom de la démocratie mal comprise, se sont opposés à ce que l’illustration, le rang, la richesse, fussent comptés pour quelque chose là encore. Ces idées ont pu un instant se faire jour avec la commune d’Hébert et de Chaumette ; on les rencontre dans quelques écrits qui parurent à l’époque du directoire, quand la question des honneurs mortuaires fut mise à l’ordre du jour avec celle de la réorganisation des cimetières ; elles étaient, s’il se peut, encore plus chimériques que tant d’autres analogues qui s’inspiraient du nivellement absolu.

Tous ces mobiles devront se retrouver dans le fait que nous nous proposons de suivre historiquement. Peut-être y rencontrera-t-on l’explication de questions, peu éclaircies jusqu’à notre temps, qui se rapportent à l’intelligence de ces monumens. Ainsi entouré des circonstances religieuses, morales ou sociales qui en rendent compte, le faste funéraire devient un des plus saisissans et souvent un des plus clairs symboles des différentes civilisations.


I

Il y a un luxe funéraire primitif dont on trouve la preuve écrite dans les dessins, emblèmes, sculptures, qui ornent le sarcophage ou la pierre des tombeaux. Il se témoigne surtout par les objets travaillés avec plus ou moins d’art qui sont déposés dans les sépultures. Outre les révélations qu’ont apportées à cet égard les époques dites préhistoriques, l’étude de la vie sauvage et celle des peuples qui habitaient l’Amérique au moment de sa découverte sont devenues une mine précieuse d’observations. C’est surtout dans les obsèques que se manifeste cette sorte de faste chez les tribus indiennes. Walter Scott parle dans Waverley des clans écossais où les familles les plus pauvres épuisaient leurs dernières ressources en repas funèbres et pour faire à leurs morts des funérailles convenables. M. de Chateaubriand fait la même remarque, qu’on trouve aussi chez d’autres écrivains, dans son Voyage en Amérique, pour les tribus américaines ; il y joint une description de ces obsèques qui montre qu’elles étaient aussi, somptueuses que possible. Les usages mexicains rappellent les traits généraux du faste funéraire chez les peuples européens. Telle est la coutume de revêtir les défunts d’un rang élevé de vêtemens magnifiques, de leur placer dans la bouche une émeraude, un objet d’or. Peu importe que cette parure présente des singularités toutes locales. Ainsi, dans telle région, lorsque le chef ou prince mourait, on lui mettait des bagues aux doigts, des bracelets aux bras, un collier de turquoises au cou, des pendans aux oreilles, et, ce qui paraît bizarre, des sonnettes aux genoux : on plaçait auprès de lui son carquois rempli de flèches et une poupée couverte de pierres précieuses. Ailleurs la poupée ne suffit pas. Sept jeunes filles, richement habillées ; suivent le convoi en chantant, et sont assommées près de la tombe, où on les jette pour tenir compagnie au trépassé. Quelquefois les ornemens funéraires, au lieu de peindre la douleur, attestent la joie. Le mort est revêtu d’habits de fête. On lui tient des discours pour le féliciter d’avoir échappé aux misères de la vie. On l’accompagne de chants joyeux, de jeux, de danses, qui expriment la gaîté. Ailleurs les défunts portent la livrée brillante non-seulement de leurs professions, mais de leurs vices. Les ivrognes sont habillés comme le dieu du vin, les libertins comme le dieu de la volupté. Dans une autre tribu, les médecins étaient l’objet de funérailles somptueuses, mais n’étaient pas déposés dans un tombeau. Leurs cendres étaient conservées pour servir de remèdes, comme si la sépulture la plus honorable pour eux était le corps même des malades qu’ils guérissaient par une vertu surnaturelle. Les tombeaux mexicains étaient souvent magnifiques et couverts d’emblèmes. Dans toutes ces coutumes apparaît l’idée de la survivance. Un écrivain du XVIe siècle écrit, non sans quelque naïveté, à ce sujet : « Les Mexicans, quelque bestise qu’on leur attribue, ne sont point si lourdaux qu’ils ne pensent bien leurs âmes être immortelles et ne s’anéantir point avec le corps. Au contraire, ils croyent qu’elles sont tormentées ou bienheureuses en l’autre monde, selon que bien ou mal elles se sont portées en cestuy-cy : et c’est le but où tend toute leur religion, et ce que plus ils taschent de donner à entendre par toutes leurs cérémonies, et spécialement par celles qu’ils observent aux obsèques des trespassés, lesquelles ils font fort grandes et honorables, afin, se disent-ils, que si les morts par leurs mérites ne sont point allés au département des bienheureux, ils y soient au moins receus pour les services funèbres qu’on leur fait. » Il ne tiendrait qu’à nous de croire, après avoir lu ces lignes, que les anciens Mexicains étaient d’excellens catholiques, convaincus de la réversibilité des prières et des mérites ; mais le fond subsiste, et les cérémonies, les ornemens, les accessoires multiples du luxe funéraire, attestaient chez ces peuples l’idée d’une existence individuelle persistante. Chez les barbares du nord, on rencontre les mêmes pratiques et les mêmes élémens de luxe funéraire. Malgré la simplicité de leurs funérailles et de leurs tombeaux, les Germains enterrent avec les morts leurs chevaux, et leurs armes. Les autres barbares furent loin en général d’avoir la même simplicité, et on trouve la preuve de leur habitude d’enfouir des valeurs dans les tombeaux. Montfaucon fait mention d’un tombeau, découvert près de Cocherel, en Normandie, où furent trouvés plusieurs corps avec des haches de pierre et des os taillés en pointe. Dès 1791, à Noyelle, près Abbeville, on tirait d’un tombeau à colline des urnes remplies de cendres et d’ossemens brûlés, près desquelles étaient des armes avec des cailloux aiguisés. Au temps de César, les Gaulois avaient rendu leurs funérailles « magnifiques et somptueuses, » selon ses expressions mêmes. Ils mettaient sur le bûcher les cliens, les esclaves du mort, enfin tout ce qui lui avait été cher, et jusqu’aux animaux qu’il avait aimés. On peut même voir, par ce qu’en disent des écrivains comme Pomponius Mela par exemple, que la croyance dans une autre vie, fortement maintenue dans l’enseignement druidique, avait des conséquences plus caractérisées encore que chez les autres peuples. Il y avait des hommes qui se brûlaient volontairement avec leurs amis pour aller de nouveau vivre avec eux dans un autre séjour. On envoyait aux défunts, par la voie des flammes, les créances qu’ils pouvaient avoir. Les amis du mort lui écrivaient des lettres qu’ils jetaient sur le bûcher : les vivans prêtaient de l’argent, à la condition qu’il leur serait rendu dans l’autre vie, etc. De telles coutumes supposent évidemment les idées et les instincts auxquels nous avons rapporté le luxe funéraire.

Les grandes nations civilisées du monde ancien porteront la même inspiration dans les faits du même ordre, qui prennent avec elles une importance toute autre au point de vue de l’art comme un sens tout autrement clair et profond sous le rapport religieux et moral. L’antiquité a eu la passion de tous les éclatans symboles, ce qui est un indice de jeunesse à la fois et un des traits les plus accusés des races méridionales. On s’explique par là que l’Orient ait été la patrie du grand faste funéraire. Joignez-y cette circonstance, capitale ici, qu’il a été le berceau de toutes les grandes religions. En demandant à l’Orient les enseignemens qu’il peut nous offrir, nous saisirons dans leur germe bien des développemens que les civilisations occidentales nous montreront sous les formes qui leur sont propres.

Mettons à part la Chine pour en dire quelques mots, en regrettant que les très savans résumés en un ou plusieurs volumes de l’histoire des peuples de l’Orient aient entièrement omis ce peuple, qui occupe une place si considérable géographiquement et par ses caractères spéciaux. Les coutumes funéraires actuelles des Chinois nous sont pourtant assez connues. On peut croire que là, moins encore qu’ailleurs, elles n’ont subi de sensibles variations, l’idée fondamentale de la Chine étant le culte des ancêtres, cette idée a dû y porter au Comble le faste funéraire. La première pensée du Chinois est d’assurer aux parens, aux ascendans du moins, de somptueuses obsèques et une convenable sépulture. Si la mort vient à frapper le père d’une famille qu’il laisse sans ressources, on enferme le corps dans un cercueil ; la famille vend ou emprunte, et, si cela n’est pas suffisant, le fils s’engagera comme serviteur ou travaillera à bien faire ses affaires, afin que rien ne manque, fallût-il attendre des années, à la pompe des cérémonies et à la richesse de la sépulture proportionnée du moins à la condition de chacun. On remarque même que dans les hautes classes le respect pour les parens semble d’autant plus profond que leurs funérailles sont plus longtemps ajournées. Comme chaque jour de retard donne lieu à un droit qui dans l’Archipel indien a été porté à 300 florins, celui-là est censé le plus riche qui se soumet le plus longtemps à cet impôt volontaire. C’est ainsi que les funérailles du capitaine chinois de Samarong ont coûté l’énorme somme de 400,000 roupies.

C’est de temps immémorial qu’en Chine les deuils ont été sévères et prolongés, et qu’on voit pratiquée la coutume de servir aux morts, avant de les conduire à leur dernière demeure, des tables couvertes des meilleurs mets. La musique discordante, instrumens et chants, qu’on fait entendre dans la maison même des défunts, a pour but de faire fuir les mauvais génies qui rôdent autour des cadavres encore chauds. Voilà pourquoi aussi on met au fond de la tombe des figures horribles. Ces mauvais génies, très obstinés, continuent parfois à y poursuivre les morts. On compte aussi avec des ennemis moins problématiques, les voleurs, qui dérobent les tombes, et on espère, à l’aide de ces figures épouvantables, les frapper d’un pieux effroi. Dans la supposition que le défunt peut avoir besoin d’argent, on lui en donne quand on peut, ou bien, faute de mieux, on espère que le papier-monnaie dont se contentent les vivans aura cours dans l’autre monde. Ce qui complique le faste funéraire de ce peuple, c’est qu’un Chinois n’est pas censé avoir seulement une âme comme un Européen, mais bien trois, lesquelles ont chacune une destinée à part et exigent des honneurs spéciaux. Voilà pourquoi, à côté de ce catafalque superbement orné, on aperçoit trois personnages en costume de théâtre, dont chacun a pour mission de représenter une des âmes du défunt. L’un, vêtu comme une femme, ayant des fleurs dans les cheveux, des fruits et des animaux brodés sur la soie de ses robes, n’est autre que l’âme terrestre, celle qui habitera le corps d’un animal plus ou moins noble, à moins qu’on ne parvienne à l’enfermer dans la tablette funéraire à l’aide de cérémonies toutes particulières. Le second personnage, revêtu du costume que doit porter le grand mandarin aux enfers, représente l’âme chargée d’expier les fautes du défunt. Le troisième enfin, c’est l’âme victorieuse, celle qui habite au ciel avec les sages et les dieux. Comment s’étonner dès lors de la magnificence de ce personnage vêtu en guerrier, en triomphateur, et dont la tête est surmontée de deux grandes plumes de faisan qui s’élancent de sa coiffure ? De quelque façon que ces coutumes aient pu être modifiées par les révolutions religieuses de la Chine, le faste des obsèques et des sépultures se maintient avec certaines idées de survivance plus ou moins accusées. On cite des exemples fort anciens de ces magnificences pour les empereurs, et l’on voit comment, environ deux cents ans avant notre ère, fut enterré un des plus terribles réformateurs qu’ait eus la Chine, ce même Hoang-Ti qui décréta l’incendie des vieux livres et fit jeter dans les flammes avec eux quatre cent soixante lettrés qui s’obstinaient à les suivre. On enterra avec lui ses femmes qui ne laissaient pas de fils, bon nombre d’archers, et on lui éleva sur le mont Li un mausolée haut de 500 pieds, d’une demi-lieue de circuit, semblable à une montagne sur une montagne. Son cercueil, placé au centre, était entouré de trésors, éclairé par des lampes et des flambeaux entretenus avec de la graisse d’homme, et cette sinistre lumière éclairait un étang d’argent vif sur lequel on voyait des oiseaux d’or et d’argent. Dix mille ouvriers furent ensevelis vivans pour consacrer cet asile. Les croyances du bouddhisme durent favoriser ce culte des morts. Il trouva des encouragemens à d’autres égards dans le culte du tao fondé par Lao-Tseu, qui confine à la magie, aux évocations. On trouve dans l’ancienne Chine des prières pour les morts, la vénération des reliques, l’ordre légal de visiter les tombes au moins une fois par an. Les sectes même paraissent quelquefois renchérir sur cette importance donnée au culte des morts, mis au-dessus des prescriptions morales les plus importantes. Ainsi dans un ancien livre dont parlent les missionnaires, et qui avait pour titre les Mérites et les Démérites examinés, on engage le lecteur à ouvrir un compte à ses bonnes et à ses mauvaises actions et à le régler au bout de l’année : blâmer quelqu’un injustement compte seulement pour 3 dans la colonne des démérites, niveler une tombe compte pour 50, déterrer un mort pour 100. Tout tend aux ornemens des tombeaux. Aujourd’hui encore s’est conservée la coutume de déposer sur ces monumens chargés d’ornemens et d’inscriptions des corbeilles de fruits, de pâtisseries et de boissons spiritueuses. Le haut Orient antique et moderne présenterait des preuves d’un faste analogue et fondé sur les mêmes motifs religieux et politiques. La croyance populaire au Thibet a dès longtemps attribué l’immortalité au grand-lama, une immortalité en quelque sorte divine, comme celle qui était réservée aux césars. On dépose leurs corps dans de riches cercueils qu’on place dans des chapelles funéraires de la plus grande magnificence et toujours ouvertes au public, admis à y faire des prières et des génuflexions. Les grands et les saints ont aussi depuis longtemps un mode particulier de sépulture. On brûle leurs corps, et leurs cendres, soigneusement recueillies, sont renfermées dans l’intérieur de petites statues de cuivre doré, que l’on peut voir par milliers disposées avec ordre sur des gradins qui s’élèvent le long des murs de vastes galeries.


II

C’est dans le groupe des nations dites classiques qu’on voit le faste funéraire prendre ces formes nettes, déterminées, saisissantes, qui lui donnent un relief véritablement historique. Rien sous ce rapport ne peut être mis au-dessus de l’Égypte, qui joue au milieu des nations antiques le rôle d’une grande nécropole, qu’elle semble s’être volontairement attribué. C’est en effet une remarque déjà faite par Diodore, que l’Égypte construisait solidement pour les morts, dont la demeure est éternelle, et avec fragilité pour les vivans, qui n’occupent que des habitations passagères. Bien que l’étude du faste funéraire des autres peuples ôte à l’Égypte ce caractère d’exception qui a paru tant frapper les historiens, bien que le fonds d’idées qu’elle nous présente ne nous paraisse plus si absolument original, toute comparaison faite avec les autres groupes de populations met tellement ce faste en saillie qu’elle mérite à cet égard la renommée qui lui est faite. Étrange peuple que celui-là, que la passion de la mort semble avoir saisi tout entier ! D’où lui peut-elle venir ? Pourquoi la met-il de toutes ses fêtes ? Pourquoi lui réserve-t-il ce qu’il a de meilleur et de plus beau ? Pourquoi ne songe-t-il qu’à la parer, à la loger magnifiquement, et, comme l’amant le plus épris, à faire pour elle les plus fastueuses folies ? C’est qu’il lui prête en quelque sorte plus de réalité qu’à la vie elle-même, ou plutôt, par tous ces efforts mêmes consacrés à l’honorer, il semble démontrer qu’il n’y croit pas, car il serait absurde que le néant devînt l’objet d’un culte si ardent et si permanent. Mourir, c’est vivre ; voilà le fond de la pensée religieuse de l’Égypte. Mais vivre comment et où ? C’est la question qui obsède l’imagination de ces populations, et qu’elles résolvent, non par un doute inquiet, mais par une affirmation qui n’hésite pas. Parmi toutes les révélations que les tombeaux de ce peuple nous réservaient sur ses arts, ses dynasties, ses habitudes quotidiennes, je n’en mets aucune au-dessus de son rituel funéraire, ce livre des morts, placé dans la tombe des trépassés. Quel jour nouveau sur le sens le plus intime de la religion, sur les idées relatives à la vie future, jaillissant tout d’un coup des profondeurs des sépultures après plus de trois mille ans ! Une voix semble sortir du tombeau, la voix du mort qu’on entend prier, crier vers Dieu. D’un accent ému, avec une insistance vraiment pathétique, elle plaide sa cause devant « le Seigneur de vérité et de justice, » expose une à une les raisons de ne pas se voir fermer l’entrée du plérome (paradis). « Je n’ai commis aucune fraude. Je n’ai pas tourmenté la veuve. Je n’ai pas menti dans le tribunal. Je n’ai pas fait achever à un chef de travailleurs chaque jour plus de travaux qu’il m’en devait faire… Je n’ai pas été oisif… Je n’ai pas desservi l’esclave auprès de son maître… Je n’ai pas fait ce qui était abominable aux dieux… Je suis pur ! Je suis pur ! Je suis pur ! » (Traduction de E. Maspero.)

Il n’y a que ces croyances religieuses, jointes, il faut le dire ici, à une organisation politique et sociale qui laissait place au despotisme, qui puisent expliquer les plus prodigieux monumens du faste funéraire, les Pyramides de Gizeh. La pensée religieuse, commune à tous les tombeaux, se fait sentir dans les ornemens intérieurs. Vues, pour ainsi dire, du dehors, ces fameuses pyramides sont le produit, — il faudrait dire monstrueux, si le temps ne l’avait rendra sublime, — du faste monarchique le plus inouï. Quel tour de force architectural, combiné avec autant d’adresse que de solidité, que celui qui a donné aux pyramides de Khouwou et de Khawra. (Chéops et Chéphrem) ces assises qui défient le temps ! Mais comment oublier que c’est là l’œuvre de trente années de corvées effroyables, imposées, selon Hérodote, à 100,000 hommes prisonniers et indigènes ? Quelle tyrannie que celle qui, franchissant les limites dans lesquelles l’enfermait l’autorité sacerdotale, poussa ces populations à la révolte ! Le souvenir même en survécut si odieux qu’on les vit plus tard, dans un sentiment d’indignation vengeresse, arracher les cercueils des deux premiers rois constructeurs et les mettre en pièces. Les statues de Chéphrem ont été retrouvées brisées dans un puits où les avait précipitées une multitude furieuse ; mais peut-être ces magnifiques témoignages du faste funéraire et d’autres édifices qui en déposent de la manière la plus frappante en disent-ils moins sur ce culte de la mort que l’immense étendue qu’il eut dans toutes les classes, et qui seule explique l’innombrable quantité des hypogées de la vallée du Nil. Les tombes, qui forment à Gizeh de véritables rues, s’offrent tantôt clair-semées, tantôt accumulées à Saqqarah. Les dispositions, à peu près les mêmes dans toutes les tombes monumentales, ont été décrites par M. Mariette dans son ouvrage sur les Tombes de l’ancien empire, et ont pu être vérifiées par les nombreux voyageurs qui sont allés récemment visiter l’Égypte, comme si cette vieille terre, qui semblait appartenir qu’aux initiés de la science, de même qu’elle réservait autrefois ses mystères aux seuls initiés e’ la religion, n’avait plus désormais rien à cacher à personne.

On est saisi de la pensée religieuse qui inspire ces monumens dès l’entrée de la chapelle extérieure, où on trouve inscrites sur une des portes une prière et l’indication des jours consacrés au culte des ancêtres. Cette table en albâtre, destinée aux offrandes, indique elle-même cette croyance dans un moi permanent, attestée aussi par les prières et les parfums qu’on adresse aux défunts jusque dans la chambre sépulcrale par des orifices pratiqués à cette intention. Dans les tombes des rois de Thèbes de la vallée de Biban-el-Molouk, exploitées au nombre de vingt-cinq, si l’on y joint celles de quelques hauts fonctionnaires, les idées religieuses, les représentations de la vie présente et de la vie ultérieure se montrent avec une diversité d’aspects très caractéristique. tantôt vous êtes comme accablé par les terreurs de la religion égyptienne : elles vous étreignent dans la tombe de Seti, père de Sésostris, où vous attendent d’effroyables figures de condamnés, de décapités, d’hommes précipités dans les flammes, de serpens qui rampent ou se redressent. Voilà donc l’idée que tant de générations se sont faite du kerneter (purgatoire) ! C’est l’enfer moins l’éternité, car il ne paraît pas que cette croyance d’un enfer éternel ait été admise par les Égyptiens, qui attribuaient à ces expiations redoutables une efficacité purifiante. Des images plus riantes s’offrent dans la tombe de Rhamsès III, où, dans une série de petites chambres, recouvertes de peintures murales pleines de naïveté et de charme, de fraîcheur encore, se retrouvent les épisodes de la vie brillante des pharaons et les objets de mobilier royal. On la désigne elle-même par le nom de ces harpistes si artistement dessinés, tenant en main des harpes richement ornées, d’une forme exquise, toutes prêtes, à ce qu’il semble, à vibrer sous les doigts qui les pressent. La vie respire de même dans ces barques aux mille couleurs, dans ces rouges cratères où le vin semble transparent, dans cet appareil de cuisiniers, de pâtissiers, de sommeliers, tous en activité, dans ces représentations champêtres d’une simplicité gracieuse, dans les détails les plus familiers, par exemple dans cette basse-cour peuplée d’oies, de canards, de poulets, ornement pacifique de la demeure d’un prince guerrier. Enfin, comme représentation des images fortement contrastées de la vie de souffrances et de l’existence bienheureuse dans l’autre monde, que trouverait-on de mieux que la tombe de Rhamsès V, qu’il faudrait, selon M. Mariette, restituer à Rhamsès VI ? Rien de plus exact et de plus expressif que la description qu’en a faite Champollion le jeune : « On y voit le dieu Atmos assis sur son tribunal, pesant à sa balance les âmes humaines qui se présentent successivement. L’une d’elles vient d’être condamnée ; on la voit ramenée sur terre dans, un bari qui s’avance vers la porte gardée par Anubis, et conduite à grands coups de verge par des cynocéphales, emblèmes de la justice céleste ; le coupable est sous la forme d’une énorme truie, au-dessus de laquelle on a gravé en gros caractères gourmandise ou gloutonnerie, sans doute le péché capital du délinquant, quelque glouton de l’époque. On voit ensuite le dieu visiter les champs élysées de la mythologie égyptienne, habités par les âmes bienheureuses se reposant des peines de leurs transmigrations sur la terre. On les voit présenter des offrandes aux dieux, ou bien cueillir les arbres célestes de ce paradis ; d’autres tiennent en main des faucilles : ce sont les âmes qui cultivent les champs de la vérité ; enfin on les voit se baigner, nager, sauter et folâtrer dans un grand bassin rempli d’eau céleste et primordiale. »

Comme dernier témoignage du luxe funéraire égyptien mis en rapport avec l’idée de la persistance de la vie, il faut invoquer l’appropriation vraiment extraordinaire des ornemens intérieurs des sépulcres à la personne du mort, à son caractère, à ses occupations, à ses goûts. Comment se défendre de l’idée qu’ils étaient de leur vivant amateurs du jeu, ces trépassés qu’on trouve en compagnie de jeux d’échecs, à pions à terre émaillée, contenus dans d’élégantes boîtes de sycomore ? Si à côté du guerrier reposent des armes sculptées, si le prêtre n’a pas été séparé de ses vases sacrés et de ses encensoirs, les femmes riches retrouvent toutes les images du luxe et de l’élégance, les boîtes d’un bois précieux, les vases d’albâtre, les meubles de toilette sculptés délicatement, les fioles, l’antimoine pour peindre les yeux, le fard pour le visage, les pommades odorantes pour les cheveux, les bijoux et les colliers, les bracelets, les pendans d’oreilles en or finement ciselé, les peignes d’un curieux travail, enfin les miroirs de métal à poignée d’ivoire, complément nécessaire de toutes ces parures. La momie parée elle-même est devenue un incroyable objet de luxe. Recouverte souvent de vêtemens fort riches, elle est parfois enveloppée de la tête aux pieds d’un véritable suaire tressé en filets de perles de couleur. Au milieu de tel de ces suaires brille une longue plaque d’or verticale, au-dessous de quatre génies en or repoussé. Un beau scarabée en lapis-lazzuli étend ses longues ailes d’or au-dessus d’eux. Dans les hypogées de Memphis, les plus anciens, on trouve fréquemment sur les morts des espèces de camisoles de laine brodées en soie. Certaines momies ont la face, les ongles des pieds et des mains dorés : parfois des plaquettes d’or sont posées sur les yeux et la bouche.

C’est ainsi qu’en Égypte le faste funéraire apparaît sous un double aspect qui traduit les mêmes pensées. Sous la forme architecturale, il est immense, solennel, comme les grandes et mystérieuses idées de la mort et de l’immortalité qu’il rappelle. Dans les ornemens intérieurs des sépulcres, le luxe perd ce caractère de faste qui s’adresse aux vivans. Il est fait exclusivement pour les morts, et les précautions les plus savantes sont prises pour que l’on ne puisse ni le profaner par des regards indiscrets ni en violer le dépôt par une convoitise sacrilège. Ces lieux, si bien décorés, remplis de richesses, n’ont qu’un seul habitant, un seul témoin, un seul possesseur, le mort lui-même, étendu dans un sarcophage, objet aussi de luxe et d’art, que recouvrent des figures symboliques qui souvent annoncent la vie future.

Ce que l’on sait de l’Inde ancienne, très analogue à ce qui se passe aujourd’hui, confirme avec moins de grandeur et d’étendue les mêmes idées, corrigées par la manière sombre dont on envisage la vie. Se précipiter dans un bûcher, se refuser à perpétuer les images d’une existence dont on rejette le fardeau, est une façon héroïque de supprimer le faste funéraire, qu’on aurait tort d’étendre d’un certain nombre de cas particuliers, propres à la classe des prêtres ou des philosophes, à la masse des personnes d’un rang élevé. Jamais on n’a vu des populations entières suivre ces voies d’exception. Que nous montre l’Inde habituellement ? Lorsque le personnage, brahmane ou individu des hautes classes, a expiré, le corps est lavé, parfumé, couronné de fleurs. Un tison du feu sacré sert à allumer le bûcher. On supplie le feu de purifier le corps du défunt, afin, dit-on, qu’il puisse s’élever aux demeures célestes. On chante des hymnes sur le néant de la vie. On dépose dans la terre les cendres, qu’enveloppe un paquet de feuilles. Si ce dernier usage est plus moderne, d’autres détails remontent à l’antiquité, qui nous montre des coutumes funéraires aussi fastueuses dans les Indes qu’ailleurs, des tombeaux en dôme souvent magnifiques, l’habitude d’enterrer les objets de toilette, ainsi que cet autre usage caractéristique d’immoler les femmes sur le tombeau de leur époux.

La Judée tient un rang à part. Autant l’Égypte recherche le faste funéraire, autant la Judée le fuit : non pas pourtant que l’exception soit entière ; on rencontre aussi chez les Hébreux l’usage d’enterrer des objets précieux, d’embaumer les personnages puissans, découvrir les sarcophages de quelques ornemens décoratifs, comme nous pouvons en juger en ce moment même par les monumens provenus de la Palestine, réunis depuis peu de temps au Louvre, dans la « Salle judaïque. » Que dans tel sépulcre qu’on prétend attribuer nommément à tel ou tel roi, il se rencontre des sculptures de guirlandes et de rameaux qui représentent des feuilles de chêne, des pampres, des fruits, des branches d’olivier ; que dans un autre, qui serait celui de la reine Sadda, on ait retrouvé, au milieu de la poussière des ossemens du squelette bien conservé qui tombe en poudre une fois exposé à l’air, des fragmens d’étoffes tissées d’or, de tels faits n’infirment pas ce résultat : ce qu’on peut nommer faste funéraire n’existe pas dans les sépultures hébraïques. Or ici encore il est facile de reconnaître que la cause en est toute religieuse. Dieu, dans la Bible, interdit toute représentation figurées. Tacite indique cette absence de faste funéraire des Juifs en des termes dont on ne peut contester la portée philosophique non plus que l’expressive énergie : « Les Juifs ne conçoivent Dieu que par la pensée et n’en reconnaissent qu’un seul. Ils traitent d’impies ceux qui, avec des matières périssables, se fabriquent des dieux à la ressemblance de l’homme. Le leur est le Dieu suprême, éternel, qui n’est sujet ni aux changemens, ni à la destruction. Aussi ne souffrent-ils aucune effigie dans leurs villes, encore moins dans leurs temples. Point de statues, ni pour flatter leurs rois, ni pour honorer les césars. » Les tombeaux devaient suivre la même destinée. Toute image, tout ce qui pourrait sentir ou ramener l’idolâtrie en est sévèrement banni. Le faste se porte uniquement sur la magnificence des obsèques, auxquelles ils attachent un grand prix, et dont la privation est considérée comme une malédiction divine, pour les rois en particulier. Enfoncés dans le roc, ou déposés dans des champs funéraires, les cercueils ne sont pas surmontés par ces décorations et ces emblèmes qui auraient pu nous apprendre avec un peu plus de précision quelles images les Juifs se élisaient d’une existence future. Il est certain que cette idée, d’abord rarement et peut-être peu nettement accusée dans la Bible, avait pris une grande force avec le temps et qu’elle était chez les Juifs inséparable de la foi dans la résurrection. Ainsi s’explique le soin de préserver les corps des causes de destruction. Si on embaume les riches dans la myrrhe, l’aloès et divers aromates précieux, les cadavres des pauvres sont pénétrés d’une sorte de bitume qu’on trouvait en abondance dans le pays. Ce n’est donc qu’à titre tout à fait exceptionnel qu’on cite des cas de faste funéraire pour les tombeaux, par exemple le magnifique monument élevé à David par Salomon, rempli de richesses immenses, qui, treize cents ans après, permirent au pontife Hircan, selon le rapport de Josèphe, d’en tirer trois mille talens pour payer rançon au roi Antiochus, et plus tard au roi Hérode d’y trouver aussi de grandes valeurs. Mais qu’est un tel édifice, sinon l’œuvre d’une royauté tout orientale ? qui sait même si elle ne fut pas mise au nombre des idolâtries tant reprochées à Salomon ? Le colossal tombeau des Macchabées est aussi une exception motivée par le patriotisme, qui, par les mains de Simon Macchabée, l’orna de six pyramides, et en fit comme un phare qu’on apercevait de très loin. C’était le phare en effet de la nationalité juive personnifiée dans une famille héroïque : ce n’était pas le monument profane d’un faste idolâtrique.

Imposant par sa masse comme toutes les constructions de l’Orient, superbe par son aspect, le faste funéraire assyrien et chaldéen survit dans des monumens qui attestent un état social où la richesse et l’autorité créèrent des situations pleines de grandeur et d’éclat, tantôt au profit de classes privilégiées, tantôt, sous le niveau d’un commun despotisme, en faveur de hauts fonctionnaires ayant un train de vie digne des plus puissans princes. Si ces monumens, moins connus d’ailleurs que ceux de plusieurs autres nations orientales, abondent moins aussi en documens religieux, ils ne sont pas muets pourtant, et on peut dire qu’à certains égards le faste funéraire se confondait à Babylone avec ces temples et ces palais dont les inscriptions nous ont apporté tant de révélations inappréciables. On peut le voir, par le tombeau du dieu Bel-Mérodach, quelle qu’en ait été d’ailleurs la véritable origine, inclus dans la grande pyramide de Babylone. Cette chambre sépulcrale fut magnifiquement restaurée par Nabuchodonosor, qui, dans une inscription désormais célèbre, se vante d’avoir élevé sa coupole en forage de lys et de l’avoir revêtue d’or ciselé. L’une des découvertes les plus intéressantes qui aient été faites par l’exploration française, en 1852, est celle des tombeaux trouvés dans le tumulus d’Amran-ibn-Ali. Ce monticule, ainsi que les groupée d’Homagra et de Babel, faisait partie des palais royaux de la rive gauche de l’Euphrate. Les tranchées pratiquées sur le point nommé El-Kobour (les tombeaux) ont amené la découverte de plusieurs sarcophages renfermant des squelettes bardés de fer et portant des couronnes d’or. Ici pourtant il faut reconnaître que ces tombeaux, d’après M. Fulgence Fresnel lui-même, un des principaux explorateurs, sont d’une époque relativement rapprochée et se rapportent au temps d’Alexandre ; mais les plus vieilles tombes chaldéennes ont aussi mis au jour des objets d’or, de bronze et de fer, couteaux, hachettes, faux, bracelets, boucles d’oreilles. Ainsi s’est transmise dans ces populations, qui ont occupé le sol de la Babylonie depuis les temps les plus reculés, cette persistante pensée qui confère aux morts une sorte de vie et qui croit les honorer par des offrandes le plus souvent marquées d’un caractère de luxe. C’est cette pensée qui, dans plusieurs des tombes babyloniennes, a inspiré l’idée de placer, au-dessous du bandeau qui entoure le front, une certaine quantité d’or en feuilles qui couvrait probablement les yeux, ou qui tenait lieu du masque d’or réservé aux riches dans d’autres contrées.

Pour la Perse, les croyances religieuses, très singulières en ce qui touche les morts, expliquent le peu de développement du luxe funéraire. Le caractère élevé et spiritualiste de la religion iranienne, l’idée très accusée qu’on y rencontre de la personnalité humaine, feraient, de prime abord, préjuger le contraire ; mais les prescriptions spéciales du Zend-Avesta, inspirées peut-être autant par une hygiène bien ou mal entendue que par des considérations d’ordre surnaturel, interdisent de souiller la terre en y déposant des corps, comme de se couvrir soi-même la tête de cendre en poussant des lamentations. Toucher seulement un cadavre est un crime passible de cinq cents coups de courroie. Les corps sont ou enduits de cire et enterrés, l’enduit passant pour empêcher la souillure, ou plus souvent portés sur les lieux élevés, livrés aux oiseaux de proie, desséchés par le soleil et par le vent. Quand la tombe les reçoit, elle est isolée ; il n’y a pas de champ commun pour les trépassés : pourtant on signale aussi de grandes tours rondes pour commune sépulture. Même les chambres sépulcrales de Persépolis sont peu décorées. Le problématique tombeau de Cyrus, décrit par Strabon, aurait fait exception à cette simplicité, malgré le témoignage contraire de Quinte-Curce. Ouvert par Alexandre, il aurait présenté une sorte de chapelle, un lit d’or, une table garnie de vases à boire, un cercueil d’or, des habillemens en quantité, des bijoux enrichis de pierres précieuses, et 3,000 talens. On ne peut rien conclure de cette exception, fort hypothétique d’ailleurs.

Les fouilles faites en Asie-Mineure ont confirmé ce que nous savions de l’importance accordée aux sépultures par ces groupes de populations, en rapport successivement ou d’une façon simultanée avec les groupes orientaux et le monde hellénique. Nous attendrons, pour en parler, une confirmation plus entière des découvertes de M. le docteur Schliemann, qui aurait trouvé, par une double chance trop grande pour ne pas sembler un peu suspecte, ni plus ni moins que les ruines du palais de Priam à Troie, et le corps d’Agamemnon en personne sur le territoire de Mycènes. On serait ravi que ces deux trouvailles sans pareilles fussent authentiques l’une et l’autre ; mais on peut se contenter, en attendant, de quelques résultats importans. C’est ainsi que l’emplacement des tombeaux des rois de Lydie, sur les bords du lac Coloë, ancien lac Gygée, indiqué par Strabon, a été vérifié par les voyageurs modernes. Un érudit, M. Choisy, visitait en 1875 plusieurs de ces tombes déblayées. Il en décrit les chambres sépulcrales ; il en explique aussi la construction difficile, il signale les trésors comme les emblèmes qui s’y rencontraient ou qui subsistent encore. Tout ce qui avait de la valeur a disparu, comme pour prouver une fois de plus que les conquérans et les brigands ont précédé les savans, et se sont montrés pour le moins aussi habiles qu’eux à se frayer un chemin à travers les galeries souterraines et les couloirs intérieurs. Ce qui reste suffit pour fournir d’intéressans matériaux à l’histoire des arts et à celle des rites funèbres. Ce serait toute une histoire que celle du fameux Mausolée. Devenu un type dans l’art de la construction des tombeaux, il semble dans l’antiquité porter à l’apogée le faste des sépultures. Un érudit de la fin du XVIe siècle, Guichard, donne des détails curieux et jusqu’alors inédits sur la manière dont il fut découvert par les chevaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem, retirés à Rhodes, en cherchant de la chaux sur le territoire d’Halicarnasse. Il explique aussi la façon dont il fut, après maints dégâts, enseveli de nouveau dans sa partie supérieure. La description de Guichard est déjà faite pour inspirer la plus haute idée des recherches décoratives que renfermait ce colossal édifice, datant de plus de deux mille ans, et que les anciens classaient parmi les merveilles du monde. Outre les parties brutalement enlevées pour faire de la chaux, on s’en servit aussi pour bâtir une forteresse. Une partie pourtant de ces dernières sculptures, encastrées dans le château-fort, a survécu, et treize morceaux, plus ou moins endommagés, ont été adressés au musée de Londres. Les beaux résultats des fouilles de M. Newton, poursuivies depuis 1859, pendant plusieurs années, confirment sur cette merveille du faste funéraire les récits des historiens anciens, qu’on est trop facilement enclin à taxer d’exagération ou de mensonge. On ne peut nier que les lions, de proportion colossale, découverts d’abord, ne soient du plus beau style. On peut en dire autant de certaines autres sculptures mises au jour, des colonnes ioniques par exemple. Si l’on doit contester à titre d’œuvres de maîtres d’autres parties, comme la frise représentant le combat des Grecs contre les Amazones, on admire le magnifique morceau représentant un guerrier persan à cheval. Outre la perte du monument dans son ensemble, on regrette vivement la statue de Mausole, rompue en soixante-trois morceaux, et le fameux quadrige précipité avec la pyramide elle-même qu’il couronnait, probablement par un tremblement de terre arrivé vers le XIIe ou XIIIe siècle. N’est-il pas trop évident d’ailleurs que ce monument gigantesque de la fastueuse douleur d’Artémise excédait les bornes légitimes de l’art ? On y rencontrait trois monumens au lieu d’un, un tombeau, un temple, une pyramide. Comme art, on trouve, à côté de très belles parties qui proviennent du grand sculpteur Scopas, qui dirigea les travaux de décoration avec d’autres artistes habiles, tels que Léochorès, Bryasis, Timothée et Pythis, d’autres parties d’une inspiration et d’une exécution qui sentent la décadence ou la médiocrité. Le Mausolée date de soixante-dix ans après Phidias. Or il ne faut pas toujours un si long temps dans les arts pour y amener de grands changemens, Dans l’analyse qu’il fait du monument, M. Beulé remarque qu’une tendance sensuelle perce dans certains accessoires qui décèlent le siècle des courtisânes. La frise était peinte de façon à accuser encore des nudités peu décentes. M. Newton assure que le fond était bleu d’outre(mer, les chairs rouges, les draperies et les armes de diverses couleurs. Les brides des chevaux étaient en métal. Comme religion, ne peut-on dire que ce monument ne saurait nous apprendre rien de nouveau ? C’est là aussi un paganisme de décadence. On est d’ailleurs ici en présence d’une œuvre dictée par des sentimens purement individuels, par l’exaltation de la tendresse conjugale, et plus évidemment encore par le désir effréné de produire un effet prodigieux. Le Mausolée ne méritait pas moins de nous arrêter un instant ; il représente une nouvelle forme, il inaugure toute une série de monumens funéraires. Sans doute il y avait eu quelques essais du même genre, mais ces essais se sont comme perdus dans le triomphal édifice qui devait inspirer, en Asie-Mineure, la tombe du lîon, à Cnide, le Madracen en Afrique, et toute une succession superbe d’autres tombeaux antiques et modernes.

Il y aurait ici peu d’utilité à poursuivre la même recherche pour le reste de l’Asie-Mineure, quelque curieuses qu’aient été les découvertes faites dans le Bosphore, aux environs de Kertch, ou à Koul-Oba. Les monumens funéraires de Carthage et de la Phénicie auraient plus à nous apprendre, puisqu’il s’agit d’un art particulier, mélange du style égyptien et du style assyrien. Les sarcophages ; carthaginois déposés au Louvre sont ornementés. Les piliers, les arcades, les caveaux recouverts de stuc et d’autres accessoires attestent le luxe funéraire dans la vaste nécropole de Carthage. de même les autres monumens funéraires purement phéniciens, ceux de Gébal, de Sidon, de Tyr, en portent des traces souvent remarquables. On regrette que les caveaux aient été presque toujours dépouillés des objets qu’ils renfermaient, de façon à nous priver de renseignemens précieux pour la connaissance des arts industriels et des représentations symboliques de la religion.


III

Entrons dans ce monde hellénique si plein de clartés ; voyons ce qu’y devint le faste funéraire, interrogeons sa signification symbolique. Remarquons d’abord le caractère mesuré en général de ce faste. En tout, chez cette race équilibrée, l’art prime le luxe. Pourtant le luxe eut là aussi sa part et même ses abus. C’est ainsi qu’à Sparte Lycurgue interdit d’enterrer des objets dans les tombeaux, et qu’à Athènes Solon défend d’habiller trop somptueusement les morts, prenant soin de régler le nombre des vêtemens, dont ils pourraient être enveloppés : il fixe de même les hauteurs que ne devaient pas dépasser les colonnes des sépultures. Chez les Grecs, l’homme paraît sous cette forme avec le même relief qu’il avait dans le culte, dans la philosophie, dans les institutions et dans les arts. Les tombeaux rappellent l’individu et le perpétuent pour ainsi dire en consacrant le souvenir de ce qu’il avait été.

Dans ces lieux de repos, qui répondent à une époque assez avancée de la civilisation grecque, où s’est en grande partie effacé le caractère effrayant des religions primitives, la douceur du génie hellénique est empreinte. L’imagination si éprise de la vie aime à se rattacher encore à l’idée d’une sépulture belle et ornée. Après la terreur de n’en avoir aucune, qui joue chez ce peuple un rôle de premier ordre, vient la crainte d’en avoir une indigne du rang qu’on occupe. Dans Euripide, Hécube se résigne à n’avoir de son vivant qu’une médiocre condition ; mais après sa mort elle voudrait que son tombeau fût digne d’une princesse et beau à voir. La joie et la tristesse exprimées sur la pierre se rencontrent dans des expressions d’une gravité touchante. De gracieux emblèmes font sentir une religion tout humaine. On respire en outre un certain air d’égalité qui semble rapprocher le marchand, l’homme d’état, l’orateur et le guerrier. Plutarque décrit le tombeau consacré au célèbre rhéteur Isocrate. On le visitait comme on va voir chez nous la tombe de quelque écrivain illustré. En somme, la décoration en était plus élégante que fastueuse. Elle consistait en quelques colonnes et en deux emblèmes : un mouton sculpté, image de la douceur, et une syrène, symbole de charme et de persuasion. N’est-il pas à remarquer que Pausanias, cherchant des exemples de tombeaux d’une magnificence extraordinaire, soit contraint de les emprunter aux pays de l’Orient ? Lucien pourra se moquer de l’idée qu’ont aussi les Grecs de vouloir nourrir les morts et de les abreuver, de même qu’il se moque des façons diversement bizarres dont les différens peuples traitent les corps des trépassés : « Le Grec brûle, le Perse enterre, l’Indien vernit, le Scythe mange, l’Égyptien sale ses morts : ce dernier même, j’en suis témoin oculaire, les fait sécher, les invite à sa table et en fait des convives. » Le mordant satirique fait parler un mort qui se plaint d’être dérangé trop souvent pour des libations et autres cérémonies. Il compare à des jouets d’enfant ces colonnes, ces pyramides. La part assez médiocre en somme faite à la critique par ce grand moqueur semble prouver pourtant que l’abus n’avait pas ici une étendue extrême.

C’est surtout pour les monumens funéraires d’un peuple accoutumé à parler par les arts une langue si claire qu’on doit se demander jusqu’à quel point ils expriment et sous quels aspects ils représentent l’idée d’une vie ultérieure. Il faut consulter ici ces bas-reliefs, ces emblèmes, ces décorations intérieures ou extérieures du tombeau qui s’offrent en grand nombre aux investigations. Il n’est nullement douteux que cette croyance ne s’atteste sous des formes variées : toute la question est de savoir dans quelle mesure. Cette question s’est posée récemment à propos de la découverte du monument de Myrrhine à Athènes, auquel M. Félix Ravaisson consacre un savant et intéressant mémoire. Dans le monument de Myrrhine, et dans beaucoup d’autres, les bas-reliefs représentent un groupe de personnages qui, à la manière dont ils sont en rapport les uns avec les autres, doivent être reconnus, ainsi qu’ils l’ont toujours été, pour les membres d’une même famille. Souvent l’un d’eux y prend la main d’un autre. La plupart des antiquaires ont désigné ces représentations sous le nom de scènes d’adieu ou de séparation. L’auteur du Mémoire y voit au contraire des scènes de réunion dans une autre vie. Il fait remarquer que ces personnages sont réellement en marche les uns vers les autres et témoignent, non du caractère de tristesse qu’on leur attribue, mais d’un sentiment de joie douce, et même d’une satisfaction quelquefois plus expressive, attestée par des gestes sur lesquels on ne peut se méprendre. Il étend la même interprétation à d’autres figures qui deviennent comme autant de témoignages d’une croyance profonde et vive dans l’immortalité attestée par les tombeaux : telle par exemple l’image assez fréquente d’un homme assis au bord de la mer qui sera une des peintures de la vie des bienheureux dans un séjour insulaire, lequel ne peut être que l’archipel où une ancienne tradition plaçait les mânes des hommes vertueux. Sur un bas-relief funéraire trouvé en Algérie, un homme est debout ayant près de lui une table chargée de rouleaux ; il élève la main droite vers un arbre ; à sa gauche est un navire au-dessus duquel une draperie se relève de distance en distance. Ces rouleaux sont des livres dont la lecture occupe les loisirs du défunt, homme d’étude sans doute. Le geste qui désigne l’arbre est celui de l’adoration ; cet arbre est donc celui autour duquel on voit ordinairement enroulé le serpent, génie de la région sacrée. Dans la même explication, les représentations, à un certain moment très fréquentes sur pierres gravées, dans la Grèce ancienne, de l’Amour, Erôs, et de Psyché (qui n’est autre, suivant l’étymologie, que l’âme elle-même) conduite par l’Amour vers certaines régions, prennent le même sens mythique. Sur un vase grec d’ancien style, acquis par le musée du Louvre, Achille ou Ajax, jouant aux dés sous un palmier, sont de même une représentation élyséenne. Si certaines de ces explications peuvent ouvrir à la discussion un champ libre, il en est qui s’imposent avec une irrésistible évidence. Comment par exemple se méprendre sur la signification de cette image d’un jeune enfant que ses parens reçoivent dans la vie élyséenne avec les marques d’une vive affection ? Est-ce que tel détail familier, un petit chien qui se dresse pour caresser l’enfant, ne marque pas l’arrivée plutôt que le départ ? Le geste de cette mère qui reçoit sa fille et lui caresse le menton, geste ordinaire dans l’art grec pour exprimer une tendresse familière, est un signe d’allégresse, naturel et charmant s’il s’agit d’une mère qui retrouve son enfant dans un séjour de bonheur immortel ; ce serait un geste inexplicable et déplacé s’il se mêlait aux larmes et aux angoisses de la dernière séparation sur cette terre. Ainsi s’expliqueraient aussi ces repas funèbres grecs, qui sur les tombeaux datent surtout des IVe et IIIe siècles avant notre ère : ce sont aussi des célébrations élyséennes. Quant aux figurines déposées dans les sépulcres, s’il en est qui rentrent visiblement dans l’interprétation mythologique, il en est aussi, comme le soutient un autre savant, M. Heuzey, et comme l’admet au surplus M. F. Ravaisson, qui relèvent exclusivement de la fantaisie. Quelle que puisse être la mesure de dissentiment qui subsiste, la substitution en un très grand nombre de cas des scènes de réunion aux scènes d’adieu nous paraît être un fait acquis. On doit se féliciter d’ailleurs de voir discuter de pareilles questions par des esprits éminens. L’archéologie ainsi traitée devient philosophique, et l’histoire de l’humanité dans ce qu’elle a de plus élevé se trouve intéressée à ses résultats.


IV

J’arrive au faste funéraire romain. Avant de le considérer dans sa période de développement, comment ne pas dire un mot de ses origines ? comment ne pas rappeler au moins les rapports qu’il devait garder avec la construction et les décorations introduites par les Étrusques ? Nous n’en sommes pas réduits pour le faste funéraire étrusque à quelques descriptions antiques, comme celles du tombeau de Porsenna, qui n’est nullement authentique, mais qui, sans appartenir au roi dont il avait usurpé le nom, n’en était pas moins un prodige de l’art étrusque. Il a eu des témoins comme Pline, qui décrit ce sépulcre, formé de grands morceaux de marbre en forme carrée, ayant 30 pieds de front et 50 pieds de haut ; il servait de base à un plus grand bâtiment, et un labyrinthe tellement compliqué circulait autour, qu’il était impossible sans un fil d’en trouver l’issue, etc. Varron déclare qu’il renonce à mesurer la hauteur des cinq pyramides qui le surmontaient. Encore une fois nous avons des nouvelles, si j’ose dire ainsi, plus fraîches du faste funéraire étrusque. Tout récemment M. le comte Gozzadini, sénateur du royaume d’Italie et président du comité d’histoire nationale pour les Romagnes, a poursuivi sur des nécropoles ayant cette origine des fouilles fécondes de 1853 à 1869. On avait, dès le siècle dernier, exploré les nécropoles de Tarquinies, de Vulci et quelques autres situées dans les Marennes de la Toscane, non loin de Civita-Vecchia. C’est en s’inspirant de ces précédens, et de quelques indications de Pline, que M. Gozzadini a entrepris des recherches dans ses propres domaines et découvert successivement une première nécropole, celle de Villanova, puis celles de Marzabotto et de la Chartreuse (Certosa). De ces découvertes, résumées dans un excellent mémoire par M. Ch. Vergé, il résulte que la nécropole de Villanova remonte à deux ou trois siècles avant la fondation de Rome, tandis que celles de Marzabotto et de Certosa sont d’une époque ultérieure ; on les attribue au Ve ou VIe siècle avant notre ère. Toutes ces nécropoles ont une origine étrusque incontestée. La religion, l’art, le culte des morts, reçoivent des objets qu’on en a extraits en très grand nombre de précieux éclaircissemens. Aux objets communs, il s’en mêle qui ont un caractère d’art et de luxe, tels que monnaies, colliers, bracelets, ceintures, épingles de formes élégantes et variées, bagues au nombre de 45, bijoux d’or ornés du scarabée symbolique qui représente le passage de la vie à la mort, quantité de miroirs de fer et de bronze, enfin des ustensiles qui se rapportent aux coutumes funèbres. Tel est cet instrument particulier dont les pareils du mort se servaient pour se couper les cheveux et la barbe en signe de deuil ; telle est aussi cette plaque, ornée de dessins gravés, munie d’une poignée et sur laquelle on frappait avec un maillet à deux têtes pour accompagner les chants funèbres. Les statuettes de bronze, fort nombreuses, montrent un travail assez primitif pour la plupart, tandis que le goût et l’habileté que les Étrusques apportaient dans l’art céramique sont attestés par les poteries les plus anciennes des nécropoles bolonaises. Partout éclate l’étroite analogie des usages étrusques avec ceux qui subsistaient encore à la fin de la république et sons les empereurs : c’étaient les mêmes modes variés de sépulture, les mêmes cérémonies funèbres, le même symbolisme, Dans les tombes étrusques, ainsi que dans les tombes romaines, le vase que l’on brisait au moment de la sépulture rappelle la fragilité de la vie, en même temps que l’œuf qu’on y dépose est l’emblème de sa perpétuité par la reproduction. Quant à la présence d’os d’animaux dans les mêmes tombeaux, M. Gozzadini pense qu’elle peut s’expliquer soit par l’usage de brûler avec le mont certains animaux, tels que des chevaux et des chiens, soit par les repas de funérailles, soit enfin par les superstitions qui attribuaient à des amulettes tirées du règne animal des vertus surnaturelles. Les mêmes fouilles ont été continuées de 1870 à 1877 avec le même succès, et de façon à soulever des controverses sérieuses sur l’histoire des diverses races établies en Italie sur les bords du Pô et au versant septentrional de l’Apennin.

On peut croire que ces précieuses trouvailles d’un luxe funéraire enfoui sous le territoire italien sont loin d’avoir dit leur dernier mot. Dirigées avec une grande habileté, animées par tout ce que peut à Rome même aujourd’hui allumer de zèle une émulation internationale, elles ne cessent de se multiplier et de se manifester par d’importans résultats. Les rapports de l’art et de la pensée étrusques avec Rome antique en ont reçu déjà mainte confirmation éclatante : tantôt ce sont des vases décorés intérieurement ou extérieurement, des pièces ornées de figurines représentant des lions ailés, des sphinx, des griffons et d’autres objets extraits de la tombe Reguli-Galani à Cæcré ; tantôt ce sont des découvertes analogues faites dans les caveaux de Palestrina, dont le mobilier est à Rome dans le palais Barberini. Hier encore c’était une magnifique coupe d’argent trouvée sur l’emplacement de cette même cité étrusque, Palestrina, l’ancienne Preneste. Les observations qu’un savant archéologue, M. François Lenormant, présentait en offrant le dessin de cette coupe à l’Académie des Inscriptions s’appliquent aux autres curiosités tirées du même trésor. Dans ces fouilles, dirigées par M. Fiorelli sénateur italien, tous ces objets en or, en électrum, en argent, en bronze, en ivoire, en verre, sont extraite d’une vaste chambre sépulcrale carrée, fermée par des murs sans ciment comme dans toutes les sépultures étrusques. Peu importe que dans ce cas particulier ces objets eux-mêmes proviennent de l’art phénicien. L’art funéraire étrusque n’a pas moins mis sa marque sur les constructions sépulcrales comme sur la masse des choses funéraires transmises aux Romains et aux diverses populations italiques. Même émancipé, le génie romain n’a pas répudié cet héritage, et le fond étrusque s’est perpétué à travers les déviations parfois fâcheuses qui ont atteint cette sorte de monumens.

C’est une remarque générale que, sous bien des rapports, le faste est le génie de Rome dans les arts. Le luxe funéraire devait d’autant moins faire exception qu’on est ici en présence d’une puissante et très orgueilleuse aristocratie. On a la certitude que le premier grand luxe par lequel elle débuta fut le faste des obsèques. C’est le premier aussi que durent atteindre les règlemens somptuaires, inscrits dans la loi des douze tables. Elle règle la quantité des parfums que l’on pourra employer pour oindre le corps, prohibe les grandes couronnes, défend de placer devant les morts un autel pour brûler de l’encens, d’étendre plusieurs lits et, ce qui prouve à quel point ce genre de faste était déjà devenu une sorte de passion, de célébrer plusieurs fois les obsèques de la même personne : cela se faisait en effet assez souvent pour peu qu’on eût pris la précaution de conserver un des membres ou même un des doigts du défunt. Nulle autre société qu’une société aristocratique avec grandeur n’aurait pu donner de pareils spectacles dans ses funérailles, faites pour imprimer l’idée de l’importance des grandes races. Il semble que l’on assiste à une sorte de drame funéraire imposant et magnifique, depuis le moment où le mort est exposé sur le lit enrichi d’ivoire, couvert de sa toge de pourpre et de ses plus riches vêtemens, le visage recomposé pour ainsi dire par de savantes préparations, jusqu’au moment suprême qui met un terme à ces solennités funèbres. Toute une population y est associée, comme le chœur est associé à la pièce dans la tragédie antique. L’imagination reste frappée à la pensée de ces cortèges à travers la ville, escortés par une foule immense, éclairés en plein jour par une quantité innombrable de flambeaux de cire et de torches allumées, de ces images d’ancêtres habillées en consuls, en préteurs, en pontifes, etc., de ces trompettes remplissant l’air de sons lugubres, des danses exécutées par des chœurs de satyres, de ces femmes, les joues baignées de larmes, les vêtemens en désordre, poussant des lamentations, enfin de cette famille, de ces cliens, de ces affranchis, de ces esclaves, de ces amis du mort, formant la marche lugubre, qui s’arrête de temps en temps pour laisser retentir avec plus d’ensemble et d’effet la musique des instrumens et les chants funèbres. Malgré les lois qui ordonnaient qu’on ne portât qu’un seul lit aux funérailles, il y en eut six cents aux obsèques de Marcellus, et à celles de Sylla il y en avait six mille ! Les scènes du bûcher formaient comme un nouvel acte de ce drame pathétique. Devant cet édifice immense, construit avec un art savant, tout ce qui attestait le désir d’agréer au mort se donne carrière sous toutes les formes, parfums, dons, immolation d’animaux, combats de gladiateurs, sans parler, pour les empereurs ou de ceux que leur faveur désignait pour cet honneur, de toutes les célébrations pompeuses qui accompagnent les apothéoses.

Le faste funéraire était provoqué à Rome par l’emplacement même des tombeaux qui semblent tout faire pour appeler les regards. Rien de moins recueilli, de plus opposé à l’idée que nous nous faisons d’un lieu consacré par la mort. Les morts posent devant les vivans. Ils gardent tout leur orgueil au fond de ces tombeaux qui forment comme une exposition permanente sur les voies Appienne, Flaminienne et Latine. Sans doute tout ne fut pas vanité et mensonge dans ces libations et dans ces présens faits aux mânes, non plus que dans les ornemens des tombeaux ; mais rien ne donne l’idée d’un faste à bien des égards plus mondain. Ces sépultures semblaient moins parler aux hommes des graves mystères de la mort que leur conseiller de se hâter de jouir de la vie. Ces morts, dont les bustes vous regardent, ces statues, souvent debout, fièrement drapées, dominent la foule. Plusieurs de ces tombeaux ressemblent à des temples avec fronton et colonnes. Le grand nombre des stèles porte le même orgueilleux témoignage ; elles sont loin d’avoir toujours le même caractère religieux que les stèles égyptiennes où le mort est habituellement représenté rendant hommage à une divinité et recevant lui-même l’hommage des différentes personnes de sa famille. Chaque condition a son faste. Si toute la grandeur de la puissance impériale paraît dans les mausolées d’Auguste et d’Adrien, si la fierté aristocratique respire dans la grande tour des Scipions et dans le môle immense de Cœcilia Metella, la richesse rivalise avec la noblesse héréditaire dans la grande pyramide de Cestius, un simple prêtre épulon, et les Columbaria sont eux-mêmes les magnifiques nécropoles des affranchis et même des esclaves de maîtres opulens. On voulut en vain lutter par des lois somptuaires contre ces dispendieux abus de la pierre, du granit et du marbre. Quand César défendit de dépenser au-delà d’une somme fixe « pour le sépulcre, » on joua sur les mots : on la dépensa, pour le monument qui le recouvrait. La classe peu riche eut aussi sa part de ce genre de luxe. Elle eut recours à l’emploi d’imitations pour en décorer les chambres sépulcrales. On fit avec des terres peintes de différentes couleurs des colliers, des bijoux, des miroirs pour la Romaine de condition moyenne. Un autre faste, à vrai dire le moins coûteux de tous, fut aussi fort en honneur, celui des épitaphes, plus orgueilleuses que les statues de marbre. C’est par ces inscriptions, non moins que par les emblèmes mythologiques, que l’on peut tirer du faste funéraire à Rome les indications religieuses et philosophiques qu’il renferme. Là se manifestent mieux peut-être que partout ailleurs les alternatives de foi et d’incrédulité, les retours vers la religion nationale, les périodes de scepticisme presque général, qui marquaient successivement ces siècles où le paganisme s’obstine à vivre, à travers des défaillances qu’on a eu le tort de prendre pour la mort définitive. C’est ce qu’on trouvera expliqué, mieux que je ne le pourrais faire, dans des ouvrages tels que ceux de M. Friedlænder sur Rome depuis Auguste jusqu’à la fin des Antonins, et dans le livre de M. Gaston Boissier sur la Religion romaine. L’incrédulité parle plus d’une fois, il est vrai, sur les tombeaux un langage provocant ; mais combien il est rare que l’intérieur des tombes ne le démente pas ! Le plus souvent l’idée, vague peut-être, mais persistante, d’une existence ultérieure, s’y retrouve. Malgré les avis ironiques d’un Laberius, qui conseille aux passans de se moquer de la philosophie et sans doute aussi de la pensée religieuse, les tombeaux sont de mauvais prédicateurs de scepticisme, et la mort n’aime guère à se vanter de son néant.

Une étude approfondie du faste funéraire romain ne ferait que confirmer le caractère habituellement religieux et moral de ce genre de monumens attesté par les représentations symboliques. Les urnes destinées à recevoir les ossemens et les cendres font souvent ainsi allusion à la vie future. L’intérieur des tombes romaines était décoré de peintures qui représentaient le plus fréquemment, il est vrai, des paysages, des arabesques qui pouvaient orner une villa, mais bien des fois aussi des scènes qui se rapportent aux champs élysées ou aux enfers. Les bas-reliefs qui, au reste, ne nous sont guère parvenus que depuis les Antonins, sont remplis d’enseignemens de la même nature. Une partie des décorations se rapporte aux usages religieux, et la pompe des funérailles s’y trouve retracée avec toute la série des épisodes qui s’y succèdent. La sculpture y a gravé les sentimens de la famille et les souvenirs de l’union conjugale de la manière la plus touchante. Un homme et une femme se tiennent par la main : entre eux est un amour avec ces mots : Fidei simulacrum, emblème de fidélité. Plus souvent c’est leur enfant qu’ils tiennent tous deux, ou bien le défunt est couché et sa femme assise près du lit. L’union des époux par le mariage et leur séparation par la mort sont fréquemment figurées ; mais, selon l’expression de M. Ampère, l’on peut croire qu’il y a aussi dans « ces noces du tombeau » un pressentiment de la réunion au-delà ; si l’on voit un rideau, le rideau qui nous cache le monde invisible, on voit aussi une porte entr’ouverte pour laisser à celui qui reste la perspective et l’espoir d’y passer à son tour. Cette porte s’ouvre pour un enfant ; la tendresse des parens élevait des tombes aux enfans et décorait des symboles accoutumés les urnes qui contenaient leurs cendres. Les représentations de la vie future offrent parfois un mélange de délicat symbolisme et d’images empruntées à la mythologie populaire. Ainsi Charon fait passer aux âmes le Styx et les débarque sur la rive infernale : on voit l’arrivée des âmes ; un homme, suivi de son fils, a déjà mis le pied sur la planche qui conduit de la barque à terre, une femme est encore dans la barque. Clotho accueille ce mort en lui tendant la main ; elle tient une quenouille sur laquelle il restait beaucoup à filer. C’est donc un père et un époux mort jeune qu’ont suivi de près son épouse et son fils. Une seconde Parque tient un vase, elle va leur donner à boire l’eau du Léthé ; ils sont réunis, ils peuvent oublier. A propos des banquets funéraires, on trouverait sans doute à soulever les mêmes questions que pour les mêmes représentations en Grèce. Nous ne parlons pas de quantité de bas-reliefs qui représentent les scènes de l’existence quotidienne, les insignes propres aux magistrats, aux pontifes, aux guerriers. Les auteurs eux-mêmes ont leur insigne spécial que représente le volume, ils se montrent entourés par les Muses, qui sont censées les inspirer. La présence d’Homère signale un poète épique, celle de Pindare un poète lyrique, celle de Ménandre un auteur comique ; Thalie, Melpomène, Euterpe, se trouvent parfois réunies dans la même tombe, ce qui indique l’étonnante diversité des talens du défunt.

Au reste, si beaucoup de ces décorations funéraires manifestent clairement, par l’intention d’agréer aux trépassés l’idée de leur sensibilité persistante, l’interprétation de certains symboles relatifs à la vie ultérieure dans un autre monde laisse en bien des cas plus de place que chez les Grecs à la controverse sur leur portée réelle. On a pu même se demander si quelques représentations ne faisaient pas allusion à une destruction plus complète. Nous n’appliquons pas cette réserve au Sommeil, génie représenté tantôt par un enfant, tantôt par un jeune homme, tantôt par un vieillard, et qui tient un flambeau renversé, symbole de la vie éteinte. Cette image peut ne figurer que la fin de vie actuelle.. En est-il de même des bas-reliefs où l’on voit un papillon brûlé par un flambeau, ou saisi au vol par le bec d’un oiseau ? Ne faut-il pas y voir la destruction de Psyché, de l’âme, que les anciens ne distinguaient pas bien de la vie ? Pourquoi ne pas admettre que ce qu’il y avait de confus et d’incertain à ces époques dans la conception et dans la réalité même d’une vie future se manifeste par des symboles contradictoires ? Ces contradictions n’infirmeraient pas les principales idées que nous avons essayé d’établir par des exemples empruntés au luxe funéraire. Une voile repliée, un arbre dépouillé de ses feuilles ou qu’on arrache, un masque tombé à terre, qui annonce que la pièce est finie, un cheval dans une course de char, qui s’abat au bout de sa carrière, ces représentations symboliques assez fréquentes sur les tombeaux signifient la fin de l’existence, la. nécessité du terme fatal, sans entraîner la pensée du suprême anéantissement.

On ne peut quitter le faste funéraire antique sans dire un mot de celui dont les animaux furent fréquemment l’objet. Tantôt c’était le prix de la gloire, comme pour les chevaux vainqueurs aux jeux olympiques, tantôt le résultat d’un simple caprice, d’un attachement ridicule. Le cheval d’Alexandre, honoré de magnifiques funérailles, les chiens et les coqs d’un certain Polyarque, dont parle Élien, enterrés dans des tombes avec pilastres et tables de marbre couvertes d’inscriptions, l’oie qui accompagnait partout un philosophe nommé Lacidas, honorée, au rapport de Diodore, d’un superbe convoi par ce même personnage, qui n’eut pas honte de l’accompagner avec des démonstrations de douleur fort peu philosophiques, ces exemples sont loin d’épuiser les témoignages de cette sorte de manie chez les Grecs. On la retrouve à Rome souvent chez des empereurs, fous il est vrai pour la plupart, mais non pas tous pourtant : on peut citer dans la liste Jules César, Auguste et Marc-Aurèle, à côté de Caligula, de Néron et de Commode, ajoutons aussi Hadrien, qui rendit ce genre d’honneurs à une quantité de chevaux et de chiens. Il bâtissait un magnifique monument à Antinoüs et poussait le scandale jusqu’à l’apothéose de ce vil favori. Quelquefois, dans l’empire romain, tout un peuple parut, saisi de cette singulière fureur. Rien n’en donne mieux l’idée que ce que raconte Pline l’Ancien d’un perroquet apprivoisé qui saluait par leurs noms les principales personnes de la famille de Tibère. Il devint tellement cher à la multitude qu’après avoir mis en pièces le meurtrier de l’oiseau, elle fit des obsèques pompeuses à son favori, déposé dans un cercueil, couvert de bouquets, porté par deux nègres, suivi d’une immense foule, et accompagné de cornets, de fifres, de clairons et de hautbois.

Il appartenait au christianisme de combattre ces idolâtries honteuses et d’autres superstitions que l’antiquité n’avait cessé de mêler aux idées religieuses d’où était sorti en grande partie le faste funéraire : non content d’attaquer de front les coutumes dégradantes qui traitaient la bête comme l’homme et qui déifiaient l’humanité par l’apothéose de ce qu’elle renfermait de moins digne de respect et de sympathie, il lutta contre ces hécatombes humaines, application abominable de l’idée d’être agréable aux morts et de cette croyance que la vie future était la continuation des goûts et des habitudes de l’existence actuelle. En combattant chacune de ces idées fausses et barbares, en remplaçant l’orgueil par l’humilité et le respect de la vie humaine, en montrant dans l’existence ultérieure un monde tout nouveau, sans rapport avec ce qui avait fait ici-bas nos joies et nos douleurs, le christianisme allait opérer, non sans une résistance prolongée, et qu’il n’a pas réussi sur tous les points à vaincre également, une mémorable révolution, heureusement complète pour l’abus le plus grave, les sacrifices sanglans. Agissant lui-même sur le faste funéraire pour en modifier l’inspiration et les formes, sans doute il n’en préviendra pas tous les excès, mais souvent il l’élèvera jusqu’à lui. Ce faste devra subir également en bien ou en mal l’action profonde de mœurs, d’idées, d’institutions bien différentes de celles des anciens. C’est cette seconde période de son développement qu’il me reste à retracer.


HENRI BAUDRILLART.