Le Faux Coupon

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PREMIÈRE PARTIE


I

FÉDOR MIKHAÏLOVITCH SMOKOVNIKOFF, président de la Chambre des Domaines, était un homme d’une honorabilité au-dessus de tout soupçon – et il en était fier –, libéral très austère ; et non seulement il était libre penseur, mais il haïssait toute manifestation religieuse, ne voyant dans la religion que des vestiges de superstition.

Fédor Mikhaïlovitch Smokovnikoff était rentré de son bureau de fort méchante humeur : le gouverneur de la province lui avait envoyé un papier très stupide qui, dans un certain sens, pouvait vouloir dire que lui, Fédor Mikhaïlovitch, avait agi malhonnêtement.

Très agacé, immédiatement il s’était mis à écrire une réponse très énergique et très venimeuse.

À la maison, il paraissait à Fédor Mikhaïlovitch que tout allait de travers. Il était cinq heures moins cinq ; il pensait qu’on allait servir tout de suite le dîner, mais le dîner n’était pas prêt. Faisant claquer les portes derrière lui, il s’en alla dans sa chambre. Quelqu’un frappa. « Qui diable est-ce encore ? » Il cria :

— Qui est là ?

Dans la chambre entra son fils, un garçon de quinze ans, élève de cinquième du lycée.

— Qu’est-ce que tu veux ?

— C’est aujourd’hui le premier…

— Quoi ? L’argent ?

Il était établi que, le premier de chaque mois, le père donnait à son fils, comme argent de poche, trois roubles.

Fédor Mikhaïlovitch fronça les sourcils, tira son portefeuille, y chercha, en sortit un coupon de 2 roubles 50 ; puis, prenant sa bourse, compta encore 50 kopecks, en petite monnaie.

Le fils ne prenait pas l’argent et se taisait.

— Père… je t’en prie… donne-moi une avance…

— Quoi ?

— Je ne te l’aurais pas demandée… mais j’ai emprunté sur parole d’honneur… et j’ai promis. En honnête homme, je ne puis pas… Il me faudrait encore trois roubles… Je t’assure que je ne te demanderai plus rien… Je ne demanderai plus… mais donne-les-moi, je t’en prie, père…

— Je t’ai dit…

— Père… c’est la première fois…

— On te donne trois roubles par mois, et ce n’est pas assez pour toi… À ton âge, on ne me donnait même pas cinquante kopecks.

— Maintenant tous mes camarades reçoivent beaucoup plus. Petroff, Ivanitzky reçoivent cinquante roubles…

— Et moi je te dis que si tu te conduis de cette façon-là tu deviendras un filou… Je t’ai dit…

— Mais quoi, vous avez dit !… Vous ne vous mettez jamais dans ma situation… Alors, il faut que j’agisse en lâche… C’est bien à vous…

— Va-t’en, vaurien ! Va-t’en ! Tu mériterais d’être fouetté…

Fédor Mikhaïlovitch bondit et se jeta vers son fils.

Le fils s’effraya et devint méchant. Mais la méchanceté surpassa l’effroi, et, tête baissée, il gagna rapidement la porte. Fédor Mikhaïlovitch n’avait pas voulu le frapper, mais il était content de sa colère, et longtemps encore, il l’accompagna de ses injures.

Quand la femme de chambre vint prévenir Fédor Mikhaïlovitch que le dîner était servi, il se leva.

— Enfin ! dit-il. Mon appétit est déjà passé.

Et, les sourcils froncés, il alla dîner.

À table, sa femme lui adressa la parole, mais il répondit si peu aimablement et d’une façon si brève qu’elle se tut. Le fils aussi, le nez dans son assiette, se taisait. On mangea en silence ; en silence on se leva de table et en silence on se sépara.

Après le dîner, le lycéen retourna dans sa chambre, tira de sa poche le coupon et la menue monnaie, et jeta le tout sur la table. Ensuite il enleva son uniforme, et se mit en veston ; puis il alla prendre une grammaire latine très usée, ensuite ferma la porte au verrou, mit l’argent dans le tiroir, duquel il retira des gaines à cigarettes, en remplit une, la boucha d’ouate et se mit à fumer. Il resta sur sa grammaire et ses cahiers pendant deux heures, ne comprenant rien à ce qu’il lisait ; puis il se leva et se mit à piétiner de long en large dans sa chambre, se remémorant la scène qu’il avait eue avec son père.

Il se rappelait toutes ses injures et surtout son visage méchant, comme s’il les entendait et le voyait devant lui. « Vaurien !… Tu mériterais d’être fouetté !… » Et plus il se souvenait, plus grandissait en lui sa colère contre son père. Il se rappelait avec quelle expression le père lui avait dit : « Je vois que tu ne feras qu’un filou… Je le savais… »

« Si c’est comme ça sans doute je serai un filou… Il a oublié qu’il a été jeune, lui aussi… Quel crime ai-je commis ?… Je suis allé au théâtre… je n’avais pas d’argent, j’ai emprunté à Petia Grouchetzky… Quel mal y a-t-il ?… Un autre aurait eu pitié, aurait questionné… et celui-ci ne fait qu’injurier et ne penser qu’à soi… Voilà, quand il manque de quelque chose, c’est un cri à remplir toute la maison… Et moi, je serai un filou… Non, bien qu’il soit mon père, je ne l’aime pas… Je ne sais pas si tous sont pareils, mais moi, je ne l’aime pas… »

La femme de chambre frappa à la porte. Elle apportait un billet dont on attendait la réponse. Ce billet était ainsi libellé :

Pour la troisième fois je te demande de me rendre les six roubles que tu m’as empruntés ; mais tu te dérobes. Les gens honnêtes n’agissent pas ainsi. Je te prie de me les envoyer immédiatement par le porteur du présent. Ne peux-tu donc pas les trouver ?

Selon que tu me rendras ou non, ton camarade qui t’estime ou te méprise,

« Grouchetzky. »

« Voilà… Quel cochon !… Il ne peut pas attendre… J’essayerai encore. »

Mitia alla trouver sa mère. C’était son dernier espoir. Sa mère était très bonne et ne savait pas refuser ; aussi, à un autre moment elle l’eût probablement aidé, mais ce jour-là elle était très inquiète de la maladie de Petia, son fils cadet, âgé de deux ans. Elle gronda Mitia parce qu’il était venu brusquement et avait fait du bruit ; et elle lui refusa net. Il marmotta quelque chose entre ses dents et s’en alla. Mais elle eut pitié de son fils et le rappela.

— Attends, Mitia ! dit-elle. Je n’ai pas aujourd’hui, mais demain j’aurai…

Mais Mitia était encore plein de colère contre son père.

— Pourquoi demain, quand c’est aujourd’hui que j’ai besoin ? Alors, sachez que j’irai chez un camarade.

Il sortit en claquant la porte. « Il n’y a rien d’autre à faire… Il me dira où l’on peut engager la montre », pensa-t-il en tâtant sa montre dans sa poche.

Mitia prit de la table le coupon et la menue monnaie, mit son pardessus et partit chez Makhine.


II

Makhine était un lycéen moustachu. Il jouait aux cartes, connaissait des femmes et avait toujours de l’argent. Il habitait chez une tante. Mitia savait que Makhine était un mauvais sujet, mais quand il se trouvait avec lui, malgré soi, il subissait son influence.

Makhine était à la maison et se préparait à aller au théâtre. Sa chambre était tout imprégnée de l’odeur de savon parfumé et d’eau de Cologne.

— C’est la dernière chose, dit Makhine, quand Mitia, lui racontant son infortune, lui montra le coupon et les cinquante kopecks, et lui avoua qu’il avait besoin encore de neuf roubles. – Sans doute on peut engager la montre, mais on peut faire mieux, dit Makhine en clignant d’un œil.

— Comment mieux ?

— Mais très simplement. – Makhine prit le coupon. – Mettre 1 devant 2.50 et ce sera 12.50.

— Mais est-ce qu’il existe de pareils coupons ?

— Comment donc ! Et les coupons attachés aux billets de mille roubles ? Une fois j’en ai fait passer un pareil.

— Oh ! ce n’est pas possible !

— Eh bien ! Voyons ! Faut-il ? demanda Makhine en prenant une plume et lissant le billet avec les doigts de la main gauche.

— Mais ce n’est pas bien…

— Quelle blague !

« Et en effet », pensa Mitia. Et il se rappela de nouveau les injures de son père : « Filou. » « Eh bien ! je serai un filou. »

Il regarda le visage de Makhine. Makhine souriait tranquillement.

— Eh bien ! Tu marches ?

— Marche…

Makhine traça soigneusement le chiffre 1.

— Eh maintenant, allons dans un magasin… Tiens, là, au coin… Des accessoires de photographie… J’ai justement besoin d’un cadre, voilà pour cette personne…

Il prit la photographie d’une fille aux grands yeux, à la chevelure abondante, et au buste splendide.

— Comment trouves-tu la belle, hein ?

— Oui… bien… Mais comment…

— Très simplement, tu verras. Allons.

Makhine s’habilla et ils sortirent ensemble.


III

Le timbre de la porte d’entrée du magasin d’objets pour photographie retentit. Les lycéens entrèrent, et parcoururent du regard la boutique déserte avec des rayons pleins de divers accessoires pour photographie et des vitrines sur le comptoir. La porte de l’arrière-boutique livra passage à une femme point jolie, au visage doux, qui vint se placer derrière le comptoir et leur demanda ce qu’ils désiraient.

— Un joli petit cadre, madame.

— À quel prix ? demanda la dame, en faisant passer rapidement et adroitement les objets entre ses mains couvertes de mitaines jusqu’au-dessus des articulations gonflées des doigts. – Nous avons des cadres de différentes façons… Ceux-ci sont à cinquante kopecks, ceux-ci plus chers… Celui-ci est très joli… tout nouveau… à 1 rouble 20.

— Eh bien, donnez celui-ci. Mais ne pourriez-vous pas le laisser à 1 rouble ?

— Chez nous on ne marchande pas, répondit la dame avec dignité.

— Eh bien, soit ! dit Makhine, en posant sur une vitrine le coupon. – Donnez-moi le cadre et la monnaie… Mais vite… Nous craignons d’arriver en retard au théâtre…

— Vous avez encore le temps, dit la dame ; et de ses yeux myopes elle se mit à examiner le coupon.

— Ce sera charmant dans ce cadre, dit Makhine, s’adressant à Mitia.

— N’auriez-vous pas de monnaie ? demanda la marchande.

— Malheureusement non… Le père a donné cela… il faut donc changer…

— Mais n’avez-vous pas 1 rouble 20 kopecks ?

— Nous n’avons que 50 kopecks de monnaie… Mais quoi ! Avez-vous peur que ce coupon soit faux ?

— Non… rien…

— Autrement donnez le coupon… Nous changerons ailleurs.

— Alors combien ?… Oui, cela fera onze roubles et quelque chose.

Elle compta sur un boulier, ouvrit le tiroir de la caisse, prit 10 roubles en papier, puis, cherchant parmi la petite monnaie, elle prit encore six pièces de 20 kopecks et deux de 5.

— Veuillez faire un paquet, dit Makhine en prenant l’argent sans se hâter.

— Tout de suite.

La marchande fit un paquet et le ficela. Mitia ne respira que quand résonna derrière eux le timbre de la porte d’entrée, et qu’ils se trouvèrent dans la rue.

— Eh bien, te voilà 10 roubles ; laisse-moi le reste ; je te rendrai cela…

Makhine partit au théâtre et Mitia se rendit chez Grouchetzky et lui remit son argent.


IV

Une heure après le passage des lycéens, le patron du magasin rentra et se mit à faire sa caisse.

— En voilà une fieffée imbécile ! En voilà une imbécile ! s’écria-t-il à l’adresse de sa femme, en remarquant le coupon et ayant vu tout de suite qu’il était faux.

— Et pourquoi acceptes-tu des coupons ?

— Mais toi-même, Eugène, tu en as accepté devant moi, et précisément des coupons de 12 roubles, dit la femme confuse, attristée, et prête à pleurer. – Je ne sais pas moi-même comment ils ont pu me tromper, ces lycéens, ajouta-t-elle. – Un beau jeune homme… qui avait l’air si comme il faut…

— Tu es une imbécile comme il faut, continua à se fâcher le mari en comptant la caisse. – Quand j’accepte un coupon, je vois et sais ce qu’il y a d’écrit dessus… Et toi, toute vieille que tu es, tu n’as examiné que la binette du lycéen…

La femme ne put avaler cette insulte. À son tour elle se fâcha.

— Un vrai goujat ! Tu cries contre les autres, et toi tu perds aux cartes des 54 roubles, et ce n’est rien…

— C’est une autre affaire.

— Je ne veux pas discuter avec toi, déclara la femme, et elle s’enfuit dans sa chambre.

Elle se rappela que sa famille n’avait pas voulu son mariage, estimant que le prétendu était d’une condition bien inférieure, et qu’elle seule avait insisté pour l’épouser… Elle se rappela son enfant mort, l’indifférence de son mari pour cette perte ; et elle ressentit une telle haine pour son mari qu’elle pensa : Comme ce serait bien s’il mourait ! Mais aussitôt elle fut effrayée de ce sentiment et se hâta de s’habiller et de sortir.

Quand son mari revint dans l’appartement, sa femme n’était plus là. Sans l’attendre, elle s’était habillée et était partie seule chez un professeur de leur connaissance qui les avait invités à passer la soirée.


V

Chez le professeur de français, un polonais-russe, il y avait un grand thé, avec gâteaux ; et l’on avait installé quelques petites tables, pour jouer au whist.

La femme du marchand d’accessoires pour photographie s’assit à une table de jeu avec le maître de la maison, un officier et une vieille dame sourde, en perruque, veuve d’un marchand de musique, qui raffolait des cartes, et jouait très bien. La femme du marchand avait une chance extraordinaire : deux fois elle avait déclaré le grand schelem ; près d’elle il y avait une assiette de raisins et de poires ; elle se sentait l’âme joyeuse.

— Eh bien ! pourquoi Eugène Mikhaïlovitch ne vient-il pas ? demanda, de l’autre table, la maîtresse de la maison. – Nous l’inscrirons à la suite.

— Il est probablement occupé avec ses comptes, répondit la femme d’Eugène Mikhaïlovitch. – Aujourd’hui il paye les fournisseurs et le bois.

Et, se rappelant la scène avec son mari, elle fronça les sourcils et ses mains en mitaines tremblèrent de colère contre lui.

— Ah ! Quand on parle du loup… dit le maître de la maison, à Eugène Mikhaïlovitch qui rentrait. – Pourquoi êtes-vous en retard ?

— Différentes affaires… – répondit Eugène Mikhaïlovitch d’une voix joyeuse en se frottant les mains. Et, à l’étonnement de sa femme, il s’approcha d’elle et lui dit : – Tu sais… le coupon… je l’ai passé…

— Pas possible !

— Oui. Au paysan… pour le bois…

Et Eugène Mikhaïlovitch raconta à tous, avec une grande indignation – sa femme complétait son récit par les détails – comment deux lycéens avaient volé honteusement sa femme.

— Eh bien, maintenant, à l’ouvrage ! dit-il en prenant place à la table, son tour venu, et battant les cartes.


VI

En effet, Eugène Mikhaïlovitch avait passé le coupon en paiement du bois au paysan Ivan Mironoff.

Ivan Mironoff gagnait sa vie en revendant du bois qu’il achetait dans un dépôt, par sagènes. D’une sagène il faisait cinq parts qu’il s’arrangeait pour revendre en ville, comme cinq quarts, au prix que coûtait le quart au dépôt.

Dans ce jour, malheureux pour Ivan Mironoff, le matin, de bonne heure, il avait transporté en ville un demi-quart, qu’il avait vendu très vite ; puis il avait rechargé un autre demi-quart, espérant le vendre aussi ; mais en vain cherchait-il un acheteur, personne n’en voulait. Il tombait sur des citadins expérimentés qui connaissaient le truc habituel des paysans qui prétendent avoir amené de la campagne le bois qu’ils vendent. Il avait faim, froid dans son paletot de peau de mouton usé et son armiak déchirée. Le froid, vers le soir, avait atteint 20 degrés. Son petit cheval, dont il n’avait pas pitié parce qu’il avait l’intention de le vendre à l’équarrisseur et qu’il rudoyait, s’arrêta net. De sorte qu’Ivan Mironoff était prêt à vendre son bois, même à perte, quand il rencontra sur son chemin Eugène Mikhaïlovitch qui était sorti acheter du tabac et rentrait à la maison.

— Prenez, monsieur… Je vendrai bon marché… Mon cheval n’en peut plus…

— Mais d’où viens-tu ?

— Nous sommes de la campagne… C’est du bois à nous… Du bon bois sec…

— Oui, on le connaît… Eh bien ! combien en veux-tu ?

Ivan Mironoff fixa le prix ; puis commença à rabattre, et, enfin, laissa le bois au prix coûtant.

— C’est bien pour vous, monsieur… et parce qu’il ne faut pas l’amener trop loin…, dit-il.

Eugène Mikhaïlovitch n’avait pas trop marchandé, se réjouissant à l’idée de passer le coupon.

À grand-peine, en poussant lui-même le traîneau, Ivan Mironoff amena le bois dans la cour et se mit à le décharger sous le hangar. Le portier n’était pas là.

Ivan Mironoff hésita d’abord à prendre le coupon. Mais Eugène Mikhaïlovitch parla d’une façon si convaincante, et paraissait un monsieur si important, qu’il consentit enfin à l’accepter. Étant entré à l’office, par l’escalier de service, Ivan Mironoff se signa, laissa dégeler les glaçons attachés à sa barbe, puis retroussant son armiak, tira une bourse de cuir où il prit 8 roubles 50 de monnaie, qu’il donna à Eugène Mikhaïlovitch, puis enveloppa soigneusement le coupon et le déposa dans sa bourse.

Après avoir remercié le monsieur, Ivan Mironoff, frappant non plus avec le fouet mais avec le manche sa rosse gelée, vouée à la mort et qui remuait à peine les jambes, poussa le traîneau vide vers un débit.

Dans le débit, Ivan Mironoff demanda pour 8 kopecks d’eau-de-vie et de thé, et se réchauffant, devenant même en sueur, l’humeur joyeuse, il se mit à causer avec un portier, assis à la même table. Il causa longtemps avec lui, lui racontant toute sa vie. Il raconta qu’il était du village Vassilievskoié, à douze verstes de la ville, qu’il était séparé de son père et de ses frères, qu’il vivait maintenant avec sa femme et ses enfants, dont l’aîné allait encore à l’école, de sorte qu’il n’était point un aide pour lui. Il raconta qu’il allait s’arrêter ici dans une auberge, et que, demain, il irait au marché aux chevaux, vendrait sa rosse, et verrait s’il ne pourrait pas acheter un autre cheval ; que maintenant il ne lui manquait qu’un rouble pour en avoir 25, et que la moitié de son capital était un coupon. Il prit le coupon et le montra au portier. Le portier ne savait pas lire, mais il assura qu’il lui était arrivé de changer des papiers pareils, pour les locataires, que c’était bon, mais qu’il y en avait aussi de faux. Aussi lui conseilla-t-il, pour plus de sûreté, de le changer ici, dans le débit.

Ivan Mironoff le remit au garçon et lui demanda de rapporter la monnaie. Mais le garçon ne la rapporta pas, et à sa place s’avança le patron, un homme chauve, au visage luisant, tenant le coupon dans sa main épaisse.

— Votre argent n’est pas bon, dit-il, en montrant le coupon, mais sans le remettre.

— L’argent est bon. C’est un monsieur qui me l’a donné.

— Je te dis qu’il n’est pas bon. Il est faux.

— Eh bien, s’il est faux, donne-le-moi.

— Non, mon cher. Le frère a besoin d’une leçon… Tu as fabriqué ce faux, avec des filous.

— Donne l’argent ! Quel droit as-tu ?

— Sidor ! appelle un agent, dit le cabaretier au garçon.

Ivan Mironoff avait un peu bu, et quand il avait bu, il n’était plus patient. Il saisit le cabaretier au collet, en criant :

— Donne-le ! J’irai chez ce monsieur ; je sais où il demeure.

Le cabaretier se dégagea, mais sa chemise était endommagée.

— Ah ! c’est comme ça ! Tiens-le.

Le garçon saisit Ivan Mironoff, et au même instant parut l’agent de police. Après avoir écouté comme un chef le récit de l’affaire, l’agent la résolut aussitôt :

— Au poste !

L’agent mit le coupon dans son porte-monnaie et emmena au poste Ivan Mironoff avec son attelage.


VII

Ivan Mironoff passa la nuit au poste en compagnie d’ivrognes et de voleurs. Il était près de midi quand on l’appela devant le commissaire de police. Le commissaire l’interrogea et l’envoya, escorté de l’agent, chez le marchand d’accessoires pour photographie. Ivan Mironoff se rappelait la rue et la maison.

Quand l’agent, ayant fait appeler le patron, lui présenta le coupon, et qu’Ivan Mironoff affirma que c’était bien le même monsieur qui le lui avait donné, Eugène Mikhaïlovitch eut d’abord un air étonné et ensuite sévère.

— Quoi ! Tu es fou !… C’est la première fois que je vois cet homme.

— Monsieur, c’est un péché… Nous tous mourrons… disait Ivan Mironoff.

— Qu’est-ce qui le prend ? Tu l’as probablement rêvé… C’est à quelqu’un d’autre que tu as vendu,… rétorquait Eugène Mikhaïlovitch. D’ailleurs, attendez, j’irai demander à ma femme si elle a acheté du bois hier.

Eugène Mikhaïlovitch sortit et aussitôt appela le portier, un garçon élégant, beau, très fort et très adroit, nommé Vassili. Il lui recommanda de répondre, si on lui demandait où il avait acheté du bois la dernière fois, qu’on l’avait pris au dépôt, et, qu’en général, on n’achetait jamais de bois aux paysans :

— Il y a là un paysan qui raconte que je lui ai donné un coupon faux. C’est une espèce d’idiot, Dieu sait ce qu’il dit ; mais toi, tu es un garçon intelligent, alors dis que nous n’achetons de bois qu’au dépôt. Au fait, il y a longtemps que je voulais te donner de quoi t’acheter un veston, ajouta Eugène Mikhaïlovitch. Et il donna cinq roubles au portier.

Vassili prit l’argent, jeta un regard sur le papier et ensuite sur le visage d’Eugène Mikhaïlovitch, puis secoua sa chevelure et sourit.

— C’est connu… ce sont des gens stupides… l’ignorance… Ne vous inquiétez pas, je sais ce qu’il faut dire.

Ivan Mironoff avait beau prier et supplier Eugène Mikhaïlovitch, les larmes aux yeux, de reconnaître le coupon, Eugène Mikhaïlovitch et le portier soutenaient qu’on n’achetait jamais de bois aux paysans.

L’agent ramena au poste Ivan Mironoff, accusé d’avoir falsifié un coupon. Ce fut seulement après avoir donné cinq roubles au commissaire de police, ce que lui avait conseillé un scribe, un ivrogne détenu avec lui, qu’Ivan Mironoff put quitter le poste, sans le coupon et avec 7 roubles au lieu de 25 qu’il possédait la veille. De ces 7 roubles, Ivan Mironoff en dépensa trois à boire, et le visage défait, ivre mort, il arriva à la maison. Sa femme était dans les derniers jours d’une grossesse et malade. Elle commença à injurier son mari ; celui-ci la bouscula ; elle le battit. Sans répondre aux coups, il se coucha sur la planche et se mit à sangloter.

Le lendemain matin, seulement, la femme comprit de quoi il s’agissait, car elle avait confiance en son mari, et pendant longtemps elle proféra des injures à l’adresse du monsieur qui avait trompé son Ivan.

Une fois dégrisé, Ivan se rappela qu’un ouvrier, avec lequel il avait bu la veille, lui avait conseillé d’aller se plaindre à un avocat. Il résolut de le faire.


VIII

L’avocat se chargea de l’affaire, non pour le profit qu’il y avait à en tirer, mais parce qu’il crut Ivan et trouvait révoltante la manière dont on avait trompé ce paysan.

Les deux parties comparurent devant le juge. Le portier Vassili était témoin. Au tribunal, la même scène se répéta : Ivan Mironoff invoquait Dieu, et rappelait que nous tous mourrons. Eugène Mikhaïlovitch, bien que tourmenté par la conscience de sa mauvaise action et des conséquences qui en pouvaient résulter, maintenant ne pouvait pas varier dans sa déposition, et, tranquille en apparence, continuait à nier tout.

Le portier Vassili avait reçu encore dix roubles, et, souriant, confirmait avec assurance qu’il n’avait jamais vu Ivan Mironoff. Et quand on lui fit prêter serment, malgré la peur qu’au fond de son âme il ressentait, l’air calme, il répéta après le vieux prêtre la formule du serment, et jura, sur la croix et le Saint Évangile, de dire toute la vérité.

L’affaire se termina de la façon suivante : le juge débouta de sa plainte Ivan Mironoff et le condamna à cinq roubles de dépens, dont, généreusement, Eugène Mikhaïlovitch le tint quitte. Avant de laisser partir Ivan Mironoff, le juge lui adressa une semonce, l’engageant à être désormais plus prudent, à ne pas accuser à la légère les gens respectables, à être reconnaissant de ce qu’on l’ait tenu quitte des dépens et de ce qu’on ne le poursuive pas pour calomnie, ce qui lui vaudrait trois mois de prison.

— Je vous remercie, dit Ivan Mironoff, et en hochant la tête et soupirant, il sortit de la justice de paix.

Tout paraissait s’être bien terminé pour Eugène Mikhaïlovitch et Vassili. Mais cela semblait seulement ainsi. Il arriva quelque chose que personne ne pouvait voir, mais qui était beaucoup plus important que ce qui était apparent.

Il y avait déjà deux ans que Vassili avait quitté son village et habitait la ville. Chaque année il envoyait de moins en moins à sa famille, et ne faisait pas venir sa femme, n’ayant pas besoin d’elle. Il avait ici, en ville, autant de femmes qu’il voulait, et plus jolies que la sienne. Avec le temps Vassili oubliait de plus en plus les mœurs et les coutumes du village, et s’habituait à la vie urbaine. Là-bas tout était grossier, terne, pauvre, sale. Ici tout était raffiné, bien, propre, riche, ordonné. Et il se persuadait de plus en plus que les gens de la campagne vivent sans penser, comme des bêtes sauvages, et qu’il n’y a qu’en ville que sont de vrais hommes. Il lisait de bons auteurs, des romans ; il allait au spectacle dans la Maison du Peuple. Au village, on ne pouvait voir cela, même en rêve. Au village, les anciens disaient : Vis avec ta femme ; travaille ; sois sobre ; ne sois pas vaniteux ; et ici, les hommes intelligents, savants, qui connaissaient les vraies lois, vivaient tous pour leur plaisir. Et tout était bien.

Avant l’histoire du coupon, Vassili ne croyait pas que les maîtres n’ont aucune loi morale. Mais après cette histoire, et surtout après le faux serment, lequel, malgré sa crainte, n’avait été suivi d’aucun châtiment, au contraire, on lui avait donné dix roubles, il acquit la conviction profonde qu’il n’y a aucune loi et qu’il faut vivre pour son plaisir. Et il vécut ainsi. D’abord il gratta sur les achats des locataires, mais c’était peu pour ses dépenses, et alors il commença à dérober de l’argent et les objets de valeur des appartements des locataires. Un jour, il vola la bourse d’Eugène Mikhaïlovitch. Celui-ci le prit sur le fait, mais ne porta pas plainte et se contenta de le renvoyer.

Vassili ne voulut pas retourner au village ; il resta à Moscou, avec sa maîtresse, et se chercha une place. Il en trouva une, pas brillante, une place de portier chez un épicier. Vassili l’accepta ; mais le lendemain même on le prit en flagrant délit de vol de sacs. Le patron ne déposa pas de plainte, mais rossa Vassili et le chassa.

Après cela il ne trouva plus de place. L’argent filait. Il dut engager ses vêtements, dépensa encore cet argent, et, à la fin des fins, resta avec un seul veston déchiré, un pantalon, et des chaussons de feutre. Sa maîtresse l’avait abandonné. Mais Vassili ne perdit pas sa bonne humeur, et, le printemps venu, il partit chez lui à pied.


IX

Piotr Nikolaievitch Sventitzky, un homme petit, trapu, portant des lunettes noires (il souffrait des yeux et était menacé de cécité complète), se leva comme à son ordinaire avant l’aube, et, après avoir bu un verre de thé, et endossé sa pelisse à col et parements d’astrakan, il alla à ses affaires.

Piotr Nikolaievitch avait été fonctionnaire dans les douanes, et à ce service avait économisé 18 000 roubles. Douze années auparavant, il avait été forcé de donner sa démission, et avait acheté une petite propriété appartenant à un jeune homme qui s’était ruiné en faisant la noce. Étant encore fonctionnaire, Piotr Nikolaievitch s’était marié. Il avait épousé une orpheline pauvre, issue d’une vieille famille de gentilshommes, une femme grande, forte, jolie, mais qui ne lui avait pas donné d’enfants.

En toutes choses, Piotr Nikolaievitch apportait ses qualités d’homme sérieux et persévérant. Sans rien connaître au préalable de l’exploitation agricole – il était fils d’un gentilhomme polonais –, il s’en occupa si bien que quinze années plus tard la propriété ruinée de trois cents déciatines était devenue une propriété modèle. Toutes les constructions, depuis son habitation jusqu’aux hangars et l’auvent qui abritait la pompe à incendie, étaient solides, bien agencées, couvertes de fer et peintes. Sous le hangar étaient rangés en ordre les charrues, les araires, les charrettes, les harnais, bien graissés et astiqués. Les chevaux, plutôt de petite taille, et presque tous de son propre élevage, étaient bien nourris, forts, et tous pareils. La machine à battre le blé travaillait sous le hangar. Pour le fourrage il y avait une grange spéciale ; le fumier coulait dans une fosse dallée. Les vaches, également de son élevage, n’étaient pas grandes, mais donnaient beaucoup de lait. Il avait aussi une grande basse-cour, avec des poules d’une espèce particulièrement productive. Le verger était très bien tenu. Partout se remarquaient la solidité, la propreté, l’ordre. Piotr Nikolaievitch se réjouissait en regardant sa propriété, et était fier d’avoir obtenu tout cela sans oppresser les paysans, mais, au contraire, en se montrant d’une stricte équité envers la population. Même parmi les gentilshommes, il était tenu plutôt pour libéral que pour conservateur, et prenait la défense du peuple contre les partisans du régime de servage : « Sois bon avec eux, et ils seront bons. » Il est vrai qu’il ne pardonnait pas facilement les manquements des ouvriers ; parfois lui-même les stimulait, était exigeant pour le travail, mais, en revanche, les logements et la nourriture étaient toujours irréprochables, les salaires étaient payés régulièrement, et les jours de fête, il leur distribuait de l’eau-de-vie.

Marchant avec précaution sur la neige fondue – on était en février – Piotr Nikolaievitch se dirigea vers l’isba où logeaient les ouvriers, près de l’écurie. Il faisait encore très noir, surtout à cause du brouillard, mais des fenêtres de l’isba des ouvriers on apercevait la lumière. Les ouvriers étaient levés. Il avait l’intention de les presser un peu ; ils devaient, avec six chevaux, aller chercher du bois dans la forêt.

« Qu’est-ce qu’il y a ? » pensa-t-il en remarquant que la porte de l’écurie était ouverte.

— Holà ! Qui est là ?

Personne ne répondit. Piotr Nikolaievitch entra dans l’écurie. – Holà ! Qui est là ? – Encore point de réponse. Il faisait noir ; sous les pieds, c’était humide, et ça sentait le fumier, et à droite de la porte, dans le boc, se trouvait une paire de jeunes chevaux. Piotr Nikolaievitch allongea la main. C’était vide. Il essaya de toucher du pied : « Ils sont peut-être couchés. » Le pied ne rencontra rien. « Où donc les ont-ils mis ? pensa-t-il. – Ils n’ont pas attelé, tous les traîneaux sont encore dehors. »

Piotr Nikolaievitch sortit de l’écurie et appela à haute voix : – Hé ! Stepan !

Stepan était le chef ouvrier. Justement il sortit de l’isba.

— Voilà ! Hon ! répondit gaiement Stepan.– C’est vous, Piotr Nikolaievitch ? Les camarades viennent tout de suite.

— Que se passe-t-il chez vous ?… L’écurie est ouverte.

— L’écurie ? Comprends pas… Hé ! Prochka ! Apporte la lanterne !

Prochka accourut avec la lanterne. On pénétra dans l’écurie. Stepan comprit aussitôt.

— Les voleurs étaient ici, Piotr Nikolaievitch ! Le cadenas a été arraché.

— Tu mens !

— Des brigands sont venus… Machka n’est plus là ; ni l’Épervier… Non, l’Épervier est ici… Mais il n’y a pas Piostri, ni le Beau…

Trois chevaux manquaient. Piotr Nikolaievitch ne dit rien ; il fronça les sourcils et respira lourdement.

— Ah ! s’il tombe sous ma main !… Qui était de garde ?

— Petka. Il se sera endormi.

Piotr Nikolaievitch déposa une plainte à la police, ainsi qu’au chef du district. Il envoya ses paysans à la recherche, de tous côtés. On ne retrouva pas les chevaux.

— Quelle sale engeance ! disait Piotr Nikolaievitch.

— Que m’ont-ils fait ! Et pourtant étais-je assez bon pour eux ! Attendez, brigands !… Tous des brigands ! Désormais je me conduirai autrement avec vous !


X


Et les chevaux, les trois chevaux volés, avaient reçu chacun leur destination : Machka avait été vendu à des Bohémiens pour 18 roubles ; Piostri avait été échangé contre un autre cheval à un paysan qui habitait à quarante verstes de là. Quant au Beau, on l’avait tellement esquinté qu’il fallut l’abattre, et sa peau fut vendue pour trois roubles.

L’organisateur de cette razzia était Ivan Mironoff. Il avait été en service chez Piotr Nikolaievitch et connaissait toutes les habitudes de ce dernier. Ayant résolu de rentrer dans son argent, il avait organisé ce coup.

Depuis sa malchance avec le faux coupon, Ivan Mironoff s’était mis à boire, et il eût vendu tout ce qu’il y avait à la maison si sa femme n’eût caché de lui les habits et tout ce qu’on pouvait vendre.

Tout le temps qu’il était ivre, Ivan Mironoff ne cessait de penser non seulement à l’homme qui l’avait trompé, mais à tous les messieurs qui ne vivent qu’en volant le simple peuple. Une fois qu’il s’était arrêté à boire avec des paysans des environs de Podolsk, ceux-ci, étant ivres, lui racontèrent qu’ils avaient volé des chevaux à un paysan. Ivan Mironoff se mit à les invectiver parce qu’ils avaient volé un paysan. — « C’est un péché, disait-il. — Pour un paysan le cheval est comme un frère. Et toi, tu le prives de tout. Si l’on vole, alors ce sont les maîtres qu’il faut voler ; les chiens ne méritent pas davantage. »

La conversation se poursuivit, et les paysans de Podolsk objectèrent que c’est difficile de voler des chevaux chez les propriétaires, car il faut pour cela connaître toutes les issues, et que si l’on n’a personne sur place on ne peut rien faire. Alors Ivan Mironoff se rappela Sventitzky, chez qui il avait travaillé un certain temps. Il se rappela que Sventitzky lui avait retenu un rouble cinquante pour un objet cassé. Il se rappela les chevaux, qu’il employait au travail.

Sous prétexte de se faire embaucher, mais en réalité afin de bien voir tout et d’apprendre ce qu’il avait besoin de savoir, Ivan Mironoff alla chez Sventitzky. Ayant appris tout ce qui l’intéressait : qu’il n’y avait pas de gardien, et que les chevaux restaient à l’écurie, il amena les voleurs et manigança toute l’affaire,

Après avoir partagé le butin avec les paysans de Podolsk, Ivan Mironoff, ayant cinq roubles en poche, retourna à la maison. Là, il n’y avait rien à faire ; il n’avait plus de cheval ; et depuis ce moment Ivan Mironoff s’aboucha avec les voleurs de chevaux et les Bohémiens.


XI


Piotr Nikolaievitch Sventitzky faisait tout son possible pour trouver le voleur. Sans la complicité de quelqu’un de la maison, le coup n’aurait pu se faire. Alors il commença à soupçonner son personnel, et se mit à interroger les domestiques pour savoir qui, cette nuit-là, avait découché. Il apprit que Prochka Nikolaieff n’avait pas couché à la maison. Prochka était un jeune garçon, récemment libéré du service militaire, un beau soldat, habile, que Piotr Nikolaievitch avait gagé pour être cocher.

L’inspecteur de police était un ami de Piotr Nikolaievitch, et celui-ci connaissait également le chef de police du district, le maréchal de la noblesse et le juge d’instruction. Tous ces personnages venaient chez lui le jour de sa fête et connaissaient bien ses bonnes liqueurs et ses champignons marinés. Tous s’intéressaient à son histoire et tâchaient de l’aider.

— Voilà, vous défendez les paysans, disait l’inspecteur de police. Croyez-moi : ils sont pires que les bêtes. Sans le fouet et le bâton on n’en peut rien faire… Alors, vous dites, Prochka… Celui que vous employez comme cocher ?

— Oui, lui.

— Faites-le appeler.

On appela Prochka et son interrogatoire commença :

— Où étais-tu ?

Prochka secoua ses cheveux et une flamme parut dans ses yeux.

— À la maison.

— Comment à la maison ! Tous les domestiques disent que tu as découché.

— C’est comme vous voulez.

— Mais il ne s’agit pas de vouloir. Voyons, où étais-tu ?

— À la maison.

— C’est bien. Agent ! mène-le au poste.

— C’est comme vous voulez.

Et Prochka n’avoua pas où il était parce qu’il avait passé la nuit chez son amie Parasha, laquelle lui avait fait promettre de ne pas la trahir. Et il ne la trahit point. Il n’y avait pas de preuves, on le relâcha. Mais Piotr Nikolaievitch demeurait convaincu que tout cela était son œuvre. Et il ressentit de la haine pour lui.

Prochka, comme c’était son habitude, prit à l’auberge deux mesures d’avoine, donna aux chevaux une mesure et demie, puis vendit l’autre demi-mesure et dépensa l’argent à boire. Piotr Nikolaievitch ayant appris cela, déposa une plainte au juge de paix.

Le juge de paix condamna Prochka à trois mois de prison. Prochka était orgueilleux. Il se croyait supérieur aux autres, et était fier de sa personne. La prison l’humilia. Il ne pouvait plus s’enorgueillir devant les gens, et, d’un coup, se laissa aller. Au sortir de la prison, Prochka retourna chez lui moins irrité contre Piotr Nikolaievitch que contre tout le monde.

Prochka, après la prison, au dire de tous, se laissa aller et devint paresseux, se mit à boire ; enfin, peu après, il fut pris volant des habits, chez une femme. Et de nouveau, il fut jeté en prison. Pour ce qui était de ses chevaux, Piotr Nikolaievitch apprit seulement qu’on avait retrouvé la peau du hongre, et cette impunité des coupables l’agaçait de plus en plus. Maintenant il ne pouvait plus voir sans colère les paysans, ni même parler d’eux ; et chaque fois qu’il le pouvait, il ne manquait pas de leur nuire.


XII


Depuis qu’il s’était débarrassé du coupon, Eugène Mikhaïlovitch avait cessé d’y penser ; mais sa femme Marie Vassilievna ne pouvait pas se pardonner de s’être laissée rouler ainsi, pas plus qu’elle ne pardonnait à son mari les paroles cruelles qu’il lui avait dites, ni aux deux jeunes gens de l’avoir trompée aussi habilement. À dater du jour où elle avait été ainsi attrapée, elle regarda attentivement tous les lycéens. Une fois elle rencontra Makhine, mais elle ne le reconnut pas, parce que celui-ci, en l’apercevant, avait fait une telle grimace que son visage en avait été tout changé. Mais, deux semaines après l’évènement, elle se rencontra nez à nez, sur le trottoir, avec Mitia Smokovnikoff.

Elle le reconnut aussitôt. Elle le laissa passer, puis, rebroussant chemin, elle le suivit pas à pas. Elle arriva ainsi jusqu’au domicile du lycéen et apprit qui il était.

Le lendemain elle se rendit au lycée, et, dans le vestibule, rencontra l’aumônier, Mikhaïl Wedensky. Il lui demanda ce qu’elle désirait. Elle répondit qu’elle désirerait voir le proviseur.

— Le proviseur n’est pas ici. Il est souffrant. Peut-être puis-je vous être utile et lui transmettre votre requête.

Marie Vassilievna résolut de tout raconter à l’aumônier. L’aumônier était un homme très ambitieux, veuf. Encore l’année précédente il s’était rencontré dans une société avec Smokovnikoff père, et, avec lui, avait engagé une conversation sur la religion. Smokovnikoff l’avait battu sur tous les points et avait amusé la société à ses dépens. Alors Wedensky avait résolu de surveiller le fils d’une façon toute particulière, et ayant trouvé en lui la même indifférence religieuse qu’en son mécréant de père, il s’était mis à le persécuter et même lui avait donné une mauvaise note à l’examen.

En apprenant par Marie Vassilievna l’acte du jeune Smokovnikoff, Wedensky ne put pas n’en point avoir de plaisir. Il trouva dans ce cas la confirmation de sa conviction de l’immoralité des hommes privés de la direction de l’Église. Il résolut de profiter de cette circonstance pour montrer, comme il voulait s’en convaincre, le danger que courent tous ceux qui s’éloignent de l’Église. Mais au fond de son âme il était content de se venger de l’orgueilleux athée.

— Oui… c’est triste, très triste, disait le père Mikhaïl Wedensky, en caressant de la main la grande croix qui pendait sur sa poitrine. — Je suis très heureux que ce soit à moi que vous ayez confié cela. En ma qualité de serviteur de l’Église je veillerai à ne pas laisser le jeune homme sans remontrances, tout en tâchant d’adoucir le plus possible le châtiment…

« Oui, j’agirai comme il convient à mon ministère », se disait le père Mikhaïl, pensant avoir complètement oublié l’hostilité de Smokovnikoff envers lui, et convaincu de n’avoir pour but que le bien et le salut du jeune homme.

Le lendemain, pendant le cours d’instruction religieuse, le père Mikhaïl raconta aux lycéens toute l’histoire du faux coupon et leur apprit que le coupable était un lycéen.

— C’est un acte mauvais, honteux, leur dit-il. Mais la dissimulation est pire encore. S’il est vrai que le coupable est l’un de vous, alors mieux vaut pour lui se repentir que de celer sa faute.

En prononçant ces paroles, le père Mikhaïl regardait fixement Mitia Smokovnikoff. Les lycéens, suivant son regard, se tournèrent aussi vers Smokovnikoff. Mitia rougit, devint en sueur, enfin se mit à pleurer et quitta la classe.

La mère de Mitia, ayant appris cela, amena son fils à lui tout avouer, et, aussitôt, courut au magasin d’accessoires pour photographie. Elle paya les douze roubles cinquante à la patronne et lui fit promettre de tenir secret le nom du lycéen ; quant à son fils, elle lui ordonna de nier tout, et, en aucun cas, de n’avouer à son père.

En effet, quand Fédor Mikhaïlovitch apprit ce qui s’était passé au lycée, et que son fils, appelé par lui, eut nié tout, il se rendit chez le proviseur, lui raconta ce qui s’était passé, lui déclara que l’acte de l’aumônier était inqualifiable et qu’il ne le laisserait pas passer ainsi. Le proviseur fit appeler l’aumônier, et entre lui et Fédor Mikhaïlovitch eut lieu une très violente explication.

— Une femme stupide a calomnié mon fils, du reste, elle-même a ensuite retiré ses propos, et vous n’avez trouvé rien de mieux que de calomnier un garçon honnête, sincère !…

— Je ne l’ai pas calomnié, et je ne vous permettrai pas de parler ainsi… Vous oubliez l’habit que je porte…

— Je m’en moque de votre habit !

— Vos opinions subversives sont connues de toute la ville…, dit le prêtre, dont le menton, en tremblant, faisait remuer la barbiche.

— Messieurs !… Mon père !… prononçait le proviseur, en essayant de les calmer ; mais il ne pouvait les mettre à la raison.

— Mon ministère m’impose le devoir de veiller à l’éducation religieuse et morale…

— Assez de mensonges ! Est-ce que je ne sais pas que vous ne croyez ni à Dieu ni au diable !

— Je trouve indigne de moi de causer avec un homme tel que vous… prononça le père Mikhaïl, blessé par la dernière réflexion de Smokovnikoff, et surtout parce qu’elle était juste. Il avait terminé les cours de la faculté de théologie, c’est pourquoi, depuis longtemps, il ne croyait pas en ce qu’il enseignait et confessait. Il ne croyait qu’une chose : que les hommes doivent s’efforcer à croire en ce que lui-même s’efforçait de leur faire croire.

Smokovnikoff n’était pas tant révolté de l’acte de l’aumônier, que de ce qu’il voyait là une preuve éclatante de cette influence cléricale qui commence à se développer chez nous. Et, à tout le monde, il racontait cette histoire.

Quant au père Wedensky, devant les manifestations du nihilisme et de l’athéisme, non seulement de la jeune génération, mais de la vieille, il se convainquit de plus en plus de la nécessité de lutter contre cela. Plus il blâmait l’impiété de Smokovnikoff et de ses semblables, plus il se sentait convaincu de la vérité et de la solidité de sa religion, et moins il sentait le besoin de la contrôler et de la mettre d’accord avec sa vie. Sa religion – reconnue par tous ceux qui l’entouraient – était pour lui l’arme principale de la lutte contre ses ennemis.

Ces pensées, provoquées par son altercation avec Smokovnikoff, jointes aux ennuis administratifs qui en résultèrent pour lui, c’est-à-dire, observations et blâme de ses chefs, l’amenèrent à prendre une décision à laquelle il pensait depuis longtemps, surtout depuis la mort de sa femme. Il résolut de devenir moine et de choisir la voie suivie par quelques-uns de ses condisciples de la faculté dont l’un était déjà archevêque et l’autre archiprêtre en attendant le premier évêché vacant.

À la fin de l’année scolaire Wedensky quitta le lycée, devint moine sous le nom de Missaïl et bientôt fut nommé recteur d’un séminaire, dans une ville de la Volga.


XIII


Vassili le portier cheminait sur la grand-route, se dirigeant vers le Midi. Pendant la journée il marchait, et, la nuit, l’agent de police locale lui remettait un billet de logement. Partout on lui donnait du pain et, parfois, on l’invitait à se mettre à table pour souper.

Dans un village du gouvernement d’Orel, où il passait la nuit, on l’informa qu’un marchand qui avait affermé un verger, chez un propriétaire, cherchait des hommes pour le garder. Vassili en avait assez de mendier, et n’avait pas envie de retourner à la maison. Il alla trouver le jardinier et se loua comme garde pour cinq roubles par mois.

La vie dans la hutte, surtout quand les fruits commencèrent à mûrir et qu’on apporta de la grange du maître, pour les gardiens, de grandes brassées de paille fraîche, plaisait beaucoup à Vassili. Toute la journée il restait couché sur la paille fraîche, parfumée, près des tas de pommes d’été et d’hiver encore plus parfumées que la paille, et, tout en sifflotant et chantant il regardait si les enfants n’avaient pas pris quelque part des pommes. Vassili était un maître en fait de chansons. Il avait une belle voix. Des femmes, des jeunes filles, venaient de la campagne chercher des pommes. Vassili plaisantait avec elles. À celles qui lui plaisaient il donnait plus ou moins de pommes en échange d’œufs ou de kopecks, puis se recouchait. Il ne se levait que pour aller déjeuner, dîner ou souper. Il n’avait qu’une seule chemise, en indienne rose, et encore toute trouée. Ses pieds étaient complètement nus, mais son corps était robuste, sain, et quand on retirait du feu le pot de kacha, Vassili en mangeait pour trois, ce qui faisait l’admiration du vieux gardien. Durant la nuit, Vassili ne dormait pas ; il sifflotait ou poussait des cris aigus ; et, dans l’obscurité, il voyait très loin, comme un chat.

Une fois des garçons vinrent de la ville pour voler des pommes. Vassili s’approcha à pas de loup et se jeta sur eux. Ils essayèrent de le renverser, mais ce fut lui le plus fort ; tous s’enfuirent, sauf un qu’il retint, amena dans la hutte et remit au patron.

La première hutte qu’avait eue Vassili était dans le jardin, plus loin ; la deuxième, quand les poires furent enlevées, était à quarante pas de la maison du maître. Dans cette hutte Vassili était encore plus gai. Toute la journée il voyait comment les messieurs et les demoiselles s’amusaient, allaient se promener le soir et la nuit, jouaient du piano, du violon, chantaient, dansaient. Il voyait comment les demoiselles, assises sur le rebord des fenêtres avec des étudiants, fleuretaient avec eux, et, ensuite, allaient se promener par couples dans les sombres allées de tilleuls où la lumière de la lune ne pénétrait que par raies et par taches.

Il voyait les domestiques courir avec des victuailles et des boissons, tous : cuisiniers, intendant, blanchisseuses, jardiniers, cochers, ne travaillant que pour nourrir, servir les maîtres et faciliter leurs agréments.

Quelquefois des jeunes maîtres venaient dans sa hutte ; il leur choisissait les meilleures pommes, rouges, juteuses, et les demoiselles, en les croquant à pleines dents, disaient qu’elles étaient bonnes, puis faisaient une remarque quelconque. Vassili comprenait qu’on parlait de lui en français, après quoi, on lui demandait de chanter.

Et Vassili admirait cette vie, se rappelant sa vie à Moscou ; et l’idée que tout vient de l’argent lui trottait de plus en plus dans la tête. Vassili se demandait de plus en plus souvent comment faire pour posséder d’un coup le plus d’argent possible. Il commença à se remémorer comment, autrefois, il profitait des occasions, et il décida qu’il ne fallait pas s’y prendre ainsi, qu’il ne fallait pas faire comme autrefois, attraper ce qui est mal gardé, mais qu’il fallait combiner tout d’avance, se renseigner, et agir proprement, sans laisser aucune trace.

Vers Noël on ramassa les dernières pommes. Le patron fit un grand bénéfice, récompensa tous les gardiens, parmi lesquels Vassili, et les remercia. Vassili s’habilla, le jeune maître lui avait donné un veston et un chapeau, et n’alla pas à la maison. Il était dégoûté à l’idée de la vie rurale des paysans, et il retourna en ville en compagnie des soldats qui avaient gardé le verger avec lui, et qui s’enivraient. En ville, il décida, la nuit venue, de fracturer et piller le magasin du marchand chez qui il avait travaillé déjà, et qui l’avait battu et chassé sans le payer. Il connaissait toutes les issues, et savait où était l’argent. Il fit faire le guet par un soldat, et lui-même, fracturant la porte cochère, entra et prit tout l’argent. Le vol avait été fait artistement : il n’y avait aucune trace. Vassili s’était emparé de trois cent soixante-dix roubles ; il en donna cent à son compagnon ; avec le reste il se rendit dans une autre ville, et là fit la noce avec des camarades et des filles.

Les agents de police le surveillèrent, et il lui restait très peu d’argent quand on l’arrêta et le mit en prison.


XIV


À dater de cette époque, Ivan Mironoff devint un voleur de chevaux très habile et très audacieux. Afimia, sa femme, qui autrefois l’injuriait pour son manque de savoir-faire, maintenant se montrait heureuse et fière de son mari qui avait une pelisse de peau de mouton, tandis qu’elle-même possédait une demi-pelisse et une pelisse neuve.

Dans le village et les alentours, tous savaient que pas un seul vol de chevaux n’avait lieu sans qu’il y prit part, mais ils n’osaient pas le dénoncer, et quand parfois les soupçons tombaient sur lui, il savait en sortir pur et innocent. Son dernier vol avait été celui de Kolotovka. Quand il en avait la possibilité, Ivan Mironoff choisissait sa victime, et, de préférence, il volait chez les propriétaires et les marchands. Mais chez les propriétaires et les marchands c’était difficile, et quand il ne réussissait pas chez ceux-ci, il se rabattait sur les paysans. C’était ainsi qu’à Kolotovka, une nuit, il avait dérobé au hasard des chevaux qui étaient au pâturage. Il n’avait pas fait le coup en personne, mais l’avait fait faire par Guérassim, un très habile larron. Les paysans n’avaient remarqué le vol qu’à l’aube, et, aussitôt, s’étaient lancés à la recherche sur les routes, tandis que les chevaux se trouvaient dans le fossé de la forêt appartenant à l’État. Ivan Mironoff se proposait de les garder ici jusqu’à la nuit prochaine, et alors de filer avec eux chez un portier qu’il connaissait et qui habitait à cent verstes de là. Ivan Mironoff se rendit dans la forêt, pour porter à Guérassim des biscuits et de l’eau-de-vie, et pour retourner à la maison, prit un sentier où il espérait ne rencontrer personne. Malheureusement pour lui, il rencontra le garde, un soldat.

— Est-ce que tu viens de chercher des champignons ? lui demanda le soldat.

— Oui, mais cette fois je n’en ai pas trouvé, répondit Ivan Mironoff en montrant son panier, qu’il avait pris pour l’occasion.

— Oui, cet été il n’y a pas beaucoup de champignons, reprit le soldat. Il resta un moment immobile, paraissant réfléchir, puis s’éloigna.

Le garde ne trouvait pas cela très naturel. Ivan Mironoff n’avait pas besoin d’aller si matin dans la forêt de l’État. Le soldat retourna sur ses pas et se mit à fouiller la forêt. Près du fossé il entendit l’ébrouement des chevaux, et, tout doucement, se dirigea vers l’endroit d’où venait le bruit. Dans le fossé la terre était piétinée ; et, par places, se marquait du crottin de cheval. Un peu plus loin, Guérassim, assis, mangeait quelque chose. Les chevaux étaient attachés à un arbre.

Le garde courut au village, alla prévenir le staroste, le chef de police, et l’on prit deux témoins. De trois côtés ils s’approchèrent de l’endroit où se tenait Guérassim et l’arrêtèrent. Guérassim ne nia point, et, aussitôt, étant ivre, avoua tout. Il raconta qu’Ivan Mironoff l’avait fait boire, puis l’avait poussé à faire le coup, et qu’il devait, aujourd’hui même, venir chercher les chevaux dans la forêt.

Les paysans laissèrent dans la forêt Guérassim et les chevaux ; puis ils organisèrent un traquenard et attendirent Ivan Mironoff. Quand la nuit fut venue, on entendit un sifflement auquel répondit Guérassim. Aussitôt qu’Ivan Mironoff descendit le talus, on se jeta sur lui et on l’emmena au village.

Le matin, une grande foule s’assembla devant la chancellerie du village. On amena Ivan Mironoff et l’on se mit à l’interroger. Ce fut Stepan Pelaguschkine, un haut paysan maigre, aux longs bras, au nez aquilin, autrefois scribe du village, qui, le premier, commença l’interrogatoire. Stepan, paysan célibataire, avait fait son service militaire. Il s’était séparé de son frère, et à peine commençait-il à se tirer d’affaire qu’on lui avait volé un cheval. Après deux années de travail dans les mines il avait pu s’acheter encore deux chevaux. Ivan Mironoff les lui avait volés tous deux.

— Dis, où sont mes chevaux ! s’écria Stepan, pâle de colère, en regardant sombrement tantôt le sol, tantôt le visage d’Ivan Mironoff.

Ivan Mironoff nia, alors Stepan lui donna un coup dans le visage, lui écrasant le nez d’où le sang coula.

— Dis ou je te tue !

Ivan Mironoff penchait la tête et se taisait…

Stepan le frappa de sa longue main une fois encore, puis une autre. Ivan Mironoff se taisait toujours, rejetant sa tête tantôt à droite, tantôt à gauche.

— Frappez-le tous ! s’écria le staroste.

Et tous se mirent à le frapper. Ivan Mironoff tomba et leur cria :

— Barbares ! Maudits ! Frappez à mort, je ne vous crains pas !

Alors Stepan saisit une des pierres qui étaient préparées et, d’un coup, lui brisa le crâne.


XV


On jugea les meurtriers d’Ivan Mironoff, au nombre desquels était Stepan Pelaguschkine. L’accusation pesait plus fortement sur lui parce que tous les témoins étaient d’accord que c’était lui qui avait, d’un coup de pierre, fracassé la tête d’Ivan Mironoff. Stepan ne dissimula rien à ses juges. Il expliqua que la fois qu’on lui avait volé sa dernière paire de chevaux, il était allé le déclarer à la police et qu’il eût été facile alors de retrouver les traces des tziganes, mais que le commissaire n’avait voulu ni l’entendre ni le recevoir et n’avait ordonné aucune recherche.

— Que pouvons-nous faire avec un homme pareil ? Il nous a ruinés !

— Pourquoi les autres n’ont-ils pas frappé, et avez-vous été seul à le faire ? lui demanda le procureur.

— Ce n’est pas vrai ! Tous frappaient. Toute la commune avait décidé de le tuer. Moi je n’ai fait que l’achever. Pourquoi le faire souffrir inutilement ?

Ce qui surprenait le juge en Stepan, c’était le calme absolu avec lequel il racontait comment on avait frappé Ivan Mironoff et comment il l’avait achevé. Stepan, en effet, ne voyait en ce meurtre rien de terrible. Étant au régiment, il lui était arrivé de faire partie d’un peloton d’exécution et de fusiller un soldat, et alors, comme dans le meurtre d’Ivan Mironoff, il n’avait vu là rien de terrible. On a tué, et voilà tout. Aujourd’hui son tour, demain le mien.

Stepan n’eut qu’une condamnation légère : un an de prison. On lui enleva son habit de paysan, que l’on rangea sous un numéro dans le dépôt de la prison, et on lui fit mettre la capote et les chaussons des prisonniers. Stepan n’avait jamais eu beaucoup de respect pour les autorités, mais à présent, il acquérait la conviction intime que toutes les autorités, tous les messieurs, sauf le Tzar qui seul est juste et a pitié du peuple, que tous ne sont que des brigands qui vivent du sang du peuple. Les récits des déportés et des forçats avec lesquels il se liait dans la prison, confirmaient cette opinion. L’un était condamné au bagne parce qu’il avait dénoncé la concussion des autorités ; l’autre parce qu’il avait frappé un chef qui avait saisi, injustement, le bien des paysans ; un troisième parce qu’il avait fait de faux billets. Les messieurs, les marchands, pouvaient faire n’importe quoi, tout leur était permis, mais un paysan, un miséreux, pour un rien était envoyé nourrir les poux en prison.

Sa femme vint le voir plusieurs fois en prison. Sans lui, tout allait mal, et, pour comble, un incendie la ruina complètement, de sorte qu’elle dut aller mendier avec ses enfants. Les malheurs de sa famille accrurent encore l’irritation de Stepan. En prison il était méchant avec tous, et, une fois, il faillit tuer avec une hache le cuisinier. Pour ce fait on prolongea sa peine d’une année. Au cours de cette année il apprit que sa femme était morte et que sa maison avait été détruite…

Quand son temps de prison fut terminé, on appela Stepan au dépôt, on prit sur un rayon l’habit dans lequel il était venu, et on le lui remit.

— Où irai-je ? dit-il au surveillant en s’habillant.

— À la maison, naturellement.

— Je n’ai plus de maison. Probable qu’il me faudra aller sur la grand-route, voler les passants.

— Si tu voles, tu viendras de nouveau chez nous.

— Il arrivera ce qu’il arrivera.

Et Stepan partit. Cependant il prit le chemin de sa maison. Il n’avait plus où aller. Avant d’arriver à sa demeure, il demanda à passer la nuit dans une auberge qu’il connaissait. Cette auberge appartenait à un bourgeois de Vladimir, un gros homme ventru. Il connaissait Stepan. Il savait qu’il avait été envoyé en prison par malheur, et il le laissa passer la nuit chez lui.

L’aubergiste était riche. Il avait enlevé la femme d’un paysan du voisinage et vivait avec elle. Cette femme était à la fois maîtresse et servante.

Stepan savait tout cela. Il savait que ce richard avait offensé les paysans, que cette vilaine femme avait quitté son mari, et maintenant, bien habillée, tout en sueur, assise devant le samovar, par faveur elle servait aussi du thé à Stepan. Il n’y avait pas de passants. On laissa Stepan coucher dans la cuisine. Matriona, après avoir tout rangé, se retira dans sa chambre. Stepan se coucha sur le poêle, mais il ne pouvait s’endormir et faisait craquer sous lui les allumes qui séchaient sur le poêle. Le gros ventre du propriétaire de l’auberge qui saillait au-dessus de la ceinture de sa blouse maintes fois lavée et passée, ne lui sortait pas de la tête. Il était hanté par la pensée de frapper ce ventre avec un couteau, et d’en faire sortir la graisse. Et de même pour la femme. Tantôt il se disait : « Que le diable les emporte ! Je partirai demain » ; tantôt il se rappelait Ivan Mironoff, et de nouveau pensait au ventre du bourgeois et à la gorge blanche, en sueur, de Matriona. « Si tuer, il faut les tuer tous deux. » Le second chant du coq se fit entendre. « Si agir, il faut agir maintenant, autrement le jour viendra. ». Le soir encore, il avait remarqué où se trouvaient le couteau et la hache. Il descendit du poêle, prit la hache et le couteau et sortit de la cuisine. Aussitôt derrière la porte s’entendit le bruit du loqueteau. Le propriétaire de l’auberge parut. Stepan fit non ce qu’il avait décidé, il n’eut pas le temps d’employer le couteau, mais, brandissant la hache, il frappa à la tête. Le bourgeois se retint au chambranle de la porte, puis tomba sur le sol.

Stepan entra dans la chambre. Matriona bondit, et, en chemise, se tint près du lit. Avec la même hache, Stepan la tua.

Ensuite il alluma la chandelle, prit l’argent de la caisse et s’en alla.


XVI


Dans un chef-lieu de district vivait, dans une demeure éloignée de toute habitation, un vieillard ivrogne, un ancien fonctionnaire, avec ses deux filles et son gendre. La fille mariée buvait aussi et menait une vie très mauvaise. La fille aînée, une veuve, Marie Sémionovna, était une femme de cinquante ans, maigre, ridée, qui les entretenait tous. Elle avait une pension de deux cent cinquante roubles, et avec cet argent toute la famille vivait. Marie Sémionovna était la seule personne de la maison qui travaillât. Elle soignait le vieux père faible et ivrogne, et l’enfant de sa sœur ; elle faisait la cuisine, lavait le linge, et, comme il arrive toujours, on laissait tout retomber sur elle, et c’était elle que tous trois injuriaient, et même son beau-frère, étant ivre, allait jusqu’à la battre. Elle supportait tout en silence, avec résignation, et aussi, comme il arrive toujours, plus elle avait à faire, plus elle faisait. Elle venait en aide aux pauvres, se privait de tout, donnait ses vêtements, soignait et secourait les malades.

Une fois le tailleur du village, un boiteux, vint travailler chez Marie Sémionovna. Il retournait la poddiovka du vieillard et recouvrait de drap neuf la pelisse de Marie Sémionovna, qu’elle mettait pour aller l’hiver au marché.

Le tailleur boiteux était un homme très intelligent et observateur. Dans son métier il voyait beaucoup de monde, et à cause de son infirmité qui l’obligeait à rester toujours assis, il était enclin à réfléchir. Après la semaine passée à travailler chez Marie Sémionovna, il ne pouvait s’étonner assez de sa vie. Un jour elle vint pour laver des serviettes dans la cuisine où il travaillait, et elle se mit à causer avec lui de sa vie. Il raconta que son frère le maltraitait et qu’il s’était séparé de lui.

— Je pensais que cela serait mieux, et c’est toujours la même misère.

— Il vaut mieux ne pas changer et vivre comme on vit, dit Marie Sémionovna ; oui, vivre comme on vit.

— Je t’admire, Marie Sémionovna. Tu es seule pour t’occuper de toutes les affaires, pour les soigner tous, et je vois que tu n’as pas grand-chose de bon de leur part.

Marie Sémionovna ne répondit rien.

— Tu as probablement lu dans les livres qu’il y aura pour cela une récompense dans l’autre monde.

— Cela, nous ne le savons pas, dit Marie Sémionovna ; mais seulement il vaut mieux vivre ainsi.

— Est-ce qu’il y a cela dans les livres ?

— Oui, répondit-elle, il y a cela. Et elle lui lut, dans l’évangile, le Sermon sur la Montagne.

Le tailleur devint pensif, et quand il reçut son compte, il retourna chez lui toujours pensant à ce qu’il avait vu chez Marie Sémionovna, à ce qu’elle lui avait dit et lui avait lu.


XVII


Piotr Nikolaievitch était devenu autre envers le peuple, et le peuple était devenu autre envers lui. L’année ne s’était pas écoulée qu’on lui avait coupé vingt-sept chênes et incendié une grange non assurée. Piotr Nikolaievitch décida qu’il était impossible de vivre avec les paysans d’ici.

Il se trouva que les Livensoff cherchaient alors un intendant pour leur propriété, et le maréchal de la noblesse leur recommanda Piotr Nikolaievitch comme le meilleur propriétaire du district. Le domaine des Livensoff était immense mais ne donnait pas de revenu : les paysans profitaient de tout. Piotr Nikolaievitch se chargea de remettre tout en ordre, et, après avoir loué sa propriété, il partit avec sa femme dans la lointaine province du bassin de la Volga.

Piotr Nikolaievitch avait toujours aimé l’ordre et la légalité, et maintenant plus que jamais il ne pouvait admettre que ces paysans grossiers et sauvages pussent, contrairement à la loi, accaparer une propriété qui ne leur appartenait pas. Il était heureux de l’occasion de leur donner une leçon, et il se mit à l’œuvre avec ardeur. Il fit mettre en prison un paysan qui avait volé du bois ; frappa fortement un autre qui n’avait pas garé sa charrette sur la route et n’avait pas soulevé son bonnet. Au sujet de certaines prairies que les paysans considéraient comme leur appartenant, Piotr Nikolaievitch leur déclara que s’ils y mettaient leur bétail, il le confisquerait.

Le printemps venu, les paysans lâchèrent leur bétail dans les prairies du maître, comme ils le faisaient les années précédentes. Piotr Nikolaievitch rassembla ses domestiques et leur ordonna de chasser le bétail dans la cour du propriétaire. Les paysans travaillaient dans les champs, et les domestiques, malgré les cris des femmes, s’emparèrent du bétail.

En rentrant du travail, les paysans vinrent ensemble dans la cour du propriétaire et exigèrent qu’on leur rendît le bétail. Piotr Nikolaievitch s’avança à leur rencontre le fusil derrière l’épaule (il rentrait de l’inspection). Il leur déclara qu’il ne rendrait le bétail que moyennant paiement de cinquante kopecks par bête à cornes et vingt kopecks par mouton. Les paysans se mirent à crier que les prairies étaient à eux, que leurs pères et leurs grands-pères les possédaient, et qu’il n’existait pas de loi permettant de s’emparer du bétail d’autrui.

— Rends le bétail, sans quoi, ça ira mal ! dit un vieillard en s’avançant vers Piotr Nikolaievitch.

— Qu’est-ce qui ira mal ? s’écria celui-ci tout pâle, en s’approchant du vieillard.

— Donne le bétail, crapule ! Ne nous oblige pas à pécher.

— Quoi ! s’écria Piotr Nikolaievitch. Et il frappa le vieillard au visage.

— Tu n’as pas le droit de battre ! Amis ! prenons le bétail par force !

Piotr Nikolaievitch voulut s’en aller, mais on ne le laissa point partir. Il voulut se frayer un chemin. Son fusil partit, tuant un paysan. Une mêlée épouvantable s’ensuivit. Harcelé de toutes parts, au bout de cinq minutes, le corps écrasé de Piotr Nikolaievitch était jeté dans le ravin.

Les meurtriers furent jugés par le conseil de guerre et deux d’entre eux étaient condamnés à la pendaison.


XVIII


Le tailleur était d’un village du gouvernement de Voronèje, dans le district de Zénilansk. Dans ce village cinq riches paysans louaient à un propriétaire, pour onze cents roubles, cent cinq déciatines d’une bonne terre grasse, noire comme du goudron, et la sous-louaient aux paysans, aux uns à raison de dix-huit roubles la déciatine, de quinze roubles à d’autres, mais pas moins de douze roubles. De la sorte ils avaient un bon profit. Les loueurs gardaient pour eux-mêmes cinq déciatines, et cette terre ne leur coûtait rien. Un des cinq compagnons étant venu à mourir, les autres proposèrent au tailleur boiteux de s’adjoindre à eux.

Quand il fut question entre les loueurs de la façon de répartir la terre, le tailleur, qui avait cessé de boire, déclara qu’il fallait taxer tous également et donner à chaque sous-locataire ce qui devait lui revenir.

— Comment cela ?

— Mais, ne sommes-nous pas des chrétiens ? C’est bon pour les messieurs ; mais nous autres nous sommes des chrétiens. Il faut agir selon la volonté de Dieu ; telle est la loi du Christ.

— Où existe une loi pareille ?

— Dans le livre de l’évangile. Venez chez moi dimanche, je lirai et nous causerons.

Le dimanche, pas tous, mais trois se rendirent chez le tailleur, et il leur fit la lecture.

Il lut cinq chapitres de Matthieu ; puis l’on se mit à discuter. Tous avaient écouté, mais seul Ivan Tchouieff s’était assimilé le texte, et assimilé de telle façon qu’il se mit à vivre en tout selon Dieu. Sa famille commença également à vivre ainsi. Il renonça à toute terre superflue, ne gardant que sa part. Et chez le tailleur comme chez Ivan, des gens commencèrent à venir et à comprendre, et, ayant compris, ils cessaient de fumer, de boire, de s’injurier, et s’entraidaient les uns les autres. Alors ils cessèrent d’aller à l’église, et remirent au pope les icônes. Dix-sept familles vécurent ainsi, en tout soixante-cinq personnes. Le pope, pris de crainte, prévint l’archevêque. Celui-ci, après avoir réfléchi aux mesures à prendre, résolut d’envoyer dans le bourg l’archimandrite Missaïl, ancien aumônier de lycée.


XIX


L’archevêque, ayant invité Missaïl à s’asseoir près de lui, se mit à lui raconter ce qui venait de se produire dans son diocèse.

— Tout cela est dû à la faiblesse spirituelle et à l’ignorance. Toi, tu es un savant, et je compte sur toi. Va, réunis le peuple et explique-toi devant tous.

— Si votre Éminence me donne sa bénédiction, je tâcherai de m’acquitter de ma mission, dit le père Missaïl. Il était heureux de cette mission. Tout ce qui pouvait démontrer qu’il croyait le réjouissait, et en exhortant les autres il se persuadait surtout à soi-même qu’il avait la foi.

— Tâche de réussir. Je souffre beaucoup pour mes fidèles, dit l’archevêque, en prenant lentement de ses grasses mains blanches le verre de thé que lui présentait le sacristain.

— Pourquoi n’y a-t-il qu’une sorte de confiture ? Apporte-m’en une autre, dit-il au sacristain. – Oui, cela me fait beaucoup, beaucoup de peine, s’adressa-t-il de nouveau à Missaïl.

Missaïl était heureux de montrer son zèle. Mais, étant peu fortuné, il demanda l’argent nécessaire pour ses frais de voyage, et, craignant l’opposition du peuple grossier, il demanda encore qu’on obtienne que le Gouverneur mette à sa disposition la police locale, en cas de besoin. L’archevêque lui arrangea tout cela, et Missaïl, ayant, avec l’aide de son sacristain et de sa cuisinière, préparé sa cantine et les provisions nécessaires pour aller dans un trou pareil, partit au lieu de sa destination.

En partant pour cette mission, Missaïl éprouvait un sentiment agréable, la conscience de l’importance de son ministère, et avec cette conscience tous ses doutes en sa foi cessèrent, et au contraire il se sentit convaincu de son entière vérité.

Ses idées étaient occupées non de l’essence de la foi, il la prenait comme un axiome, mais à réfuter les objections faites à ses formes extérieures.


XX


Le pope du bourg et sa femme reçurent Missaïl avec beaucoup d’éclat, et, le lendemain de son arrivée, ils réunirent le peuple à l’église.

Missaïl, en soutane de soie neuve, la croix sur la poitrine, les cheveux bien peignés, prit place sur l’ambon, ayant à côté de lui le pope, un peu plus loin les diacres et les chantres ; des agents de police se tenaient près des portes latérales. Les sectaires, en pelisses courtes et sales, vinrent aussi. Après un Te Deum, Missaïl fit un sermon dans lequel il exhortait les dissidents à rentrer dans le sein de la mère Église, les menaçant de toutes les souffrances de l’enfer et promettant le pardon complet à ceux qui se repentiraient. Les sectaires se taisaient. Quand on se mit à les interroger, ils répondirent. Ils expliquèrent qu’ils s’étaient séparés principalement parce que dans l’Église on adore des dieux de bois, fabriqués avec les mains, alors que non seulement ce n’est pas dit dans l’Écriture, mais que dans les prophéties il y a le contraire. Quand Missaïl demanda à Tchouieff s’il était vrai qu’ils appellent les saintes icônes, des planches, Tchouieff répondit : « Mais retourne n’importe laquelle, tu verras toi-même. »

Quand on leur demanda pourquoi ils ne s’adressaient pas au pope, ils répondirent qu’il est dit dans l’Écriture : Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement, tandis que les popes ne donnent leurs services que contre argent. À toutes les tentatives de Missaïl de s’appuyer sur la sainte Écriture, le tailleur et Ivan objectèrent tranquillement, mais avec fermeté, en se basant sur l’Écriture qu’ils connaissaient très bien.

Missaïl se fâcha et menaça du pouvoir laïc. À cela les sectaires répondirent qu’il est dit : On m’a persécuté et on vous persécutera.

Les choses en restèrent là, et tout semblait devoir bien se passer. Mais le lendemain, pendant la messe, Missaïl parla dans son sermon de la malfaisance des dissidents, qu’il déclara dignes de tout châtiment, et le peuple, en sortant de l’église, se mit à dire qu’il faudrait une bonne leçon aux athées, afin qu’ils ne troublent plus les gens. Et ce jour, pendant que Missaïl déjeunait de saumon et de lavaret, en compagnie du pope et d’un inspecteur venu de la ville, une bagarre avait lieu au bourg. Les fidèles orthodoxes s’étaient massés près de l’isba de Tchouieff et attendaient la sortie des sectaires pour les mettre à mal. Ils étaient là une vingtaine de sectaires, hommes et femmes. Le sermon de Missaïl, l’attroupement des orthodoxes, et leurs paroles menaçantes, firent naître chez les sectaires de mauvais sentiments qu’ils n’avaient point auparavant. Le soir vint. Il était temps pour les femmes d’aller traire les vaches. Les orthodoxes étaient toujours là et attendaient. Un garçon s’étant aventuré à sortir, ils le frappèrent et l’obligèrent à rentrer dans l’isba. On discutait sur l’attitude à tenir, mais on ne tombait pas d’accord. Le tailleur disait qu’il fallait souffrir et ne pas se défendre. Tchouieff opinait que si on se laissait faire, eux tous seraient tués, et, s’armant du tisonnier, il sortit dans la rue.

— Eh bien, selon la loi de Moïse ! s’écria-t-il, et il se mit à frapper les orthodoxes, et creva l’œil de l’un d’eux. Les autres sortirent de l’isba et retournèrent dans leurs demeures. Tchouieff fut jugé pour sa propagande et pour sacrilège.

Quant au père Missaïl, on le récompensa et il fut fait archimandrite.


XXI


Deux années auparavant, une belle et forte jeune fille, du type oriental, Tourtchaninova, était venue du territoire des Cosaques du Don à Pétersbourg pour suivre les cours de l’Université. Cette jeune fille avait fait connaissance à Pétersbourg de l’étudiant Turine, fils d’un juge de paix du gouvernement de Simbirsk, et l’avait aimé. Mais elle ne l’aimait pas comme aiment ordinairement les femmes, avec le désir de devenir sa femme et la mère de ses enfants ; elle l’aimait en ami, d’un amour nourri principalement par le sentiment de révolte et de haine, non seulement pour l’état de choses existant, mais pour les hommes qui le représentaient, et par celui de leur supériorité intellectuelle et morale sur ces hommes.

Elle était très capable, apprenait facilement les matières enseignées, passait ses examens, et, en plus, absorbait en grande quantité les livres les plus nouveaux. Elle était sûre que sa vocation n’était point de mettre au monde et d’élever des enfants (elle regardait même avec dégoût et mépris une vocation pareille), mais que sa mission était de détruire l’ordre existant qui enchaîne les meilleures forces du peuple, et de faire connaître aux hommes cette nouvelle voie de la vie qui lui était indiquée par les écrivains européens les plus avancés.

Forte, blanche, fraîche, belle, avec ses yeux noirs brillants, et une épaisse natte brune, elle éveillait chez les hommes les sentiments qu’elle ne voulait et ne pouvait partager, tant elle était absorbée par son activité agitative et verbeuse. Néanmoins il lui était agréable de provoquer ces sentiments, et c’est pourquoi, sans trop apporter de recherche à sa toilette, elle ne négligeait pas son extérieur. Il lui était agréable de plaire et de pouvoir montrer qu’elle méprisait réellement ce que d’autres femmes apprécient tant.

Dans ses opinions sur les moyens de lutte contre l’ordre existant, elle allait plus loin que la plupart de ses camarades et que son ami Turine, et elle soutenait que, dans la lutte, tous les moyens sont bons et peuvent être employés, le meurtre inclusivement.

Et cependant cette même révolutionnaire Catherine Tourtchaninova était au fond de son âme une personne très bonne et très dévouée, qui toujours à son avantage, à son plaisir, à son bien-être préférait l’avantage, le plaisir et le bien-être des autres, et toujours se réjouissait sincèrement de l’occasion de faire quelque chose d’agréable à un enfant, à un vieillard, à un animal.

Tourtchaninova passait l’été dans un chef-lieu de district, sur la Volga, chez une amie, maîtresse d’école de village. Dans le même district Turine vivait chez son père. Tous les trois, avec un médecin du district, se voyaient souvent, échangeaient des livres, discutaient et se révoltaient. La propriété des Turine était voisine du domaine des Livensoff où Piotr Nikolaievitch était entré en qualité de gérant. Aussitôt que Piotr Nikolaievitch commença à établir l’ordre, le jeune Turine, remarquant chez les paysans des Livensoff leur esprit d’indépendance et leur ferme intention de défendre leurs droits, s’intéressa à eux et vint souvent au village causer avec eux, leur développant la théorie du socialisme en général, et de la nationalisation de la terre en particulier.

Quand survint le meurtre de Piotr Nikolaievitch, et qu’arriva le tribunal militaire, le groupe des révolutionnaires du chef-lieu de district eut un très fort motif de révolte et en parlait très librement. Les visites de Turine au village, ses conversations avec les paysans furent rapportées devant le tribunal. On fit une perquisition chez Turine. On trouva chez lui quelques brochures révolutionnaires, et l’étudiant fut arrêté et conduit à Pétersbourg.

Tourtchaninova s’y rendit après lui et alla à la prison pour le voir. Mais on ne lui accorda pas d’entrevue avec lui en dehors du jour des visites, et elle ne put voir Turine qu’à travers les deux grilles. Ces visites augmentaient encore sa révolte, qui fut portée à son comble après une explication avec un bel officier de gendarmerie, lequel se montra prêt à être indulgent dans le cas où elle accepterait ses propositions. Cela l’amena au dernier degré de l’indignation et de la colère contre toutes les autorités. Elle alla trouver le chef de la police. Celui-ci lui dit la même chose que l’officier de gendarmerie, qu’il ne pouvait rien faire, qu’il fallait pour cela l’ordre du ministre. Elle adressa une requête au ministre, en demandant une entrevue. Elle reçut un refus. Alors elle se résolut à un acte désespéré et acheta un revolver.


XXII


Le ministre recevait à son heure habituelle. Il faisait le tour de tous les solliciteurs et arriva à une belle jeune femme qui se tenait debout, un papier dans la main gauche. Une petite flamme tendre, lubrique, s’alluma dans les yeux du ministre à la vue de la jolie quémandeuse, mais se rappelant sa situation, le ministre prit un air sérieux.

— Que désirez-vous ? demanda-t-il en s’approchant d’elle. Sans répondre, elle sortit rapidement, de dessous sa pèlerine, sa main armée du revolver, et visant la poitrine du ministre tira, mais le manqua.

Le ministre voulut saisir son bras. Elle le repoussa et tira un second coup. Le ministre s’enfuit en courant. On arrêta la jeune femme. Elle tremblait et ne pouvait parler, et, tout d’un coup, elle éclata d’un rire hystérique. Le ministre n’était pas même blessé.

La femme était Tourtchaninova. On la mit dans la maison d’arrêt préventif. Quant au ministre, il reçut les félicitations et les marques de sympathie des personnages les plus haut placés, et de l’empereur lui-même. Il nomma une commission chargée de rechercher le complot dont cet attentat était la conséquence. Il va sans dire qu’il n’y avait aucun complot, mais les fonctionnaires de la police secrète et de la sûreté se mirent soigneusement à rechercher tous les fils du complot inexistant, gagnant consciencieusement leurs émoluments à se lever de bonne heure, le matin, avant le jour, faisant une perquisition après l’autre, scrutant les livres, les papiers, lisant les journaux intimes, les lettres privées, dont ils faisaient des extraits sur de beau papier, avec une belle écriture, interrogeant plusieurs fois Tourtchaninova, confrontant des gens avec elle afin d’apprendre d’elle les noms de ses complices.

Au fond de son âme, le ministre était un brave homme, et il plaignait cette belle et forte Cosaque, mais il se disait que de lourds devoirs d’État lui incombaient et qu’il les exécuterait quelque difficile que cela fût. Et quand son ancien camarade, un chambellan, ami de la famille Turine, l’ayant rencontré à un bal de la cour, intercéda près de lui en faveur de Turine et de Tourtchaninova, le ministre haussa les épaules, si bien que le ruban rouge qui barrait son gilet blanc se plissa, et il lui dit : — Je ne demanderais pas mieux de faire relâcher cette malheureuse jeune fille, mais, vous savez, le devoir.

Et pendant ce temps, Tourtchaninova était dans la maison d’arrêt préventif. Parfois, calme, elle parlait aux camarades en frappant contre la cloison, lisait les livres qu’on lui donnait, et parfois, tout d’un coup, elle devenait désespérée, furieuse, et frappait les murs, poussait des cris ou riait aux éclats.


XXIII


Un jour, Marie Sémionovna, qui était allée à la trésorerie toucher sa pension, en revenant chez elle rencontra un maître d’école qu’elle connaissait.

— Eh bien ! Marie Sémionovna, vous avez touché ? lui cria le maître d’école à travers la rue.

— Oui, j’ai touché, répondit Marie Sémionovna. Mais juste de quoi boucher les trous.

— Bah ! vous avez beaucoup d’argent ; vous boucherez les trous et il en restera, dit l’instituteur, et, la saluant, il continua son chemin.

— Adieu, lui dit Marie Sémionovna, et tandis qu’elle regardait le maître d’école, elle se heurta contre un homme de haute taille, aux longs bras, et à la mine sévère. Arrivée près de sa demeure, elle fut surprise en apercevant de nouveau cet homme aux longs bras. Celui-ci la regarda rentrer dans sa maison, resta un moment planté là, puis, se détournant, s’en alla.

Marie Sémionovua se sentit mal à l’aise. Mais, lorsqu’entrée dans la maison elle se mit à distribuer les petits présents rapportés pour le vieux et pour son petit neveu scrofuleux, Fédia, et qu’elle eut caressé le chien, Trésorka, qui aboyait de joie, de nouveau elle se sentit bien, et, après avoir remis l’argent à son père, elle se mit à travailler, car la besogne ne lui manquait jamais.

L’homme qu’elle avait rencontré était Stepan. De l’auberge où il avait tué le propriétaire, Stepan n’était pas allé à la ville ; et, chose étonnante, le souvenir de son meurtre non seulement ne lui était pas désagréable, mais, plusieurs fois par jour, il se le remémorait exprès. Il lui était agréable de penser qu’il avait pu le commettre si proprement, si habilement, que personne ne le saurait et ne l’empêcherait de faire la même chose à d’autres.

Attablé dans une auberge où il prenait du thé, il examinait les gens toujours avec la même idée : comment les tuer ? Il partit passer la nuit chez un charretier de son pays. Le charretier n’était pas à la maison. Stepan dit qu’il l’attendrait et resta à causer avec sa femme.

Mais, comme elle se retournait vers le poêle, il lui vint en tête l’idée de la tuer. Surpris lui-même, il hocha la tête, puis tira de la tige de sa botte un couteau, renversa la femme et lui coupa la gorge. Les enfants se mirent à crier. Il les tua, et quitta la ville sans rester à coucher. Au-delà de la ville – dans un village – il entra dans une auberge et y passa la nuit. Le lendemain il alla de nouveau au chef-lieu de district, où, dans la rue, il entendit la conversation de Marie Sémionovna avec le maître d’école. Le regard de la femme le troubla. Néanmoins il résolut de s’introduire chez elle et de s’emparer de l’argent qu’elle avait touché. La nuit, il brisa la serrure et pénétra dans la maison. La fille cadette, mariée, l’entendit la première. Elle se mit à crier. Stepan, aussitôt, la tua. Le beau-frère s’éveilla et se jeta sur lui. Il saisit Stepan à la gorge et longtemps lutta avec lui. Mais Stepan était le plus fort. S’étant débarrassé du beau-frère, Stepan, ému, excité par la lutte, passa derrière la cloison. Marie Sémionovna couchait là. Soulevée sur son séant, elle regardait Stepan avec des yeux effrayés, doux, et se signait.

De nouveau son regard troubla Stepan. Il baissa les yeux.

— Où est l’argent ? dit-il sans la regarder.

Elle ne répondit pas.

— Où est l’argent ? répéta Stepan, en montrant le couteau.

— Que fais-tu ? Peut-on faire cela ? prononça-t-elle.

— Ca se voit qu’on le peut.

Stepan s’approcha d’elle prêt à lui saisir le bras pour qu’elle ne le gênât pas. Mais elle ne leva point les bras, ne résista point, serra seulement ses mains contre sa poitrine, soupira profondément et répéta :

— Oh ! Quel grand péché ! Que fais-tu ? Aie pitié de toi-même ! perdre les âmes des autres, mais pire encore tu perdras la tienne ! Oh ! s’écria-t-elle.

Stepan, ne pouvant supporter davantage cette voix, lui porta un coup à la gorge.

— Je n’ai pas le temps d’écouter vos histoires !

Elle retomba en râlant sur l’oreiller et l’inonda de son sang.

Il se détourna et alla dans la chambre, où il fit main basse sur tout ce qui lui convenait. Cela fait, Stepan alluma une cigarette, resta assis un moment, nettoya ses vêtements, puis sortit.

Il pensait que ce meurtre agirait sur lui comme les précédents ; mais avant d’arriver à une auberge, il ressentit soudain une telle fatigue, qu’il ne pouvait mouvoir un seul membre. Il se coucha dans le fossé et resta là toute la nuit, toute la journée et la nuit suivante.


DEUXIÈME PARTIE


I


Couché dans le fossé, Stepan voyait toujours devant lui le visage doux, maigre, effrayé de Marie Sémionovna et entendait le son de sa voix. « Peut-on faire cela ? » lui disait-elle de sa voix particulière, zézayante. Et Stepan revivait tout ce qui s’était passé avec elle, et, saisi d’horreur, il fermait les yeux, secouait sa tête chevelue, pour en chasser toutes ces pensées et tous ces souvenirs. Pour un moment il se délivrait des souvenirs, mais à leur place parut d’abord un spectre noir, et après celui-là, d’autres spectres noirs, avec des yeux rouges, qui tous grimaçaient et lui disaient la même chose : Tu as fini avec elle, finis avec toi-même, autrement nous ne te donnerons pas de repos.

Il ouvrait les yeux et de nouveau il la voyait, et entendait sa voix. Il ressentit de la pitié pour elle et du dégoût et de l’horreur pour lui-même. De nouveau il fermait les yeux, et de nouveau se montraient les noires visions.

Le lendemain, vers le soir, il se leva et alla dans un débit. À peine eut-il la force de se traîner jusque-là. Il se mit à boire. Mais il avait beau boire, l’ivresse ne venait pas. Taciturne, il était assis devant la table et buvait un verre après l’autre.

Un officier de police vint à entrer dans le débit.

— Qui es-tu ? lui demanda-t-il.

— Je suis celui qui a tué tout le monde, hier, chez les Dobrotvoroff.

On le ligota, et après l’avoir gardé au poste, on le conduisit au chef-lieu. Le directeur de la prison, reconnaissant son ancien pensionnaire tapageur, devenu grand criminel, le reçut sévèrement.

— Prends garde de ne pas faire de tapage, chez moi ! râla le directeur de la prison en fronçant les sourcils et allongeant sa lèvre inférieure. Si je m’aperçois de la moindre des choses, je te ferai fouetter à mort ! D’ici tu ne t’enfuiras pas !

— Pourquoi fuir ? dit Stepan en baissant les yeux. Je me suis livré moi-même.

— Allons, pas de discussion. Quand le chef te parle il faut regarder droit dans les yeux ! s’écria le directeur, et il lui allongea un coup de poing dans la mâchoire.

À ce moment, devant Stepan, elle se dressa de nouveau et il entendit sa voix. Il n’écoutait pas ce que lui disait le directeur de la prison.

— Quoi ? fit-il se ressaisissant au contact du poing sur son visage.

— Eh bien ! Va ! Il n’y a pas à simuler.

Le directeur s’attendait à du tapage, à des coups montés avec d’autres prisonniers, à des tentatives d’évasion. Mais il n’était rien de tout cela. Quand le surveillant regardait par le judas de sa cellule, ou quand le directeur lui-même regardait, ils voyaient Stepan assis sur un sac rempli de paille, la tête appuyée sur sa main et marmottant quelque chose. Pendant les interrogatoires chez le juge d’instruction, il ne ressemblait pas non plus aux autres prisonniers. Il écoutait distraitement les questions, et quand il les comprenait, il y répondait avec tant de sincérité que le juge, habitué à lutter contre l’adresse et la ruse des criminels, éprouvait quelque chose de semblable à ce que l’on éprouve quand on lève le pied devant une marche qui n’existe pas.

Stepan racontait tous ses crimes, les sourcils froncés, les yeux fixés sur un seul point, du ton le plus naturel, d’un ton d’affaires, en tâchant de se rappeler tous les détails. « Je suis sorti pieds nus, disait Stepan racontant son premier assassinat ; je me suis arrêté dans l’embrasure de la porte, et alors je l’ai frappé une fois. Il râlait, et aussitôt je me suis mis à frapper la femme, etc. »

Quand le procureur fit le tour des cellules de la prison, et, qu’arrivé à celle de Stepan, il lui demanda s’il n’avait pas à se plaindre de quelque chose et s’il n’avait besoin de rien, Stepan répondit qu’il n’avait besoin de rien et qu’on le traitait bien ici. Après avoir fait quelques pas dans le corridor puant, le procureur s’arrêta et demanda au directeur de la prison, qui l’accompagnait, comment se conduisait ce prisonnier.

— Je ne puis m’étonner assez, répondit le directeur, content que Stepan ait loué la façon dont on le traitait. — C’est le second mois qu’il est ici, et sa conduite est exemplaire. Seulement je crains qu’il ne mijote quelque chose. C’est un homme courageux et d’une force peu commune.


II


Durant tout le premier mois de sa détention dans la prison, Stepan était sans cesse tourmenté par la même vision. Il voyait le mur gris de sa cellule ; il entendait les bruits de la prison, le bourdonnement de la salle commune, située au-dessus de lui, les pas du factionnaire dans le corridor, le tic-tac de la pendule, et, en même temps, il la voyait, elle, avec son regard doux qui l’avait vaincu dès leur rencontre dans la rue ; il voyait son cou maigre, ridé, qu’il avait tranché, et il entendait sa voix attendrissante, plaintive, zézayante : « Tu perdras les âmes des autres et la tienne… Peut-on faire cela ? » Ensuite la voix se taisait et les spectres noirs paraissaient. Ces visions se montraient à lui indifféremment, que ses yeux fussent ouverts ou fermés. Quand il avait les yeux fermés, elles étaient plus nettes. Quand Stepan ouvrait les yeux, elles se confondaient avec la porte, les murs et, peu à peu, disparaissaient. Mais ensuite elles reparaissaient et s’avançaient vers lui de trois côtés en grimaçant et disant : « Finis, finis ! On peut faire un nœud, on peut se brûler. » Et Stepan se mettait à trembler, à réciter les prières qu’il connaissait, l’Avé Maria et le Pater. Au commencement cela semblait le soulager. En récitant ses prières il commençait à se remémorer toute sa vie. Il se rappelait son père, sa mère, son village, le chien, Loup, son grand-père couché sur le poêle, les bancs sur lesquels, enfant, il se roulait. Ensuite il se rappelait les jeunes filles avec leurs chansons, les chevaux qu’on avait volés, et comment on avait rattrapé le voleur et comment il l’avait achevé d’un coup de pierre. Il se rappelait sa première détention, sa sortie de prison, puis le gros cabaretier, sa femme, le charretier, les enfants, et ensuite de nouveau c’était elle qui se présentait à son souvenir. Alors, saisi d’horreur, il laissait tomber de ses épaules sa capote, sautait à bas de sa planche et, comme une bête en cage, se mettait à marcher rapidement d’un bout à l’autre de sa cellule, faisant une brusque volte-face devant le mur humide, souillé. Et de nouveau il récitait ses prières. Mais les prières ne le soulageaient plus.

Par une longue soirée d’automne, pendant laquelle le vent sifflait et gémissait dans les tuyaux, après avoir marché à travers sa cellule, il s’assit sur sa planche, éprouvant la certitude qu’il n’y avait plus à lutter, que les visions noires étaient victorieuses et qu’il n’avait plus qu’à se soumettre à elles. Depuis longtemps il avait examiné attentivement la bouche de chaleur de son poêle. « Si l’on mettait autour une cordelette ou une bande d’étoffe, alors ça ne glisserait pas… » Mais il fallait faire cela adroitement. Et il se mit à l’œuvre. Pendant deux jours, avec l’enveloppe de la paillasse sur laquelle il couchait, il prépara des bandes. (Quand le surveillant entrait dans sa cellule il couvrait sa planche avec sa capote.) Il unissait des bandes par des nœuds et les mettait doubles afin qu’elles pussent soutenir son corps sans se rompre. Pendant qu’il faisait ces préparatifs, il ne souffrit pas. Quand tout fut prêt, il fit un nœud coulant, y passa son cou, puis grimpa sur sa couchette et se pendit. Mais à peine la langue commençait-elle à sortir que les bandes se rompirent et il tomba. Le surveillant accourut au bruit. On appela l’infirmier et on conduisit Stepan à l’hôpital. Le lendemain il était complètement rétabli ; on le fit sortir de l’hôpital, mais au lieu de le remettre en cellule on le plaça dans la salle commune.

Dans cette salle il vécut avec les vingt prisonniers qui se trouvaient là, comme s’il eût été seul. Il ne regardait personne, ne parlait à personne, et continuait à être tourmenté. Ce qui lui était particulièrement pénible, c’est quand tous dormaient et que lui ne dormait pas, et, comme auparavant, la voyait et entendait sa voix, après quoi, de nouveau, paraissaient les visions noires, avec leurs yeux effrayants et qui l’irritaient.

De nouveau, comme auparavant, il récitait ses prières, mais, comme auparavant, les prières ne le soulageaient point. Une fois, après ses prières, elle lui apparut de nouveau. Alors il se mit à la prier, à prier son âme, pour qu’elle lui pardonnât, et quand, vers le matin, se laissant tomber sur sa paillasse, il s’endormit d’un profond sommeil, il la vit en rêve, avec son cou maigre, ridé, tranché. — « Eh bien, tu me pardonneras ? » Elle le regardait de ses yeux doux, mais ne répondait rien. « Tu me pardonneras ? » Il l’interrogea ainsi trois fois, sans qu’elle répondit, et il s’éveilla. À dater de ce moment il se sentit mieux. Il semblait en avoir pris le dessus. Il regardait autour de lui, et pour la première fois il commença à se rapprocher de ses compagnons et à causer avec eux.


III


Dans la salle où était enfermé Stepan se trouvait Vassili, arrêté de nouveau pour vol et qui était condamné à la déportation. Tchouieff, condamné à la déportation, s’y trouvait aussi. Vassili, tout le temps, chantait de sa belle voix, ou racontait aux camarades ses aventures. Tchouieff, lui, ou bien faisait un travail quelconque, raccommodait des habits ou du linge, ou bien lisait l’évangile et les psaumes.

Stepan ayant demandé à Tchouieff pourquoi il était déporté, il lui expliqua qu’on le déportait à cause de la vraie loi du Christ, parce que les popes, ces trompeurs de l’esprit, ne peuvent tolérer les hommes qui vivent d’après l’évangile et qui les dénoncent. Stepan lui demanda alors en quoi consistait la loi, et Tchouieff lui expliqua que la loi de l’évangile consistait en ceci : à ne pas prier les dieux fabriqués de la main des hommes, mais à adorer Dieu en esprit et en vérité. Et il lui raconta comment il avait appris cette vraie religion du tailleur boiteux, à l’occasion du partage de la terre.

— Eh bien ! Qu’est-ce qu’il y aura pour les mauvaises actions ? demanda Stepan.

— Tout est dit dans l’évangile.

Et Tchouieff se mit à lire (Matthieu xxv, 31-46) :


« Or quand le Fils de l’homme viendra dans sa gloire avec tous les saints anges, alors il s’assiéra sur le trône de sa gloire.

« Et toutes les nations seront assemblées devant lui ; et il séparera les uns d’avec les autres, comme un berger sépare les brebis d’avec les boucs.

« Et il mettra les brebis à sa droite, et les boucs à sa gauche.

« Alors le Roi dira à ceux qui seront à sa droite : Venez, vous qui êtes bénis de mon Père, possédez en héritage le royaume qui vous a été préparé dès la création du monde.

« Car j’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais étranger, et vous m’avez recueilli ;

« J’étais nu, et vous m’avez vêtu ; j’étais malade, et vous m’avez visité ; j’étais en prison, et vous m’êtes venus voir.

« Alors les justes lui répondront : Seigneur, quand est-ce que nous t’avons vu avoir faim, et que nous t’avons donné à manger ; ou avoir soif, et que nous t’avons donné à boire ?

« Et quand est-ce que nous t’avons vu étranger, et que nous t’avons recueilli ; ou nu, et que nous t’avons vêtu ?

« Ou quand est-ce que nous t’avons vu malade ou en prison, et que nous sommes venus te voir ?

« Et le Roi répondant leur dira : Je vous dis en vérité, qu’en tant que vous avez fait ces choses à l’un de ces plus petits de mes frères, vous me les avez faites.

« Ensuite il dira à ceux qui seront à sa gauche : Retirez-vous de moi, maudits ! et allez dans le feu éternel, qui est préparé au diable et à ses anges ;

« Car j’ai eu faim, et vous ne m’avez pas donné à manger ; j’ai eu soif, et vous ne m’avez pas donné à boire ;

« J’étais étranger, et vous ne m’avez pas recueilli ; j’étais nu, et vous ne m’avez pas vêtu ; j’étais malade et en prison, et vous ne m’avez pas visité.

« Et ceux-là lui répondront aussi : Seigneur, quand est-ce que nous t’avons vu avoir faim ou soif, ou être étranger, ou nu, ou malade, ou en prison, et que nous ne t’avons point assisté ?

« Et il leur répondra : Je vous dis en vérité, qu’en tant que vous ne l’avez pas fait à l’un de ces plus petits, vous ne me l’avez pas fait non plus.

« Et ceux-ci s’en iront aux peines éternelles ; mais les justes s’en iront à la vie éternelle. »


Vassili, qui était assis par terre, près de Tchouieff, et écoutait la lecture, hocha approbativement sa belle tête.

— C’est juste ! dit-il résolument. Allez, maudits, dans les souffrances éternelles, vous qui n’avez nourri personne et n’avez fait que bâfrer. Il faut qu’il en soit ainsi. J’ai lu ça, dans Nicodème, dit-il, désirant se vanter de ce qu’il avait lu.

— Est-ce qu’il ne leur sera point pardonné ? demanda Stepan qui avait écouté en silence la lecture, en baissant sa tête chevelue.

— Attends. — Tais-toi, dit Tchouieff à Vassili qui ne s’arrêtait pas de dire que les riches n’ont pas nourri les pèlerins et ne l’ont pas visité en prison. — Attends, je t’en prie, répéta Tchouieff en feuilletant l’évangile. Quand il eut trouvé le passage qu’il cherchait, Tchouieff lissa la page avec sa grande et forte main blanchie par la prison, et lut (Luc xxiii, 32-43) :


« On menait aussi deux autres hommes, qui étaient des malfaiteurs, pour les faire mourir avec lui.

« Et quand ils furent au lieu appelé Calvaire, ils le crucifièrent là, et les malfaiteurs, l’un à sa droite, l’autre à sa gauche.

« Mais Jésus disait : Mon Père ! pardonne-leur, car ils ne savent ce qu’ils font. Puis, faisant le partage de ses vêtements, ils les jetèrent au sort.

« Le peuple se tenait là et regardait. Et les principaux se moquaient de lui avec le peuple, en disant : Il a sauvé les autres ; qu’il se sauve lui-même, s’il est le Christ, l’élu de Dieu.

« Les soldats l’insultaient aussi, et, s’étant approchés, ils lui présentaient du vinaigre.

« Et ils lui disaient : Si tu es le roi des Juifs, sauve-toi toi-même,

« Et il y avait cette inscription au-dessus de sa tête, en grec, en latin et en hébreu : Celui-ci est le roi des Juifs.

« L’un des malfaiteurs qui étaient crucifiés, l’outrageait aussi en disant : Si tu es le Christ, sauve-toi toi-même, et nous aussi.

« Mais l’autre, le reprenant, lui dit : Ne crains-tu point Dieu, puisque tu es condamné au même supplice ?

« Et pour nous, nous le sommes avec justice, car nous souffrons ce que nos crimes méritent ; mais celui-ci n’a fait aucun mal.

« Puis il disait à Jésus : Seigneur, souviens-toi de moi quand tu seras entré dans ton règne.

« Et Jésus lui dit : Je te dis en vérité, que tu seras avec moi, aujourd’hui, dans le paradis. »


Stepan n’avait rien dit. Il restait assis, pensif, comme s’il écoutait, mais déjà il n’entendait plus ce que lisait Tchouieff.

« Alors voilà en quoi consiste la vraie religion. Seuls seront sauvés ceux qui auront nourri les pauvres, visité les prisonniers ; et ceux qui n’auront pas fait cela iront en enfer. Et cependant le brigand ne s’est repenti que sur la croix et il est allé tout de même en paradis. » Stepan ne voyait là aucune contradiction ; au contraire, l’un confirmait l’autre. Les bons iront au paradis, les méchants en enfer : cela signifiait que tous doivent être bons. Christ a pardonné au brigand : cela signifiait que Christ était bon. Tout cela était tout nouveau pour Stepan. Il s’étonnait seulement que tout cela lui eût été caché jusqu’à présent. Et tout son temps libre il le passait avec Tchouieff, l’interrogeant et l’écoutant. Le sens général de toute la doctrine lui était révélé. Il consistait en ceci : que les hommes sont frères, qu’ils doivent s’aimer entre eux et avoir pitié les uns des autres, et qu’alors tout ira bien. Quand il écoutait Tchouieff, il saisissait comme quelque chose de connu, mais d’oublié, tout ce qui confirmait le sens général de cette doctrine, et négligeait ce qui ne la confirmait pas, attribuant cela à son manque de compréhension.

Et depuis ce temps Stepan devint un tout autre homme.


IV


Même auparavant, Stepan Pelaguschkine était doux, mais les derniers temps il étonnait le directeur, les surveillants et ses compagnons par le changement qui s’était opéré en lui. Sans en avoir reçu l’ordre, et bien que ce ne fût pas son tour, il se chargeait des travaux les plus pénibles, entre autres, le vidage du cuveau. Malgré cette humilité, ses compagnons le respectaient et le craignaient, car ils connaissaient son courage et sa grande force physique, surtout après une histoire avec deux vagabonds qui l’avaient attaqué et dont il s’était débarrassé après avoir cassé le bras à l’un deux. Ces vagabonds s’étaient entendus pour tricher aux cartes afin de dépouiller un jeune prisonnier qui avait de l’argent. Et, en effet, ils le dépouillèrent. Stepan intervint pour lui et reprit aux vagabonds l’argent qu’ils lui avaient gagné. Les vagabonds se mirent à l’injurier, et ensuite le frappèrent, mais il les terrassa tous les deux. Le directeur ayant ordonné une enquête pour savoir la raison de la querelle, les vagabonds dirent que c’était Pelaguschkine qui, le premier, avait commencé à les frapper. Stepan ne se défendit point et accepta docilement la punition qu’on lui infligea : trois jours de cachot et le transfert dans la cellule.

La cellule lui était pénible parce qu’elle le séparait de Tchouieff et de l’évangile, et surtout parce qu’il craignait le retour des spectres noirs. Mais il n’eut pas de visions. Toute son âme était pleine d’un sentiment nouveau, joyeux. Il eût été heureux de son isolement s’il avait pu lire et avoir l’évangile.

On lui aurait bien donné l’évangile, mais il ne savait pas lire.

Étant enfant il avait commencé à apprendre à lire d’après la méthode ancienne, mais par manque de capacité il n’était pas allé au-delà de l’alphabet et n’avait jamais pu comprendre la formation des syllabes ; aussi était-il resté illettré. Maintenant il résolut d’apprendre à lire et demanda au surveillant l’évangile.

Le surveillant le lui apporta, et il se mit au travail. Il reconnut les caractères, mais impossible de composer les syllabes. Il avait beau se travailler la cervelle pour apprendre comment les mots se composent de lettres, rien n’en sortait. Il ne dormait pas la nuit. Il ne voulait plus manger, et sous l’influence de l’angoisse, il fut envahi par une telle quantité de poux qu’il ne pouvait s’en débarrasser en se grattant.

— Quoi ! Tu n’y arrives toujours pas ? lui demanda une fois le surveillant.

— Je n’y arrive pas.

— Mais, connais-tu le Pater ?

— Oui.

— Si tu le connais, alors, lis-le, le voilà.

Et le surveillant lui indiqua dans l’évangile le passage où se trouve cette prière.

Stepan se mit à lire en comparant les lettres qu’il connaissait avec les sons qu’il connaissait.

Et tout d’un coup, le mystère de la composition des syllabes lui fut révélé : et il commença à lire. Ce fut une grande joie. Depuis il se mit à lire, et le sens qui se dégageait peu à peu des mots difficilement compris, recevait pour lui une importance encore plus grande.

Maintenant l’isolement ne lui pesait plus mais le réjouissait, et il fut contrarié quand on le plaça de nouveau dans la salle commune, parce qu’on avait besoin de sa cellule pour des criminels politiques qui venaient d’être amenés.


V


Maintenant ce n’était plus Tchouieff mais Stepan qui, dans la salle, lisait souvent l’évangile. Parmi les prisonniers, les uns chantaient des chansons obscènes, les autres écoutaient sa lecture et ses causeries sur ce qu’il avait lu. Deux, en particulier, l’écoutaient toujours en silence et attentivement : un forçat, un assassin, employé comme bourreau, Makhorkine, et Vassili, pris pour vol, et incarcéré dans la même prison en attendant d’être jugé. Depuis qu’il était en prison, Makhorkine avait deux fois rempli les fonctions de bourreau, et deux fois au loin, car on n’avait trouvé personne pour exécuter les arrêts des juges. Les paysans qui avaient tué Piotr Nikolaievitch avaient été jugés par un conseil de guerre, et deux d’entre eux avaient été condamnés à la peine de mort par pendaison.

Makhorkine fut mandé à Penza pour remplir ses fonctions. Auparavant, en pareil cas, il écrivait aussitôt — il lisait et écrivait très bien — une requête au gouverneur, dans laquelle il expliquait qu’étant envoyé à Penza pour remplir un devoir, il demandait qu’on lui donnât l’argent lui revenant pour le séjour et la nourriture.

Mais cette fois, à l’étonnement du directeur de la prison, il déclara qu’il ne partirait pas et ne ferait plus fonctions de bourreau.

— Et les bâtons ? as-tu oublié ? s’écria le directeur de la prison.

— Eh bien ! Quoi ! les bâtons ? Soit ! Mais pour tuer il n’existe pas de loi.

— Quoi ! C’est de Pelaguschkine que tu as appris cela ? Et voilà, tu as trouvé un prophète en prison ! Prends garde !


VI


Pendant ce temps, Makhine, ce lycéen qui avait enseigné à son camarade à fabriquer un faux coupon, avait terminé ses études au lycée et à la faculté de droit. Grâce à ses succès auprès des femmes, surtout auprès d’une ancienne maîtresse d’un vieillard adjoint au ministre, tout jeune encore, il était nommé juge d’instruction. C’était un homme malhonnête, criblé de dettes, joueur et séducteur de femmes ; mais il était habile, intelligent, actif et savait mener les affaires. Il était juge d’instruction dans l’arrondissement où était jugé Stepan. Dès le premier interrogatoire Stepan l’avait étonné par ses réponses simples, véridiques, calmes. Makhine sentait obscurément que cet homme enchaîné, la tête rasée, qui se trouvait devant lui, amené et surveillé par deux soldats, et que deux soldats reconduiraient pour le mettre sous les verrous, il sentait que cet homme était moralement tout à fait libre et infiniment au-dessus de lui. C’est pourquoi, en l’interrogeant, il se stimulait sans cesse pour ne pas se laisser troubler et ne pas s’embrouiller. Ce qui le frappait surtout, c’est que Stepan parlait de ses crimes comme de choses passées depuis longtemps, et commises, non par lui, mais par un homme quelconque.

— Et tu n’as pas eu pitié d’eux ? interrogea Makhine.

— Ce n’est pas de la pitié… Alors je ne comprenais pas.

— Eh bien, et maintenant ?

Stepan sourit tristement,

— Maintenant on pourrait me brûler à petit feu que je ne le ferais pas.

— Pourquoi cela ?

— Parce que j’ai compris que tous les hommes sont frères.

— Quoi ? Est-ce que moi aussi je suis ton frère ?

— Sans doute.

— Comment cela : je suis ton frère et je te condamne au bagne ?

— C’est par ignorance.

— Qu’est-ce que j’ignore donc ?

— Si vous jugez vous ne comprenez pas.

— Eh bien, continuons… Où es-tu allé après ?…

Mais Makhine était surtout frappé de ce qu’il avait appris du directeur concernant l’influence de Pelaguschkine sur le bourreau Makhorkine qui, malgré la menace de punitions, avait renoncé à remplir ses fonctions


VII


À une soirée chez les Éropkine, il y avait deux jeunes filles, de riches partis, toutes deux courtisées par Makhine. Après qu’on eut chanté, Makhine, qui venait de se distinguer, car il était très musicien et accompagnait au piano et tenait la seconde voix, se mit à narrer très fidèlement et avec force détails – il avait une très bonne mémoire – l’histoire d’un étrange criminel qui avait converti le bourreau. Makhine se souvenait si bien et racontait si bien parce qu’il restait toujours indifférent aux gens avec lesquels il avait affaire. Il ne pénétrait pas et ne savait pas pénétrer l’état d’âme des autres hommes. C’est pourquoi il pouvait se rappeler si bien tout ce qu’ils faisaient et disaient. Mais Pelaguschkine l’intéressait. Il n’était point entré dans l’âme de Stepan, mais, malgré lui, il se posait cette question : que se passe-t-il en lui ? Il ne trouvait pas la réponse, mais il pressentait qu’il s’agissait de quelque chose d’intéressant. À cette soirée il raconta toute l’histoire de la conversion du bourreau, et les récits du directeur sur la conduite bizarre de Pelaguschkine, ses lectures de l’évangile et sa grande influence sur ses camarades.

Tous écoutaient avec intérêt ce que racontait Makhine, mais la plus intéressée de tous était la fille cadette des Eropkine, Lise, une jeune fille de dix-huit ans, nouvellement sortie de pension, qui venait de se rendre compte de l’étroitesse et de la fausseté du milieu dans lequel elle avait grandi, et qui semblait aspirer avidement l’air frais de la vie, comme il arrive lorsqu’on sort de l’eau. Elle se mit à interroger Makhine en détail, voulant savoir pourquoi et comment un pareil changement s’était opéré en Pelaguschkine. Makhine, lui raconta ce qu’il avait appris de l’officier de police sur les derniers meurtres de Pelaguschkine et ce que celui-ci lui en avait dit : comment la douceur, la résignation, le courage en face de la mort de cette très bonne femme, sa dernière victime, l’avaient vaincu, lui avaient ouvert les yeux, et comment ensuite la lecture de l’évangile avait achevé cette œuvre.

Cette nuit-là, de longtemps, Lise ne put s’endormir. Depuis plusieurs mois, en elle se passait la lutte entre la vie mondaine dans laquelle l’entraînait sa sœur, et son amour pour Makhine, uni au désir de le corriger. Maintenant, ce dernier sentiment l’emporta. Elle avait déjà entendu parler de la morte, mais maintenant après cette mort horrible dont Makhine lui avait fait le récit d’après les paroles de Pelaguschkine et tous les détails de l’histoire de Marie Sémionovna, elle était frappée de tout ce qu’elle avait appris d’elle. Lise désirait passionnément lui ressembler. Elle était riche et craignait que Makhine ne lui fît la cour pour son argent. Elle résolut de distribuer tout ce qu’elle possédait, et s’en ouvrit à Makhine. Celui-ci, heureux de l’occasion de montrer son désintéressement, dit à Lise qu’il l’aimait, mais non pour son argent, et cette résolution généreuse, comme il sembla à Lise, le toucha même. Pour Lise commença la lutte avec sa mère qui ne lui permettait pas de donner sa propriété. Makhine prêtait son aide à Lise, et plus il agissait ainsi, plus il comprenait un monde qui lui était demeuré jusqu’alors étranger : le monde des aspirations morales, qu’il voyait en Lise.


VIII


Le silence régnait dans la salle. Stepan, couché à sa place, ne dormait pas encore. Vassili s’approcha de lui, le tira par la jambe, et lui fit signe de se lever et de venir près de lui. Stepan descendit de sa planche et s’approcha de Vassili.

— Eh bien, frère, lui dit Vassili, travaille un peu, aide-moi.

— En quoi ?

— Voilà… Je veux m’évader.

Et Vassili confia à Stepan qu’il avait tout préparé pour son évasion.

— Demain je les exciterai au désordre, dit-il en indiquant les prisonniers couchés. On dira que c’est moi ; on me transférera en haut, et là je sais comment faire. Seulement, procure-moi le mentonnet du dépôt mortuaire.

— Cela, on peut le faire. Mais où iras-tu ?

— Mais, devant moi… N’y a-t-il pas assez de mauvaises gens ?

— C’est ainsi, frère, seulement ce n’est pas à nous de les juger.

— Mais quoi ! Est-ce que je suis un assassin ? Je n’ai pas encore perdu une seule âme. Et voilà, quel mal y a-t-il à cela ? Est-ce qu’eux ne volent pas les pauvres diables ?

— Ça, c’est leur affaire. Ils auront à en répondre.

— À quoi bon leur regarder les dents ? Eh bien, j’ai pillé une église, quel mal y a-t-il à cela ? Maintenant je vais en faire autant. Ce n’est pas une boutique quelconque que je veux piller, c’est l’argent du trésor que je veux voler et distribuer aux braves gens.

À ce moment un prisonnier se souleva sur sa planche, et prêta l’oreille. Stepan et Vassili se séparèrent. Le lendemain Vassili exécuta ce qu’il avait projeté. Il commença à se plaindre de ce que le pain n’était pas cuit. Il excita tous les prisonniers qui demandèrent à voir le directeur pour porter plainte. Le directeur de la prison vint, les injuria tous, et ayant appris que Vassili était l’instigateur de toute cette affaire, il ordonna de le mettre à part, dans une cellule de l’étage supérieur ; ce qu’avait voulu Vassili.


IX


Vassili connaissait cette cellule où on le transféra. Il eu connaissait bien le plancher, et dès qu’il y fut enfermé, il se mit à disjoindre les planches du parquet. Quand il eut obtenu une ouverture assez large pour y passer, il se fit de même un passage dans le plafond de la salle qui se trouvait en dessous et qui était le dépôt mortuaire. Ce jour, il y avait un cadavre sur la table du dépôt. Dans ce même dépôt se trouvaient des sacs pour le foin. Vassili savait ce détail et avait compté sur ces sacs. Il tira le mentonnet, sortit par la porte et passa dans des latrines en construction. Au bout du couloir, dans ces latrines, il y avait un trou qui allait du troisième étage au sous-sol. En tâtant, Vassili trouva la porte et retourna dans le dépôt mortuaire, enleva le linceul du cadavre déjà refroidi (en soulevant le linceul il avait touché sa main), prit les sacs et les lia les uns au bout des autres pour en faire une corde, puis porta cette corde dans les latrines. Là il attacha la corde à une poutre et descendit. La corde ne touchait pas le sol. S’en fallait-il de beaucoup ou de peu, il l’ignorait, mais il n’y avait rien d’autre à faire. Il s’y suspendit et sauta. Il se fit mal aux jambes, cependant il pouvait marcher.

Dans le sous-sol il y avait deux fenêtres, assez larges pour qu’on y pût passer, mais elles étaient grillées. Il fallait arracher les barreaux de fer. Mais avec quoi ? Vassili se mit à fouiller le sous-sol. Il y avait là des planches. Il trouva une planche avec un bout pointu, et se mit à disjoindre les briques dans lesquelles étaient scellés les barreaux. Il travailla longtemps. Le coq chantait déjà pour la seconde fois et les barreaux tenaient toujours. Enfin, un côté céda. Vassili enfonça la planche, appuya, la grille se détacha, mais une brique tomba avec bruit. La sentinelle pouvait avoir entendu. Vassili se tint immobile. Tout était tranquille. Il grimpa à travers la fenêtre. Pour s’enfuir, il lui fallait escalader le mur. Dans un coin de la cour se trouvait une bâtisse. Il devait grimper sur cette bâtisse, et de là sur le mur. Pour cela il avait besoin d’un morceau de bois, autrement impossible de grimper sur la bâtisse. Vassili retourna au sous-sol. Il reparut bientôt, une planche à la main, et écouta les pas de la sentinelle. La sentinelle, comme Vassili le pensait, marchait de l’autre côté de la cour. Vassili s’approcha de la bâtisse, s’appuya sur la planche et tenta l’escalade. Mais la planche glissa. Vassili tomba. Il était en chaussettes ; il les enleva pour s’accrocher avec les pieds. De nouveau il s’appuya sur la planche, bondit, et, avec les mains, saisit le chéneau. « Mon Dieu ! Pourvu que ça ne tombe pas ! » Il grimpe le long du chéneau et voilà son genou sur le toit. La sentinelle s’approche. Vassili se couche. La sentinelle ne le voit pas, s’éloigne et Vassili s’élance. La ferraille craque sous ses pieds. Encore un pas, deux, voici le mur. On peut le toucher de la main. Une main, l’autre – se tendent et il est sur le mur. Pourvu qu’il ne se tue pas en descendant. Vassili se suspend par les mains, s’allonge, lâche une main, l’autre… « Ah ! Seigneur Dieu ! » Il est à terre. Et la terre est douce. Ses jambes sont indemnes et il s’enfuit. Dans le faubourg, Mélanie lui ouvre la porte et il se couche sous la couverture chaude faite de petits morceaux.


X


La femme de Piotr Nikolaievitch, grande, belle, calme, grasse comme une vache stérile, avait vu de la fenêtre comment on avait tué son mari et traîné son corps quelque part dans le champ. Le sentiment d’horreur éprouvé par Nathalie Ivanovna (ainsi s’appelait la veuve de Piotr Nikolaievitch) à la vue de ce massacre, était si fort qu’il étouffait en elle, comme il arrive toujours, tout autre sentiment. Mais après que la foule eut disparu derrière la haie du jardin, après que le bourdonnement des voix se fut calmé, et que Mélanie, la jeune fille qui les servait, accourant pieds nus, les yeux écarquillés, eut raconté, comme s’il s’agissait de quelque joyeuse nouvelle, qu’on avait tué Piotr Nikolaievitch et jeté son corps dans le ravin, du premier sentiment commença à se détacher un autre : le sentiment de la joie d’être délivrée d’un despote aux yeux masqués par des lunettes noires, qui, pendant dix-neuf ans, l’avait tourmentée. Elle était horrifiée elle-même de ce sentiment qu’elle n’osait s’avouer et, d’autant plus, confier à quelqu’un.

Quand on fit la toilette du corps jaune, velu, déformé, quand on l’habilla, puis le mit en bière, effrayée, elle pleura et sanglota. Quand le juge d’instruction vint et l’interrogea comme témoin, elle vit dans le cabinet du juge deux paysans enchaînés, reconnus comme étant les principaux coupables. L’un était un vieillard à longue barbe frisée, au visage beau, calme, sévère. L’autre était un homme, pas vieux, au type tzigane, avec des yeux noirs brillants et des cheveux bouclés, en désordre. Elle déposa ce qu’elle savait. Elle reconnut en ces hommes ceux qui les premiers avaient saisi par les bras Piotr Nikolaievitch. Et, bien que le paysan qui ressemblait à un tzigane, les yeux brillants, avec des sourcils toujours mobiles, lui eût dit avec reproche : « C’est un péché, madame, l’heure de la mort viendra pour vous », malgré cela elle n’eut aucune pitié. Au contraire, pendant l’instruction s’éveilla en elle un sentiment hostile et le désir de se venger des meurtriers de son mari.

Mais un mois plus tard, quand l’affaire, déférée au tribunal militaire, se termina par le verdict condamnant huit hommes aux travaux forcés, et deux – le vieillard à la barbe blanche et le brun tzigane (comme on l’appelait) – à la pendaison, elle ressentit quelque chose de désagréable. Mais ce malaise moral, sous l’influence de la solennité de l’audience du tribunal, disparut bientôt. Si l’autorité supérieure reconnaît qu’il le faut ainsi, alors c’est bien.

L’exécution devait avoir lieu au village. Le dimanche, en rentrant de la messe, Mélanie, en robe et chaussures neuves, rapporta à sa maîtresse qu’on dressait les potences, qu’on attendait pour le mercredi un bourreau, de Moscou, et que les familles des condamnés ne cessaient de pousser des sanglots qu’on entendait de tout le village.

Nathalie Ivanovna ne sortit pas de sa demeure afin de ne voir ni le gibet ni les gens. Elle ne souhaitait qu’une chose : que tout ce qui devait se passer fût terminé le plus vite possible. Elle ne pensait qu’à soi et nullement aux condamnés et à leurs familles. Le mardi, Nathalie Ivanovna eut la visite de l’officier de police rural qu’elle connaissait. Elle lui fit servir de l’eau-de-vie et des champignons salés préparés par elle-même. L’officier de police, après avoir bu et mangé, lui apprit que l’exécution n’aurait pas encore lieu le lendemain.

— Comment ? Pourquoi ?

— C’est une histoire extraordinaire. On n’a pas pu trouver de bourreau. Il y en avait un à Moscou, mais mon fils m’a raconté qu’après avoir lu l’évangile, il a déclaré qu’il ne pouvait pas tuer. Lui-même est condamné pour meurtre aux travaux forcés, et maintenant, tout d’un coup, voilà qu’il ne peut pas tuer quand la loi l’ordonne. On l’a menacé de la bastonnade. « Frappez, a-t-il dit, moi je ne puis pas. »

Tout d’un coup, Nathalie Ivanovna rougit, et même devint tout en sueur.

— Est-ce qu’on ne pourrait pas, maintenant, leur pardonner ?

— Comment pardonner, quand ils sont condamnés par le tribunal ! Le tzar seul peut pardonner.

— Mais comment le tzar le saura-t-il ?

— On a le droit de demander la grâce.

— Mais c’est à cause de moi qu’on les exécute, dit la sotte Nathalie Ivanovna. Et moi je leur pardonne.

L’officier de police sourit.

— Eh bien, demandez.

— Peut-on faire cela ?

— Sans doute.

— Mais maintenant il n’y a plus le temps.

— On peut envoyer un télégramme.

— Au tzar ?

— Pourquoi pas ? On peut envoyer un télégramme au tzar.

La nouvelle que le bourreau avait refusé et était prêt à souffrir plutôt que de tuer, tout d’un coup avait retourné l’âme de Nathalie Ivanovna, et le sentiment de pitié et d’horreur qui plusieurs fois déjà avait voulu se faire jour s’élançait et la prenait toute.

— Mon cher Philippe Vassilievitch, écrivez-moi le télégramme. Je veux demander leur grâce au tzar.

L’officier de police hocha la tête.

— N’aurons-nous point d’ennuis ?

— Mais c’est moi qui suis responsable. Je ne parlerai pas de vous.

« Quelle brave femme, pensa le policier. Une brave femme. Si la mienne était comme elle, ce serait autre chose que maintenant ; ce serait le paradis. »

L’officier de police se mit alors à rédiger le télégramme à l’empereur. Il était ainsi conçu :

À sa Majesté Impériale. La sujette de Votre Majesté Impériale, veuve de l’assesseur de collège Piotr Nikolaiepitch Sventitzky, tué par les paysans, tombe aux augustes pieds de Votre Majesté (ce passage du télégramme plaisait particulièrement à l’officier de police qui l’écrivait) et vous supplie de faire grâce aux condamnés à mort, les paysans tels, du gouvernement de… district de…

L’officier de police envoya lui-même le télégramme ; et dans l’âme de Nathalie Ivanovna revint la joie. Il lui semblait que si elle, la veuve de la victime, pardonnait et demandait grâce, le tzar ne pouvait ne point pardonner.


XI


Lise Éropkine continuait à vivre dans un état perpétuel d’enthousiasme. Plus elle avançait dans la voie de la vie chrétienne, qui se révélait à elle, plus elle acquérait la certitude que cette voie était la vraie et plus son âme était joyeuse.

Maintenant, deux buts lui tenaient à cœur : le premier, convertir Makhine, ou plutôt, comme elle se le disait, le ramener à sa bonne et belle nature. Elle l’aimait et, à la lumière de son amour, ce qu’il y avait de divin en l’âme de Makhine, et qui est commun à tous les hommes, lui était révélé ; mais elle voyait en ce principe de vie commun à tous les hommes, la tendresse, l’élévation, la bonté, propres à lui seul. Son autre but était de cesser d’être riche. Elle voulait se dépouiller de ses biens pour éprouver Makhine, et ensuite, selon les paroles de l’évangile, elle voulait le faire pour elle, pour son âme.

Elle commença par distribuer ce qu’elle avait. Mais son père y fit obstacle, et, plus encore que son père, la foule des quémandeurs qui s’adressaient à elle personnellement ou par écrit. Alors elle résolut d’aller trouver un moine réputé pour la sainteté de sa vie, pour lui demander qu’il prenne son argent et agisse comme il jugerait bon. Ayant appris cela, le père se fâcha, et dans une explication violente avec elle, il la traita de folle, de détraquée, et lui déclara qu’il prendrait des mesures afin de défendre cette folle contre elle-même.

Le ton fâché, irrité, de son père se transmit à elle, et, avant d’avoir pu se ressaisir, elle se mit à pleurer méchamment et à lui dire beaucoup de choses blessantes, le traitant de despote et d’homme cupide.

Elle demanda pardon à son père. Il lui dit qu’il n’était point fâché, mais elle voyait qu’il était blessé et que, dans son âme, il ne lui pardonnait pas. Elle ne voulait pas raconter cela à Makhine. Sa sœur était jalouse parce que Makhine s’était complètement éloigné d’elle. De sorte qu’elle n’avait personne à qui confier ce qu’elle ressentait et devant qui elle pouvait exprimer ses regrets.

« Il faut se repentir devant Dieu », se dit-elle, et, comme on était en carême, elle résolut de faire ses dévotions, de dire tout à son confesseur et de lui demander un conseil sur la façon dont elle devait agir.

Non loin de la ville se trouvait le couvent dans lequel vivait le vieillard connu par la sainteté de sa vie, par ses sermons, ses prédictions, et les guérisons qu’on lui attribuait. Le vieillard avait reçu une lettre d’Eropkine, dans laquelle il le prévenait de la visite de sa fille, de son état d’excitation anormale, et exprimait l’assurance qu’il saurait lui montrer la vraie voie de la bonne vie chrétienne, moyenne, sans détruire les conditions existantes.

Le vieillard, fatigué des réceptions, reçut Lise et se mit à lui prêcher tranquillement la modération, la soumission aux conditions existantes et à ses parents. Lise se taisait, rougissait, se couvrait de sueur, et quand il eut terminé, les larmes aux yeux, elle commença, timidement d’abord, à lui faire observer que Christ a dit : Abandonne ton père, ta mère et suis-moi. Ensuite, s’animant de plus en plus, elle lui expliqua comment elle comprenait Christ. Le vieillard d’abord, avec un léger sourire, objecta par les phrases habituelles, mais ensuite il se tut, se mit à soupirer, répétant sans cesse : « Seigneur Dieu ! »

— Eh bien, viens demain te confesser, dit-il, et, de ses mains ridées, il lui donna sa bénédiction.

Le lendemain elle se confessa, et il la laissa partir sans reprendre la conversation de la veille, mais en refusant de se charger de la distribution de ses biens.

La pureté, le dévouement absolu à la volonté de Dieu, l’ardeur de cette jeune fille avaient frappé le vieillard.

Depuis longtemps déjà il voulait renoncer au monde, mais le couvent exigeait de lui l’activité, car cette activité procurait des revenus au couvent. Et il consentait, bien qu’il sentît vaguement toute la fausseté de sa situation.

On le croyait saint, thaumaturge, et il était un homme faible, entraîné par les succès. Mais l’âme de cette jeune fille qui s’était révélée à lui, lui avait révélé la sienne. Il se rendit compte qu’il était loin de ce qu’il voulait être et de ce à quoi son cœur l’entraînait.

Peu après la visite de Lise, il s’enferma dans sa cellule et n’alla à l’église que trois semaines plus tard. Il écouta la messe, puis, après le service, fit un sermon dans lequel il se dénonçait, dénonçait les péchés du monde et l’appelait au repentir. Il prêchait tous les quinze jours, et à ses sermons accourait une foule de plus en plus grande. Sa gloire comme prédicateur se répandait de plus en plus. Il y avait dans ses sermons quelque chose de particulier, de hardi, de sincère ; c’est pourquoi il avait une si grande influence sur les hommes.


XII


Entre-temps, Vassili avait fait ce qu’il s’était promis de faire. Avec des camarades, pendant la nuit, il avait pénétré chez un marchand, Krasnopouzoff. Il savait qu’il était avare et débauché. Il avait fracturé la caisse et pris l’argent, 30 000 roubles, qu’il distribuait comme il avait dit. Il avait même cessé de boire, et donnait de l’argent pour les noces de fiancés pauvres, payait des dettes. Lui-même se cachait et n’avait qu’un seul souci : bien distribuer l’argent. Il donnait aussi à la police, et on ne l’inquiétait pas.

Son cœur se réjouissait. Cependant on finit par l’arrêter, et alors, devant le tribunal, il se vanta d’avoir pris l’argent de cet imbécile de Krasnopouzoff, qui l’employait très mal et même en ignorait le compte, tandis que lui, il avait mis cet argent en circulation et avec cet argent était venu en aide à de braves gens.

Sa défense était faite également avec bonne humeur, de sorte que les jurés faillirent l’acquitter. Il fut condamné à une peine très légère. Il remercia, et prévint qu’il s’enfuirait.


XIII


Le télégramme de Madame Sventitzky au tzar ne fut suivi d’aucun effet. Dans la Commission des recours en grâce, on avait d’abord résolu de n’en pas même faire mention au tzar. Mais, pendant le déjeuner de l’empereur, la conversation étant venue sur l’affaire Sventitzky, le Président de la Commission des grâces, qui déjeunait précisément chez l’empereur, parla du télégramme de la veuve de la victime.

— C’est très bien de sa part, dit une dame appartenant à la famille impériale.

Mais l’empereur, haussant les épaules, prononça : « La loi », et avança une coupe dans laquelle un valet lui versa du vin de la Moselle. Tous parurent émerveillés de la sagesse de la parole prononcée par l’empereur, et il ne fut plus question du télégramme.

Quant aux deux paysans, vieux et jeune, ils furent pendus. On avait fait venir de Kazan le bourreau qui les exécuta, un Tatar, terrible assassin, et qui avait eu commerce avec les bêtes.

La vieille avait voulu vêtir le corps de son mari d’une chemise et de chaussons blancs, mais on ne l’y autorisa pas, et les deux cadavres furent enfouis dans la même fosse, derrière la haie du cimetière.

— La princesse Sophie Vladimirovna m’a parlé d’un prédicateur extraordinaire, dit une fois la mère de l’empereur, la vieille impératrice, à son fils. — Faites-le venir. Il pourrait prêcher à la cathédrale.

— Non, ce sera mieux chez nous, dit l’empereur, et il donna l’ordre d’inviter le moine Isidore.

À la chapelle du palais s’étaient réunis tous les généraux et toute la cour. Un nouveau prédicateur extraordinaire était un grand événement. Un petit vieillard maigre, tout blanc, parut. Il jeta un regard circulaire. « Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit », et il commença. D’abord tout alla bien. Mais en avançant dans son sermon, les choses se gâtèrent. Il devint de plus en plus agressif, comme le dit ensuite l’impératrice. Il lançait les foudres sur tous ; il parlait de la peine de mort, et attribuait au mauvais gouvernement la nécessité de la maintenir. Était-il possible que, dans un pays chrétien, on tuât des hommes ?

Tous se regardaient et tous n’étaient occupés que de l’inconvenance de ce sermon et de l’ennui qu’il devait causer à l’empereur. Mais personne ne le disait. Aussitôt qu’Isidore eut prononcé « Amen », le Métropolite s’approcha de lui et lui demanda de passer le voir. Après son entretien avec le Métropolite et le procureur général du Saint Synode, le vieillard fut aussitôt envoyé au couvent, non au sien, mais au couvent de Sousdal, dont le père Missaïl était supérieur.


XIV


Tous faisaient comme s’il n’y avait eu rien de désagréable dans le sermon du père Isidore ; et personne n’en parlait. Il semblait au tzar que les paroles du vieillard n’avaient laissé en lui aucune trace. Mais deux fois durant cette journée, il se rappela l’exécution des paysans pour lesquels Madame Sventitzky avait demandé grâce par télégramme. Dans la journée il y eut une revue militaire, ensuite une promenade, puis la réception des ministres, puis le dîner, et, le soir, spectacle. Comme à l’ordinaire, l’empereur s’endormit aussitôt sa tête posée sur l’oreiller. Pendant la nuit un rêve affreux l’éveilla : des potences se dressaient dans un champ ; des cadavres s’y balançaient, et ces cadavres tiraient une langue qui s’allongeait de plus en plus. Et quelqu’un criait : « C’est ton œuvre, ton œuvre ! »

Le tzar se réveilla en sueur et se mit à réfléchir. Pour la première fois il réfléchit à la responsabilité qui lui incombait, et il se remémora toutes les paroles du vieillard.

Mais en lui, il ne voyait l’homme que de loin et il ne pouvait céder aux simples exigences humaines à travers les exigences qu’on lui imposait de tous côtés comme tzar. Et il n’avait pas la force de reconnaître les devoirs de l’homme plus obligatoires que ceux du tzar.


XV


Après avoir purgé en prison sa deuxième condamnation, Prokofi, cet élégant ambitieux, sortit de là un homme complètement perdu. Autrefois sobre, il était assis sans rien faire, et son père avait beau l’injurier, il mangeait le pain et ne travaillait pas, et, de plus, guettait l’occasion de dérober quelque chose pour le porter au débit et boire. Il restait assis, toussotait et crachait. Le médecin qu’il alla consulter l’ausculta et hocha la tête.

— Pour toi, mon ami, il faudrait ce que tu n’as pas.

— C’est toujours ainsi ; c’est connu.

— Bois du lait ; ne fume pas.

— Pas besoin de dire cela ; c’est le carême et nous n’avons pas de vache.

Une fois, au printemps, il ne dormit pas de toute la nuit ; il éprouvait une sorte d’angoisse et voulait boire. À la maison il n’y avait rien à emporter. Il mit son bonnet et sortit. Il alla dans la rue jusqu’au presbytère. La herse du sacristain était restée dehors appuyée à la haie. Prokofi s’approcha, chargea la herse sur son dos et se dirigea chez la Petrovna, qui tenait une auberge. Peut-être lui donnerait-elle à boire. Mais avant qu’il ait eu le temps de disparaître, le sacristain sortit sur le perron. Il faisait déjà jour. Il vit Prokofi emportant la herse.

— Hé toi ! Que fais-tu ?

Des gens sortirent. On arrêta Prokofi, et il fut mis en prison, pour onze mois. L’automne vint ; on transféra Prokofi à l’hôpital. Il toussait. Toute sa poitrine se déchirait, et il ne pouvait se réchauffer. Les plus vigoureux parmi ceux qui étaient à l’hôpital ne tremblaient pas, mais Prokofi tremblait jour et nuit. Le directeur de l’hôpital faisait des économies de chauffage et ne chauffait pas l’hôpital avant novembre. Prokofi souffrait beaucoup physiquement, mais son âme souffrait encore plus que son corps. Tout le dégoûtait, et il haïssait tout le monde : le sacristain, le directeur de l’hôpital parce qu’il ne chauffait pas, le surveillant, et son voisin de lit à la lèvre rouge et gonflée. Il haïssait aussi le nouveau forçat qu’on venait d’amener à l’hôpital. Ce forçat était Stepan. Il était tombé malade d’un érésipèle à la tête, et on l’avait transféré à l’hôpital et placé à côté de Prokofi. D’abord, Prokofi le haïssait, mais ensuite il se prit à l’aimer tant qu’il n’attendait que les moments où il pouvait causer avec lui. Ce n’était qu’après la conversation avec Stepan que l’angoisse s’apaisait dans le cœur de Prokofi. Stepan racontait toujours à tous son dernier meurtre et l’influence qu’il avait eue sur lui. « Non seulement elle n’a pas crié, disait-il, mais elle se mit à dire : Tue, aie pitié, non de moi, mais de toi-même… »

— Sans doute, c’est terrible de perdre une âme. Une fois je me suis chargé de tuer un mouton, et j’en étais hors de moi. Et pourquoi les maudits m’ont-ils perdu ! Je n’ai fait aucun mal à personne.

— Eh bien, ça te comptera.

— Où ?

— Comment où ? Et Dieu ?

— On ne le voit pas souvent. Et moi, frère, je ne crois pas. Je pense qu’une fois mort l’herbe poussera, et c’est tout.

— Comment peux-tu penser ainsi ? Moi, combien d’âmes ai-je perdues, tandis qu’elle, la sainte, elle ne faisait que secourir les autres. Alors quoi ! tu penses que mon sort sera le même que le sien ? Non…

— Alors tu penses que quand on meurt l’âme reste ?

— C’est sûr.

Prokofi souffrait beaucoup pour mourir ; il étouffait sans cesse. Mais à ses derniers moments il se sentit tout d’un coup soulagé. Il appela Stepan.

— Eh bien, frère, adieu. Évidemment c’est la mort qui vient. Voilà, j’avais peur, et maintenant, rien. Je désire seulement qu’elle vienne plus vite.

Et Prokofi mourut à l’hôpital.


XVI


Les affaires d’Eugène Mikhaïlovitch allaient de mal en pis. Le magasin était hypothéqué. Le commerce ne marchait pas : un autre magasin s’était ouvert dans la ville. Il avait les intérêts à payer, et il lui fallait emprunter de nouveau et payer de nouveau. À la fin des fins, le magasin avec toutes les marchandises allait être mis en vente. Eugène Mikhaïlovitch et sa femme frappèrent à toutes les portes afin de trouver les 400 roubles nécessaires pour les sortir de là, mais ils n’obtinrent rien. Ils avaient fondé quelque espoir sur le marchand Krasnopouzoff, dont la femme d’Eugène Mikhaïlovitch connaissait la maîtresse. Mais maintenant, toute la ville savait qu’on avait volé chez Krasnopouzoff une forte somme. On parlait d’un demi-million.

— Et qui l’a volé ? racontait la femme d’Eugène Mikhaïlovitch. Vassili, notre ancien portier. On dit qu’il jette cet argent et que la police est achetée par lui.

— Il a toujours été un vaurien, remarqua Eugène Mikhaïlovitch. Avec quelle facilité alors prêtait-il un faux serment ; j’en étais étonné.

— On dit qu’il est entré dans notre cour. La cuisinière dit que c’est hier. Elle raconte qu’il a marié quatorze filles pauvres.

— On invente tout cela.

Au même moment, un passant étrangement vêtu entra dans le magasin.

— Que te faut-il ?

— Voici une lettre.

— De qui ?

— C’est écrit dedans.

— Faut-il une réponse ? Mais attends donc…

— Impossible.

Et l’homme étrange, après avoir remis l’enveloppe, s’en alla hâtivement.

— C’est bizarre !

Eugène Mikhaïlovitch ouvrit l’enveloppe et n’en crut pas ses yeux. Des billets de cent roubles ! Il y en avait quatre. Que voulait dire cela ? Il lut la lettre pleine de fautes d’orthographe : « D’après l’évangile il est dit : Fais le bien pour le mal. Vous m’avez fait beaucoup de mal avec le coupon, et j’ai fait beaucoup de mal au paysan. Mais cependant j’ai pitié de toi. Prends ces quatre billets de cent roubles et souviens-toi de ton portier, Vassili. »

« Non, c’est extraordinaire ! » se disait Eugène Mikhaïlovitch.

Et quand il se rappelait cela ou en parlait avec sa femme, des larmes se montraient dans ses yeux et la joie emplissait son âme.


XVII


Dans l’in pace du couvent de Sousdal quatorze ecclésiastiques étaient détenus, et presque tous pour avoir renoncé à l’orthodoxie. C’était là qu’avait été aussi envoyé Isidore. Le père Missaïl reçut Isidore, d’après l’indication des papiers, et, sans causer avec lui, ordonna de l’enfermer dans une cellule, comme criminel important. Il y avait deux semaines que le père Isidore était en prison quand le père Missaïl fit le tour des prisonniers. Il entra chez Isidore et lui demanda s’il avait besoin de quelque chose.

— J’ai besoin de beaucoup de choses, répondit-il ; mais je ne puis te le dire devant témoins. Donne-moi l’occasion de te parler en tête-à-tête.

Leurs regards s’étant rencontrés, Missaïl comprit qu’il n’avait rien à craindre, et il donna l’ordre de conduire Isidore dans sa cellule. Une fois seuls il lui dit :

— Eh bien, parle…

Isidore tomba à genoux.

— Frère, dit Isidore, que fais-tu ? Aie pitié de toi-même. Il n’est pas de criminel pire que toi. Tu as foulé aux pieds tout ce qui est sacré…

Un mois après, Missaïl envoyait une requête dans laquelle il demandait qu’on libérât comme repentis, non seulement Isidore mais tous les autres, et lui-même demandait à être envoyé dans un couvent pour se reposer.


XVIII


Dix ans se sont écoulés. Mitia Smokovnikoff a terminé ses études à l’école technique ; il est maintenant ingénieur, avec de gros appointements, dans des mines d’or en Sibérie. Il avait besoin d’aller visiter les mines. Le directeur lui proposa de prendre pour l’accompagner le forçat Stepan Pelaguschkine.

— Comment, un forçat ? N’est-ce point dangereux ?

— Avec celui-ci, pas de danger. C’est un saint. Demandez à n’importe qui.

— Mais pourquoi a-t-il été envoyé ici ?

Le directeur sourit.

— Il a tué six personnes. Mais c’est un saint. Je me porte garant pour lui.

Mitia Smokovnikoff accepta donc Stepan, chauve, maigre, bruni, et partit avec lui.

En route, Stepan soignait tout le monde et surtout Smokovnikoff. Il lui raconta toute son histoire, comment il vivait maintenant, et pourquoi.

Et, chose étonnante, Mitia Smokovnikoff qui, jusqu’à ce jour, n’avait vécu qu’en buvant, mangeant, jouant aux cartes, pour la première fois se mit à réfléchir sur la vie ; et ces pensées ne le quittaient plus et bouleversaient son âme de plus en plus. On lui proposa une place qui comportait de gros appointements, il la refusa et résolut d’acheter avec ce qu’il possédait une propriété, de se marier, et, dans la mesure de ses forces, de servir le peuple.


XIX


Ainsi fit-il. Mais auparavant, il alla chez son père, avec qui il était en mauvais termes à cause d’une nouvelle famille que son père avait installée. Il avait résolu de se rapprocher de son père, et il le fit. Celui-ci, étonné, d’abord se moqua de lui, ensuite il cessa de se moquer, se rappelant plusieurs cas où il avait été coupable envers son fils.