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Le Faux Frère/23

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Michel Lévy frères, éditeurs (p. 193-206).


XXIII


La raison, le devoir, le malheur même, tout disparaît, dans cet instant d’ivresse où l’on retrouve le bien que l’on croyait perdu : le bonheur d’être aimé sans lequel il n’en est plus au monde. Mais qu’elle est cruelle la réflexion qui succède à cette extase du cœur ! Comment voir, sans frémir, qu’un sentiment coupable est devenu la vie ! Après un court moment de joie, Céline venait de faire cette triste découverte ; mais elle espérait triompher de sa faiblesse, assez, du moins, pour la cacher à tous les yeux. La confiance était rentrée dans son âme ; ce calme passager lui répondait de sa prudence ; elle ne voyait plus de danger à rester auprès de Théobald, sans penser que cette confiance, due à quelques mots de lui, pouvait s’altérer encore ; que le moindre événement peut troubler la paix d’un cœur jaloux, à peine revenu des soupçons de la veille. Elle se disposait à passer une journée agréable, et prétendait même employer l’ascendant de Théobald sur Nadège, pour l’amener à mieux accueillir les vœux de M. de Boisvilliers. C’était une bonne action dont sa générosité naturelle lui dissimulait l’avantage qu’elle en pouvait tirer pour elle-même. Ainsi, dans les âmes délicates, l’intérêt personnel est obligé de se cacher pour agir, c’est un sujet soumis à toutes les qualités nobles. Il n’est le tyran que des âmes vulgaires.

Madame de Lormoy se portait mieux depuis quelque temps. Céline paraissait d’une gaieté charmante, Théobald en était fier ; M. de Rosac semblait avoir fait provision de bons mots, et le marquis de Boisvilliers, rassuré par la conduite de celui qu’il croyait être son rival, avait repris son courage ; enfin, chacun était bien disposé, en partant pour se rendre chez la princesse.

Il n’était pas encore l’heure du dîner lorsqu’on arriva ; les femmes se mirent à causer, les hommes à jouer au billard, et Nadège prenant le bras de Céline, lui proposa de gravir ensemble la montagne qui dominait le jardin. Arrivées au sommet, elles se reposèrent sur un banc de mousse, et Céline demanda à Nadège si le climat du midi de la France, si différent de celui de son pays, ne l’incommodait point. C’était mettre assez naturellement la conversation sur la Russie, et, ce premier pas fait, les questions que Céline voulait adresser arrivaient sans paraître étranges.

Nadège mit d’abord une grande réserve dans ses réponses ; mais bientôt, entraînée par le charme attaché à Céline, à sa grâce affectueuse, elle se livra au plaisir de lui parler de son cœur, de ce qu’il avait souffert, et du chagrin qui l’oppressait encore. Sans la crainte d’être indiscrète, Céline lui aurait demandé le nom de celui qui causait sa peine ; mais ce soin même lui semblait inutile, car tout ce qu’avait dit Nadège de son sentiment pour un jeune Français, du désespoir qu’elle avait éprouvé en le voyant partir, de la constance qu’elle lui gardait, sans autre espoir que de lui être unie dans un meilleur monde, tout t’accordait parfaitement avec l’amour qu’elle lui supposait pour Théobald. Une seule chose lui importait encore à savoir. Nadège ne tarda pas à la satisfaire sur ce point

— J’accepte avec reconnaissance, dit-elle, les consolations que m’offre en ce moment votre tendre amitié ; mais je n’en puis accueillir d’autres ; obligez-moi de le dire à M. de Boisvilliers. Son hommage m’honore ; il me toucherait sans doute, si quelque chose pouvait me distraire d’un sentiment qui durera autant que moi. Ah ! si rapide qu’ait été mon bonheur, je sens que ce doux souvenir sera l’unique intérêt de ma vie.

Ces derniers mots frappèrent douloureusement Céline, et la plongèrent dans de nouvelles incertitudes. En vain elle excusait Théobald d’avoir respecté le secret d’une autre ; il lui semblait impossible qu’il ne revînt pas à Nadège, et cette triste pensée ne le cédait qu’à celle, plus humiliante encore, de le voir partager son amour entre elles deux.

En descendant, elles rencontrèrent plusieurs personnes qui venaient les avertir que le dîner était servi : Théobald était du nombre.

— Je le vois, dit-il à Céline, cette promenade vous a fait du mal ; pourquoi être sortie par une chaleur si accablante, et nous avoir privés du plaisir de vous accompagner ?

En disant cela, il offrit son bras à Céline, qui, sans daigner lui répondre, prit celui de M. de Rosac. Il n’en fallut pas davantage pour inquiéter Théobald sur l’entretien qui venait d’avoir lieu. Il demanda tout bas à Nadège ce qu’elle avait dit, pour avoir ainsi changé la disposition de Céline.

— Rien, répondit-elle, vous vous trompez en prenant de la pitié pour de la tristesse.

On se mit à table : la princesse invita Théobald à se placer auprès de Nadège ; il fallut obéir, non pas sans regarder Céline ; mais ce mouvement ne fut pas aperçu : un autre objet captivait son attention ainsi que celle de sa mère ; toutes deux avaient les yeux fixés sur un médaillon garni de turquoises qu’un simple ruban noir suspendait au cou de Nadège. Ce médaillon, caché jusqu’à ce moment par le châle qu’elle venait de quitter en rentrant, se faisait remarquer par la manière dont il était monté, qui rappelait les bijoux mexicains. Il était impossible de ne pas le reconnaître : c’était bien le même qu’avait possédé Céline, le même qui renfermait autrefois les cheveux de sa mère, enfin le même dont elle s’était séparée pour l’envoyer à son frère.

À cette vue, un esprit moins prévenu que le sien aurait deviné la vérité. C’est ce que fit madame de Lormoy, en pensant qu’après avoir substitué ses propres cheveux à ceux de sa mère, Léon avait fait présent du médaillon à Nadège. C’était l’éclairer suffisamment sur le sentiment qui existait entre eux ; mais, Céline, loin d’en tirer la même conséquence, supposa, qu’ayant hérité de ce bijou à la mort de Léon, Théobald l’avait donné à Nadège, non-seulement comme un témoignage de la reconnaissance des deux prisonniers, mais comme un gage des serments que Nadège avait reçus de lui.

Cette supposition une fois adoptée, Céline s’abandonna à tous les soupçons qui pouvaient la rendre plus cruelle, et sa raison s’égara de nouveau. Passant tout à coup d’une profonde rêverie à une gaieté sans objet, elle semblait tour à tour ranimée ou accablée par la fièvre. Cependant on la voyait rire, et chacun se trompait sur la cause de son agitation. Théobald seul y reconnut l’effet d’une vive souffrance qu’elle voulait dissimuler, et il chercha plus d’une fois l’occasion de demander à Céline ce qui la tourmentait ainsi ; mais elle mit tant d’affectation à éviter de se trouver un instant près de lui, qu’il prit le parti de se retirer, avant tout le monde, de chez la princesse ; car il pouvait tout supporter de Céline, excepté la crainte de la voir se compromettre pour lui, et son bonheur même l’avertissait de la nécessité de la fuir pour toujours.

De retour chez elle, madame de Lormoy, se trouvant seule avec sa fille, lui confia les conjectures qu’elle avait faites, pendant cette journée, sur l’intelligence qui paraissait exister entre Nadège et Léon.

— Ce que nous avons vu, dit-elle, aujourd’hui, joint à l’émotion qu’ils ont éprouvée tous deux, en se revoyant, ne me laisse aucun doute sur leur amour, et m’effraie pour l’avenir. Je voudrais prévenir les chagrins inévitables qu’il en résulterait pour tous deux, et tu peux m’aider dans cette circonstance.

— Moi, ma mère ! dit Céline avec étonnement.

— Oui ; ton frère t’a peut-être confié cet amour ?

— Non, jamais, répondit-elle en respirant à peine.

— Eh bien, il faut lui dire que tu t’en es aperçue ; que d’autres peuvent s’en apercevoir aussi, et que tu lui conseilles de ne pas entretenir chez Nadège une espérance qui ne se réaliserait pas ; car, tu sais, comme moi, ajouta madame de Lormoy, que ton oncle ne consentirait jamais à un pareil mariage. L’intérêt qu’inspire cette jeune personne, les égards que nous devons à la princesse, tout m’engage à détourner Léon d’un penchant qui aurait, tôt ou tard, de funestes conséquences.

— Mais il vaudrait mieux, je crois, lui donner cet avis, vous-même.

— Non ; il le prendrait pour un ordre, et il se ferait peut-être un point d’honneur d’y résister : venant de toi, il n’y verra qu’un conseil d’amitié ; vous discuterez ensemble ; tu pourras combattre ses raisons, le plaindre, le blâmer, et ta jeunesse même saura mieux le persuader que ma vieille expérience.

— Mais, nous nous abusons peut-être ? Ce que vous prenez pour de l’amour, pourrait bien n’être que de la reconnaissance, reprit Céline en tremblant de s’entendre contredire.

— À l’âge de Léon, ces deux sentiments se confondent toujours, quand le bienfaiteur est une jolie femme.

— Mais, comment lui dirai-je ?…

— Je n’ai pas besoin de te faire la leçon ; je m’en fie à ton cœur, pour trouver le meilleur moyen de se faire écouter. Mais, comme il n’y a pas de temps à perdre, je veux que dès demain tu parles à Léon. J’aurai soin que M. de Rosac ne vienne pas se mêler de l’entretien ; il est essentiel que tout ceci ne soit connu de personne. On est si sévère dans le monde pour les amours qui ne doivent pas finir heureusement !

Cette sentence, qui condamnait Céline encore plus que Nadège, vint augmenter l’effroi qui remplissait son âme. À travers le désordre de son esprit, elle conserva assez de jugement pour pressentir qu’elle perdrait bientôt complétement la raison, si les tourments de la jalousie venaient se joindre à tous ceux de sa situation : et, pour la première fois, elle sentit qu’il était nécessaire d’éloigner Théobald ; l’intérêt de Nadège ferait consentir madame de Lormoy à ce sacrifice : elle n’en doutait pas. Enfin, tout l’ordonnait, et l’avenir de Céline semblait borné à l’accomplissement de ce cruel devoir.

Elle passa la nuit entière à s’affermir dans cette résolution, et la journée était déjà fort avancée, qu’elle ne cherchait point à rencontrer Théobald ; elle espérait même qu’il allait sortir, comme il le faisait chaque soir, lorsqu’elle le vit entr’ouvrir la porte du cabinet où elle travaillait, en disant :

— Est-il vrai que vous m’avez fait demander ?

— Non, répondit-elle d’abord ; et puis, devinant que c’était probablement sa mère qui le lui envoyait : Ah ! oui,… je voulais vous parler,… ajouta-t-elle en n’osant lever les yeux.

— Et moi aussi, j’ai beaucoup de choses à vous dire ; j’ai même à vous gronder. Mais, avant tout, qu’exigez-vous de moi ?

— Que vous partiez au plus tôt.

— Hélas ! j’y étais décidé ; mais que ce soit par votre ordre, voilà une douleur que je n’avais pas prévue, ajouta-t-il du ton le plus triste.

— Espériez-vous donc cacher plus longtemps les sentiments qui vous unissent, et pensiez-vous que ma mère viendrait à les connaître sans les blâmer, sans vous reprocher votre manque de confiance en elle, et la légèreté qui vous fait exposer le bonheur, la réputation de celle qui vous aime ? Non, votre conduite est inexcusable, barbare, et vous ne savez pas tous les maux qui en peuvent résulter.

— Ah ! s’écria Théobald, en voyant les larmes qui inondèrent tout à coup le visage de Céline, je ne vous comprends plus ; mais vous pleurez, Céline, c’en est assez pour que je m’accuse, pour que je supporte vos reproches sans me plaindre.

— Des reproches ! n’en redoutez point de ma part, reprit Céline, s’efforçant de paraître calme ; je suis encore plus coupable que vous, en me rendant complice de vos torts, en vous aidant à prolonger l’erreur qui vous a fait adopter par ma famille, j’ai mérité tout ce que je souffre.

— Que dites-vous ? oh ciel ! votre mère connaîtrait mon amour ?…

— Eh ! ne se trahit-il pas aux yeux de tout le monde ? Oui, ma mère sait que vous aimez Nadège.

— Je respire, dit Théobald en prenant la main de Céline… est-il possible que vous vous plaisiez à me causer de semblables terreurs ? est-ce bien Céline qui peut s’abuser ainsi sur l’objet de mon amour ? Ah ! sans la défense qu’elle m’a faite de lui parler de cet amour, elle saurait que rien n’en pourra jamais triompher ; qu’il est à la fois mon repentir, ma gloire, mon tourment, ma joie, et qu’en ce moment même, où tout m’ordonne de le sacrifier, je sens qu’il est ma vie.

— Pardon ! fut le seul mot que proféra Céline, dans la douce émotion qui calmait sa souffrance.

— Non, reprit Théobald avec feu, je ne saurais te pardonner d’avoir ainsi calomnié mon cœur ; toi, pour qui j’oublie les devoirs les plus sacrés ; toi, qui deviens aujourd’hui mon excuse, ma conscience… je cesserais de t’aimer !… une autre ?… Non, tu n’as pu le croire… ta mère seule devait s’y tromper. Mon amitié pour Nadège, l’amour qu’elle garde à Léon, et ce triste souvenir dont nous ne parlons jamais sans attendrissement, tout devait lui donner le change sur nos vrais sentiments…

— Nadège aimait Léon ? interrompit Céline, pourquoi ne me l’avoir pas dit ? cela m’aurait épargné bien des larmes.

— Ah ! ne me les reproche pas ces larmes qui m’apprennent que je te suis cher ; elles compensent toutes mes peines ; le souvenir en deviendra ma vertu, mon courage, contre le malheur qui m’attend ; je leur devrai jusqu’à la force de te quitter, car je saurai que tu me pleures.

— Oui, je la pleurerai, cette cruelle absence ! mais, Théobald le voit, je ne puis plus feindre. Hélas ! je m’étais promis de le guérir de son amour, en lui cachant celui qu’il m’inspirait, et la crainte de le perdre m’a fait oublier toutes mes résolutions. Je frémir en pensant que j’ai été vingt fois prête à me trahir, à le livrer au courroux de ma mère ; je sais, enfin, que ma raison ne peut plus me guider, et j’implore la tienne, dit Céline, en laissant tomber sa tête sur le bras de Théobald.

— Hélas ! en ai-je encore… mais l’honneur m’en tiendra lieu, s’écria-t-il en pressant Céline contre son sein, et le ciel me récompensera, peut-être, de m’arracher à toi, au moment où ton cœur me répond… Oui ! je partirai… cette nuit même… il le faut… mon âme accoutumée à la souffrance, serait sans force contre tant de bonheur, ajouta-t-il en contemplant Céline ; mais que j’entende, une fois encore, mon nom prononcé par ta bouche. Ah ! s’il est vrai que tu m’aimes, ne me laisse rien ignorer de la félicité que je perds. Songe que je n’ai pas d’autres biens à prétendre, et que l’écho de tes paroles retentira chaque jour dans mon cœur.

— Théobald !… cher Théobald !… dit Céline, et ses pleurs l’empêchèrent de continuer.

En ce moment, la chaîne d’or qui retenait la montre de Céline s’embarrassa dans la petite croix suspendue à l’habit de Théobald ; il fallut les détacher toutes deux pour les séparer.

— Changeons, dit Céline en cachant la croix dans son sein, elle sera là pour justifier mon amour.

— Et cette chaîne sera la seule que je porterai de ma vie, ajouta Théobald, en rassemblant son courage pour s’arracher d’auprès de Céline, avec l’affreuse idée de ne la revoir jamais.