100%.png

Le Faux Frère/28

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Michel Lévy frères, éditeurs (p. 259-289).


XXVIII


En vain tous les jeunes avocats de Bordeaux avaient sollicité de Théobald l’avantage de plaider une cause romanesque, dont leur talent aurait tiré parti, au moins pour se faire connaître ; ne voyant pas la nécessité de noyer la simple vérité dans un déluge de phrases pompeuses, pour la faire comprendre, il se décida à se défendre lui-même, bien convaincu qu’il y a, dans les manières, le ton, l’assurance même d’un honnête homme quelque chose de sympathique qui révèle la pureté de son cœur à ceux qui en possèdent un semblable.

Renard combattit vivement cette résolution ; mais, voyant Théobald refuser avec opiniâtreté tous les avocats qu’il protégeait, il effraya Marcel sur les conséquences de ce refus, en lui disant que si un homme de loi ne se mêlait point de l’affaire, les ennemis de son maître travailleraient si bien, qu’ils en feraient un cas pendable. Marcel, que cent bouches de canon n’auraient point fait broncher, se sentit trembler de la tête aux pieds, en écoutant le gardien qui lui citait pour exemple une foule de gens dont les causes mal soignées (c’est ainsi qu’il s’exprimait) avaient amené des sentences sévères. Dans sa terreur, Marcel prit sur lui de consulter en secret un jurisconsulte souvent requis dans les causes non prévues par le code militaire, et lorsque le conseil de guerre a recours au code pénal. Heureusement l’affaire était déjà le sujet des conversations de tout le barreau, et M. T… put deviner le fait, à travers les épithètes et les malédictions qui prenaient tant de place dans les récits de Marcel. Enfin, ayant compris ce qu’il désirait, il lui promit de s’informer des moyens de la partie adverse, et de le prévenir des conclusions que l’on le pouvait redouter.

M. T… était l’ami de M. de Rosac ; Marcel l’ignorait ; il ne savait pas davantage les raisons qui avaient acquis à son maître un ennemi si vindicatif, et il crut sans examen tout ce que lui répéta bientôt M. T… sur le jugement que le conseil de guerre, assurait-il, ne pouvait manquer de rendre sur cette importante affaire.

— Tout dépend de la manière dont la question sera posée, dit M. T… y a-t-il eu vol ou simple escroquerie ? s’est-il introduit dans la maison du baron de Melvas comme suborneur ou comme un filou qui ne veut qu’emporter la dot ? Enfin, est-ce un agent du parti révolutionnaire qui venait ici secrètement pour corrompre les soldats de la garnison, et provoquer une émeute séditieuse ?

— Mille bombes ! s’écria Marcel, ne pouvant plus se contenir ; aurez-vous bientôt fini ? Mon capitaine, un intrigant, un suborneur, un embaucheur ! et il se trouverait des juges, des militaires assez dupes pour croire à ces contes-là ?… Ah ! s’ils l’ont seulement vu se battre une heure sur le champ de bataille, ils feront pendre ceux qui ont l’effronterie d’inventer tant d’horreurs.

— Cela est fort bien, mon ami, mais ils ne connaissent de lui que le faux dont on l’accuse, qui est prouvé par ses aveux mêmes, et auquel faux l’on peut donner différents motifs. Je ne puis vous cacher que ceux qu’on lui suppose sont d’une nature fort grave, et entraînent la dégradation.

— Le capitaine Éribert serait dégradé ! dit Marcel d’une voix étouffée et la pâleur sur les lèvres : savez-vous bien ce que vous dites ?… monsieur… puis, voyant que M. T… persistait dans son opinion : il serait dégradé !… répéta Marcel, tremblant de colère ; quelqu’un oserait venir arracher sur son cœur la récompense qu’il a payée de son sang ! cette croix que je lui ai vue donner par la victoire. Il se laisserait dépouiller des armes qui lui ont mérité tant d’honneur !… Ah ! s’il était capable de cette lâcheté, mon sabre le frapperait avant qu’il eût le temps de se déshonorer… mais je suis tranquille… ces misérables peuvent l’assassiner à coup de calomnies… le laisser périr dans un cachot ; mais le dégrader !… jour de Dieu… je les en défie.

L’état violent où ce mot avait plongé Marcel ne permit pas à M. T… de lui faire entendre raison sur les moyens à prendre pour réfuter les accusations qui s’aggravaient chaque jour ; car l’amitié de M. T… pour M. de Rosac ne lui faisait point partager ses passions au point de les servir. Malgré sa confiance en lui, lorsqu’il s’agissait d’un fait aussi important, il se réservait le droit de l’interpréter avec toute l’impartialité que la justice exige. D’ailleurs, M. T… avait cette probité des gens de loi qui les oblige à ne jamais trahir la cause qui leur a été confiée, lors même qu’ils se refusent à la défendre.

Cependant, ému de l’attachement du vieux soldat pour son capitaine, et craignant pour tous deux les discours imprudents qui échappaient à la colère de Marcel, M. T… essaya de lui prouver qu’en déclamant ainsi d’avance contre les juges de son maître, c’était risquer de les irriter, et de se faire arrêter lui-même.

— Songez à ce que vous aurez à souffrir, ajouta-t-il, si vous perdez, par vos emportements, le moyens d’être utile à votre maître. Tâchez plutôt de paraître calme, pour mieux mériter la confiance des officiers chargés de le juger. Je crois qu’ils seront bientôt choisis par le général, et je m’engage à vous faire connaître leurs noms aussitôt que je les saurai. Vous pourrez tenter auprès d’eux quelques démarches ; et, j’en suis certain, ils ne refuseront pas d’entendre le témoignage d’un brave homme tel que vous.

Ce conseil raisonnable, et plus encore la bonté de celui qui le donnait, parvinrent à calmer la fureur de Marcel. Il se rappela qu’il avait rencontré, quelques jours auparavant, un chirurgien-major auquel il avait rendu un service éminent dans la campagne de Moscou, et qui lui avait dit être maintenant attaché à l’hôpital militaire de Bordeaux. C’était un homme fort estimé dans son art, qui, ayant eu le bonheur de soigner avec succès plusieurs chefs de l’armée, conservait avec eux des relations qui le mettaient à portée d’obliger beaucoup de personnes. Marcel se rendit chez lui en quittant M. T… : il n’était point encore rentré. Marcel se résigna à l’attendre, et cet acte de patience était la plus grande preuve de dévouement qu’il pût donner à son capitaine.

Enfin, M. La Roche arriva. C’était l’heure de son dîner. Avant de rien entendre, il exigea que Marcel se mît à table avec lui ; car, dans sa reconnaissance pour le brave soldat, il saisissait toujours avec empressement l’occasion de lui prouver qu’il n’oubliait point tout ce qu’il lui devait : heureux de lui prouver son amitié, seule récompense que Marcel ait voulu accepter, pour lui avoir sauvé la vie. Mais le pauvre soldat était trop tourmenté pour se rendre aux instances de M. la Roche.

— Merci, dit-il, je n’ai pas faim ; mais, comme vous n’avez pas de temps de reste, je vais vous conter ce qui m’amène, pendant que vous dînerez.

Et il se mit à lui dire l’affaire de Théobald, et les craintes que M. T… venait de lui donner sur le jugement du conseil de guerre.

À mesure que Marcel parlait, il avait vu le chirurgien prendre un air sombre qui ne lui présageait rien de consolant. En effet, tout en l’écoutant, La Roche se rappelait ce qu’il avait entendu dire au docteur Frémont sur l’aventure de ce jeune Eribert ; et du souvenir confus qu’il en conservait, une seule circonstance le frappait vivement : Théobald était fils du terroriste dont les infâmes dénonciations avaient conduit autrefois à l’échafaud un grand nombre des premières familles de Bordeaux. Cette ville avait été le théâtre de ses exploits révolutionnaires ; et l’horreur qu’inspirait encore son nom semblait annoncer la condamnation de son malheureux fils. La Roche, après avoir fait part de ces tristes réflexions à Marcel, ajouta :

— J’en conviens avec toi, mon ami, c’est une injustice ; mais elle s’accomplira.

— Mille tonnerres ! s’écria Marcel, n’est-ce donc rien que de donner son sang pour racheter celui que son père a fait répandre ? Puisqu’ils ont tant de mémoire pour le mal, qu’ils en aient donc aussi pour le bien. Toute l’armée a vu la conduite de mon capitaine, jusqu’au jour où il a été laissé pour mort sur le champ de bataille. Dans le temps qu’on n’était que le fils de son épée, on ne lui demandait pas son nom pour savoir s’il fallait l’envoyer au-devant d’une bande de cosaques, ou lui confier la défense d’un poste dangereux ; on ne s’informait que de son courage, et Dieu sait comme il marchait à la rencontre des boulets. Ah ! sans l’éclat de bombe qui a emporté notre colonel, mon capitaine n’aurait pas besoin de se défendre ; il aurait plutôt laissé révolter le régiment que de souffrir qu’on outrageât ainsi l’honneur de son plus brave officier. Mais si les piques et les habits de toutes couleurs qui les gardent aujourd’hui leur font perdre la tête à tous, moi je conserve la mienne avec le souvenir de ce que je dois à mon pays, à ceux qui le font honorer, et je me battrai aussi bien ici qu’ailleurs, pour empêcher qu’on ne les insulte.

— Tu te battras ! tu te battras ! eh bien, qu’en arrivera-t-il de mieux pour ton capitaine, quand tu sabrerais toute une compagnie de houlans !

— Cela ne peut pas faire de mal ; mais ils n’ont rien à voir dans cette affaire-ci, et je m’adresserai simplement aux membres de ce conseil que vous croyez capables d’une si horrible injustice.

— Garde-toi bien d’en aborder un seul dans la disposition où je te vois ; tout serait perdu vraiment ; laisse-moi plutôt tenter quelque chose auprès d’eux ; mais ne va pas déconcerter mes démarches par tes imprudences. Nous sommes dans une de ces secousses, où toutes les passions sont exaspérées et où l’on donne souvent le nom de mesure nécessaire à des actes dictés par la vengeance ou l’esprit de parti ; que veux-tu ? c’est un mal attaché aux crises violentes ; et la colère, la raison n’y peuvent rien. Tu serais moins étonné de ces cruelles extravagances si tu voyais d’aussi près que moi notre pauvre humanité, et ce qu’une migraine peut faire commettre de sottises aux plus grands génies ; mais quel que soit le peu d’espoir que j’aie de voir triompher les raisons que tu donnes en faveur de ton capitaine, tu es bien certain que je les ferai valoir de mon mieux.

— Je le crois, répondit Marcel en cherchant à se calmer par un peu d’espérance : vous êtes un bon camarade, mais si vous n’obtenez pas des réponses qui nous ôtent toute inquiétude, morbleu, jurez-moi de me le dire franchement.

— Je te le promets, et tu peux disposer de moi comme d’un frère, ajouta La Roche, d’un ton qui ne laissait aucun doute sur la sincérité de cette assurance.

Alors tous deux convinrent de l’heure où ils se verraient le lendemain, et Marcel retourna à la prison.

En l’apercevant, Théobald crut lire son arrêt sur le front abattu de son fidèle ami.

— Eh bien, dit-il, le crédit de M. de Melvas l’emporte, ils vont me déclarer infâme ! ne crains pas de me l’apprendre, je suis préparé à tout ; je leur défie d’ajouter beaucoup au malheur qui m’accable.

— Ne nous hâtons pas de prédire ce que nous ne ne devrions pas craindre un instant, s’il y avait encore quelque justice parmi les hommes : c’est tenter leur méchanceté. Le conseil ne sera pas convoqué avant deux jours, et l’on ne peut encore savoir la tournure que prendra l’affaire ; en attendant, il faut préparer votre défense.

— La mienne !… ah ! dis plutôt celle de l’ange de pureté que ces misérables vont compromettre par des soupçons, des accusations qui l’atteindraient plus que moi, si je n’en repoussais l’infamie.

— Vous leur faites trop d’honneur, reprit Marcel en s’efforçant de cacher la rage qui l’étouffait : ce n’est pas vous qu’il vont mettre en jugement.

— Eh qui donc ?

— Votre père.

— Ah ! malheureux ! s’écria Théobald, et ses deux mains se portèrent à son front, comme pour dérober, même aux yeux d’un ami, la rougeur qui le couvrait.

Ce cri de honte, de désespoir, retentit trop vivement au cœur de Marcel pour lui laisser plus longtemps la force de se contraindre ; il éclate en malédictions, en menaces contre l’iniquité des juges, et plus encore contre le ressentiment implacable de ceux qui, n’ayant su ni défendre ni sauver leurs amis de leurs véritables oppresseurs, criaient vengeance après la mort des coupables, pour la faire tomber sur des fils innocents. En exhalant ainsi son indignation, Marcel ne s’apercevait pas qu’il instruisait ainsi Théobald de tout ce qu’il s’était promis de lui laisser ignorer, et qu’en lui montrant sa douleur, il lui ôtait tout espoir.

Marcel parla longtemps sans que Théobald pensât à l’interrompre ; accablé sous le poids des premières paroles qui avaient échappé à la colère du vieux soldat, il lui semblait n’avoir plus rien à apprendre sur sa destinée.

Cependant Marcel se reproche déjà son indiscrétion, et tente de la réparer, en disant qu’on l’a peut-être abusé par de faux rapports. Mais Théobald exige de lui la vérité tout entière, et lorsque Marcel en vint à l’opinion de La Roche sur l’influence des souvenirs de la révolution dans les circonstances présentes, Théobald dit :

— Il ne faut pas te flatter mon ami ; en révolution, il n’y a ni bonne ni mauvaise cause. La prévention fait tout, et les plus honnêtes gens y obéissent : tu vas le voir ; mais ne me plains point, la vie m’était odieuse.

— La vie ! répéta Marcel, mon Dieu ! je vous l’ai vu assez souvent risquer pour savoir le cas que vous en faites. Dans notre métier, on apprend à n’y pas tenir, et si ces juges d’enfer vous condamnaient tout simplement à mort, on s’en tirerait encore avec honneur ; mais ils n’ont garde d’être si humains…

— Je te comprends, interrompt Théobald avec un sourire dédaigneux ; mais je suis tranquille, ajouta-t-il en prenant la main de Marcel, ton amitié me préservera d’une telle infamie.

— Tout à vous, mon capitaine, répondit Marcel d’une voix étouffée, et Théobald se jeta dans ses bras.

En ce moment le bruit des verrous se fit entendre : Renard venait prévenir Marcel qu’il était l’heure de se retirer. Frappé de l’espèce de joie qui brillait dans les yeux de Théobald, et de la noble émotion qui animait le visage du soldat :

— Ah ! ah ! dit le gardien, nous avons de bonnes nouvelles, à ce qu’il me paraît ? tant mieux : j’aime à voir mes prisonniers plus contents, cela me console de m’en séparer.

— Quoi ! demanda Marcel, va-t-on nous sortir d’ici ?

— Hélas ! oui, reprit Renard, on le conduit demain à la prison militaire : ceux qu’on a fusillés ce matin ont fait de la place, et c’est le cousin Antoine qui va être votre pourvoyeur à présent : ce coquin-là a toujours de bonnes aubaines, et pourtant il n’est jamais que de mauvaise humeur ; mais n’ayez pas de crainte, je vais vous recommander à lui ; je veux qu’il vous traite comme un prince. En disant cela, Renard ferma ces lourdes portes, et reconduisit Marcel jusqu’au guichet de la dernière cour.

Le peu de moments que le gardien était resté avec Marcel avaient suffi pour mettre le comble à l’inquiétude de celui-ci. D’après l’avis du cousin Antoine, l’accusé devait être interrogé dès son arrivée à la prison militaire, et le jugement suivrait de près cette première formalité. Il était donc urgent de faire sans délai toutes les démarches qui pourraient servir Théobald. On ne saurait nombrer toutes celles qui vinrent à l’idée de Marcel pendant la longue nuit qu’il lui fallut attendre avant de se rendre chez le chirurgien-major. Au milieu de tant de projets inexécutables, il s’arrête au seul dont il attend quelque succès. Léon est son unique espérance, et tandis que La Roche sollicitera auprès des juges, Marcel veut courir après le défenseur de son maître, après celui qui ne peut lui refuser son témoignage et son secours dans cet imminent danger. Mais il faut savoir où le rencontrer, et c’est au château de Melvas que Marcel espère l’apprendre ; il lui semble impossible que Nadège l’ignore, et qu’elle ne s’empresse pas de donner à Marcel tous les renseignements qui doivent l’aider à trouver le sauveur de Théobald.

Après avoir maudit l’automne et ses nuits éternelles, Marcel va réveiller son hôte à la pointe du jour ; il le prie de lui procurer un bon cheval, et il se met bientôt en route pour Melvas.

À quelque distance de l’avenue, il rencontre des colporteurs et des marchands qui paraissaient venir du château ; il leur demande si c’est la fête du village, ou si l’on y célèbre le retour du fils de madame de Lormoy.

— C’est bien mieux que cela, répond l’un d’eux ; nous avons été appelés tous par M. le baron pour lui vendre notre plus belle marchandise, et nous allons lui en chercher d’autre ; car il dit qu’il faut qu’il y ait des lots pour tout le monde dans la loterie qu’on tirera le jour de la noce.

— La noce ! et qui donc se marie au château ?

— Pardine, une belle demoiselle, la fille de la maison, je crois, car on ne ferait pas tant de dépense pour une autre.

À ces mots, Marcel sent renaître son cœur à l’espoir ; il pense que le mariage de la sœur est la preuve du retour du frère, et il franchit l’avenue au galop, pour s’assurer plus tôt de la vérité de ce fait.

Marcel ignorait l’amour de son maître. La crainte de compromettre Céline avait fait un devoir à Théobald de renfermer dans son âme un sentiment que Marcel n’aurait pas manqué de trahir, sans le vouloir, en l’accusant du malheur de son maître. Marcel savait seulement que le soupçon de cet amour était le prétexte des persécutions qu’on faisait endurer à Théobald, et il se réjouissait en pensant que le mariage de mademoiselle de Lormoy allait peut-être mettre fin aux poursuites du baron de Melvas.

Son premier soin fut de s’informer auprès du concierge des moyens de parvenir jusqu’à mademoiselle Nadège, car il craignait de se montrer trop brusquement devant Léon, et désirait savoir auparavant dans quelle disposition il était revenu… Il est sans doute malade, pensait-il, puisqu’il n’a pas encore volé vers son ami.

Les cours du château étaient remplies de paysans qui apportaient des bouquets à la fiancée pour décorer la salle où l’on souperait le soir même, après la signature du contrat. Les domestiques allaient et venaient au milieu de cette foule, chargés des divers objets de leur service, se faisant faire place d’un air d’importance ; le concierge désignait les endroits où l’on danserait le jour de la fête solennelle, et Marcel eut bien de la peine à l’arracher un moment à ces grands intérêts.

— Vous venez mal à propos, mon ami, dit le concierge, je n’ai pas le temps de causer aujourd’hui, nous avons trop de besogne… Puis, se tournant vers les ouvriers : c’est là qu’il faut dresser la tente, de ce côté les tréteaux des musiciens ; par ici, le buffet, les tables… Ce sera au mieux.

Marcel le suit à chaque pas qu’il fait pour donner un nouvel ordre, espérant toujours que ce serait le dernier, et qu’il pourra en obtenir une réponse. Enfin un domestique de la maison, ayant observé les signes d’impatience que le soldat ne pouvait s’empêcher de donner, lui demande ce qu’il désire.

— Je voudrais parler à M. de Saint-Irène, dit Marcel, et je vous serai fort obligé si vous pouvez me faire parvenir jusqu’à lui.

M. de Saint-Irène ? répéta le domestique. Ah ! oui, le vrai fils de madame, n’est-ce pas ?

— Le capitaine Léon, reprit Marcel en étouffant un soupir.

— Je ne le connais pas ; mais je sais qu’on l’attend d’un instant à l’autre. Si vous avez quelque chose à lui remettre, vous pouvez le confier à la vieille Zamea, elle ne manquera pas de le lui donner.

— Soit, répondit Marcel, se rappelant ce que son maître lui avait dit de la vieille négresse et des preuves d’intérêt qu’il en avait reçues ; mais il faut que vous m’aidiez à trouver cette brave femme, sinon, comment diable ferais-je ? on ne sait à qui s’adresser ici, ils ont tous la tête à l’envers.

— Ah dame ! c’est que c’est une fête comme en n’en voit pas souvent dans ce pays ; et chacun veut travailler aux préparatifs pour avoir sa part dans les distributions qui auront lieu le jour de la cérémonie ; mais si tout est en désordre ici, il n’en est pas de même au château ; M. le baron a défendu qu’on y laissât entrer personne ; cependant, comme vous n’avez affaire qu’à Zamea, suivez-moi, je vais vous mener à sa chambre.

En parlant ainsi, le domestique conduisit Marcel vers un petit escalier qui aboutissait à un corridor. Il ouvrit une porte, et courut aussitôt à l’autre bout du château où une sonnette venait de l’appeler.

— Que me voulez-vous ? demande Zamea, surprise de la brusque apparition de Marcel.

— Je viens… vous prier… car c’est bien vous, n’est-ce pas, qui êtes la cause… mais Dieu me garde de vous le reprocher… Je sais que vous êtes une brave femme… et que, si vous servez les ennemis de mon maître, vous n’en êtes pas moins…

— Qui cela, ton maître ? interrompit Zamea, qui ne comprenait rien au discours de Marcel.

— Un homme comme on n’en rencontre guère, même dans la grande armée, enfin le capitaine Éribert.

— Ah ! malheureux ! s’écria Zamea, garde-toi de prononcer ce nom. Si l’on pouvait t’entendre, on te chasserait d’ici, et peut-être moi-même… Dieu sait comment on me traite depuis que M. le baron a fait arrêter ce pauvre jeune homme ! Je ne suis plus, disent-ils, qu’une vieille radoteuse qui n’est bonne qu’à introduire des intrigants dans la maison… Ah ! sans mon excellente maîtresse, ma chère Céline, je demanderais à retourner dans notre colonie, dussé-je périr avant de gagner le port. Mais parle bas, mon ami, et dis-moi ce que devient ton pauvre maître.

— Sa perte est inévitable, reprit brusquement Marcel, si le capitaine Léon ne vient pas à son secours ; lui seul peut empêcher l’assassinat de son ami ; apprenez-moi où je puis le trouver ; il faut que je lui parle avant deux jours, ou tout sera fini.

— Eh ! sait-on où il est ! depuis la lettre qui annonçait son départ de Paris, on n’en a reçu aucune nouvelle ; M. le baron le croit retenu dans quelque ville, faute de passe-port, et il se propose d’aller le chercher lui-même dès que le contrat de mariage de sa nièce sera signé. Madame voulait qu’on attendît l’arrivée de son fils pour fixer le jour de la célébration ; mais M. le baron a insisté pour que la noce se fît sans délai, et c’est mademoiselle Céline qui a demandé que la signature du contrat eût lieu, ce soir même.

— Quoi ! pas un indice qui puisse nous mettre sur sa trace, aucun moyen de le prévenir qu’on se sert de lui pour déshonorer son compagnon d’armes ! mais peut-être mademoiselle Nadège en sait-elle plus que vous sur son compte ! par pitié, brave femme, faites-moi parler à cette jeune fille qui nous a secourus dans l’exil ; elle nous servira encore, j’en suis certain.

— Impossible, mon ami, mademoiselle Nadège est en ce moment chez madame avec la princesse et M. le baron ; ils sont tous occupés à regarder les bijoux, les dentelles de la corbeille que vient d’envoyer M. de Rosac : je ne peux les déranger sans dire le motif qui m’amène, et il ne faut pas qu’on me soupçonne de recevoir quelqu’un envoyé par M. Éribert.

— Et la sœur du capitaine Léon est sans doute occupée aussi de toutes ces fadaises ?

— Plût au ciel qu’elle s’en amusât comme les autres, répondit Zamea d’un ton triste ; mais la pauvre enfant n’y fait pas seulement attention ; quand j’ai été lui raconter tout ce que j’avais déjà vu des cadeaux magnifiques qu’on lui prépare, elle n’a pas semblé m’entendre ; elle m’a priée seulement de veiller à ce qu’on la laissât tranquille dans sa chambre ; puis elle s’est mise à écrire sans même s’informer de ce qui se passait dans le salon.

— Puisqu’elle est seule, conjurez-la de m’entendre une minute ; personne ne saura que vous m’avez rendu ce service ; je l’ai vu pleurer lorsque mademoiselle Nadège me faisait le récit de l’arrestation de mon maître ; elle a bon cœur ; elle comprendra combien son frère serait à plaindre s’il arrivait malheur à son camarade, et elle me dira ce que je dois faire pour les sauver tous deux ; car je les connais ; la perte de l’un entraînera celle de l’autre, surtout s’il peut se la reprocher. Ne me refusez pas, bonne Zamea ; songez que le moindre renseignement peut me guider, et que si j’obtiens par vous le moyen d’arracher mon capitaine à l’infamie qu’on lui réserve, nous vous devrons tous trois plus que la vie.

La voix du soldat, cette voix sonore et quelquefois terrible, devenue suppliante, et entrecoupée par les larmes, Zamea ne peut l’entendre sans attendrissement.

— Ah ! dussé-je encore m’attirer de nouveaux reproches, dit la vieille négresse en essayant ses yeux, il ne sera pas dit que la pauvre Zamea ait rejeté la prière d’un malheureux qui pleure pour son maître. Attendez-moi ici, enfermez-vous, et n’ouvrez que lorsque j’appellerai ; je vais demander si mademoiselle peut vous recevoir.

— Que le ciel vous récompense, répondit Marcel, sans pouvoir témoigner autrement que par ce vœu la reconnaissance que lui inspirait la bonté de Zamea.

Et il s’assit pour l’attendre.

En regardant autour de lui, il vit sur presque tous les meubles de la chambre des robes, des parures de toute espèce que l’on venait de terminer pour le trousseau de Céline. Le contraste de ces apprêts de fête avec les tristes soins qui occupaient Marcel en ce moment, ajoutait encore à l’amertume de ses réflexions. Ah ! pensait-il, malgré ce que Zamea dit de l’indifférence de sa maîtresse pour ses présents de noce, au milieu de la joie qui l’environne elle refusera de me voir, elle craindra de témoigner la moindre pitié pour mon maître. Eh ! comment s’intéresserait-elle au malheur d’un homme qu’on lui peint chaque jour comme l’ennemi de sa famille ?

Le retour de Zamea vint bientôt confirmer ce qu’avait prévu Marcel ; le premier mouvement de Céline, en apprenant qu’il était là, fut de dire à Zamea de l’amener près d’elle ; mais se rétractant aussitôt, elle rappelle la négresse, et dit en faisant un effort sur elle-même :

— Non, je ne dois pas le voir ; il faut que je puisse attester qu’aucun message n’est venu… qu’on n’a jamais tenté de m’intéresser à ce que l’on cessât… Il faut que je lui refuse jusqu’au témoignage de ma pitié… oui, il le faut… j’en aurai le courage. Puis, s’adressant à Zamea : Renvoie au plus vite ce soldat, ajouta-t-elle ; dis-lui qu’il m’est défendu de le recevoir ; mais sans rien demander ni promettre en mon nom, informe-toi de ce qui l’amène, et donne-lui l’assurance que tu feras tout ce qui sera en ton pouvoir pour le servir.

— Hélas ! reprit Zamea, le pauvre homme ne désire que savoir où trouver votre frère.

— Mon frère… répète Céline dans une sorte d’égarement, mon frère m’abandonne aussi ; après avoir porté le coup mortel, il craint sans doute de rencontrer sa victime. Je n’attends rien de lui… mon courage seul… mais ne perdons pas tant d’efforts par une imprudence… éloigne Marcel… prends garde que personne ne le voie sortir du château… j’entends quelqu’un… c’est la voix de mon oncle… et Céline saisie d’effroi retomba sur son siège.

— Calmez-vous, dit Zamea, et ne pensez qu’à retenir ici M. le baron le temps qu’il me faut pour conduire Marcel jusque dans la grande cour. Une fois au milieu de la foule, il pourra se retirer sans être remarqué.

Alors Zamea attendit que le baron fût entré chez sa nièce ; puis elle alla retrouver Marcel et le supplier à son tour de ne pas s’exposer à la colère de M. de Melvas.

— Allons, dit Marcel en obéissant à cette prière, tout est contre nous ; il ne me reste que la pitié de cette vieille négresse.

Cette pitié, il la réclama de nouveau en faisant promettre à Zamea de le faire instruire sur-le-champ du retour de Léon, si le ciel accordait ce retour à ses vœux ; et Marcel reprit le chemin qui devait le ramener vers son maître, sans rapporter l’espoir de le soustraire à sa malheureuse destinée.

Il était déjà près de midi lorsque Marcel arriva aux portes de la prison militaire, car il avait fallu faire renouveler son laisser passer, et attendre que l’officier chargé de l’expédier fût revenu du conseil de guerre où sa curiosité l’avait attiré ; il avait fallu écouter tout ce qu’il racontait à un de ses camarades sur l’interrogatoire dont il venait d’être témoin.

— Ma foi, disait-il, le gaillard n’est pas embarrassé pour répondre ; il donne à tout des raisons, et quand on paraît douter de la vérité de ce qu’il avance, il prend un air dédaigneux, et se contente de répéter ce qu’il vient de dire, sans prendre la peine d’y rien ajouter pour y donner plus de créance. Mais s’il pense arranger son affaire avec ces manières-là, il se trompe. Le capitaine rapporteur en paraissait fort mécontent, et ses conclusions se ressentiront bien certainement de l’humeur que l’accusé vient de lui donner.

Marcel écoutait ce récit avec anxiété ; mais l’officier s’étant approché du bureau sur lequel se trouvaient des papiers à signer, il ne fut plus à portée de l’entendre ; seulement il distingua ces mots de la réponse du camarade :

— Si vraiment ; j’irai demain ; je veux voir comment finira ce singulier procès.

En ce moment on vint remettre à Marcel son laisser passer, et il sortit de la salle en se félicitant d’avoir résisté au désir de questionner l’officier, et brûlant d’impatience d’apprendre de Théobald lui-même ce qui s’était passé à l’interrogatoire.

Le gardien Antoine, prévenu par son cousin de ce qu’il y avait à gagner avec un prisonnier aussi généreux que le capitaine Éribert, reçut Marcel comme s’il le connaissait déjà, et s’empressa de le conduire dans la chambre où les gendarmes venaient de ramener l’accusé au sortir de l’interrogatoire. En voyant son maître assis tranquillement près d’une table, occupé à lire une lettre qui le fait sourire doucement, Marcel pense qu’il s’est alarmé à tort, et que Théobald a des raisons d’augurer mieux de son procès ; et il attend à peine que le gardien s’éloigne pour questionner son maître.

Mais, sans répondre à ce qu’il demande :

— Tu es venu bien tard, dit Théobald.

— Vous saurez pourquoi, reprit Marcel, mais ce capitaine rapporteur est-il aussi méchant qu’on le dit ?

— Méchant, non : c’est tout simplement un homme fort soumis aux instructions qu’on lui donne.

— Et que pensez-vous de celles qu’il a reçues ?

— Qu’il est obligé de me trouver coupable.

— Quoi ! il aurait la lâcheté ?…

— Toute réflexion, tout plaidoyer est inutile, mon ami ; il ne m’a fallu qu’un instant pour juger de l’esprit dans lequel sera fait le rapport ; mais ne parlons pas de cet affreux supplice, plus cruel mille fois qu’une condamnation ; je ne saurais te répéter les soupçons, les noms infâmes dont on ne craint pas de flétrir un accusé avant de savoir s’il les mérite. Je n’ai pu m’abaisser à la honte de m’en défendre ; si tu savais les intentions criminelles qu’ils osent me prêter… mon sang bouillonne à la seule pensée de voir ainsi calomnier une action généreuse, car le ciel sait quels sentiments m’ont conduit à ce château d’où l’on est venu m’arracher comme un vil brigand ; mais si la justice des hommes frappe au hasard, il en est une autre qui se sert de leurs arrêts pour punir nos faiblesses. Je dois le croire, et je me résigne au malheur que ma triste naissance, mon caractère rendaient inévitable. Je resterai innocent à tes yeux, mon vieil ami, et à ceux du seul être pour qui j’aurais voulu vivre, cela me suffit.

Il y avait dans l’accent de Théobald quelque chose de solennel qui glaça Marcel d’une nouvelle crainte. Il regardait son maître en silence, n’osant pas proférer un seul mot qui trahît sa pensée ; car laisser voir l’idée qui le frappait, c’était peut-être l’inspirer à Théobald. Celui-ci, désirant détourner l’attention de Marcel, le questionna de nouveau sur ce qui l’avait occupé pendant toute la matinée.

Marcel raconte alors son voyage à Melvas, et comment il a eu un moment l’espoir qu’on y fêtait le retour de Léon, en voyant les apprêts de la noce de mademoiselle de Lormoy.

— Que dis-tu ? interrompt Théobald, le tremblement sur les lèvres ; elle signe ce soir…

— Oui, reprit Marcel, elle-même a demandé qu’on n’attendît pas son frère pour la cérémonie, et pendant qu’ils nous assassinent, ils sont dans la joie ; ah ! si je m’en croyais, ajouta-t-il avec un geste menaçant, ils verraient comment on trouble une fête… Mais grand Dieu ! qu’avez-vous ?… dit Marcel en remarquant la pâleur qui couvre le visage de Théobald.

— Rien, dit-il en respirant à peine ; tout est fini… Je ne souffre plus… Céline ! est-il bien vrai ?…

— Ah ! c’est moi qui le tue, s’écrie Marcel en entraînant Théobald vers la fenêtre, dans l’espoir que l’air le ranimera. Malheureux ! comment n’ai-je pas deviné qu’il l’aimait !… comment n’ai-je pas pensé que j’allais lui porter le dernier coup en lui apprenant cette nouvelle trahison ? Ah ! mon pauvre capitaine, poursuivait-il en se prosternant devant Théobald, prenez pitié de moi, pardonnez-moi de vous faire tant de peine ! ou morbleu je ne sais pas ce que je deviendrai.

Théobald, dont une vive oppression étouffait la voix, tendit la main à Marcel et l’attira vers lui ; quelques larmes s’échappèrent de ses yeux et le soulagèrent un moment du poids qui l’accablait ; alors un instinct du cœur avertit Marcel que le plus sûr moyen d’empêcher son maître de succomber à ce nouveau malheur, était de lui en parler, et il lui adressa des reproches sur le mystère qu’il lui avait fait de son amour.

— Ne connaissiez-vous donc pas l’honneur à Marcel ? disait-il, et ne saviez-vous pas qu’il se serait laissé fusiller plutôt que de trahir votre secret ? puis il ajouta ce qu’il avait entendu dire à Zamea de la tristesse de Céline ; enfin il rechercha tout ce qu’il croyait pouvoir apporter quelque adoucissement au désespoir de son maître.

Théobald souriait à ses efforts pour en dissimuler l’impuissance ; il se fit répéter chaque détail qui pouvait le convaincre du mariage prochain de Céline ; et il cherchait à la justifier quand Marcel lui reprochait d’obéir si facilement à sa famille.

— Ne l’accuse pas, disait-il, ce mariage était indispensable après l’éclat de mon arrestation et les motifs qu’y donnait M. de Melvas. La réputation de Céline l’exigeait, et dans l’effroi que lui inspirait mon amour, elle a souvent tenté de le décourager en me parlant de cet affreux sacrifice comme d’un arrêt du ciel. J’en aurais dû supporter l’affreuse nouvelle avec plus de courage ; mais il est des maux que l’imagination ne peut atteindre, je le sens ; souffrir pour elle sans espoir de l’obtenir, c’était encore la vie ; la voir à un autre… c’est la mort…

— Que parlez-vous de mourir pour une femme, reprit Marcel, et la patrie ?

— Je n’en ai plus.

— Quoi ! cette France pour qui vous vous battiez si bravement…

— Elle me renie, je suis l’enfant maudit qu’elle repousse.

— Ah ! ne blasphémez pas ainsi ! est-ce la patrie qu’une poignée d’hommes acharnés à venger sur vous le malheur dont vous êtes innocent ? est-ce la patrie que ces militaires d’un jour qui croient gagner une bataille quand ils ont fait fusiller un brave soldat couvert de nobles blessures ? Est-ce la patrie qui défend au fils de couvrir de sa gloire les fautes de son père ? Non, la patrie est dans ces vieux guerriers qui ont essuyé les pleurs de la Révolution avec les drapeaux de la victoire ; elle est dans les défenseurs de la liberté, dans les soutiens de la justice, et le temps n’est pas éloigné, j’espère, où tous s’entendront pour rendre à chacun de nous ce qu’il mérite ; vivez jusque là.

— Non, ce serait acheter quelques jours honorables par un siècle de honte. Je n’ai pas assez de vertu pour endurer le mépris des hommes.

— Ah ! pourquoi l’estime, l’attachement d’un pauvre soldat sont-ils si peu de chose ? dit Marcel en levant les yeux au ciel.

— Ils sont mon bien le plus cher, et j’en attends aujourd’hui ma seule consolation, répond Théobald avec feu : oui, l’on n’a pas le droit de se plaindre quand on possède un ami tel que toi.

Puis, se levant tout à coup, il va chercher un portefeuille qui était renfermé dans son nécessaire, le remet à Marcel, et dit :

— Voilà de quoi payer le service que tu dois m’obtenir. La Roche t’a donné rendez-vous à cette heure, va le trouver et reviens ensuite prendre ces papiers que je ne veux confier qu’à toi.

Marcel debout, immobile devant son maître, les yeux fixés sur le portefeuille, semblait hésiter à le prendre. L’altération de son visage peignait le combat qui se livrait dans son âme, et la cruelle résolution qu’il voulait imposer à son courage.

Il serait resté longtemps dans cette attitude, si l’arrivée du gardien et l’avis qu’il donna à Théobald n’avaient fait cesser son indécision. Antoine venait prévenir l’accusé que le conseil s’assemblerait le lendemain et que son affaire serait jugée sans désemparer ; cet avis reçu avec indifférence par Théobald fait pâlir Marcel ; il saisit vivement le portefeuille, et sort en lançant un regard qui semblait dire à son maître : Vous serez obéi.