Le Faux Noble

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Gallica




Le faux noble
1788

Michel Paul Guy de Chabanon



PERSONNAGES



le marquis DE SAINCENNE


LE COMTE, son fils.


LA COMTESSE aurélie, sa fille.


hortense, sa nièce.


le baron DE SAINCENNE


cléonte, amant d'Aurélie.


le duc D'ALFORT


CLENARD, Intendant du Duc.


stemmate, Généalogiste.


blondel, Maître de Danse.


lise, femme de chambre d'Aurélie.


davon, vieux serviteur de la maison.


dimanche, Tapissier.


un maitre d'hotel.


un suisse


un valet de chambre


des portefaix


La scène est à Paris, chez le Marquis.





ACTE I


Scène I

Le comte de Saincenne, Hortense.



le comte

Non ma cousine, non je n'y saurais tenir

De vous-même, avec vous, je veux m'entretenir ;

Je veux savoir enfin comment il peut se faire

que vous ayez changé de ton, de caractère,

Et dans l'espace au plus de trois mois écoulés. [5]


hortense
d'un air étourdi

Eh bien expliquons-nous, puisque vous le voulez

J'écoute ; allons ; parlez, vous en êtes le maître.


le comte

Ce qu'en venant ici vous avez fait paraître

De solide raison d'esprit mûr et sensé,

Eh ! Comment tout cela s'est-il donc éclipsé ? [10]


hortense
toujours étourdiment

J'avais donc l'air bien grave et le ton bien capable ?


le comte

Vous aviez... ce qui rend une femme adorable.

J'admirais qu'à votre âge, exempte des travers,

Que l'on veut appeler faussement les bons airs,

Vous eussiez tous les goûts que la raison nous donne, [15]

Quand de nos jeunes ans l'erreur nous abandonne.


hortense

Je crois que mon cousin fait le mauvais plaisant,

Loue en moi le passé, pour blâmer le présent :

J'aurais eu cet instinct de raison naturelle ?


le comte

Ah ! Ce portrait n'est pas ce que fut le modèle : [20]

Tenez, ma chère Hortense, un jour, je m'en souviens ;

À cette place , après l'un de ces entretiens

Où nos coeurs s'entendaient, se devinaient l'un l'autre,

Je jurai que mon sort suivrait en tout le vôtre,

Je jurai de n'aimer, de n'épouser que vous. [25]


hortense
gaiement

Et moi, que répondis-je à cet aveu si doux ?


le comte

Je vis, sur tous vos traits, la douce joie empreinte ;

J'y reconnus aussi la modeste contrainte

D'un plaisir que l'on sent et qu'on n'ose avouer.


Hortense
gaiement

De mon trouble, cousin, vous dûtes vous louer. [30]


le comte

Il me parut encor ajouter à vos charmes :

De vos yeux attendris je vis tomber des larmes.


hortense

Ah ! ah ! ah ! ah ! Ceci devient exagéré.


le comte

Pourquoi donc ?


hortense

Moi, cousin ! Je n'ai jamais pleuré.


le comte

Ne niez point ces pleurs que vos yeux répandirent ; [35]

Jusqu'au fond de mon coeur vos larmes descendirent :

Avec elles bientôt j'y sentis pénétrer

L'espoir d'un bien suprême où j'osais aspirer.


hortense

Voyons, de ce récit qu'elle sera la suite.


le comte

On vint nous interrompre, en vous faisant visite. [40]


hortense

Eh bien c'est grand dommage ; et j'aurais à coup sûr,

De l'humeur dont j'étais, dans un pathos obscur,

Fait l'aveu d'un amour éternel et sincère :

Ces éternités-là souvent ne durent guère.

Oh ! oui : je m'en souviens ; j'étais en ce moment [45]

Dans une telle crise avec le sentiment !...

Je gage, que l'accès chez moi fut éphémère.


le comte

Oui ; ma joie en effet fut courte et passagère.


hortense

Je vous le disais bien ces maux-là n'ont qu'un cours ;

En guérit on ? c'est fait une fois pour toujours. [50]

Eh ! Le jour qui suivit cette touchante scène ?


le comte

On ne put vous parler ; vous aviez la migraine.


hortense

Eh bien ! C'était l'effet de tous vos tendres soins :

Cela porte à la tête, et fait bien mal au moins.


le comte

Depuis ce moment-là vous n'êtes plus la méme ; [55]

Courses, fêtes, jeux, goût d'une parure extrême ;

Ce sont là les objets de vos plus chers désirs

Un fol oubli de soi tient donc lieu de plaisirs !

Cousine, observez bien ceci, je vous en prie

D'un grand désir de plaire, à la coquetterie, [60]

Le passage est étroit, et quelque fois glissant.


hortense

Oh ! ça ! Vous voulez donc savoir absolument

Ce qui produit en moi cette métamorphose ?

Vous allez en connaître, en approuver la cause.

Au sortir du couvent, sotte comme un oison, [65]

Les préjugés du cloître offusquaient ma raison

Aujourd'hui, façonnée à l'école du monde....


le comte

Quoi ! Votre étourderie en principes se fonde ?

Quoi ! Ce goût des travers, chez vous est raisonné ?


hortense

Oui, vraiment ; c'est un plan mûrement combiné. [70]


le comte

Vous tirez vanité d'une telle conduite ?


hortense

Je m'en loue ; et s'il est en moi quelque mérite...


le comte
avec ironie

Qui, c'est un coeur léger, une tête à l'évent,

De sottise remplie, et qui n'a que du vent.

Allez, Mademoiselle à à vosp enchants livrée. [75]

Courez dans la carrière où vous êtes entrée

Elle est vaste, et vos yeux pourront y rencontrer

Maint ridicule encor, dont il faut vous parer.

Pour moi, qui vous aimai, d'un sentiment si tendre,

Je vois bien que de vous je n'ai rien à prétendre : [80]

Un coeur qui méconnait la raison et l'amour,

Est un coeur égaré sans espoir de retour.


hortense

Mjas en effet cousin, je doute, et non sans cause,

Que vous pussiez de moi faire un jour quelque chose.


le comte

Oh ! Je n'y prétends pas.


hortense

C'est fort bien fait à vous. [85]


le comte

Je suivrai de si loin vos insipides goûts !

Je vous verrai si peu


hortense

Vous en êtes le maître.


le comte

Cherchez qui vous adore.


hortense

En cherchant bien, peut-être

Je trouverai...


le comte

Je romps dès à présent nos noeuds.


hortense

Bon !


le comte

Je me sens à froid. [90]


hortense
en s'en allant

Eh ! c'est.ce que je veux. [90]



Scène II



le comte
seul

Quelle tête, bon Dieu quelle folle cervelle !

De ma position si triste, si cruelle,

Seule, elle m'aurait fait supporter la rigueur ;

Je sens que je n'ai plus où reposer mon coeur.

Mon père n'a qu'un mot à la bouche ; noblesse : [95]

C'est là son seul refrain ; il y revient sans cesse ;

Et l'autre jour encor, sans rime ni raison,

Parlant de ses chevaux il citait le blason.

Son Médecin, un jour, scrutant sa maladie,

Cherche si le mal tient quelque noble partie [100]

« N'en doutez pas, répond mon père avec effroi,

N'en doutez pas Monsieur, et tout est noble en moi. »

Je vois d'ici l'instant, (la chose sera neuve)

Où pour entrer céans il faudra faire preuve :

Ma soeur est, sur ce point, plus ridicule encor, [105]

À tout son libre orgueil elle donne l'essor,

Et pour flatter mon père, enchérit sur lui-même.

Je suis hors de ma sphère ici ; j'estime, j'aime,

La franche égalité ; l'honnête homme sans nom

Est encor à mes yeux, d'assez bonne maison : [110]

Pour adoucir mon sort il me fallait Hortense.



Scène III

Le Comte, Cléonte.


cléonte
entrant

Qu'on me vante à présent les femmes, leur constance !


le comte

Vous savez donc, Cléonte ?


cléonte

Eh parbleu ! Si je sais ;

Plus que je ne voudrais : le coup m'a terrassé.


le comte

La chose est bien étrange.


cléonte

Elle est, abominable. [115]


le comte

Le trait est noir.


cléonte

Affreux.


le comte

Horrible.


cléonte

Épouvantable.


le comte

Que j'aime à vous voir prendre un si vif intérêt

Aux peines que je sens !


cléonte

Comment donc, s'il vous plaît ?


le comte

Vous me plaignez d'aimer alors qu'on m'abandonne !


cléonte

Je peste du congé que votre soeur me donne. [120]


le comte

Ma soeur !


cléonte

Oui, votre soeur si jamais un amant

A pu se croire aimé c'est moi certainement ;

Et vous le savez bien.


le comte

Mais ma soeur elle-même,

Ne m'a jamais caché combien elle vous aime.


cléonte

Eh bien ! De cet amour l'effet pur et constant, [125]

Est un congé formel qu'on me donne à l'instant.


le comte

Cela ne se peut pas.


cléonte

Oh ! Vous pouvez m'en croire :

Monsieur le Duc d'Arbois a seul toute la gloire

De l'emporter sur nous : n'est-il pas Duc ? Eh bien ?

Près d'un titre si beau tout mon amour n'est rien. [130]

Le ridicule orgueil ! La sotte impertinence !


le comte

Je n'ai pas fort, non plus, à me louer d'Hortense.

M'en croirez-vous Cléonte ? Unissons nos chagrins :

L'amitié, le malheur rapprochent nos destins,

Cherchons, en voyageant, à charmer notre peine. [135]


cléonte

Non, parbleu ! Pas ; je suis votre valet, Saincenne ;

Ce n'est pas mon dessein, certes ! de voyager ;

J'ai beaucoup mieux à faire.


le comte

Eh quoi


cléonte

De me venger.

Oh ! Je suis fait ainsi : sincère auprès des femmes,

Mon faible ne va pas jusqu'à gâter ces dames. [140]

Ont-elles quelques torts ? Je me venge, et punis.


le comte

Eh comment punit-on ?


cléonte

Saincenne, en quel pays

Avez-vous donc vécu ? Peste de l'imbécile !

Où domine l'orgueil, la vengeance est facile.

Il n'est pas démontré, d'abord, que votre soeur [145]

En signant mon congé, m'ait banni de son coeur.

Le titre de Duchesse un moment l'a séduite :

Il se peut... Elle vient, retirons-nous bien vite ;

Je vous expliquerai plus loin tous mes desseins.



Scène IV

Aurélie, Lise.


Aurélie
en regardant partir Cléonte

Le pauvre malheureux ! Mon Dieu ! Que je le plains! [150]


lise

Ceci paraît tout neuf ; plaindre ceux qu'on afflige !


aurélie

J'aime beaucoup Cléonte ; eh ! Mais, beaucoup, vous dis-je ;

Il est noble, et partout peut disputer le pas...


lise

Est-ce que cela fait qu'on aime ou n'aime pas ?


aurélie

Pour un homme de rien brûler de tendres flammes ! [155]


lise

J'ai vu de ces gens-là fort bien traités des dames :

Quand un jeune homme est leste, et joliment tourné,

On le prend aisément pour un homme bien né ;

Et, se sent-on presser d'une tendre folie ?

Sans trop examiner, le coeur se mésallie. [160]


aurélie

Fi ! De pareils penchants sont ignobles et bas ;

C'est déroger, d'aimer ce qui ne nous vaut pas.


lise

Cléonte vous vaut bien ; et malgré sa noblesse...


aurélie
vivement

C'est pour un Duc et Pair aussi que je le laisse :

Le Duc d'Arbois.


lise

Ah ! Ciel ! Le fils du Duc d'Alfort ? [165]


aurélie

Lui-même : eh ! Pourquoi donc vous récrier si fort ?


lise

Ah par ma foi Madame, excusez la surprise;

Un monstre de laideur ainsi que de bêtise.


aurélie

Eh ! Que me font à moi, l'air et l'esprit qu'il a ?

L'honneur du tabouret répare tout cela. [170]


lise

Parlez-vous tout de bon, ou si vous voulez rire ?


aurélie

Rien n'est plus sérieux ; que voulez-vous donc dire ?


lise

Mais c'est un talisman qu'un pareil tabouret ;

Il vous fait trouver beau ce que Dieu fit si laid.


aurélie

Lise, pour mon hymen dès lors que tout s'empresse, [175]

D'avance appelez-moi, Madame la Duchesse.


lise

Mai oui, pour prendre date.


aurélie

Avec ce titre là,

Combien de gens de moins à saluer !


lise

Oui dà !

C'est un profit tout clair ; en devenant Duchesse,

Vous gagnez cent pour cent en frais de politesse. [180]



Scène V

Les Mêmes, Blondel, Le Valet de chambre.


le valet de chambre
en annonçant

Le Maitre à danser.


aurélie

Bon ! Monsieur Blondel, bonjour ;

Je me vois au moment de paraître à la cour ;

Je voudrais avec vous faire mes révérences.


blondel

Très volontiers, Madame.


aurélie

Il est des convenances

Que l'on doit observer, je pense, en pareil cas : [185]

Par exemple, Monsieur, je n'imagine pas

Que la femme d'un Duc salue ainsi qu'une autre.


blondel

Pardonnez-moi.


aurélie

Comment un nom tel que le nôtre,

Ne met à tout cela nulles distinctions ?


blondel

Aucune, absolument.


aurélie

C'est singulier... Voyons. [190]

Monsieur Blondel, avant que la leçon commence,

Dites au tabouret comment prend-on séance ?


blondel

Madame... en s'asseyant, comme l'on fait partout.


aurélie

Le cérémonial n'y change rien ?


blondel

Du tout.


aurélie

Tout cela me paraît bien extraordinaire : [195]

Voilà bien les Français et leur tête légère !

De l'austère étiquette, adoucir les rigueurs,

Et s'asseoir à la Cour, comme on s'assoit ailleurs !

Certes ! Sur ce point-là nous sommes bien en faute.


blondel
en lui plaçant la tête et les épaules

Moins de décision ; la tête un peu moins haute. [200]


aurélie

C'est beaucoup trop Monsieur, croyez qu'il ne sied pas

Aux femmes de mon rang de plier aussi bas.



Scène VI

Les Mêmes, Le Marquis de Saincenne, Davon.


le marquis

Eh bien ! Que fais-tu là, ma Comtesse Aurélie ?


aurélie

Vous voyez ; aux saluts de Cour je m'étudie.


le marquis

C'est toujours fort bien fait je t'en sais gré vraiment ; [205]

Mais Monsieur reviendra dans un autre moment.



Scène VII

Le Marquis, Aurélie, Davon.


le marquis

Viens ma chère Comtesse, approche ; et que ma joie

Toute entière en ton sein se verse et se déploie :

Père de deux enfants, je crois n'en avoir qu'un.

Tant l'autre, humble, Bourgeois, au-dessous du commun, [210]

Dégénère par-là du sang qui l'a fait naître :

Toi, dont le noble orgueil s'est toujours fait connaître,

Tu vas - te pâmer d'aise en apprenant ici,

Pour notre avancement combien j'ai réussi :

Tu te crois bien heureuse avec ton mariage ; [215]

Pah ! Ce n'est rien, au prix de ce que j'envisage.


aurélie

Quelque plus grand Seigneur sollicite ma main ?

Est-il du sang de France, ou Prince Souverain!

Vous n'avez qu'à parler, à tout je me résigne;

Avec moi, le plus noble est toujours le plus digne. [220]


le marquis

Écoute, mon enfant ; j'ai, depuis plus d'un jour,

Le projet d'établir les Saincennes en Cour

Toute illustration relève la noblesse.

À servir mon dessein le Duc d'Alfort s'empresse ;

Mon fils épousera sa fille un Régiment, [225]

La présentation, sont la dot.


aurélie

Mais vraiment

Ce double hymen me plaît, et sur nous il attire...


le marquis

À l'une et l'autre dot je ne pourrais suffire ;

J'ai rompu ton hymen l'autre seul se fera.


aurélie
avec étonnement

Mon père !


le marquis

Vois combien ton nom y gagnera. [230]

N'es-tu pas, comme moi rejeton des Saincennes ?

N'est-ce pas même sang qui coule dans nos veines ?


aurélie

Tout comme il vous plaira mais chacun vit pour soi ;

Et mon sang n'est mon sang, que lorsqu'il coule en moi.

Du titre de Duchesse à mes yeux rehaussée, [235]

À toute ma maison, comme telle annoncée,

Je... non mon père, non ; cela ne sera pas.


le marquis
en colère

Madame, s'il vous plaît, prenez le ton plus bas.


aurélie
vivement

Vous prétendez, mon père


le marquis
plus vivement

Oui, je prétends, Madame,

Dussiez-vous enrager dans le fond de votre âme, [240]

Je prétends ajouter à l'éclat de mon nom.

Sachez sur vos devoirs vous faire une raison,

Prendre les sentiments de mon état, du vôtre :

Eh ! L'on vit dans les siens ; leur grandeur est la nôtre ;

Serai-je Colonel en mariant mon fils ? [245]

Je n'en aime pas moins sa gloire ; j'en jouis.

Au reste, ce serait une peine inutile

De s'armer contre moi d'un esprit indocile :

La parole est donnée, attendez en l'effet.


aurélie
à part

De tout notre pouvoir traversons ce projet. [250]



Scène VIII

Le Marquis, Davon.


davon

Vous l'aimez tant, Monsieur, que l'on conçoit à peine...


le marquis

Dès qu'il s'agit de rang, il n'est amour qui tienne ;

Cet intérêt prévaut le reste n'est plus rien.

Pour me supposer noble, eh ! J'ai donné mon bien ;

Je me suis à prix d'or créé bon Gentilhomme, [255]

Et ma fille voudrait... Non, non ; qu'elle me nomme

De tous les noms que peut le dépit suggérer ;

J'aime beaucoup mon sang, mais c'est pour l'illustrer.

Tout riche Financier fait, sa fille Duchesse ;

Mais allier mon fils à la haute noblesse, [260]

En faire un Colonel, et le voir présenté !

De cet événement je suis si transporté...

Davon, je ne me plains que d'une seule chose :

Avec la dignité que mon état m'impose,

Je n'ose ouvertement montrer mon âme à nu ; [265]

Et j'étouffe en dedans, d'un plaisir retenu.

Je te dois tant d'honneurs.


davon

À moi !


le marquis

Chose certaine :

C'est toi qui m'indiquas le Baron de Saincenne ;

De ses vieux parchemins ce Baron m'a fait part ;

Et Stemmate, un beau jour, par un coup de son art, [270]

Établit sur ce nom ma généalogie.


davon

Sur d'autres fondements je la voudrais bâtie ;

Ce Baron a les moeurs d'un escroc usurier,

Au premier qui le paie il se vend tout entier.


le marquis

Je voudrais qu'il vendît sa langue de vipère ; [275]

Je l'achèterais vite afin de m'en défaire.

Un secret avec lui n'est point en sûreté :

Avec un peu d'esprit et plus de vanité,

Sans cesse tourmenté du besoin de médire,

Il sacrifierait tout pour un mot qui fait rire. [280]

Aussi, tu vois Davon, tu vois si j'ai pris soin

De tenir éloigné cet indiscret témoin ;

Mon argent le consigne au fin fond de la France.


Davon

Il a mis à haut prix pareille résidence.


le marquis

Oh ! Je m'en débarrasse en le payant bien cher ; [285]

Dès qu'il veut venir ; crac, lettres de change en l'air :

Il est si fort escroc, (quoique bon Gentilhomme )

Qu'il n'accuse jamais que le quart de la somme,

Se réservant le droit d'en demander autant.


davon

Monsieur, m'en croirez-vous ! Enrayez sur l'argent ; [290]

Ce mariage-ci va vous mettre en dépense.


le marquis

Il faut bien cheminer suivant la circonstance

Vas, vas, c'est à mon sens faire un marché très bon,

De prodiguer son or pour acquérir un nom ;

Et celui de Ducreux m'a causé tant de peine ! [295]

Je ne vis que depuis qu'on m'appelle Saincenne.

Le titre de Marquis a pour moi tant d'appas,

Que je me surprends seul, le répétant tout bas ;

Je sens battre mon coeur sitôt qu'on le prononce ;

Et dans les lieux publics, où, tout haut l'on m'annonce [300]

Je traîne, et reste-là, comme un homme perclus,

Pour m'entendre appeler cinq ou six fois de plus.


davon

Monsieur, l'argent s'en va ; je le vois avec peine.


le marquis

As-tu vu sur ma porte écrit hôtel Saincenne ?...

Eh mon Suisse à propos je voudrais lui parler ; [305]

Il faut dans son emploi, tout d'abord l'installer.



Scène IX


le marquis

Ceci, dans tout Paris, va faire un bruit du Diable :

Oh ! Rien n'annonce mieux l'homme considérable...



Scène X

Le Marquis, Davon, Le Suisse.


le marquis
au Suisse

Il faut, de ce moment, vous établir là-bas...

Pourquoi sans baudrier ? Cela ne me plaît pas [310]

Cela n'est pas décent : chacun, dès qu'il arrive,

Doit voir de votre état la marque distinctive.


le suisse

Monsieur.


le marquis

Non pas Monsieur, mais Monsieur le Marquis :

Monsieur le Comte, alors qu'il s'agit de mon fils ;

Et ma fille en un mot, comme étant Chanoinesse, [315]

A droit de s'appeller Madame la Comtesse,


le suisse

Oui, Monsieur le Marquis.


le marquis

C'est fort bien parlé, bon !

Plus d'une fois le jour, montrez-vous au salon ;

A l'heure du Courrier, cela va bien sans dire.


le suisse

Oui, Monsieur le Marquis.


le marquis

Allons, qu'on se retire. [320]


le suisse

Avec empressement je ferai mon devoir.


le marquis
lui crie de loin

Le plus pressé toujours c'est de vous faire voir.



Scène XI

Le Marquis, Davon.


le marquis

Il reste à prévenir mon fils sur notre affaire ;

De l'humeur dont il est, elle va lui déplaire.

Il ne peut pas souffrir de paraître au grand jour : [325]

C'est un pauvre sujet bien peu fait pour la Cour.


davon

Au nom de Dieu ! Monsieur, n'en parlez pas de même ;

Chacun, pour ses vertus, et le respecte, et l'aime ;

Il est bon Officier, bon fils, bon citoyen.


le marquis

Des qu'il vit sans éclat, à mes yeux il n'est rien. [330]


davon

Monsieur, sur tous les points sa conduite est parfaite ;

Ce jeune homme jamais n'a fait un sou de dette.


le marquis

Morbleu ! Qu'il me raine et qu'il me fasse honneur.


davon

Vous savez si l'on doit estimer sa valeur,

Et le trait qui l'a fait admirer à la guerre ; [335]

Sans lui son Régiment périssait.


le marquis

Belle affaire !

Et pour un tel exploit, dis, qu'a-t-il obtenu ?


Davon

Monsieur, est-ce sa faute ?


le marquis

Il veut vivre inconnu ;

Il craint de se montrer chez lui c'est un système ;

Il voudrait que l'on mît sa grandeur en soi-même : [340]

En soi-même qui diable irait la chercher là ?

Certes ! je ne l'ai pas élevé pour cela.

Dans ma fille et mon fils, j'ai su dès leur enfance,

Fonder l'opinion de leur haute naissance :

Des principes d'orgueil que je leur ai tracés, [345]

Ma fille en a trop pris ; et mon fils pas assez.

L'un et l'autre aujourd'hui me tiennent à la gêne...

Allons, je veux écrire au Baron de Saincenne,

Sur cet hymen du Comte et le moment d'après,

Le Comte en recevra l'ordre le plus exprès. [350]

ACTE II


Scène I


aurélie

bon ! Tandis que ma tante intrigue, agit, manoeuvre,

Manoeuvrons aussi, nous, et mettons tout en oeuvre.

De la petite Hortease il faut bien nous aider ;

Je n'aurai pas de peine à lui persuader

De conserver un coeur que l'on veut lui soustraire : [355]

Sûrement elle aspire à la main de mon frère ;

Dans sa prétention il la faut affermir...

Je vais bien l'étonner en flattant son désir.

Je la traitai toujours de manière assez dure ;

Eh comme on doit traiter de noblesse à roture ; [360]

Surtout en prévenant tout air d'égalité :

( Ma mère est le seul noeud de notre parenté. )

Je vais en lui parlant, lui rendre un peu courage :

Voilà sur ces gens-là, ce qu'on a d'avantage ;

Dès qu'on leur fait accueil, ils en sont tous bouffis ; [365]

De la côte d'Adam ils s'estiment sortis.



Scène II

Aurélie, Hortense.


aurélie

Ma petite cousine, approchez.


hortense
d'un air railleur

Je m'empresse

D'obéir à vos lois. Madame la Comtesse.

Mais d'un titre si cher m'accordant la faveur,

Depuis quand daignez-vous me faire cet honneur ? [370]

J'avais cru qu'en dépit d'une même origine,

Vous ne trouviez pas bon qu'on fût votre cousine.


aurélie

Oh ! La petite espiègle ! A-t-elle assez d'esprit ?

Elle met de la grâce à tout ce qu'elle dit.

Ce n'est pas tout encor ; voyez comme elle est belle ! [375]

L'homme le moins sensible en perdrait la cervelle :

L'air, le ton, tout en elle est noble et gracieux ;

En vivant à la Cour on ne serait pas mieux.


hortense

Comment vous me gâtez ! Je n'y peux rien comprendre :

Aurais-je par hasard quelqu'office à vous rendre ? [380]

L'intérêt quelquefois rapproche de bien loin ;

La politesse alors est la loi du besoin :

Parlez ; je suis très bonne, et surtout sans rancune.


aurélie

D'honneur ce n'est point là la tournure commune ;

On n'a point cet esprit, cette vivacité. [385]

Mon enfant vous serez femme de qualité.


Hortense
riant

Moi ! Femme ! Oh ! Pour le coup ! En voici bien d'une autre.


aurélie

Allons, ne faites point ici le bon apôtre ;

Je sais que mon frère aime, adore vos appas.

J'en mourrais de chagrin, s'il ne l'épousait pas. [390]


hortense

Le Comte m'épouser ! Quel rêve ! Quelle histoire !


aurélie

Si c'est un rêve, au moins il est permis d'y croire,

Ma petite, écoutez ceci n'est point un jeu ;

Ma tante de Murcé vous donne son aveu.


hortense
gaiement et malignement

Vraiment ? Il n'en faut donc plus qu'un ; mais nécessaire. [395]


aurélie

Quel est-il ?


hortense

C'est celui de Monsieur votre père :

Peut-être, je pourrais vous dire aussi le mien.


aurélie

Pour celui-là, j'y compte.


hortense

En répondez-vous bien ?


aurélie

J'en réponds.


hortense

Eh bien ! Moi, pour un tel mariage,

Je me trouve, à la fois, et trop folle, et trop sage : [400]

Trop folle ; mon humeur au Comte disconvient :

Trop sage ; le devoir sous ses lois me retient.

Lorsqu'aux bontés d'un oncle on doit son existence

On lui doit bien aussi quelque reconnaissance ;

Gêner ses volontés, serait mal en user ; [405]

J'aime mieux rester fille, et de tout m'amuser.

Adieu, cousine, adieu ; je sens que je vous lasse :

Malgré mon sot refus, conservez-moi de grâce,

Les bontés dont j'ai fait un essai si charmant ;

Faites que mon bonheur dure plus d'un moment. [410]



Scène III



aurélie

La voilà bien contente oui, cela s'imagine

Que je vais la traiter désormais de cousine ;

Ce ton d'égalité ne subsistera pas.

Éloignons-nous, mon père ici tourne ses pas.



Scène IV

Le Marquis, Le Comte.


le marquis

Mon fils, asseyons-nous un moment ; prenez place... [415]

On vous a prévenu sur tout ce qui se passe ;

Sans doute vous savez ce qu'on doit à l'honneur.


le comte

Je n'ai, pour le savoir, qu'à descendre en mon coeur.


le marquis
avec impatience

Je ne vous parle pas de l'être imaginaire

Dont vous vous êtes mis en tête la chimère, [420]

Qui vous tourne l'esprit ; autre espèce d'honneur,

Dont un rustre jouit ainsi qu'un grand Seigneur ;

Je parle de l'honneur des grands, enfin du nôtre.


le comte

Celui-là, selon vous, est donc plus vrai que l'autre ?

Moi, j'en juge autrement jamais L'orgueil humain [425]

Ne put accréditer un préjugé plus vain

Que celui qui, fondé sur un droit de naissance,

D'un homme à son semblable a mis tant de distance.

Ce préjugé fatal, chez les humains admis,

En livre un au respect, et dix mille au mépris. [430]

Est-ce ainsi qu'il fallait endoctriner les hommes ?

De tant de passions, vains jouets que nous sommes !

On nous veut, à mal faire, encor autoriser ;

On nous donne le droit de nous mieux mépriser.

J'en parle sans humeur, vous le sentez, mon père ; [435]

Le sort m'a bien traité s'il m'eût été contraire,

Ou dirait que des grands repoussant la hauteur,

Mon orgueil roturier veut se venger du leur ;

Non, c'est l'humanité que je plains ; c'est pour elle

Que je parle ; on lui fait une injure cruelle, [440]

Pair ces distinctions que l'on veut maintenir :

Un sot de qualité pourra tout obtenir ?

Et l'homme de talent, enfant de la nature,

Reste seul accablé du poids de sa roture ;

Il sent flétrir en lui d'inutiles vertus ! [445]

Et vous approuveriez de semblables abus ?


le marquis

Sans les justifier, je pourrais vous répondre,

J'en profite ; mais, non ; je prétends vous confondre.

Ce que vous appelez un préjugé si vain,

Est un sentiment vrai, né dans le coeur humain. [450]

Tous les peuples, ceux même, et de Grèce et de Rome,

Ont su le cas qu'on doit faire d'un Gentilhomme :

Votre grand Cicéron, lui-même, le premier,

N'eut-il pas à rougir d'être né roturier ?

La noblesse est un don que partout on révère [455]

On tient compte aux enfants de ce que fut leur père.


le comte

Fort bien : je n'y vois plus qu'un léger embarras ;

On leur tient compte aussi des vertus qu'ils n'ont pas :

Leur père en eut pour eux ; il se rendit illustre ;

Ses enfants, de son nom ternissent tout le lustre, [460]

Et leur mépris pour tout ce qui n'est pas titré,

S'autorise du nom qu'ils ont deshonoré.

Pour abaisser l'orgueil d'une race si fière,

Je les renvoie à ceux dont la vertu première

Jetta de leur grandeur le fondement heureux : [465]

Ces pères rougiraient de fils indignes d'eux ;

Ils leur disputeraient leur gloire imaginaire :

Eh bien ! Ce qu'ils feraient, ma raison l'ose faire.


le marquis
avec impatience

Plus le noble a de droits, plus on doit s'applaudir

D'être du nombre heureux ; plus il faut s'aggrandir, [470]

Et par ses soins actifs rehausser sa noblesse :

Oui, partout où la force écrase la faiblesse,

Je craindrai d'être faible.


le comte

Eh ! Que concluez-vous

De ce raisonnement !


le marquis
avec impatience

Je conclus, entre nous,

Que vous devez bénir l'hymen qu'on vous propose. [475]


le comte

Les biens de pur éclat son pour moi peu de chose ;

Je tiens à mon bonheur, à mon repos ; je tiens

Au sentiment qui doit former de tels liens.


le marquis

Vous voulez que par goût, estime, sympathie,

Ainsi qu'un roturier, un noble se marie ? [480]

Mais c'est mettre ici bas, tout sans-dessus-dessous.

Laissez au roturier son estime et ses goûts :

L'homme de cet état n'a rien de mieux à faire ;

Mais nous, notre grandeur est notre unique affaire :

Estime, aime, qui peut ! Pour l'honneur de mon nom, [485]

Je m'associerais, moi, la plus sotte guenon.


le comte

L'honneur gagne beaucoup à de tels mariages !

Les séparations renversent les ménages ;

Les enfants élevés dans ces discors honteux,

Rendent à leurs parents ce qu'ils ont appris d'eux, [490]

La haine et le mépris la race ainsi s'altère ;

Le vice est d'un grand nom la tache héréditaire.

Ah qu'un sage hyménée a bien plus de douceur !

Le sentiment y vit sous les lois du bonheur ;

Et ce bonheur transmis, descend de race en race ; [495]

Voilà la vérité, mon père quoiqu'on fasse,

En dépit de l'orgueil et des prétentions,

La nature survit à nos conventions,

Et qui veut la goûter, en soi n'a qu'à descendre.


le marquis

Sans un dépit mortel, je ne saurais l'entendre ; [500]

Et de mon sang formé, je ne sais pas comment...

Ah ça ! Tiens, réponds-moi bien naturellement :

Quoi l'honneur de montrer à la Cour les Saincennes,

Ne fait pas pétiller tout ton sang dans tes veines ?


le comte

Sans nulle émotion vous m'y voyez penser. [505]


le marquis

Caractère rampant qu'on ne peut rehausser !

Vas, tu seras toujours l'opprobre de ma vie.


le comte

Un fils qui vous respecte, hélas ! Vous humilie !

Un fils qui n'a jamais cessé de vous chérir !

Un fils, dont les devoirs sont le plus doux plaisir ! [510]


le marquis

La noble dignité du coeur t'est étrangère.


le comte

Permettez à ce mot, je répondrai, mon père.

Je manque, dites-vous, de noble dignité ?

Eh mais, ce sentiment est tout de mon côté.

Qui, de vous, ou de moi lorsqu'un grand se présente, [515]

Sait mieux mettre à son point la hauteur imposante ?

Fuit plus ces petits soins qui, dès lors qu'on les rend,

D'infériorité sont un signe apparent ?

Mais votre intention me semble mal remplie ;

Eh ! Du matin au soir votre orgueil s'humilie ! [520]

Le mien marche d'un pas plus ferme et plus égal ;

L'infériorité sans doute, lui sied mal ;

Il ne domine rien et rien ne le domine :

Je suis auprès des grands, l'usage et la routine,

Et descends avec goût jusqu'à l'inférieur : [525]

Voilà ma dignité je la porte en mon coeur.

Quant au projet d'hymen qui paraît tant vous plaire,

Mon père il en est un bien plus facile à faire,

Qui de vos deux enfants comblerait tous les voeux,

Qui, tous deux, les rendrait également heureux. [530]

Permettez que ma soeur...


le marquis
en courroux

Saincence, plus d'instance.


le comte

Mon père.


le marquis
en colère

Encore un coup, c'est trop de résistance.


le comte

À ce que vous voulez, il faut bien consentir ;

Plaignez-vous donc d'un fils qui ne sait qu'obéir.


le marquis

Moi, me plaindre de toi ! J'aime ton caractère, [535]

Tes vertus et j'en ai la preuve la plus chère.

Crois moi, c'est ton bonheur que tu viens d'accepter :

À l'éclat des grandeurs on ne peut résister :

C'est en les possédant qu'on s'en laisse séduire ;

Tu me remercieras d'avoir su t'y conduire ; [540]

Vas te parer un peu ; j'attends le Duc d'Alfort ;

Sa fille est adorable, et tu lui plairas fort :

Demande - tout mon bien : du Marquis de Saincenne;

Il n'est rien, il n'est rien que ton amour n'obtienne,



Scène V

Le Marquis, Davon.


le marquis
avec transport

Il accepte, Davon ; il va se marier. [545]


davon

À sa soumission vous n'osiez vous fier;

Vous pensiez qu'il faudrait lui faire violence,

Et vous avez d'un mot vaincu sa résistance.


le marquis

Oui, je le jugeais mal ; il a beaucoup de bon ;

Et son courage est fait pour porter loin son nom : [550]

Je rappelle à présent ce qu'il fit à la guerre ;

C'est l'acte distingué d'un brave militaire :

Avec tant de valeur, et l'argent à la main,

Un Gentilhomme est sûr de faire son chemin...

Sais-tu depuis qu'il est l'honneur de ma famille, [555]

Je sens que je n'ai plus tant de goût pour ma fille.

J'enrage de lui voir pratiquer mes leçons,

Et s'armer contre moi de mes propres raisons.

Lui, depuis qu'il souscrit à l'hymen, je te jure

Que je lui vois déjà toute une autre tournure... [560]

Tu n'imagines pas tout ce que mon cour sent ;

C'est au point d'en rougir ; je suis comme un enfant :

Ma joie est en dedans, et si grande et si vive,

Que je voudrais tout haut conter ce qui m'arrive ;

Jamais un Duc et Pair ne m'a paru si grand. [565]


davon

Il faudrait en public, vous contenir pourtant.


le marquis

En bien ! Aide-moi donc ; tire-moi par la manche,

Quand je montre une joie et si vive et si franche.



Scène VI

Les Mêmes, Des Portefaix chargés.


davon

Que veulent ces gens-ci qui vous dit de monter ?


le marquis
à demi-voix

Ce sont de vieux portraits que j'ai fait apporter, [570]

Et que j'ai ramassés dans des fonds de boutiques.

Je me fais des aïeux de ces minois gothiques.

J'ai soin de les choisir, tous, aux fronts balaffrés,

Tous, d'un costume antique, et d'ordres décorés ;

J'y fais mettre mon nom, et leur noble effigie [575]

Servira d'ornement à cette galerie ;

J'y recevrai le Duc : fais ranger ces portraits,

Et par ordre de date, elle est marquée exprès.

Colonel ! Présenté ! De grandes alliances !

Que pourrait désormais borner mes espérances ? [580]

Mon fils peut s'égaler à tous nos grands Seigneurs

Des rubans, vert et bleu, revêtir les couleurs.

Au fait, c'est un beau nom que celui de Saincenne ;

L'ambition du Duc échauffera la sienne :

Et puis, l'ambition, cela vient en un jour ; [585]

Tel qui n'en eut jamais, en acquiert à la Cour...

Il faut en convenir, il est doux d'être père

Lorsqu'un fils gentilhomme, ainsi perce et prospère

Ah ! Dame ! La nature alors parle : comment !

Elle parle ! Elle crie : ah ! Quel heureux moment !... [590]

Chut ! Si Davon eût vu ce transport d'allégresse,

C'eût bien été le cas du signal de sagesse.


davon

Monsieur veut-il venir regarder ses tableaux ?


le marquis
en les regardant

À merveille ! Fort bien ! Ces ornements nouveaux

Sont d'un très bon effet ; ils parent ces demeures. [595]



Scène VII

Les Mêmes, Le Duc d'Aalfort, un Valet de chambre qui annonce.


le valet de chambre

Monsieur le Duc d'Alfort.


le duc
vers la coulisse

Mon carosse cinq heures.

Bonjour mon cher Marquis ; je ne connaissais pas

Cet appartement-ci.


le marquis

L'on travaille là bas ;

La lambrissure était presqu'à moitié détruite ;

Et puis, ma foi par goût, c'est ceci que j'habite ; [600]

Les Saincennes sont là tous, peints de père en fils ;

J'aime mieux ces portraits que les plus beaux lambris.


le marquis
en se contenant

Ma foi ! Monsieur le Duc, écoutez de tels hommes,

Illustres avant nous, nous font ce que nous sommes.



Scène VIII

Les Mêmes, Le Valet de chambre.


au Duc

Monsieur, votre Intendant demande à vous parler. [605]


le duc
au Marquis

Permettez-vous ?


le marquis

Qu'il entre.


le duc

Où bien je vais aller...


le marquis

De la cave au grenier, du Maître jusqu'au Suisse,

Tout l'hôtel de Saincenne est à votre service.


le duc

De tant d'honnêteté je n'abuserai pas.


le marquis
à part

Ce Suisse, s'il montait, ce serait bien le cas : [610]

Le Duc, sans l'observer, aura passé, peut-être.



Scène IX

Les Mêmes,Clénard, Stemmate.


le valet de chambre
annonçant

Monsieur Stemmate.


le marquis

Ah ! Ah ! Bonjour donc mon cher maître.


stemmate

Votre Suisse m'a presque empêché de monter.


le marquis

Vous avez très bien fait de ne pas l'écouter.

Tous ces animaux-là sont des bêtes de somme ; [615]

C'est le milieu tout juste entre la brute et l'homme.

Les gens de qualité, sur ma foi sont bien fous :

Les plus simples bourgeois sont mieux servis que nous :

Qu'y faire ? C'est l'usage, il faut bien y souscrire.


stemmate
bas au Marquis

Mon ami, j'ai deux mots très pressés à vous dire. [620]


le marquis

Tenez, Monsieur le Duc, avec Monsieur Clénard,

Établissez-vous là, seul, tranquille, à l'écart ;

Rien, je vous en réponds, ne viendra vous distraire

Je vais, de mon côté, m'occuper d'une affaire.


clénard
au Duc

Je dois à Monseigneur montrer ce qu'on m'écrit. [625]


le duc
bas

En ! Sur quoi ?


clénard

Sur l'hymen dont le projet vous rit;

L'écrit n'est pas signé.


Stemmate
bas au Marquis, en lui donnant une lettre

Cette lettre anonyme,

Mon cher et tendre ami, rabat de mon estime

Pour l'hymen dont j'avais secondé le projet.


le duc
bas à Clénard, après avoir lu

Cette lettre me peint comme un mauvais sujet, [630]

Le gendre dont je vais embâter ma famille ;

Par ma foi ce sera l'affaire de ma fille.

Dans cette union-là, je vois beaucoup d'argent,

Je dis, d'argent pour moi ; mon état est urgent.

Depuis assez longtemps mes biens sont en déroute : [635]

Faire ce mariage ou faire banqueroute,

Il n'est pas de milieu, j'opte pour le contrat.


le marquis
bas à Stemmate après avoir lu

Comment ! De cet écrit vous faites quelque état !

Oh bien ! Je suis plus brave, il n'a rien qui m'arrête :

Ma bru sera, dit-on, une mauvaise tête ; [640]

On ne pourra jamais en rien la réformer ;

C'est à faire à mon fils de la faire enfermer :

Eh ! Que m'importe à moi tout ce que j'envisage,

C'est l'éclat que doit faire un pareil mariage.

Allons il ne faut pas un moment balancer ; [645]

La Cour, un Régiment, il s'agit de percer.


clénard
bas au Duc

Mais, Monseigneur, ces gens sont de basse roture ;

Ce n'est qu'à prix d'argent qu'ils font quelque figure

Et le grand-père étoit rat-de-cave à Béziers.


le duc

Tant mieux ! Plus ils seront d'ignobles roturiers, [650]

Plus nous les trouverons empressés à conclure ;

Et plus je leur vendrai ma fille avec usure.


stemmate
bas au Marquis

Sur un fait important prenez votre parti ;

Le Duc est ruiné, je vous en averti.


le marquis

Tant mieux je suis alors son unique ressource ; [655]

Mon ami, je le tiens, comme on dit, par la bourse.


clénard
au Duc

Mais ce prétendu noble affecte les grands airs ;

Il veut représenter comme vos Ducs et Pairs:

Chacun est révolté du grand ton qu'il affiche.


le duc

Tant mieux qu'il soit prodigue, alors qu'il est si riche : [660]

Ne voudriez-vous pas qu'il fût ladre et vilain ?

Je ne tirerais pas un écu de sa main.


Stemmate
au Marquis

Le Duc d'Alfort, sur rien n'a de principe ferme ;

C'est un de nos roués dans la force du terme.


le marquis

Tant mieux ! À ces gens-là, fargent lient lieu d'honneur ; [665]

Et les roués de Cour ne m'ont jamais fait peur.


Clénard
au Duc

Si bien que, Monseigneur, sur tout obstacle passe ?


le duc

Oui puisons dans la bourse et pour le reste, grace ;


stemmate
au Marquis

Tout, ce que je vous dis ne vous arrête pas ?


le marquis

Non, je flaire la Cour et redouble le pas. [670]


le duc

Clénard, il ne faut pas qu'ici, de ma déroute

On ait quelque soupçon, pas le plus léger doute :

Allons mon cher Clénard, mon très digne intendant.

Vous êtes, de mes biens, l'unique répondant ;

Songez qu'il faut en rendre un brillant témoignage ; [675]

Mentez fort.


clénard

Monseigneur m'a fait à ce langage.


le duc

Restez ; vous me direz riche comme Crésus.


le marquis
à Stemmate après lui avoir parlé à l'oreille

Vous sentez mes raisons ; il se peut, au surplus,

Que ton discute ici quelques droits de naissance ;

Et votre avis sera d'une grande importance : [680]

Restez ; vous me direz noble comme César.


le duc

Je crains, mon cher Marquis, devoir manqué d'égard.

Pardon.


le marquis

Vous vous moquez ; liberté pleine, entière.


le duc

On ne peut sur son bien avoir trop de lumière :

Je voulais de la dot assurer mieux les fonds. [685]


le marquis

Nos enfants nous ont bien des obligations ;

D'un titre encor obscur j'examinais la date ;

Et par les soins heureux de mon ami Stemmate...



Scène X

Les Mêmes, Aurélie, Le Comte.


aurélie
à part

Sachons ce qu'aura fait ma tante de Murcé ;

Voyons si notre espoir s'est un peu rehaussée [690]


le marquis

Voici le Comte ; il vient saluer son beau père.


le comte
au Duc

Je sens comme je dois, l'honneur qu'il veut me faire,


le marquis
au Duc

Son plaisir est si grand qu'il n'ose le montrer.

Si ce n'est lui, c'est moi.


le comte
au Duc

L'on pouvait différer

La célébration de l'hymen qui s'apprête. [695]


le marquis
bas au Duc

Qu'on différât d'un jour, il en perdrait la tête.


le comte
au Duc

Plus d'examen souvent previendrait bien des maux.


le marquis c
bas au Duc

De nos vieux Chevaliers il a tous les propos ;

Comme il est de la race, il en suit les usages.


le comte
au Duc

Mon père a stipulé pour tous nos avantages ; [700]

Je stipule pour ceux qui dépendent de moi.

Douceur, égalité, candeur et bonne-foi.

Le contrat, je le sais, n'admet point telle clause ;

Mais si le vrai bonheur compte pour quelque chose,

Ce sont là des trésors utilement acquis ; [705]

Et la rareté même y met un nouveau prix.


le marquis
haut

Le Comte, comme on voit, suit encor le vieux style ;

Les Saincennes sont tous faits ainsi.


le duc

Difficile

Qui s'en plaindrait ! Je l'aime, et je l'estime fort :

On se ressent toujours de ceux de qui l'on sort. [710]


aurélie
à part

La rage de l'hymen est en eux bien ancrée ;

Ces gens se marieront malgré vents et marée.


le marquis

Qu'est-ce que j'entends ! Ho ! Quelqu'un ! Voyez là bas,

Ce qui peut dans ma cour causer tant de fracas.


Scène XI

Les Mêmes, Davon.


davon

Le Baron de Saincenne, ici vient de descendre. [715]


le marquis
avec trouble

Le Baron !


davon

Tout le bruit que vous venez d'entendre,

C'est lui seul qui le cause.


le marquis
à part

Oh ! Le dur contretemps !

Je crains de ce railleur les propos insultants.


le duc

Quel est donc ce Baron ?


le marquis

Un parent de Province

Un peu rustre, et bavard ; un sujet assez mince. [720]



Scène XII

Les Mêmes, Le Baron.

en redingote, en bonnet de nuit, un chapeau de voyage par-dessus ; il manque de maintien, il a la vue basse, cligne des yeux, regarde sous le nez, et touche tous ceux a qui il parle..

le baron

Bonjour, cousin, Bonjour, tu ne m'attendais pas :

Que veux-tu mon ami ? Sur ma foi ! J'étais las

De me voir éloigné de toute ma famille.

Ah ça ! Fais moi connaitre et ton fils et ta fille ;

Sans doute, ces Messieurs sont des cousins aussi, [725]

Cousins, cousins partout.


le marquis

Non ; vous voyez ici

Monsieur le Duc d'Alfort ; un Duc et Pair de France,

Avec qui nous allons contracter alliance.


le baron

Comment quelqu'un des tiens va-t-il se marier ?


le marquis

Oui.


le baron

J'arrête les bans, prêts à se publier. [730]


aurélie
à part

Bon !


le comte
bas

Tant mieux !


le marquis
haut

Pourquoi donc ?


le baron

J'ai mes projets en tête,

Qui pourraient bien chez toi servir de trouble-fête.

Du fond du Périgord, en poste ici j'accours,

Crevant tous les chevaux ; je n'ai mis que trois jours.

Tandis que pour venir, je payais double guide, [735]

Je vois que tu courrais toi-même à toute bride :

Peste ! Quel train tu vas ! D'un hymen si prochain

Tu ne m'instruisais pas, moi, ton noble cousin !


le marquis

La lettre allait partir.


le baron

Oh, bien bien quelle reste.


aurélie
bas

L'heureux événement !


le marquis
bas

Le contretemps funeste ! [740]


Scène XIII

Les Même, Le Mâitre d'Hôtel.


le maître d'hôtel

Ces Messieurs sont servis.


le marquis

Monsieur le Duc, passons.

J'ai bien peur d'essuyer le plus grand des affronts.


ACTE III



Scène I

Le Marquis, Davon.


le marquis

Jamais à mon avis, repas n'a tant duré

Davon, j'en sors à jeun, comme j'étais entré.


davon

Eh ! pourquoi donc, Monsieur ? Qu'est-ce qui vous arrive ? [745]


le marquis

Ce Baron, que j'avais tout droit en perspective,

Par ses méchants dictons coup sur conp répétés,

Retenait en suspens toutes mes facultés.

Je voulais contenir sa pétulante joie ;

De l'oeil je l'arrêtais, comme un chien fait sa proie. [750]

Pour occuper aussi son gourmand appétit,

Il n'est morceau friand que ma main ne choisit ;

Pah ! Causeur importun, et glouton parasite,

De l'un et l'autre rôle à la fois il s'acquitte :

Il fait feu de la langue aussi bien que des dents. [755]

J'enrage la faim ; oui, je m'en vais là-dedans,

D'un verre de rota sustenter ma faiblesse.

Toi, si le Baron vient tâches avec adresse,

De savoir le dessein qui l'amène à Paris ;

Dis lui, surtout, qu'il traite un peu mieux ses amis : [760]

À sa rapacité lorsque je m'abandonne,

Qu'il tire sur ma bourse, et non sur ma personne.

À propos ! Conçois-tu ce que disent tout bas,

Le Duc et l'Intendant ; ils n'en finissent pas

De tous ces pourparlers, mais qu'elle est donc la cause ? [765]

Je crains que l'Intendant n'ait appris quelque chose,

Qu'on n'ait de ma naissance au moins quelque soupçon ;

D'avance, je m'en prends à ce chien de Baron :

Oui, sa présence seule est un mauvais augure ;

Je crois voir mon malheur écrit sur sa figure. [770]

Puissé-je en l'éloignant, parer mon deshonneur !



Scène II


davon

Si c'est pour son plaisir qu'on se fait grand Seigneur,

Je trouve à ce calcul, pour moi, bien du mécompte.

Que leur en revient-il ? Moins d'honneur que de honte.

Qui veut mentir ainsi sert mal son intérêt ; [775]

Le plus sûr est, je crois, de rester ce qu'on est.



Scène III

Davon, Le Baron.


le baron

Où donc est le Marquis ?


davon

Daignez ici l'attendre;

Et tout en l'attendant, veuillez, Monsieur, m'entendre.

Puis-je vous demander, sans vous faire aucun tort,

Ce qui vous fait soudain quitter le Périgord. [780]


le baron
en riant

De la part du Marquis, Davon ici me sonde.


davon

Vos intentions ?


le baron

Moi les meilleures du monde :

Chez vous tout est en noce, et prêt à s'égayer ;

Un violon de plus ; je viens me marier.


davon

Vous marier ! À qui ?


le baron

Mais, dans le fond de l'âme, [785]

Je tiens plus à la dot, encore qu'à la femme ;

Pourtant ta chanoinesse est un friand morceau ;

Son grand oeil est si tendre et son regard si beau !

Je la vois me lorgner, et ce soin là me touche :

Je crois que j'en ferai ma compagne de couche : [790]

Je l'emmène au pays ; nous nous convenons fort :

Ce sera la beauté de tout le Périgord.


davon

Serait-ce par hasard la Comtesse Aurélie

Dont vous parlez ainsi


le baron

De qui donc je te prie ?

La fille de Saincenne, ou je n'y comprends rien : [795]

Est-elle aussi Comtesse ? Allons, je le veux bien

Et Comtes et Marquis, chez vous naissent en foule :

Vous en tenez fabrique ; Eh ! Vous avez le moule,

Et notre cher cousin n'y plaint pas la façon.

Si bien donc que changeant de titre, et pas de nom, [800]

Ta Comtesse bientôt deviendra ma Baronne.

Tu goûtes ce projet ? Il n'a rien qui t'étonne ?

Toi qui sais nos secrets, tu sais qu'un tour de main,

De Ducreux roturier, fit un jour mon cousin :

Un nouveau tour de main en fera mon beau-père ; [805]

Quelques cent mille écus arrangeront l'affaire.


davon
avec empressement

Ne parlez pas d'argent je vous en conjure.


le baron

Ouais ?

Monsieur Davon ! C'est le cas d'en parler où jamais.

Ton d'Alfort me paraît un écumeur de bourses ;

Sur celle du Marquis il fonde ses ressources. [810]

Qu'un grand Seigneur consente à se mésallier,

On est bien sûr qu'il a des dettes à payer.

Le Marquis, à coup sûr, va signer sa ruine ;

Et puisqu'à ce parti, comme un sot il incline,

Tope ; moi, j'y consens ; mais, à parler sans fard, [815]

Je dois bien du pillage avoir aussi ma part.

Tiens ; nous rédigerons en commun les articles,

Et pour y voir plus clair, je mettrai mes besicles :

Tu riras ; il n'est Clerc foncé dans son état,

Qui sache comme moi minuter un contrat... [820]

Ne vois-je pas vers nous, venir la Chanoinesse ?



Scène IV

Aurélie, Le Baron.


aurélie
bas, en entrant

Je puis, sans me manquer, faire ici politesse ;

Cet homme est de mon rang, et j'ai besoin de lui :

Sachons habilement nous en faire un appui.

Vous venez du pays où fleurit notre race ; [825]

Ah Monsieur le Baron ! Ah ! Parlez m'en de grâce !

Je voudrais, pour beaucoup, avoir vu de mes yeux,

Cet antique berceau de mes nobles aïeux :

C'est là que ma maison jette son plus grand lustre ;

Ici, j'en aime en vous, le rejetton illustre. [830]

On n'a rien de si cher que les gens de son nom :

Cet intérêt, chez moi, tient de la passion.


le baron

De la passion !


aurélie

Oui ; je le répète encore,

On se tient par le nom, quand le nom nous honore :

S'appartenir ainsi, c'est l'attribut des grands ; [835]

Et c'est nous que Dieu fit pour avoir des parents.


le baron

Vous paraissez bien forte en généalogie.


aurélie

Ce goût-là va, chez moi, jusques à la manie ;

Des plus grandes maisons, juste, à point, je dirais

L'époque et l'origine à deux ou trois jours près. [840]


le baron

Peste ! Et dans ce travail vous avez je l'espère,

Suivi tous les dégrés de Monsieur votre père ?


aurélie

En doutez vous ? Malheur à tout homme nouveau,

Qui sorti du comptoir, ou du fond d'un bureau,

Croit son nom décrassé par sa grande richesse, [845]

Antidate de loin sa moderne noblesse,

Et peuple un Régiment, de marmots d'Officiers,

Appellés tous, Marquis, Comtes ou Chevaliers :

Il faut, de ces Messieurs, que l'orgueil en rabatte ;

Et leurs titres, par moi, sont mis, juste, à leur date. [850]


le baron

Pah ! Votre austérité fait bien grâce à quelqu'un.


aurélie

Non, non point de quartier ; je n'en épargne aucun.


le baron

J'estime ce courage il tient du philosophe :

Mais du vrai noble, en vous, pour renforcer l'étoffe,

Peut-être peu d'hymen...


aurélie

Je venais pour cela. [855]


le baron

Je vous ai devancée, et tout est fait déjà.


aurélie

Fait ! Quoi ! Vous saviez donc...


le baron

Oui, de rien je n'ignore.


aurélie

Mon père a-t-il déjà consenti ?

le baron

Pas encore ;

Mais je réponds de lui tout autant que de moi.


aurélie

Je ne puis exprimer tout ce que je vous dois ; [860]

Car mon bonheur, enfin, tient à cet hyménée.


le baron
en lui prenant les mains

Vrai trésor de mon coeur ! - Mais, vois, la destinée

Qui veut qu'à point nommé je quitte Périgueux,

Pour m'en venir, en poste, acquiescer à tes voeux !


aurélie
avec dignité

Quel est ce tutoiement apostrophe pareille, [865]

Ne s'est pas faite encor entendre à mon oreille.


le baron
en la serrant dans ses bras

Tu t'y feras, petite ; on s'accoutume à tout.

Quand j'aurai de plus près intéressé ton goût...


aurélie

Encor un coup, Monsieur, réformez ces manières.


le baron
en lui pinçant le menton

C'est ce petit nez-là qui les rend familières. [870]


aurélie
avec indignation

Je n'y tiens pas, je vais chercher mon père.


le baron
en riant

Lui !

Tu te crois donc bien forte avec un tel appui ?


aurélie

Il sait ce qu'en me doit ; et sa dignité fière

N'entend pas raillerie en pareille matière.


le baron

Du respect pour son sang, il me tient acquité ; [875]

Ce gentilhomme-là me traite avec bonté.

Bien loin qu'il te soutienne en ton humeur farouche,

Je m'en vais parler... Les honneurs de ta couche,

Que je lui fais signer tout ce que je te dis.


aurélie

Je gage le contraire.


le baron

Eh bien tiens le voici : [880]

La rage dans le coeur, vas lui porter ta plainte.



Scène V

Les Mêmes, Le Marquis.


aurélie

À vos droits les plus chers, mon père, on porte atteinte,

Monsieur vient de manquer au respect qui m'est dû.


le marquis

Lui ! Du respect pour vous ! Loin qu'il y soit tenu,

Vous-même lui devez égards et déférence. [885]


le baron
en éclatant de rire

Petite fille ! Allons ! Faites la révérence.

Eh ! Tu vois bien mon coeur ; je te l'avais prédit.


aurélie
bas

Je crois rêver ceci me confond, m'interdit.

Comment ! Vous supportez que sans autre formule,

D'un ton impertinent, autant que ridicule, [890]

Il me parle d'hymen, et qu'un aveu grossier

S'accompagne chez lui du geste familier ?


le marquis

La formule n'est rien le geste pas grand chose ;

Et je suis très flatté de ce qu'il vous propose.


aurélie

À quel titre, Monsieur, s'est-il acquis des droits, [895]

Un empire absolu, qu'à peine je conçois ?


le marquis

Laissez c'est entre nous affaire d'étiquette ;

Il est la branche aînée, et je suis la cadette.


le baron

Et ce qui plus ajoute à l'aveu qu'il te fait,

C'est que l'aîné, de loin, devança le cadet. [900]


aurélie

Je demeure immobile, et n'y peux rien comprendre.


le baron

Nous en aurions bien long, là dessus, à t'apprendre :

Vas, vas, si tu savais tout ce que nous savons !


le marquis

Suffit qu'il est le chef, et que nous lui devons.


aurélie

Moi devoir à Monsieur !


le baron

Ma superbe cousine ! [905]

Crois donc ce qu'on te dit, et fais moins la mutine.

Je suis un malin peste, et tels de mes parents,

Se sont vus devant moi de bien petites gens ;

Demande au cher papa ; est-il pas vrai Saincenne ?


le marquis

Le Baron vous dit vrai.


aurélie

Cela se croit à peine : [910]

Il le faut avoir vu. Ce Monsieur le Baron

Nous ferait roturiers, qu'on ne dirait pas non.



Scène VI

Les Mêmes, Dimanche.


dimanche
au Marquis

Des portraits enlevés du fond de ma boutique,

Et chez vous apportés, Monsieur, j'en revendique

Un qui n'est pas du compte, et je l'affirme encor, [915]

Que je ne vendrais pas, fût-ce son pesant d'or :

C'est celui de mon père.


le marquis
embarrassé

Hein ! Que voulez vous dire ?

Je ne vous connais pas ; sortez d'ici.


dimanche

J'admire

Que vous ne vouliez pas me connaître, en effet

Eh ! Vous-même m'avez demandé le secret... [920]


le marquis

Maraud, je te ferai chasser par les épaules.


le baron

Hon ! J'entrevois ici quelque tour des plus drôles.


aurélie
à part, toute occupée de l'affront que le Baron lui a fait

Un parent de Province il faut avoir raison.


dimanche
en colère

Comment !...


le marquis

Veux-tu sortir ?


aurélie
à part, toujours occupée de son objet

Un tel outrage ! Oh ! non ;

J'en mourrais, s'il fallait l'endurer.


Dimanche
en criant

Ça ! J'espère [925]

Que l'on me permettra de remporter mon père.


le marquis
à Aurélie

Ma fille, éloignez-vous.


le baron
à part

Le Marquis est aux champs.


aurélie
toujours préoccupée

Me manquer de la sorte !


le marquis

Holà oh tous mes gens

Vite ! Que ce maraud de chez moi déguerpisse.


dimanche

Soit ; mais j'ai contre vous mon recours en justice. [930]

Mon pauvre père ! Eh bien le voilà justement !

Tenez ; ils m'en ont fait un carême-prenant.

La belle mascarade ! Oui ! Le casque et l'armure !

Il était cent fois mieux sous son habit de bure.

César-Timoléon de Saincenne ? non, non ; [935]

Boniface Dimanche : eh ! Voilà son vrai nom.


le baron
riant aux éclats

S'il eût continué, je mourais sur la place.


aurélie
Toujours rêvant à son idée

Bon ! J'avise un moyen de punir son audace.



Scène VII

Le Marquis, Le Baron.


le marquis

Oui ; riez, riez donc.


le baron

Mais dame que veux-tu ?

Il faut bien s'égayer, puisque tu l'as voulu. [940]

Toi seul t'es attiré cette lourde disgrâce.

Faire d'un fripier borgne, un des chefs de ma race !

Sois sûr que le Public en rira comme moi ;

Car ceci fera bruit, ainsi que je le crois :

Et vienne le procès...


le marquis

Oh ! ça ! Changeons de thèse ; [945]

Voulez-vous m'obliger ?


le baron

Oui dà.


le marquis

Montez en chaise,

Et retournez aux lieux d'où vous êtes venu.


le baron

En Périgord ?


le marquis

Tout droit.


le baron

À qui Diable en as-tu ?

Comment ! Pour t'embrasser, ingrat, je m'expatrie !


le marquis

Votre indiscrétion me coûterait la vie. [950]


le baron

Mais dame si tu veux, je ne parlerai pas.


le marquis

Votre silence parle ; il tue.


le baron

Or, en ce cas,

La Chanoinesse aussi sera donc du voyage :

J'y suis butté, je veux en meubler mon ménage.


le marquis

Au lieu d'elle, épousez Hortense.


le baron

Hortense quoi [955]

Ce petit oeil fripon !... Attends donc : sur ma foi!

Elle me plaît assez, active, sémillante...

En fait de femme, moi, j'ai l'âme accommodante.


le marquis

Eh bien ! Partez soudain : ma nièce vous suivra

À la poste prochaine on vous la conduira ; [960]

Vous vous y marierez sans faste, sans tapage...

On publiera les bans après le mariage.


le baron
en riant

Que mon cousin Ducreux est un drôle de corps !

Il vous bacle, en deux mots, vous conclut des accords ;

Et des deux mots pas un sur la dot qu'on emporte. [965]


le marquis
avec poids

Plutôt vous partirez, plus elle sera forte.


le baron

en allant vers la coulisse.

La Fleur ! Cours à la poste, amène des chevaux.

Tu vois ; à tes désirs j'immole mon repos.

Mais je te quitterai le coeur plein d'amertume :

Tu n'imagines pas combien je m'accoutume [970]

À te croire vraiment de mon sang, de mon nom :

Communauté de biens fixe l'opinion.

Le Duc, au même prix, t'adopterait je gage ;

Ça ! Ne vas pour lui nous faire cet outrage :

Mon nom te sied, il faut t'en tenir à cela ; [975]

Et parti de si ioin, tu peux bien rester là.

Pauvre cher homme ! Vas, ton embarras me touche.



Scène VIII


le marquis

Quel homme ! Quoi ! Toujours le sarcasme à la bouche !



Scène IX

Le Marquis, Davon.


Davon
dans le plus grand trouble

Monsieur, tout est perdu.


le marquis

Tout est perdu, Davon ?


davon

Perdu, perdu, vous dis-je.


le marquis

Eh de quelle façon ? [980]


davon

On sait tout ; l'Intendant à découvert la mèche.

Tout-à-l'heure, haussant sa voix de pie-grieche,

De l'entretien secret qui vous tient en souci,

Il a laissé percer...


le marquis

Quoi ?


davon

Deux mots les voici.


le marquis

Voyons.


davon

après avoir réfléchi.

Tout combiné, je n'ose vous les dire : [985]

Vous en mourrez.


le marquis

D'avance, à peine je respire :

Autant vaut m'achever, et décider mon sort.


davon
en traînant la parole

C'est... Rat...


le marquis

Rat ?


davon

Rat de cave à Béziers.


le marquis

Je suis mort.

Et ces mots !...


davon

Oui, Monsieur, oui; j'ai cru les entendre.


le marquis

Allons, s'il est ainsi, je n'ai plus qu'à me pendre. [990]


davon

Ma foi, j'en ai grand peur.


le marquis

Quel funeste incident !

Si je graissais la patte à ce chien d'Intendant !

Avec tous ces gens-là, c'est ainsi que l'on traite :

Comme un effet Marchand, un Intendant s'achète.


davon

Ils coûtent gros : - suivant ma petite raison, [995]

Il est toujours bien temps d'enrichir un fripon.

Voyez venir le Duc, et sur sa contenance,

Jugez...


le marquis

Enfuyons-nous le voici qui s'avance.



Scène X

Le Duc, Clénard.


le duc
vivement

Vous me faites trembler : Saincenne aurait appris

L'état abominable où mes biens sont réduits ? [1000]


clénard

Je le crains.


le duc

Eh ! Sur quoi ?


clénard

Son Généalogiste

A lâché quelques mots : il nous suit à la piste.

Je lui crois le coup-d'oeil et sûr et pénétrant :

Qui sait tromper autrui, croit qu'autrui le lui rend ;

L'intérêt l'avertit. Sur le faux noble il donne [1005]

De la fausse monnaie, et prend de lui la bonne ;

Il craint que Monseigneur n'en veuille prendre aussi...


le duc
avec trouble

Clénard, je suis perdu, si la chose est ainsi.

L'hymen rompu, le feu se met dans mes affaires :

Mes mille créanciers, Juifs, Arabes, Corsaires, [1010]

Vont saisir, vont piller ; un incident pareil...


clénard

Si j'ose à Monseigneur proposer un conseil,

Voyez venir votre homme ; il vous sera facile

De juger ce qu'il pense, à son air, à son style.

le duc

Oui, vous avez raison : l'épreuve est sûre, et si... [1015]


clénard

Il vient ; de tout bientôt vous serez éclairci.



Scène XI

Le Duc, Le Marquis.


le marquis
au fond du théâtre

Il n'est pas trop aisé de risquer l'abordage ;

Je lui vois, comme Duc, sur moi trop d'avantage.


le duc
à part, sur le devant

Qui croirait qu'il fallût, faute d'un million,

Ménager ces gens-là ! Dure position ! [1020]

Il traîne, ce me semble, et tire de l'arrière ;

Hon ! ce n'est pas trop là son allure ordinaire.


le marquis
à part, en s'avançant

D'avance, je remarque ( on voit ce que l'on craint )

Je ne sais quoi de noir, sur son visage empreint.

À bien de sots discours, un grand nom nous expose, [1025]

Monsieur le Duc.


le duc
à part

Malpeste ! Il va droit à la chose.

Oui, l'on croit tout savoir ; on veut tout contrôler.


le marquis
à part

C'est de mon deshonneur qu'il prétend me parler.

Ce qui m'étonne plus, en fait de médisance...


le duc
bas

Je fois s'embarrasser toute sa contenance. [1030]

Ceci va mal.


le marquis
bas

Le Duc cherche à part lui, comment

Il pourra me tourner son mauvais compliment.


le duc
bas

Peut-être il n'osera me parler de rupture.


le marquis
haut

Il serait bien fâcheux, qu'au moment de conclure.


le duc
bas

Voilà le mot fatal, je n'ai pu l'éviter ; [1035]

Essayons, par mon air, de le déconcerter.

Vous croyez donc, Monsieur, à force d'impostures.


le marquis
vivement

Impostures, Monsieur la chose est des plus sûres ;

Demandez à Stemmate.


le duc
en colère

Ah parbleu ! Oui ; voilà

Des garants bien choisis, que vous nous citez-là ! [1040]

Oh bien ! Si vous n'avez que des preuves semblables !


le marquis

Lesquelles faut-il donc ?


le duc

Toutes sont récusables.


le marquis

Comment ! Ce que Stemmate a vu, touché, senti !


le duc

Toujours cet homme-là Stemmate en a menti ;

Demandez à Clénard.


le marquis

Pensez-vous qu'on défere [1045]

À de pareils témoins ?


le duc

J'y crois fort.


le marquis

Et moi guère :

J'ai pour les Intendants, la même aversion

Que vous ressentez vous, pour les gens de blason,


le duc
en traînant ses paroles

En ce cas.


le marquis
de même

En ce cas.


le duc
à demi-voix

Notre affaire est rompue.


le marquis
à part

C'en est fait ; et je sens que ce mot là me tue. [1050]

Quoi que je puisse dire, il ne me croira pas.


le duc
à part

Tâchons de lui cacher mon mortel embarras.


le marquis
à part

Le voilà qui s'en va ne souffrons pas qu'il sorte :

Je suis perdu, s'il met le pied hors de la porte.

Rien n'est désespéré le Duc reste.


le duc
bas

Ceci [1055]

File du long : tant mieux ! Tant mieux ! J'en suis ravi.

Le dernier mot lui coûte, et le respect l'arrête.

Je voudrais bien ne pas me jeter à sa tête ;

Faute de s'avancer, pourtant il ne faut pas...


le marquis
bas

On peut avec un Duc, faire les premiers pas. [1060]

Il faut, coûte qui coûte, enlever tout obstacle.

Monsieur le Duc.


le duc

Marquis

À merveille !


le marquis
en se retirant aussi

À miracle


le duc
à part

Il revient.


le marquis
bas

Il amène.

Il faudrait s'expliquer.


le duc

Je n'ai pas prétendu sur un mot me piquer.


le marquis

Rien ne manque jamais, que faute de s'entendre. [1065]


le duc

Eh que ne parlez-vous aussi sans plus attendre :

Voyons si, de nous deux, l'un a raison, ou tort.


le marquis

La calomnie...


le duc

Oh moi, je la hais à la mort.


le marquis

Et moi donc j'en ai peur cent fois plus que du Diable.


le duc

C'est un fléau d'enfer.


le marquis

Une peste effroyable. [1070]


le duc

Avec la calomnie, on ne sait ce qu'on tient.


le marquis

Vous rompez un traité, lorsque plus il convient


le duc

Il faut bien nous garder d'une peste si noire.


le marquis

Oh ! Pour moi, j'ai juré de ne jamais rien croire.'


le duc

Je vous en livre autant ; et, tenez, preuve en main ; [1075]

Ils m'ont fait parvenir un écrit clandestin.

Où donc en serions-nous, si sottement crédule,

J'eusse tenu pour vrai cet avis ridicule ?

le marquis, en lui remettant aussi la lettre anonyme qui lui a été adressée.

Et vous, croyez-vous donc qu'on vous ait épargné ?

Ce billet malhonnête, et qu'ils n'ont pas signé... [1080]

le duc, déchire le billet.

Voilà le cas qu'on fait de tout papier semblable.

le marquis, déchire de son côté.

Les hommes ! Mon cher Duc ! C'est l'engeance du Diable.

Qu'on vienne...


le duc

Au premier mot, je les arrête court.


le marquis

Il sauront beau crier, je suis devenu sourd.


le duc

Parbleu ! Voilà traiter avec pleine franchise ! [1085]


le marquis

Oui ; le coeur comme on dit, sur les lèvres.


le duc

J'avise

Que d'une et d'autre part, tout est bien éclairci.


le marquis

Les gens de qualité traitent toujours ainsi.


le duc

Pour gage du traité, recevez l'embrassade.


le marquis
en l'embrassant

Ainsi les Chevaliers se donnent l'accolade. [1090]


le duc

Tout à vous.


le marquis

Pour la vie.


le duc
à part

Oh ! Du coup, je le tiens.


le marquis
bas

Le voilà de mon nom aussi sûr que du sien.


ACTE IV



Scène I


le comte
seul

J'attends Hortense ici,je la guette au passage /

Ce que je viens d'entendre ; un ton si vrai, si sage ;

Ce juste éloignement pour l'hymen du Baron, [1095]

Son refus motivé par la saine raison ;

Cette raison, de grâce, et de douceur ornée,

Tout cela ne part point d'une tête tournée /

Les cerveaux éventés ne parlent point ainsi.

« Monsieur, lui dis Ait-elle, à ce sage parti [1100]

Par mes réflexions je me vois décidée ;

Je me fais de l'hymen une trop haute idée :

Avant que de songer à des liens si doux,

Je veux connaître, aimer, estimer, mon époux. »

S'il se pouvait qu'Hortense en effet moins légère... [1105]

Si son air étourdi cachait quelque mystère !

Si... je cherche un moyen de pouvoir me flatter.



Scène II

Le Comte, Hortense.


le comte

Ma cousine, un moment, daigniez vous arrêter.


hortense

Bon ! Vous allez me dire encor que je suis folle.


le comte

Non ; je ne vous crois plus légère, ni frivole. [1110]


hortense

Ah ! Ah ! Depuis quand donc ce changement soudain ?


le comte

Depuis que du Baron vous refusez la main,

Et d'un ton, ah ! D'un ton, bien fait pour me surprendre.


hortense

Qui vous a dit ?


le comte

C'est moi qui viens de tout entendre ;

J'étais caché.


hortense

Caché mais cela n'est pas bien [1115]

De venir écouter un secret entretien.


le comte

Oh ! Vous m'avez ravi !


hortense

Bon !


le comte

Le ton de décence.

La froide dignité, la juste convenance...

Tout ce que vous étiez quand je vous vis d'abord.


hortense
en riant

Courage ! Allons cousin, encore un peu plus fort ! [1120]

Vous êtes étonnant pour voir tout à l'extrême.


le comte

Hortense, je vous vois ainsi que je vous aime.

Avec moi désormais plus de déguisement ;

C'est soin perdu ; je sais votre secret.


hortense

Comment !

Que voulez-vous donc dire ? Et...


le comte

Tenez, je parie [1125]

Que c'est un jeu joué que votre étourderie.


Hortense
témoigne d'abord de la surprise elle se remet ensuite, et reprend son air et son ton gai

Oui ; c'est un fait exprès.


le comte

Voilà parler cela :

Et - le motif secret de ce petit jeu là ?


Hortense

C'est de vous dégoûter de m'aimer.


le comte

Ah ! De grâce !


hortense

Vrai.


le comte

De ce persiflage à la fin je me lasse. [1130]


hortense

Vous ne me croyez pas ? J'ai tenté cet essai :

Le vrai, dit en riant, n'en est pas moins le vrai.


le comte

À ce mauvais propos, quoi ! Votre esprit s'attache.


hortense

Quand quelque chose est là,

rien, rien ne l'en arrache.


le comte

Parbleu ! C'est pousser loin le goût de plaisanter. [1135]



Scène III

Le Comte, Hortense, Davon.


davon

Monsieur, voulez-vous bien un moment m'écouter ?

Voici, voici la dot qu'au Baron l'on destine.

Ce don, de votre père avance la ruine ;

Je ne puis le cacher.


le comte

Donne-moi ces papiers :

Le Baron les tiendra de moi.


davon

Très volontiers. [1140]


le comte
à Hortense

Vous ne voulez donc pas absolument m'instruire ?


hortense
en sortant, gaiement

Cousin, j'en ai trop dit ; je n'ai plus rien à dire.



Scène IV

Le Comte, Davon.


le comte

Hélas ! D'un vain espoir j'avais su me flatter ;

Avec ces têtes-là, sur quoi peut-on compter ?



Scène V

Le Marquis, Davon.


le marquis

As-tu remis la somme ?


davon
avec embarras

Oui ; j'y vais tout-à-l'heure : [1145]

Mais si...


le marquis

Mais si ! Mais quoi ! Tu veux donc qu'il demeure ?


davon

Hortense à l'épouser ne veut pas consentir.


le marquis

En bien ! Avec la dot, vas le faire partir:

C'est tout ce qu'il veut.


davon

Mais...


le marquis

Quoi qu'il me déshonore!

Mourir sur le fumier et mourir noble encore. [1150]

Crains-tu que je ne fasse une mauvaise fin ?

Gentilhomme, crois-moi, jamais n'est mort de faim :

Le nom fait vivre. - Pars.


davon
à part

Ah ! Que le ciel nous aime !

Et lui sauve les maux qu'il se fait à lui-même !



Scène VI


le marquis
seul

J'affecte du sang-froid, bien plus que je n'en ai ; [1155]

Je vois le précipice où je suis entraîné.

Mon sort tient au retour du vieux Comte Desborde ;

Qu'il revienne, du coup, il faut montrer la corde :

De cinq cents mille francs je me trouve en défaut.

À cet accident-là, parons tout au plutôt. [1160]

Le moyen, c'est d'unir Cléonte avec ma fille ;

Il est noble, a du bien : admis dans ma famille,

Sa générosité me répond au besoin

D'un secours que, sans lui, j'irais chercher bien loin.

Ma fille veut un Duc ; au fond, j'en suis la casse : [1165]

Lui donnant de l'orgueil, j'ai poussé trop la dose.

Oui ? Par un autre orgueil combattons celui-là :

Jamais je n'obtiendrai rien d'elle que par-là.

Voici tout justement Cléonte qui s'avance.



Scène VII

Le Marquis, Cléonte.


le marquis

Venez, mon pauvre ami, me conter votre chance. [1170]

Ma fille vous a donc donné votre congé ?

Moquez-vous d'elle, allez ; je vous ai bien vengé.


Cléonte
avec vivacité

Vengé !


le marquis

Vengé, vous dis-je ; et de cette vengeance

Que le sexe sent mieux, et dont plus il s'offense.


Cléonte
transporté de joie

Voulez-vous bien, Monsieur, m'expliquer tout-à-fait... [1175]


le marquis

Je vous le dirai ; mais gardez-moi le secret.

La Duchesse d'Ossonne ; ai-je dit, vous épouse.


cléonte

Eh bien ! Marquis ?


le marquis

Eh bien ! Ma fille en est jalouse :

Je l'ai vue, et rougir et pâlir tour-à-tour ;

Excès d'orgueil, enté sur un excès d'amour, [1180]

La travaille en dedans ; je vous le jure encore :

De ce dépit jaloux, qui ronge et qui dévore,

Elle en a, tout autant que femme en peut porter.

C'est à vous désormais de vous bien comporter ;

Jouez, en lui parlant, l'humeur et le caprice ; [1185]

Faites de mon propos prospérer la malice.

Êtes-vous malin, vous ?


cléonte

On le dit.


le marquis

Bon tant mieux.

Quand vous aurez traité la chose au sérieux,

Je veux en bon accord, tous les deux vous remettre.


cléonte

C'est ce que je suis loin, Monsieur, de vous promettre. [1190]


le marquis

Vous me le tiendrez donc sans me l'avoir promis.


cléonte

Non pas, assurément.


le marquis

Je le veux.


cléonte

Je ne puis.


le marquis

J'y compte, et je prends jour pour la cérémonie.

Allons piquer d'honneur notre fière Aurélie.



Scène VIII


cléonte

Je cherchais la vengeance, elle vient me trouver ; [1195]

Quel plaisir ! De quel air je m'en vais la braver !

Double rivalité, d'attraits, et de naissance !

Oh ! J'acquiers un grand prix par cette concurrence.

Ce que femme veut moins, une autre le voulant,

Le lui fera vouloir avec acharnement. [1200]

La voici qui s'avance ; allons, ferme, courage !

Prenons l'air et le ton de notre personnage.



Scène IX

Cléonte, Aurélie.


aurélie

Monsieur, à quand la noce ?


cléonte

Au gré de mon désir,

Le fortuné moment n'en peut trop tôt venir.


aurélie

Cette joie empressée est bien peu naturelle. [1205]


cléonte

Pourquoi donc, s'il vous plaît ? L'affaire est assez belle...


aurélie

Belle ! Où donc, je vous prie, où voyez-vous cela ?

Moi, je vois tout commun dans cette union-là.


cléonte

Comment ! Une Duchesse.


aurélie

Oh ! La grande merveille !

De ce mot imposant remplissez-nous l'oreille : [1210]

L'ambition mesquine ! On vous la passerait

Si vous étiez d'hier.


cléonte

Eh ! Mais, ce tabouret.

Qui vous tourne l'esprit !


aurélie

En ce tabouret même,

Jette sur votre hymen un ridicule extrême :

Votre femme le perd en vous épousant. Fi ! [1215]

Le sot rôle à jouer que celui d'un mari,

Dont le nom doit coûter des honneurs à sa femme !


cléonte

J'admire qu'avec vous, l'hymen ne soit, Madame,

Qu'un trafic de grandeurs et de rang à la Cour,

Stipulé par l'orgueil, à l'insu de l'amour. [1220]


aurélie

L'amour, vous voudriez donc bien me faire accroire

Qu'il joue un rôle aussi dans toute cette histoire.


cléonte

Un rôle ! Essentiel.


Aurélie

Cela n'est pas vrai,


cléonte

Non ?


aurélie

Non.


cléonte

Mais vous l'affirmez avec conviction.


Aurélie

C'est que je sais juger un coeur tel que le vôtre : [1225]

Allez vous m'aimez trop pour en aimer une autre.


Cléonte
d'un ton moqueur

Pour rendre ceci vrai, votre esprit conséquent?

N'a qu'à mettre au passé ce qu'il met au présent.


aurélie

Arrêtez ; grâce au moins du ton d'impertinence.

Aveugle que j'étais ! Ma tendre confiance... [1230]


cléonte

Oh ! non ; dispensez-vous de pleurer, s'il vous plaît ;

Les larmes du dépit sont d'un faible intérêt.


aurélie
avec fierté

Du dépit qui pourrait m'en donner, je vous prie ?

Votre prétention me paraît bien hardie ;

Du dépit pour un coeur par moi répudié, [1235]

Et qui s'est, de dépit ailleurs, réfugié !

Oh ! Vous calculez mal les faiblesses humaines,

Si vous nous supposez de tels sujets de peines ;

On n'a point de dépit quand on rompt le premier.


Cléonte
à part

Elle a ma foi raison je ne puis le nier : [1240]

En ce cas, tout ceci n'a rien qui l'humilie.


aurélie
à part

Frappons le coup plus fort.

Soyez sûr que Aurélie

A de quoi remplacer un coeur qu'elle a perdu.


cléonte
à part

Parbleu ! C'est singulier ; je n'aurais jamais cru

Qu'il fût si mal aisé de se venger des femmes : [1245]

Elles ont des retours qui subjuguent nos âmes.

Écoutez n'allons pas agir en étourdis ;

Votre père voudrait que nous fussions unis :

Sans votre ambition qui tient de la manie...


aurélie

Vous me la reprochez ; je vous la sacrifie. [1250]


cléonte

Ce sacrifice-là ne m'est pas démontré.


aurélie
tendrement

Dans le fond de-mon coeur il est trop avéré.


cléonte

Vraiment ?


Aurélie
bas

Bon ! Cela prend.

Oui, vous devez m'en croire ;

Titre et rang, sont des mots sortis de ma mémoire.


cléonte

Ô ciel ! S'il était vrai ?


aurélie

Mais rien n'est moins douteux. [1255]


cléonte
en lui baisant la main

En ce cas, des mortels je suis le plus heureux.



Scène X

Les mêmes, Le Comte.

qui entrent précipitamment

le comte

Ma soeur écoutez-moi ; le temps , la chose presse :

Tout va selon vos voeux, et vous serez Duchesse.


aurélie
avec vivacité

Duchesse !


le comte

Il serait trop long de vous dire comment

Mon mariage a pu manquer subitement ; [1260]

Il faut à cet accord en suppléer un autre ;

Et mon hymen rompu, nécessite le vôtre.


aurélie
après un peu de réflexion

On m'avait de tout temps prédit le tabouret ;

Il était fou d'aller contre un pareil décret.


cléonte

Quoi ! Vous pourriez encor ?


aurélie

Fuit-on sa destinée, [1265]

Cléonte ! Par mon sort, je me vois entraînée ;

L'astre prédominant qui régla mon destin,

Veut que j'aille à la Cour ; allons, j'y cède enfin :

Mais non sans regretter une chaîne si belle.


cléonte

Allez, femme perfide ! Allez, femme infidèle ! [1270]

Tristement attachée à votre sot époux,

Caressez par orgueil l'objet de vos degoûts :

La honte d'un tel choix vous punit et me venge.

Sous la loi du destin puisqu'il faut qu'on se range,

J'adopte ce conseil, et sans plus consulter, [1275]

Mon sort est de vous fuir et de vous détester.


aurélie

Moi, lancée à la Cour, et sous le dais placée,

Je vous aurai toujours présent à la pensée.



Scène XI

Le Marquis, Le Comte.


le marquis

Eh bien ! Mon Colonel ! La noce est en bon train ;

Je doublerais la dot, et que ce fût demain. [1280]


le comte

La noce, croyez-moi, n'est pas prête à se faire.


le marquis

Pas prête pourquoi donc ?


le comte

Il n'est plus temps, mon père,

De rien dissimuler ; le Baron m'a tout dit.


le marquis

Je pense, sur ma foi ! qu'il a perdu l'esprit.


le comte

Non ; je n'ai rien perdu que ma noble origine. [1285]


le marquis

Quelque chose a soudain détraqué la machine.


le comte

Appelez le Baron qu'il prononce entre nous.


le marquis

Lui ! Je vous tiens pour fou, mon fils, et des plus fous.


le comte

Une telle folie est du moins estimable ;

Elle consiste à faire un aveu véritable ; [1290]

À dire qui je suis, avant de m'engager.


le marquis

Ça ! ne badinons pas.


le comte

Rien ne saurait changer

La résolution que sur ce point j'ai prise.


le marquis

Si vous vous avisiez d'une telle sottise...

Ne vous y jouez pas.


le comte

Mon père, les enfants [1295]

Sont-ils complices nés, des torts de leurs parents ?


le marquis

Des torts ! C'est bientôt dit la parole est légère :

Tout devient tort, mon fils, sitôt qu'on l'exagère ;

Mais ce jugement même est un tort de l'esprit :

Il faut être du siècle et du monde où l'on vit. [1300]

Ce que vous supposez, (et qu'il ne faut pas croire)

Eh bien ! Quand ce serait en effet mon histoire,

Serais-je le premier qui, maltraité du sort,

Eût trouvé la noblesse au fond d'un coffre-fort,

Et se fût fait Marquis avec un peu d'adresse? [1305]

Quel mal fait cet emploi d'une grande richesse ?

Le pauvre en souffre-t-il est-ce un surcroît d'impôt

Qui surcharge sa peine, et trouble son repos ?

Tout en va-t-il plus mal dans la chose publique ?

Damis a, pour monter, pris cette route oblique, [1310]

Et les grains au marché, n'en ont pas renchéri.

Que je hais l'esprit dur, le caractère aigri,

Qui voit partout le mal, où partout le suppose ;

D'un fétu fait un monstre ; et de rien quelque chose !

Ce travers, croyez-moi, vous perdrait à la Cour. [1315]

Le Baron sait, à tout, donner un mauvais tour :

Votre hymen, ( ce point-là doit certes vous suffire )

Votre hymen détruira ce qu'un fat a pu dire ;

Et pour croire aux faux bruits dont il veut nous tâcher,

Qui Diable en Périgord voudra l'aller chercher ? [1320]


le comte

Mon père, ce discours n'est qu'un vain subterfuge :

J'en appelle à vous-même, oui, soyez votre juge,

Ou plutôt que l'honneur soit le vôtre et le mien ;

À nos propres regards ne dissimulons rien :

Tout mensonge est affreux, il blesse la droiture. [1325]

Qu'est-ce donc que vouer sa vie à l'imposture ?

Admettre le besoin et la nécessité

D'un mensonge éternel, avec art concerté ?

De ce que vous signez, rien n'est vrai, légitime ;

Votre seing est un faux, et tout faux est un crime. [1330]

Eh ! Que prétendez-vous ? Être un peu plus qu'un tel :

Le bel honneur surtout lorsqu'un mépris réel...

Pardonnez-moi ce mot, il échappe à ma bouche :

Je vous aime, mon père, et votre honneur me touche.

Je ne puis devant vous feindre ni déguiser : [1335]

Au reste, quelque loi qu'on puisse m'imposer,

Je dois, même avant vous, croire ma conscience ;

Je me sens affranchi de toute obéissance,

Dès qu'à vous obéir l'honneur est compromis.

Moi ! Tromper la famille où je serais admis ! [1340]

À chaque instant du jour il faudrait donc me dire,

Si l'on savait ! Ah Dieu ! Pour me faire souscrire

À ce plan médité de lâche trahison,

Il faudra fasciner mes sens et ma raison.


le marquis

Non, non ; pour m'assurer de toi, de ton silence, [1345]

J'emploierai la douceur, et non la violence ;

Je te ferai sentir que ma vie en dépend.


le comte

Mon père !


le marquis

Calme-toi ; raisonnons un instant.

Tiens ; je ne prétends plus te cacher ma faiblesse :

Oui, c'est à prix d'argent que j'acquis la noblesse ; [1350]

Et je l'aurais acquise au prix de tout mon sang,

Tant l'aveugle désir et du nom et du rang,

Fut de mon coeur troublé l'inquiète folie !

Toi, de qui la raison sent, calcule, apprécie

De l'état roturier l'infâme abjection ; [1355]

Toi, qui m'en as marqué ton indignation,

Condamne-moi d'avoir, par un heureux mensonge,

Purgé l'ignominie où cet état nous plonge.


le comte

Loin de vous en laver, vous vous reconnaissez

Flétri par votre état quand vous en rougissez. [1360]

Lorsqu'un tel préjugé nous foule, nous rabaisse,

Il faut chercher en soi ses titres, sa noblesse :

L'aveu de ce qu'on est commande le respect ;

On relève par là l'état le plus abject :

C'est la raison alors, qui devient la plus forte, [1365]

Et sur le préjugé, la vérité l'emporte.

Viennent nos grands Seigneurs ! Je les mets tous au pis,

Pour me faire rougir d'être ce que je suis :

Du dédain avec moi, que leur fierté s'avise !

J'en déconcerterais plus d'un dans l'entreprise. [1370]

Roturier, et pour tel montré de bonne-foi,

Je ferai reculer le mépris devant moi.


le marquis

Oh bien ! Moi je m'abonne à cent coups d'étrivière.

À me jeter, la tête en bas, dans la rivière,

Si jamais je souscris à cette indignité [1375]

De me salir du nom que mon père a porté.

Eh ! Lorsque dans la rue un violon résonne,

Je croirais que c'est moi que la ville chansonne.

Devant ma fille même, il faudrait me cacher.


le comte
à part

Dieu quel aveuglement comment l'en arracher ! [1380]

Que n'ai-je su plutôt ! J'étais trop jeune encore :

Mes conseils.


le marquis

Des conseils ! Je les fuis, les abhorre ;

Des conseils ! Je n'en prends que de ma passion.


le comte

Que puis-je donc pour vous ?


le marquis

À ta soumission,

Je ne demande rien de plus que le silence ; [1385]

Modère ta franchise, et fais-toi violence :

Conclus le mariage.


le comte

Eh ! C'est me demander

Un sacrifice affreux.


le marquis

Que tu dois m'accorder.


le comte

C'est celui de l'honneur.


le marquis

Ta gloire la plus chere;

Sera d'avoir sauvé des affronts à ton père. [1390]

Tu balances ! Faut-il me mettre à tes genoux ?

Je m'y mettrai.


le comte
en le relevant

Mon père ! Ô ciel ! Que faites-vous ?



Scène XII

Les Mêmes, Aurélie.


aurélie

Qu'est-ce donc que ceci ?


le comte

Je suppliais mon père ;

Je mettais à ses pieds mon instante prière :

Mais, ma soeur, il persiste, et s'obstine en son choix. [1395]


aurélie
à part

Je ne sais que penser de tout ce je vois.

le marquis, emmène son fils dans un coin et lui parle tout bas.

Je vous ai confié le destin de ma vie ;

Si vous me trahissez, Hortense en est punie.


le comte
à demi-voix

Hortense ?


le marquis

Elle est sans bien, sans parents, sans appui ;

Je la cloître à jamais.


le comte

Vous pourriez !... [1400]


le marquis

Je le puis, [1400]

Je le veux. Ce n'est pas une menace vaine ;

C'est elle, de vos torts, qui portera la peine :

Pensez-y.

Ceci peut revenir aux d'Alforts ;

Allons les prévenir contre de tels rapports.



Scène XIII

Aurélie, Le Comte.


aurélie
à part

Plus je regarde, et moins je ne puis rien comprendre. [1405]

Mon frère, au nom de Dieu ! Daignez un peu m'apprendre,

Ce qui peut entre vous causer tant de rumeur.


le comte
en s'éloignant

Laissez-moi ; j'ai le monde, et la vie en horreur.


aurélie
à part

Ceci va mal ; je crains d'avoir été trop prompte :

Tâchons de ratrapper, s'il se peut, mon Cléonte. [1410]



ACTE V


Scène I

Le Comte, Hortense.


le comte

Hortense, au nom de Dieu ! Ceci n'est pas plaisant ;

Abstenez-voudserire, aumoinspouruninstant.


hortense

Rien qu'en disant cela, vous m'en donnez envie ;

Vous allez gravement me dire une folie.


le comte

Mon récit n'est pas gai si vous le trouvez tel, [1415]

J'en féliciterai votre heureux naturel.

Je suis, vous le savez déchu de ma noblesse.


hortense

Voyez le grand malheur ! Auriez-vous la faiblesse

D'en être désolé ?


le comte

Dieu m'en préserve, hélas !

D'un pareil accident, je sais qu'on ne meurt pas : [1420]

Mais il faut détromper le Duc sur ma naissance.


hortense

Oui.


le comte
avec poids

Mon père m'en fait une expresse défense

Et si je résistais à son commandement

Il vous en punit.


le comte

Moi !


le comte

Vous, vous-même.


hortense

Eh ! Comment ?


le comte

On vous enterre vive, au fond d'un monastère. [1425]


hortense
frappée

Saincenne, il se pourait ?


le comte

Rien de plus vrai ; mon père...


hortense

Jusqu'à cette injustice il a pu s'oublier ?


le comte

Oui ; c'est moi qui, d'un mot, vais vous sacrifier :

Ma situation est-elle assez cruelle ?


hortense

J'en sens toute l'horreur.


le comte

Mon courage chancelle ; [1430]

C'est la première fois qu'un devoir m'a coûté.


hortense
après un peu de réflexion

Armons-nous tous les deux de sage fermeté ;

Je vous réponds de moi; vous n'avez rien à craindre

Je n'ai que trop appris à souffrir sans me plaindre

Tout injuste qu'il est, cet ordre rigoureux [1435]

N'ajoute pas beaucoup à mon malheur affreux.


le comte
vivement

Hortense, expliquez-vous.


hortense

L'aveu que je vais faire

Me rendra votre estime ; elle m'est nécessaire

Pour adoucir ma peine, et pour me consoler.


le comte

Hortense encore un coup, hâtez-vous de parler. [1440]


hortense

Vous me jugiez légere, étourdie et coquette ?


le comte

Eh bien !


hortense

Je fus sensible, et prudente, et discrète.


le comte

Ciel !


hortense

Je désespérais d'être à vous quelque jour ;

J'ai voulu vous guérir d'un dangereux amour,

Et lever cet obstacle aux volontés prévues [1445]

D'un père ambitieux, qui sur vous a des vues.


le comte

Est-il possible, ô cîel ! L'ai-je bien entendu ?

Le ridicule en elle était une vertu !


hortense

J'ai saisi ce moyen ( en était-il quelqu'autre ? )

Pour régler mon amour, et contenir le vôtre. [1450]


le comte

Votre amour !


hortense

Malgré moi, ce mot m'est échappé ;

Mais n'en abusez pas.


le comte

Me serais-je trompé ?

L'avez-vous prononcé ; ce mot, si doux, si tendre ?

Répétez-le cent fois cent fois je veux l'entendre :

Hortense ; vous m'aimez ! Un aveu si flatteur, [1455]

De tous mes sentiments à rallumé l'ardeur :

Cet aveu va, lui seul, régler ma destinée.

Qu'on ne me parle plus d'aucun autre hyménée ;

Plus de Ducs, plus d'honneurs, je les abjure tous :

Dans l'univers entier je ne vois plus que vous. [1460]

Tout autre noeud me pèse ; il m'est insupportable.


hortense

Insensé ! Croyez-vous qu'une femme capable

De l'effort que j'ai fait, trahisse son devoir ?


le comte
à part

Je suis aimé.


hortense

Perdez un si funeste espoir.


le comte
plus vivement

Je suis aimé !


hortense

Suivez vos démarches honnêtes ; [1465]

Allez trouver le Duc ; dites-lui qui vous étes :

S'il persiste, d'un père accomplissez les voeux.


le comte

Non, jamais.


hortense

Il le faut.


le comte

Je ne puis.


hortense
avec poids

Je le veux.

Saincenne, estimons-nous : le reste s'use, passe ;

L'amour qui du devoir nous fait quitter la trace, [1470]

Après avoir trompé notre espoir le plus doux,

S'éteint dans les remords, et meurt dans les dégoûts ;

Saincenne, estimons-nous ; c'est-là le bien suprême :

Il nous adoucira notre infortune extrême.

De tout, remettons-nous aux volontés du ciel; [1475]

Méritons d'être heureux, c'est-là l'essentiel.



Scène II


le comte
seul

Je n'ai pas sur mon sort la plus légère crainte

Sitôt que j'aurai pu m'expliquer sans contrainte;

Il n'est point de raisons ni de moyens puissants,

Qui rapprochent jamais des états si distants ; [1480]

Mon vrai nom reconnu, rompt toute convenance :

Qu'ils gardent leurs grandeurs, j'aime mieux mon Hortense

Le sort me traita bien en me donnant le jour;

il me fit roturier pour servir mon amour.

Mais si j'expose Hortense au courroux de mon père [1485]

Bon un pareil propos échappe à la colère

Mais au moment d'agir, on change, on file doux.

Voici le Duc eh vite eh vite empressons-nous

De lui tout raconter.



Scène III

Le Comte, Le Duc, et un moment après, Le Marquis.


le comte
Avec impatience

J'attends de vous, Monsieur, un moment d'audience. [1490]


le marquis
au fond du théâtre

Mon fils avec le Duc ! Est-ce pour me trahir ?


le duc
à part

Je me doute où mon gendre à dessein d'en venir :

Son père m'a parlé.


le comte
au Duc

Monsieur, de ma naissance

J'eus longtemps une vague et fausse connaissance


le duc
à part

L'y voilà justement ; je l'avais bien prévu. [1495]


le comte

De tout temps appelé Saincenne, j'avais cru

Que ce nom, hautement reconnu pour le nôtre,

Ne déparerait point un nom tel que le vôtre :

Mieux instruit de mon sort, sachant ce que je sais...


le duc

Quoi ! Vous n'êtes pas noble ?


le comte

Hélas ! Rien n'est plus vrai. [1500]


le duc

Je n'en suis pas fâché.


le comte

Comment ! Vous voulez rire.


le duc

Non.


le comte

Je ne comprends pas ce que ceci veut dire.


le duc

Quoi ! Ne venez-vous pas de me signifier

Quelle sort vous a fait.


le comte[c

Oui, Monsieur, roturier,

Roturier roturier, tout ce qu'on le peut être. [1505]


le duc

Eh bien ! Pour tel, je suis charmé de vous connaître ;

Il est de ses gens-là dont je fais très grand cas ;

Vous, tout le premier.


le comte

Mais vous ne prétendez pas,

À coup sûr, me railler, ni m'insulter, je pense.


le duc

Priser votre personne, est-ce vous faire offense ? [1510]


le comte
à part

Je m'y perds on dirait que de dessein formé...


le duc
à part

Le voilà bien honteux d'être tant estimé !


le comte

Encore un coup, Monsieur, expliquons-nous, de grâce :

Ceci, de votre part, est jeu, feinte, grimace ;

C'est pour vous égayer que, monté sur ce ton... [1515]


le duc

Oui, sans doute, je ris, et c'est avec raison.

Vous vous laissez mener comme un enfant crédule :

Le Baron vous a fait un conte ridicule ;

Il a mis son plaisir à vous persuader

Que vous n'êtes pas noble ; et, sans y regarder, [1520]

Vous vous en allez, vous, prendre au vrai cette injure.


le comte

C'est après examen que j'y crois, je vous jure.


le duc

Allez, mon cher ami ; de telles visions

Vous mèneraient tout droit aux petites-maisons :

La simplicité même a des bornes prescrites. [1525]


le duc
plus vivement

Mais la chose n'est pas telle que vous la dites.


le duc

C'est drôle : on le fera noble, la force en main,

Comme on fait Sganarelle apprenti Médecin.


le duc
avec impatience

Mais, Monsieur, je soutiens.


le duc

Brisons là, je vous prie ;

Je prendrais mal enfin cette plaisanterie. [1530]

Vous êtes Gentilhomme, et rien n'est plus certain

Lorsque j'ai pour fille accepté votre main :

Cela vous sert de preuve, oui, ma seule alliance

Vous répond de vous-même et de votre naissance :

Un homme de mon rang, délicat en son choix, [1535]

Pour se donner un gendre, y regarde à deux fois.

Vous êtes Gentilhomme est-ce assez vous le dire ?

Gardez-vous bien, Monsieur, d'en plaisanter, d'en rire ;

Ce serait me manquer.



Scène IV

Les Mêmes, Le Marquis.


le marquis
entrant précipitamment

Tenez-le vous pour dit :

Vous étes Gentilhomme.


le comte
bas

Ah ! J'en perdrai l'esprit. [1540]


le marquis

Vous êtes Gentilhomme.

Une amourette en tête ;

De la petite Hortense il s'est fait la conquête.


le comte
vivement

Oui, mon père il est vrai; j'adore ses appas,

J'adore ses vertus, je ne m'en défends pas.


le marquis

Eh bien l Monsieur le Duc, je ne lui fais pas dire. [1545]


le duc
au Comte

Eh si ce goût vous tient, s'il vous jette en délire,

Fallait-il pour cela renier votre nom ?


le marquis

Renier des aïeux du temps de Pharamond !


le comte

Mon père...


le marquis

Taisez-vous.


le duc
au Marquis

Rien ne change à l'affaire !


le marquis

J'y tiens plus que jamais.


le duc

Allons, tant mieux. [1550]



Scène V

Les Mêmes, Aurélie, Cléonte, Davon, dans le renfoncement.


aurélie

Mon père, [1550]

Deshorde est de retour ; mais Cléonte aujourd'hui,

De cinq cent mille francs vous acquitte envers lui.

Suivant ce qu'on m'a dit, le Baron de Saincenne,

En partant, mit à sec vos fonds.


le marquis
à part

Fâcheuse antienne !


aurélie

Le mal est réparé.


le duc
à part

Qu'est-ce donc que j'entends ? [1555]


cléonte

Ce service, Madame, est des moins importans.


le duc
avec hauteur au, Marquis

Que veut dire ceci ? Quoi ! J'étais votre dupe,

Monsieur vous me trompiez tandis que je m'occupe

À couvrir vos affronts ; et, soit dit entre nous,

Quand je vous fais l'honneur de m'allier à vous. [1560]

Vous...


le comte
au Duc

Permettez, Monsieur ; un pareil ton m'offense ;

Et l'on n'insulte pas mon père en ma présence.


le duc

Conçoit-on cet orgueil dans de pareilles gens ?


le comte

Monsieur, il en est un qui sied à tous les rangs ;

C'est de savoir partout faire honorer son père. [1565]


le duc

Sortons ; il vaut bien mieux s'éloigner et se taire,

Que de se compromettre avec des gens de rien.


le comte
au Duc

Tout hymen est rompu ?


le duc
avec beaucoup de hauteur

Vous vous en doutez bien.


le comte
en remettant le portefeuille et les papiers destinés au Baron

La somme qui vous fut indignement surprise,

Mon père, la voici ; c'est moi qui l'ai reprise, [1570]

En chaussant comme escroc, votre infâme Baron.

C'est d'un homme de rien qu'il tient cette leçon.


le duc
a part

Me voilà pris pour dupe et ceci me dérange.


aurélie
bas

Mais mon frère se donne un titre bien étrange.


Davon
au Marquis

Moi, Monsieur, de l'argent au Baron envoyé, [1575]

J'ai, depuis vingt-cinq ans soustrait plus de moitié ;

C'est ainsi qu'accusant cette faible partie,

Le Baron se plaignait de votre économie.

La somme ici prospère, et vous porte intérêt.


le marquis

La nouvelle est très bonne, et ce retour me plaît. [1580]


le duc
à part

J'enrage ; j'ai trop tôt déclaré la rupture :

Gare les créanciers après cette aventure.



Scène VI

Les Mêmes.


cléonte

Mon offre vous devient inutile, Marquis.


le marquis

Mon coeur reconnaissant n'en sent pas moins le prix.


cléonte

Puis-je obtenir de vous une grâce dernière ? [1585]


aurélie
tendrement

Ma main ? Elle est à vous je vivrai pour vous plaire ;

Ma seule ambition est de vous rendre heureux.


cléonte

Ce n'est plus là le but où tendent tous mes voeux.


aurélie

Comment donc ?


cléonte

Du Marquis, la grâce que j'espère,

C'est qu'il soit mon ami sans être mon beau-père. [1590]


aurélie

Quoi vous refuseriez de m'épouser, Monsieur?


Cléonte
ironiquement

À moi n'appartient pas Madame, tant d'honneur.


aurélie

Ciel ! Quel affront ! Faisons tout au plutôt retraite ;

Allons vivre au chapitre, en vraie anachorete,

Jusqu'à ce que le ciel, sur nous, ait acquitté [1595]

Tout ce qu'il doit d'honneurs aux gens de qualité.



Scène VII

Le Marquis, Le Comte, Hortense, Davon.


hortense

Mon oncle...


le marquis

Eh bien ?


le comte

Mon père, agréez je vous prie,

Qu'à cet objet charmant, je consacre ma vie.

De vous seul occupés, nous vivrons près de vous ;

Et vous serez l'objet de nos soins les plus doux. [1600]


le marquis

Grand merci de ce zèle ; il n'est pas nécessaire.

D'un témoin importun songeons à nous défaire :

Mon fils à la grandeur met si peu d'intérêt,

Qu'il s'en irait tout haut confesser ce qu'il est.

Je vais le confiner dans l'une de mes terres ; [1605]

Là, faute d'écoutants, il ne parlera guère.

Oh ça ! Vous vous aimez ; j'ai pitié de vos feux ;

Je consens que l'hymen vous unisse tous deux.


le comte
avec transport

Mon père !


le marquis

Un moment donc, et moins de pétulance !

Sachez ce que j'attends de votre obéissance. [1610]

Je veux que vous viviez dans ma terre d'Ulsaux :

On est toujours fort bien où l'on a des vassaux ;

Et, comme chacun sait, tout grand propriétaire,

Pour le bien du pays, doit habiter sa terre.

Dans la vôtre, vivez en Seigneurs opulents ; [1615]

Le pauvre se nourrit des dépenses des grands.

Faites-vous respecter ; qu'on vous nomme Comtesse,

Ma bru je vous en fais la loi la plus expresse.

Que vos nobles voisins, chez vous soient seuls admis ;

Aux voisins roturiers fermez, le Pont-levis. [1620]

Représentez beaucoup, soyez toujours en scène ;

Tenez le grand couvert un jour de la semaine :

Rien n'en impose tant. Sitôt qu'ils seront nés,

Que mes petits enfants me soient tous amenés :

Je prétends mettre en eux, dès l'âge le plus tendre, [1625]

Tout ce qu'un Gentilhomme, en naissant, doit apprendre.

À ces conditions, allez, partez ; bonsoir.


le comte

Pouvons-nous quelquefois espérer de vous voir ?


le marquis

Oui ; j'irai voir, chez vous, si l'on soutient noblesse.


hortense

Nous vous jurons, respect, zèle, amour et tendresse. [1630]



Scène VIII


Le Marquis, Davon.


le marquis

Moi pour que tout ceci fasse un peu moins d'éclat,

Je vais de mon côté, vivre à mon Marquisat.

À Paris, en huit jours, tout s'efface et s'oublie ;

On change de nouvelle ainsi que de folie :

Disparaissez un an puis revenez sur l'eau, [1635]

Le Public vous revoit comme un être nouveau ;

Il n'a plus contre vous, ni dépit, ni rancune.

Tiens, je dois rendre grâce à ma bonne fortune,

De ce que le Baron, expulsé de chez moi,

En sort, la bourse vide, et tout rempli d'effroi ; [1640]

La crainte lui défend d'y jamais reparaître.

Allons, mon vieux Davon, soutiens un peu ton maître ;

Montre-moi du courage, ose tout espérer,

Et tirons du malheur, ce qu'on peut en tirer.

Tu ne le croirois pas ; aujourd'hui, ( chose sûre ! ) [1645]

J'ai cru de deux degrés, malgré mon aventure.


davon

Ces degrés, quels sont-ils ?


le marquis

Mon Suisse, et mon hôtel:

Le reste s'oubliera ; ceci me reste.


davon

Ô ciel!

Après un tel affront garder tant d'assurance !

Ce désir des grandeurs suit l'extrême opulence ; [1650]

Vive les pauvres gens pour se passer d'aïeux !

On est fils de son père, et cela vaut bien mieux.