Le Figaro/1883/03/17/Mort de Karl Marx

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Henri Hamoise
Mort de Karl Marx
Le Figaro (p. 1).

LE
18 MARS 1883


Guérissez ! N’arrachez pas!
(Duchesne, dentiste)

Lorsqu’un gouvernement prend des précautions militaires, lorsqu’il en est arrivé à croire qu’il n’est pas suffisamment muni, défendu ou armé par l’ensemble des lois existantes, il ne faut pas le blâmer à la légère.

Il est certain que M. Ferry est renseigné sur l’état des esprits, à Paris par M. Camescasse, préfet de police, et en province par M. Schnerb, directeur de la sûreté générale, il doit donc savoir à quoi s’en tenir sur le nombre des individus qui veulent troubler la sécurité de son gouvernement. Il ne faut en effet jamais croire de parti pris à l’inhabileté où à la pusillanimité des fonctionnaires, parce qu’on n’aime pas ou qu’on estime peu le régime qu’ils servent. Ce sont là des procédés faciles que, pour ma part, je répudie.

M. Ferry fait acte de gouvernement — je vous en réponds — lorsqu’il se prépare à la journée du dimanche 18 mars.

Supposez qu’il n’y ait rien — ce que je désire — il pourra produire son effet en s’écriant le lendemain à la tribune, si un sot l’interpelle : « Je frémis, messieurs, rien qu’à la pensée de ce qui aurait pu se passer sans la sage prévoyance de la police. » Et s’il arrive quelque chose, il sera prêt. Or, être prêt, c’est énorme, car on sait ce qui arrive lorsqu’on n’est pas prêt.

Rien n’était préparé militairement, lorsque M. de Polignac, en juillet 1830, présenta les ordonnances à la signature de Charles X. Louis-Philippe n’avait pas prévu, en février 1848, que sa bonne garde nationale — sa vieille garde à lui ! — se placerait entre les émeutiers et la troupe. Enfin, le 4 Septembre 1870, les gouvernants d’alors étaient tellement troublés qu’ils ignoraient absolument que dans les forts et aux environs de Paris ils avaient sous la main plus de vingt-cinq mille hommes.

M. Ferry lui, est prévenu, il s’attend à tout ; et, en homme prudent, il a cavé au pis. En bon général, il sait par coeur, l’emplacement de l’effectif de ses troupes et de ses réserves. De plus, il a fait son plan et je vous affirme, messieurs les badauds qui aimez le spectacle gratis, que cet homme pâle aux yeux en capote de cabriolet et en favoris à la Baptiste est capable — et peut-être même désireux — d’avoir son 13 Vendémiaire.

L’armée qui occupe Paris et les forts est formée de deux divisions d’infanterie, d’une brigade de cavalerie et d’une d’artillerie détachées de divers corps d’armée. Elle représente un ensemble de 12,000 hommes disponibles. Ce nombre de soldats est largement doublé par la garde républicaine, la gendarmerie départementale et mobile et par le corps des gardiens de la paix qui, à un moment donné, peuvent être armés de chassepots et formés, sous le commandement de leurs officiers de paix, en compagnies et bataillons.

Quant à la garnison de Versailles (une brigade de cavalerie, une d’artillerie, un régiment du génie et un bataillon de chasseurs à pied), on ne saurait l’ajouter aux forces disponibles pour la défense du gouvernement dans Paris. Elle a reçu l’ordre, en cas d’émeute, de rester à Versailles et d’y prendre, au premier bruit d’alarme, ses dispositions pour assurer à notre bien aimé président, à son ministère et aux Cambres, une retraite, à l’abri des tutoiements insurrectionnels, dans la seconde capitale constitutionnelle de la République française.

Saint-Germain, Meaux, Compiègne, Fontainebleau, peuvent fournir de la cavalerie à Paris menacé. Mais on sait, par expérience, que la cavalerie ne sert qu’aux débuts et à la fin des insurrections ; aux débuts, pour charger les rassemblements, à la fin, pour escorter les colonnes d’insurgés cueillis pendant la lutte. Les trois premiers corps d’armée — Rouen, Amiens et Lille — ont reçu des ordres et feront marcher au premier signal les régiments impairs de leurs brigades non détachées. Les corps d’Orléans et de Tours contribueraient aussi dans la même proportion, si cela était nécessaire. Ces dispositions d’ailleurs sont presqu’élémentaires, car depuis longtemps malheureusement, le ministère de la guerre est en face de l’éventualité d’une révolte radicale. En outre, le système général de marche des troupes désignées pour venir à Paris, est doublé d’un système de protection des voies ferrées.

Ajoutons que jamais, depuis cinquante ans, sauf pendant quelques mois de 1848, les effectifs et le nombre des régiments d’infanterie de l’armée de Paris n’ont été aussi faibles. Depuis 1841, depuis la construction des fortifications de Paris, le nombre moyen des régiments d’infanterie l’armée de Paris, à varié de douze à seize. En 1871, 72 et 73, il a été de cinquante-trois. Aujourd’hui, il est de huit !

Il faut donc louer M. Ferry des ordres qu’il a donnés pour que dimanche matin, Paris, s’il en était nécessaire soir mis, par une concentration rapide de troupes, à l’abri d’un coup de main.

Sans doute si, depuis douze ans, lui et les autres hommes du 4 Septembre avaient moins parlé et mieux agi, nous ne serions pas si soucieux en voyant arriver le douzième anniversaire de l’assassinat du général Lecomte et de M. Clément Thomas. D’abord, aucun autre gouvernement que celui de M. Thiers, aidé de MM. Jules Favre, Jules Simon, Jules Ferry, Ernest Picard n’aurait poussé aussi loin la répression des actes criminels de la Commune. Des hommes politiques, moins haineux et plus prévoyants se seraient rappelés que la seule gloire à conquérir, dans une guerre civile est de réconcilier les vainqueurs et les vaincus. Ils auraient effacé le plus vite possible les traces d’une insurrection dont il a fallu amnistier les grands coupables et les grands chefs, parce qu’on avait aveuglément frappé sur les égards et les soldats.

Il fallait résoudre vite la question encore pendante des traités de commerce, favoriser l’élan des travaux de chemins de fer, au lieu d’effrayer les grandes Compagnies. Il fallait enfin se préoccuper des réalités de la vie sociale, et ne pas s’arrêter aux bagatelles de la politique.

Les révolutions si nuisibles qu’elles soient, ont toutes un but avouable et louable. 1830 a été fait au nom de la liberté de la presse ; 1848 pour le triomphe de l’égalité électorale. 1870 n’ayant pas été la victoire devait être philosophiquement, dans l’esprit du peuple, l’avènement d’une sorte de fraternité sociale, dans laquelle le travail se serait réconcilié avec le capital.

Folie : mais tout a été folie avant d’être raison et le peuple manié par des prophètes de mauvaise foi, ne se rend pas un compte bien net du point fixe — s’il y en a un — ou doit s’arrêter le progrès, ou finit le possible, où commence l’absurde.

Jusqu’à présent, l’année 1870 a manqué aux promesse qu’elles a faites au prolétariat ; et le jour ou l’amnistie a donné le droit de discuter et de blâmer la répression de mai 1871, ce jour-là, les hommes du 4 Septembre se sont trouvés dans la situation de Napoléon III permettant, lui vivant et régnant, de discuter et de blâmer le coup d’État.

Aujourd’hui, c’est le 18 Mars qui fait le procès au 4 Septembre. Un jour ou l’autre les éclaboussures de ce combat peuvent tuer la France ; mais c’est là le fait brutal qui nous étreint en ce moment.

Et lorsque M. Jules Ferry parle de la pastille de dynamite — vendredi, aux Champs-Elysées, un facteur de la poste en a trouvé une — M. Jules Ferry synthétise la situation. La pastille de dynamite est hélas ! l’instrument de redressement social, l’agent de rédemption de l’honnête ouvrier retour de Nouméa. C’est la conclusion des articles et des discours de M. Jules Ferry commentés par les ébénistes et les maçons sans ouvrage.

Les sabres suffiront-ils à vaincre ce danger? Peut-être. Mais le lendemain, quand il n’y aura plus de danger, que fera-t-on?

M. Ferry appartient à cette race de gouvernants, issue de M. Thiers et de M. Guizot, qui croient sincèrement qu’une émeute vaincue est un jour de fête gouvernementale, qui se roulent dans leur triomphe et qui se vautrent dans leur puissance.

Plus ils sont vainqueurs, plus ils sont tyranniques.

La religion parlementaire a cela de mauvais que son dogme manque de fixité ; elle vit de l’opinion du moment. Or, l’opinion du lendemain d'un danger est la peur. Le lendemain des élections de 1830, on dissout la Chambre ; le lendemain de la machine de Fieschi, on fait les lois de septembre ; le lendemain des mouvements de juin, on invente la transportation en masse. On fait des victimes, on double le nombre des mécontents, on quadruple celui des inquiets.



MORT DE KARL MARX


Le fondateur de l'Internationale, Karl Marx, est mort jeudi à Londres, à l’âge de soixante-neuf ans.

Chef du mouvement socialiste moderne, il mérite une biographie : Il est né dans la Prusse rhénane, à Trier (Trèves) en 1814. Son père, qui était avocat, lui fit faire ses études à Bonn, puis à Berlin. Karl Marx n’avait pas vingt et un ans quand il fonda avec ses amis Heine, Mess, Strauss et Engels, la Gazette rhénane, qui, menaçante pour le gouvernement, ne tarda, pas : a être supprimée.

Exilé de Cologne, Karl Marx vint à Paris, en 1843, avec sa jeune femme Berthe-Caroline de Westphalen et ses deux amis Arnold Ruge et Heine.

En collaboration avec ces derniers, il fonda les annales franco-allemandes, Deutsch-Franzœsischen Jahrbücher. De cette époque, datent ses relations avec tous les chefs de la démocratie française.

Il rêvait déjà d’asseoir sur la philosophie pratique les passions et les besoins du dix-neuvième siècle. Il publia divers ouvrages contre l’idéalisme allemand, entre autres, en 1847, la Misère de la philosophie.

Cet ouvrage fit prendre peur au gouvernement prussien, qui demanda son expulsion de France.

Il s’exila à Bruxelles, où il fit paraître le Manifeste des communistes.

On peut dire de cet ouvrage qu’il est le catéchisme du socialisme moderne.

Éclata la révolution du 24 février, qui eut des contre-coups en Allemagne.

Aussitôt Karl Marx partit pour Cologne où il ressuscita la Gazette rhénane. Son patrimoine et la fortune de sa femme lui permettaient, cette nouvelle tentative.

Dès les premiers numéros, il eut un procès. Appelé devant la Cour d’assises, il se défendit lui-même. Le jury l’acquitta.

Le gouvernement prit sa revanche en supprimant son journal et en le proscrivant.

De nouveau, il passa en France, où on voulut l’interner dans le Morbihan. Il se réfugia à Londres où il se fixa. Vint 1842. Il publia le 18 Brumaire, puis le Procès des communistes de Cologne, enfin la Critique de l’économie politique.

À Londres, sa maison devint le refuge des exilés, de 1852. Ses ouvrages le rendirent populaire.

En septembre 1864, il fonda l’association internationale des travailleurs, plus connue sous le nom, de l’Internationale, demandant comma une faveur d’être nommé secrétaire de la section, allemande, ce qui fut naturellement fait.

Cinq ans après, en 1809, Karl Marx publia la première partie de son grand ouvrage le Capital.

Cette première partie, avait pour sous-titre : La production des richesses.

La deuxième, qui est entièrement achevée, et que son vieil ami Engels doit faire prochainement, paraître, s’appellera : La Circulation des richesses.

La troisième partie, qui vraisemblablement ne paraîtra jamais, se fût appelée : Histoire du la théorie.

Il y a treize mois, Karl Marx perdait sa femme. C’est au chevet du lit de celle-ci qu’il contracta la maladie de poitrine à laquelle il a succombé et qu’aggrava encore, il y a quelques mois, la perte de sa fille qu’il avait mariée à M. Charles Longuet.

Les médecins l’envoyèrent en Algérie, puis à Nice. Depuis quoique temps, il vivait à Ventnor, dans l’île de Wight, où le climat est très doux.

Il se croyait guéri quand il revint à Londres, où il est mort quelques jours après son retour.

Bien qu’il soit réellement la père du socialisme moderne, Karl Marx, qui n’a jamais fait que travailler à son bureau et qui était fortuné, n’eût certainement pas tardé à passer pour réactionnaire. Il est mort assez tôt pour n’être pas dédaigné, comme l’ont été et le seront tour à tour tous ceux qu’on appelle aujourd’hui les quarante-huiteux.


Henri Hamoise.