Le Figaro — La Vie littéraire — 3 février 1931

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le Figaro,
3 février 1931

Henri de Régnier

Le Figaro — La Vie littéraire — 3 février 1931


LA VIE LITTÉRAIRE
L’Ennemie intime, par Marcelle Tinayre, 1 vol. (Grasset). Le Désordre, par Simone. 1 vol. (Plon).

Cette petite ville de province avec sa place des Cornières aux antiques et sombres logis, cette petite ville aux rues étroites confinée en son existence monotone et parcimonieuse, ce dur vieillard infirme, brutal, tyrannique et sournois, cette vieille fille cupide, hypocrite, envieuse, ces sourdes passions qui prennent leur temps, se nourrissent secrètement et furieusement d’elles-mêmes et, soudain, éclatent, portées à leur paroxysme avec une violence effrénée, ce drame familial où la haine, l’avarice, les rancunes inavouables exercent leur action, ces longues intrigues menées avec un implacable acharnement, dont Mme Marcelle Tinayre nous peint en couleurs saisissantes et en traits vigoureux le tableau fortement composé, ne nous font-elles pas penser, en leurs décors et leurs personnages, à ces scènes de la vie de province que nous a retracées, avec un prodigieux génie d’observation divinatrice, le grand Honoré de Balzac ?

Que le Villefarge-en-Rouergue de Mme Marcelle Tinayre soit une ville balzacienne, il n’en résulte nullement que l’auteur de l’Ennemie intime ait délibérément voulu « balzaciser ». Le rapprochement que nous signalons entre l’atmosphère du roman de Mme Tinayre et celle de certains romans de Balzac montre simplement que les mœurs provinciales n’ont guère changé depuis l’époque où Balzac nous les représentait avec une exactitude qui rend encore valables les peintures qu’il en a faites. Je ne veux pas dire par là que la province française ne se soit pas modernisée, mais le fond de l’existence provinciale est demeuré à peu près le même. Elle dépend de certaines conditions auxquelles elle continue à obéir et qui la plient à leurs exigences. C’est ainsi que la province de Balzac est encore celle de Mme Tinayre. Les mêmes configurations de destinées s’y rencontrent. Les mêmes événements y mettent en jeu les mêmes passions. C’est ce que nous prouve le beau roman de Mme Marcelle Tinayre. Son cadre balzacien n’a rien d’emprunté.

Il ne s’ensuit pas cependant que Mme Marcelle Tinayre ne soit redevable de rien à l’illustre auteur de la Comédie humaine. C’est de lui que vient à la romancière de l’Ennemie intime le souci de construire et d’agencer son récit selon une ordonnance raisonnée et de lui imprimer un mouvement de progression dramatique qui y ménage l’intérêt et le renforce de page en page jusqu’à sa conclusion. Certes, Mme Marcelle Tinayre obéit au sujet qu’elle a choisi, mais cette obéissance n’est pas passive. Mme Marcelle Tinayre ne fait pas que conter, elle compose et c’est ce qui donne à son livre une rare solidité. En cela, le roman de Mme Marcelle Tinayre relève d’un art dont la tradition se perd de plus en plus et qui n’est plus guère en usage chez les jeunes romanciers d’aujourd’hui qui, en cherchant pour le roman des dispositifs narratifs nouveaux, négligent un peu trop de respecter les essentielles nécessités techniques d’un genre d’écrits qu’il semble, à première vue, le plus facile d’aborder, mais dont des écrivains moins présomptueux n’ignorent pas les difficultés. Mme Marcelle Tinayre est de ceux-là et elle suit à cet égard l’exemple que nous ont donné les maîtres et les chefs-d’œuvre que nous leur devons.

Aussi son Ennemie intime est-il un roman qui « se tient » et où tout concorde à créer l’âpre impression de vie qui s’en dégage, car le vigoureux talent de Mme Marcelle Tinayre ne craint point les situations fortes et elle apporte à les traiter une rigoureuse maîtrise. Elle n’hésite pas non plus à s’engager dans le sombre domaine des basses passions, à en définir les détours, à en scruter les obscures profondeurs. Elle va loin dans l’observation des caractères et ses analyses ne reculent ni devant la laideur des égoïsmes, ni devant le venin des haines, ni même devant certaines déformations morales voisines de la monstruosité, mais à ces cruelles constatations Mme Marcelle Tinayre n’apporte aucun parti pris. Elle nous les expose telles qu’elle les a observées. Qu’elle nous peigne un Capdenat, une Renaude Vipreux, c’est toujours avec une sévère impartialité objective, sans complaisance et sans indignation. Ils ne sont pour elle que de la vérité humaine.

Ce Capdenat, entrepreneur enrichi, est une figure puissamment dessinée. La maladie a fait de lui un infirme, mais un infirme plus répulsif que pitoyable. Il a été mari tyrannique ; veuf, il est mauvais père. Son fils a déserté la maison, sa fille Geneviève s’en est éloignée par son mariage et n’y revient qu’en passant et par devoir. Capdenat déteste ses enfants. Il n’aime que son argent et lui-même. Cloué sur son fauteuil, en sa maison vide, entre ses oiseaux et son chat, il la fait retentir de ses récriminations et de ses colères. On ne peut cependant pas le laisser seul en sa vieillesse hargneuse et sordide d’impotent et d’avare.

C’est alors que sa, fille, Geneviève Alquier, commet l’imprudence d’introduire auprès de son père une certaine Mlle Vipreux. C’est une vieille fille pauvre à qui la vie a été dure, mais qui couvre ses rancunes du voile d’une sorte de dignité revêche et susceptible. Elle tiendra auprès de Capdenat la place de gouvernante. Elle est humble, correcte. Peut-être sera-t-elle dévouée. Tout d’abord, injurieusement accueillie par l’irascible vieillard, elle prend sur lui de l’influence. Une sorte d’accord se fait entre eux dont s’inquiète Geneviève Alquier, mais Geneviève est belle, douce, naïve. Comment pourrait-elle supposer que la haine qu’a pour elle son père a trouvé une alliée en la personne de cette Renaude Vipreux qui dissimule avec une savante hypocrisie son animosité envieuse et ses secrètes cupidités ! Néanmoins, par instants, Geneviève a le sentiment que se trame quelque chose entre ce dangereux maniaque et ce Tartufe femelle ; mais la tendre Geneviève Alquier n’est point de force à déjouer l’intrigue qui s’ourdit derrière elle. Les Vipreux ne se démasquent pas aisément. Il faut, pour que Geneviève Alquier y voie clair, la mort de Capdenat, l’ouverture du testament par lequel il déshérite frauduleusement ses enfants au profit de Mlle Vipreux. Alors le serpent relève la tête et darde son venin. L’argent, la maison sont à elle. Que Geneviève, poussée par son mari, ne s’avise pas d’un procès en captation. Mlle Vipreux a pris ses précautions. Elle a entre les mains une lettre compromettante, écrite par Geneviève à son amant, et qui, remise à M. Alquier, l’édifiera sur la conduite de sa femme. Alors Geneviève Alquier, terrifiée, se tue. Renaude Vipreux a vaincu. Elle a vaincu par sa fourberie, son hypocrisie elle a vaincu, soutenue et conduite par sa haine. Elle a été la pauvreté, la disgrâce, l’envie. Elle a connu la misère, les dédains, les servitudes. La vie lui a fait une âme atroce, mais elle a eu sa revanche. Mme Marcelle Tinayre a fait vivre devant nous avec un puissant relief cette figure sinistre. Avec le brutal et mauvais Capdenat, elle forme un couple tragique et malfaisant dont la double présence anime le cruel et beau livre de Mme Marcelle Tinayre. Ajoutons que ce drame intime de la vie de province est conduit et nous est exposé en son développement et ses dessous avec un art toujours sûr et dans une atmosphère psychologique toujours juste. Je le répète, Mme Marcelle Tinayre a écrit là un livre qui « se tient » et va jusqu’au bout de son sujet sans un accroc et sans une défaillance.

Si l’on peut reconnaître dans le beau roman de Mme Marcelle Tinayre des traces de technique balzacienne, il n’en est pas de même dans celui que vient de publier Mme Simone et qui a pour titre Le Désordre. Mme Simone aborde le roman dans un esprit d’indépendance qui ne va pas sans des risques qu’elle assume avec une confiante inexpérience. L’histoire qu’elle nous rapporte n’a d’ailleurs rien de tragique, mais il s’en dégage une morne tristesse du fait de la médiocrité des personnages et de la pauvreté des événements. Je ne sais plus quel chapitre d’un vieux livre romantique que j’ai lu jadis portait comme épigraphe ces mots « Dames, oyez un conte lamentable ». Ils pourraient fort bien s’inscrire au seuil du roman de Mme Simone. Elle est lamentable, en effet, cette pauvre Emma Collinet que nous voyons débuter lamentablement dans la vie, sans fortune, sans beauté et presque sans famille, car sa mère n’est guère pour elle un soutien. Mme Collinet, veuve d’un honnête professeur qu’elle n’a pas su rendre heureux, s’est le plus vite possible débarrassée de cette fille encombrante, qui n’a pas de place dans son existence désordonnée. Aussi Emma Collinet a-t-elle dû accepter ce poste de surveillante dans un lycée de filles, en attendant qu’elle obtienne son brevet supérieur. Emma Collinet est donc destinée à une vie médiocre, malgré un petit héritage qui lui échoit et qu’elle va recueillir en Algérie. Au cours de ce voyage, elle croit avoir rencontré l’amour, mais l’homme qu’elle aime se joue d’elle et Emma Collinet retombe, du haut de ses illusions d’un moment, dans une existence incohérente qui est pour elle une souffrance, car elle a le goût et le besoin de l’ordre. Aussi accepte-t-elle de reprendre au lycée le poste qu’elle y occupait et où elle obéira au moins à une règle. Le début de Mme Simone dans le roman, et par ce roman qui n’est point sans notables qualités, a reçu naturellement l’accueil le plus unanimement favorable. La romancière du Désordre a bénéficié de l’admiration due à la grande actrice qu’est Mme Simone. Son livre est d’ailleurs fort curieux, écrit dans une langue un peu cursive, mais qui ne manque ni de pittoresque ni de relief. Mme Simone a voulu avoir sa « plume d’Ingres ». Elle l’a et en usé fort bien.

Henri de Régnier,
de l’Académie française.