Le Figaro daté du 31 août 1904/La crise marseillaise

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La Crise marseillaise

La lettre de M. Trouillot

Nous avons dit hier que M. Trouillot, ministre du commerce, avait adressé aux compagnies de navigation une lettre relative au service postal. En voici le texte :

Paris, 28 août. 
Monsieur,

À la suite de difficultés survenues entre la Compagnie générale transatlantique et les équipages de cette entreprise, la grève générale des inscrits maritimes et des états-majors vient, d’éclater à Marseille.

Ainsi que je l’ai déjà fait dans des circonstances analogues, je crois devoir vous rappeler, à cette occasion, qu’aux termes de l’article 100 du cahier des charges réglant l’exécution des services maritimes postaux entre la France, l’Algérie, la Tunisie, la Tripolitaine et le Maroc, l’inexécution totale ou partielle d’un voyage, quelle qu’en soit la cause, entraîne, sur la subvention, une retenue correspondant aux parcours non effectués.

D’autre part, l’article 24 prévoit une amende de 50 francs par heure de retard au départ ou à l’arrivée, et de 100 francs au delà de six heures lorsque le retard dépasse vingt-quatre heures, le même article autorise les commissaires du gouvernement à prendre, les concessionnaires entendus, les mesures nécessaires pour assurer le service, les frais restant à la charge des concessionnaires.

En conformité de ces dispositions, l’administration des postes et télégraphes va prendre toutes les mesures utiles à cet effet.

Vous voudrez bien ne pas perdre de vue que votre Compagnie sera responsable, dans tous les cas, de l’intégralité des dépenses que le gouvernement aura faites pour assurer l’exécution du service. Dans le cas où la retenue de subvention ne suffirait pas pour couvrir les frais nécessités à l’État pour les transports qu’elle devrait effectuer, la différence entre cette retenue et ce prix resterait à sa charge.

Recevez, etc.

Le ministre du commerce,  
Trouillot.  

Nous nous sommes rendu au siège de la Compagnie générale transatlantique, rue Auber, où nous avons été reçu par le secrétaire général, et nous lui avons demandé de nous communiquer le texte de la réponse de la Compagnie à la lettre du ministre du commerce.

— Cette réponse, a-t-il dit, n’est point envoyée et ne le sera que demain. D’ailleurs, ce texte n’est même pas définitivement arrêté. Nous attendrons pour communiquer notre réponse aux journaux qu’elle ait été reçue et examinée par M. Trouillot.

— Pourriez-vous au moins m’en faire connaître tes grandes lignes ?

— Nous admettons la retenue ou plutôt la suspension de la subvention qui nous est accordée, puisque le service postal dont nous sommes chargés n’est pas effectué par nous. Mais nous protestons contre l’amende, attendu qu’il y a. cas de force majeure.

» Je sais bien qu’on nous objecte que cette force majeure est de notre fait parce que, dit-on, si nous cédions aux conditions que nous posent les inscrits, la grève cesserait immédiatement. Mais cette objection n’est pas sérieuse. On ne peut nous reprocher de ne pas obéir aveuglément au Syndicat des inscrits, accepter sans discussion toutes leurs exigences. Dans huit jours, sachant que nous sommes forcés, sous peine d’amende, de transiger avec eux, ils demanderaient autre chose et, si nous refusions, on nous accuserait encore d’être la cause de la grève par notre mauvaise volonté,

» Du reste, il n’y a pas comme force majeure seulement-la grève des matelots, il y a aussi celle des officiers. Et ceux-là ne demandent rien, absolument rien que l’observation des règlements en vigueur. Or, comme cette observation ne dépend pas de nous, mais du gouvernement, il y a donc, dans cette abstention des états-majors, une « force majeure » indiscutable.

» Qu’on applique la loi sur les inscrits. C’est le seul moyen de terminer le conflit. C’eût été aussi celui d’éviter cette grève dont tout le monde souffre.

— Dans une interview, M. le ministre de la marine déclare que la loi surannée du 3 brumaire an IV, remise en vigueur par le décret de 1852, ne peut plus être appliquée, car les marins sont avant tout des travailleurs et la loi de 1884 sur les associations détruit les conditions d’exception auxquelles les soumettait l’inscription maritime.

– M. le ministre de la marine commet une erreur ou plutôt oublie que le décret de 1852 a été confirmé par la loi de 1898, postérieure à la loi sur les associations et qui, par conséquent, ne peut être annulée cette dernière. Il y a une chose certaine, c’est qu’un marin, inscrit maritime, qui ne veut pas s’embarquer, est parfaitement libre de rester indéfiniment à terre. Il ne se doit qu’à l’État, quand l’État a besoin de ses services. Mais quand il s’engage sur un navire, quand il est inscrit sur le rôle d’équipage, il ne s’appartient plus et, s’il ne se rend pas à bord, et à plus forte raison, s’il quitte le bord, comme cela est arrivé, au moment où le navire va lever l’ancré, il est bel et bien déserteur et doit être traité comme tel.

» Nous sommes donc dans le vrai en prétendant que si, dès le début, la loi avait été appliquée, l’indiscipline n’aurait pas fait tache d’huile et la grève aurait été évitée.

» Dans le cas présent, nous attendons, disposés à toutes les concessions compatibles avec nos intérêts et notre dignité, mais forts de notre bon droit, décidés à ne pas nous laisser mener aveuglément par lés gens que nous employons. »

De cette conversation on peut déduire à peu près ce que sera la réponse des compagnies à la lettre comminatoire du ministre.

Nous recevons, à propos de cette même lettre, la dépêche suivante de notre correspondant de Marseille.

Marseille, 30 août. 

Je viens de voir M. Albert Fraissinet, directeur de la Compagnie marseillaise de navigation, qui m’a dit :

— C’est admirable. Nos équipages nous abandonnent en cours de route avec l’autorisation illégale des commissaires de la marine, et M. Trouillot nous rappelle, à ce moment précis, à nos engagements postaux envers l’État, alors que ces engagements nous ne pouvons précisément pas les tenir si nos marins violent le contrat. Cela est inconcevable. Non, nous ne pouvons plus rester dans cette situation et je comprends, j’approuve, je suivrai peut-être ceux de mes collègues qui quitteront Marseille et se mettront sous, pavillon étranger. J’ai, moi aussi, reçu la lettre de M. Trouillot mais le gouvernement se donne un démenti à lui-même. Comment prétend-il sévir contre les compagnies qui n’exécutent pas leurs engagements, puisque lui-même capitule devant les inscrits maritimes ? Il n’y a plus de lois, de règlements, de contrats, ni d’engagements. Il n’y a plus que de l’anarchie et il faut qu’elle cesse ou bien nous n’armerons pas.


À Marseille

Marseille, 30 août. 

En conséquence de l’ordre du jour que je vous ai télégraphié hier, et qui a été voté par les consignataires de navires étrangers, ceux-ci ont nommé, parmi eux et les courtiers maritimes une commission dont le rôle est d’examiner le cas de chaque navire étranger entrant dans le port de Marseille.

Ils décideront si des raisons majeures doivent nécessiter le chargement ou le déchargement de tel navire et, en l’absence de ces raisons majeures, ils engageront le capitaine ou le consignataire à ne pas embarquer ou débarquer pour faire acte de solidarité avec les compagnies françaises. Cette.Commission a fonctionné déjà aujourd’hui pour empêcher le débarquement de deux navires anglais, le Don of Airlic et le Clan Matheson. Cette décision est grave ; elle est une excellente marque de solidarité donnée aux Compagnies de navigation marseillaises par les représentants des compagnies étrangères, mais elle est le dernier coup à notre port, et nul ne peut prévoir ce qui en adviendra, même quand la grève sera terminée.

À la Compagnie Transatlantique, plus de 6, 000 colis sont en souffrance. Cet après-midi, les présidents des syndicats patronaux se sont réunis à la Défense du commerce à l’effet d’examiner les mesures à prendre pour mettre fin à la situation précaire du commerce et de l’industrie marseillais.

Voici, in extenso, la délibération prise :

La Société pour la défense du commerce, en présence de la crise aiguë que traversent le port et les industries de Marseille, a le devoir strict d’émettre son opinion sur les causes de cette désolante situation. Également soucieuse des intérêts du capital et de ceux du travail, puisqu’ils sont les deux éléments indispensables de toute activité féconde, c’est en toute impartialité, c’est en se plaçant au point de vue le plus élevé qu’après avoir suivi les faits, elle en dégagera l’esprit et la signification.

Elle ne s’arrêtera pas outre mesure aux causes immédiates du conflit actuel, car c’est aux racines du mal qu’il faut remonter pour le mettre en lumière et pour trouver le remède. Cependant, elle proteste au nom du commerce contre l’inapplication des lois relatives à la désertion des inscrits maritimes. Elle estime qu’il n’est pas admissible que les obligations réciproques de l’armateur et du marin ne soient pas exécutées que si l’armateur ne peut débarquer le marin sans un premier avis déterminé, le marin ne peut pas davantage quitter le navire en dehors des délais stipulés.

Elle estime que l’exécution des engagements domine et prime tous les droits, même celui de grève. D’ailleurs, l’administration de la marine constitue un arbitre permanent de tous les conflits. Elle considère donc ;

Que les lois maritimes doivent—être maintenues et appliquées dans l’intérêt général que le législateur avait en vue en les instituant ;

Que les intérêts du chargeur dont la marchandise est à bord, ceux du passager sur le point de partir, sont éminemment respectables, et ont droit à la protection légale, et qu’il faut une sanction au dommage que leur cause l’inscrit en désertant son navire.

Mais il faut rechercher ailleurs les causes profondes de ce qui se passe.

Trop nombreux sont les adhérents de la Société pour la défense du commerce qui ont eu à souffrir, depuis plus d’un an, des arrêts de travail et des mises à l’index, pour qu’elle n’ait pas été à même de suivre exactement la genèse du conflit qui ruine notre port.

Remontant à l’origine, elle doit protester contre la non-observation d’un contrat intervenu en mai 1903 entre l’Union syndicale des ouvriers des ports et docks et le Syndicat des entrepreneurs de manutention. Ce contrat stipulait formellement que tout litige serait déféré à un arbitre désigné, et qu’en aucun cas le travail ne serait suspendu. Ces deux conditions n’ont pas été observées.Les arrêts de travail, motives ou non, ont été se multipliant, rendant chaque jour plus incertaines les opérations maritimes.

Mais l’arrêt de travail n’est qu’un moyen d’application d’une mesure exceptionnelle, grave, que les syndicats ont rapidement rendue journalière la mise en interdit ou à l’index de tel patron ou de tel navire.

Il est évident que si toute une corporation se coalise contre un individu, celui-ci ne peut résister, et quels que soient le droit et l’énergie individuelle, ils ne sauraient soustraire le patron isolé à la défaite. L’emploi de la mise à l’index s’est généralisé et perfectionné, permettant à la main-d’œuvre d’imposer en tout ses volontés, mêmes arbitraires ; de nombreux exemples, en font foi.

La Société pour la défense du commerce constate d’autre part que la liberté du travail est un vain mot ; que si, au point de vue purement matériel, elle n’a pas été toujours assurée, moralement elle n’existe pas du tout ; que par la menace ouverte ou dissimulée, par l’intimidation directe ou indirecte, le travailleur de bonne volonté est privé de libre arbitre que tout citoyen doit posséder intégralement.

La puissance ainsi acquise par l’Union syndicale a engagé, ceux qui la dirigent à étendre son action en dehors de la zone où elle paraissait devoir, se limiter. Elle a fait appel aux.ouvriers charretiers tout d’abord, et par des combinaisons ingénieuses de mise à l’index indirecte, lésant, sans hésiter, les intérêts des tiers pour arriver à atteindre le patron visé ; elle a assuré à ses nouvelles recrues des victoires faciles sur les patrons camionneurs. Interprétant à sa guise une sentence arbitrale, elle exigé deux versements de sommes, fixées, sous couleur de restitution de salaires non payés, et pratiqué, an peut le dire, a leur égard, un véritable chantage.

L’Union syndicale englobe aujourd’hui les ouvriers des corporations les plus diverses elle prétend imposer ses décisions à tous les industriels, et déjà l’huilerie, la minoterie ont à subir ses exigences et ses procédés de pression.

En présence de cette force grandissante et irrésistible, la solidarité patronale devait fatalement se dresser un jour.

Elle s’est faite, et l’arrêt absolu de la vie même de Marseille en est la conséquence logique et inévitable. Il est évident que la crise dont nous souffrons n’est que la résultante d’un état de désordre déjà ancien. Il est évident que ce désordre résulte essentiellement de l’emploi par la main-d’œuvre syndiquée de moyens de coercition nouveaux.

Il est évident encore qu’elle a fait de ces moyens un usage excessif, qu’elle a employé la force syndicale, non pas à la défense de ses intérêts, mais à la ruine des intérêts patronaux, qu’elle en a profité pour imposer des exigences intolérables, formulant après chaque concession nouvelle —de —iiouvellêâ. reveadications. Il est xTéhiontrê que, dans maintes çirconstances, la mise à l’index a servi à soustraire les coupables à la répression des délits.

Il est donc constant que ceux qui dirigent la main-d’œuvre, mis par la loi on possession d’une arme de défense, le Syndicat, l’ont transformée, en même temps que détournée de son but, qu’ils en abusent, qu’ils se servent d’un droit légal dans un but illégal, et qu’il ne saurait être admis que ce qui est interdit à l’individu soit licite pour la coalition illicite elle-même.

La Société pour la défense du commerce appelle l’attention des pouvoirs publics sur cet état de choses elle fait ressortir qu’il ne dépend pas des particuliers, pas même des groupements, de remédier au mal qu’elle vient de décrire ceux-ci ne pouvaient que s’unir pour résister, et cette union nécessaire, justifiée, mettant en présence de toute la main-d’œuvre tout le patronat, ne peut qu’arrêter le mal, au prix d’ailleurs d’incalculables dommages, mais non cas le guérir. Elle adjure les pouvoirs publics d’intervenir en obligeant l’action syndicale à se cantonner strictement dans les limites de la légalité et du droit.

Malgré les protestations du commerce général contre la surélévation de leurs tarifs qui peut provoquer la fermeture d’un grand nombre d’usines, les entrepreneurs de camionnage ont voté ce soir dans une réunion générale les résolutions suivantes :

Attendu que la situation actuelle, si grave pour tous et absolument ruineuse pour leur industrie, n’est pas leur fait, ils en laissent à qui elle incombe toute la responsabilité ; considérant en outre qu’en raison de la situation toute spéciale dans laquelle ils se trouvent par le fait de leur matériel qui les place dans des conditions anormales et pleines d’aléas, ils ne peuvent être assimilés aux autres industriels les entrepreneurs de camionnage approuvent :

1° Le travail élaboré par la Commission nommée à cet effet 2° prennent l’engagement d’honneur de mettre en pratique à partir du 1er septembre 1904, l’application intégrale des nouveaux tarifs ; 3° dégagent leur responsabilité des rigueurs qui pourraient atteindre ceux de leurs collègues qui, au détriment de leur intérêt particulier et de ceux de la corporation en général, n’en feraient pas la stricte application.

Cette fois, comme je vous l’ai dit, c’est le patronat qui fait payer au patronat les concessions de salaires et d’heures de travail faites aux charretiers et chargeurs.

Ce matin, les inscrits ont de nouveau tenu une réunion.

Ils ont, sur la proposition de M. Rivelli, voté un ordre du jour invitant les camarades non syndiqués à se joindre à eux et une protestation contre l’emploi des contremaîtres comme gardiens de nuit à bord des navires. Enfin, avant de lever la séance, Rivelli, rappelant que la Chambre de commerce étudiait les moyens propres à amener l’apaisement, a émis l’opinion qu’il ne faut pas malgré cela, à cause des exigences des Compagnies, espérer un résultat. Cet avertissement a fâcheusement sonné aux oreilles des marins.

À la Bourse, où la Chambre de commerce tient ses assises, les membres de cette Compagnie ont, cet après-midi, entendu l’historique des pourparlers entrepris par M. Le Mée de La Salle. Le président de l’assemblée a exposé à ses collègues le résultat de ses négociations, d’ailleurs nul pour le moment. Il a exprimé l’espoir d’une entente et demandé à la réunion un blanc-seing pour continuer ses démarches. Cet encouragement lui a été unanimement donné.

Le bureau de la Chambre de commerce a décidé de, convoquer pour demain matin les représentants du Syndicat de la marine marchande, présidé par M. Albert Armand, et les délégués du Syndicat de la manutention. Après ces auditions, on verra si les dockers et les inscrits maritimes devront être de nouveau convoqués pour une entrevue avec le patronat. M. Le Mée de La Salle ne cache pas que rien ne peut aboutir si, de part et d’autre, des garanties ne sont pas données pour l’avenir.

M. Desfief, vice-président, à qui je demande son avis après la séance, pense que les garanties ne doivent pas être seulement morales, à supposer que les deux parties s’entendent, mais qu’il faut quelque chose de tangible, par exemple un cautionnement.

— À quoi servirait, dit-il, un nouvel arbitrage si celui-ci ne doit pas être plus respecté que les précédents ? En tout cas, ajoute-t-il, on ne pourra pas se prononcer avant quarante-huit heures sur l’issue possible des pourparlers. Nous sommes en pleine période de gestation.

M. Albert Armand, en qualité de président des Armateurs, est bien décidé à poser comme base d’un arrangement possible que les dispositions de l’inscription maritime seront rigoureusement appliquées. Ni faux-fuyants ni restrictions ne seront acceptés.

Le total des navires désarmés est, ce soir, de 84. Les bateaux étaient montés par près de 6, 000 hommes d’équipage.

Thomas. 

Barcelone, 30 août. 

En raison de la grève de Marseille, il arrive sans cesse ici de longs convois de voyageurs français qui viennent pour s’embarquer dans le port de Barcelone. Bon nombre de voyageurs partiront demain à bord de l’Argetia.

Un vapeur espagnol, venant de Majorque, est arrive ici aujourd’hui. Le vapeur Île-de-France est également venu pour prendre des passagers.