Le Fils du banquier/06

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Maison de la bonne presse (p. 48-57).

CHAPITRE VI

Quand Gérard se réveilla le lendemain dans sa modeste chambre, il eut une impression fort pénible. Ce n’était plus le palace de New-York, ni le navire confortable. Ce cadre nouveau lui causa de l’horreur et cette absence de serviteurs, une sorte d’effroi. Il lui semblait être abandonné.

Où étaient ces réveils dans une atmosphère ouatée où il se, savait entouré, prompt à être servi et obéi ?

Où était ce parfum de demeure bien organisée où tout était net, gai et attirait le regard ?

Ici, des murs recouverts d’une tapisserie maculée, un plafond grisâtre, un plancher sans tapis, un lit de fer. Seuls, le portrait de sa mère et quelques objets lui appartenant se trouvaient rassemblés dans cette pièce.

Gérard, cependant, avec énergie, repoussa les images tentantes et inutiles.

Il se leva, sachant que son père avait besoin de lui. Le devoir filial le prenait. Puis, la course au travail l’attendait aussi et il s’agissait d’aboutir le jour même à une solution. Attendre n’était pas possible.

— Tu as bien dormi, père ?

— Oui, mon enfant… Je suis réveillé depuis une heure et je pense à toi… Quelle épreuve pour ton père de te voir acculé à la misère… Pourtant, je n’ai pas voulu tricher avec ma conscience et je n’ai rien conservé par devers moi… Je savais d’ailleurs que tu ne le supporterais pas…

— Comme je te remercie, père, de m’avoir jugé ainsi !… Jamais, en effet, je n’aurais pu profiter d’un argent semblable… Ne te désole pas pour moi ; d’ailleurs, ce sera parfait que je goûte de la vie active…

M. Manaut regarda son fils profondément.

Gérard jouait à la gaieté. Il s’empressait autour du malade qui fut bientôt dans la petite salle à manger.

Mme Wame entra :

— Eh ! vous voici tôt prêt, M’sieu Manaut, j’vas vous donner vot’ café…

— Très volontiers, Madame Wame… Rien de nouveau ?

— Si… la concierge a mal aux dents…

— La pauvre femme !

— Elle est quand même moins à plaindre que vous, mon bon Monsieur, elle peut trotter…

— Ça, c’est vrai…

— Et vot’ fils ?

— Il achève de s’habiller…

— Il est un peu fiérot… Est-ce qu’il est en place ?

— Mais oui…

Gérard sortit de sa chambre, et après avoir répondu au bonjour de Mme Wame d’un air indifférent, il ne lui prêta plus aucune attention.

Il dit à M. Manaut :

— Je sors, père… Je rentrerai le plus vite possible… À tout à l’heure !

Sitôt qu’il fut hors de la pièce, la femme de ménage s’exclama :

— Ah ! bien, il n’est pas « causant », vot’ fils, et pourtant il a l’air d’avoir de l’éducation…

Le banquier essaya de détourner la conversation avec adresse et bonté. Il ne tenait pas à s’aliéner cette brave créature, très entendue à ses fonctions.

Gérard se pressait. Il se rendit chez l’avocat qui le reçut fort aimablement, lui demandant des nouvelles détaillées de son père, appuyant sur la si parfaite conduite du banquier. Il prédit des temps meilleurs et regretta de n’avoir pas besoin de secrétaire. Il donna l’adresse d’un de ses amis, notaire.

Gérard y courut. Le notaire n’était pas à son étude.

Désemparé par l’insuccès et l’heure qui coulait, Gérard se présenta chez un homme de lettres. Ce dernier n’employait un secrétaire que par intermittences. De nouveau, il essaya d’obtenir une situation chez un industriel, mais le personnel y était complet.

Il ressortit de ces démarches que Gérard pouvait prétendre à se poser comme postulant avec l’espoir de gagner quatre A cinq cents francs par mois pour débuter. Mais aucune place n’étant disponible, il fallait patienter jusqu’à la prochaine vacance.

À midi, Gérard n’était pas plus avancé que le matin en partant. Il apprit que bien des jeunes gens étaient dans son cas et qu’ils acceptaient, en attendant, des situations des plus modestes : chauffeurs de taxi, ouvrier-mécanicien, garçon de café… Avant tout, il fallait vivre, faire face à l’existence, lutter de toutes ses forces vives-contre le destin jusqu’à ce que la chance tournât…

Une sorte d’hébétement atteignait Gérard. Ces chocs successifs qui tombaient sur sa bonne volonté et son espoir le laissaient étourdi. Il se demandait ce qu’il allait dire à son père.

Son visage perdait l’expression juvénile qui le rendait si attachant. Un voile l’assombrissait, ombre du doute, reflet d’inquiétude.

Quand il rentra, il essaya de reprendre l’aspect joyeux qu’il voulait conserver devant son père. Pour lui, pour lui éviter toute émotion, il voulait se dominer.

Il eut l’heureuse surprise de voir le P. Archime près de M. Manaut, ainsi que leur docteur.

Gérard fut heureux de lui serrer la main. Un bien-être envahit son cœur de voir là les fidèles amis si dévoués…

— Alors, Gérard, vous voici de retour… Cela a été un peu dur, je présume, mais vous imitez votre père, paraît-il : courage fi sérénité… C’est parfait… Des hommes tels que vous ont toujours leur revanche…

— J’y travaillerai !… s’écria M. Manaut…

— Je ne vous soigne que pour cela !… riposta le docteur en riant… Votre énergie vous a fait faire d’aiheurs des progrès étonnants… Ce sera moins long que je ne le prévoyais…

— Que je suis heureux ! murmura Gérard.

M. Manaut était transporté de joie.

— Que Dieu vous entende !… s’écria-t-il… Ah ! reprendre ma vie active, quelle douceur !… Savez-vous que je n’ai jamais été malade ?… Jamais arrêté ?…

— Eh ! eh !… Chacun son tour, mon ami… Mais je dois dire que pour un malade qui n’a pas l’habitude de l’être, vous êtes charmant…

— Ne le gâtez pas trop, intervint le P. Archime, sans quoi il Va devenir insupportable…

— Eh bien, je me sauve… dit le docteur.

Quand la porte se fut refermée sur lui, le religieux annonça :

— Je viens partager votre repas… j’ai apporté ma part… Une table était préparée avec le strict nécessaire et Gérard l’approcha de son père.

Un plat était au chaud sur le fourneau à gaz et le jeune homme alla le chercher. Il fit des prodiges pour accomplir, sans maladresses, ces besognes dont il n’avait pas le maniement.

Il pensa soudain à Denise et bénit le ciel que leur mariage n’eût pas été contracté. Que serait devenue la jeune fille dans Ce pauvre intérieur après la griserie du rêve ?

— Quel est le résultat de tes démarches, Gérard ? s’enquit le P. Archime.

— Jusqu’alors, je n’ai que des perspectives, et je ne me suis arrêté à aucune solution…

— Cela viendra… trancha le P. Archime qui sentait le jeune homme assez embarrassé.

— Ne perds pas trop de temps à réfléchir, mon fils, l’argent nous manquera bientôt… Ma réserve s’épuise… elle me provient de mon chronomètre… Je donne tous les jours une somme à la femme de journée…

Gérard ne répondit pas. Une sueur d’angoisse perla sur son front. Il jeta un regard de détresse vers le missionnaire. Le religieux en comprit toute la douloureuse signification et il s’ingénia, en racontant quelques épisodes de sa vie aux colonies, à chasser les soucis. Il cita des cas pour faire ressortir que la position de ses deux amis était bien meilleure que celle de beaucoup d’autres.

M. Manaut, optimiste, se déridait facilement. Les paroles de P. Archime ne firent qu’accentuer ce penchant. Quant à Gérard, son visage redevenait plus serein et il songeait :

— Rien n’est perdu… J’ai mon cerveau et mes bras… Ils me sortiront d’affaire… C’est un temps à passer, une épreuve qui fortifiera mon jugement et mûrira ma pensée.

Il rangea la vaisselle avec plus d’habileté et moins d’amertume. Il lui semblait que soudain il jouât au pauvre. L’espoir, de nouveau, rayonnait en lui.

Le P. Archime lui demanda :

— Tu m’accompagnes ?

— Volontiers… Tu as tout ce qu’il faut, papa ?…

— Je crois bien !… Le docteur m’a apporté une provision de livres et de journaux qui vont me tenir compagnie… Puis, me viendra Mme Wame pour la conversation…

Tous trois rirent. Puis Gérard sortit avec le P. Archime.

Dehors, le jeune homme s’épancha non sans émotion :

— Je suis perplexe. J’ai appris ce matin, dans mes courses, que gagner de l’argent n’est pas commode, et, qu’en gagner rapidement est moins facile encore… Je me heurte à des problèmes bien compliqués… et nous sommes pressés, ainsi que te répète mon père…

— Ne te décourage pas… Rends-moi compte, si tu le veux bien, de tes courses de ce matin-

Gérard narra les détails de ses recherches. La gain proposé au bout d’un mois de travail… L’attente forcée… Que devenir ? à quoi se décider ?

Il avait compté qu’un des anciens clients de son père le prendrait par bienveillance. Personne n’avait perdu un sou. Pourquoi ne pas reconnaître cette belle attitude du père en venant en aide au fils ?

— Mon petit Gérard, cet homme-là existe sûrement, mais nous n’avons pas le temps de le trouver… Et puis, je ne crois pas que ta dignité s’en accommode… Je suis certain que tu trouverais bientôt quelque ennui à cette bienveillance… Tu serais traité comme un familier, on t’inviterait à des dîners… Pourrais-tu t’y rendre avec la même facilité qu’autrefois ? Ne souffrirais-tu pas de ce mélange de luxe et de pauvreté ? Quels sentiments éprouverais-tu en rentrant dans ton quartier modeste et dans ton logis plus modeste encore ?… Tu serais déprimé… Pour le moment, il vaut mieux rester obscur et prendre la vie franchement par son côté pratique, au moins momentanément.

— Qu’entendez-vous par là ?

Il y eut un silence, puis le P. Archime lança :

— Ne t’émeus pas… Écoute-moi avec attention… N’as-tu pas, dans la série des travaux manuels, une prédilection pour un labeur quelconque ?… Tous les garçons ont une tendance, un goût inné pour tels ou tels travaux… Les uns aiment la mécanique, les autres la menuiserie, d’autres le bois découpé…

Gérard interrompit le religieux :

— Devenir ouvrier ?

— Pourquoi pas ? Un ouvrier gagne de bonnes journées, ce sont les heureux du jour, quoi qu’ils en disent… Ils n’ont que huit heures de travail, donc beaucoup moins qu’un intellectuel… Pas de frais de toilette, aucune charge de représentation, la paye chaque semaine… Puis, la liberté, à la fin des huit heures de travail, de se former l’esprit en suivant quelques cours du soir.

— Quel horizon m’ouvrez-vous là ?… murmura Gérard pensif.

— Tout est digne, mon enfant, quand on le pratique avec dignité… Tu n’en resteras pas moins un jeune homme intelligent et distingué, pianiste correct, collectionneur averti, parce que tu manieras quelque outil… Écoute la belle leçon, c’est l’ancien président des États-Unis qui parle, M. Coolidge : « Le jour où je devins président, mon fils avait commencé à travailler comme petit ouvrier dans une plantation de tabac. Un de ses camarades lui dit : « Eh bien, moi, si mon père était président, je ne resterais pas à peiner dans un champ de tabac. » Mais mon fils lui répondit : « Si mon père était votre père, vous continueriez… » Une autre fois, un de ses camarades l’appela « le premier boy du pays », et il répondit : « Je ne mérite pas ce titre ; il n’appartient qu’à un boy qui s’est distingué par ses propres actes. »

Gérard était ébranlé. Le P. Archime poursuivit :

— Un bon ouvrier manque toujours à un patron, et si tu as une préférence pour un métier…

— J’aimerais la serrurerie, avoua Gérard avec un peu d’hésitation… Que de fois ai-je manié le tournevis, le marteau, pour remonter une serrure… C’était presque une passion chez moi…

— Ah ! je comprends maintenant, s’écria joyeusement le P. Archime, pourquoi, dans cet hôtel des Manaut, les serrures louaient si bien !… Cela m’avait frappé, figure-toi. Je me disais : Quel entretien, quel soin !

— Non, c’est sérieux ?

— Absolument… Je te félicite, et tu cherches un gagne-pain qui est tout trouvé ! Tu vas devenir l’as de la serrurerie… Ton patron sera enchanté de toi… Tu passais à côté de la vérité, mon pauvre petit… Tu vas gagner six francs de l’heure, quarante-huit francs par jour !… En te faisant des heures supplémentaires, tu dépasseras soixante francs… Eurêka !

Gérard écoutait son compagnon avec autant d’étonnement que d’amusement. Il se laissait envahir par le bel enthousiasme que forçait un peu le P. Archime pour le convaincre.

Il regarda ses mains soignées qui se saliraient au contact des outils. Mais il n’était pas vain.

Ce qu’il savait, c’est qu’il aimait s’occuper de ce genre de travaux. Aucune serrure n’avait de secret pour lui et son pères n’hésitait pas à lui faire reviser celles de ses coffres-forts.

Gérard sentit que sa vocation naissait et qu’il était à l’abri du péril. Il se félicita d’avoir entretenu ce goût, ne se doutant guère qu’il deviendrait son salut quelque jour.

Il dit :

— Je vais aller me présenter tout de suite à un serrurier… Je crois que je puis être un bon ouvrier et que mon patron reconnaîtra ma volonté de le satisfaire…

— Mon enfant, considère ta toilette et réfléchis… Tu ne peux guère « demander de l’ouvrage », c’est la phrase, dans le complet que tu portes. Il faut que tu te débarrasses de tes vêtements trop bien coupés et que tu revêtes une combinaison de travail…

Gérard comprit immédiatement la sagesse des paroles du missionnaire.

— Vous avez raison, mon Père…

— Je vais te conduire dans un magasin où je suis connu… Tu auras quelque chose de solide, qui ne sera pas trop cher…

— C’est vrai, murmura Gérard, il ne faut pas que ce soit cher…

Il était repris par les griffes de la nécessité. Il dit pensivement :

— Heureusement que vous êtes près de moi, vous me gardez de quelques sottises…

— J’ai l’habitude des travailleurs, répliqua laconiquement le P. Archime.

Gérard ressortit du petit magasin, transformé par une combinaison kaki et une casquette.

— À la bonne heure !… Tu as l’air d’un ouvrier sérieux qui a soin de sa personne… Tu n’as pas encore la patine du travail, mais j’espère pour toi que cela viendra rapidement. Maintenant, je vais te mener chez un serrurier de ma connaissance où tu seras accepté tout de suite…

Presque heureux, Gérard n’avait plus qu’une inquiétude : savoir s’il ferait l’affaire d’un patron…

Ce fut un peu embarrassé qu’il pénétra, guidé par le P. Archime, dans le vaste atelier où trois ouvriers étaient occupés.

Un homme se détacha du fond sombre de la boutique et vint au-devant des visiteurs :

— Le P. Archime !… Quel bon vent vous amène, mon Père ?… Vous n’aviez rien de cassé dans votre logement ?

— Non, mon cher Bodrot… je viens simplement vous proposer un bon ouvrier de mes amis…

— Ce beau jeune homme ?

— Lui-même…

— Où a-t-il travaillé ?

— Chez son père qui tenait un commerce… — Ah ! bon… c’est un apprenti…

— Mieux que cela, cher Bodrot… Mettez-le à l’essai et vous pourrez compter sur lui…

— Ce n’est pas mon genre de prendre des ouvriers qui manquent de pratique, mais pour vous faire plaisir, mon Père, je veux bien essayer… Jeune homme, démontez-moi cette serrure cassée, puis, vous la remonterez et vous me la poserez sur cette porte… Il faut qu’elle soit ajustée sans bavures…

De ses mains blanches et soignées, Gérard saisit l’objet désigné. Il eut vite enduit d’huile les vis, les ressorts, afin que les différentes pièces jouassent parfaitement. Il sut choisir les outils qu’il fallait sans une hésitation.

Repris par le plaisir de cette manipulation, il allait vite, sans tâtonnement, voyant rapidement ce qu’il y avait à parfaire.

Tout en causant avec le P. Archime, le patron Bodrot le surveillait du coin de l’œil. Il ne put s’empêcher de dire tout haut, au bout de quelques minutes :

— On voit que la profession ne lui est pas étrangère à votre protégé… La serrure le connaît…

Gérard n’était pas peu fier de cet éloge !… Il savait que ce n’était pas un compriment mondain, un éloge de surface jeté au hasard pour lui être agréable. Dans cet atelier où toute idée devenait une production, il fallait être une valeur, plus ou moins haute, mais une valeur.

Le P. Archime partit. Il eut un regard de compréhension vers Gérard, regard qui signifiait :

— Tout ira bien… Te voici enrôlé, tu es sauvé et ton père eu même temps…

Gérard travailla jusqu’à 6 heures du soir sous l’œil intéressé de Bodrot. Il ne parlait pas, se donnant tout à son nouvel état Il souriait quand les ouvriers lançaient une facétie, mais il ne prenait pas la parole le premier.

Ses compagnons étaient un peu décontenancés par ses manières. Ils flairaient un mystère, et cependant, le nouveau venu semblait exercé dans ce qu’il entreprenait C’était un ouvrier avisé, mais il détonnait par son manque de grossièreté.

Le patron Bodrot sortit dans le voisinage et un des jeunes gens, plus hardi, lança :

D’où sors-tu, prince, avec tes mains de demoiselle ?

— Puisqu’on t’a dit que son père vendait du fromage, il peut avoir les mains blanches !…

Cette plaisanterie saugrenue souleva des rires. Gérard sourit pour être à l’unisson des autres, mais il jeta un regard surpris sur celui qui avait parlé, lui découvrant une hostilité imprévue.

Il espérait qu’on ne s’occuperait pas de lui. Ne venait-il pas uniquement pour travailler en échange d’une rémunération ?

— Allons, de quel atelier sors-tu ? reprit le questionneur.

— L’essentiel est que mon travail soit approuvé… riposta Gérard.

Le patron rentra et les ouvriers s’absorbèrent dans leur tâche.

Gérard, zélé, pas encore fatigué, allait plus vite que tous. Il répara, dévissa, revissa, remplaça non sans talent et dextérité tout ce qu’on lui soumit. Le patron se félicitait d’une recrue aussi merveilleuse. Il n’était pas peu étonné, au surplus, de voir de telles manières chez cet ouvrier. Gérard n’avait pas encore perdu l’habitude des gestes polis, ni de murmurer merci quand on lui tendait un objet, ou pardon quand il passait devant quelqu’un.

De tels procédés ahurissaient quelque peu son entourage.

Il rentra enchanté chez son père, heureux de son labeur, de la demi-journée terminée à son avantage.

— Bonjour, père !

— Quoi, c’est toi !… en combinaison ?… le visage un peu barbouillé…

— Mais oui, c’est moi… Je suis ouvrier d’art… Je raccommode des serrures, tu sais que cela m’a toujours intéressé… Je gagne cinq francs par heure pour débuter et je suis joliment content de me savoir utile…

— Toi !… ouvrier, mon pauvre petit…

— Et c’est si facile, si tu savais, papa… La tête libre, les mains occupées par un travail qui plaît, une somme gagnée tranquillement à la fin de la journée… C’est le rêve…

— Que je suis ravi de te voir aussi enthousiaste et que je suis désolé cependant de te savoir réduit à cela !

— Ne me plains pas, père… Je suis satisfait de goûter à cette vie nouvelle… Cela me donnera plus de force et d’assurance pour l’avenir… Il est utile de connaître autre chose que le cercle où l’on a toujours vécu…

— Mon pauvre enfant, tu prends ces revers avec une énergie que je n’osais pas envisager !… Mais qui t’a donné cette précieuse idée de l’atelier ?

— Notre cher ami, le P. Archime… Il m’a démontré que profiter d’un don manuel était la solution la plus rationnelle et je l’ai écouté… J’ai pensé à la serrurerie…

Gérard s’occupa de son père avec gaieté. Il voyait le lendemain avec plus de confiance. Il s’accoutumait à la médiocrité du logis, au quartier populaire, à l’odeur un peu âcre de la maison pauvre.

Il se réveilla, les bras un peu lourds et ne comprenant pas tout de suite pourquoi. Quand il s’en souvint, il rit et se hâta de se lever, devant être au travail à 8 heures.

Comme la veille, il aida son père, et quand Mme Wame entra, il ne s’étonna plus de son bonjour familier.

Quand elle le vit en salopette, elle s’écria :

— Ah ! maintenant, vous me plaisez mieux ! On voit à qui on a affaire…

Elle devint alors plus maternelle et s’occupa de l’intérieur avec activité. Gérard ne lui cacha pas qu’il travaillait chez un serrurier, ce qu’elle apprécia fort, disant que c’était un bon métier.

Quelques jours passèrent durant lesquels Gérard se pénétra de ses occupations, y apportant autant de conscience que d’habileté. Il prenait les intérêts de son patron et ne laissait rien en souffrance. Il agissait ainsi en pleine bonne foi sans se douter qu’il soulevait de la méfiance et que les trois ouvriers qui l’entouraient commençaient à le trouver un gêneur.

Son patron était enchanté de lui. Peut-être eût-il aussi éprouvé de la méfiance et de la jalousie s’il avait été plus jeune et ouvrier. Mais, comme patron, il savait reconnaître les qualités de ceux qu’il employait, ainsi que leur bonne volonté.

Il trouvait en Gérard une aide exceptionnelle et s’estimait grandement favorisé de l’avoir.

L’ouvrier Plit dit un jour à ses camarades :

— Ce particulier-là ne me revient pas. Il est trop poli pour être honnête… Il faut que je prenne des renseignements sur lui… Le patron sera peut-être content de savoir à quoi s’en tenir…

Les deux autres ne protestèrent pas. Ce que disait Germain Plit, leur aîné, ne souffrait pas de réplique. Il avait de l’ascendant sur ses compagnons parce qu’il était intelligent et que son travail était toujours minutieusement achevé. Il comptait reprendre le fonds de Bodrot quelque jour et épouser sa fille. Il économisait dans cet espoir. C’était un garçon probe, dur à la peine, bon fils, mais un peu brusque et ne passant pas de temps aux mièvreries. Il voyait avec souci le nouveau venu entrer dans les bonnes grâces du patron et il se demandait s’il aurait à combattre.

Il cherchait bien à savoir quelque chose par Gérard luimême, mais ce dernier ne se prêtait guère à la conversation. Il ne voulait pas être impoli, ni paraître distant, mais il se bornait à des lieux communs qui ne trahissaient rien de sa personnalité.

Comme il était loin d’envisager l’achat de l’atelier de serrurerie, il ne se doutait pas une minute qu’on lui supposait ce dessein.

Il comprenait simplement que Plit, à mesure que les jours passaient, lui montrait plus de sécheresse en essayant de le prendre en défaut. Les deux autres semblaient le retrouver avec plaisir et leur première impression se fondait devant la bonne grâce de leur camarade. Ses attentions avaient été assez mal prises au début. Elles furent qualifiées de pose, de zèle ostentateur, et cependant Gérard se gardait de ces avances devant le patron, craignant justement de montrer quelque supériorité.

Il était gai, bien que réservé. Il sortait en même temps que ses compagnons, mais les quittait rapidement pour rentrer chez lui. Jamais il n’allait prendre l’apéritif si on le lui offrait, prétextant qu’il ne supportait rien entre ses repas.

Il revenait à l’heure exacte et reprenait son travail avec activité, satisfait de l’approbation muette de son patron.