Mozilla.svg

Le Flâneur des deux rives/Le couvent de la rue de Douai

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Éditions de la Sirène (p. 87-93).


LE COUVENT
DE LA RUE DE DOUAI


Chaque fois que je passe à l’angle de la rue de Douai et de la place Clichy, à l’endroit où se trouve maintenant une école et où il y avait avant la séparation un couvent où fut imprimé mon premier livre : l’Enchanteur pourrissant, je songe à M. Paul Birault.

On connaît son histoire. M. Paul Birault parvint à former un comité composé de députés et surtout de sénateurs pour élever une statue à l’imaginaire démagogue Hégésippe Simon. L’auteur de cette mystification en révéla les savoureux détails dans l’Éclair, et le mystificateur devint plus célèbre que les inventeurs d’un mot que Voltaire trouva mal fait et qui bernèrent avec tant de malice ce sot Poinsinet qui devait se noyer dans le Guadalquivir. Au contraire de la farce dite de Boronali, qui ne mystifia personne, celle de Paul Birault fit « marcher » tous les parlementaires qui avaient été choisis pour victimes, aucun d’eux ne s’esclaffa en lisant l’épigraphe tirée des œuvres supposées d’Hégésippe Simon « précurseur de la Démocratie », qui ornait la circulaire destinée à hâter l’érection d’un monument dans la ville natale de ce grand homme, né dans plus de villes qu’Homère.

« Quand le soleil se lève, les ténèbres s’évanouissent », telle était la phrase que Paul Birault avait prêtée à Hégésippe Simon. Elle résume une part importante de l’éloquence dont les hommes sont si avides et qui, servie par le phonographe, a devant elle le plus bel avenir.

Nouveau Caillot-Duval, puisqu’il opérait par correspondance, M. Paul Birault se vit qualifié par les journaux de notre distingué confrère ; il ne tenait qu’à lui de se faire donner de l’éminent et s’il lui avait plu un jour d’entrer à l’Académie, il ne lui restait plus qu’à se pousser dans les salons où, en qualité d’homme d’esprit, il n’aurait point eu de peine à briller.

J’ai connu M. Paul Birault en 1910, où il me fit l’honneur d’imprimer mon premier livre : l’Enchanteur pourrissant. M. Birault était à cette époque établi imprimeur dans ce couvent qui se trouvait alors au bout de la rue de Douai, à l’angle de la place Clichy. Il avait déjà imprimé ma première préface à un catalogue de peinture, celui de la première exposition du peintre Georges Braque, cubiste célèbre, illustre joueur d’accordéon, réformateur du costume bien avant la famille Delaunay, et danseur de gigue émérite, car je crois que les soucis de la peinture l’ont fait renoncer à la danse en 1915 au moment où on dansait le plus. C’est grâce à ses relations avec le peintre Kees van Dongen que Paul Birault était devenu et est encore aujourd’hui l’imprimeur ordinaire de l’éditeur du catalogue et de mon livre.

Il était entendu que je dirigerais l’impression conjointement avec l’illustrateur de l’ouvrage, mon ami André Derain, qui avait gravé les plus beaux des bois modernes que je connaisse.

Un matin ensoleillé, nous nous rendîmes au couvent de la rue de Douai, l’éditeur, André Derain et moi. Nous y trouvâmes M. Paul Birault. C’était alors un petit homme sans vivacité, aux traits fins et souffreteux. Il me parut que sa situation de petit imprimeur ne le contentait point. Il avait publié des chansons que l’on avait chantées dans les concerts et qu’il nous montra. Il aimait les calembours et, comme j’eus l’occasion de le revoir, il me raconta le détail de plusieurs mystifications qu’il avait imaginées ; je crois même qu’il en avait exécuté une dont je me souviens plus bien, et qui avait trait au métro. Il s’occupait de son imprimerie, mais sa femme, intelligente et travailleuse, ne tarda pas à s’en occuper plus que lui, qui avait trouvé une place de nuit dans un grand journal.

Il me fut même donné d’entrer dans l’intimité de M. Paul Birault et de dîner chez lui. Et je dois dire qu’il me traita fort bien. J’ai remarqué que ceux qui savent manger sont rarement des sots. L’Enchanteur pourrissant fut imprimé et bien imprimé à cent quatre exemplaires par les soins de M. Paul Birault.

Ce livre est aujourd’hui presque célèbre, la plupart des planches qui l’illustrent ont été reproduites dans les revues d’art du monde entier. Je crois que l’impression de M. Paul Birault est un des seuls produits de l’imprimerie française contemporaine qui, sans rien devoir à l’étranger, aient eu de l’influence sur l’imprimerie étrangère. Ces cent quatre petits in-quarto, portant la marque à la coquille Saint-Jacques, dessinée par André Derain, ont sauvé le renom typographique de la France au moment où tous les yeux en France s’étaient tournés pour admirer la typographie allemande, anglaise, belge et hollandaise. Personne ici n’en a encore parlé et moi-même, pour que j’en parlasse, il a fallu que mon imprimeur devînt célèbre comme mystificateur.

C’est que M. Paul Birault, en véritable homme d’esprit, n’avait point de vanité. Je suis certain que, depuis sa célébrité, sa modestie était restée la même et que les gourmets du club des Cent qui eurent à le traiter ne trouvèrent en lui qu’un homme aussi averti qu’eux-mêmes sur les choses de bouche et sans trace d’orgueil.

Depuis le temps de l’Enchanteur pourrissant, et avant son invention du « Précurseur de la Démocratie », j’eus l’occasion de rencontrer encore M. Paul Birault ; c’était déjà un journaliste répandu. Il s’occupait d’aviation à Paris-Journal, il était chef des échos à la France, chef des informations à l’Opinion, collaborait à l’Éclair et ne cessait de s’intéresser à son imprimerie, où furent encore imprimés les livres de Max Jacob.

Il resta dans le couvent de la rue de Douai jusqu’à la fin, jusqu’au moment de la démolition. Retors, il se fit, je crois, expulser, et l’on démolissait déjà le monastère, les nègres danseurs qui se montrèrent longtemps à cet endroit faisaient déjà leurs bamboulas, que M. Paul Birault, sa petite femme et son enfant, se réunissaient encore chaque soir sous la lampe familiale dans la cellule qui leur servait de salle à manger.

Devenu célèbre dans le monde des journalistes comme mystificateur, Paul Birault resta connu dans les milieux de la nouvelle littérature et de la jeune peinture, comme imprimeur.

Dans la petite imprimerie de la rue Tardieu où il s’installa en quittant la rue de Douai, furent imprimées les premières plaquettes de Pierre Reverdy, de Philippe Soupault et composés un certain nombre des poèmes formels de mon recueil intitulé Calligrammes. Les livres imprimés par Paul Birault resteront dans les bibliothèques des bibliophiles.

Pendant la guerre il fut le plus spirituel des collaborateurs du Bulletin des Armées de la République. Il mourut dans le courant de 1918, tandis que les Berthas et les Gothas menaient sinistre bruit.