Le Formidable Événement/I/5

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

V

LA TERRE VIERGE


Il n’était guère plus d’une heure du matin. La tempête soufflait avec moins de rage, et les rafales avaient cessé, de sorte que Simon prit tout de suite une allure aussi vive que le lui permirent les petits obstacles auxquels il se heurtait et la lumière confuse qui se dégageait du ciel. D’ailleurs, s’il obliquait trop d’un côté ou de l’autre, le bruit plus voisin des vagues l’en avertissait.

Ainsi passa-t-il devant Dieppe, et suivit-il une direction qui, tout en variant selon des courbes et des lignes brisées, demeurait néanmoins, à son avis, parallèle aux côtes normandes. Toute cette première étape, il la fit en une demi-inconscience, ne songeant qu’à gagner du terrain, et persuadé que son exploration allait s’interrompre d’un instant à l’autre. Il ne lui semblait pas pénétrer dans des régions sans bornes, mais plutôt prendre constamment son élan vers un but très proche qui se dérobait aussitôt à lui, et qui était la pointe extrême de cette presqu’île miraculeuse.

« Voilà, se disait-il, j’arrive… La terre nouvelle va jusqu’ici. »

Mais la terre nouvelle continuait à s’allonger dans les ténèbres, et plus loin il se répétait :

« C’est là-bas… le cercle d’écume se referme… je le vois… »

Mais le cercle s’ouvrait, laissant un couloir par où Simon poursuivait sa course.


Deux heures… Deux heures et demie. Parfois, il avait de l’eau jusqu’aux genoux ou bien il enfonçait dans des couches de sable plus épaisses. C’étaient les parties basses, les vallées de la presqu’île, et peut-être y en avait-il, pensait Simon, où ces couches seraient assez profondes pour s’opposer à son passage. Il repartait d’autant plus vite. Les pentes s’élevaient devant lui, le conduisant à des monticules hauts de dix ou quinze mètres, dont il descendait en hâte l’autre versant. Et, perdu dans l’immensité de la mer, emprisonné par elle, absorbé par elle, il avait l’illusion de courir à sa surface, au flanc de grandes vagues immobiles et figées.

Il s’arrêta. En face de lui, un point de feu avait traversé l’ombre, loin, très loin, et il revit la flamme quatre fois, à intervalles réguliers. Un quart de minute après, une nouvelle série d’éclairs à laquelle succéda un repos égal.

« Un phare, murmura Simon… un phare que le cataclysme a épargné. »

Justement, la levée de terre se dirigeait vers cette clarté, et Simon calcula qu’il aboutirait ainsi au Tréport, peut-être plus au nord, si le phare marquait l’embouchure de la Somme, ce qui était fort possible. Et, en ce cas, il lui faudrait encore marcher cinq ou six heures, et à la même allure rapide.

Mais, aussi brusquement qu’il avait avisé les feux intermittents, il les perdit de vue, les chercha, ne les découvrit pas et se sentit accablé, comme si, après la mort de ces petites flammes clignotantes, il n’eût plus espéré sortir jamais des lourdes ténèbres qui l’étouffaient, ni connaître le secret formidable à la poursuite duquel il s’était élancé. Que faisait-il ? Où se trouvait-il ? Que signifiait tout cela ? À quoi bon tant d’efforts ?

« Au galop, cria-t-il. Et ne pensons plus. Je comprendrai plus tard, quand j’arriverai. Jusque-là, il s’agit de marcher, de marcher comme une brute. »

Il parlait à haute voix pour secouer sa torpeur. Et, par protestation contre une défaillance dont il avait honte, il se mit au pas gymnastique.

Il était trois heures et quart. Dans l’air plus vif du matin, il éprouva une sensation de bien-être. En outre, il constata que l’ombre qui l’enveloppait devenait plus légère et qu’elle reculait peu à peu, ainsi qu’une vapeur qui se dissipe.

C’étaient les premières lueurs de l’aube. Rapidement, le jour se leva, et enfin la terre nouvelle apparut aux yeux de Simon, grise comme il le supposait, et plus jaune, parfois, avec des traînées de sable, avec des dépressions remplies d’eau et où l’on voyait s’ébattre ou agoniser les poissons les plus divers, avec tout un cortège d’îlots et de grèves irrégulières, avec des plages de petits graviers agglomérés, avec des espaces de végétation, avec des montées et des descentes assez molles, pareilles aux ondulations d’une plaine.

Et au milieu de cela, toujours une multitude de choses dont on ne pouvait plus discerner la forme réelle, débris accrus et gonflés par l’apport de tout ce qui s’incruste et de tout ce qui s’accroche, ou bien, au contraire, rongés, usés, attaqués, émiettés par tout ce qui dissout et tout ce qui anéantit.

C’étaient des épaves. Innombrables, luisantes, visqueuses, de toutes les apparences et de toutes les matières, d’un âge qui se comptait par mois ou par années, peut-être par siècles, elles attestaient la suite ininterrompue de mille et de mille naufrages. Autant de morceaux de bois ou de fer, autant de vies humaines englouties par grappes de dix ou de cent. Jeunesse, santé, fortune, espoir, chaque épave représentait la destruction de tous les rêves et de toutes les réalités, et chacune rappelait aussi la détresse des vivants, le deuil des mères et des épouses.

Et le champ de mort s’allongeait indéfiniment, cimetière immense et tragique, comme la terre n’en connaît pas, avec des alignements illimités de sépultures, de pierres tombales et de monuments funéraires. À droite et à gauche, rien, rien qu’un brouillard opaque qui s’élevait de l’eau, cachait l’horizon aussi exactement que les voiles de la nuit, et ne permettait pas à Simon d’y voir à plus de cent pas en avant. Mais, de ce brouillard, ne cessaient d’émerger de nouvelles terres, et cela semblait si bien appartenir au domaine du fabuleux et de l’incroyable que le jeune homme s’imaginait aisément qu’elles montaient de l’abîme à son approche et se formaient pour lui offrir un passage.

Un peu après quatre heures, il y eut un retour de tempête, une offensive de mauvais nuages qui envoyèrent des bordées de pluie et de grêle. Le vent se fit une trouée dans les brumes, qu’il chassa vers le nord et vers le sud, et, là-bas, à droite de Simon, le long d’une bande de clarté rose qui sépara les flots du ciel noir, là-bas se dessina la ligne des côtes.

Ligne indécise et qu’on aurait pu prendre pour un mince filet de nuées immobiles, mais dont il connaissait si bien l’aspect général qu’il n’eut pas la moindre hésitation. C’étaient les falaises de la Seine-Inférieure et de la Somme, entre Le Tréport et Cayeux.

Il se reposa quelques minutes, puis, pour alléger son équipement, se débarrassa de ses chaussures trop lourdes et de son veston de cuir qui lui tenait trop chaud. Et comme il retirait de ce veston le portefeuille de son père, il trouva dans une des poches deux biscuits et un morceau de chocolat qu’il y avait placés lui-même, pour ainsi dire à son insu.

S’étant restauré, il repartit vivement, non pas à l’allure prudente d’un explorateur qui ne sait point où il va et qui mesure son effort, mais en menant le train d’un athlète qui a établi son tableau de marche et qui s’y conforme, en dépit des obstacles et des difficultés. Une allégresse singulière le soulevait. Il était joyeux de dépenser tant de forces accumulées depuis tant d’années, et de les dépenser pour une œuvre qu’il ignorait, mais dont il pressentait la grandeur exceptionnelle. Il avait les coudes au corps, la tête renversée. Ses pieds nus marquaient le sable d’une trace légère. Le vent lui baignait le visage et jouait avec ses cheveux. Quelle volupté !

Durant près de quatre heures il maintint sa vitesse. À quoi bon se réserver ? Il s’attendait toujours à ce que la terre nouvelle changeât de direction, et, tournant brusquement à droite, vînt s’amorcer aux rivages de la Somme.

Et, en toute sécurité, il avançait.

L’étape devint pénible, à certains moments. La mer ayant monté, ses vagues, parfois, escaladaient les parties de sable émergées, que ne protégeait aucune barrière de récifs, et elles formaient d’un côté à l’autre, aux endroits moins larges, de véritables rivières où Simon devait s’engager presque à mi-jambes. En outre, malgré les quelques aliments qu’il avait pris, la faim commençait à le tourmenter. Il lui fallut ralentir. Et une heure encore passa.

Les grandes bourrasques s’étaient éloignées. Les brumes revenues semblaient avoir étouffé le vent et resserraient leur étreinte. De nouveau, Simon marchait entre des nuées mouvantes qui lui masquaient sa route. Moins confiant, assailli par une sensation brusque d’isolement et de détresse, il éprouva très vite une lassitude, à laquelle il ne voulut pas céder.

C’était un tort. Il s’en rendit compte et, néanmoins, s’acharna comme s’il eût obéi au devoir le plus impérieux. D’une voix obstinée, il se donnait des ordres.

« En avant ! Dix minutes encore… Il le faut… Et encore dix minutes… »

Des choses défilaient de chaque côté, qui, en toute autre circonstance, eussent retenu son attention. Un coffre de mer, trois vieux canons, des armes, des boulets, un sous-marin. D’énormes poissons étaient échoués sur le sable. Parfois, une mouette blanche tournoyait dans l’espace.

Et ainsi arriva-t-il auprès d’une grande épave dont l’état de conservation révélait le naufrage récent. C’était un bateau retourné, la quille profondément enfoncée dans un creux de sable, et qui dressait sa poupe noire traversée d’une bande rose, où Simon put lire : « La Bonne-Vierge, Calais ».

Et il se souvint. La Bonne-Vierge était un des deux bateaux dont les télégrammes affichés dans la gare de Newhaven annonçaient la perte. Utilisé par un service de cabotage entre le nord et l’ouest de la France, il avait donc coulé sur une ligne allant de Calais au Havre, et Simon voyait là une preuve irrécusable qu’il suivait toujours les côtes de la France, en passant par ces points maritimes, dont il se rappelait les noms, le Ridin de Dieppe, la Bassure de Baas, le Vergoyer, etc…

Il était dix heures du matin. D’après l’allure générale qu’il avait gardée, en tenant compte des sinuosités et des pentes, Simon estima qu’il avait parcouru une distance de soixante kilomètres à vol d’oiseau et qu’il devait se trouver environ à hauteur de la pointe du Touquet.

« Qu’est-ce que je risque en insistant ? se dit-il. Tout au plus, de faire encore une quinzaine de lieues, de franchir le Pas-de-Calais et de déboucher dans la mer du Nord… auquel cas mon sort n’a rien de brillant. Mais ce serait bien le diable si, d’ici là, je n’accoste pas quelque part. Seulement voilà… quinze lieues en avant, ou quinze lieues en arrière, pour cela il ne faut pas avoir l’estomac vide. »

Par bonheur, car il éprouvait les signes d’une fatigue à laquelle il n’était pas habitué, cette question se résolut d’elle-même. Ayant fait le tour de l’épave, il réussit à se glisser sous la poupe et découvrit là un amas de caisses qui constituaient, évidemment, une partie de la cargaison. Toutes étaient plus ou moins éventrées, disloquées ou disjointes. Mais l’une d’elles, dont il fut facile à Simon d’arracher le couvercle, contenait des flacons de sirop, des bouteilles de vin, des piles de boîtes en fer blanc, remplies de viandes conservées, ainsi que de poissons, de légumes et de fruits.

« À merveille, se dit-il en riant, Monsieur est servi. Par là-dessus, un peu de repos, et je n’aurai plus qu’à prendre mes jambes à mon cou. »

Le déjeuner fut excellent, et une longue sieste sous le bateau, parmi les caisses, acheva de le réconforter. À son réveil, en constatant que sa montre marquait déjà midi, il fut inquiet du temps perdu et songea tout à coup que d’autres avaient dû s’élancer sur la même route que lui, qui maintenant pouvaient l’atteindre et le distancer. Et cela, il ne le voulait pas. Aussi, dispos comme à la première minute, pourvu des provisions indispensables, et décidé à pousser l’aventure jusqu’à ses limites extrêmes, sans compagnon qui partageât sa gloire ou tentât de la lui ravir, il repartit à l’allure la plus soutenue.

« J’arriverai, pensait-il, je veux arriver. Il y a là un phénomène inouï, la création d’une terre qui va changer profondément les conditions de l’existence en cette partie du monde. Je veux être là le premier, et voir… Voir quoi ? Je ne sais pas, mais je veux. »


Quelle ivresse de fouler une terre où jamais personne n’a passé ! On va la chercher, cette ivresse, au bout de l’univers, dans ces pays quelconques, dont il importe souvent bien peu de découvrir le secret. Lui, c’était au milieu des plus vieilles régions de la vieille Europe qu’il vivait sa prodigieuse aventure. La Manche ! Les côtes françaises ! En ces endroits d’humanité trente et quarante fois séculaires, être porté par un sol vierge ! Contempler des spectacles que nul regard n’a connus ! Venir après les Gaulois, après les Romains, après les Francs, après les Saxons, et passer le premier ! Passer le premier, avant les millions d’hommes qui passeraient à sa suite, sur le chemin nouveau qu’il aurait inauguré !

Une heure. Une heure et demie. Toujours des dunes, toujours des épaves. Toujours ce rideau de nuées. Et toujours, pour Simon, cette impression de but qui se dérobe. Basse encore, la mer découvrait des îles plus nombreuses. Les vagues déferlaient très loin et roulaient ensuite sur de vastes berges, comme si la terre nouvelle se fût considérablement élargie.

Vers deux heures de l’après-midi, il parvint à des ondulations plus élevées, auxquelles succédèrent une suite de bas-fonds où ses pieds enfonçaient davantage. Absorbé par le spectacle lugubre d’un mât de navire qui pointait hors du sol et dont le pavillon effiloché, décoloré, claquait au vent, il continua sans méfiance. Au bout de quelques minutes, il avait du sable jusqu’aux genoux, puis jusqu’aux cuisses. Il en riait, toujours insouciant.

À la fin, cependant, n’avançant plus, il voulut reculer : son effort fut inutile. Il tenta de lever les jambes comme on prend appui tour à tour sur les marches d’un escalier : il ne le put pas. Il s’aida de ses mains plaquées sur le sol : elles enfoncèrent.

Alors, une sueur l’inonda. Il comprenait tout à coup l’épouvantable vérité : il était pris dans des sables mouvants.

Ce fut rapide. L’enlisement ne se produisait pas avec cette lenteur qui mêle un peu d’espoir à l’angoisse. Simon tomba, pour ainsi dire, dans le vide. Ses hanches, sa taille, son torse disparurent. Les bras allongés ralentirent un moment la chute. Il se raidit, se débattit. Vainement. Le sable montait, comme de l’eau, jusqu’à ses épaules, jusqu’à son cou.

Il se mit à hurler. Mais à qui s’adressait son appel dans l’immensité de ces solitudes ? Rien ne pouvait le sauver de la plus effroyable des morts. Alors, il ferma les yeux, de ses lèvres crispées mura sa bouche que le goût du sable emplissait déjà, et il s’abandonna, terrifié.