Le Frisson

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Le Frisson  : fantaisie rimée
Tresse, éditeurs (pp. 5-14).


LE FRISSON




I



Vivent les mots nouveaux de l’École nouvelle !
Vivent ces jolis mots, brillants et savoureux,
Qui ne méritent pas qu’on leur cherche querelle :
Ils font si peu de mal et sont si peu nombreux.


Qu’est-ce que quatre mots que l’on irait combattre ?
La vieille langue est-elle en danger de finir ?
Leur grand tort justement c’est de n’être que quatre,
Et, si connus déjà, de toujours revenir.



Et puis il faut compter avec nos modernistes,
Fins, subtils, nuancés, raffinés, aiguisés,
Qui ne feront jamais un métier de copistes,
Et veulent que les mots aussi soient névrosés.


Ensoleillé, je crois, est le premier en date,
Les fidèles se l’ont passé de main en main ;
On était tout porté pour assoiffé qui flatte,
Et la buée a fait un énorme chemin.


Laurer ne va pas mal. Nimber prend de l’avance.
On dit auréoler aussi négligemment.
Envolement n’a pas le coup d’aile qu’on pense ;
On peut se contenter pourtant d’envolement.


Ah ! troublant, par exemple, a satisfait les âmes ;
Il était attendu dans ce siècle du cœur.
Ciel troublant ! Vers troublants ! Et les femmes, les femmes
Sont troublantes, avec un petit air moqueur.



Ce troublant, l’avouerai-je, a réussi si vite
Qu’il devient assommant, on en est hébété ;
On l’entend au Palais, aux courses, en visite,
Sarcey même l’emploie avec autorité.


J’aime mieux décadent, qui baisse encor la tête,
Qu’on pousse avec regret ; qu’on pousse cependant ;
Décadent est charmant. À bientôt l’opérette
Où Baron s’écriera : « Je suis un décadent. »


Mais le grand mot, le mot qui fermente et qui gronde,
Le mot sans parallèle et sans comparaison,
Le mot mystérieux qui contient tout un monde,
Le mot sacré, le mot unique, c’est : Frisson.


Nous avons les frissons de Zola qui les sème,
Celui de Maupassant, celui de Paul Bourget ;
Je passe Rollinat, lui, c’est le frisson même ;
Il ne nous manque plus que le frisson d’Ohnet.





II



Depuis que ce « frisson » a paru dans l’École,
Qu’on l’a vu se répandre et bientôt dominer,
Les fidèles ont pris le frisson pour symbole,
Et toute la tribu s’est mise à frissonner.


On ne croira jamais que des gens ordinaires,
Qui vivent comme vous et moi, de bons garçons,
Aimables, bien portants, de mœurs assez légères,
Passent journellement par autant de frissons.



Le matin, en ouvrant les yeux à la lumière,
Frisson ! Pour allumer son feu, nouveau frisson !
Frisson, en entendant le pas de sa portière !
Et ce sont des frissons à perdre la raison.


Lassé de son frisson, on prend celui d’un autre,
On ouvre Baudelaire en poussant ses tisons ;
Et l’on se berce alors, on se grise, on se vautre,
Dans la collection des modernes frissons.


On sort. Les voilà donc ces cités qu’on renomme !
Toujours la même brume et le même horizon !
Penser comme Pascal, parler comme Prudhomme,
Ah ! misérable acteur ! Frisson, frisson, frisson !


Biens légers qu’on envie et dont on s’embarrasse,
Qu’êtes-vous, tristes biens, devant notre raison ?
La beauté n’a qu’une heure, elle frissonne et passe !
Le pouvoir ? Une erreur ! Le génie ? Un frisson !



Et lorsque vient le soir, quand plus mélancoliques
Nos psychologues vont chercher la pâmoison,
Prendre des airs d’Hamlet dans les maisons publiques,
Ils nous la font encore avec le vieux frisson.





III



Ce siècle qui finit est plein de dilettantes
Obligés de se taire et de se renfermer,
Et qui nous apprendraient des choses étonnantes
S’ils avaient sous la main de quoi les exprimer.


Les uns sont beaux, parés, couronnés, olympiques,
Ils rêvent un soleil nouveau chaque matin,
Des amours de dieu jeune et des palais féeriques
Qui crouleraient sous l’or, la chair et le satin.



Les autres ont cueilli la fleur du Parisisme ;
Ils fêtent Vermina comme on fêtait Chloris ;
Abbés galants jetés dans le naturalisme,
Qui sourit de leur grâce et de leurs vieux iris.


Et d’autres, sorbonniens amoureux des mystères,
Que Descartes a vu s’enfuir avec Vénus,
Demandent leurs secrets aux ivresses vulgaires ;
Ils ont les yeux hagards des voyageurs perdus.


Ils portent avec eux l’âcre souci des veuves,
L’appel désespéré vers quelque Sinaï,
Et, pour nous raconter leurs impressions neuves,
Voudraient des instruments qui n’aient jamais servi.


Impassibles de droite, impassibles de gauche,
Aimables sélectés qui ne croyez à rien,
Et qui croyez encore, enfants, à la débauche !
Vous vous amusez bien ! Vous vous amusez bien !



On dirait qu’avant vous nous étions des barbares,
Et que, les derniers-nés du monde d’aujourd’hui,
Vous avez découvert, avec des efforts rares,
L’irrévérence aux dieux, les filles et l’ennui.


Que l’homme jusqu’à vous vivait dans une étable ;
Que personne avant vous n’avait croisé les bras
Devant cet univers splendide et misérable
Qui promet le bonheur et ne le donne pas.


Vos pères ont connu l’éternelle détresse,
La désolation des jours irrésolus ;
Ils se sont arrêtés pour noter leur tristesse,
Et jeter dans le monde une larme de plus.


Ils chantaient des douleurs plus hautes et plus dignes,
Rêves de grands amants ou de vieux citoyens ;
Ils ne demandaient pas pourtant de nouveaux signes,
Mais ils se rattrapaient dans l’emploi des anciens.



Allez, cherchez des mots, s’il en faut pour vous plaire,
Cherchez le mot savant et qui va jusqu’au bout ;
Quand vous aurez trouvé votre vocabulaire,
Donnez-nous quelques Lacs et quelques Nuits d’août.



FIN