Le Général Dupont

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Le Général Dupont
Revue des Deux Mondes5e période, tome 18 (p. 114-137).
LE GÉNÉRAL DUPONT


La Capitulation de Baylen, par le lieutenant-colonel Clerc ; 1 vol. in-8°, 1902, Fontemoing. — Le général Dupont, une erreur historique, par le lieutenant-colonel Titeux ; 3 vol. gr. in-4°, 1903, Prieur et Dubois.


Le général Dupont, qui est surtout connu par la capitulation de Baylen, obtient en ce moment un regain de célébrité. Deux officiers supérieurs en retraite, le lieutenant-colonel Clerc et le lieutenant-colonel Titeux, renouvellent sa biographie, l’un en plaidant pour lui les circonstances atténuantes, l’autre avec une intention marquée d’apologie ; l’un dans un ouvrage de taille ordinaire, l’autre dans trois énormes volumes de dimensions formidables. Qu’y a-t-il au fond de cette résurrection ? Quelle part de vérité s’en dégage-t-il ? Que savons-nous de plus sur le caractère du personnage ? Sa conduite pendant la campagne d’Espagne, l’acte auquel il a attaché son nom, sont-ils mieux expliqués, en deviennent-ils plus clairs aux yeux de la postérité ? C’est ce que nous nous proposons de rechercher.


I

Avant de porter un jugement sur la capitulation de Baylen, il est nécessaire de bien connaître le passé du général Dupont, ses états de services, l’opinion qu’avaient de lui ses chefs, ses compagnons d’armes, ses subordonnés. Qu’avait-il fait jusque-là, quelle confiance pouvait-on mettre en lui, que le croyait-on capable de faire ? Le lieutenant-colonel Titeux répond à ces questions avec une rare abondance de renseignemens. Le général était né en 1765 dans la Charente. A l’âge de dix-neuf ans, il entrait dans un corps français levé par le comte de Maillebois pour le service de la Hollande, il servit dans l’artillerie hollandaise et en 1791 rentra en France comme sous-lieutenant d’infanterie. L’année suivante, il était à la journée de Valmy et au combat des Islettes. En 1793, sa belle conduite partout où il avait passé lui valait le grade de général de brigade. Carnot, qui l’avait distingué à l’armée du Nord, lui confia alors la direction du cabinet topographique, grand bureau militaire qu’il venait de créer en dehors du ministère de la Guerre pour centraliser la direction des armées. C’est là que s’élaboraient les plans de campagne ; c’est là qu’arrivaient jour et nuit les courriers extraordinaires qui apportaient les rapports des généraux en chef ; c’est de là que partaient les instructions et les ordres qui leur étaient adressés. Avant de prendre le commandement de l’armée d’Italie, Bonaparte passa au cabinet topographique et examina longuement sur la carte, avec le général Dupont, le terrain sur lequel il allait combattre.

Nommé en 1797 général de division et maintenu au poste de confiance qu’il occupe, Dupont entretient une correspondance active avec les généraux ou avec les chefs d’état-major des différentes armées. Ses archives, que sa famille a soigneusement conservées, contiennent des lettres de Berthier, de Hoche, de Kellermann, de Masséna. Après les traités de Bâle et de Campo-Formio, on lui confie la direction du dépôt de la Guerre, avec la mission de réunir tous les documens, tous les matériaux nécessaires pour écrire l’histoire des glorieux événemens militaires qui viennent de s’accomplir. Ministre de la Guerre par intérim, le 18 et le 19 brumaire, il est tout à fait dans la confiance et dans les confidences de Bonaparte auquel il témoigne un dévouement absolu. Il rentre alors dans le service actif comme chef d’état-major général de l’année qui va gagner la bataille de Marengo. Dans cette journée qui commence si mal et qui finit si bien, grâce à l’arrivée de Desaix, grâce surtout à l’énergique intervention de Kellermann, Dupont remplit honorablement ses fonctions sans déployer cependant aucune qualité supérieure. Parmi les nombreux historiens qui ont raconté la bataille, il n’est venu à l’esprit de personne de mettre son rôle en relief. Il y fait son devoir, tout son devoir, il n’y a pas attaché son nom. Chargé du commandement de l’aile droite de l’armée d’Italie, sous les ordres du général Brune, il joua un rôle plus important à la journée de Pozzolo. Là il fît preuve, en effet, d’une décision et d’une énergie peu communes. Poussé en avant par son chef et ensuite abandonné par lui, il eut avec moins de 9 000 hommes à soutenir le choc de 45 000 Autrichiens. Il leur résista pendant dix-huit heures, et, renforcé à la fin par les troupes du général Suchet, il resta maître du champ de bataille en faisant à l’ennemi 4 000 prisonniers.

Pourquoi la journée de Pozzolo, si honorable pour nos armes, ne tient-elle presque aucune place et ne laisse-t-elle presque aucune trace dans notre histoire militaire ? Son nom qui ne décore aucune de nos rues, aucun de nos quais ou de nos ponts, n’est guère connu que des spécialistes. C’est cependant un fait d’armes beaucoup plus important que d’autres combats de la première campagne d’Italie. Mais Bonaparte était à ces combats, pas à Pozzolo. Son nom rayonne d’un tel éclat qu’il éclipse tout ce qui n’est pas lui. Les belles actions de ses lieutenans disparaissent dans la légende qui se fait autour de sa gloire. Lui-même y contribue par le soin continuel qu’il prend de se montrer seul en scène. En acteur consommé, il laisse volontiers dans l’ombre les événemens auxquels il n’a pris aucune part pour concentrer l’attention du public sur ceux où il paye de sa personne et qu’il dirige lui-même. Dans la distribution de la renommée comme dans le gouvernement de la France, il rapporte tout à lui.

Il exerce néanmoins un tel ascendant que ses subordonnés se résignent à la maigre part qu’il leur laisse. Dupont, qui aurait pu se plaindre, se contente de souligner l’incapacité et l’injustice du général Brune, sans vouloir s’en prendre au Premier Consul. Rentré à Paris, il continue à entretenir avec lui les relations les plus cordiales. Il figure même au premier rang des généraux qui insistent pour que le Premier Consul se fasse Empereur. En revanche l’Empereur le nomme grand-officier de la Légion d’honneur. Il serait donc tout à fait contraire à la vérité historique de présenter Dupont à cette époque de sa vie comme une victime des rancunes impériales. Il est vrai qu’il ne fut pas compris en 1804 dans la première promotion des maréchaux de France. Mais le méritait-il réellement ? Etait-ce en tous cas un choix qui s’imposait ? Aucun des contemporains, aucun des écrivains militaires ne la pensé. M. le lieutenant-colonel Titeux est le premier qui fasse grief à Napoléon de cette omission comme d’une injustice voulue, préméditée. Bien des motifs d’ordre divers ont pu dicter les premiers choix faits par le maître. Nous serions mal venus au bout d’un siècle à en contester le mérite et à vouloir juger mieux que lui de la valeur respective de ses généraux. Qui donc les connaissait plus à fond que lui, qui avait plus d’intérêt à les bien choisir, non seulement pour sa gloire, mais pour le succès de ses armes ?

En tous cas il offrait au nouveau grand-officier de la Légion d’honneur l’occasion de se distinguer encore en le plaçant comme divisionnaire au 6e corps dans la campagne de 1805. Sous les ordres de Ney, Dupont se trouva près d’Ulm, à Haslach, dans une situation peu différente de celle où il s’était trouvé à Pozzolo sous les ordres de Brune. Avec 5 000 hommes il eut à soutenir l’effort de 25 000 Autrichiens ; là aussi, il les mit en déroute et leur fit 4 000 prisonniers. Là aussi, comme au passage du Mincio, il se trouvait seul sur la même rive que l’ennemi pendant que le gros de l’armée française restait sur la rive opposée.

Dans cette journée qui lui fait tant d’honneur et que M. Thiers appelle extraordinaire, il eut le tort grave de corriger une faute de l’Empereur. Celui-ci n’aimait pas qu’on pût même entrevoir qu’il s’était trompé. Aussi ni la bataille de Haslach, ni le nom de Dupont ne figurent-ils dans les bulletins de la Grande Armée. Détails tout à fait secondaires aux yeux du maître, dans l’ensemble glorieux d’une campagne qui avait commencé par la capitulation de l’armée autrichienne à Ulm et fini par Austerlitz. C’est toujours au fond la même pensée qui n’a rien de désobligeant pour Dupont personnellement, qui ne le vise pas en particulier, qui s’applique à ses camarades aussi bien qu’à lui : tout rapporter, tout subordonner à la gloire de Napoléon. La preuve que la personne de Dupont n’est pas systématiquement mise à l’écart, c’est que son nom est très honorablement cité à propos d’une autre affaire, du combat d’Albeck dont l’Empereur peut recueillir plus directement le bénéfice.

Ceux qui se sont occupés des campagnes de Napoléon savent depuis longtemps qu’il ne faut pas prendre à la lettre les bulletins militaires dictés par lui. Si le fond en demeure vrai, les détails subissent des modifications et des retouches calculées avec intention pour frapper l’opinion avec plus de force, pour faire valoir davantage les conceptions stratégiques et le génie militaire de l’homme. Sous le conquérant il y a le comédien toujours préoccupé de l’effet. On risquerait de grossir outre mesure l’importance de Dupont en supposant l’Empereur acharné contre lui, occupé à chaque instant de le diminuer. Il s’agit de tout autre chose, d’un procédé habituel, d’une altération fréquente de la vérité, dès qu’on trouve intérêt à l’altérer. Les Mémoires de Dupont lui-même nous offrent un exemple de la liberté avec laquelle l’Empereur procédait en pareil cas. Après la bataille de Montebello Dupont écrivait pour le ministre de la Guerre les détails de l’action dans la maison où se trouvait le Premier Consul ; celui-ci s’approche et, lisant le rapport à mesure qu’on l’écrivait, il dit tout à coup : « Vous mettez 1 500 prisonniers, ce n’est pas assez ; portez-les à 3 000 ; » et se reprenant aussitôt : « Non, mettez 6 000. Casteggio sonne mal, le nom de combat est trop faible ; il faut frapper l’opinion, mettez bataille de Montebello, cela fera plus d’effet à Paris. » Ici il exagérait pour faire valoir un succès. Ailleurs il diminue les chiffres pour pallier un échec ou pour qu’un lieutenant n’obtienne pas une part de gloire qu’il veut se réserver pour lui seul. Il n’y a rien là qui ressemble à un parti pris contre quelqu’un, à des rancunes ou à des ressentimens personnels.

M. le lieutenant-colonel Titeux a beau grouper une série de petits faits : il ne réussit pas à démontrer que, soit dans la campagne d’Italie, soit dans la campagne d’Autriche ou dans celle de Prusse, l’Empereur ait témoigné à Dupont des sentimens hostiles. Ne pas le récompenser, ne pas le nommer dans certaines circonstances, ne veut pas dire qu’on a contre lui des griefs. Cela peut simplement vouloir dire aussi qu’on n’a pas pour lui un goût très vif et qu’on ne le traite pas en favori. Napoléon, comme beaucoup de souverains, plus même que beaucoup de souverains, à cause du développement formidable de sa personnalité, avait des amis du premier et du second degré. Dupont n’était probablement que du second degré, ce qui n’implique aucune prévention contre lui, ce qui n’empêchait pas l’Empereur de causer familièrement avec lui la veille de la bataille de Friedland, de le féliciter le lendemain et de le nommer grand-aigle de la Légion d’honneur. Il serait difficile d’appeler cela une disgrâce, de transformer un témoignage si éclatant de satisfaction en une marque secrète d’hostilité. La vérité est qu’avant la capitulation de Baylen, Dupont ne fut ni jalousé, ni maltraité par l’Empereur. Le commandement même qui lui fut confié en Espagne indiquait que, sans avoir pour lui une amitié ou une préférence particulières, Napoléon comptait sur lui comme sur un de ses meilleurs soldats. Il ne le traita durement qu’après Baylen.


II

Il est temps d’étudier de près ce douloureux épisode de l’épopée impériale, premier échec infligé à nos armes après tant d’années de gloire. MM. Clerc et Titeux mettent entre nos mains tous les élémens d’information : documens recueillis aux Archives de la Guerre, aux Archives nationales, mémoires inédits et correspondance du général Dupont, lettres et rapports des généraux espagnols, ouvrages militaires et géographiques. Aucun détail n’échappe à leur érudition. Tous deux sont d’accord pour ne rien laisser subsister des accusations véhémentes portées par Napoléon dans un premier mouvement de colère contre un lieutenant malheureux. Les gros mots de trahison et d’infamie seraient ici déplacés. Il y a bien des années qu’on ne les prononce plus. Depuis près de cinquante ans, M. Thiers en a fait justice dans un récit plein de mesure. Dupont avait fait ses preuves sur vingt champs de bataille, il était brave, d’une bravoure incontestée. Quoi qu’ait pu dire l’Empereur dans une explosion de fureur sincère ou feinte, personne n’avait le droit de supposer qu’il eût capitulé par lâcheté.

Les reproches qu’on lui adresse sont d’un ordre tout différent. Avant d’en aborder l’examen, établissons bien les responsabilités, comme la fait le premier avec beaucoup de force M. le lieutenant-colonel Clerc. La capitulation de Baylen ne peut pas être isolée des événemens qui la précèdent ; elle n’est que la conséquence lointaine d’une politique et d’une stratégie déplorables. L’Empereur reconnaissait à Sainte-Hélène le mal que lui avait fait la guerre d’Espagne. Si cette âme orgueilleuse avait été capable de remords, elle aurait avoué qu’il ne s’agissait pas seulement d’une de ces fautes qui perdent un empire, mais d’un de ces crimes qui déshonorent un règne. La déloyauté avec laquelle fut traitée la famille royale d’Espagne est la cause initiale de tous les malheurs qui suivirent. Par le guet-apens de Bayonne, Napoléon réussit à rendre populaire une dynastie sans crédit et sans prestige. Il lui donne une auréole, celle du malheur. Le prince des Asturies allait être enveloppé dans le mépris universel qui s’attachait à son père et à sa mère. En mettant la main sur son héritage, en lui substituant un étranger, l’Empereur fait de lui l’élu de la nation, le représentant de la religion et de la patrie. Une nation, une religion, une patrie, grandes forces morales dont Napoléon méconnut constamment la portée dans ses combinaisons de famille, dans les remaniemens qu’il fit subir à la carte de l’Europe. Il ne se demandait pas ce qui convenait aux peuples, ce qui répondait à leurs besoins, à leurs traditions ou à leurs croyances. Il imposait d’en haut ses candidats et, dans sa confiance en lui-même, il ne lui venait même pas à l’esprit que les élus de son choix ne seraient pas accueillis avec gratitude par les populations. Ne suffisait-il pas qu’il les eût choisis ? Quelqu’un pouvait-il contester sa toute-puissance et sa clairvoyance ? Ailleurs, il rencontra des races molles et des sujets dociles. En Espagne, il se heurta sans le prévoir, sans même l’avoir soupçonné, avec une inconscience extraordinaire, à la résistance d’une race fière et violente.

Ce fut comme une traînée de poudre. Quoique l’armée française se présentât encore en alliée, la mauvaise foi de son chef l’avait discréditée d’avance. En quelques jours, une partie de la population des villages, des bourgs, des villes se leva pour repousser l’étranger, l’envahisseur, l’ennemi de la foi et de la patrie. Dans ce pays peu centralisé où chaque province conserve une sorte d’autonomie, on commence par l’insurrection locale. On surveille les routes, on garde les défilés des montagnes, on se jette par bandes sur les convois isolés, sur les traînards, sur les blessés. Chaque groupe agit pour son compte en attendant une organisation centrale. Plus tard on s’organisera, on créera un gouvernement, des chefs et des armées. Pour le moment, il s’agit de ne laisser aux Français aucune illusion sur le sort qui leur est réservé, de leur présenter partout, sur toutes les routes où ils passeront, la pointe des poignards ou le canon des carabinés. C’est la guerre nationale, mais c’est aussi la guerre sainte. Les prêtres et les moines sont autorisés à prendre les armes pourvu que ce soit pour tuer des Français. On compose des batteries d’artillerie et des compagnies d’infanterie avec des séminaristes. Des corps de combattans portent des croix sur la poitrine et invoquent l’exemple des Croisades. On s’embusque la nuit pour guetter, pour frapper l’adversaire, et on croit gagner le ciel par l’assassinat. Explosion effrayante de patriotisme et de fanatisme dont l’Empereur ne sait ni prévoir, ni comprendre la violence ! Pendant que l’Espagne se soulève presque tout entière, il continue à vivre dans une atmosphère de confiance et de sécurité. Ces bandes de paysans armés ne lui inspirent aucune inquiétude. Quelques expéditions bien conduites en viendront facilement à bout. Ce serait peut-être vrai s’il avait envoyé en Espagne la fleur de son armée, ses meilleurs soldats et ses meilleurs généraux, surtout s’il avait fait tout de suite l’effort nécessaire. Cent cinquante mille hommes vigoureusement commandés auraient pu étouffer l’insurrection dans l’œuf et momentanément au moins intimider le pays. Mais aucune précaution n’avait été prise. L’Empereur ne sachant même pas qu’il y avait une armée régulière espagnole, comptant n’avoir affaire qu’à des paysans sans cohésion, sans discipline et sans chefs, croyait pouvoir les réduire en quelques semaines par de simples promenades militaires. Au moment le plus critique, sa correspondance témoigne d’un optimisme très inattendu de la part d’un esprit si avisé et en général si averti.

Contre un ennemi qu’il dédaigne il ne croit pas nécessaire de se livrer à un grand effort. Pour des opérations de gendarmerie, les seules qu’il prévoie, les soldats seront toujours assez bons et les chefs suffisans. Il entend d’ailleurs ne pas se dépouiller, il tient à conserver sous sa main les effectifs de la Grande Armée, ses régimens les plus solides et l’élite de ses généraux. C’est de ce côté seulement que doivent se porter les grands coups, c’est là où il se trouve de sa personne que doivent être concentrés les moyens d’action les plus puissans. Ses lieutenans qui se battent au loin se tireront d’affaire comme ils pourront. Quant à lui, il a besoin de rester maître de toutes ses forces. Aussi n’enverra-t-il en Espagne que des généraux et des soldats de second ordre : Murat, le plus hardi de ses cavaliers, Savary, le plus fidèle et le plus obéissant de ses séides, tous deux d’un dévouement presque aveugle, mais tous deux étrangers aux grandes conceptions militaires, sans initiative personnelle hors de la vue du chef, infiniment plus en état d’exécuter un ordre donné que de le donner eux-mêmes.

Derrière eux un ramassis de soldats venus de tous les coins de la France, les uns trop vieux, déjà usés, mécontens, arrachés malgré eux aux dépôts de l’intérieur où ils n’aspiraient qu’à se reposer ; les autres au contraire trop jeunes, sans aucune instruction militaire, pris par anticipation dans la classe de 1808. Entre eux nulle cohésion, nulle solidité, nulle habitude de servir et de se battre ensemble. Ils ne se sentaient pas les coudes et leur chef ne les sentait pas dans sa main, pour emprunter au langage des troupiers deux expressions un peu vulgaires, mais singulièrement pittoresques. « Un corps sans âme, une vraie pétaudière, » disait le général Belliard. Ce fut le malheur de Dupont. Dans ses campagnes antérieures, il avait commandé des soldats admirables, habitués à vaincre, pleins de confiance en eux-mêmes et capables de toutes les audaces. A leur tête, en deux occasions mémorables, il avait attaqué et battu un ennemi cinq fois supérieur en nombre dans les conditions les plus dangereuses, ayant une rivière à dos, au risque d’y être jeté. Sa ténacité personnelle avait contribué au succès, mais il n’hésitait pas à reconnaître tout ce qu’il devait à la valeur de ses régimens. Voici comment il en parlait dans une lettre adressée à sa femme : « Il n’y a jamais eu de bataille gagnée plus gaiement ; la bravoure de nos troupes était si grande que l’action la plus violente semblait être un jeu. C’était avec des cris de joie et au pas de course que nous faisions des colonnes entières prisonnières de guerre. » Après la bataille d’Haslach, il écrivait encore modestement : « Au reste, je ne m’en fais pas accroire, et je rapporte tout à la fortune et à la bravoure de nos troupes. »

En 1808, en Andalousie, il n’aurait pu tenir le même langage ; il l’aurait pu d’autant moins que, si la qualité de ses troupes avait sensiblement diminué, aucune de ses anciennes campagnes ne présentait les difficultés qu’il avait à vaincre cette fois, si loin de sa base d’opérations, engagé malgré lui dans la plus périlleuse des aventures, au milieu d’un pays soulevé tout entier, sans point d’appui, presque sans ressources, en face d’une armée régulière trois fois plus nombreuse que la sienne, débordant d’enthousiasme et d’ardeur patriotique. Lorsqu’on suit de près les événemens, tout s’enchaîne et tout s’explique, tout prépare la catastrophe finale.

Comme point de départ une idée fausse : l’ignorance absolue des moyens de défense des Espagnols. L’Empereur qui, de Bayonne, prétend diriger les opérations, ne sait rien du pays qu’il veut conquérir. Il n’a pas la plus légère idée de la résistance que lui opposeront les mœurs, les sentimens religieux, le patriotisme des habitans. Il croit n’avoir devant lui que des bandes indisciplinées dont on viendra facilement à bout. Quand il ordonne à Dupont de marcher sur Cadix, il croit lui prescrire une opération facile, presque une simple opération de police. Mais la situation est tout autre qu’il ne la suppose. Non seulement l’Andalousie est défendue par son sol montagneux, par ses rochers, par ses gorges étroites si favorables à la guerre de surprises et d’embuscades. Mais, sans compter les guérillas, elle ne manque ni de soldats disciplinés, ni de cadres inférieurs, ni d’officiers. Ce ne sont pas des bandes de partisans qui vont fermer la route à Dupont. C’est une armée régulière de 34 000 hommes, puissamment organisée par la junte suprême de Séville, pourvue d’une artillerie excellente, commandée par un officier vigoureux, plein de patriotisme, Castaños. Contre de tels adversaires, de quelles ressources dispose Dupont ? Quels élémens de combat Napoléon lui met-il entre les mains ? N’en croyons presque jamais les chiffres officiels donnés par l’Empereur. C’est un calcul chez lui de grossir les forces qu’il attribue à ses lieutenans pour augmenter leur responsabilité. De loin, sans tenir compte des déchets, il estime l’armée de Dupont à 21 000 hommes. En réalité pour traverser l’Andalousie, en défalquant les malades, les traînards égorgés sur les routes, les déserteurs, il ne reste au malheureux général que 12 000 combattans valides.

Dupont fait la guerre depuis trop longtemps pour ne pas comprendre la gravité de la situation. En attendant qu’il puisse prendre l’adversaire corps à corps, il se sent entouré d’ennemis invisibles, coupé de ses communications avec le quartier général, menacé sur ses derrières et sur ses flancs. Il envoie à Madrid courrier sur courrier pour demander du secours. Malheureusement on intercepte ses lettres, on assassine ses envoyés. Savary, esprit court et de peu d’envergure, ne supplée pas par son initiative à l’absence de relations avec le corps d’armée d’Andalousie. Ne recevant de loin en loin que de rares messages, il ne soupçonne même pas l’existence d’un péril. Lorsque enfin, à la suite d’une dépêche plus pressante arrivée par hasard, il se décide à faire partir le général Vedel pour servir d’échelon et d’appui à Dupont, il conserve contre toute évidence un imperturbable optimisme. Vedel n’a pas pour instructions, comme il aurait dû l’avoir, de se porter avec rapidité au secours de Dupont, d’opérer coûte que coûte sa jonction avec un corps d’armée en danger. Dans la pensée du quartier général, le danger n’existe pas. Vedel ne doit se préoccuper de la situation de Dupont que si celle-ci devenait chanceuse. « Ce que l’on n’a aucune raison de présumer, ajoute Savary, puisque jusqu’à cette heure les plus grandes insurrections ont été dissipées par moins de vingt coups de canon et deux bataillons. » — « Je n’ai plus d’inquiétude pour Dupont, » écrivait-il un peu plus tard.

Tel est l’état d’esprit du quartier général, quelques jours avant Baylen ; voilà les illusions dont on se berce à la veille de la catastrophe. Savary d’ailleurs n’a que la direction nominale des opérations. Au-dessus de lui plane l’Empereur qui tranche souverainement toutes les questions, qui parle et ordonne en maître. Le corps de Dupont, la conquête de l’Andalousie : choses secondaires pour lui, affaires de détails que le temps arrangera. Il écrit même qu’un échec que recevrait Dupont n’aurait pas d’importance. Ce qui importe avant tout, c’est de ne pas découvrir Madrid, siège du gouvernement, centre du quartier général. Habitué à la centralisation française, il s’imagine que tenir la capitale, c’est tenir le pays. Raison de plus pour que Savary, lui aussi, se désintéresse de ce qui se passe au-delà de Madrid et n’envoie qu’en rechignant des renforts à Dupont.


III

Ici se pose la question capitale, celle qui domine tout le débat. Dans les préparatifs de la campagne, dans l’ordre de marche, dans les élémens de combat qu’on met à sa disposition, aucune responsabilité ne pèse sur Dupont. Ce n’est pas de sa faute si, au lieu de concentrer les troupes françaises autour de Madrid et de n’envahir l’Espagne que progressivement, avec méthode et en forces, on le dirige vers Cadix en le laissant en l’air sur la route, avec des soldats de qualité médiocre, en nombre insuffisant. Ce n’est pas de sa faute si personne, ni à Bayonne, ni au quartier général, n’a paru soupçonner l’existence de l’armée nombreuse et forte qui allait lui être opposée. Sa responsabilité ne commence qu’au moment de l’action ; en face de l’ennemi, sur le champ de bataille, a-t-il fait tout ce qu’il était humainement possible de faire pour éviter la catastrophe ? Oui, répond le lieutenant-colonel Titeux, qui n’admet pas que le général Dupont ait pu commettre une faute, qui le considère comme un homme de guerre supérieur et le proclame impeccable. — Non, répond le lieutenant-colonel Clerc. Il a choisi librement, volontairement un mauvais terrain de combat. Lorsqu’il répartissait ses troupes d’Andujar à Mengibar, il entreprenait contrairement aux règles de la guerre une opération d’une extrême difficulté, en essayant de défendre le passage d’un fleuve presque partout guéable au mois de juillet, que des colonnes ennemies pouvaient traverser sur plusieurs points à sa droite et à sa gauche, de façon à l’envelopper. Qu’on n’invoque pas surtout pour le justifier les ordres formels qui lui prescrivaient de rester à Andujar et de s’y défendre jusqu’à la dernière extrémité. Si formels qu’ils fussent, ces ordres donnés de loin lui laissaient toujours la latitude de se mouvoir dans un certain rayon. Au passage du Mincio, à Pozzolo, Dupont avait autrefois réclamé cette liberté de mouvemens auprès de Brune, son chef direct et immédiat, présent comme lui sur les lieux. Comment ne lui aurait-elle pas appartenu dans des conditions si différentes, lorsque ses chefs étaient à des centaines de lieues et que lui seul pouvait juger des difficultés du terrain ? C’était à lui d’interpréter la pensée du quartier général, qui ne connaissait qu’imparfaitement la topographie du pays. Rester à Andujar, cela pouvait vouloir dire se maintenir dans la région, garder l’entrée de l’Andalousie, surtout ne pas reculer d’une manière apparente. L’idée d’un recul exaspérait Napoléon, comme une sorte d’humiliation pour ses armes, en face d’ennemis aussi méprisables que lui apparaissaient les Espagnols.

Il n’était donc pas question de reculer sensiblement, mais il était possible de se concentrer un peu en arrière sur les hauteurs de Baylen pour dominer le cours du Guadalquivir. En choisissant cette position, Dupont évitait jusqu’à l’apparence de se rapprocher de la Sierra Morena, car il en restait encore à deux journées d’étape. En revanche, il diminuait de vingt-quatre heures la distance qui le séparait des renforts attendus. Il lui suffisait d’expliquer en quelques lignes la situation à ses chefs pour être assuré d’avance de leur approbation. Le lieutenant-colonel Titeux convient lui-même qu’on ne pouvait se maintenir à Andujar qu’à la condition d’occuper solidement Baylen. La meilleure manière d’exécuter les ordres reçus était donc d’occuper tout de suite ce dernier point. L’injonction de tenir à Andujar comportait comme conséquence essentielle l’occupation antérieure de Baylen. Dupont aurait pu répondre qu’il laissait ce soin à Vedel. Mais pourquoi à Vedel ? Quelle confiance méritait de sa part un subordonné qu’il connaissait à peine, auquel il était bien imprudent de confier une tâche si importante avant d’être édifié sur son mérite ! Faute d’avoir exécuté lui-même à temps cette opération capitale, au lieu d’en laisser le soin à un lieutenant qui ne sut pas l’exécuter, le général Dupont, pour n’être pas coupé de sa ligne de retraite, se vit forcé de l’entreprendre dans des conditions désastreuses et succomba à la peine. Lorsque, le 18 juillet 1808, il se décidait enfin à marcher sur Baylen, il infirmait d’avance l’argument de ses apologistes, il reconnaissait lui-même que l’ordre de rester à Andujar n’avait rien d’impérieusement étroit, puisqu’il y désobéissait sous la pression des circonstances. Ce qu’il faisait ce jour-là, il aurait eu le droit de le faire quelques jours plus tôt et il aurait sauvé son armée.

Maintenant, il était trop tard. Il se débattait déjà dans une situation presque désespérée. L’armée espagnole, trois fois supérieure à la sienne, le tenait entre deux feux : devant lui, de l’autre côté du Guadalquivir, deux divisions commandées par Castaños ; derrière lui, l’attendant à Baylen même, deux autres divisions commandées par Reding. Il en était réduit à régler son ordre de marche comme s’il devait être attaqué à la fois en tête et en queue. Précaution trop justifiée par les événemens ! Pour comprendre l’horreur de la situation, il faut se représenter le champ de bataille du 19 juillet. M. le lieutenant-colonel Titeux en trace un tableau saisissant.

La plus grande partie des soldats de Dupont étaient des conscrits, presque des enfans. Beaucoup n’avaient pas vingt ans. Transportés sans transition d’un pays tempéré dans un climat brûlant où la température ne s’abaissait guère au-dessous de 40 degrés, ils souffraient cruellement sous ce ciel de feu. Depuis leur départ de Cordoue où ils avaient séjourné, ils ne recevaient qu’un huitième de ration par jour : ni vin, ni eau-de-vie, ni linge, ni médicamens pour arrêter les progrès de la dysenterie, qui faisaient dans leurs rangs d’affreux ravages. Ils se raidissaient néanmoins et s’efforçaient de ne pas rester en arrière, sachant que tout homme isolé était un homme perdu, que les paysans ne feraient pas grâce aux retardataires. Ils marchèrent ainsi toute la nuit du 18 au 19 juillet par une chaleur suffocante, sous des flots de poussière. Leur chef les conduisait à l’assaut de la position de Baylen qu’il aurait pu occuper plusieurs jours auparavant, que Vedel avait commis la faute d’abandonner, et où l’ennemi s’était installé sans résistance.

De trois heures du matin à midi, ils attaquèrent intrépidement les deux divisions de l’armée espagnole commandées par Reding, solidement retranchées en avant de Baylen, couvertes par une puissante artillerie, dont les pièces de 12 écrasaient nos batteries de 4. Ces attaques meurtrières demeurèrent sans résultat. Dans les fortes positions qu’il occupait, l’ennemi ne recula sur aucun point, malgré l’énergie des assaillans. C’était une troupe d’élite, recrutée avec le plus grand soin, brave et fanatisée. Elle ne céda pas un pouce de terrain.

A midi, à l’heure la plus chaude de la journée, il devint évident qu’on ne réussirait pas à s’ouvrir un passage à travers les lignes espagnoles, que la route de Madrid était ainsi fermée et qu’il ne restait que peu de chances de salut. Retourner en arrière vers Andujar ne paraissait pas moins impossible. On se heurterait inévitablement à Castaños et aux deux autres divisions espagnoles. De quelque côté que l’on jette les yeux, sur son front, sur ses flancs, sur ses derrières, partout l’ennemi, un ennemi féroce et implacable. Il y a bien Vedel qui pourrait prendre les Espagnols à revers et apparaître comme un sauveur : Mais Vedel ne paraît pas, il n’est qu’à trois lieues de Baylen, il entend le canon depuis le matin, et, pendant que ses camarades agonisent, il s’arrête paisiblement, sans le moindre souci du drame qui s’accomplit, pour laisser reposer et manger ses soldats. Lorsque tout espoir de succès et tout espoir de secours s’évanouissent ainsi, un immense découragement s’empare des conscrits de Dupont.

Les hommes accablés par la fatigue et par la soif se couchent haletans sur la terre brûlante. Il y en a qui jettent leurs armes pour aller chercher quelques gouttes d’eau dans le lit desséché des torrens. Pour comble de malheur, à ce moment-là même, la brigade suisse abandonne nos rangs et passe à l’ennemi ; il reste à peine 2 000 hommes au drapeau. C’est alors, mais alors seulement, qu’après avoir payé de sa personne, après avoir conduit plusieurs fois avec la plus grande bravoure ses régimens au feu, Dupont crut n’avoir d’autre ressource pour sauver les débris de son armée que d’entrer en pourparlers avec l’ennemi. Le mot de capitulation n’est pas encore prononcé. Le général français se borne à demander au général Reding une suspension d’armes et la faculté de se retirer sur Madrid. Mais pendant ce temps la situation de Dupont s’aggrave encore. Un courrier de Savary intercepté par les Espagnols leur apprend que les choses vont mal pour les Français du côté de Madrid. D’autre part, l’armée de Castaños, qui suit Dupont de près, arrive sur ses derrières. Les exigences des Espagnols s’accroissent naturellement avec les avantages qui se succèdent pour eux. Ils veulent bien accorder la suspension d’armes, mais ils refusent la route du quartier général. Ils exigent que toutes les troupes déposent leurs armes et soient considérées comme prisonnières de guerre. La dureté de la capitulation est adoucie par des paroles élogieuses pour la bravoure admirable des soldats français, adoucie également par la promesse qui leur est faite de les ramener immédiatement en France. Mais ce n’en est pas moins une capitulation, sans qu’il soit permis d’équivoquer sur un terme si clair, si uniformément admis dans les usages de la guerre.

Aurait-il été possible à Dupont de ne pas comprendre Vedel dans son désastre : Vedel resté en dehors des lignes espagnoles sur la route de Madrid, en mesure peut-être de regagner avec ses régimens le quartier général ? Question délicate à résoudre, sur laquelle il est difficile de connaître aujourd’hui l’exacte vérité. Vedel essaya bien de s’échapper ; il se porta sur Sainte-Hélène avec l’intention d’effectuer sa retraite. Mais, dès que le général Reding eut connaissance de ce mouvement, il menaça de rompre les négociations et de rouvrir le feu. Dupont n’aurait sans doute pas mieux demandé que de sauver son lieutenant, mais les Espagnols auraient-ils consenti à signer une capitulation si Vedel n’avait pas dû y être compris ? Lui-même ne paraissait pas très en mesure de se tirer d’affaire. Comme Dupont, dans la même proportion que lui, il était victime d’un accident de guerre que l’Empereur n’avait pas su prévoir : l’impossibilité d’assurer le ravitaillement de l’armée, à une telle distance du quartier général, dans un pays de montagnes arides, où chaque homme était un ennemi, où chaque mouvement de terrain pouvait receler une embuscade. Aucune sécurité n’existait plus pour les convois qui n’étaient pas escortés par des forces imposantes. De là pour les soldats une effroyable misère, la privation de tout, les horreurs de la faim et de la soif. « Depuis huit jours, écrivait le 19 juillet Vedel au général Belliard, je n’ai pas eu un morceau de pain à donner à ma troupe ; j’ai fait distribuer il y a cinq jours le reste de mon biscuit, il y en avait à peine pour deux jours. Le soldat a vécu de citrouilles, de concombres et de quelques chèvres qu’on a ramassées dans les montagnes. » Il traînait avec lui plus de 2 000 malades ; dans une marche de nuit, il laissa en arrière 800 hommes qui furent égorgés par les Espagnols. Dans un tel état d’affaiblissement, avec des soldats si épuisés, il aurait réussi difficilement à atteindre les défilés de la Sierra Morena où une cinquième division espagnole l’attendait pour l’écraser.

Et cependant c’était l’unique chance de salut. Beaucoup d’hommes seraient certainement restés en route, mais beaucoup aussi auraient passé à travers tout pour rejoindre le quartier général, comme le firent des groupes isolés. Ce que quelques centaines d’hommes ont pu faire, des milliers d’hommes l’auraient tenté avec plus de chances de succès.

La question du corps de Vedel écartée, aurait-il été possible à Dupont de ne pas capituler ? Le lieutenant-colonel Clerc rappelle à ce propos l’exemple que donna le maréchal Soult dans la campagne de Portugal, un an après Baylen. Une série de malheurs, une pointe audacieuse de l’armée anglaise, l’abandon d’un poste qu’il croyait occupé par un de ses lieutenans, l’avaient acculé à une situation en apparence désespérée. Sur sa droite et sur sa gauche, des masses ennemies convergeaient pour l’envelopper par derrière. Il ne lui restait d’autre issue qu’un étroit sentier de montagne. Déjà il entendait dire autour de lui qu’il n’avait plus qu’un parti à prendre : capituler. « J’en connais un autre, répliqua-t-il énergiquement. Que chacun fasse son devoir comme j’en donnerai l’exemple, et je garantis que je ramènerai l’armée en Espagne. » Il la ramena, en effet, après avoir fait sauter son artillerie et brûlé ses bagages.

On comprend très bien le sentiment d’humanité et de pitié qui peut troubler jusqu’au fond du cœur le commandant d’une troupe, même le plus brave, lorsque, après avoir fait des efforts désespérés, il s’aperçoit que ses moyens de résistance sont épuisés, qu’il ne lui reste plus qu’à laisser massacrer ses soldats ou à se rendre. S’il se rend alors, ce n’est point par lâcheté, c’est pour sauver la vie de ses hommes. Encore faut-il qu’il soit assuré de les sauver. S’il n’y réussit pas, si la capitulation n’est pas observée ou si elle entraîne des conséquences désastreuses pour ceux qui y sont compris, comment le justifier d’avoir déposé les armes au lieu de s’en servir jusqu’à la dernière extrémité ? Ce fut le cas de Dupont. C’était un soldat d’un incontestable courage ; il s’était très bien battu partout où il s’était trouvé ; le jour même de Baylen il avait conduit ses troupes au feu avec une admirable énergie. Lorsqu’il vit la partie désespérée, il crut de très bonne foi, en capitulant, sauver ses malheureux soldats épuisés, mourant de fatigue, de faim et de soif. Le malheur voulut qu’au lieu de les sauver, il les condamnât à la plus lente et à la plus douloureuse des agonies. Tout aurait mieux valu pour eux que le sort qu’il leur fit. La mort immédiate, sous la baïonnette ou sous le couteau des Espagnols, aurait été cent fois moins cruelle que la longue torture des pontons de Cadix ou de l’île de Cabrera.

C’est la faute des Espagnols, dira-t-on. D’accord. Mais, c’est aussi la faute de celui qui a eu confiance en eux. Sur cette terre d’Andalousie, violente et cruelle, au milieu de ces passions nationales et religieuses exaspérées, quel fond pouvait-on faire sur un morceau de papier signé par quelques hommes ? En admettant qu’ils fussent sincères, qui pouvait répondre que les clauses de la capitulation seraient acceptées par le gouvernement révolutionnaire dont ils dépendaient ? Ce fut, en effet, la junte de Séville qui refusa cyniquement de se considérer comme engagée et qui infligea aux 17 000 soldats de Vedel et de Dupont un traitement bien différent de celui qui avait été convenu. Avant de mettre sa signature au bas du texte, dans les heures qui précédèrent, Dupont eût pu recueillir quelques indices sur l’état d’esprit de ses adversaires. Il aurait pu se souvenir que ses propres malades venaient d’être égorgés à l’hôpital de Manzanarès. La menace faite par Reding de massacrer la division française la plus rapprochée de lui, si Vedel bougeait, était significative. Ce qui ne l’était pas moins, c’est la désinvolture avec laquelle les Espagnols au cours d’une suspension d’armes, dont une des conditions est l’immobilité des deux parties, s’attribuaient la liberté de se mouvoir qu’ils nous interdisaient. Dans les journées qui suivirent le 19 juillet, ils ne cessèrent de manœuvrer pour nous serrer de plus près et même pour envelopper Vedel, resté en dehors de leurs lignes. Ils se réservaient le droit de s’approvisionner, mais ils ne permettaient pas le passage des vivres destinés à nos troupes. En tout, on sentait, de leur part, avec une haine implacable une mauvaise foi inquiétante.

Enfin arriva le jour du départ, le jour où devait commencer la stricte exécution des clauses de la capitulation. Aucun doute ne fut plus alors possible sur les intentions des vainqueurs. Les stipulations du 19 juillet étaient formelles et ne pouvaient donner prise à aucune équivoque. Il avait été stipulé que les prisonniers qui avaient déposé leurs armes à Baylen se rendraient par journées d’étape à San Lucar et à Rota pour être embarqués sur des vaisseaux avec équipages espagnols et transportés en France au port de Rochefort. L’armée espagnole se chargeait de les escorter et assurait leur sécurité jusqu’au port d’embarquement. Il en fut, hélas ! tout autrement. Les soldats d’escorte, responsables de la vie de chaque prisonnier aux termes mêmes de la capitulation, se bornaient à faire rentrer dans le rang, à coups de crosse de fusil, tous ceux que leur faiblesse ou un besoin pressant obligeaient à s’arrêter.

Tout retardataire était perdu. « Les habitans arrivaient pour le massacrer, dit un chirurgien militaire qui faisait partie d’une des colonnes. Nous n’avions qu’à nous retourner pour être témoins de ces assassinats et, ne l’eussions-nous pas fait, des cris lamentables et les chants barbares des égorgeurs ne nous révélaient que trop ce qui se passait. Femmes, enfans, vieillards, tous s’en mêlaient. »

Lorsque les malheureux arrivèrent à Cadix, après des marches forcées sous un ciel de feu, après avoir été insultés et menacés cent fois sur la route, sans jamais rencontrer une marque de sympathie, au fond d’une province où il n’y avait pas un habitant qui ne fût un ennemi, trouvèrent-ils au moins les bâtimens de transport qu’on leur avait promis, qui devaient les ramener en France ? Ceux qui pour faire accepter la capitulation y avaient inséré cette promesse n’étaient pas en mesure de la tenir. Il ne dépendait pas d’eux d’introduire des bâtimens étrangers dans le port de Rochefort alors bloqué par les Anglais. D’ailleurs, comme le savaient d’avance les signataires de la capitulation, et comme l’avouait un des membres de la junte de Séville, il n’y avait, à Cadix, ni bâtimens de transport, ni ressources pour s’en procurer.

En réponse aux réclamations du général Dupont, on lui répondait avec ironie : « Je suis persuadé que ni le général Castaños, ni vous, n’avez cru la capitulation exécutable. Castaños a voulu sortir d’embarras, et vous, obtenir des conditions qui, bien qu’irréalisables, honorassent votre reddition. Chacun de vous a obtenu ce qu’il désirait, et maintenant la nécessité impose ses lois. » Rien de plus dur n’a été dit au général Dupont. C’était lui donner à choisir entre le rôle de dupe et celui de complice. Le malheureux avait beau multiplier les protestations, rappeler la parole donnée et les signatures échangées. On lui répondait invariablement : « Pourquoi voulez-vous que nous observions les termes d’une capitulation, vous qui n’avez rien respecté, vous qui avez envahi l’Espagne sous le voile de l’alliance et de l’amitié, vous qui avez emprisonné notre roi, vous qui occupez, malgré lui, ses palais et son royaume, vous qui venez troubler notre tranquillité, vous qui apportez dans ce pays pacifique la guerre et l’esprit de conquête. » L’odieuse conduite de l’Empereur envers Charles IV fournissait à nos ennemis un argument terrible, comme un exemple qui leur avait été donné, comme une justification anticipée de leur mauvaise foi.

Des 17 000 hommes qui capitulèrent à Baylen, bien peu devaient revoir la France. Leur sort fut épouvantable. Leurs souffrances nous ont été racontées par plusieurs d’entre eux, officiers, médecins, sous-officiers, soldats. C’est un martyrologe de six années. D’abord l’entassement sur les pontons de Cadix, vieux bâtimens hors d’usage, beaucoup trop petits pour une telle foule. Dans un seul de ces pontons, on empila jusqu’à 1 800 hommes à la fois, couchés comme des porcs les uns sur les autres, sur des planches goudronnées. Pas d’air, des odeurs méphitiques montant du fond de la cale, partout la vermine, à peine quelques gouttes d’eau potable. Pour surcroît de souffrance, une nourriture insuffisante apportée irrégulièrement. Le journal des privations, tenu par une des victimes pendant le premier trimestre de l’année 1809, renferme des détails qui font frémir. Au commencement d’un hiver qui fut très pluvieux, on ne fournit aux prisonniers, ni hamacs, ni couvertures. Lorsqu’il pleut, l’eau filtre dans l’entrepont. Un jour, ils ne reçoivent pas de pain, le lendemain, pas de légumes, le surlendemain, pas de vivres du tout. Il n’y a de régularité que dans leur misère. Aussi d’horribles maladies se déclarent-elles parmi eux. Sans alimens pour réparer leurs forces, sans médicamens, sans soins, ils meurent par milliers, les cadavres s’accumulent. On a commencé par les jeter à la mer, mais, les habitans de la ville se plaignant que tant de morts empoisonnent l’eau du port, on oblige chaque ponton à conserver ses cadavres jusqu’à ce que des corvées viennent les chercher pour les ensevelir sur la côte. Quatre, cinq, six jours se passent sans que la douloureuse besogne soit accomplie. Un jour, dit un témoin occulaire, j’ai compté jusqu’à 98 morts sur notre gaillard d’avant.

L’îlot de Cabrera, où on les transporte ensuite, réserve aux survivans toutes les variétés de la souffrance humaine. Un désert, presque entièrement dépourvu de terre végétale, pas une habitation ; ni habitans, ni animaux domestiques ; des rochers, des grottes, des précipices, des arbustes épineux et rabougris, un petit bois de pins, une seule source pour toute l’île. C’est là que le gouvernement espagnol abandonne 6 000 Français qu’il condamne à se tirer d’affaire tout seuls comme Robinson. Encore n’ont-ils pas comme lui un bâtiment naufragé pour aller y chercher des instrumens, de la poudre et des armes. On ne leur fournit rien, pas une pioche, pas une bêche, pas un outil de maçon ou de menuisier. On les laisse tout nus sur la terre toute nue. C’est à eux de s’ingénier pour se construire des huttes, pour entretenir et pour raccommoder leurs vêtemens. On ne leur doit que quelques onces de pain et de légumes, apportés tous les quatre jours par une barque qui vient de Palma. Tant pis si la nourriture est insuffisante, si le gros temps retarde la barque, si l’on reste quelquefois jusqu’à neuf jours sans vivres, si les uniformes usés tombent en lambeaux, si la source unique tarit presque en été, s’il faut attendre pendant vingt-quatre heures son tour de boire une gorgée d’eau ! Le gouvernement espagnol n’en a cure, il ne répond même pas aux gémissemens des intéressés.

Comme sur les pontons de Cadix, des milliers de ces malheureux succombent en quelques mois. Beaucoup sont morts de faim, beaucoup de maladies causées par les variations de la température, par des nuits très froides après des journées très chaudes, beaucoup de nostalgie et de désespoir. Ils ont mangé des rats, des souris, des lézards. Ils ont fait cuire des plantes vénéneuses, des peaux de mouton, quelquefois même des débris de corps humains. Il y en a qui sont restés tout nus des mois entiers, la peau tannée par le soleil et par l’air de la mer. Il y en a que la misère et les privations ont rendus fous.

Lorsqu’en 1814, la paix étant conclue avec l’Espagne, une flottille française alla recueillir les survivans, il en restait environ 2 000. Voici l’état dans lequel les trouvèrent nos marins, suivant le témoignage d’un officier de la flottille : « A la vue de notre pavillon qui leur annonçait le jour de la délivrance, les prisonniers, semblables à des spectres, se traînèrent le long des rochers ; ils en descendirent avec peine les escarpemens pour se précipiter vers le rivage en poussant des cris de joie… Deux cents de ces malheureux, frappés d’aliénation mentale, erraient au milieu de rochers inaccessibles, n’ayant d’abri que des cavernes. » Il est difficile de juger avec indulgence une capitulation qui a entraîné des conséquences aussi désastreuses. On le peut d’autant moins que les signataires de la capitulation n’ont point partagé le sort de leurs soldats, qu’ils ont été ramenés en France pendant que ceux-ci agonisaient sur les pontons de Cadix ou dans le désert de Cabrera. Notre pitié va si naturellement à ceux qui sont morts de faim, de privations et de misère, qu’il ne nous en reste plus pour les autres.


IV

Lorsqu’il apprit la capitulation de Baylen, l’Empereur éprouva un des plus violens accès de colère auxquels il se soit livré dans le cours de sa vie. Ce mot, qu’il avait été si satisfait d’appliquer à l’armée autrichienne et à l’armée prussienne en l’accompagnant de toutes les formes de la courtoisie militaire pour rendre hommage au courage malheureux, lui devenait odieux dès qu’il était appliqué à l’armée française. Les expressions les plus grossières et les plus insultantes se pressent sur ses lèvres, Il parle de trahison, de lâcheté, de déshonneur. Dupont et les généraux qui ont signé la capitulation sont des misérables qui ont perdu leur armée. Il les fera fusiller, l’outrage infligé à l’uniforme français sera lavé dans leur sang. Il apprend qu’on les a séparés de leurs soldats, retenus prisonniers de guerre contre la foi jurée et qu’on les ramène à Toulon. Aussitôt ses ordres sont donnés. Dès son débarquement Dupont est arrêté, on saisit tous ses papiers, on le conduit à Paris, où il est écroué à la prison militaire de l’Abbaye avec les généraux Marescot, Vedel, Chabert et le capitaine de Villoutreys, coupables d’avoir pris part aux négociations du 19 juillet. Les autres officiers du corps de la Gironde qui débarquent successivement à Toulon et à Marseille ne sont pas arrêtés, mais on refuse de les entendre et de les interroger. Chacun d’eux en arrivant reçoit personnellement du ministre de la Guerre l’ordre de se rendre à l’état-major de l’armée d’Espagne ou à l’état-major de l’armée d’Italie, dès qu’il aura purgé sa quarantaine. Le maître ne veut pas que tous ces témoins puissent se voir et se concerter pour égarer sa justice. Ce n’est pas une enquête qu’il demande, c’est un jugement.

Ce ne fut pas aussi facile qu’il le croyait d’abord. Sa première pensée avait été de faire juger le général Dupont et ses coaccusés par la haute cour impériale. Déjà les préparatifs étaient faits au Luxembourg, le général avait même choisi ses défenseurs. Puis l’Empereur se ravisa : les renseignemens qu’il recueillit lui firent craindre un acquittement et il renonça, pour le moment du moins, à faire instruire un procès régulier. Les accusés n’y gagnèrent rien. On les maintint dans la prison de l’Abbaye, où ils occupaient des chambres malsaines, empoisonnées d’odeurs fétides. Plusieurs d’entre eux tombèrent malades, les médecins conclurent à la nécessité de les déplacer et on les envoya séparément dans des maisons de santé voisines de Paris, sous la surveillance de gendarmes qu’ils étaient tenus de loger et d’entretenir. Aucune considération d’humanité ne put fléchir en leur faveur le ressentiment de l’Empereur. Le général Chabert, réduit au tiers de sa solde d’activité et sans fortune, faisait valoir l’impossibilité où il se trouvait de faire vivre sa famille et de subvenir aux frais de la maladie qu’il avait contractée à l’Abbaye, Le ministre de la Guerre transmit cette touchante supplique au maître, qui de sa main écrivit en marge : « Refusé. »

Les années passaient sans que les accusés eussent pu faire valoir leurs moyens de défense et obtenir des juges. L’Empereur ne désarmait pas pour cela. Il attendait son heure. Un décret impérial du 12 février 1812 ordonna la réunion au Palais des Tuileries d’un conseil d’enquête, composé de quinze grands dignitaires choisis par le souverain, et chargé d’émettre un avis sur la conduite du général Dupont et de ses coaccusés à Baylen. Ce conseil tint six séances, du 17 au 26 février, sous la présidence de l’archichancelier Cambacérès. Les accusés comparurent devant lui sans défenseurs. On leur lut le réquisitoire du procureur général et chacun d’eux eut deux jours pour rédiger sa défense de mémoire, car on leur avait pris tous leurs papiers. Dupont particulièrement ne put obtenir aucune des pièces qui atténuaient sa responsabilité, aucune des lettres, aucun des ordres qu’il avait reçus du quartier général. Le jugement leur enleva à tous leurs grades et leurs décorations. De plus le général Dupont était tenu de ne jamais résider à moins de vingt lieues de la résidence impériale. L’Empereur, aggravant la peine, le fit incarcérer au fort de Joux, puis de là à la citadelle de Doullens.

Tels étaient les procédés de la justice impériale. Comme pour le duc d’Enghien, ce n’est pas un jugement ; c’est une condamnation voulue et prononcée d’avance. M. le lieutenant-colonel Titeux s’en étonne et y trouve une preuve de l’hostilité personnelle que l’Empereur nourrissait contre le général Dupont. La preuve de cette hostilité n’existe nulle part. Ne rapetissons pas la question. Il s’agit de tout autre chose, de la fortune même de l’Empire. Au moment où, Napoléon, à l’apogée de sa puissance, remanie la carte de l’Europe, où, après de prodigieux succès, il installe les membres de sa famille sur les trônes qu’il a rendus vacans, lorsque les rois et les peuples s’inclinent devant sa volonté souveraine et le proclament invincible, voici que tout à coup la nouvelle se répand que l’armée française, une de ces armées qui ont vaincu l’Autriche, la Prusse et la Russie, qui sont le symbole même de l’honneur et de la gloire militaire, vient de capituler, et devant qui ? Devant une nation qui ne compte pas aux yeux de l’Empereur, qu’il considère comme la proie naturelle de son ambition : la nation espagnole. Entrons un instant dans la pensée du maître, représentons-nous l’effet que dut produire, sur un esprit si plein de sa grandeur présente et future, l’annonce que les soldats d’Austerlitz et d’Iéna avaient mis bas les armes devant des paysans et des bandits espagnols.

Il ne réfléchit pas, il ne s’informe pas, il ne cherche pas à faire équitablement la part des responsabilités. Il voit rouge, il se sent à la fois humilié et menacé. Quel parti ses ennemis ne vont-ils pas tirer contre lui de cette aventure ? N’est-il pas démontré désormais qu’il y a une limite à sa toute-puissance, qu’il n’a pas pour toujours enchaîné la fortune ? N’est-ce pas aussi la révélation de ce qu’il y a de dangereux pour lui dans la guerre d’Espagne ? Pour nous qui connaissons l’avenir, c’est le glas funèbre qui commence à sonner. Les 17000 victimes de Baylen ne sont que l’avant-garde des centaines de milliers de soldats qu’engloutira la Péninsule, soldats qui manqueront sur d’autres champs de bataille, qui eussent pu sauver la fortune de la France à Leipzig et à Waterloo. Le conquérant ne voit pas comme nous la conséquence de ses actes, il ne devine pas encore ce que lui coûtera la folie criminelle de la guerre d’Espagne. Peut-être cependant a-t-il eu un frisson d’inquiétude et un pressentiment sinistre. En tous cas, il a éprouvé une humiliation profonde, et cela suffit pour expliquer sa fureur.

Le soldat aussi, l’homme qui a créé la première armée du monde, qui fait reposer toute sa grandeur sur l’accomplissement des vertus militaires, se révolte contre l’idée de capitulation. Bon pour les Autrichiens de capituler à Ulm, pour les Prussiens de capituler à Ratkau ! Est-ce que la Grande Armée connaît de telles faiblesses ? Verrait-on désormais les soldats français accepter la possibilité de déposer leurs armes aux pieds de l’ennemi ? Une telle honte doit rester un fait isolé, unique dans nos annales militaires.

On n’examinera pas si les signataires de la capitulation de Baylen ont des circonstances atténuantes à faire valoir, s’ils n’ont fait que subir par la faute des autres une nécessité inéluctable. On les traitera avec ignominie, comme des criminels, afin d’éviter le retour de semblables faiblesses. Leur condamnation servira d’avertissement et d’exemple. Tout le monde connaîtra le sort qui attend ceux qui, dans l’avenir, oseraient capituler. Ni grâce, ni pitié, ni justice pour eux. La dégradation et le déshonneur. Puisque, contre toutes les prévisions, une telle défaillance a pu se produire dans une telle armée, la loi en empêchera le retour. Berthier traduisait certainement la pensée impériale lorsque, dans les délibérations du Conseil d’enquête, il prononçait la parole décisive : « Un corps d’armée ne doit jamais capituler en rase campagne, son devoir est de brûler tous ses équipages, de se serrer en masse et de se faire jour à la baïonnette, ou de mourir honorablement. » Deux mois après, en vertu d’un décret, toute capitulation en rase campagne était déclarée criminelle et punissable de mort. C’était l’épilogue de la journée de Baylen.


A. MEZIERES.