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Le Gastronome sans argent

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Théâtre complet d’Eugène ScribeAimé André, Libraire-éditeurVolume 2 (p. 116-165).

LE GASTRONOME


SANS ARGENT,

VAUDEVILLE EN UN ACTE,

Représentée pour la première fois
sur le théâtre du Gymnase
le 10 mars 1821.

EN SOCIÉTÉ AVEC M. BRULAY.


PERSONNAGES

FRINGALE.

BONNEAU, propriétaire.

CHEVRON, son gendre.

ROBERT, traiteur.

DORVAL, riche manufacturier.

LEBLANC, ami de Dorval.

GERMAIN, valet de DorvaL

UN GENDARME.

La noce.

Troupe de Paysans.


Le théâtre représente une campagne agréable : à gauche, une jolie maison bourgeoise nouvellement bâtie ; à droite, la maison de Robert, avec l’inscription : Robert, traiteur restaurateur, fait noces et festins. Devant la porte sont empilés des pains et autres comestibles.

Scribe - Théâtre, 2 - Le Gastronome sans argent.jpg



Scène PREMIÈRE.

Au lever du rideau, ROBERT et les garçons traiteurs vont et viennent, mettent des couverts et s’occupent des détails de la cuisine ; BONNEAU, CHEVRON et les garçons de noce lisent le programme de la fête.
Chœur de Joconde.


Que ce jour nous prépare de douceurs ;
Mettons-nous vite à l’ouvrage :
Quel beau jour qu’un mariage.
Et surtout pour les restaurateurs !


BONNEAU.

Dépêchons, l’heure s’approche ;
Vite, allumez les quinquets.


ROBERT, à un garçon traiteur.

Mets la poularde à la broche ;
Va donc chercher les bouquets.


BONNEAU.

D’une noce aussi brillante
L’éclat sera remarqué.


ROBERT, tenant un lapereau.

On ne dira pas, j’ m’en vante,
Que c’lui-là n’est pas piqué.
Que ce jour, etc.


BONNEAU, à Robert.

Mon voisin, avez-vous eu la bonté de préparer ces quarante bouteilles ?


ROBERT.

Oui, M. Bonneau ; bien d’autres, à ma place, se seraient formalisés de ce que la noce ne se fait pas dans mes salons ; mais quand on a, comme vous, une maison toute neuve, la plus jolie maison de Bercy, on n’est pas fâché de la faire voir à ses amis. D’ailleurs vous avez pris chez moi tout ce qui vous manquait. (À un garçon qui porte un panier de bouteilles.) C’est bon. M. Bonneau.) C’est ce qui m’a désarmé et m’a fait mettre de l’eau dans mon vin.


BONNEAU, examinant le panier.

Vous me répondez que c’est de première qualité ?


ROBERT.

C’est ce que nous avons de mieux ; j’y ai mis la main.

Air : De sommeiller encor, ma chère.

Ne craignez rien ; ma cave est sûre :
Mon bourgogne est un vin fini,
Et mon bordeaux a, je vous jure,
Des bouchons d’ cinq pouces et d’mi.
Quoique j’ soyons hors la barrière,
On trouv’ chez moi des vins de prix ;
Vous verrez surtout mon madère :
On n’ferait pas mieux à Paris.


CHEVRON, voulant emmener Bonneau dans la maison.

Allons donc, beau-père, allons donc.


BONNEAU.

Tout à l’heure, c’est que mon gendre est d’une impatience… un joli garçon, et bon architecte, n’est-ce pas ? et de la conduite, du talent… Ce pauvre Chevron ! c’est lui qui m’a bâti ma maison ; par exemple, j’ai cru qu’il n’achèverait jamais ; mais il prétend qu’avec ses confrères c’est toujours comme cela.

Air du Ménage de garçon.

Ils demandent pour l’ordinaire
Force délais, force ducats ;
Leurs travaux, ne finissent guère,
Leurs devis ne finissent pas.
Tel est sur ce point leur usage.
Qu’on est souvent forcé, dit-on,
De vendre le premier étage
Pour faire bâtir le second. (bis)


CHEVRON.

Mais, beau père, on nous attend dans le salon.


BONNEAU.

Ah ! oui, le salon ! j’oubliais de vous en parler ; vous le verrez : quatre croisées de face, et une cheminée avec des colonnes de marbre de Ca… de marbre de… (À Chevron.) Comment appelles-tu cela ?


CHEVRON.

De Carrare. Mais venez donc ; le reste de la noce arrivera, et rien ne sera prêt.


BONNEAU.

Eh, mon Dieu ! j’y vais. À propos, savez-vous la grande nouvelle ? on assure que M. Dorval vient d’acheter le château du Petit-Bercy.


ROBERT.

Comment, M. Dorval, ce riche manufacturier qui entretient toujours douze ou quinze cents ouvriers ?


CHEVRON.

Ce millionnaire qui fait toujours bâtir… Si je pouvais avoir sa clientelle…


ROBERT.

Et moi sa pratique.


BONNEAU.

On dit que c’est un brave et digne homme.


CHEVRON.

Un peu bizarre, un peu original.


ROBERT.

Ne l’est pas qui veut, et surtout à sa manière.

Air de Préville et Taconnet.

Par ses travaux, honneur de la patrie,
Et protecteur des arts et du talent,
Sur les trésors, prix de son industrie,
Il fait d’abord la part de l’indigent.
Oui, s’écartant de la route commune,
Et pour autrui toujours laborieux,
Il employa, dans ses soins généreux,
Sa vie entière à faire sa fortune,
Et sa fortune à faire des heureux.


CHEVRON.

Il est sûr que sa présence fera beaucoup de bien au village.


BONNEAU, regardant sa maison.

Sans doute, ça peut même faire augmenter les loyers. Dès qu’il arrivera, j’irai lui faire ma visite, parce qu’entre propriétaires on se doit des égards, et certainement…


CHEVRON.

Quand je vous avais dit, beau-père, qu’ils arriveraient, et que rien ne serait prêt.


BONNEAU.

Hé bien ! hé bien ! le grand mal, quand ils attendraient un demi-quart d’heure ! Fais les honneurs, fais-leur voir ma maison. (À Robert.) Voisin, entrons chez vous, je vais donner un coup d’œil au repas.


ROBERT.

À vos ordres, M. Bonneau.

(Ils entrent chez Robert)

Scène II.

CHEVRON, la noce.

CHŒUR.
Air : Lorsque le Champagne.

Le plaisir assemble
En ce gai séjour
Sa cour ;
Chantons tous ensemble
L’hymen et l’amour.


CHEVRON.

Ô scène touchante !
Ma chère parente !
Ma chère grand’tante !

(À part.) Grand dieu ! quel embarras,
(Haut.) Quelle joie extrême

De fêter soi-même
Des parens qu’on aime

(À part.) Et qu’on ne connaît pas !



CHŒUR.

Le plaisir assemble
En ce gai séjour, etc.


(Ils entrent chez M. Bonneau.)

Scène III.

FRINGALE, seul, arrivant par le fond.

Des flons flons, des violons, des chansons… Les ouvriers qui travaillent à La grande route ne m’avaient pas trompé ; c’est une noce, et je n’en suis pas ! Si j’en crois un certain tact (Flairant.) que m’a donné la grande habitude, c’est là que s’allument les flambeaux de l’hymen ; et là… (Apercevant la broche.) Ah diable ! je suis entre deux feux. Raisonnons un peu, mon cher Fringale. (Tétant son gousset.) Rien là. (Son estomac.) Rien là. À Paris, on trouve de tout, excepté un bon dîner sans argent.

Air du Major Palmer.

Dans ce siècle économique,
Comment engraisser, hélas !
On y vit de politique,
Et moi, je n’en use pas.
Dîner, voilà mon histoire,
La table est mon seul amour ;
Manger, chanter, rire, et boire,
Voilà mon ordre du jour.
J’ai dans mainte circonstance,
Toujours ennemi de l’eau,
Voté contre l’abstinence,
Et contre le vin nouveau ;
Mais, lorsque, dans mes finances,
L’ordre est un peu rétabli,
Je vais tenir mes séances
Chez Baleine ou chez Véry ;
Je me place, dès que j’entre,
N’importe dans quel endroit,
À la gauche, comme au centre,
Aussi bien qu’au côté droit ;

C’est sur le prix de La carte
Que je règle mes budgets,
Et je n’ai point d’autre charte
Que le Cuisinier français.

Jusqu’à présent la journée s’annonce mal ! c’est ma faute, j’avais chez moi un joli petit ordinaire, la soupe et le bouilli qui m’attendent encore, ainsi que Catherine, ma gouvernante… Mais moi je suis gastronome, j’aime les bons morceaux, et comme je ne les trouve pas chez moi, je tâche autant que possible de dîner tous les jours en ville, c’est mon état ! état honorable qui fait vivre bien du monde ! Mais aujourd’hui à Paris je n’ai pas rencontré une seule invitation, et las d’admirer le muséum des rues ou de contempler à jeun les boutiques de restaurateurs, j’ai passé les barrières, et je viens chercher fortune extra muros… Impossible que je ne trouve pas quelque bonne occasion, dans le moment surtout des collèges électoraux… Je sais bien qu’au physique il me serait difficile de passer pour un ventru ; mais si on pouvait seulement me prendre pour un électeur de la banlieue… huitième arrondissement… qu’est-ce qui vient là ? un bouquet ?… Quelqu’un de la noce. La bonne figure à exploiter !


Scène IV.

FRINGALE, BONNEAU, sortant de chez Robert.

BONNEAU.

Je vous demande si ce Robert en finit ! Je suis sûr que les convives s’impatientent, et on n’a pas encore dressé… C’est la matelote qui le retarde.


FRINGALE.

Une matelote ! ça commence à devenir intéressant.


BONNEAU, s’arrêtant devant sa maison.

C’est étonnant l’effet que ma maison produit d’ici ! La porte cochère, les deux bornes : on dirait un petit hôtel. Les deux remises, le fiacre, tout cela tient dans la cour.


FRINGALE.

J’y suis ; ah ! parbleu, monsieur le propriétaire.


BONNEAU.

Pourvu qu’ils n’aient pas accroché en entrant. Je ne me lasserais pas de la regarder. Hem ! que fait donc ce monsieur ?


FRINGALE.

Nous disons vingt-trois pieds. (Il s’arrête et écrit avec un crayon sur un calepin.) Vingt-trois pieds, cela nous amène là. (Se portant au milieu de la-maison.) Nous reculons cela de quelques toises, et nous voilà en ligne.


BONNEAU, le chapeau à la main.

Permettez donc, monsieur…

(Fringale Lui fait signe de la main, et continue à écrire sur son calepin.)


BONNEAU.

Monsieur, monsieur, oserais-je prendre la liberté de vous demander à qui j’ai l’honneur de parler ?


FRINGALE, ôtant son chapeau.

Mille pardons, monsieur, je n’avais pas l’honneur de vous voir ; je suis l’ingénieur en chef du département, chargé de continuer les travaux de la nouvelle route.


BONNEAU.

Et quel rapport cela peut-il avoir avec cette maison ?


FRINGALE.

Ah ! je vois, vous ne connaissez pas le nouveau plan. Nous suivons la Seine depuis la barrière de la Râpée, et à la hauteur de Bercy nous coupons horizontalement… (Se mettant vis à vis de la maison.) Vous voyez dans cette direction.


BONNEAU.

Comment ? mais cela va tout droit…


FRINGALE.

Il n’y a pas de doute, et pas plus tard que demain…


BONNEAU.

Et vous croyez que je vous laisserai ainsi renverser ma maison ?


FRINGALE.

Quoi ! monsieur, cette maison vous appartient ? Croyez que je suis désespéré. D’ailleurs, il n’entre jamais dans nos intentions de léser les particuliers : nous n’avons besoin que de vingt-trois pieds qu’on vous paiera ; ainsi tout ce côté-là vous reste, et la moitié de votre maison se trouve sur la grande route.


BONNEAU.
Air de l’Écu de six francs.

La chose vous est bien aisée ;
Mais, d’après ce plan, ma maison
N’a plus ni porte ni croisée.


FRINGALE.
J’en conviens, vous avez raison.

BONNEAU.
Me ruiner ainsi ? les traîtres !

FRINGALE.

Du tout, c’est doubler votre bien :
Vous esquivez, par ce moyen,
L’impôt des portes et fenêtres.


BONNEAU.

La belle avance ! et l’uniformité, et l’architecture ! Ah ! mon Dieu ! quel événement ! un jour de noce, le jour où je marie ma fille !


FRINGALE.

Comment ! monsieur est père de famille ? (À part.) Le père de la mariée, heureuse rencontre ! (Haut.) Je suis vraiment désolé que mon devoir, un jour de fête surtout… Peut-être au moment de vous mettre à table ?


BONNEAU.

Ah ! mon Dieu ! oui. Mais dites-moi donc, monsieur l’inspecteur, n’y aurait-il pas quelque moyen…


FRINGALE.

Hem ! c’est très-délicat. Je ne dis pas cependant, avec des protections… et certainement l’intérêt que vous m’inspirez…

(On entend parier dans la coulisse.)

Monsieur Bonneau ! monsieur Bonneau !


BONNEAU.

Allons, on m’appelle, on m’attend, il faut… Je voudrais pourtant…


FRINGALE, à part.

Il y vient.


BONNEAU.

Tenez, monsieur, vous m’avez l’air d’un galant homme ; si j’osais vous prier de nous faire l’amitié, là, sans façon…


FRINGALE.

L’y voilà. Vous êtes mille fois trop bon ; mais je vous avouerai que n’ayant pas l’honneur d’être de votre connaissance…


BONNEAU.

Elle sera bientôt faite ; entre honnêtes gens… D’ailleurs à table, vous savez, tout s’arrange.


FRINGALE.

Oui, le verre à la main ; cela m’est arrivé quelquefois.

Air : Ma belle est la belle des belles.

Au bourgogne avec défiance,
On examine son voisin ;
Au bordeaux on fait connaissance,
On rit, mais d’un air incertain :
En essayant le vin d’Espagne,
Déjà l’on se livre à demi ;
Et l’on est surpris au champagne
De presser la main d’un ami.


BONNEAU.

Voilà qui est dit. Vous serez à côté de moi à table, et nous avons même certain vin… puis une dinde aux truffes ; le dîner sera gai ; d’ailleurs mon gendre, qui est architecte… eh parbleu ! je n’y pensais pas ; il va être enchanté !


FRINGALE.

Comment donc ?


BONNEAU.

Vous allez être bien surpris ; mon gendre, c’est Chevron, l’architecte, que vous connaissez.


FRINGALE.

Vous croyez ?


BONNEAU.

Votre nouveau plan m’avait si bien fait perdre la tête. Chevron, Chevron. C’est à vous qu’il doit cette gratification : ne faites point l’ignorant. Ne lui aviez-vous pas promis des couplets pour sa noce ?


FRINGALE.

Ah ! oui, oui, le petit Chevron. (À part.) Que diable ceci va-t-il devenir ?


BONNEAU.

Et tenez, le voici lui-même.


Scène V

FRINGALE, BONNEAU, CHEVRON.

BONNEAU.

Arrive donc, mon ami ; tu vas te trouver ici en pays de connaissance : l’ingénieur en chef du département qui nous fait l’honneur d’assister à ta noce.


CHEVRON.

Comment ! monsieur de Bermont ?… Eh non, ce n’est pas lui ; vous vous trompez, beau-père.


FRINGALE.

Aïe ! la reconnaissance. Quoi ! monsieur ne me remet pas ?


CHEVRON.

Non.


BONNEAU, bas à Chevron.

C’est l’inspecteur de la nouvelle route.


CHEVRON.

Je l’ai encore vu ce matin.


FRINGALE, à part.

Diable d’homme, qui connaît tout le monde !


BONNEAU.

Oui, mais il ne t’a pas fait part du nouveau plan ; ce plan, par lequel la route traverse horizontalement ma maison.


CHEVRON.

La nouvelle route ! elle passe à un quart de lieue d’ici.


BONNEAU.

Ah çà, alors qu’est-ce que vous me disiez donc ?


FRINGALE.

Écoutez donc,

Air de Voltaire chez Ninon.

Permis de se tromper un peu :
On respecte votre demeure,
J’en suis enchanté.


BONNEAU.

J’en suis enchanté.xxxMais, morbleu !
Que disiez-vous donc tout à l’heure ?
Vouloir abattre nos maisons !

(À Chevron.)

Cet homme est, vous pouvez m’en croire,
De quelque bandé de fripons.


CHEVRON.
Ou plutôt de la bande noire.

FRINGALE.

C’est ce qui vous trompe ; je suis de la bande joyeuse, et voilà tout. Comment, monsieur Chevron, vous n’avez de moi aucune espèce de souvenir ?


CHEVRON.

Non, monsieur.


FRINGALE.

Eh bien, cela m’étonne d’autant moins que nous ne nous sommes jamais vus. Mais j’avais à vous parler d’une affaire très-importante ; je désirais trouver une manière neuve et piquante de vous être présenté, et je crois celle-ci assez originale.


CHEVRON.

Eh, mon Dieu ! monsieur, il ne fallait pas vous donner tant de peine. À qui ai-je l’honneur de parler ?


FRINGALE.

Je voudrais être seul avec vous. C’est l’affaire d’un moment.


CHEVRON.

Beau-père, laissez-nous.


BONNEAU.

Oui, oui. Parbleu ! ce monsieur, avec ses vingt-trois pieds, m’a fait une peur ! Je vais presser le service.


Scène VI.

FRINGALE, CHEVRON.

FRINGALE.

Diable ! presser le service. Il n’y a pas de temps à perdre. Monsieur, vous êtes M. Chevron, architecte distingué, à qui M. Bermont, mon ami, a fait obtenir dernièrement une gratification, bien méritée du reste…


CHEVRON.

Comment ! vous savez…


FRINGALE.

Sans doute, vous ne me connaissez pas, mais moi je vous connais ; voilà la différence. Vous êtes donc établi, vous êtes marié. Vous épousez une femme charmante.


CHEVRON.

Charmante ! d’une beauté fort ordinaire, pour ne pas dire plus.


FRINGALE.

D’accord, mais moi, j’entends du caractère.


CHEVRON.

Hein ! le caractère…


FRINGALE.

Allons, allons, vous êtes trop modeste ; car enfin elle est riche.


CHEVRON.

En effet.


FRINGALE.

C’est ce que je voulais dire ; elle est charmante. Vous avez donc tout préparé, les invitations, les bouquets, le repas de noce, les violons ; vous croyez avoir songé à tout ; eh bien ! c’est ce qui vous trompe, il vous manque quelque chose.


CHEVRON.

Comment, monsieur ?


FRINGALE.

Hé bien ! hé bien ! il vous manque quelque chose avez-vous des couplets, une chanson ?


CHEVRON.

Ma foi non, quoique ce matin j’aie cherché deux heures dans mon chansonnier. (Le tirant de sa poche.)


FRINGALE.

Une noce sans chanson ! cela ne se serait jamais vu.

Air de Partie carrée.

Il faut toujours qu’à chanter l’on s’apprête.
Chaque âge a ses couplets, je crois !
Pour les enfans c’est le couplet de fête,
Aux jeunes gens c’est le couplet grivois ;
Le tendre amant qui soupire sa flamme,
C’est le couplet sentimental !
Mais le mari qui célèbre sa femme,
C’est le couplet moral.

Et songez donc quel coup d’œil, quel tableau ; lorsqu’après un dîner, un bon dîner, comme qui dirait au dessert, vous vous levez. Le marié va chanter, le marié va chanter ! c’est ce que tout le monde répète ; succède un long silence, et vous, tirant modestement de ta poche gauche de votre gilet des couplets pleins de grâce, d’énergie, de sensibilité…


CHEVRON.

Et où voulez-vous que je les trouve ?


FRINGALE.

C’est là que je vous attendais. J’ai bien pensé à votre embarras ; et sans vous en prévenir, je vous ai fait une chanson : c’est elle que je vous apporte.


CHEVRON.

Comment, monsieur, vous auriez eu la bonté, et sans me connaître…


FRINGALE.

Oh ! je suis plus votre ami que vous ne croyez ; mais je comptais, moi, arriver là sans façon, et me déclarer au moment du dîner : c’est dans ces momens-là qu’on connaît ses amis, ses vrais amis.


CHEVRON.

Je vous avoue que je ne reviens pas encore d’une telle attention.


FRINGALE.

Laissez donc : moi, j’aime les noces de passion, et il suffit de l’aspect d’une noce pour me mettre en verve.


RONDEAU.
Air : Aimons les Amours.

Oui, je l’avouerai sans détour,.
J’aime ce jour
De plaisir et d’amour ;
Loin d’être ennuyeux,
À mes yeux,
Ce vieux tableau
Paraît toujours nouveau.

Dès le matin,
Chacun s’apprête ;
Et bientôt je vois en habit de fête,
Accourir l’ami, le voisin,
Et le grand oncle, et le petit cousin ;
L’heure sonne, on part
Sans retard ;
L’autel reçoit les sermens
Des amans,
Deux fois
L’anneau change de doigts :
Ils sont unis,
Attendris,
Et bénis.
La table est prête, on se rassemble,
Buvant, criant,
Et riant
Tous ensemble.
On applaudit
Le bel esprit
Qui s’est chargé
Du couplet obligé.
J’entends le son
Du violon,
Chacun se place, et déjà,
Le papa
Par le menuet
D’Exaudet
Ouvre le bal
D’un air patriarcal.
Mais du repos l’instant arrive,
À minuit,
Sans bruit,
Le mari s’esquive ;
Sa jeune épouse, qui le suit,
Tremble, rougit ;
Pourtant elle sourit.

(Parlant en contrefaisant la voix d’une demoiselle.)

Mais, maman ! — Oui ma fille, croyez-en votre mère, c’est pour votre bonheur… Allons donc, ne faites pas l’enfant.

(Reprenant le chant.)

Oui, je l’avouerai sans détour,
J’aime ce jour
De plaisir et d’amour :
Loin d’être ennuyeux
À mes yeux ;
Ce vieux tableau
Parait toujours nouveau.

Vous conviendrez que je possède assez bien mon sujet, et ce sont quelques unes de ces idées-là que j’ai essayé de rendre dans la chanson que je vous ai faite. (Lui présentant un papier.) Non, ce n’est pas cela. C’est un baptême ; vous n’en êtes pas encore là. (Lui en donnant un autre.) La voici ; il y a un refrain ; mais que ça ne vous embarrasse pas, parce que moi je sais tous les airs, et je serai là, au bout de la table, pour soutenir et donner le ton.


CHEVRON.

Et vous l’avez faite exprès pour moi ? Parbleu, c’est la première, et je suis enchanté qu’on ait fait une chanson tout exprès pour un architecte.


FRINGALE.

Écoutez, c’est vous qui parlez.

Air de la Danse interrompue.

« Sans l’hymen et les amours
 « Franchement la vie
 « Ennuie ;
« Sans l’hymen et les amours,
« Comment trouver d’heureux jours ?


CHEVRON.

Comment ! monsieur, ces couplets sont de vous ? c’est bien singulier !

(Feuilletant son chansonnier.)

FRINGALE.

Écoutez, écoutez la suite.

« Autrefois j’ai voltigé,
« J’ai brûlé de mainte flamme.


CHEVRON, lui montrant le chansonnier qu’il tient.

« Aujourd’hui je suis changé,
« Car je brûle pour ma femme.


FRINGALE, stupéfait.

Hein ? qu’est-ce que c’est que cela ?


CHEVRON, continuant toujours à lui montrer sur le livre.

« Sans le bonheur d’être aimé…
 « Franchement la vie
 « Ennuie ;
« Sans le bonheur d’être aimé…
Tout du long c’est imprimé !
Je conçois qu’une chanson
Doit être ainsi bientôt faite ;
Séparons-nous sans façon.

(À part.)
C’était quelque pique-assiette.


ENSEMBLE.
(Haut.)

Votre hymen et votre amour
Peuvent bien battre en retraite ;
Votre hymen et votre amour
Serviront quelque autre jour !


FRINGALE.

Ma foi, l’hymen et l’amour
Me condamnent à la diète ;
Ma foi, l’hymen et l’amour
M’ont joué d’un mauvais tour.

(Chevron rentre dans la maison.)

Scène VII.

FRINGALE, seul.

Je vous demande si ce n’est pas jouer de malheur ! des couplets tout nouveaux ! Il faut qu’il ait justement dans sa poche le chansonnier où je les ai pris ce matin. Cinq heures dans l’instant. Ils vont se mettre à table ; à table, et je ne ferais pas comme eux, et j’abandonnerais la place ! Et je serais obligé d’en revenir à mon bouilli qui m’attend et à ma gouvernante Catherine… du réchauffé ! Ô mon génie, ou mon appétit ! inspirez-moi tous deux ; Qui vient là ? (Il entre dans le berceau de verdure.)


Scène VIII.

Le précédent ; GERMAIN, ROBERT.

GERMAIN, regardant.

M. Robert ! M. Robert, traiteur ! Ce doit être ici.


ROBERT.

Voici, monsieur ; qu’y a-t-il pour votre service ?


GERMAIN.

Je viens commander à dîner pour mon maître et deux de ses amis.


FRINGALE, à part.

Encore des gens qui dînent !


GERMAIN.

De votre meilleur vin, potage, bifteck, une poularde, une salade, quelques entremets ; et tout cela pour trois.


ROBERT.

C’est bon. (Criant.) Poularde à la broche ! Mais vous me répondez que votre maître viendra.


GERMAIN.

Je suis chargé de vous payer d’avance ; que vous faut-il ?


ROBERT.

Voyons : trois potages, trois biftecks, une bonne qualité de volaille ; il me semble que quarante francs…


GERMAIN.

Les voilà. Et comme entre les domestiques et les aubergistes il y a moyen de s’entendre, tâchez que mon maître soit content ; je ne vous dis que cela, et nous nous reverrons quelquefois.


ROBERT.

Que voulez-vous dire ?


GERMAIN.

C’est moi qui lui ai conseillé de venir chez vous ; nous allons habiter ce pays, et nous paierons bien, car c’est notre habitude.


ROBERT.

Puis-je savoir à qui j’ai l’honneur de parler ?


GERMAIN.

Chut, nous sommes ici incognito. Je suis M. Germain, valet de chambre de M. Dorval le manufacturier.


ROBERT.

M. Dorval ! M. Dorval vient dîner chez moi ?

Air : Il me faudra quitter l’empire.

C’est un honneur que j’ saurai reconnaître,
Disposez d’ tout, d’ la cave et du logis,
Et l’on mettra sur la cart’ de votr’ maître.
Tout l’ vin, monsieur, que vous boirez gratis.


GERMAIN.
Quels procédés ! j’en suis vraiment surpris.

ROBERT.

Qui, c’est un usage notoire,
Qu’en notre état on ne peut oublier ;
Ici bas, chacun, son métier :
Les maîtres sont faits pour payer sans boire,
Et les valets pour boire sans payer.

Holà ! Julien, dépêchons. J’espère que toutes les fois que M. Germain nous fera l’honneur de passer par ici, il regardera ma cave comme la sienne. Et quand vient M. Dorval ?


GERMAIN.

Mais d’ici à une heure, peut-être plus tôt, peut être plus tard.


ROBERT.

On prendra les mesures pour être prêt à tout événement ; voilà qui est dit ! M. Dorval, deux de ses amis, trois couverts. Je me flatte qu’on sera content. Enchanté, M. Germain, d’avoir fait connaissance…


GERMAIN.

C’est bon ! c’est bon, mon cher ; mais traitez-nous bien.


ROBERT, le salue et rentre en criant.

Allons, allons ! à l’ouvrage ! dépêchons !


Scène IX.

FRINGALE, seul.

Ah ça ! mais tout le monde dîne donc aujourd’hui, excepté moi ! Non pas ! l’occasion m’est propice, la fortune m’invite, et ce serait la première invitation que j’aurais refusée. Génie des gens qui n’ont pas dîné ! j’implore ton secours, arme mon front d’intrépidité, et fais passer dans tout mon être l’activité de mon estomac ! Audace, promptitude, voilà les moyens ; dîner, voilà le but. Il n’est rien qu’un tel but n’excuse et n’autorise. Je dînerai. Je vois d’ici le véritable Amphitryon arrivant pour se mettre à table ; il pâlit à l’aspect des bouteilles vides. Mais il reconnaît à ce trait une intelligence supérieure, et malgré lui rend hommage au Jupiter de bon appétit qui lui vole à la fois son nom, sa poularde et ses biftecks ! Allons point de retard ; le propriétaire du dîner peut ne venir que dans une heure. Mais, si j’ai bien entendu, il serait possible qu’il arrivât plus tôt ; d’un côté la prudence, (Se frottant l’estomac.) de l’autre des considérations non moins puissantes, tout m’oblige de hâter l’exécution. Holà hé ! quelqu’un. (Comptant sur ses doigts.) M. Dorval, un manufacturier, un domestique, payé d’avance, poularde, etc. Dieux ! quelle mémoire on a lorsqu’on est à jeun !


Scène X.

FRINGALE, ROBERT.

ROBERT.

Eh bien ! qu’y a-t-il donc ?


FRINGALE.

Comment, mon cher, vous ne devinez pas ? Cependant quand on s’est donné la peine de commander d’avance… Je vois que ce maraud de Germain aura fait tout de travers.


ROBERT.

Quoi ! vous seriez M. Dorval ? Ah ! monsieur, mille pardons, vous n’attendrez qu’un instant ; votre domestique avait dit que vous ne viendriez pas avant une heure.


FRINGALE.

C’est un faquin. Moi, d’abord, je suis toujours pressé. Ah çà, il vous a payé ?


ROBERT.

Oui, monsieur.


FRINGALE.

Et il n’a pas oublié de vous dire que je voulais pour mon dîner…


ROBERT.

Des meilleurs vins, potage, biftecks, poularde.


FRINGALE.

Deux entremets et une salade, n’oublions rien. (À part.) Le moindre oubli pourrait nous trahir. (Haut.) Eh bien ! voyons, mon brave homme.

Air : J’ons un curé patriote.

Allons, dépêchons, de grâce ;
Le repas se refroidit,
Ma patience se lasse
Ainsi que mon appétit :
On ne peut dîner trop tôt,
Moi ! je ne connais qu’un mot,
Servez chaud, (bis)
Servez vite et servez chaud,

Oui, morbleu, servez toujours chaud.


DEUXIÈME COUPLET.

C’est le seul refrain que j’aime,
Et je pourrais dire aussi
À maint auteur de poème,
À maint amoureux transi,
À maint ami comme il faut.
Dont le zèle est en défaut:
Servez chaud, (bis)
Servez vite et servez chaud,

Oui, morbleu, servez donc plus chaud.

ROBERT.

Monsieur, je suis prêt ; sans les deux personnes que monsieur attend, on servirait de suite.


FRINGALE, à part.

Vive Dieu ! je ne pensais plus à mes amis. (Haut.) Ils ne peuvent tarder. (À part.) Au fait, un repas commandé pour trois… J’allais faire une école.


ROBERT.

En attendant, on va toujours mettre le couvert dans le petit salon; c’est la plus jolie pièce de la maison.


FRINGALE.

Un salon ! pourquoi cela ? Moi, je suis las des salons. Tenez, nous serons à merveille sous ce berceau, en plein air ; on a plus d’appétit, (à part) et on peut décamper plus vite.


ROBERT.

Monsieur va être obéi.


Scène XI.

FRINGALE, seul.

Et moi qui ne songeais plus à ces malencontreux amis ! on oublie toujours quelque chose. Il m’en faut deux ; où les prendre ? Eh parbleu ! les premiers venus ; des amis pour dîner, on en trouve toujours. Dieux ! si j’étais là !

Air : Ne vois-tu pas, jeune imprudent.

Destins, qui m’a pu mériter
Des caprices tels que les vôtres ?
Je venais me faire inviter
Et je vais inviter les autres.
Je m’en passerais, dieu merci ;
Mais puisque le sort le commande,
Offrons à dîner aujourd’hui.
Et que demain Dieu me le rende.

Voyons d’ici sur la grande route… un individu…. non… il est en veste, cela ne me convient pas ; ce n’est pas que-je sois fier, mais le décorum. Allons, allons, un tour de promenade accélérée, et les deux premiers habits que je rencontre, je leur mets la main sur le collet ; et il faudra bien qu’ils dînent ou qu’ils disent pourquoi. (Il sort par la gauche.)


Scène IXI.

DORVAL, LEBLANC, entrant par la droite.

DORVAL.
Air : Ah ! quel plaisir de vendanger.

Sans crainte comme sans chagrin,
Surtout sans médecin,
J’embellis par un doux refrain
La route de la vie ;
Et pour guide en chemin.
J’ai choisi la folie.


LEBLANC.

Laissons aux fats la vanité,
Aux sots la gravité ;
Pour nous, bonnes gens sans fierté,
Et sans mélancolie,
Gardons notre gaîté,
Et vive la folie !

En vérité, mon cher Dorval, j’admire ton heureux naturel ; tu es content de tout.


DORVAL.

C’est la vraie philosophie.


LEBLANC.

Et il y a pourtant des gens qui te font un crime de ta joyeuse humeur, et qui préludent qu’elle peut nuire à tes affaires.


DORVAL.

Eh morbleu ! de quoi se mêlent-ils ?

Air de Lantara.

Ma gaîté, qu’ils trouvent frivole,
Dans le travail sait nous charmer ;
Est-on pauvre, elle nous console,
Et riche, elle nous fait aimer,
Pour être heureux dans l’état que j’exerce,
Gaîté, travail, sont mes deux grands secrets ;
C’est là tout l’esprit du commerce,
Oui, c’est l’esprit du commerce français.

Mais conçois-tu l’idée de ma femme et de mon gendre ? Monsieur le colonel de gendarmerie qui se range aussi de son parti ! Ne pas vouloir me laisser rester chez moi… Il m’a fallu sortir, aller me promener.


LEBLANC.

Tu gênais peut-être quelque conspiration…


DORVAL.

Mais non ; si c’était le jour de ma fête, je ne dis pas ; c’est convenu, je m’en vais toujours dès sept heures du matin ; mais aujourd’hui… ma foi, dans mon désespoir, j’ai annoncé que j’allais visiter les environs que je connais à peine, et que j’irais dîner avec toi et Derville chez le premier restaurateur : sais-tu ce qu’ils m’ont répondu ?


LEBLANC.

Ma foi non !


DORVAL.

Ils m’ont répondu que je ne dînerais pas ailleurs que chez-moi, qu’ils en étaient sûrs, qu’ils m’en défiaient : nous avons parié vingt-cinq louis ; et ma foi, en dépit de ma femme, du colonel et de tout son régiment, j’ai idée que je gagnerai la gageure, ou le diable m’emporte.


LEBLANC.

Tu peux compter que je t’y aiderai. Tu sais que l’ami Derville ne peut pas venir.


DORVAL.

Oui, mais j’ai un appétit qui en vaut deux : ainsi, nous voilà au pair. Pour plus de sûreté, j’ai dépêché Germain en avant, pour reconnaître le terrain et préparer les vivres. Nous pouvons entrer.


Scène XIII.

Les précédens ; FRINGALE.

FRINGALE.

Personne de présentable, c’est désespérant. Eh mais, qu’ai-je vu ? voilà mon affaire ; qu’ils aient dîné ou non ils ne m’échapperont pas.


LEBLANC.

Que nous veut ce monsieur ?


DORVAL.

Comment ! tu ne devines pas ? un habit râpé, et un homme qui salue à la porte d’un traiteur : c’est un dîner qu’on nous demande.


LEBLANC.

Tu crois ?


DORVAL.

Que veux-tu ? nous ne sommes que deux, le dîner est pour trois, on peut dans l’occasion accueillir le pauvre diable qui n’a pas dîné.


FRINGALE.

Messieurs, n’ayant pas l’honneur de vous connaître, ma proposition va peut-être vous paraître indiscrète ; car il est vrai de dire que je me trouve dans une position fort extraordinaire pour vous et surtout pour moi.


DORVAL.

Qu’est-ce que je te disais ?


FRINGALE.

Il est des gens que l’on Juge du premier coup d’œil ; et dès que je vous ai vus, j’ai senti pour vous une affection…


DORVAL.

J’entends, vous venez nous demander…


FRINGALE.

De me faire l’honneur de dîner avec moi.


LEBLANC et DORVAL, étonnés.

Comment !


DORVAL.

Pour le coup, je ne m’y attendais guère.


FRINGALE.

Je savais bien que je vous paraîtrais original ; mais, moi, j’aime la compagnie, La bonne compagnie, au point qu’aujourd’hui s’il me fallait dîner seul, je crois que je ne dînerais pas du tout.


DORVAL.

Monsieur, c’est mille fois trop d’honneur que vous nous faites ; mais, en conscience, il nous est impossible…


LEBLANC.

Nous avons notre dîner…


FRINGALE, à part.

Eh morbleu, sont-ils tenaces ? Dieux ! si j’étais à leur place…


ROBERT, sortant de chez lui et s’adressant à Fringale.

Monsieur Dorval, tout est prêt, et quand vous voudrez…


FRINGALE, avec importance.

C’est bien, mon cher, attendez.


DORVAL, étonné.

Comment, vous êtes M. Dorval ?


FRINGALE.

Oui, monsieur.


DORVAL.

M. Dorval le manufacturier ?


FRINGALE.

C’est moi-même.


LEBLANC, à Dorval.

Ah ! parbleu, celui-là est trop fort ; et je vais…


DORVAL.

Tais-toi donc / c’est un ; original ; il faut nous en amuser.


FRINGALE.

Puis-je espérer, messieurs, qu’un petit dîner sans façon, une poularde, des biftecks, une salade d’ami…


LEBLANC.

Eh mais ! c’est notre dîner qu’il nous offre !


FRINGALE.
Air : Vivent les Gascons, mes amis !

Point de refus, point de façons ;
À table on fera connaissance :

Bannissons toute défiance,
Eh bien, messieurs ?


DORVAL ET LEBLANC.
Eh bien, messieurs ? Nous acceptons.

DORVAL.

De nous plaindre nous aurions tort :
Ce monsieur connait bien l’usage.
Il prend notre dîner, d’accord ;
Mais avec nous il le partage.


ENSEMBLE.
Point
Plus
de refus ;
Point
Plus
de façons,
À table on fera connaissance.
Daignez, messieurs, sans
Nous bannissons la
défiance,
Me dire enfin :
Vous le voulez
Nous acceptons.

FRINGALE.

Holà ! monsieur l’aubergiste ! (À part.) Bon ! le couvert est déjà mis. (Haut.) Mes deux amis sont arrivés, et l’on peut servir.


ROBERT.

Oui, monsieur; dam ! c’est, que je vous avais préparé une petite surprise… qui n’arrive pas.


FRINGALE.

Mon ami, il n’y a rien qui me surprenne plus agréablement que l’aspect du service : faites-moi ainsi marcher long-temps de surprise en surprise, je ne demande pas mieux.


ROBERT.

En ce cas, monsieur Dorval, vous allez être obéi.

(Pendant que l’on sert.)

DORVAL, s’approchant de Fringale.

M. Dorval, j’ai accepté votre invitation, mais c’est à condition que demain mardi vous me ferez l’honneur de dîner chez moi, ici près, au Petit-Bercy.


FRINGALE.

Comment donc y monsieur ; c’est trop juste.


DORVAL, à Leblanc.

Allons donc, fais aussi tes politesses.


LEBLANC.

J’espère, monsieur, qu’après-demain mercredi ce sera mon tour.


FRINGALE.

Je n’ai garde de refuser.

(Les deux autres se mettent à table.)

(À part.) Eh bien ! ça ne commence pas mal, et voilà ce qui s’appelle faire d’une pierre trois coups.


Scène XIV.

DORVAL et LEBLANC sont assis sous le berceau, et vont se servir le potage.
(Fringale traverse le théâtre pour aller les rejoindre, lorsque les garçons du village arrivent avec des bouquets et l’entourent.)


Air du Bouquet du Roi.

Pour nous quel jour de bonheur !
Les habitans d’ ce village
Viennent tous pour rendre hommage
À leur futur protecteur.


FRINGALE, à Robert.

Qu’est-ce que c’est que ça ?


ROBERT.

Ce sont nos jeunes gens, nos ouvriers, dont votre arrivée va faire la fortune ; répondez-leur.


FRINGALE.
C’est, bon, c’est bien, mais-de grâce…

DORVAL.

Il recevra, Dieu merci,
Les complimens à ma place.


FRINGALE.
Ciel le potage est servi !
(Il veut se mettre à table, le chœur l’entoure.)
Pour nous quel jour de bonheur, etc.

FRINGALE, se débattant.

Assez ! assez !


Scène XV.

Les précédens ; BONNEAU, sortant de chez lui.

BONNEAU.

Qu’est-ce que c’est que ce bruit-là ?


ROBERT.

Vous ne devinez pas ; c’est M. Dorval… M. Dorval qui vient dîner chez moi.


BONNEAU.

Où est-il donc ?


ROBERT.

Eh parbleu ! le voilà…


BONNEAU.

Il serait possible ! lui qu’on disait si original ! Quelle bévue j’ai faite !


FRINGALE, que pendant tout ce temps on a entouré et à qui l’on a donne des bouquets.

C’est bon, c’est bon ; on ne dîne pas avec des bouquets. (Regardant toujours la table.) Ils attaquent le bifteck. (Aux paysans.) Trêve de révérences ; après dîner, nous verrons, je vous donnerai pour boire… (Voyant les autres qui boivent) (À part.) S’il en reste. (Haut.) Mais en attendant, vous sentez bien qu’il faut que moi-même…


ROBERT.

Comment donc ! c’est trop juste, M. Dorval.

(Les paysans se retirent.)
(Fringale débarrassé de leurs mains va droit à la table, lorsque M. Bonneau l’arrête et le fait reculer.)

BONNEAU.

Monsieur… monsieur Dorval…


FRINGALE.

Eh bien, qu’est-ce que c’est, encore ?


BONNEAU.

Un seul mot.


FRINGALE.

Je n’ai pas le temps.


BONNEAU.

N’importe, monsieur, je ne vous quitterai pas que vous ne m’ayez permis de réparer mon impolitesse.


Scène XVI.

Les précédens ; CHEVRON, la serviette à la main.

CHEVRON.

Mais venez donc, beau-père, vous nous laissez là…


BONNEAU, à Chevron lui faisant signe de se taire.

Tout à l’heure. (À Fringale qu’il tient toujours.) Oh non ! vous ne m’échapperez pas ; et il faut absolument que vous veniez dîner avec nous en famille.


FRINGALE.

Dîner ! là, qu’est-ce que je disais ? une fois qu’on en a un, ils viennent tous à la fois… comme s’ils ne pouvaient pas s’entendre. Monsieur (Regardant toujours la table.), dans ce moment, j’ai invité moi-même deux amis avec qui je serai enchanté de faire connaissance ; deux amis qui sont même très pressés. Dieux ! le bifteck a disparu.


BONNEAU, le retenant toujours.

Mais demain, monsieur…


FRINGALE, cherchant à se débarrasser.

Demain, Je suis pris.


BONNEAU.

Après-demain, monsieur…


FRINGALE.

Je suis pris.


BONNEAU.

Mais jeudi, monsieur, puis-je espérer…


FRINGALE.

Jeudi, soit ; je m’y rendrai, avec appétit. Mais dans ce moment, des considérations majeures…


BONNEAU.

C’est trop juste. (Bonneau rentre dans sa maison.)


CHEVRON, qui-pendant ce temps a eu l’air da causer avec Robert, courant à lui et le prenant par son habit.

Ah ! monsieur, me pardonnerez-vous de vous avoir méconnu ?


FRINGALE.

Que diable ! monsieur, voulez-vous me laisser ?


CHEVRON.

Non pas, s’il vous plaît, mon beau-père m’a prévenu, mais j’espère que vendredi…


FRINGALE.

Vendredi ? vendredi, soit, monsieur, et que ça finisse ! Dieux ! le poulet….

(Il arrache sa boutonnière, lui laisse la serviette entre les mains et court se mettre à table.)

Dans un autre moment les affaires sérieuses. MM. Dorval et Leblanc.) Eh bien ! qu’est-ce ? il me semble que nous n’avons point perdu de temps. Heureusement que je suis habitué à manger très vite, et que je vous aurai bientôt rattrapés. (Chevron rentre.)


Scène XVII.

Les précédens ; UN GENDARME.

LE GENDARME.

Messieurs, M. Dorval n’est-il pas parmi vous ?


ROBERT, montrant Fringale.

Le voici.


FRINGALE.

Garçon, eh bien ! garçon, rapporte donc. Où est donc le garçon ?


LE GENDARME.

Monsieur, j’ai à vous parler en particulier sur une affaire très importante.


FRINGALE.

Ma foi, monsieur ! (À Leblanc qui découpe.) Servez toujours, ne faites pas attention ; dans ce moment il m’est impossible, vous voyez que le dîner…


LE GENDARME.

C’est justement à ce sujet que sont relatifs les ordres dont je suis porteur.


FRINGALE.

Qu’est-ce que ça signifie ?… servez toujours.


LE GENDARME.

Vous êtes M. Dorval le manufacturier, qui aujourd’hui avez commandé Un dîner chez M. Robert (Robert salue.), pour deux amis, je vois que mes notes sont exactes ; ayez, monsieur, la bonté de me suivre à l’instant même et sans passer outre…


FRINGALE.

Et pour quelle raison former ainsi opposition à mon dîner ?


LE GENDARME.

Vous le saurez plus tard.


DORVAL, à Leblanc.

C’est charmant ! et je me doute à présent… Crois-moi, redoublons d’activité, à ta santé.


FRINGALE, aux deux autres qui s’emplissent la bouche.

Mais un instant, un instant, messieurs ; attendez donc que cela s’éclaircisse.


LE GENDARME.

Il n’y a point d’autre réclamation, j’ai ordre de vous emmener. Je serais désolé d’employer la rigueur ; mais cependant, s’il le faut, j’ai là du monde.

Air du Renégat.

Pour vous arrêter en ces lieux
J’ai les ordres les plus sévères.


FRINGALE.

Ce monsieur Dorval, c’est affreux,
A donc de mauvaises affaires,
Dieux ! ce que c’est que vouloir prendre, hélas !
Le nom des gens que l’on ne connaît pas.


LE GENDARME.

Allons, monsieur, je vous conjure,
Daignez me suivre sans façon.


TOUS.

Quoi, voudrait-on, par aventure,
L’envoyer coucher en prison ?


FRINGALE.

Coucher ! coucher ! un instant ; passe encore pour y dîner, je ne dis pas ; parce qu’enfin, dès qu’on dîne, n’importe la salle à manger ; mais permettez, monsieur le gendarme, j’ai deux mots à vous dire. (À part.) Je crois qu’il est prudent d’abdiquer.

(Il lui parle bas à l’oreille.)

LE GENDARME.

Comment, monsieur, vous n’êtes pas M. Dorval ?


FRINGALE.

Je suis M. Fringale, ex-employé aux subsistances ; je vous en donne ma parole d’honneur ; et vous auriez dû voir à la tournure…


LE GENDARME.

Que j’ai d’excuses à vous demander ! J’avais ordre, il est vrai, d’emmener M. Dorval, mais c’était de l’emmener dîner chez lui, où sa femme, ses amis, son gendre, mon colonel, et un dîner superbe, l’attendent, pour célébrer son installation à Bercy.


FRINGALE.

Comment, c’était pour cela ? Dieux ! si je pouvais me reconstituer prisonnier !


LE GENDARME.

Il faut vous dire qu’on avait résolu de ne pas laisser dîner M. Dorval, parce que sa femme et mon colonel avaient parié…


DORVAL, se levant et jetant sa serviette.

Ils ont perdu, car mon dîner est fini.


LE GENDARME.

Comment ?


DORVAL.

Oui, mon cher, vous arrivez un peu tard, je ne me doutais pas de la fête qu’on me préparait ; mais j’y cours prendre part comme spectateur. (Riant avec Leblanc.) Et nous régalerons nos convives de nôtre aventure d’aujourd’hui. (Aux paysans.) Mes amis, voici le pourboire que monsieur vous a promis en mon nom. (Il jette une bourse aux paysans et donne une pièce de monnaie à un petit garçon qui lui offre des cure-dents.) Quant à vous, mon cher Amphitryon, nous vous remercions de votre aimable invitation, et vous n’oublierez pas la mienne.


CHŒUR.
Air d’Anglaise.

DORVAL.

De vous traiter, mon cher hôte,
A mon tour je suis jaloux ;
Songez que demain sans Faute,
Demain, je compte sur vous.


LEBLANC.
Moi, monsieur, c’est mercredi.

BONNEAU.
Vous savez que c’est jeudi.

CHEVRON.
N’oubliez pas vendredi.

FRINGALE.

Rien encor pour aujourd’hui.
Ma gratitude est immense ;
Mon appétit sera fort.
Car ce diner-là, je pense,
Ne peut y faire de tort.

Reprise de l’air.

TOUS, s’en allant.

Sans adieu, mon cher hôte,
Songez bien au rendez-vous ;
Et tous ces jours-ci sans faute
Nous vous recevrons chez nous.


Scène XVIII.

FRINGALE.
(Le petit garçon lui offrant un cure-dent.)

Monsieur, en voulez-vous ?


FRINGALE.

Qu’est-ce que c’est, qu’est-ce que c’est ? des cure-dents ? par exemple, voilà le comble de la dérision. La noce, l’aubergiste, M. Dorval, ils vont tous dîner, et mon rôle finit au moment où j’aurais aimé à le voir commencer. Je sais bien que, par l’événement, voilà une bonne semaine ; mardi, mercredi, jeudi, vendredi. Dieux ! quel appétit j’aurai demain ! Mais je ne vois encore rien de bien décisif pour aujourd’hui, avec cela qu’ils ont déjà desservi. (Tétant sa poche.) Et aucun moyen de donner une seconde représentation. Me voilà donc obligé d’en revenir à ma gouvernante et à mon modeste ordinaire ! un dîner réchauffé ! moi qui ne peux pas les souffrir ! À moins qu’il n’y ait parmi ces messieurs quelqu’un qui dînât tard, extrêmement tard, et qui eût l’intention de m’engager. Je le prie de ne pas se gêner ; moi, d’abord, je n’ai pas d’heure fixe.

Air de la Clochette.

Me voilà, me voilà
Je suis bien votre affaire ;
Me voilà, me voilà.
Ah ! messieurs, pour vous plaire.

S’il faut (bis) un convive fidèle,
Me voilà, me voilà,
S’il faut surtout du zèle,
Me voilà, me voilà.

(Regardant à gauche.)

Mais, que vois-je ! deux épées… un duel et pas de témoins ? messieurs, je suis à vous, je vais commander les côtelettes. (Regardant à droite.) Et qui vient de ce côté ? n’est-ce pas le landau de la vieille comtesse ?

(Reprenant l’air.)

Noble maison, l’on y
Dîne à midi ;

Et par un préjugé que j’honore,
L’on y soupe encore.

(Criant dans le fond.)
Me voilà, me voilà.
(Au public.)
Messieurs, daignez permettre ;
(À la cantonnade.)

Me voilà, me voilà,
En course, il faut se mettre !

(Au public)

Pourtant si quelqu’un me désire,
Parlez ; à tous je puis suffire.

(S’adressant tour-à-tour au public et à la cantonnade.)

Me voilà, me voilà !
Me voilà, me voilà !

(Il sort par le fond en courant.)

FIN DU GASTRONOME.