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Le Gel au nez rouge

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Le Gel au nez rouge
Traduit du russe par F. Brouez
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I[modifier]

Tu me reproches encore de délaisser la poésie et de m’oublier aux distractions et aux soins de la vie courante.

Va ! je n’ai point abandonné la Muse pour les intérêts de la vie, mais Dieu sait s’il n’est pas éteint le feu de poésie qui jadis brûlait en moi.

Le poète n’est pas un frère parmi les autres hommes et sa vie est épineuse et incertaine. Je n’ai jamais craint la calomnie, ne m’en souciant point pour mon compte. Mais je savais quel cœur [1] elle déchirait de tristesse aux heures sombres de la nuit, et sur quelle poitrine elle tombait comme du plomb et quelle vie elle empoisonnait. Soit, ils ont passé, sans me toucher, les orages qui menaçaient ma tête. Mais je sais quelles pensées et quelles larmes ont détourné le trait fatal... D’ailleurs, les années sont venues, je suis las... Je n’ai pas été un soldat sans reproche, mais je sentais en moi des forces et j’avais une grande provision de foi. Maintenant il est temps de mourir... Ce n’est plus la peine de me remettre en chemin pour réveiller encore des inquiétudes fatales dans le cœur qui m’aime.

Mon ancienne ardeur est tombée, je n’écris plus volontiers... J’ai fait pour toi ma dernière chanson. Acceptes-en l’hommage. Elle ne sera pas plus gaie, elle est plus triste, au contraire, que toutes mes vieilles chansons. Car les ténèbres s’épaississent dans mon cœur et l’avenir est sans espoir...

La rafale mugit dans le jardin et secoue la maison. Je crains que le vent brise le vieux chêne que notre père a planté et ce saule qui nous vient de notre mère, ce saule dont tu fis si étrangement l’emblème de notre destinée. Ses feuilles pâlirent durant la nuit où mourut notre pauvre mère.

La fenêtre tremble, la vitre miroite... Ah ! quels grelons y crépitent ! Chère amie, n’as-tu pas compris depuis longtemps que, sauf les pierres, tout pleure chez nous ?...

LA MORT DU PAYSAN[modifier]

Le petit cheval s’est empêtré dans un tas de neige. Deux paires de lapti [2] gelés et l’angle d’une bière recouverte d’une rogoja [3] font saillie dans l’humble charrette. La vieille, les mains dans des gants grossiers, est descendue pour faire marcher le cheval. Elle a des glaçons sur ses cils, à cause de la gelée probablement.

II[modifier]

La pensée agile du poète se hâte de devancer la vieille : Enveloppée de neige comme d’un suaire, je sais, dans le village, une petite izba. Dans la première pièce il y a un veau et, sur un banc, près de la fenêtre, un mort. Les enfants, étourdis, sont à leurs jeux. Une femme sanglote silencieusement. En cousant, d’une aiguille exercée, des morceaux de toile pour faire un linceul, elle pleure, et, comme la pluie lente d’un temps brumeux, ses larmes tombent silencieusement.

III[modifier]

Il y a trois grands malheurs : épouser une esclave, être mère d’esclaves, se soumettre à un esclave jusqu’à la tombe, et les trois malheurs pèsent sur la femme de la terre russe.

Les siècles ont passé, tout s’efforce vers le bonheur, tout a changé plus d’une fois dans le monde. Dieu n’a oublié qu’une seule destinée : la triste destinée de la paysanne, et, il faut en convenir, le type de la belle et puissante Slave s’abâtardit ; victime des caprices du sort, tu as souffert sans bruit, en secret, et tu n’as laissé ni entendre tes plaintes ni voir ta lutte sanglante. Mais à moi tu diras tout, mon amie ! Nous nous connaissons depuis l’enfance. Tu es l’incarnation de la peur, tu es l’âme éternellement dolente. Celui-là n’a pas de cœur dans la poitrine qui n’a pas versé de larmes sur ton sort.

IV[modifier]

Cependant, cette histoire de la paysanne, je l’ai commencée pour prouver qu’on peut le trouver, aujourd’hui encore, ce type de la grande Slave.

Il y a dans les villages russes des femmes aux graves et tranquilles visages, avec la grâce de la force dans leurs gestes aisés, avec le port et le regard d’une tsaritza [4]. Un aveugle seul pourrait ne pas les voir, et ceux qui ont des yeux disent d’elles : « Elles passent, tu croirais des astres, et chacun de leurs regards vaut un rouble ». Elles foulent le même chemin que suit le peuple tout entier, mais la boue de leur humble condition semble les avoir respectées. Elle fleurit, la belle, pour étonner le monde ; rose, svelte, de haute taille, belle quel que soit son vêtement, adroite en tout genre de travail. Elle endure le froid et la faim, toujours patiente, toujours égale... Je l’ai vue souvent faucher et chaque coup de faux emporte une meule ! Son foulard a glissé sur l’oreille ; on craint toujours que les nattes se défassent. Un gaillard, en passant, les a soulevées, le mauvais plaisant ! Et les lourdes nattes blondes sont tombées sur la poitrine brunie. Elles se dénouent jusque sur les pieds nus et aveuglent la paysanne. Elle les écarte à deux mains et regarde, d’un air courroucé, le garçon. Le visage est majestueux comme une figure peinte, tout embrassé de confusion et de colère.

Durant la semaine, elle n’aime pas à paresser. Mais vous ne la reconnaîtriez pas quand un sourire de joie a effacé sur son visage le sceau de la peine. Un rire franc comme le sien, des chansons, des danses comme les siennes, cela ne se vend pour or ni pour argent. C’est la joie ! disent d’elle, entre eux, les moujiks.

Au jeu, un cavalier ne l’atteindrait pas.

Dans le malheur, intrépide, elle est le salut ; elle arrête un cheval au galop, elle entre dans une izba en feu ! Des dents égales et belles, on dirait de grosses perles, mais la pourpre de ses lèvres correctes garde une beauté humaine.

Elle sourit rarement. Elle n’a pas le temps de bavarder. La voisine ne se hasarde pas à lui demander le pot ou la pelle, elle ne s’apitoie pas sur les mendiants : c’est leur affaire s’ils ne veulent pas travailler ! Elle porte en elle le secret d’une activité incessante et d’une force intérieure. Sa conscience est claire et pénétrante ; tout son salut est dans le travail, et elle le sait, et le travail porte avec lui sa récompense : — sa famille est à l’abri du besoin, l’izba est toujours chaude, le pain bien cuit, le kras bon ; les enfants sains et rassasiés vont à merveille ; les jours de fêtes on fait un petit régal. La baba va à la messe en tête de toute sa famille ; un enfant de deux ans est assis sur sa poitrine comme sur une chaise. À côté, un autre enfant de six ans, que sa mère en toilette conduit. — C’est un tableau à remuer le cœur de quiconque aime le peuple russe.

V[modifier]

Et toi aussi, tu étonnas par ta beauté, tu fus adroite et forte, mais le chagrin t’a desséchée, femme de Proklendonni ! Tu es orgueilleuse — tu ne voudras pas pleurer, tu as lutté longtemps, mais la toile funéraire est mouillée de larmes versées malgré toi, tandis que tu cousais avec ton aiguille rapide.

Les larmes tombent, tombent et se succèdent sur tes adroites mains... C’est ainsi qu’un épi laisse choir sans bruit sa semence mûre.

VI[modifier]

Dans le village, quatre verstes plus loin, auprès de l’église où le vent fait tomber les croix à demi descellées par l’orage, le vieux choisit une place ; il est fatigué, le travail est pénible : il faut avoir l’œil juste ici, — pour que la croix soit visible de la route, pour que le soleil se joue librement autour. Ses jambes sont dans la neige jusqu’aux genoux, il tient une pelle et une pioche. Son grand bonnet est couvert de givre, ses moustaches et sa barbe semblent en argent. Immobile et songeur se tient le vieillard au haut du monticule. Il s’est décidé : il trace une croix là où il creuse la tombe. Il se signe et commence à déblayer les neiges avec sa pelle. C’est ici un travail nouveau : le cimetière n’est pas le champ. Les croix émergent de la neige et la terre retombe mêlée de débris de croix... Courbant sa vieille échine il creusa longtemps, avec soin, et l’argile jaune et gelée se recouvrait de grésil aussitôt. Un corbeau voleta près de lui, piqua du bec, fit quelques tours ; la terre sonnant comme du fer, — le corbeau partit sans avoir rien trouvé... La tombe est faite à merveille. — « Ce n’était pas à moi de creuser ce trou, » fit malgré lui le vieux, « ce n’est pas Prokl qui devait y dormir. Ce n’est pas Prokl !... » Le vieux recula, la pioche tomba de ses mains et roula dans le trou blanc. Le vieux la retira avec peine.

Il s’en va... il marche sur la route... pas de soleil, et la lune ne s’est pas levée... On croirait que le monde entier se meurt. Le calme, la neige, les demi-ténèbres....

VII[modifier]

Dans le fossé, auprès du ruisseau Jelloukha, le vieux a rejoint sa baba. Il lui demande doucement : « La bière est-elle bonne ? » Les lèvres de la baba murmurent avec effort pour répondre au vieux : « Oui, pas mauvaise. » Puis ils se taisent tous deux et la charrette va doucement comme si on craignait de faire du bruit... Le village n’est pas encore visible. Cependant voici, tout près, une petite lumière, la vieille se signa, le cheval se jeta de côté. — Sans bonnet, les pieds nus, avec un grand bâton pointu, apparut soudain devant eux une ancienne connaissance, Pakhom. Couvert d’une chemise de femme et portant des chaînes sonnantes : l’innocent du village frappa de son bâton la terre gelée, puis il mugit en signe de pitié, soupira et dit : « Ce n’est pas un mal, il a assez travaillé pour vous, à votre tour maintenant ! La mère a acheté une bière pour son fils, et le père a creusé le trou, sa femme lui a cousu son linceul — il vous a donné à tous ensemble de l’ouvrage. » Il mugit de nouveau, et, sans but, passa plus loin, l’innocent, et ses chaînes sonnant, lugubres, ses mollets nus luisaient et son bâton laissait sa trace sur la neige.

VIII[modifier]

On déposa le couvercle à la porte, on mena chez la voisine pour la nuitée Macha et Gricha, transis de froid, et on fit les préparatifs de l’ensevelissement. Lentement, gravement, sérieusement, l’œuvre douloureuse s’accomplit. Pas un mot inutile, pas de larmes visibles.

Il s’est endormi sur sa tâche, la sueur au front, il s’est endormi, le bon bon serviteur de la terre. Il s’est couché, loin des soucis, sur une table blanche en sapin. Il est couché immobile et grave, un cierge brûle auprès de sa tête, il porte une large chemise de toile et ses pieds sont chaussés de lapti neufs en tilleul : Ses grandes mains calleuses qui ont tant peiné, le beau visage calme, la barbe longue...

IX[modifier]

Pendant qu’ils préparaient le mort, pas une parole n’a trahi leur chagrin. Ils évitaient seulement de se regarder dans les yeux, les pauvres. Mais voilà la tâche faite, plus n’est besoin de lutter contre la douleur, et tout ce qui s’est amoncelé dans le cœur s’épanche comme un fleuve. Ce n’est pas le vent qui hurle dans l’herbe, ce n’est pas un carillon sonore qui retentit, ce sont les parents de Prokl qui pleurent ; c’est la famille de Prokl qui se lamente :

« Notre bien-aimé, sur tes ailes grises où t’es-tu envolé loin de chez nous ? Pour la beauté, la taille et la force tu n’avais pas d’égal dans le village. Tu étais le conseil de tes parents, — dans les champs un fin travailleur, hospitalier et accueillant aux étrangers... Ta femme et tes enfants, tu les aimais !... Pourquoi as-tu si peu de temps joui de la terre ? Pourquoi nous as-tu abandonnés, ami ? Tes pensées, toutes tes pensées, tes pensées étaient d’accord avec la bonne terre, toutes tes pensées ! Et nous autres, tu veux nous laisser dans le monde orphelins, lavés, au lieu d’eau fraîche, de larmes brûlantes. La vieille mourra de chagrin, ton père non plus ne vivra pas. — Pin dans les forêts sans cime, femme à la maison sans mari !... Pauvre, n’as-tu pas pitié d’elle ? n’as-tu pas pitié de tes enfants ? Lève-toi ? À l’été le champ sacré te donnera une bonne récolte ! Frappe dans tes mains, toi qu’on ne se lasse pas de voir, ouvre tes yeux de faucon, secoue tes cheveux soyeux, ouvre tes lèvres divines ? En signe de joie nous préparerions et de l’hydromel et de la braga enivrante, nous te rendrions ta place à la table. — Mange donc, désiré ami ! Et nous-mêmes, nous nous tiendrions debout devant toi, soutien, espérance de la famille ! Nous ne te quitterions pas des yeux, nous boirions tes paroles... » [5] À ces sanglots, à ces gémissements accourent les voisins en foule. Posant un cierge devant l’icône, ils saluent jusqu’à terre et se retirent silencieusement. D’autres leur succèdent et puis la foule se disperse. Les parents se mettent à souper : du chou et du pain avec du kras. Le vieux, pour résister au chagrin inutile, s’est fait une place auprès de la torche et ravaude un mauvais lapot. Avec un long et bruyant soupir la vieille s’est couchée sur le fourneau et Dario, la jeune veuve, est allée voir les enfants. Toute la nuit, à la lueur d’un cierge, le sacristain lut auprès du mort, et derrière le fourneau l’accompagnait le sifflement du cri-cri.

XI[modifier]

La tourmente hurle profondément et jette de la neige contre les vitres. Un soleil mélancolique se lève : il va éclairer, aujourd’hui, un tableau désolé. Le petit cheval attelé au traîneau se tient près de la porte, la tête basse ; sans discours inutiles et sans larmes, on sort le mort de l’izba. — En route petit cheval, en route ! Tire plus fort sur la bride, tu as déjà beaucoup servi ton maître, sers-le une dernière fois. Devant le village commerçant de Tchistopolie il t’a acheté encore un poulain. Il t’a nourri en liberté et tu es devenu un bon cheval. Tu peinais volontiers avec lui, portant la provision de pain pour l’hiver, te laissant caresser par les enfants, mangeant de l’herbe et du son, bien aimé et bien soigné. Quand les travaux étaient finis, quand la gelée gerçait la terre, tu quittais l’étable et tu allais à la ville avec le patron. Tu avais assez d’ouvrage là-bas, tu transportais de lourdes marchandises, et dans les bourrasques terribles il t’arrivait, épuisé de fatigue, de perdre ton chemin. Tu portes sur tes flancs creux la trace de plus d’un coup de knout. En revanche, à l’auberge tu mangeais de l’avoine à ta faim. Tu entendais, dans les nuits de janvier, le hurlement aigu de la tourmente et tu voyais à la lisière de la forêt les yeux de feu des loups. Tu étais transi de froid et de peur, et puis, cela passait, et tu reprenais courage... Ah ! le patron n’a pas de chance, cet hiver l’a achevé !...

XII[modifier]

Un jour il passa douze heures dans une fondrière de neige, et il dut ensuite, grelottant la fièvre, rester trois jours en route avec sa charrette : il était pressé par une date à laquelle il devait en un certain lieu déposer sa marchandise. Il la déposa et s’en revint chez lui. Plus de voix, un incendie dans le corps. La vieille l’arrosa de l’eau de neuf quenouilles [6] et lui fit prendre un bain chaud : mais ce remède ne put le guérir ! Alors on appela les rebouteuses. Elles lui donnent à boire, le frottent et font des prières. Le mal résiste ! on le fit ensuite passer trois fois sous une bride couverte de sueur. Puis on plongea le malheureux dans un trou de glace, il se soumettait à tout comme un enfant, — mais il empirait, — il ne mangeait ni ne buvait plus ! « Il faudrait le mettre sous un ours pour qu’il lui presse les os », disait le colporteur Fedia de Sergatsch, qui passait là. Mais Dario, la ménagère, ferma sa porte au conseilleur, et la baba se mit en tête un autre moyen de salut : la nuit, elle se rendit au monastère lointain, à dix verstes du village, un monastère où l’on gardait une certaine écorce miraculeuse commémorative d’une apparition. Elle partit et rapporta l’écorce. Le malade était déjà sans voix, habillé pour la bière et muni des sacrements. Il aperçut sa femme, gémit et mourut...

XIII[modifier]

... En route, petit cheval ! tire plus fort sur la bride. Tu as déjà beaucoup servi ton patron. Sers-le une dernière fois ! Hein ? Deux glas funèbres, les popes attendent. Marche donc !... Tué de chagrin, le vieux couple, le père et la mère, vont en avant. Les enfants sont assis tous deux auprès du corps, sans oser pleurer, et conduisant le petit cheval, la guide dans les mains, marchent auprès de leur pauvre mère.

Les yeux sont enfoncés dans les orbites et le blanc mouchoir de toile qu’elle porte en signe de deuil n’est pas plus blanc que ses joues. Derrière Dario — les voisins, les voisines marchent en foule compacte causant entre eux des enfants de Prokl, dont le sort n’est pas enviable, disant que Dario aura un surcroît de travail, que de noires journées l’attendent. « Il n’y aura personne pour l’aider », concluent-ils d’une seule voix...

XIV[modifier]

Selon l’usage, on le descendit dans le trou, on couvrit de terre Prokl ; on pleura, on gémit tout haut, on plaignit la famille, on parla du mort en lui prodiguant des louanges. Le starots lui-même, Sidor Ivanitch, accompagnait à demi-voix les lamentations des babas, et : « Paix à toi, Prokl Sevastianitch ! » dit-il, « tu fus un bon garçon. Tu vécus honnêtement, et surtout, à date fixe (je ne sais comment Dieu te tirait d’affaire !) tu payais toujours la dîme au barine et l’impôt à l’État » ! Ayant épuisé toute sa provision d’éloquence, l’honorable moujik toussota : « Oui, la voilà, la vie humaine ! » Ajouta-t-il et il remit son bonnet. « Il a succombé !... et pourtant il était fort ! Nous succomberons... nous n’éviterons pas le sort commun... » On fit encore des signes de croix sur la tombe et on s’en alla avec Dieu, chacun chez soi.

Grand, les cheveux gris, maigre, — sans bonnet, immobile et muet comme une statue, le diedouchka [7], resta sur la chère tombe. Puis, le pauvre vieillard marcha lentement sur la fosse comblée en égalisant la terre avec sa pioche, accompagné des gémissements de la vieille. Et quand, laissant le fils endormi, il entra dans le village avec sa baba : « Le malheur les fait vaciller comme deux ivrognes, regardez donc ! » disait le peuple...

XV[modifier]

Et Dario revint chez elle — faire son ménage, donner à manger aux enfants. Hélas ! comme l’izba est devenue froide ! il faut se hâter d’allumer le four. Mais quoi ! il n’y a pas un morceau de bois... Elle resta songeuse, la pauvre mère : cela lui faisait mal de quitter les enfants, elle aurait voulu les caresser un peu. Mais elle a bien le temps de les caresser !... La veuve les mena chez la voisine et aussitôt, avec le même cheval, Dario partit pour aller chercher du bois dans la forêt...


DEUXIÈME PARTIE[modifier]

XVI[modifier]

Il gèle. Les plaines blanchissent sous la neige, la forêt noircit au loin. Le petit cheval va entre le pas et le galop. Pas une âme sur la route. Quel silence ! Et quand une voix vient du village, on croirait qu’elle bruisse tout près de l’oreille. Quand un patin heurte une racine de bois, son grincement déchire le cœur.

Alentour, impossible de regarder. La plaine étincelle comme un diamant... Les yeux de Dario se remplissent de larmes, — c’est probablement le soleil qui l’aveugle...

XVII[modifier]

Il faisait calme dans le champ, mais il fait plus calme encore dans la forêt, bien plus calme. Plus on va, le village semble s’élever et les ombres s’allongent, s’allongent.

Les arbres, le soleil, les ombres, repos de mort, de tombeau... Mais quoi ? une chanson vibre, mélancolique, accompagnée d’une plainte désespérée ! Le chagrin a vaincu Dariouchka et la fait écouter indifférente, le gémissement répandu dans l’espace, et sa voix tremblante jaillir de son âme, et le soleil, rond et impassible comme l’œil jaune de l’hibou, regarde, du haut des cieux insensibles, la douleur de la veuve. Combien de cordes s’est-il brisé dans l’âme de la pauvre paysanne ? C’est le secret enseveli pour toujours dans les solitudes profondes de la forêt. Le grand chagrin de la veuve, mère de petits orphelins, n’a été entendu que des libres oiseaux, qui n’ont pas osé le répéter au monde...

XVIII[modifier]

Ce n’est pas le piqueur qui sonne de la trompe dans la clairière, — c’est une jeune veuve qui, après avoir pleuré, frappe et fend du bois. Le bois coupé elle le jette sur la charrette, — il faut se hâter de la remplir. Sans doute elle ne s’aperçoit pas que les larmes coulent de ses yeux. Une larme pourtant, échappée de ses cils, tombe sur la neige et, brûlante, creuse jusqu’à la terre un trou étroit et profond. Une autre tombe sur le bois, puis sur l’outil et on la voit se congeler en grosse perle, blanche, ronde, compacte. Une autre brille sur la paupière, coule, vite comme une flèche, sur la joue et le soleil s’y réfléchit !... Dario se hâte de finir son travail. Elle ne songe qu’à son travail, elle ne sent pas le froid, elle ne s’aperçoit pas que ses jambes s’engourdissent et, pleine de la pensée de son mari, elle l’appelle et lui parle...

XIX[modifier]

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« Mon ami, notre belle Mocho, de nouveau, dans les rondes, au printemps, tes amies la prendront et la feront sauter sur leurs bras. On la jettera en l’air, on l’appellera Makorka, et on secouera le Mak [8]. Elle deviendra toute rouge comme un coquelicot, notre Macha aux yeux bleus et aux nattes blondes. Elle agitera ses petits pieds, elle rira et tous deux, toi et moi nous le contemplerons, mon bien-aimé !... »

XX[modifier]

« Tu es mort, tu n’as pas vécu ton siècle [9], tu es mort, tu dors sous la terre !... On est joyeux au printemps, le soleil brille d’un éclat si vif ! Le soleil a tout ranimé, les beautés de Dieu se dévoilent, les champs appellent la charrue, les herbes appellent la faux.

« Je me lève, triste, de bon matin, je n’ai rien mangé à la maison et je n’emporte rien, je laboure jusqu’à la nuit, et la nuit, je consolide la faux ; demain matin je retournerai faucher. Tenez-vous bien, mes petites jambes ! Et vous, mes mains blanches ne vous engourdissez pas. Il faut, toute seule, suffire à tout ! Seule dans les champs ! C’est dur. Seule dans les champs, ce n’est pas l’usage. J’appellerai mon bien-aimé ! Ai-je bien labouré le champ ? Viens cher, viens voir ! Ai-je bien rangé le foin coupé ? Ai-je bien construit les meules ?... Je ne me suis reposée que sur mon râteau pendant tout le temps de la fenaison !... Personne pour corriger le travail de la baba ! Personne pour éclairer l’intelligence de la baba !... »

XXI[modifier]

« Le bétail est rassemblé pour aller dans la forêt, le seigle béni commence à monter en épi, Dieu nous envoie une bonne récolte ! La paille est maintenant à hauteur de la poitrine, Dieu nous envoie une bonne récolte ! Mais il ne t’a pas laissé finir ton siècle — bon gré, mal gré, il faut peiner toute seule. Le taon bourdonne et pique, une soif mortelle m’exténue ; le soleil chauffe la serpe, le soleil aveugle les yeux, il brûle la tête, les épaules, il brûle les pieds et les mains ; la chaleur souffle aussi comme un four sur le seigle ; le dos est raidi par l’effort, on a mal aux bras et aux jambes ; on a devant les yeux des cercles rouges et jaunes... Fauche, fauche plus vite ! Vois — les grains se perdent... À deux ce serait plus vite fait ! À deux, ce serait plus commode...

XXII[modifier]

« Quel rêve prophétique, ma chère, celui que j’ai eu la veille du Spas [10] ! Je m’étais endormie seule dans le champ, l’après-midi, une serpe auprès de moi. Je vois, je suis entourée par une armée innombrable, des bras menaçants s’agitent, on me regarde avec des yeux féroces... Je voulus m’enfuir, mes jambes ne m’obéissent pas. Je me mis à crier au secours, j’appelai de toute ma voix. Voilà que j’entends un bruit de pas, — c’est ma mère qui accourt la première ; les herbes remuent et bruissent, — ce sont les enfants qui se hâtent vers leur mère. Sous le vent le moulin dans le champ, n’agite pas bien vite ses ailes. Mon père vient sans se presser ; la belle-mère se traîne à petits pas. Tous arrivent, tous accourent. Seul, mon bien-aimé, mes yeux ne l’ont pas vu... Je me mis à l’appeler : Tu vois — je suis entourée par une armée innombrable, des bras menaçants s’agitent, on me regarde avec des yeux féroces ; pourquoi ne viens-tu pas me défendre ?... À ce moment, je regardai autour de moi. Seigneur ! tout a disparu ! Qu’est-ce que j’avais donc ? Il n’y a plus d’armée ! Ce ne sont pas des méchantes gens, ce n’est pas une armée d’ennemis, ce sont les épis de seigle gonflés de la semence mûre qui me font la guerre ! Ils s’agitent, retentissent, s’entrechoquent, ils chatouillent mes mains et mon visage. Ils inclinent d’eux-mêmes leur tige vers la serpe — ils ne veulent plus rester debout. Je me mets à faucher vivement, je fauche, et sur mon cou tombent de grosses graines. C’est comme une grêle ! Il se perdra, il se perdra, cette nuit, tout notre seigle béni... Où es-tu donc, Prokl Sevastianitch ? Pourquoi ne viens- tu pas à mon aide ?

« Quel rêve prophétique, ma chère ! je faucherai toute seule maintenant. Je faucherai sans mon ami, je nouerai solidement les gerbes, et dans les gerbes mes larmes couleront ! Mes larmes ne sont pas des perles ! Ces larmes de veuve désolée, pourquoi donc le Seigneur les exige-t-il ? Qu’en peut-il faire ?... »

XXIII[modifier]

« Vous êtes longues, nuits d’hiver ; on s’ennuie à dormir sans l’amie ; pourvu que mes yeux ne pleurent pas ! Je me mettrai à tisser de la toile. Je tisserai beaucoup de toile, de fine et bonne toile écrue... Il grandira, fort et bien bâti mon doux garçon. Il sera dans le pays un des fiancés les plus recherchés, et pour lui trouver une fiancée, nous nous adresserons aux meilleurs marieurs. Je peigne moi-même les cheveux de Gricho ; il est sang et lait notre premier-né, et sang et lait est aussi sa fiancée... Viens donc ! Bénis le jeune couple sous la couronne... [11].

« Nous attendions ce jour comme une fête, te rappelles-tu, quand Grichoukho commençait à marcher ? Toute une nuit nous avons discuté comment nous le marierions. Nous commencions à amasser pour la noce... et voilà... nous y sommes, grâce à Dieu ! Hein ? les grelots tintent ! le cortège nuptial revient ; allons vite à sa rencontre. La fiancée est pour le fiancé comme un paon pour le faucon ! Verse sur eux des grains de blé [12] et des graines de houblon !... »

XXIV[modifier]

« Le bétail erre auprès de la forêt sombre ; le berger arrache de la tille dans la forêt, et de la forêt sort un loup gris. À qui va-t-il voler une brebis ? Un nuage noir, épais, s’étend juste au dessus de notre village ; la flèche foudroyante éclatera dans le nuage. Quelles maisons atteindra-t-elle ? De mauvaises nouvelles se propagent dans le peuple, les garçons ne jouiront plus longtemps de la liberté, c’est bientôt la conscription !

« Notre garçon est le fils unique de la famille ; pour tous enfants nous n’avons que Grichoukho et une fille. Mais notre maire est un voleur, — il n’a qu’à parler et le mire l’approuve ! Il sera perdu sans cause ni motif, notre garçon. Lève-toi, défends ton propre fils !


« Non, tu ne le défendras pas !... tes chères mains sont engourdies, tes chers yeux sont fermés pour toujours... Pauvres orphelins que nous sommes !... »

XXV[modifier]

« N’ai-je pas supplié la reine du ciel ? Ai-je été paresseuse ? Je suis allée, seule, la nuit, chercher l’écorce miraculeuse, je n’ai pas eu peur, je suis allée ; le vent souffle, amoncelant la neige. Pas de lune. Oh ! de la lumière ! À regarder le ciel on croit voir un tombeau. Et les nuages sont comme des chaînes pesantes... N’ai-je pas fait tout le possible pour lui ? Ne l’ai-je pas plaint ! J’avais même scrupule de lui dire combien je l’aimais !

« La nuit aurait toutes ses étoiles : en verrions-nous plus clair ?... Un lièvre vient de passer. Attends, petit lièvre ! n’aie pas l’audace de traverser mon chemin ! il a fui dans la forêt ; béni soit Dieu !... Vers minuit, je me sentis moins rassurée. J’entends le malin, il s’agite avec bruit, il hurle, il retentit dans la forêt. Que m’importe le malin ? Arrière ! je porte le don de la sainte Vierge ! J’entends le hennissement des chevaux, j’entends le hurlement des loups, j’entends qu’on me poursuit.

« Bête fauve, ne te jette pas sur moi ! Homme méchant, ne me touche pas ! nos pauvres grochs [13] nous coûtent cher ! L’été, il travaillait ferme, l’hiver, il ne voyait pas ses enfants ; la nuit, en pensant à lui, je ne fermais pas les yeux. Il voyage, il a froid... et moi, la triste, de mon écheveau de lin je tire un fil semblable au long fil de sa route lointaine. Ma quenouille saute, tourne, frappe le parquet. Proklouchko marche à pied, fait le signe de la croix et s’attelle lui-même à sa charrette pour gravir la montagne.

« Été après été, hiver après hiver nous avons amassé un peu d’argent ! Sois miséricordieux pour le pauvre paysan, Seigneur ! Nous donnons tout ce que, par kopek et par groch de cuivre, nous avons péniblement amassé !... »

XXVI[modifier]

« Tu es fini, sentier ! Voici la lisière de la forêt... Au matin, une étoile dorée des cieux de Dieu se détacha tout à coup et tomba. Dieu a soufflé sur elle ; mon cœur tressaillit ; je pense... je me rappelle quelles étaient mes pensées quand cette étoile tomba. Je me rappelle... mes jambes s’arrêtèrent, je savais déjà que je ne devais plus revoir Prokl vivant...

« Non, la reine du ciel ne le permettra pas ! elle le guérira, science merveilleuse ! Je fis le signe de la croix, je me mis à courir... Il a une force d’Hercule, Dieu est miséricordieux, il ne le laissera pas mourir... Voici, enfin, le mur du monastère ! L’ombre de ma tête atteint déjà la porte du monastère. Je saluai jusqu’à terre, puis je me redressai et je vis un corbeau perché sur la croix dorée. Mon cœur tressaillit de nouveau ! »

XXVII[modifier]

« On me retint longtemps. Les nonnes enterraient, ce jour-là, l’une d’elles. On chantait l’office du matin, tout doucement marchaient les nonnes dans l’église, vêtues de leurs robes noires. Seule la défunte était en blanc : Elle dort — jeune, paisible, elle sait qu’elle ira en paradis. J’ai baisé, moi aussi, moi, indigne, ta petite main blanche ! J’ai regardé longtemps ton visage : tu es plus jeune, mieux vêtue, plus jolie que toutes, parmi les sœurs tu es comme une tourterelle blanche parmi de simples tourterelles grises. Dans tes mains s’égrènent les chapelets noirs, tu as une petite couronne peinte sur le front, un drap noir recouvre la bière. Tu es comme un doux ange ! Intercède donc, ma belle, auprès de Dieu avec ta voix sainte, pour que je ne reste pas veuve et triste avec des orphelins !...

On porta la bière à bras jusqu’à la tombe et au bruit des chants et des pleurs on enterra la nonne.

XXVIII[modifier]

« La cène sainte se mit en route, les sœurs chantaient en l’accompagnant, toutes la baisèrent. On entoura d’honneurs la Toute-Puissante : les vieux et les jeunes abandonnèrent leurs travaux, tout le village marchait derrière elle. On lui apporta les malades et les infirmes...

« Je sais, Toute-Puissante, je le sais, tu as séché les larmes de beaucoup... À moi seulement tu n’as pas été miséricordieuse !

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« Seigneur ! que de bois j’ai coupé ; je ne pourrai pas l’emporter tout... »

XXIX[modifier]

Ayant fini son travail accoutumé, rassemblé le bois sur la charrette, elle prit les guides et voulut se remettre en route, la veuve. Mais elle resta de nouveau songeuse, elle prit machinalement sa hache et, avec des pleurs entrecoupés, s’approcha d’un grand pin. Ses jambes fléchissaient, son âme était excédée de chagrin : une accalmie se fit dans son désespoir, elle tomba dans une léthargie dangereuse ! Elle s’appuie au tronc, à peine vivante, sans pensées, sans gémissements, sans larmes. Un silence de tombeau dans la forêt. La journée est sereine, la gelée durcit.

XXX[modifier]

Ce n’est pas le vent qui rage dans le taillis, ce ne sont pas les torrents qui descendent des montagnes, c’est le Roi de la Gelée qui vient inspecter ses possessions.

Il regarde si les tourmentes de neige ont bien couvert les sentiers de la forêt, s’il ne s’y trouve pas de fentes, de brèches, si quelque part la terre n’est pas nue.

Il regarde si les branches sont garnies de duvet et les troncs de jolis dessins, les glaces sont-elles solides sur les grands et les petits ruisseaux ? Il marche, il passe entre les arbres, son pas craque sur l’eau glacée et le clair soleil se joue dans les flocons de sa barbe.

Chemin libre au roi Moroz ! Hein ? il s’approche, le vieux roi, et le voilà qui se penche sur elle, juste au dessus de sa tête. Juché dans un grand pin, il frappe de son sceptre les branches et célèbre ses propres louanges dans une libre chanson.

XXXI[modifier]

« Regarde, ma belle, avec plus de confiance, comme il est, le Roi de la Gelée ! tu ne pourras trouver un garçon plus fort, tu n’en as jamais vu de plus beau. La tourmente, la neige et le brouillard sont toujours soumis à la gelée ; si je traverse les mers, les océans, j’y construis des palais de glace. S’il me plaît, les grands fleuves s’enferment pour longtemps sous mon joug : j’y élève des ponts de glace qui sont l’humiliation de l’industrie humaine. Où des eaux rapides et bruyantes coulaient naguère librement, aujourd’hui marchent des piétons et des obozes [14] avec des marchandises. J’aime, dans leurs profondes tombes, revêtir les morts de fleurs de glaces ; je congèle le sang dans les veines vivantes et le cerveau dans les têtes vivantes. Pour jouer un tour aux voleurs, pour effrayer le cavalier et le cheval, j’aime, aux heures du soir, faire craquer toute la forêt. Les petites babas, maudissant le Malin, se sauvent à la maison au plus vite. Et les ivrognes, cavaliers ou piétons, quel plaisir de les rendre fous de peur ! Sans craie je sais blanchir tous les museaux, je rougis les nez comme de la braise, et je soude les barbes aux guides, si fort qu’il faut la hache pour les séparer.

Je suis riche, je ne puis compter mes richesses et mon bien est intarissable ; je décore mon empire de diamant, de perle et d’argent.

Viens avec moi dans mon empire et règne à mes côtés ! l’hiver sera notre saison de délice et l’été nous dormirons profondément. Viens ! je te caresserai, je te réchaufferai, je te donnerai un palais d’azur... » Et le Roi de la Gelée, sur la tête de la veuve, agitait son sceptre glacé.

XXXII[modifier]

« As-tu chaud, ma belle », lui dit-il du haut de l’arbre. — « Chaud », répond la veuve, blême et tremblante de froid. Le Roi de la Gelée descend plus bas, il agite de nouveau son sceptre et parle d’une voix douce et caressante.— « Tu as chaud ?... » — « Chaud, monseigneur ». Chaud ! et pourtant elle se raidit. Le Roi de la Gelée la touche, son haleine lui brûle le visage et il laisse tomber les aiguilles acérées de sa barbe blanche sur elle. Et voilà qu’il est descendu tout près d’elle ! — « As-tu chaud ? » dit-il encore. Il a pris tout à coup le visage de Proklouchko, il commence à embrasser la veuve de Prokl. Sur les lèvres, sur les yeux, sur les épaules, le vieux Mage la baise et murmure les mêmes douces paroles d’amour que murmurait le bien-aimé. Et elle se sent si bien au bruit de ces douces paroles, Darsouchko, qu’elle ferme les yeux et laisse tomber sa hache à ses pieds. Un sourire se joue sur les pâles lèvres de la malheureuse veuve, ses cils sont blanchis et floconneux, des aiguillons de gelée pendent à ses sourcils...

XXXIII[modifier]

Elle est vêtue d’un linceul étincelant, elle se refroidit, elle est toute raide, tandis qu’elle rêve d’un chaud été. Tout le seigle n’est pas encore en grange, mais il est coupé — le couple en est bien aise ! Les moujiks emportent les gerbes et Dario arrache les pommes de terre dans les champs voisins du fleuve. Sa vieille belle-mère aussi peine ; sur un sac plein, la jolie Macha, l’espiègle, est assise, une carotte dans la main. La teliga en grinçant arrive, — le petit cheval reconnaît les siens et Pouklouchka marche à grands pas derrière sa charrette de gerbes dorées.

— Que Dieu vous vienne en aide ! et où donc est Grichoukho ? dit le père en passant. Dans le champ de pois, répond la vieille. Grichoukho ! crie le père. Et il regarde. Je crois qu’il est temps de brise... la patronne se lève et donne à Prokl à boire dans un petit pot blanc, plein de kras.

Cependant Grichoukho a répondu, enveloppé de feuillage, le gamin agile ressemble à un arbre vert qui courrait. Il court, ho ! il court, le galopin ! l’herbe brûle sous ses pieds ! Grichoukho est noir comme jais, sa tête seule est blanche. Tout en criant, il arrive sautillant (les branches lui font au cou une cravate). Il donne des pois à goûter à sa grand’mère, à sa mère, à sa petite sœur, il tourne comme une toupie ! La mère caresse le gamin, son père le pince, et pendant ce temps le cheval qui ne dort pas non plus, allonge, allonge le cou, il atteint les pois avec ses dents tendues et mange de bon appétit. Puis de ces douces et bonnes lèvres il happe l’oreille de Grichoukho...

XXXIX[modifier]

Machoutkho [15] crie au père, prends moi, papa, avec toi, elle saute du sac et tombe. Le père la relève. « Ne pleure pas ! tu t’es fait mal ? ce n’est rien !... je n’ai que faire des fillettes ! Patronne, au printemps, donne-moi encore un galopin comme celui-là. « Prends y garde !... » la patronne rougit, c’est assez d’un ! (elle sait que déjà sous son cœur bat celui d’un autre enfant). « Bon Machouk, ce n’est rien ! » Et Proklouchko montant dans la teliga fait asseoir à ses côtes Machoutkho. Grichoukho s’élance et monte aussi et la teliga se met bruyamment en route... Une bande de moineaux s’envole des gerbes et plane sur le teliga. Dariouchka les regarde longtemps en abritant ses yeux avec sa main. Elle suit de l’œil le père et les enfants qui s’approchent de la grange, et dans les gerbes les visages roses des enfants lui sourient...

Hé ! une chanson, un refrain familier ! la voix du chanteur est bonne... les dernières traces de souffrance disparaissent du visage de Dario. Son âme s’envole avec la chanson, elle s’y absorbe tout entière... Il n’y a pas de plus merveilleux chants au monde que ceux que nous entendons dans nos rêves ! Que dit la chanson ? Dieu le sait... On ne peut saisir les paroles. Mais elles rafraîchissent le cœur, on touche en elles les limites dernières du bonheur, on sent en elles la douce caresse de la pitié, des promesses d’amour sans fin... Un sourire de contentement, de joie, ne quitte plus le visage de Dario.

XXXV[modifier]

Qu’importe à quel prix ma paysanne a conquis l’oubli. Qu’importe ? elle sourit, nous ne la plaindrons pas. Il n’y a pas de paix meilleure et plus profonde que la paix qui nous vient des forêts, alors qu’on est sans un mouvement, sans un frisson, dans l’atmosphère froide des creux d’hiver. Nulle part aussi profondément, aussi librement, ne respire la poitrine fatiguée et si nous sommes las de la vie, où nous endormir plus voluptueusement ?

XXXVI[modifier]

Pas un bruit ! l’âme se meurt, plus de souffrances, plus de passions, tu te sentirais écrasé par ce silence de la mort.

Pas un bruit ! Vois la bleue coupole du ciel, le soleil, la forêt, parés d’argent mat par le givre miraculeux, et laisse-toi séduire à ce mystère de la nature indifférente... Mais quoi j’entends un frôlement inattendu, — c’est un écureuil qui saute dans les arbres.

Il a fait tomber un peu de neige sur Dario en courant dans le pin, et Dario demeure engourdie dans un rêve magique.



Notes[modifier]

  1. Nekrassov fait allusion à sa mère qui a tenu une grande place dans la vie du poète.
  2. Chaussure d’écorce tressée.
  3. Natte grossière faite de la seconde écorce des arbres (Parenchyme Cortical).
  4. Femme de tsar.
  5. Ici se situe la partie X, oubliée par le traducteur. (Note Wikisource)
  6. Remède de bonne femme ; on met sur la tête du patient une quenouille sur laquelle on verse de l’eau.
  7. Grand-père.
  8. Makorka, tête de pavot, Mak, grain de pavot. Jeu populaire qui s’appelle « semer le Mak ». Une petite fille qui représente la Makorka, se met au milieu du cercle et on la fait sauter en l’air comme on secoue le mak pour le semer.
  9. Vivre son siècle : expression russe pour signifier la durée moyenne d’une existence humaine.
  10. La fête du Sauveur.
  11. En Russie on tient une couronne au dessus de la tête des jeunes mariés.
  12. On verse sur les jeunes mariés du blé et du houblon en signe de richesse future.
  13. Le groch, un demi kopek.
  14. Caravanes de charrettes.
  15. Diminutif de Macha, Maria.