Le Gentilhomme pauvre/8

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Le Gentilhomme pauvre
Traduction par Léon Wocquier.
Michel Lévy Frères, éditeurs (1 & 2p. 136-147).
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VIII

VIII.


Un jour ou deux après, comme monsieur de Vlierbecke l’avait dit à Lénora, l’annonce de la vente de tous ses biens fut insérée dans les journaux et affichée partout en ville et dans les communes environnantes.

L’affaire fit un certain bruit, et chacun s’étonna de la ruine du gentilhomme, qu’on avait cru si riche et si avare.

Comme la vente était annoncée pour cause de départ, on n’eût pu en deviner le véritable motif, si de la ville n’était venue la nouvelle que monsieur de Vlierbecke s’y était résolu pour payer ses dettes, et qu’il était tombé dans la dernière misère. La cause même de son malheur, c’est-à-dire le secours qu’il avait prêté à son frère, était connue, bien qu’on n’en sût pas les circonstances particulières.

Depuis le placement des affiches, le gentilhomme vivait encore plus retiré, afin d’éviter toute explication. Il attendait avec résignation l’époque de la vente ; et bien que le chagrin fît souvent effort pour s’emparer de son âme, il trouvait dans les encouragements incessants de sa fille la force de voir arriver le jour fatal avec une sorte d’orgueil.

Sur ces entrefaites, il avait reçu de Rome une lettre de Gustave, lettre qui contenait en même temps quelques lignes pour sa fille. Le jeune homme annonçait que l’absence avait rendu plus vive que jamais son affection pour Lénora, et que sa seule consolation était l’espoir de pouvoir un jour lui être uni par les liens du mariage. Mais, d’un autre côté, sa lettre n’était pas aussi encourageante : il y disait, en se plaignant tristement, que tous ses efforts pour amener son oncle à changer de résolution étaient jusque-là demeurés vains. Il ne dissimula pas à Lénora qu’il n’avait plus aucun espoir dans la possibilité de son union avec Gustave, et qu’il serait sage à elle-même d’oublier ce malheureux amour pour ne pas se préparer de nouveaux chagrins.

Maintenant que la pauvreté de son père était publiquement connue, Lénora elle-même était convaincue qu’il lui fallait renoncer à toute espérance ; cependant elle se sentait heureuse et fortifiée par la pensée que Gustave l’aimait encore, que celui dont, le souvenir et l’image remplissaient son cœur songeait toujours à elle et gémissait de son absence !

Elle aussi tenait fidèlement ses promesses : que de fois elle prononçait dans la solitude le nom de son bien-aimé ! que de soupirs s’échappaient de son sein sous le catalpa, comme si elle eût voulu confier au zéphyr la mission de porter vers des climats plus doux les vœux de son âme ! Elle redisait seule ses plus tendres aveux, et dans ses promenades rêveuses sous l’ombrage des chemins préférés elle s’arrêtait à chaque endroit où un mot, un serrement de main, un regard de lui l’avait émue…

Comme si tous les malheurs qui pouvaient briser le cœur du gentilhomme devaient l’accabler à la fois, il reçut d’Amérique la nouvelle de la mort de son frère. L’infortuné avait succombé à une cruelle maladie de langueur, dans les déserts qui s’étendent au delà de la baie d’Hudson.

Monsieur de Vlierbecke pleura pendant quelques jours la perte d’un frère tendrement aimé ; mais son esprit se détourna forcément de ce malheur pour se reporter sur la décision imminente de son propre sort…

Enfin le jour de la vente arriva.

De bon matin, le Grinselhof fut envahi par toutes sortes de gens qui, mus par la curiosité ou par le désir d’acheter, parcoururent toutes les chambres de l’habitation de monsieur de Vlierbecke pour visiter le mobilier et estimer dans leur for intérieur la valeur de chaque objet.

L’infortuné gentilhomme avait fait transporter et disposer dans les plus grandes places tous les objets susceptibles d’être vendus. Aidé de sa fille, il avait passé toute la nuit précédente à nettoyer ceux-ci et à les mettre en bon état afin que les amateurs en offrissent le prix le plus avantageux. Ce soin ne lui avait pas été inspiré par l’intérêt personnel ; car les biens-fonds ayant été vendus quelques jours auparavant très-désavantageusement, il lui était démontré que la vente totale de son avoir ne pourrait en aucun cas dépasser le montant de ses dettes.

C’était un sentiment de probité qui avait poussé le gentilhomme à sacrifier le repos de la nuit à l’intérêt de ses créanciers, afin de diminuer autant que possible leurs pertes.

Probablement que monsieur de Vlierbecke avait le dessein de ne pas prolonger son séjour au Grinselhof après la vente, car parmi les lots exposés aux enchères on pouvait remarquer deux garnitures complètes de lit et une grande quantité de vêtements appartenant à lui ou à sa fille.

Lénora s’était rendue de bonne heure à la ferme et y attendait que tout fût fini.

À dix heures, la salle où devait commencer la vente était remplie de monde ; des gentilshommes et de nobles dames s’y trouvaient mêlés aux fripiers ; et aux usuriers, que l’espoir de faire de bons marchés avait attirés de la ville ; il y avait des paysans discourant à voix basse et avec surprise sur la ruine de monsieur de Vlierbecke ; il y avait même des gens qui riaient à gorge déployée, et s’égayaient par toutes sortes de plaisanteries en attendant que le notaire donnât lecture des conditions de la vente.

Celle-ci commença une demi-heure après.

Le garde champêtre était debout sur une table, à titre de crieur ; le notaire mettait à prix une belle armoire, lorsque apparut monsieur de Vlierbecke lui-même, qui vint se placer près de la table aux enchères.

Son apparition causa un mouvement général parmi les spectateurs ; les têtes se rapprochèrent, on se mit à chuchoter ; on considérait le gentilhomme déchu avec une sorte de curiosité insolente à laquelle se mêlait chez quelques-uns des assistants un sentiment de pitié ; chez la plupart on ne remarquait qu’indifférence et raillerie.

Cette attitude malveillante de l’assemblée ne dura qu’un instant ; bientôt le ferme et imposant visage du gentilhomme inspira à tous le respect et l’admiration. Il était pauvre, la fortune l’avait frappé matériellement ; mais dans son mâle regard, dans ses traits calmes rayonnait une âme indépendante et courageuse à laquelle l’infortune ne semblait rien avoir ôté de sa grandeur ni de sa noble fierté.

Cependant le notaire continua la vente, aidé dans l’appréciation des objets par monsieur de Vlierbecke, qui donnait des renseignements sur leur origine, leur antiquité et leur juste valeur.

De temps en temps, quelque gentilhomme du voisinage, qui s’était trouvé autrefois en relation avec le père de Lénora, s’approchait de lui pour lui parler de son malheur ; mais il échappait par d’adroites réponses à ces consolations indiscrètes. Il s’exprimait si librement, il demeurait tellement maître de lui, qu’on ne trouvait pas l’occasion de lui témoigner une inutile compassion. Bien plus, il y avait dans son attitude et dans ses gestes quelque chose de si élevé et de si grand qu’on ne le quittait pas sans une respectueuse émotion.

Si le visage de monsieur de Vlierbecke était calme, si dans son regard brillait une invincible force d’âme et un haut sentiment de sa propre dignité, son cœur était déchiré par les plus cuisantes douleurs. Tout ce qui avait appartenu à ses ancêtres, des objets qui portaient les armes de sa famille et qui depuis deux ou trois siècles y étaient religieusement conservés, tout cela il le voyait vendre à vil prix et passer dans les mains des usuriers. À mesure que ces reliques historiques apparaissaient sur la table, les annales de son illustre race se déroulaient sous les yeux du gentilhomme : cruelle épreuve où il lui semblait que chaque objet arrachait un souvenir de son cœur saignant…

La vente touchait à sa fin lorsqu’on détacha du mur, pour les mettre aux enchères, les portraits des hommes éminents qui avaient porté le nom de Vlierbecke. Le premier, — celui du héros de Saint-Quentin, — fut adjugé à un vieux fripier pour un peu plus de trois francs !

Il y avait dans la vente de ce portrait et dans le prix dérisoire qu’on en avait donné une si amère ironie pour le gentilhomme que, pour la première fois, le supplice qui torturait son âme se fit jour sur son visage. Il baissa les yeux et s’abîma dans de sombres et pénibles réflexions ; après quoi il releva le front, et, en proie à une visible émotion, il quitta la salle pour ne pas être présent à la vente des autres portraits…

Le soleil n’avait plus à fournir que le quart de sa course quotidienne pour atteindre l’horizon.

Au Grinselhof, un silence de mort a remplacé la foule avide des brocanteurs ; il n’y a plus personne dans les chemins solitaires du jardin ; la porte est refermée, tout est rentré dans le calme accoutumé : on dirait que rien ne s’est passé dans ces lieux.

La porte de l’habitation de monsieur de Vlierbecke s’ouvre ; deux personnes paraissent sur le seuil : un homme déjà avancé en âge et une jeune fille. Ils portent tous deux un petit paquet à la main et semblent prêts à se mettre en voyage.

Il est difficile sous ces humbles vêtements de reconnaître monsieur de Vlierbecke et sa fille ; on ne s’en douterait même pas, et pourtant ce sont eux. On voit qu’ils ont fait effort pour se dépouiller des dehors de l’aisance et pour prendre l’humble extérieur de la pauvreté.

Lénora porte une robe d’indienne de couleur sombre ; elle est coiffée d’un bonnet, et son cou est entouré d’un petit fichu carré ; on ne voit pas ses cheveux, soit parce que le bonnet les cache, soit parce qu’ils sont tombés sous les ciseaux.

Le gentilhomme est vêtu d’une redingote de drap noir boutonnée jusqu’au-dessous du menton, et coiffé d’une casquette dont la large visière dissimule presque entièrement ses traits.

Cependant, ces vêtements, malgré leur simplicité, ne manquent pas d’une certaine distinction. Quelques efforts qu’aient faits ceux qui les portent pour dissimuler leur ancienne condition, il reste dans leur démarche et dans la manière même de porter leur modeste costume quelque chose d’indéfinissable, mais qui révèle clairement un rang élevé.

Les traits du père ne sont pas altérés ; mais il est impossible de dire s’ils trahissent la joie, l’indifférence ou la douleur. Lénora semble forte et résolue, bien qu’elle quitte le lieu de sa naissance et se sépare pour toujours de tout ce qu’elle a aimé depuis son enfance, — de ces arbres séculaires à l’épais feuillage, sous l’ombre desquels le premier sentiment d’amour s’est éveillé dans son sein ému, — de ce catalpa si cher au pied duquel le timide aveu de Gustave vint frapper son oreille comme une parole du ciel… Oui, elle est forte et courageuse, bien que ce solennel adieu remplisse son âme d’une amère tristesse.

Mais elle doit soutenir son père souffrant, elle doit épier sur son visage toutes les émotions qui agitent son cœur, elle doit veiller sur ce cœur comme une sentinelle attentive pour repousser par son énergie et ses témoignages d’affection le chagrin qui veut s’en emparer. Voilà pourquoi son regard est si limpide et si doux quand il s’efforce de rencontrer celui de son père.

Le père et la fille se dirigent à pas lents vers la ferme. Ils y entrent pour prendre congé du fermier et de sa femme.

Cette dernière se trouvait seule avec sa servante dans la chambre d’en bas.

— Mère Beth, dit le gentilhomme d’un ton calme et bienveillant, nous venons vous dire adieu.

La fermière, le cœur saisi d’une douloureuse anxiété, contempla un instant les deux voyageurs, remarqua avec un pénible étonnement leur costume, et, portant son tablier à ses yeux, elle sortit en gémissant par la porte de derrière. La servante posa sa tête sur l’appui de la fenêtre, et se mit à sangloter tout haut malgré tous les efforts de Lénora qui s’était approchée d’elle pour la consoler.

Bientôt la fermière reparut avec son mari qu’elle était allée chercher dans la grange.

— Hélas ! c’est donc vrai, monsieur, dit le fermier d’une voix étouffée ; vous quittez le Grinselhof ? Et nous ne vous reverrons peut-être jamais !

— Allons, bonne mère Beth, dit le gentilhomme en prenant la main de la fermière, ne pleurez pas pour cela. Vous voyez bien que nous supportons notre sort avec résignation.

La pauvre femme leva la tête, jeta encore un regard sur les vêtements de ses anciens maîtres, et recommença à pleurer plus fort sans qu’il lui fût possible d’articuler un mot.

Depuis un instant, le fermier réfléchissait les yeux fixés sur le sol. Tout à coup il dit au gentilhomme d’un ton résolu :

— Je vous en prie, monsieur, permettez-moi de vous dire quelques mots… à vous seul !

Monsieur de Vlierbecke le suivit dans la pièce voisine. Le fermier ferma soigneusement les portes, et dit en hésitant :

— Monsieur, je n’ose presque pas vous dire ma demande ; me pardonnerez-vous si elle vous déplaît ?

— Parlez franchement, mon ami, répondit le gentilhomme avec un affable sourire.

— Voyez-vous bien, monsieur, balbutia le laboureur ému, tout ce que j’ai gagné, je vous en suis redevable. Quand j’ai pris notre Beth pour femme, nous n’avions rien, et pourtant, dans votre bonté, vous nous avez donné cette ferme pour un petit fermage. Par la grâce de Dieu et votre protection nous avons marché en avant. Et vous, au contraire, vous, notre bienfaiteur, vous êtes malheureux ; vous allez errer au hasard, le bon Dieu sait où !… Peut-être souffrirez-vous misère et privations. Cela ne doit pas être ; je me le reprocherais toute ma vie et ne m’en consolerais jamais. Ah ! Monsieur, tout ce que je possède est à votre service…

Monsieur de Vlierbecke pressa d’une main tremblante la main du fermier, et dit avec émotion :

— Vous êtes un brave homme, je suis heureux de vous avoir protégé ; mais renoncez à votre projet, mon ami ; gardez ce que vous avez gagné à la sueur de votre front. Ne vous inquiétez pas de nous ; avec l’aide de Dieu nous trouverons une vie supportable…

— Oh ! Monsieur, dit le fermier d’une voix suppliante et en joignant les mains, ne repoussez pas le léger secours que je vous offre !

Il ouvrit une armoire et montra un petit tas de pièces d’argent.

— Voyez, dit-il, ce n’est pas encore la centième partie du bien que vous nous avez fait. Accordez-moi la grâce que j’implore de votre générosité. Prenez cet argent ; s’il peut vous épargner une seule souffrance, j’en remercierai Dieu tous les jours de ma vie.

Des larmes d’attendrissement remplirent les yeux du gentilhomme, et ce fut d’une voix tout altérée qu’il répondit :

— Merci, mon ami ; je dois refuser ; toute instance serait inutile. Quittons cette chambre.

— Mais, Monsieur, s’écria le fermier avec désespoir, où allez-vous donc ? Pour l’amour de Dieu, dites-le-moi.

— Cela m’est impossible, répondit monsieur de Vlierbecke ; je ne le sais pas moi-même. Et quand même je le saurais, la prudence m’ordonnerait de ne pas le dire.

À peine avait-il prononcé ces paroles qu’il rentra dans l’autre pièce. Il trouva tout le monde et même sa fille fondant en larmes. Celle-ci s’était jetée au cou de la fermière, tandis que la servante portait en pleurant sa main à ses lèvres.

Le gentilhomme comprit qu’il fallait mettre fin à cette pénible scène. Il dit à sa fille quelques paroles empreintes d’une mâle énergie, et Lénora parut sortir d’un triste songe.

Il y eut encore des serrements de mains fiévreux ; on échangea le dernier baiser d’adieu, après quoi le père et la fille, reprenant en main leur petit paquet, franchirent le pont du Grinselhof et entrèrent dans la bruyère.

Longtemps les gens de la ferme les suivirent des yeux en pleurant, jusqu’à ce qu’ils eussent disparu derrière un massif de chênes.

Monsieur de Vlierbecke avait suivi sans parler le chemin qui traversait la bruyère jusqu’à une hauteur au delà de laquelle un épais bois de sapins masquait l’horizon. Il savait qu’aussitôt qu’il serait entré dans ce bois le Grinselhof échapperait à ses regards.

Il s’arrêta et se retourna lentement. Il contempla encore une fois ce lieu, berceau de ses ancêtres et de lui-même.

Ce qui se passa en cet instant dans son âme dut être déchirant, car Lénora frémit en voyant l’altération de sa physionomie ; cependant, elle ne se sentit pas la force de troubler cette douleur solennelle.

Enfin, deux grosses larmes coulèrent sur les joues du gentilhomme. Alors Lénora lui sauta au cou, essuya ces larmes sous des baisers, et l’entraîna par la main en lui adressant mille paroles consolatrices.

Bientôt ils disparurent dans le sentier tortueux qui s’enfonçait en serpentant dans les sombres profondeurs du bois.