Le Gland et la Citrouille

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Fables, 2e recueil, livres ix, x, xiClaude Barbin et Denys Thierry4 (p. 21-24).

IV.

Le Glan & la Citroüille.



DIeu fait bien ce qu’il fait. Sans en chercher la preuve
En tout cet Univers, & l’aller parcourant,
Dans les Citroüilles je la treuve.

Un villageois conſiderant,
Combien ce fruit eſt gros, & ſa tige menuë,
À quoy ſongeoit, dit-il, l’Auteur de tout cela ?
Il a bien mal placé cette Citroüille-là :
Hé parbleu, je l’aurois penduë
À l’un des chênes que voilà.
C’euſt eſté juſtement l’affaire ;
Tel fruit, tel arbre, pour bien faire.
C’eſt dommage, Garo, que tu n’es point entré
Au conſeil de celuy que prêche ton Curé ;
Tout en euſt été mieux ; car pourquoy par exemple
Le Glan, qui n’eſt pas gros comme mon petit doigt,
Ne pend-il pas en cet endroit ?
Dieu s’eſt mépris : plus je contemple
Ces fruits ainſi placez, plus il ſemble à Garo

Que l’on a fait un quiproquo.
Cette reflexion embarraſſant nôtre homme ;
On ne dort point, dit-il, quand on a tant d’eſprit.
Sous un chêne auſſi-toſt il va prendre ſon ſomme.
Un glan tombe ; le nez du dormeur en patit.
Il s’éveille ; & portant la main ſur ſon viſage,
Il trouve encor le Glan pris au poil du menton.
Son nez meurtri le force à changer de langage ;
Oh, oh, dit-il, je ſaigne ! & que ſeroit-ce donc
S’il fut tombé de l’arbre une maſſe plus lourde,
Et que ce Glan euſt eſté gourde ?
Dieu ne l’a pas voulu : ſans doute il eut raiſon ;
J’en vois bien à preſent la cauſe.

En loüant Dieu de toute choſe
Garo retourne à la maiſon.