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Le Gora

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Carlègle - Les Linottes page 0215.jpg


LE GORA



Personnages : BobéchotteGustave, dit Trognon.


Bobéchotte. — Trognon, je vais bien t’épater. Oui, je vais t’en boucher une surface. Sais-tu qui est-ce qui m’a fait un cadeau ? La concierge.

Gustave. — Peste ! tu as de belles relations ! Tu ne m’avais jamais dit ça !

Bobéchotte. — Ne chine pas la concierge, Trognon ; c’est une femme tout ce qu’il y a de bath ; à preuve qu’elle m’a donné… — devine quoi ? — un gora !

Gustave. — La concierge t’a donné un gora ?

Bobéchotte. — Oui, mon vieux.

Gustave. — Et qu’est-ce que c’est que ça, un gora ?

Bobéchotte. — Tu ne sais pas ce que c’est qu’un gora ?

Gustave. — Ma foi, non.

Bobéchotte, égayée. — Mon pauvre Trognon, je te savais un peu poire, mais à ce point-là, je n’aurais pas cru. Alors, non, tu ne sais pas qu’un gora, c’est un chat ?

Gustave. — Ah !… Un angora, tu veux dire.

Bobéchotte. — Comment ?

Gustave. — Tu dis : un gora.

Bobéchotte. — Naturellement, je dis : un gora.

Gustave. — Eh bien, on ne dit pas : un gora.

Bobéchotte. — On ne dit pas : un gora ?

Gustave. — Non.

Bobéchotte. — Qu’est-ce qu’on dit, alors ?

Gustave. — On dit : un angora.

Bobéchotte. — Depuis quand ?

Gustave. — Depuis toujours.

Bobéchotte. — Tu crois ?

Gustave. — J’en suis même certain.

Bobéchotte. — J’avoue que tu m’étonnes un peu. La concierge dit : un gora, et si elle dit : un gora, c’est qu’on doit dire : un gora. Tu n’as pas besoin de rigoler ; je la connais mieux que toi, peut-être, et c’est encore pas toi, avec tes airs malins, qui lui feras le poil pour l’instruction.

Gustave. — Elle est si instruite que ça ?

Bobéchotte, avec une grande simplicité. — Tout ce qui se passe dans la maison, c’est par elle que je l’ai appris.

Gustave. — C’est une raison, je le reconnais, mais ça ne change rien à l’affaire, et pour ce qui est de dire : un angora, sois sûre qu’on dit : un angora.

Bobéchotte. — Je dirai ce que tu voudras, Trognon ; ça m’est bien égal, après tout, et si nous n’avons jamais d’autre motif de discussion…

Gustave. — C’est évident.

Bobéchotte. — N’est-ce pas ?

Gustave. — Sans doute.

Bobéchotte. — Le tout, c’est qu’il soit joli, hein ?

Gustave. — Qui ?

Bobéchotte. — Le petit nangora que m’a donné la concierge, et, à cet égard-là, il n’y a pas mieux. Un vrai amour de petit nangora, figure-toi ; pas plus gros que mon poing, avec des souliers blancs, des yeux comme des cerises à l’eau-de-vie, et un bout de queue pointu, pointu, comme l’éteignoir de ma grand’mère… Mon Dieu, quel beau petit nangora !

Gustave. — Je vois, au portrait que tu m’en traces, qu’il doit être, en effet, très bien. Une simple observation, mon loup ; on ne dit pas : un petit nangora.

Bobéchotte. — Tiens ? Pourquoi donc ?

Gustave. — Parce que c’est du français de cuisine.

Bobéchotte. — Eh ben, elle est bonne, celle-là ! je dis comme tu m’as dit de dire.

Gustave. — Oh ! mais pas du tout ; je proteste. Je t’ai dit de dire : un angora, mais pas : un petit nangora. (Muet étonnement de Bobéchotte.) C’est que, dans le premier cas, l’a du mot angora est précédé de la lettre n, tandis que c’est la lettre t qui précède le mot petit ?

Bobéchotte. — Ah ?

Gustave. — Oui.

Bobéchotte, haussant les épaules. — En voilà des histoires ! Qu’est-ce que je dois dire, avec tout ça ?

Gustave. — Tu dois dire : un petit angora.

Bobéchotte. — C’est bien sûr, au moins ?

Gustave. — N’en doute pas.

Bobéchotte. — Il n’y a pas d’erreur ?

Gustave. — Sois tranquille.

Bobéchotte. — Je tiens à être fixée, tu comprends.

Gustave. — Tu l’es comme avec une vis.

Bobéchotte. — N’en parlons plus. Maintenant, je voudrais ton avis. J’ai envie de l’appeler Zigoto.

Gustave. — Excellente idée !

Bobéchotte. — Il me semble.

Gustave. — Je trouve ça épatant !

Bobéchotte. — N’est-ce pas ?

Gustave. — C’est simple.

Bobéchotte. — Gai.

Gustave. — Sans prétention.

Bobéchotte. — C’est facile à se rappeler.

Gustave. — Ça fait rire le monde.

Bobéchotte. — Et ça dit bien ce que ça veut dire. Oui, je crois que pour un tangora, le nom n’est pas mal trouvé. (Elle rit.)

Gustave. — Pour un quoi ?

Bobéchotte. — Pour un tangora.

Gustave. — Ce n’est pas pour te dire des choses désagréables, mais ma pauvre cocotte en sucre, j’ai de la peine à me faire comprendre. Fais donc attention, sapristoche ! On ne dit pas : un tangora.

Bobéchotte. — Ça va durer longtemps, cette plaisanterie-là ?

Gustave, interloqué. — Permets…

Bobéchotte. — Je n’aime pas beaucoup qu’on s’offre ma physionomie, et si tu es venu dans le but de te payer mon 24-30, il vaudrait mieux le dire tout de suite.

Gustave. — Tu t’emballes ! tu as bien tort ! Je dis : « On dit un angora, un petit angora ou un gros angora » ; il n’y a pas de quoi fouetter un chien, et tu ne vas pas te fâcher pour une question de liaison.

Bobéchotte. — Liaison !… Une liaison comme la nôtre vaut mieux que bien des ménages, d’abord ; et puis, si ça ne te suffit pas, épouse-moi ; est-ce que je t’en empêche ? Malappris ! Grossier personnage !

Gustave. — Moi ?

Bobéchotte. — D’ailleurs, tout ça, c’est de ma faute et je n’ai que ce que je mérite. Si, au lieu de me conduire gentiment avec toi, je m’étais payé ton 24-30 comme les neuf dixièmes des grenouilles que tu as gratifiées de tes faveurs, tu te garderais bien de te payer le mien aujourd’hui. C’est toujours le même raisonnement : « Je ne te crains pas ! Je t’enquiquine ! » Quelle dégoûtation, bon Dieu ! Heureusement, il est encore temps.

Gustave, inquiet. — Hein ? Comment ? Qu’est-ce que tu dis ? Il est encore temps !… Temps de quoi ?

Bobéchotte. — Je me comprends ; c’est le principal. Vois-tu, c’est toujours imprudent de jouer au plus fin avec une femme. De plus malins que toi y ont trouvé leur maître. Parfaitement ! À bon entendeur… Je t’en flanquerai, moi, du zangora !


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