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Rêveries d’un païen mystique/Le Gouvernement gratuit

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Rêveries d’un païen mystique, Texte établi par Rioux de MaillouGeorges Crès et Cie, éditeurs (p. 167-178).




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Je connais, dans un très beau pays, un cultivateur nommé Jacques Bonhomme. Il devrait être très riche, car il est honnête et laborieux : mais il s’est toujours laissé gruger par ses intendants. Il y a quelques années, il eut une querelle avec un de ses voisins et ne fut pas le plus fort. Il lui fallut céder une partie de son champ et payer une très forte somme. Il fut obligé de redoubler de travail, car ses intendants, qui fixent eux-mêmes le chiffre de leurs gages, ne voulurent pas en retrancher un centime.

Jacques a pour marraine une bonne fée nommée la Révolution. Comme elle était détestée d’un tas de gens, à qui elle reprochait leurs vices, elle s’est retirée dans le pays des Fées. Jacques va quelquefois la consulter, et elle lui donne de bons conseils qu’il ne suit jamais. Elle est très bonne pour lui, quoique un peu sévère. Plus d’une fois, ne sachant où donner de la tête, il l’a appelée à son secours, mais à peine l’avait-elle tiré d’embarras qu’il la priait de s’en retourner, car il en a toujours eu peur.

Ces jours derniers, elle le vit entrer chez elle : — Qu’y a-t-il encore ? Toujours des plaintes contre tes domestiques, j’en suis sûr ; conte-moi ton affaire.

— Ma chère marraine, dit Jacques, j’ai dans ce moment deux espèces de serviteurs. Les uns, que j’appelle mes conseillers, n’ont pas de gages, et font d’assez bonne besogne, je n’en suis pas mécontent. Les autres, auxquels j’ai donné beaucoup plus d’autorité, et que je paye très cher, ne s’occupent que de leurs intérêts, au lieu de songer aux miens. Si parfois ils mettent la main à mes affaires, le résultat est tel que j’aurais encore économie à leur offrir une somme double pour ne s’en pas mêler.

La Fée. J’entends ; et quelle est l’opinion de tes amis les journalistes et les philosophes ?

Jacques. Ils disent que toute peine mérite salaire, et que je dois payer mes conseillers.

La Fée. Afin qu’ils fassent d’aussi bonne besogne que les autres, que tu payes si cher, n’est-ce pas ? À quoi te servent donc les leçons de l’expérience ? Il ne te serait pas venu l’idée de faire exactement le contraire, je veux dire, d’améliorer tes mauvais serviteurs en supprimant leurs gages, puisque tu reconnais toi-même que ceux que tu ne payes pas sont ceux qui travaillent le mieux ? Faut-il que tu aies la tête dure ! Et combien te coûtera le traitement de tes conseillers ?

Jacques. Cinq cent trente-trois millions quatre cent mille francs, au bas prix ; un journal que je n’aime guère a fait le compte, et il n’y a rien à opposer à son calcul. Cependant un philosophe de mes amis [1] assure que cette somme, étant payée en détail au lieu de l’être en bloc, se réduira presque à zéro. Il ajoute que si l’on ne paye pas ses domestiques, ils font danser l’anse du panier.

La Fée. Ils ne feront toujours pas pis que ceux que tu payes.

Jacques. Mais mon philosophe m’assure que mes conseillers gratuits trouveront moyen de faire avoir des places lucratives à leurs fils, à leurs neveux et à leurs gendres.

La Fée. Tes députés, tes ministres et tes préfets n’ont donc pas de famille à caser ?

Jacques. Oh ! l’honneur les empêchera toujours de favoriser leurs parents.

La Fée. Il paraît que ton philosophe ne compte guère sur ces beaux sentiments-là, puisqu’il ne veut plus de serviteurs gratuits.

Jacques. C’est qu’il dit que ce serait réserver les fonctions aux riches, et un journal de mes amis, le Rappel, est tout à fait de cet avis ; il soutient qu’en ne payant pas mes fonctionnaires, j’exclus les pauvres des emplois qu’ils seraient capables de remplir.

La Fée. Ton Rappel a-t-il vu beaucoup de fils de chiffonniers nommés ambassadeurs ? Il ne sait donc pas que les gros appointements vont naturellement aux riches comme l’eau va à la rivière ?

Jacques. Mais tout le monde me dit que la gratuité des fonctions est tout à fait contraire aux principes de la démocratie, et il paraît que c’était l’opinion de M. de Tocqueville.

La Fée. Mon cher garçon, je t’avais conseillé d’étudier l’histoire, dont les leçons valent mieux que la rhétorique des journaux et les raisonnements a priori des philosophes. On te parle à tout propos de démocratie, il serait bon de savoir ce qu’entendaient par là ceux qui ont inventé le mot et la chose. Les grandes monarchies de l’Europe doivent la civilisation dont elles sont si fières à la petite république d’Athènes, imperceptible sur la carte du monde. Or, les citoyens de cette petite commune souriraient de pitié en vous entendant parler de votre démocratie. Ils ne se seraient pas crus libres pour avoir mis tous les cinq ou six ans dans une boîte le nom d’un des députés chargés d’approuver l’impôt. Ils n’auraient pas vu là une entrave suffisante à l’autorité du pouvoir exécutif ; ils auraient exigé de plus que tous les dépositaires de ce pouvoir, depuis le premier ministre jusqu’au dernier sous-préfet, fussent soumis à l’élection, toujours révocables et pécuniairement responsables. Dans ce pays-là, les pauvres votaient l’impôt, les riches le payaient…

Jacques. Alors, c’était la tyrannie de la multitude, le despotisme par en bas.

La Fée. Un peu de patience, tout à l’heure tu vas les trouver trop aristocrates pour toi. Chez ces gens-là, les fonctions publiques, loin d’être lucratives, étaient des charges, souvent fort onéreuses, celle des chorèges, par exemple, qui étaient obligés de donner des fêtes au peuple à leurs frais…

Jacques. Mais alors, il n’y avait que les riches qui pouvaient occuper les emplois ?

La Fée. Je te disais bien que tu allais traiter les Athéniens d’aristocrates. Le peuple avait ses nobles pour le servir comme Louis XIV a eu les siens, mais la dignité des Eupatrides n’avait pas à souffrir de cette soumission à la patrie, et le peuple pouvait dire sans métaphore : l’État c’est moi.

Jacques. Vous aurez beau dire, c’était faire du gouvernement le privilège des classes riches.

La Fée. Du gouvernement, non ; de l’exécutif, ce qui est loin d’être la même chose dans une vraie démocratie. À Athènes, le souverain était le peuple, puisqu’il votait l’impôt et faisait les lois ; les magistrats chargés de les exécuter n’étaient pas ses maîtres, mais ses commis.

Jacques. Il n’en est pas moins vrai que pour servir l’État gratuitement, il faut avoir son temps à soi, et que dès lors les fonctions publiques sont réservées aux oisifs.

La Fée. Ils ne seront plus oisifs s’ils remplissent ces fonctions. Il faut que tout le monde travaille. « Chez nous, disait Périclès, il n’est pas honteux d’être pauvre, mais il est honteux de ne pas chasser la pauvreté par le travail. » Les Athéniens avaient fait une loi contre l’oisiveté. Pendant que les pauvres travaillent pour leurs familles, il est bon que les riches travaillent pour la patrie.

Jacques. Et s’ils sont incapables ?

La Fée. On en prend d’autres.

Jacques. Et s’ils me volent ?

La Fée. Tu les condamnes : si tu crois que les pauvres te voleront moins, pourquoi disais-tu tout à l’heure que les domestiques sans gages faisaient danser l’anse du panier ?

Jacques. Mais avec ce système-là, je me priverais des services d’un pauvre qui pourrait être très capable de me servir.

La Fée. Si ces capacités ne lui ont pas suffi pour s’assurer une vieillesse indépendante, il ne conduira pas mieux tes affaires qu’il n’a su diriger les siennes.

Jacques. Mais il faut des années pour conquérir cette indépendance ; vous voulez donc exclure les jeunes gens du pouvoir ?

La Fée. Je t’ai déjà dit que le pouvoir c’était l’assemblée du peuple ; les jeunes gens ont droit d’y prendre place dès qu’ils ont servi la patrie. Quant aux fonctions exécutives, elles demandent de l’expérience et il n’y a pas de mal à les confier aux vieillards ; de cette manière tout le monde est occupé, riches et pauvres, jeunes et vieux.

Jacques. Mais comment, à Athènes, les citoyens pauvres pouvaient-ils passer leur temps à l’assemblée, puisqu’ils étaient obligés de travailler pour gagner leur vie ?

La Fée. On les indemnisait de leur journée avec trois oboles. Tu n’as jamais vu d’obole ? Cela n’est pas bien gros : je t’en montrerai, j’en ai dans ma collection de médailles.

Jacques. Ah ! marraine, je vous prends en flagrant délit de contradiction : vous m’avez dit qu’à Athènes les fonctions étaient gratuites ; je me rappelais bien avoir lu le contraire dans l’Histoire d’Alcibiade d’Henry Houssaye, pourtant je n’ai rien dit ; mais maintenant voilà que vous me parlez d’une indemnité de trois oboles.

La Fée. Henry Houssaye a confondu les fonctions exécutives avec les fonctions législatives et judiciaires. Ce qui l’excuse, c’est que les auteurs anciens n’ont pas expliqué nettement la distinction, et, en effet, ils n’avaient pas besoin de le faire, puisque pour eux le vrai, le seul gouvernement, c’était le peuple assemblé, soit pour faire les lois, soit pour rendre des jugements. C’est dans ces deux circonstances que chaque citoyen avait droit à une indemnité de trois oboles, mais les fonctions exécutives étaient gratuites. Je n’ai jamais vu dans aucun auteur ancien une allusion au traitement d’un ministre ou d’un général. S’il y a quelque passage qui m’ait échappé, indique-le-moi, j’accueillerai la rectification.

Jacques. Bah ! les anciens étaient les anciens et nous sommes les gens d’à présent. Tout cela est bien loin de nous.

La Fée. Hélas ! Je ne le sais que trop ; parlons donc d’une histoire moins vieille. Celle-ci n’est que d’hier. Ton père et le père de ton père étaient écrasés sous la triple tyrannie du roi, de la noblesse et du clergé. J’ai voulu t’en affranchir : à qui a profité ma victoire ? Uniquement à l’exécutif ; au lieu d’une noblesse héréditaire, tu as une aristocratie de fonctionnaires nommés par le pouvoir. Tu n’es pas plus libre et tu payes encore plus cher.

Jacques. Mais j’ai une chambre élective qui contrôle les actes du gouvernement.

La Fée. Ici tu as raison de donner à l’exécutif le nom de gouvernement, car le véritable maître, c’est celui qui tient la clef de la caisse. Grâce à cette précieuse clef, celui qui distribue les faveurs étend l’inextricable réseau de sa hiérarchie sur toutes les classes, depuis les ministres, les préfets et les sous-préfets jusqu’aux gardes champêtres, aux balayeurs et aux cantonniers.

Jacques. Vous oubliez toujours que mes députés sont là qui veillent.

La Fée. Quel bien ont-ils fait, quel mal ont-ils empêché ? J’en connais, et toi aussi, qui n’ont pas résisté à l’offre d’une ambassade ; leurs vingt-cinq francs par jour ne leur suffisaient pas : qu’auraient fait de pis des conseillers gratuits ?

Jacques. On ne peut cependant pas changer les mœurs d’une époque et adopter d’emblée la constitution des athéniens.

La Fée. Non, je ne t’en demande pas tant. Je me bornerais à réduire à six mille francs le maximum du traitement des fonctionnaires. J’ai lu un jour dans l’Officiel un décret dans ce sens-là ; quand le mettras-tu à exécution ?

Jacques. Oh ! je sais ce que vous voulez dire ; ne me parlez pas de ces gens-là, ils m’ont fait trop peur.

La Fée. Soit, n’en parlons plus, on ne discute pas avec la peur. Cependant il est sage de profiter d’un bon avis, même quand il vient de quelqu’un qu’on n’aime pas. Quand j’ai lu ce décret, je me suis dit : bon, voilà le vrai moyen de mettre tous les partis d’accord, et en effet cela n’a pas manqué ; il s’est élevé une tempête de malédictions. Comme tous les gens respectables demandent des places pour eux, leurs fils ou leurs gendres, il n’est pas étonnant qu’un décret qui brisait dans l’œuf tant d’espérances ait déchaîné la meute des aspirants sous-préfets. Aussi a-t-on vu pour la première fois un accord touchant s’établir entre les conservateurs et l’opposition, c’est-à-dire entre ceux qui ont les places et ceux qui voudraient les avoir.

Jacques. Ainsi, marraine, vous n’avez pas d’autre solution à me proposer que votre décret sur le maximum des traitements ?

La Fée. Non, mais cela suffit ; c’est le seul moyen de ne plus être le très humble serviteur de l’exécutif et de son innombrable armée de fonctionnaires émargeant au budget.

Jacques. Comment, pour vous toute la question sociale est là ?

La Fée. À peu près : et tant que tu n’auras pas suivi mon conseil, il est inutile que tu m’appelles à ton aide ; mes secours ne te serviraient pas plus qu’ils ne t’ont servi jusqu’à présent.


  1. Voir la Critique philosophique, 3e année, 42.