100 percent.svg

Le Gouverneur/2

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Traduction par Serge Persky.
Monde illustré (p. 43-56).
II

L’audience a pris fin depuis longtemps ; le gouverneur se prépare à retourner à sa villa et attend Koslof, le fonctionnaire chargé de missions spéciales, qui a été faire des achats pour la femme de son chef. Il est assis devant sa table de travail couverte de documents, mais il ne les feuillette pas, il réfléchit. Puis il se lève et, les mains dans les poches de son pantalon à bandes rouges, sa tête grise rejetée en arrière, il va et vient à grands pas fermes et martiaux. Il s’arrête à la fenêtre et dit à haute voix, en écarquillant un peu ses gros doigts :

— Mais qu’y a-t-il donc ?

Et il sent que tout à l’heure, il était simplement un homme comme tous les autres, mais que dès le premier son de sa voix, avec ce geste, il est redevenu le gouverneur, un général-major, une Excellence. Il éprouve une sensation désagréable, ses pensées s’éparpillent et, tirant sur son épaulette gauche, il s’éloigne de la fenêtre avec une démarche autoritaire. « C’est — ain — si — que — mar — chent — les — gou — ver — neurs » se dit-il bêtement, en marchant au pas, et il s’assied de nouveau, tâchant de ne pas remuer pour ne pas réveiller d’un mouvement imprudent le gouverneur qui dort en lui. Il sonne :

— Il n’est pas encore arrivé ?

— Non, Excellence.

Et tandis que le laquais, respectueusement incliné, prononce le titre, le gouverneur se souvient soudain des vitres brisées qu’il n’a pas encore vues. Non, il ne les a pas encore vues.

— Quand il viendra, fais-le entrer, je serai au grand salon.

Les cadres des hautes fenêtres se divisent en huit parties, à l’ancienne mode, ce qui les fait ressembler à celles d’une caserne ou d’un greffe de prison. Aux trois fenêtres les plus rapprochées du balcon, les vitres avaient été remplacées, mais elles étaient sales et gardaient des traces visqueuses de doigts et de paumes ; sans doute, personne parmi la valetaille nombreuse et fainéante n’avait eu l’idée de les laver, pour anéantir tout vestige de ce qui s’était passé. Et il en était toujours ainsi : les ordres étaient exécutés, mais personne n’aurait rien fait de sa propre initiative.

— Il faut laver cela aujourd’hui même ! Quelle horreur !

— Bien, Excellence !

Le gouverneur aurait voulu aller sur le balcon, mais il ne lui était guère agréable d’attirer l’attention des passants ; au travers des vitres crasseuses, il se mit à regarder la place sur laquelle se pressait alors la foule, où les coups de feu avaient retenti et où quarante-sept personnes agitées s’étaient transformées en cadavres immobiles, placés épaule contre épaule, visages vers le ciel, comme pour une revue.

Tout était calme. Devant la fenêtre se dressait un peuplier déjà coloré par l’automne, dont l’écorce se détachait par fragments ; plus loin, la place tranquille sommeillait sous le soleil. Peu de gens la traversaient et les petits cailloux ronds brillaient comme de fausses perles ; çà et là des brins d’herbe poussaient plus nombreux dans les creux et les rigoles. La place était déserte, muette, un peu naïve ; mais était-ce parce qu’il regardait au travers des vitres malpropres, tout semblait au gouverneur ennuyeux, stupide, infiniment triste et banal. Et bien que la nuit fût encore éloignée, le peuplier écorcé, les cailloux que personne ne foulait aux pieds, toutes ces choses avaient l’air de supplier la nuit de venir au plus vite pour éteindre la vie inutile sous son obscurité.

— Il n’est pas encore là ?

— Non, Excellence !

— Quand il viendra, faites-le entrer ici.

Probablement que le salon n’avait pas été remis à neuf depuis longtemps, car les luxueuses tapisseries étaient sales et enfumées ; les orifices de cuivre des poêles, dissimulés sous les tentures, laissaient échapper des torrents de fumée d’un jaune noirâtre. En hiver, à la lumière des lampes, en société, on ne remarquait pas ces défectuosités, mais maintenant, tout cela sautait aux yeux du gouverneur et cette indigence élégante le troublait. Un tableau — un paysage lunaire de l’école italienne — était suspendu de travers ; personne ne s’en était aperçu, il semblait qu’il avait toujours été suspendu ainsi, même sous le gouverneur d’avant et son prédécesseur. Les meubles de prix étaient usés, fanés, râpés, pleins de poussière ; en général, la pièce ressemblait à un salon d’hôtel de première classe, dont le propriétaire serait mort subitement et qui serait géré par des héritiers négligents et jamais d’accord. Il n’y avait rien de personnel dans cette pièce, jusqu’à l’album de photographies appartenant à l’État, ou à quelqu’un l’ayant oublié là, et qui, au lieu de portraits de parents et d’amis, contenait des vues de la ville, le séminaire et le palais de justice, un groupe de quatre fonctionnaires inconnus, deux assis et deux debout derrière les premiers, un archevêque décoloré et un trou rond qui allait jusqu’à la couverture.

— Quelle abomination ! dit le gouverneur à haute voix, en jetant l’album sur la table.

Il était resté debout pour regarder les photographies ; pivotant sur ses talons, ajustant son épaulette, il se remit à marcher à grands pas. Ainsi marchent les gouverneurs. Ain — si — mar — chent — les — gou — ver — neurs.

C’est ainsi qu’avaient marché, dans cet appartement banal le gouverneur précédent, et celui qui était venu là avant lui et d’autres encore, qu’on ne connaissait pas. Ils étaient venus on ne sait d’où, ils avaient marché à grands pas fermes ; le paysage de l’école italienne était déjà suspendu de travers, il y avait des réceptions, des bals ; puis, ces gens avaient disparu. Peut-être avaient-ils aussi fait tirer sur quelqu’un ? Une histoire de ce genre était arrivée sous l’avant-dernier gouverneur.

Un peintre d’enseignes, à la blouse maculée, un seau et des pinceaux à la main, traversa la place déserte qui retomba dans le silence. Une feuille jaunie et trouée se détacha du peuplier pelé et tomba à terre en tournoyant ; aussitôt un tourbillon s’éleva dans la tête du gouverneur ; un mouchoir blanc agité, des coups de feu, du sang. Des détails inutiles lui revenaient, la manière dont il avait préparé son mouchoir pour faire signe par exemple. Il l’avait sorti de sa poche, roulé en une petite pelote dure, et l’avait placé dans sa main droite ; puis il l’avait déplié avec précaution et vivement agité, non pas en haut, mais en avant, comme s’il eût lancé quelque chose, comme s’il eût lancé des balles. Et c’est alors qu’il avait franchi un seuil invisible et qu’une porte de fer s’était fermée pour toujours sur lui, avec un grincement de verrous rouillés.

— Ah I c’est vous, Léon Andréiévitch ! Ce n’est pas trop tôt, je vous attends depuis longtemps.

— Excusez-moi, Pierre Ilitch, mais on ne peut rien trouver, dans cette infecte bourgade 1

— Eh bien, allons, allons ! Ah ! écoutez ! — le gouverneur s’interrompit et reprit d’un air énervé, en arrondissant la bouche : « Pourquoi y a-t-il une telle saleté dans tous les bâtiments de l’État ? Prenez notre chancellerie, par exemple, ou encore la direction de la gendarmerie, où j’ai été l’autre jour ; c’est pire qu’un cabaret ou qu’une écurie. Les gens ont des uniformes propres et autour d’eux, il y a un pied de crasse !

— L’argent manque !

— Prétexte que cela ! Et ici — le gouverneur fit un large geste du bras — voyez plutôt quelle abomination !

— Pierre Ilitch ! Qui vous empêche de faire les transformations qui vous plaisent ? Je l’ai proposé bien des fois à Marie Pétrovna, et son Excellence m’approuve pleinement…

Mais, tout en marchant, le gouverneur répondit brièvement :

— Ça ne vaut pas la peine.

Avec sympathie, le fonctionnaire regarda le large dos de son chef, le cou musclé aux deux colonnes accentuées et dit, en prenant un air détaché :

— À propos, j’ai rencontré le Brochet, il m’a appris que le dernier blessé est sorti hier de l’hôpital ; c’était le plus grièvement atteint, il n’y avait presque pas d’espoir de guérison ! Ils ont la vie dure, ces gens du peuple !

Les familiers du gouverneur avaient surnommé le préfet de police « le Brochet » à cause de ses yeux incolores et écarquillés, de son dos long et étroit comme celui d’un poisson.

Le gouverneur ne répondit pas. Sur le perron, la fraîcheur automnale et la chaleur du soleil l’avaient saisi, comme si elles avaient eu une existence personnelle, et il les distinguait chacune à part, fraîcheur et chaleur. Le ciel aussi était agréable à voir, si lointain, si délicat, si magnifiquement bleu. Comme il ferait bon à la villa !

Il était déjà assis dans la voiture, et faisait place au fonctionnaire qui montait à gauche, quand un homme passa devant le perron en se baissant. Comme il soulevait sa casquette pour saluer, il couvrit son visage du coude ; le gouverneur ne vit qu’une nuque aux boucles blondes et un jeune cou halé ; il observa que l’individu marchait sans bruit, avec précaution, pieds nus, semblait-il, en se voûtant comme pour se dissimuler à lui-même ; le dos avait l’air de regarder en arrière. « Quel homme étrange et désagréable ! » pensa le gouverneur. Deux messieurs, qui montaient rapidement dans un fiacre précédant la voiture, eurent la même idée, sans doute, car, d’un même mouvement machinal, ils examinèrent le visage du passant ; mais ne trouvant rien de suspect, ils partirent. Leur fiacre avait un bon cheval et des roues caoutchoutées, ils se penchèrent en avant à cause de la rapidité de la course et s’en allèrent très loin pour ne pas couvrir le gouverneur de poussière.

— Qui sont ces deux-là ? demanda celui-ci au fonctionnaire en lui jetant un regard oblique et soupçonneux ; l’interpellé répondit :

— Des agents de la police secrète.

— Et pourquoi ? interrogea brièvement le gouverneur.

— Je ne sais pas — répondit Léon Andriévitch d’une manière évasive. C’est le Brochet qui fait du zèle.

Au tournant de la « rue de la Noblesse » des bottes vernies étincelèrent au soleil ; elles appartenaient au jeune adjoint du commissaire, qui avait exhibé les cadavres, et qui salua avec crânerie ; devant le poste de police, deux gardes à cheval sortaient du portail grand ouvert ; les montures faisaient voler la poussière sous leurs fers. Les hommes avaient tous deux un air de soumission complète, et ils fixèrent leurs regards sur le dos du gouverneur sans plus les détacher de ce point. Le fonctionnaire feignit de ne pas les voir, et le gouverneur lui lança un regard maussade ; puis il se mit à réfléchir, ses deux mains gantées de blanc posées sur les genoux.

Pour parvenir à la villa, il fallait traverser les faubourgs, la « rue des Fossés » où des ouvriers d’usines et leurs familles, tous des miséreux, vivaient dans des masures en ruines ou des maisonnettes de briques à deux étages bâties par l’État. Le gouverneur aurait voulu saluer amicalement n’importe qui, mais la rue était déserte, comme s’il eût fait nuit ; on ne voyait même pas d’enfants. Un petit garçon se montra près d’une haie de sorbiers à feuilles rouges, mais il disparut aussitôt sous les arbustes, et se cacha dans quelque large fente. En été, des poules et des cochons de lait décharnés se promenaient dans la rue ; mais maintenant on n’en voyait pas ; sans doute, la grève avait tout englouti. Rien ne rappelait l’événement d’une façon directe ; mais dans le silence de la rue, indifférente au passage du gouverneur, on sentait planer les pensées sombres et concentrées ; dans l’air transparent, une légère odeur d’encens semblait flotter.

— Écoutez ! s’écria le gouverneur, en prenant son compagnon par le genou. Mais cet homme…

— Quel homme ?

Le gouverneur ne répondit pas. Il serrait convulsivement le genou du fonctionnaire et le regardait de tout son visage, qui s’éclaira comme une maison fermée dont on ouvrirait les fenêtres. Puis fronçant les sourcils qui formèrent un gros pli charnu sur le front, il se tourna lentement en arrière, de tout le torse, et examina attentivement la route.

Les chevaux des gardes faisaient voler la poussière sous leurs pieds et la rue solitaire, noyée dans une ombre noire d’un côté et vivement éclairée par le soleil de l’autre, s’absorbait dans un songe. Pareilles à un troupeau qui se rassemble sous la menace de l’orage, les maisonnettes délabrées, aux toits percés, aux fenêtres poussées en avant comme un menton de vieillard, se serraient l’une contre l’autre. Puis venaient une place déserte, des débris de clôture, un puits abandonné, autour duquel la terre s’était affaissée, des tilleuls immenses derrière un haut mur à demi démoli, enfin une grande maison seigneuriale, bâtie on ne sait par qui dans cet endroit perdu, et depuis longtemps inhabitée ; les volets étaient clos et elle portait un petit écriteau en fer, rouillé par le temps : « Maison à vendre. » Plus loin s’élevaient encore de petites constructions, puis une série de trois hauts bâtiments de briques, sans ornements, aux rares fenêtres enfoncées. Ils étaient encore neufs, on voyait le plâtre mal séché ; les trous creusés par les échafaudages n’étaient pas comblés, mais les maisons étaient déjà sales, abandonnées. On aurait dit une prison, et la vie de leurs occupants devait être triste, enfermée, désespérante, comme celle des prisonniers.

On arrivait à la dernière masure, autour de laquelle il n’y avait ni arbre, ni haie ; elle était toute inclinée en avant, les murs aussi bien que le toit, comme si on l’eût poussée par derrière ; il n’y avait personne aux fenêtres ni à la porte.

— Ce sera pénible de passer ici en automne, Pierre Ilitch ; il y aura sans doute deux pieds de boue.

Le gouverneur ne répondit pas, il regardait de côté ; son visage s’assombrissait peu à peu, comme une maison barricadée dont on fermerait une à une les portes et les fenêtres.