Le Grand Œuvre, entretiens sous un châtaignier/03

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Le Grand Œuvre, entretiens sous un châtaignier
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 64 (p. 867-900).
◄  II
LE
GRAND ŒUVRE
ENTRETIENS SOUS UN CHATAIGNIER
TROISIEME PARTIE. [1]


XI.

30 septembre.

Je viens de relire ta lettre. Dans ce réquisitoire écrit de bonne encre, je trouve un passage que je ferai bien, je pense, de m’appliquer. Tu peins certains optimistes de ta connaissance qui se sont fait une philosophie d’hommes gras, et qui par égard pour leurs digestions ont juré de ne plus se fâcher. Ils ôtent leur bonnet à la sottise, ils ont des indulgences d’état pour le crime heureux, ils approuvent tout indistinctement : le 18 brumaire, la perruque du grand roi, même les temps de ténèbres et de barbarie, l’âge d’or du froc et des coupe-jarrets; ils ont découvert que tout a du bon, et décidé, quoi qu’il arrive, de donner toujours raison à M. le prieur. Sur quoi tu t’écries : « A quoi se réduit l’histoire moderne de l’Europe? A douze siècles de massacres inutiles suivis d’une révolution avortée. »

Quelle mouche t’avait piqué? et que penseras-tu de ma réponse, si je te l’envoie jamais? M’assigneras-tu une place dans la confrérie de ces hommes gras dont le contentement t’exaspère?... Distinguons, distinguons. Nombre d’entre eux ont des raisons d’être contens qui ne sont pas de mon goût et qui n’ont rien de commun avec les miennes; mais il n’y a pas de honte, ce me semble, à dire du bien de M. le prieur quand on ne lui demande rien. Je ne couche en joue aucune prébende. Etes-vous bien sûrs, vous les mécontens, d’être tous aussi désintéressés que moi, et que des ambitions trompées n’aigrissent pas vos chagrins?

Je cherche à comprendre parce que j’ai besoin de comprendre. C’est ma seule ambition. Et si décidément je ne comprenais pas, si le mot de l’imbroglio m’échappait, si je devais confesser comme vous autres que notre pauvre globe détraqué est le Charenton de l’univers, oh! sur ma foi, je m’attacherais une pierre au cou et j’irais tout de ce pas me noyer dans les profondeurs de mon beau lac. Moque-toi de moi, l’amour de la raison est devenu la plus sérieuse de mes passions, et s’il m’était démontré que la raison est absente de ce monde, j’en voudrais déloger sur l’heure.

Un homme qui a de l’oreille et le goût de la musique, et qui serait condamné à faire à perpétuité sa partie dans un charivari... quel supplice ! Mais que parlez-vous de charivari? Vous vous trompez; c’est une symphonie qu’on exécute ici. En dépit des méchantes fioritures, des fâcheuses dissonances et des fausses entrées, la mélodie est fort reconnaissable et sent son maître. Musique mâle, grave, un peu compliquée, d’une exécution difficile. Heureusement l’orchestre est infatigable. Je vois les cahiers ouverts sur les pupitres, je vois les violons et les clairons, je vois le chef d’orchestre debout, sa partition devant lui, et coupant l’air de son archet. Je ne suis qu’un misérable croque-note, mais je veux emboucher bravement mon flageolet et je soufflerai dedans jusqu’à perte d’haleine.

O Montesquieu, notre maître et notre consolateur!... Platon louait le ciel de ce qu’il était né du temps de Socrate; moi je le remercie de ce qu’il m’a fait naître cent quarante ans après Montesquieu, et dans un temps qui, grâce à ses leçons, aspire à comprendre tout, même l’erreur, même le mal. L’Esprit des Lois est sous ma main; à la première page, je lis ces lignes : « J’ai d’abord examiné les hommes, et j’ai cru que dans cette infinie diversité de lois et de mœurs ils n’étaient pas uniquement conduits par leurs fantaisies. » C’est le commencement et le principe de la sagesse. Expliquer tout par des fantaisies ou croire à autre chose, cela fait deux classes d’esprits.

Durant des siècles, le vulgaire crut que la nature elle-même était gouvernée par la fantaisie. Rien de fixe, pas de lois ; on rapportait tous les phénomènes à des volontés particulières insondables à la raison. C’est à peine si quelques esprits d’élite s’affranchissaient de l’universelle superstition; il fallait avoir du génie pour avoir du bon sens. Quand Périclès raillait son pilote sur les folles terreurs que lui inspirait une éclipse, quand Anaxagore disséquait la tête d’un bélier unicorne, et démontrait qu’à l’atrophie d’un lobe du cerveau répondait l’hypertrophie de l’autre, et qu’ainsi les monstres mêmes rendent témoignage à la permanence des lois de la nature, la foule regardait de travers ces grands hommes, elle traitait leur sagesse d’impie témérité. Pour elle, au ciel et sur la terre, tout était présage, pronostic, décret ou avertissement des dieux; sa folie, faisant délirer la nature, lisait l’avenir dans la queue enflammée d’une comète. Quelle révolution s’est opérée dans les esprits! La foi des Périclès et des Anaxagore a fini par s’imposer au commun des hommes, et ce n’est pas une petite gloire pour notre siècle qu’aujourd’hui, dans d’immenses cités, on voie le menu populaire admettre comme les savans que la nature se gouverne par des lois, ce qui, soit dit en passant, ne laisse pas d’être gênant pour tous les prêcheurs de miracles. Je suis bien trompé, Paul, ou, dépossédée d’une de ses provinces, la doctrine du bon plaisir est en chemin de perdre l’autre; plus on étudiera l’histoire, plus on se convaincra que la raison y règne aussi souverainement que dans la nature, — et si les sciences physiques ont pour premier principe que, d’un bout de l’univers à l’autre, pas un atome ne périt, les sciences historiques démontreront chaque jour avec plus d’évidence que dans le monde des idées rien ne se perd non plus et que le mort y saisit le vif. L’idée est indéfectible comme la matière, — voilà le fondement de la science.

De prime abord, j’en conviens, le moyen âge est embarrassant pour qui veut croire au progrès. Oui, le moyen âge est le grand rémora de la philosophie, le scandale du Juif, la folie du Grec. Les vices du système féodal sautent aux yeux, il n’est pas besoin d’une grande clairvoyance pour les signaler. Tant de désordres, de luttes incessantes, de honteuses superstitions... Cependant regardez de plus près : ce qui couvait sous cette barbarie a renouvelé le genre humain, — et dépouillez la société moderne des sentimens et des idées qu’elle en a hérités, vous la mutilerez cruellement. L’Europe deviendrait une Chine, moins les magots et la muraille.

L’antiquité grecque et romaine voyait tout dans la cité; elle enfermait entre quatre murailles les pensées et les affections de l’homme; les philosophes seuls, se dressant sur la pointe du pied, réussissaient à apercevoir l’horizon. La famille, les coutumes domestiques, l’éducation, les mœurs étaient des dépendances de la vie publique; le sacerdoce lui-même n’était qu’une fonction civile, les dieux une propriété de l’état.

Quelle autre idée se firent de la société les descendans de ces Germains qui ne pouvaient souffrir que leurs habitations fussent attenantes les unes aux autres, et dont chacun laissait autour de sa maison un espace clos et fermé! A l’exemple de leurs pères, qui ne se plaisaient que dans des demeures isolées, les barons féodaux sentirent le besoin de respirer à l’aise et pour ainsi dire de ménager de l’espace autour de leur vie. Ils craignaient la gêne plus que la mort; tout ce qui menaçait de les mettre à l’étroit, toute entreprise sur leurs immunités faisait pétiller leur sang dans leurs veines; au seul nom de fisc et de légistes, leur épée frissonnait dans le fourreau. Les premiers, ils s’avisèrent que l’homme n’est pas fait pour la société, mais que la société est faite pour l’homme, et que, dans tout ce qui ne concerne pas les obligations qu’il a souscrites, il ne relève que de son for intérieur. En ceci, du moins, M. de Lussy a raison : au moyen âge, pour la première fois, le pacte social fut considéré comme un contrat par lequel l’individu aliène une part de ses franchises naturelles, à la condition qu’on lui garantira le reste; les clauses de son engagement sont limitées, expresses et reposent toujours sur l’utilité réciproque; pour tout ce qu’il se réserve, son droit de possession et de jouissance est illimité. Qu’après cela il se donne à ce qu’il aime; en disposant de lui-même, il prouvera qu’il s’appartenait. Aussi n’est-ce pas de son maître Aristote, mais de l’esprit de son siècle que s’inspira l’ange de l’école, quand il reconnut à l’homme des biens propres et comme un domaine sacré qu’il ne peut ni aliéner, ni engager; tout ce qui en lui relève soit de la nature, soit de la conscience, soit de l’esprit, n’appartient qu’à lui; que si la société lui prétend faire des conditions léonines, elle le délie de ses engagemens et lui confère le droit à l’insurrection. Ainsi l’idée moderne de la liberté est née dans les manoirs de ces tyranneaux qui ne la voulaient que pour eux; elle a grandi dans les luttes intestines d’une société partagée entre des puissances rivales, royauté, noblesse, parlemens, église, bourgeoisie, qui, jalouses de leurs prérogatives, se tenaient réciproquement en échec et hasardaient tout plutôt que de se rien céder. Rome et Athènes ont brillé d’une immortelle grandeur; mais, je te le dis, il n’est pas un de nous qui n’étouffât au forum ou dans l’agora. Le moyen âge a mis au large la personne humaine; il a affranchi, pour parler avec Montaigne, les coudées de la liberté, et cette indépendance à laquelle prétendaient les privilégiés d’alors, les petites gens d’aujourd’hui ne s’en peuvent passer.

Et regarde, je te prie, aux conséquences. Dans l’antiquité, la vie publique était la source de tout honneur, de toute dignité. Discuter les affaires de l’état était la seule occupation libérale. Aristote et Platon ne réputaient vrai citoyen que l’homme de loisir qui, ne faisant œuvre de ses doigts, se dévouait tout entier aux intérêts de la cité, et votait, élisait, délibérait, laissant aux gens de rien et aux esclaves le soin de travailler le fer et de tisser la laine. De là les superbes mépris qu’affectait la politique pour les arts mécaniques, pour les professions industrielles. D’un côté, le citoyen, l’homme qui pense, parle et agit, — de l’autre, le travailleur, l’homme de métier, — cela faisait deux races, l’une esclave de fait ou digne de l’être, l’autre née pour commander.

Qui a réhabilité la main-d’œuvre? Le moyen âge. Dans l’abaissement de la cité, ce que le citoyen perdit, l’homme le gagna; la tribune n’effaçant plus le foyer et l’atelier, la vie privée profita en quelque sorte de sa dépouille, grandit en importance, en dignité; le travail s’ennoblit. Ce fut lui désormais qui groupa les particuliers; unis par des intérêts communs, tous ceux qui exerçaient le même métier s’assemblèrent et s’associèrent; la corporation dont ils étaient membres leur rendait une patrie, ils lui engageaient leur foi, ils étaient jaloux de son honneur, ils confondaient leur fortune avec la sienne, et joignaient à l’amour du profit cet esprit de corps où il entre toujours un peu de vertu. Bientôt le travail réhabilité releva la cité de son abaissement, la reconstitua sur un nouveau principe. Autres avaient été Rome et Sparte, autres furent les républiques du moyen âge. L’importance de la société civile y prima celle de l’état. A Florence, vingt et une corporations, celle des drapiers en tête, se partagèrent la souveraineté, leurs compétitions furent l’âme et le ressort de toute la vie publique, et la constitution porta pour ainsi dire la marque des métiers. Le moyen âge, qui fut l’âge héroïque du commerce, délivra des lettres de noblesse à l’industrie. Les premières familles de Florence durent leur grandeur au travail. Les Pazzi, les Capponi, les Buondelmonti, les Corsini fabriquaient et exportaient des draps. On vit alors ce qui ne s’était jamais vu, des marchands devenir des gonfaloniers sans déserter leur comptoir, et employer leurs loisirs à lire Platon, à fonder des bibliothèques, à protéger les arts. Quand Venise voulut ajouter l’industrie à son commerce, elle fit venir dans ses murs vingt des principaux fabricans de soieries de Lucques. On leur accorda le droit de cité; quelques-uns furent inscrits sur le livre d’or... Et l’on ose parler de dix siècles perdus pour l’histoire du genre humain!

Autre conséquence. La cité antique avait un caractère auguste et presque sacré qui imprimait aux esprits une sorte de vénération superstitieuse. Les dieux qui avaient présidé à sa naissance, le miracle des origines, les exploits des héros fondateurs et patrons, l’ombre toujours présente de ces législateurs à demi divins qui avaient écrit sous la dictée du ciel, ces grands souvenirs tenaient les imaginations en bride et les âmes en tutelle. Si hardis dans l’action, si aventureux parfois dans les recherches de pure spéculation, les anciens se montrèrent singulièrement timides dans l’expérimentation politique. Toutes leurs audaces en ce genre datent de l’âge des héros et des premiers sages; passé ce temps d’originalité féconde, leur verve d’invention parut épuisée; perfectionner et renouveler leur était également impossible; le visage tourné vers le passé, l’œil ébloui par l’éclat de la légende, ils n’osaient rien, ne savaient que se souvenir; la tradition enchaînait leurs pensées. En dépit de sa Médée, l’antiquité tout entière ignora le grand secret du rajeunissement des peuples. Ni Agis et Cléomène, ni les Gracques ne furent des novateurs; ils rêvaient de restaurer le passé et consumèrent leurs forces à évoquer des ombres. Et que fut l’empire romain ? Le suprême effort du conservatisme antique, qui, prenant conseil des circonstances, s’avisa d’un expédient et se proposa moins de renouveler Rome que de la faire durer.

Ce fut le moyen âge qui, en émancipant l’homme de la cité, le délivra de l’idolâtrie des traditions; il lui enseigna cette insolence de la passion et du génie qui méprise les choses au nom de l’idée et manque de respect à la société jusqu’à lui imposer sa chimère. Oui, l’homme qui sait tout ce qu’il vaut et tout ce qu’il peut, qui sent l’infini en lui, qui interroge comme des oracles ses pressentimens et ses rêves, et, affirmant tout haut sa vision, se flatte de porter dans sa tête les destinées du monde, cet homme-là fut créé par le moyen âge. Montre-moi, si tu le peux, dans les temps classiques quelque chose d’analogue à cette fille des champs qui inventa l’idée moderne de la patrie en gardant ses moutons, et résolut de fonder un grand royaume parce qu’elle avait oui des voix! Le ciel soit loué! Les chevaliers d’une idée, les aventuriers de la pensée, ces croisés à qui leur cœur avait parlé et qui disaient : Dieu le veut! léguèrent en héritage au monde moderne leur sublime orgueil et leur sainte folie. Le monde moderne en a vécu, et qu’il s’agît de découvrir un nouveau continent, de donner aux consciences un nouveau credo, d’émanciper les opprimés ou simplement de transformer les arts par l’audace de quelque invention, toujours un homme s’est levé qui a dit : Moi seul, et c’est assez! Les héros même de la révolution en vain empruntaient-ils des noms à Rome et à Sparte, l’âme de la chevalerie était en eux quand ils s’écriaient : Périssent les colonies plutôt qu’un principe! et que faisant des lois, non pour un peuple, mais pour tous les hommes, méprisant les objections du bon sens, jugeant tout possible, ivres d’avenir et aspirant à recommencer l’histoire, le fer en main ils imposaient leurs espérances aux hommages de toute la terre... O chevalerie! te raille qui voudra. Tu fus pour les nations la fontaine de Jouvence. Nous nous plaignons de notre vieillesse. Après quatorze siècles d’existence, la France, antique serpent qui a changé dix fois de peau, est plus jeune que ne l’était Athènes cent ans après Marathon et Rome au temps de ses Scipions.

Enfin, sous le régime de la cité, l’obéissance étant la vertu suprême parce qu’elle conserve les états, la conscience ne se piquait pas d’être plus délicate, plus scrupuleuse, plus généreuse que la loi; la discipline des mœurs s’opposait également aux déréglemens du vice et aux scrupules exaltés de l’honneur; les philosophes seuls cherchaient l’extraordinaire dans la morale, les honnêtes gens prenaient pour règle ce qu’avait ordonné la république, l’exemple des ancêtres et les maximes du sens commun, qui est l’esprit des choses et n’a pas la prétention de leur faire des leçons. Le romanesque fut profondément étranger à l’antiquité classique, et c’est le moyen âge qui se chargea de mettre de l’imagination dans la vertu. Le goût de l’étrange et des actions qui étonnent la nature, l’estime pour les œuvres surérogatoires, la préférence donnée à ces devoirs sur lesquels la loi se tait et que la conscience seule impose, les subtilités du point d’honneur, les raffinemens de la générosité, la courtoisie envers les petits, les faibles, les vaincus, voilà ce que la chevalerie prisait sur toutes choses, et son influence a donné aux mœurs modernes certaines délicatesses que l’antiquité ignora, et qui sont la fleur de notre civilisation. Souvent les anciens nous semblent par trop naturels; la façon dont ils traitaient leurs ennemis, les invectives bien méritées, mais grossières et sanglantes dont Démosthènes chargeait Eschine, dont Cicéron accablait Antoine, révoltent l’homme moderne; il s’étonne également que l’injure ait été proférée et qu’elle ait été dévorée. C’est qu’il a appris du moyen âge à s’occuper moins de ce qu’il doit aux autres que de ce qu’il se doit à lui-même.

A ces délicatesses, à ces pudeurs de l’âme que nous avons héritées de la société féodale, je veux joindre certaines maladies subtiles de l’esprit et du cœur qu’elle nous a inoculées et dont je n’ose souhaiter que nous guérissions entièrement. Quand l’homme se fut accoutumé à ne se plus considérer seulement comme membre d’une communauté, comme une des parties d’un grand tout dont il tirait sa vie et son être, il acquit en quelque manière une existence absolue, indépendante de tous les rapports sociaux, et il traita avec l’univers d’égal à égal. Alors il s’intéressa à sa vie comme il n’avait jamais fait; il découvrit dans les profondeurs de sa pensée tout un pays nouveau qu’il n’avait pas eu le temps d’explorer; il s’étudia, se raconta à lui-même et aux autres, fixa par la parole ses impressions les plus fugitives; sa passion étant l’âme de son âme, il en fit aussi en quelque sorte l’âme du monde; il ne vit plus dans les choses que des symboles de sa pensée, les êtres inanimés lui servirent de témoins et de confidens, il les fit entrer dans ses joies et dans ses peines ; la source pleura avec lui, le vent répéta ses plaintes, les rochers participèrent à ses secrets, les étoiles l’entretinrent avec mystère, il remplit de sa chimère et de sa folie les abîmes du ciel ; puis, trouvant partout des bornes et le monde lui semblant trop petit, il en inventa un autre, monde de lumière et d’harmonie qu’il peupla de ses imaginations, après lequel il soupira, et, comme autrefois sur les bords du Gange, la parole humaine exprima les tourmens d’un être condamné à vivre et qui se sent fait pour autre chose. A la poésie classique il appartenait de chanter ces passions générales que peut avouer la raison. Une nouvelle poésie se chargea de dire toutes les sensations d’un cœur en proie aux songes et de noter toute la musique des désirs et des rêves.

Vraiment, si Virgile revenait au monde, que comprendrait-il aux canzone de Pétrarque, aux romans de la Table-Ronde? Qu’est-ce donc que ce rêveur qui voit l’infini dans le sourire d’une femme? Et ce chevalier qui tantôt respirait les fureurs de la guerre, il vient d’apercevoir sur la neige trois gouttes de sang tombées de la blessure d’un oiseau; son bras retombe; oubliant tout, changé en statue, il se plonge dans une extase qui n’a ni fond ni rive. A quoi pense-t-il?... Folle comme un rêve, voilà la poésie du moyen âge. C’est Ophélia, les cheveux en désordre, assise au pied d’un saule, au bord de ce ruisseau où Tristan se plaisait à laisser descendre au fil de l’eau des copeaux et ses pensées. Sa tête est couronnée de fantasques guirlandes; la renoncule s’y mêle à l’ortie, les pâquerettes aux orchis, et dans le funèbre bouquet qu’elle tient à la main je vois la fleur du souvenir mariée à la colombine, symbole du délaissement, et à cette herbe de grâce qui signifie chagrin. De ces fleurs réunies se dégage un enivrant parfum que nous avons tous respiré. Classiques ou romantiques, toutes les poésies nous sont bonnes, ce sont des airs que toute âme se chante à elle-même selon que le vent souffle de l’est ou de l’ouest.

Ainsi, Paul, il se trouve que, pour confondre nos idées et comme pour démontrer ce grand mystère de contradiction qui est le fond des choses, des temps d’oppression inventèrent la liberté, des temps voués à l’ouvrage batailleur mirent en honneur les humbles travaux de la paix, des temps de superstition proclamèrent la souveraineté de l’idée, des temps grossiers raffinèrent tous les sentimens.

Et qu’a fait, je te le demande à toi qui nies la logique de l’histoire, qu’a fait l’Europe depuis que la féodalité eut succombé sous les coups de la royauté moderne? Combattue entre deux principes qu’elle ne pouvait sacrifier l’un à l’autre, elle a cherché obstinément un système de civilisation composite qui fît sa part à chacun. En cela, les lettres et les arts donnèrent l’exemple à la politique. La renaissance entreprit d’accorder la Germanie et la Grèce, le goût classique et les imaginations du moyen âge. Raphaël, l’Arioste ! que se proposèrent ces grands hommes, sinon de révéler au romantisme les secrets de l’antique beauté ? La révolution, qui ne fut pas autre chose qu’une renaissance sociale, poursuivit dans le remaniement des sociétés une combinaison analogue : témoin le code civil, glorieux essai de conciliation entre le droit coutumier et le droit romain, en les corrigeant l’un par l’autre et tous deux par la raison. Mais quelle tâche avait assumée et nous a léguée la révolution ! Elle ne doutait de rien ; elle opérait sur les réalités comme sur des abstractions, elle les maniait comme un esprit pur se joue de ses idées; rien ne lui pesait, rien ne lui résistait, elle commandait aux élémens, elle se croyait capable de repétrir l’humanité. La loi de la cité antique, remise en lumière par Rousseau, et le nouveau principe de liberté qui avait germé au moyen âge, elle voulut tout concilier, et comme ses pensées embrassaient le monde, les biens civils et politiques qui jusqu’alors avaient été l’apanage du petit nombre, elle résolut de les communiquer à tous. Athènes comptait quatre cent mille esclaves et vingt mille citoyens, et sa maxime était qu’il n’y a point de citoyens où il n’y a point d’esclaves ; au moyen âge, les puissans avaient seuls l’honneur d’être des personnes : sans privilèges, point de liberté! La révolution abolit toutes les servitudes et tous les privilèges, et, la main étendue sur l’autel de la justice, elle déclara que désormais tout homme serait un citoyen, tout homme serait une personne.

De là les formidables difficultés contre lesquelles nous nous débattons, non sans gloire. Nous ressemblons à ce statuaire dont le rêve était de trouver une matière qui eût l’éclat et le poli du marbre, et se laissât couler comme le bronze. Qui nous apprendra le secret de couler en marbre la statue de l’avenir? Fils du moyen âge, petits-fils de la Grèce et de Rome, les contradictions nous assaillent; c’est notre tourment, mais, je le répète, c’est notre gloire. L’esprit moderne a soif de la vérité complète; il a pénétré le sens des grandes harmonies de l’histoire ; les principes exclusifs ne lui sauraient suffire, il aspire à résoudre les contradictions. Deux systèmes sont en présence : l’un demande que la raison, s’incorporant pour ainsi dire dans les lois et dans les institutions, tienne les individus sous sa discipline, se charge de leur éducation et de leur sort, les élève à la dignité d’hommes et de citoyens, ne laisse rien au hasard ni dans leur destinée ni dans leurs pensées. L’autre considère au contraire chaque individu « comme un tout solitaire et parfait, » et rêve un état de société où chacun, ne dépendant que de soi, se ferait à lui-même sa destinée, ses croyances, ses mœurs, ses dieux, tirerait tout de son fond, imprimerait à sa vie la marque de sa volonté, et, libre de se tromper, s’avançant en pionnier dans le champ de l’inconnu, instruirait les autres et lui-même par ses expériences, de sorte que chaque existence serait comme une aventure tentée au profit de tous. Quiconque adopte résolument l’un de ces deux systèmes au préjudice de l’autre se montre infidèle au génie de la révolution, laquelle a juré d’accorder la discipline qui fait les états avec les franchises de l’homme moderne, et de ne sacrifier l’une à l’autre ni la liberté et la démocratie, ni la société et l’individu.

A combien de tâtonnemens ne sommes-nous pas condamnés avant que s’ouvre l’âge d’harmonie ! Nous avons, comme on dit, de la besogne toute taillée, et nous en laisserons à nos descendans. Tant que l’œuvre ne sera pas achevée, les uns se plaindront qu’il n’y a pas assez de raison dans le monde, les autres pas assez de liberté.

Mais que dire des impatiens qui voudraient que Rome se bâtît en un jour? S’ils possèdent la lyre d’Amphion, qu’ils en jouent! Ils nous épargneront les lenteurs des maçons. Et que répondre à ceux qui disent tout haut ou tout bas : Donnez-nous les premières places, à nous et à nos amis. Que cherchez-vous? Il n’y a rien à chercher : nous voici... Ils s’imaginent que leur personne est une solution!... Patience, messieurs. Hélas! l’Évangile a raison : les voies de Dieu ne sont pas les nôtres, et le progrès se fait le plus souvent sans nous et malgré nous; mais que sait-on? notre tour viendra peut-être.

Et toi, Paul!... ô pilote de Périclès qu’une éclipse épouvante, lève les yeux, le soleil te regarde !...


XII.

1er octobre.

Douteras-tu encore que mes châtaigniers ne tiennent école de sagesse? Suppose qu’il y a deux ans une négresse coiffée d’un foulard rouge fût venue un soir frapper à ma porte... Que fùt-il arrivé ? Peut-être serais-je en route pour Téhéran. Veux-tu savoir comment les choses se passent aujourd’hui?... L’Iris couleur de suie frappe trois petits coups discrets. On ouvre. — Que voulez-vous? — Point de réponse, un air effaré, un doigt se posant en travers sur deux grosses lèvres. Du silence, du mystère. Elle entre, regarde autour d’elle, interroge les murailles, sort enfin de sa poche un billet. — Demain, à la même heure, je viendrai chercher la réponse... et de s’échapper dans la nuit.

Je restai seul avec le billet. Il fut bientôt lu. — « Je ne sais pas dire non. Il faut que je parte. » Une jolie écriture, ma foi! très courante, oh! mais courante à courir à toutes jambes jusqu’au bout du monde.

— C’est étrange, Georgette, pensais-je ; à vous voir, on dirait que tout mouvement vous coûte, et vous voilà prête à chercher le bonheur à pied et à cheval. Belle Orientale, belle paresseuse, vous êtes de singulières filles, vous et vos pareilles; votre vie est un sommeil jusqu’à ce qu’un éclair de passion vous réveille en sursaut; alors vous osez tout, et si la porte est fermée, vous sautez par la fenêtre.

Je veux être sincère. Je conviens que je gardai longtemps ce billet dans ma main; je le rouvrais et je le refermais, et je ressentais une sorte d’émotion qui ne laissait pas de me plaire. Il est toujours agréable de pouvoir se dire : Si je voulais!... — Maître sot, vous savez bien que vous ne voudrez pas. — Cela est certain, mais si je voulais...

J’arpentai la chambre à grands pas en fredonnant une chanson. Et de nouveau je regardais le billet qui me regardait aussi. Ce chiffon de papier était ensorcelé. Par momens je voyais s’y dessiner une petite bouche mignonne, finement découpée, fraîche comme une cerise, et deux grands yeux languissans. L’instant d’après, je ne voyais plus que la figure ridée et mystérieuse d’une sibylle qui semblait me dire : Veux-tu? ne veux-tu pas?

Je ne sais ce qui se passa, mais il est certain que vers minuit ma lampe s’éteignit, et qu’au clair de la lune il s’engagea dans ma chambre un entretien très animé. Un des interlocuteurs (tous deux me ressemblaient) était un homme grave qui se promenait en long et en large, les mains derrière le dos, et qui semblait se dire à peu près comme le nonce Roberti : — Bisogna infarinarsi di teologia e farsi un fonda di politica. Le second, grand jeune homme pâle et chevelu qui me rappelait certain portrait à l’huile qu’on fit de moi il y a six ans, se tenait debout et immobile derrière un rideau, dans l’embrasure d’une fenêtre; de là il regardait attentivement deux lumières qui brillaient au-dessus d’un massif, et en les regardant il croyait voir M. Adams se démenant dans sa chambre comme un ours blanc en sa cage, et, dans une autre pièce, Georgette accroupie sur un coussin, les yeux au plafond, l’âme je ne sais où. Sur quoi le grand jeune homme chevelu se demandait quelle distance il pouvait bien y avoir entre ces deux chambres, et combien de portes il faudrait ouvrir pour aller de l’une à l’autre. Et chaque fois qu’il recommençait ce calcul, il faisait cette triste réflexion, qu’il n’est pas besoin d’être amoureux pour être jaloux.

— Quittez donc cette fenêtre ! disait l’homme grave. Vous voilà planté sur une patte comme un héron qui rêve dans son marais. Que signifie cette pose d’oiseau échassier? A quoi pensez-vous?

— A la plus charmante aventure.

— Vous voulez dire à la plus sotte escapade. Supposons que je vous laisse partir. Bon, vous voilà en route. Où irez-vous?

— Je n’en sais rien, et c’est ce qui me plaît. Dès ma plus tendre jeunesse, j’ai eu le goût des folles équipées. Le beau mérite de franchir un fossé quand on sait ce qu’il y a de l’autre côté!

L’homme grave haussa les épaules : — Les casse-cou devraient s’arranger pour avoir toujours vingt ans. Passé ce bel âge, on n’a plus le talent de s’estropier avec grâce, et il faut craindre le ridicule.

— Elle est si belle! reprit l’autre. Elle ne ressemble à rien.

— C’est ce qui se dit toujours en pareil cas, c’est ce que vous-même avez dit mille fois. Le fond de l’amour est une curiosité toujours renaissante et toujours déçue. On se croit à chaque instant sur la voie d’une découverte; mais en arrivant à la dernière ligne du chapitre on s’aperçoit qu’on l’avait déjà lu : il n’y avait de changé que la vignette du frontispice. Toutes les femmes se ressemblent et tous les amours aussi. Dix jours de parfait bonheur, après quoi on se dégrise, on se lasse, on se dégoûte, on se ravise, on se repent et quelquefois on se pend.

— Quand cela serait vrai, un seul jour de folie heureuse vaut mieux que dix années de froids raisonnemens. Un sage n’a-t-il pas dit que, pour approfondir certaines questions, il faut attendre d’être vieux, riche et Allemand?

— Raisonner est le seul plaisir qui ne trompe pas, et les idées, mon bel ami, sont les seules maîtresses qui ne vieillissent point. Toujours fraîches, toujours nouvelles! Mais je vois ce qui vous monte la tête. Vous êtes de ces gens qui mettent toujours un peu de littérature dans leurs passions, vous avez cru trouver une Aïssé dans Mlle Georgette. Quelle différence, bon Dieu! Aïssé avait de la France emprunté, comme dit la chanson, les charmes de l’esprit, de l’air et du langage. D’autre part, le chevalier d’Aydie avait des rentes. Qu’avez-vous à offrir à votre belle Orientale ? Une chaumière et votre cœur. Je ne pense pas qu’elle se contente de si peu, ni que le petit caprice qu’elle peut avoir pour vous résiste longtemps aux privations. Croyez-moi, ce bel oiseau de paradis ne tarderait pas à regretter les barreaux dorés de sa cage, son nid d’édredon et sa mangeoire toujours pleine.

— Vous n’entendez rien aux questions de sentiment! murmura le jeune homme indigné.

L’homme grave fit un sourire de pitié, fronça le sourcil et levant les yeux au ciel : — Incorrigible! dit-il. Et il ajouta en faisant la roue : — N’espérez pas que je vous accompagne; ma maison, mon parc, mes arbres de haute futaie... Que l’amour vienne me chercher s’il lui plaît! Je ne courrai pas après lui. J’ai pris racine ici, et j’entends partager mon temps entre l’administration de mon domaine et le plaisir de raisonner.

Cette discussion menaçait de se prolonger jusqu’au matin. Je me dressai sur mon séant et criai d’une voix de stentor : — Silence, messieurs! Vous avez la manie de discuter ce qui n’est pas en question. Paix ! laissez-moi dormir.

A ces mots, je n’aperçus plus personne, ni près de la fenêtre, ni dans le fond de la salle, et je ne tardai pas à m’endormir. le bon sommeil de propriétaire !

Dès que je fus levé, je pris une plume et j’écrivis : « Il faut dire non. Du courage. Je me charge et je réponds du reste. » Après quoi, ayant mis le papier sous enveloppe, je le serrai dans un carnet que je gardai dans ma poche jusqu’au soir.

La journée me parut longue; j’en employai une partie à errer comme une âme en peine sous mes ombrages déjà jaunissans. Je descendais de la maison jusqu’au lac, je remontais du lac à la maison, je m’asseyais par instans, mais je ne pouvais demeurer en place, les pieds me démangeaient, et je recommençais à rôder.

Je ne sais si l’oiseau bleu dont m’avait menacé M. Adams est venu nicher dans un de mes châtaigniers; mais des fumées de romantisme me montaient à la tête. Il me ressouvenait de certains passages des poèmes de la Table-Ronde, et ces vieux vers chantaient comme des rossignols dans un coin de ma cervelle. C’est l’endroit où Tristan, contrefaisant le fou, s’en vient trouver le roi Marc et le prie de lui céder Yseult. — Dieu te bénisse ! répond le bon roi à ce niais de Sologne; mais si je te donnais la reine, fou, dis-moi, qu’en ferais-tu, et en quelle part du monde la voudrais-tu mener? — Roi, fit le fou, là-haut, dans l’air, j’ai une maison où je loge la nuit. Elle est grande et belle, les murs en sont de verre; elle pend au ciel, parmi les nuées, et il n’est vent si fort qui la puisse secouer. Dans ce palais est une chambre faite de cristal et d’ambre. Le soleil à son lever y répand d’étranges clartés. Les oisivetés enfantent les rêves. Pour ne plus penser à mon palais de cristal, je voulus me donner de la besogne. Le châtaignier au pied duquel mes voisins viennent deviser avec moi est environné de vieilles souches pourries qui en gâtent les abords, et le sol inégal où il plonge ses racines n’offre à nos causeries qu’un siège peu commode. Je résolus d’arracher les souches, d’aplanir le terrain, d’entourer le tronc d’un banc de gazon où le romantisme, le positivisme et la philosophie pussent s’asseoir à leur aise. Quand tu viendras nous voir, nous trouverons bien une place à ta mélancolie. Après avoir déjeuné sur le pouce, je m’armai d’une hache, d’une pioche; me voilà travaillant comme Robinson. Toutefois, bien que j’eusse le cœur à l’ouvrage, les heures me duraient; il me tardait de voir arriver le soir, et avec le soir la négresse. N’as-tu pas remarqué que, lorsqu’on a pris un parti, on est impatient de mettre un événement entre sa volonté et soi? Le tête-à-tête est périlleux, il est bon de prendre la fortune pour tiers.

Comme je m’escrimais de mon mieux, arriva M. de Lussy. Il ne pouvait manquer de s’attendrir sur les vieilles souches; je vis son visage s’allonger. S’étant assis, les bras ballans :

— Le poète a raison, dit-il. Chassez le naturel... Vous vous donnez les gants de n’être plus jacobin. Si j’en juge cependant par l’aisance avec laquelle vous maniez le joli instrument que voici...

— Regardez ces souches, interrompis-je. Elles sont pourries jusqu’au cœur.

— Qu’importe? quel mal vous font-elles?

— Prenez garde, lui répondis-je. Il ne faudrait pourtant pas que le respect pour les morts nous empêchât de vivre.

Chaque coup de ma cognée lui fendait le cœur. Je la posai à terre, et, m’asseyant à côté de lui, je cherchai à lui faire goûter mon projet.

— Un simple banc de gazon! lui dis-je, et peut-être une banne par-dessus, ce n’est pas donner dans les recherches d’un luxe asiatique. Franchement, la vue qu’on a d’ici ne mérite-t-elle pas qu’on fasse quelques frais pour en jouir plus à son aise?

Et je lui montrais du doigt le lac sombre et clapoteux admirablement encadré dans un ciel effumé, brouillé, noyé de vapeurs roussâtres. Sur les teintes cuivrées de l’horizon et sur les eaux glacées de violet, une barque, glissant en silence, déployait ses grandes voiles d’un gris cendré.

— Quand vous aurez le banc de gazon, me répondit-il, il vous faudra des coussins; quand vous aurez la banne, vous rêverez d’un pavillon, et quand vous aurez tout cela, vous ne regarderez plus le lac. C’est l’éternelle histoire du progrès; la fin contredit toujours le commencement... Mais vous rompez les chiens, poursuivit-il en riant. Je vous parlais de votre hache ; convenez que cet outil vous plaît, que vous aimez à vous en servir. Vous ne trancheriez pas des têtes, j’en suis presque sûr, mais vous n’êtes pas lâché de vous exercer sur des souches. Peut-être est-ce une recette d’hygiène, un moyen de dériver les humeurs.

— En vérité, je joue de malheur, lui dis-je. Mes anciens amis prétendent que je ne me fâche plus, que je ne m’indigne plus, que j’ai laissé affadir mes convictions par une philosophie à l’eau de rose. Et vous, mon cher, vous soupçonnez que si je taille un vieux bois mort, c’est faute de mieux, et que, frappant sur la souche, je rêve à la guillotine. A qui entendre?

— La main sur la conscience, dit-il, êtes-vous jacobin? ne l’êtes-vous pas ?

— Je crois bien que je ne le suis plus, quoique je ne rougisse pas de l’avoir été; mais, vous qui parlez, savez-vous bien ce que c’est qu’un jacobin?

— Belle question!

— Moins simple qu’il ne semble. Vous ne regardez, vous, qu’à la couleur du bonnet. Est jacobin, selon moi, tout homme coiffé de rouge ou de blanc, il n’importe, qui met l’absolu dans la politique et dit : Mes amis et moi, nous sommes la justice, nous sommes la liberté, et hors des institutions que nous prônons il n’y a que servitude et que misère. Ces gens-là n’ont pas des opinions, ils ont des dogmes, et ils ne répugnent guère aux mesures violentes, car il est de l’essence des dogmes d’être persécuteurs. Quiconque se tient assuré que hors de l’église il n’est point de salut sera toujours tenté de pratiquer le compelle intrare, et en bonne logique il doit brûler vifs les hérétiques pour leur apprendre à vivre.

— Ainsi, me dit-il, vous avez renoncé à dogmatiser?

— J’ai des croyances, répondis-je, des convictions, de vives préférences et d’ardentes antipathies, des regrets et des espérances; mais je ne cite plus devant mon tribunal les vivans et les morts, je ne distingue plus les hommes en enfans des ténèbres et en fils de la lumière; je ne crois plus que tout le bien soit d’un côté, tout le mal de l’autre; j’estime que les gens qui n’ont pas raison peuvent quelquefois n’avoir pas tout à fait tort. Je n’admets pas non plus qu’il y ait des institutions parfaites, ni que la société que je rêve fût supérieure de tout point à toutes celles que nous voyons dans l’histoire. On a dit que rien n’est si bon que quelque abus ne s’ensuive. On peut dire aussi qu’il n’est pas d’abus si criant qu’il n’en puisse résulter quelque bien. En cela, mais en cela seulement, je suis de l’avis de M. Adams. La nature se plaît à semer le bien dans le mal et le mal dans le bien. Et par exemple je n’envie point aux beaux jours de l’antiquité cette combinaison de démocratie et d’esclavage qui fit fleurir Athènes; mais le moyen de nier qu’elle ait produit Sophocle et le Parthénon? Pareillement effacez de l’histoire le grand roi et Versailles. Aurions-nous Bossuet et Racine? Ou bien supposez que l’Italie du XVIe siècle eût gardé toute la sévérité des mœurs antiques. Raphaël eût-il été Raphaël? Le proverbe veut que bien mal acquis ne profite guère. Cela n’est pas vrai de l’histoire; bien mal acquis fut souvent d’un grand profit pour les peuples, et telle fleur parfumée et précieuse a crû sur un fumier.

En revanche tout progrès se paie. Vous vous plaignez qu’aujourd’hui les caractères sont plus rares qu’autrefois; il est possible que l’adoucissement général des mœurs ait eu pour effet d’affaiblir les volontés, et il se peut faire que, dans les luttes incessantes qui déchiraient la société féodale, les uns étant toujours occupés à entreprendre, les autres toujours attentifs à résister, les âmes acquissent une fermeté de trempe qui nous manque... Les sciences ont fait de grands progrès, et c’est un grand bien; mais en progressant elles se sont ramifiées à l’infini, et quiconque aujourd’hui veut être quelque chose dans une branche d’études doit s’y renfermer tout entier. Que de savans qui ne sont que des tranches d’hommes!... C’en est fait des vieux préjugés haineux qui divisaient les nations. L’étranger n’est plus pour nous un ennemi; c’est à peine s’il y a encore des frontières. Nous sommes tous plus ou moins cosmopolites, l’Europe est notre chère et grande patrie. Cet élargissement de nos idées est un bien; mais il est certain que dans les temps antiques, lorsque l’habitant d’une petite ville enfermait son cœur dans ses murailles natales et traitait de barbare le reste de la terre, son patriotisme, nourri de la haine et du mépris de l’étranger, enfantait quelquefois des prodiges d’héroïsme qui nous dépassent. Certaines vertus sont attachées à certains préjugés; sans le fanatisme de la cité, point de Léonidas, et n’est-ce pas de Ronald qui a dit que c’est folie de vouloir inspirer l’amour exalté des anciens pour leur patrie à des peuples qui n’ont plus d’esclaves pour travailler à leur place, et qui sont entourés de peuples aussi policés qu’eux et souvent plus heureux?...

Enfin vous nous reprochiez l’autre jour de manquer d’originalité dans l’art : nous n’avons pas de style, nous vivons d’emprunts, imitant tantôt l’antique, tantôt le gothique, n’inventant jamais, nous ressouvenant toujours. Ne voyez-vous pas que cette infériorité tient à un avantage que nous avons sur nos pères, car à quelle époque a-t-on compris le passé comme aujourd’hui? Ce temps-ci a vu naître la critique; ce qu’on appelait naguère de ce nom n’était que jeu d’enfans. N’est-ce rien que ce don d’universelle sympathie qui nous permet de pénétrer les secrets de tous les peuples et de tous les siècles? Nous aurions à en apprendre à Varron sur les commencemens de Rome, à Aristote sur les origines de la religion grecque. Nous avons conquis l’espace et le temps; nous nous sentons partout chez nous. Il est malaisé d’être soi quand on comprend si bien les autres. Excusez nos archivoltes romaines et notre gothique flamboyant. Nous avons plus d’intelligence que de génie. Onc ne furent à toits toutes grâces données... Voilà les concessions que je vous fais; mais vous n’en faites point, vous, jacobin blanc, qui croyez qu’un siècle a tout possédé, et que nous n’avons rien.

— Il m’est permis d’avoir des dogmes, me répliqua-t-il. Je puise mes idées à la source des éternelles vérités. Je suis chrétien, et il ne m’est pas permis de douter que le christianisme n’ait les secrets de la vie présente comme de l’autre. Le crucifix explique tout.

— Le christianisme, lui dis-je, est un levain; mais à quoi sert de faire lever la pâte quand la pâte est gâtée? Eh! je vous prie, dites-moi ce que la religion nouvelle fit de l’empire romain? Elle le pourrit jusqu’aux os, et le bas-empire fut son œuvre. Ah! convenez-en, pour que le christianisme sauvât le monde, il fallut d’abord que les barbares sauvassent le christianisme.

Il ne répondit rien à cela. Certaines convictions lui tiennent trop au cœur pour qu’il consente à en disputer. A son tour, il rompit les chiens. — Ce qui me réjouit, reprit-il, c’est que vous devenez raisonnable. Vous ne croyez plus guère au progrès, et je vous vois professant la doctrine des compensations. Tous les siècles se valent : à l’un le génie, à l’autre l’intelligence; que chacun s’en tienne à son lot!

— Vous m’entendez mal, lui dis-je.

— Eh quoi! ne conveniez-vous pas tout à l’heure qu’en fait de bonheur et de vertu, ce que nous gagnons d’un côté, nous le perdons de l’autre, que partant, d’un siècle à l’autre, les choses sont toujours égales?

— Vous êtes un plaideur à outrance, lui dis-je, et vous ne faites point de quartier. N’accordant rien, retranché dans votre éternel non possumus, vous jouez serré contre l’adversaire qui vous donne des points. C’est l’esprit de l’église.

— Ce sera ce que vous voudrez; mais je jouis de votre embarras. Reprenez ce que vous m’avez cédé, sinon...

— Vraiment, interrompis-je, me croyez-vous embarrassé? Ce que je vous ai cédé, gardez-le. Je ne suis pas un disciple de Saint-Just, je n’admets pas sur sa parole que la révolution ait inventé le bonheur et la vertu. Eh ! bon Dieu ! de la vertu, du bonheur, il y en eut dans tous les temps; mais où trouverons-nous des balances pour mesurer les doses?... Seulement je me réjouis de vivre dans un siècle où des classes entières ne sont plus condamnées par la loi à la misère et aux abjections de la servitude. Il y aura toujours des criminels, mais la loi ne l’est plus. Purifiée dans un baptême de sang, quoi qu’il arrive, son honneur est sauf, et son honneur est le nôtre.

— A Dieu ne plaise, dit-il, que je demeure en reste de politesse avec vous! Je vous passe, quoi qu’il m’en coûte, votre baptême de sang. Je veux, pour un moment, qu’avec le cours des âges les lois se soient perfectionnées. Qu’importe, si l’homme est resté le même, s’il n’est devenu ni plus sage ni plus heureux?

— Distinguons, je vous prie... Répondez-moi. Quelle différence faites-vous entre un sauvage et un barbare?

— Mais quel rapport...

— Un peu de complaisance, répondez-moi.

— Il se décida à me répondre que les sauvages vivent dans l’état de nature et n’en peuvent sortir, et que les barbares sont des civilisés en espérance.

— Eh bien! lui dis-je, il y a dans l’homme un éternel sauvage qui ne saurait changer et un barbare qui de siècle en siècle s’éclaire et se civilise.

— Et ce sauvage, selon vous...

— C’est la passion. Elle est aujourd’hui ce qu’elle était il y a deux mille ans. Comment changerait-elle avec les lois? Elle n’en reconnaît point. Ce sauvage ne peut rien apprendre ni rien oublier; comme les bêtes des bois, il a ses habitudes, et vous ne lui persuaderez jamais de s’en défaire... Voilà un homme que l’ambition, la cupidité, l’amour, possèdent. Il n’est d’aucun siècle; le désir qui le dévore l’a remis dans l’état de nature. Placez-le en présence de son rival, assurez-lui le secret et donnez-lui un couteau... Ce que la passion faisait il y a vingt siècles, elle le refera aujourd’hui. Ce même homme cependant, faites-le juge d’un cas de morale sociale qui ne le concerne point et où son intérêt ne soit point engagé; demandez-lui par exemple si monsieur un tel a le droit de traiter ses domestiques comme des nègres, ou si tel propriétaire a eu raison de jeter à la rue un honnête ouvrier qui ne pouvait lui payer son terme, ou s’il est juste que le prolétaire vive en bête de somme, à jamais privé de cette culture et de ces joies de l’esprit qui font l’homme. Il n’est plus partie au procès; étant désintéressé, la sagesse moderne parlera par sa bouche; ce que le commun des hommes approuvait autrefois, ce qu’un ou deux sages supérieurs à leur temps s’avisaient seuls de blâmer, lui qui n’est pas un sage le condamnera hautement, et sa réponse vous prouvera que la conscience publique s’est éclairée. Pour décider si le progrès est une chimère, consultez non la statistique des crimes, mais celle des idées, et ne comparez pas les mœurs privées, mais les principes sociaux.

— Dieu bénisse, s’écria-t-il, ce sauvage qui vit côte à côte avec un barbare à demi civilisé, sans que son commerce ni ses exemples lui profitent! L’un raisonne de mieux en mieux, l’autre est né brute, et brute il mourra.

— Il y a malheureusement du vrai dans ce que vous dites, repartis-je. Jamais la civilisation ne détruira ce fonds d’éternelle sauvagerie qui est en nous; mais elle peut gagner quelque chose sur lui et le resserrer dans de plus étroites limites. Il est des passions innées au cœur de l’homme et qui le troubleront toujours de leurs fureurs; il en est d’autres qui ne sont que des maladies de l’esprit. Je ne voudrais pas jurer que l’Europe en ait à jamais fini avec les guerres de religion; toutefois, dans-une société où la loi fait profession de regarder du même œil tous les cultes, l’exemple qu’elle donne n’est pas perdu; les esprits n’en reçoivent d’abord que de faibles et de légères impressions, mais peu à peu l’impression se tourne en habitude, la tolérance gagne de proche en proche, et les consciences apprennent à la longue à respecter les consciences. Quelle conquête sur le sauvage!... Et pareillement mettez l’éducation à la portée de tous, comme le demande l’esprit de ce siècle qui a détruit les privilèges. Pour avoir appris à lire et à chanter, tel paysan brutal n’a pas abjuré ses instincts; il n’a pas trouvé la sagesse dans sa croix de par Dieu et ne regarde pas le champ du voisin avec des yeux moins jaloux; mais vous l’avez rendu capable d’un certain genre de bonheur interdit à l’ignorance. Lire de bons livres, c’est converser avec la raison, et dans la musique aussi il y a comme une raison cachée; au sortir de ces secrets entretiens, il semble à notre homme que quelque grand l’ait admis dans son commerce; il s’en estime davantage, et qui s’estime est en chemin de se respecter. Bon Dieu! vous n’auriez fait qu’ennoblir quelques heures de sa vie, auriez-vous perdu vos soins? Distraire ou assoupir le sauvage, n’est-ce donc rien?

— Vous êtes un idéologue, dit-il en secouant la tête. Les lois, les idées, il semble, à vous entendre, que ce soit tout. Et en vous écoutant je pense aux Nuées du poète, divinités des hommes oisifs.

— Et moi, je vous réponds avec Socrate que seules elles sont déesses, que le reste n’est rien. Tout dépend d’elles, elles conduisent tout. Vraiment qu’est-ce que l’histoire? Les religions, les philosophies, les arts, la civilisation, tout dérive de la même source, à savoir de l’idée que l’homme se fait de lui-même, car c’est l’idée-mère à laquelle toutes les autres se rapportent. Une société est toujours l’expression d’une pensée; étudiez-en les lois, les mœurs, les institutions, et vous saurez ce qu’en tel temps, en tel lieu, l’homme pensait de l’homme. Du bonheur, de la vertu, il en eut tantôt plus, tantôt moins; mais d’âge en âge, de degré en degré, il a continuellement avancé dans la connaissance de sa nature, de ses destinées, et aux révolutions de son esprit ont répondu les métamorphoses des sociétés. Demandez-vous, je vous prie, ce que l’homme fut pour l’homme dans les antiques monarchies de l’Orient, à Athènes du temps de Périclès, en Germanie au fond des bois, à Florence sous les Médicis, en France du temps de Mirabeau, — et après cela censurez nos vices tant qu’il vous plaira; vous me montrerez peut-être dans l’histoire un temps où l’homme avait plus de respect pour la loi, je vous défie de m’en montrer un où la loi ait eu plus de respect pour l’homme.

— Je le crois bien, me dit-il. Que fut la révolution française? Une prodigieuse éruption de l’orgueil humain en démence.

— Eh oui, quel orgueil! Elle décida que l’homme était digne d’être gouverné par la raison.

— Belle sottise, dit-il, qui n’avait pas même le mérite de la nouveauté, car votre chère raison que vous aimez tant, vous vous faites fort de la retrouver partout, et l’on ne pourrait vous ôter de J’esprit que dans tous les temps elle se mêla des affaires humaines.

— Le plus souvent, repris-je, elle gardait un strict incognito, et les lois mêmes qu’elle avait dictées, elle n’osait les signer. Au moyen âge, les bourgeois émancipés auxquels on contestait leurs franchises invoquaient-ils le droit naturel? Point; ils invoquaient des chartes, des titres, et quelquefois des titres supposés. La liberté étant alors un droit seigneurial, on voyait les magistrats des cités affranchies se qualifier eux-mêmes de seigneurie. Ils en usaient comme ce praticien à qui on produisait une fausse obligation, et qui, sans s’amuser à plaider, produisit une fausse quittance... Mais la révolution a dispensé de semblables subterfuges les affranchis d’aujourd’hui. Fille de la philosophie, s’inspirant d’une notion toute nouvelle de la vie et des destinées humaines, elle a inauguré le règne officiel de la raison dans les sociétés. Elle a déclaré que ni les coutumes, ni les traditions, ni aucune autorité, ne peuvent prévaloir contre les franchises naturelles des peuples, que la pensée seule a le droit de commander à la pensée, et que la loi de l’état doit dériver des lois éternelles de l’esprit humain, de sorte qu’en lui obéissant nous ne puissions souffrir d’autre contrainte que les saintes violences de notre raison.

— Et depuis ce temps, me dit-il, tout chemine comme à miracle dans ce pauvre monde. Ce que nous voyons est singulièrement édifiant. Plus d’injustices, plus de désordres; c’est Salente, c’est l’Arcadie, c’est l’âge d’or... — Un peu de patience, lui dis-je. Après tout, la raison a fait, dans ces dernières années, quelques bonnes affaires dont elle peut justement s’applaudir. Aux deux bouts du monde civilisé, nous avons vu disparaître jusqu’aux derniers vestiges de l’esclavage, et dans les rapports des peuples entre eux le droit nouveau s’est affirmé avec quelque éclat. Ceux qui lui résistent vivent dans de perpétuelles alarmes; ils tremblent pour leur proie, ils ont un secret pressentiment qu’avant peu il faudra rendre gorge. Nous avons assisté à la résurrection d’un peuple; j’estime qu’un prochain avenir nous réserve d’autres surprises... Toutefois, je le confesse, c’est peu que ce qui s’est fait au prix de ce qui reste à faire, et quand nous comparons ce que nous avons obtenu avec ce que nous espérions, les bras nous tombent; mais l’histoire est-elle un conte de fées, et suffit-il de toucher la terre d’une baguette pour en renouveler la face? La révolution a taillé de la besogne à bien des générations. Un problème politique compliqué d’un problème social, voilà de l’ouvrage pour plus d’un jour. Et quoi qu’en disent certains jeunes premiers du journalisme, l’un ne peut se résoudre sans l’autre, et l’on ne refera l’état qu’en refaisant la société. Ce que nos pères ont rêvé, je ne sais si nos arrière-neveux le verront.

— Grand bien leur fasse! dit-il. En vérité vous nous ouvrez des perspectives fort riantes, et pour atteindre à ce résultat douteux, que de catastrophes, n’est-ce pas? que de massacres! que de convulsions! Franchement je demande à quitter la partie.

— Ah! pour cela, lui repartis-je, je ne réponds de rien. Ce que je sais, c’est que sûrement en 1966 il y aura dans l’organisation des sociétés un peu plus de raison qu’aujourd’hui; le passé m’en est garant, tout comme je suis certain que le soleil se lèvera demain, pour l’avoir vu se lever hier, avant-hier et tous les jours de ma vie. Mais comment s’accomplira ce progrès, je ne le sais pas. Soit dit entre nous, la raison suprême, qui se révèle dans l’histoire comme dans la nature, est peu scrupuleuse sur les moyens, elle poursuit avec une inexorable obstination l’accomplissement de ses plans mystérieux; malheur à qui se trouve sur son chemin! elle se soucie très peu de la félicité des particuliers; elle n’est avare ni de nos larmes, ni de notre sang ; la foudre et les tempêtes sont ses ministres, et les prières boiteuses ont beau lever des mains suppliantes, elles ne peuvent détourner ses coups. Dans les catastrophes successives du globe, que de générations d’êtres ont été sacrifiées sans pitié! Dans les révolutions des sociétés, combien d’innocens ont misérablement péri ! Ce sang crie, mais les destins sont sourds. Pour pouvoir admirer la nature et l’histoire, il faut se rendre impassible comme la raison ; alors notre pensée a la joie de se reconnaître dans la pensée divine, et nous découvrons au fond de nous-mêmes le secret des choses.

Il se leva et me tira son chapeau. — Grand merci de vos consolations! me dit-il. Si demain je me casse la jambe, je vous défie d’adoucir mon chagrin en me démontrant que mon accident était inévitable.

Je lui pris la main. — Rappelez-vous Énée, lui dis-je, et sa vision. A peine Vénus eut-elle dissipé le nuage qui couvrait ses yeux, qu’il aperçut, dans un tourbillon de poussière et de fumée, Neptune sapant de son trident les murailles de Troie, Junon soufflant dans le cœur des Grecs toutes les fureurs de la guerre. Minerve debout sur un nuage de feu, tous les dieux de l’Olympe conjurés pour la perte d’une ville et acharnés sur leur proie, comme des bûcherons qui, la cognée en main, travaillent à déraciner un chêne antique. Cette vision ne rendait pas au héros la ville de ses souvenirs et le toit paternel; néanmoins il s’apaisa, rentra l’épée au fourreau; détournant ses yeux de ces ruines fumantes, il regarda dans l’avenir, et il y vit Rome.

M. de Lussy secoua mélancoliquement la tête, et me frappant sur l’épaule : — Puissent les visions de la philosophie consoler toujours vos espérances trompées! Quant à moi, je ne sais qu’un remède à mes chagrins : un chapelet dit avec foi! — Ou si le mal est léger et se laisse amuser, quelque conte bleu!.. Mais la raison!.. Et il répétait comme le père Canaye : Point de raison ! point de raison!

Je chargeai ma hache sur mon épaule, et tout en disputant nous nous mîmes en chemin. Comme nous approchions de la maison, j’aperçus derrière un tronc d’arbre un bout de robe bariolée. La négresse était là qui nous guettait. Elle avança la tête, et, se voyant découverte, me fit de grands signes avec la main. Je me dirigeai vers elle. Étant sortie de sa cachette : — Où est la réponse? dit-elle d’un air effaré. Je la tançai sur son imprudence; la nuit ne faisait que de tomber, on avait pu la voir se glisser chez moi. Elle s’excusa sur l’impatience de jeune maîtresse ; tout le jour on avait compté les minutes. Je lui remis le billet et elle détala.

Quand j’eus rejoint Armand croisant les bras sur sa poitrine : — Oh! vraiment, me dit-il, grand avocat de la raison...

Je lui fermai la bouche en lui répondant : — Je suis raisonnable au point que moi-même je n’en crois pas mes yeux...

J’étais à table, et tour à tour j’avalais un morceau et lisais deux lignes de Montaigne, faisant, comme dit Jean-Jacques, dîner mon livre avec moi, quand tout à coup grand vacarme à la porte. J’ouvre, et M. Adams entré comme une bombe, le visage en feu. roulant des yeux effroyables. Je crus qu’il allait tout mettre à sac, je reculai de deux pas et recommandai mes meubles à Dieu. Il tenait dans sa main une lettre qu’il agitait en l’air : je compris où le bât le blessait; mais je dois lui rendre cette justice qu’il avait respecté le cachet. Il s’était contenté de happer au passage la négresse, de la confesser, de faire main basse sur le poulet.

Dès qu’il put parler : — We have a crow to pluck together ! s’écria-t-il; ce qui signifie à peu près : nous avons maille à partir ensemble. — Et il ajouta : — J’aurai l’honneur de vous couper la gorge.

— Faites, lui dis-je en me rasseyant; ne vous gênez pas.

— Vous êtes l’ennemi juré de mon bonheur, cria-t-il encore. Il ne vous suffît pas de m’avoir volé des châtaigniers, maintenant...

Je me chargeai d’achever sa phrase : — Et maintenant je vais vous voler Georgette. N’en croyez rien. Je veux seulement qu’elle s’appartienne, et j’y mettrai bon ordre.

Mais lui, mugissant comme un taureau blessé : — Qu’y a-t-il dans cette lettre?

— Qui vous tient de l’ouvrir? lui dis-je. Vous n’avez point de préjugés.

— Tout à l’heure je la lui porterai, et demain je vous couperai la gorge.

A ces mots, avisant sur la table une carafe, il la fit voler par la fenêtre. J’ouvris une armoire, j’en tirai une coupe en verre de Bohême, et la posant devant lui : — Cassez encore cette coupe, lui dis-je; elle a plus de prix que la carafe.

Mon flegme le démonta. Il s’adossa au mur, baissa la tête, parut rêver, puis se redressant brusquement :

— Je suis bien bon de me fâcher. Je vous dois des remercîmens. Vous avez joué supérieurement votre rôle. J’avais juré d’en finir avec la comédie des poupées; c’est pour cela que je vous ai député auprès de Georgette. J’étais sûr qu’un joli garçon tel que vous ne pouvait rester cinq secondes avec une jolie fille sans lui conter fleurette... Savez-vous comme on prend les oiseaux à la pipée? Vous avez chanté votre petit air; le cœur de Georgette a reconnu cette musique, — et l’oiseau d’accourir!

Et se frottant les mains, comme pour se mettre en gaîté : — Pourquoi donc suis-je fâché? C’est stupide; j’ai fait ma volonté. Et si l’aventure tourne mal, je saurai sur qui passer ma colère, ce qui est encore pour moi un grand sujet de satisfaction. Non, je ne veux plus me fâcher, et c’est sans me fâcher que je vous couperai la gorge; car, my good fellow, quoi qu’il arrive, c’est à vous que je m’en prendrai de tout.

— C’est bien ainsi que je l’entends, lui dis-je; bonsoir. Je me remis à table, mais je ne rouvris pas Montaigne. J’étais perplexe, inquiet. M. Adams serait-il maître de sa colère? A deux reprises je fus sur le point de sortir et de l’aller trouver; mais, ne sachant trop ce qu’y gagnerait Georgette, je n’en fis rien, et j’eus raison, comme tu vas voir.

A minuit et demi, comme tout dormait et que de rage je cherchais à en faire autant, j’entends de nouveau cogner à tour de bras. Les coups étaient si retentissans que tous les chiens des environs se mirent à hurler. Je rallume ma lampe, je descends. C’était encore mon homme, mais quel changement ! De la main gauche il tenait une carafe et me tendait la droite d’un air radieux, triomphant. Je pris peur et tout d’abord mis les choses au pis; heureusement je me trompais de moitié.

My good fellow, je vous devrai le bonheur de ma vie, me dit-il, et il cherchait à s’emparer de ma main, que je retirais. — Sans le vouloir, vous m’avez rendu un service que je ne pourrai jamais assez reconnaître. Touchez là; jeune homme, vous pouvez compter sur l’éternelle gratitude de M. Adams. J’ai remis votre petit papier à Georgette. En le lisant, elle est devenue pâle comme la mort... Ne vous épouvantez pas; tout est bien qui finit bien... Je lus à mon tour. — Eh bien! lui dis-je. Eh bien!... Elle cacha son visage dans ses mains : — Pourquoi diriez-vous non? lui demandai-je. Cela n’est pas raisonnable. Et là-dessus je parlai d’abondance pendant deux heures. Pour la première fois de ma vie, j’ai été vraiment éloquent, éloquent comme Fox, comme Sheridan: les mots m’arrivaient en foule, et par grand hasard c’étaient justement ceux dont j’avais besoin. Elle m’écoutait de ses deux oreilles, et quand j’eus fini, elle me dit : Vous avez raison, j’y penserai; laissez-moi le temps de me reconnaître... My good fellow, convenez que la carafe que voici vaut bien l’autre. En voulez-vous deux? en voulez-vous trois? Il n’est rien que je ne fisse pour vous.

— Je veux que vous me laissiez dormir, lui repartis-je, — et je le mis à la porte, non sans peine.

Jusqu’au matin, je ne pus fermer l’œil. Je croyais revoir le jeune homme pâle et chevelu. Debout à mon chevet, il me disait : — Pourtant, si tu avais voulu !...


XIII.

2 octobre.

Cette après-midi, ce diable d’homme se présenta de nouveau chez moi. Il était in fiocchi. D’un ton solennel, empesé, il m’exposa un beau projet dont il venait d’accoucher et qui me parut bizarre. Georgette se montrant raisonnable, l’heureux vainqueur voulait lui accorder les honneurs de la guerre. Elle avait le droit, disait-il, de faire ses conditions; tout se passerait selon les règles, un contrat serait dressé en bonne forme, et deux témoins instrumentaires y apposeraient leur signature.

Je lui ris au nez. — Vous plaisantez, lui dis-je. Vous avez déboursé mille écus et reçu un coup de couteau d’un vieux Turc. Allez, Georgette est bien à vous. Qu’avez-vous affaire d’un contrat, de témoins? Le grand-seigneur, quand il jette son mouchoir, s’astreint-il à ces petites formalités? C’est faire beaucoup de cérémonies pour disposer de votre bien.

Il ne se fâcha pas, mais me répliqua posément qu’il ne se décidait jamais à la légère, que le consentement est la base des contrats et que Georgette était consentante, que j’étais libre de m’en assurer, qu’au demeurant il n’était pas un jouvenceau à coups de tête, qu’en s’unissant à la face du ciel avec la femme qu’il aimait il entendait contracter un engagement très sérieux, que cela était écrit sur son agenda, mais qu’en sa qualité d’homme libre il ne pouvait permettre à la société d’intervenir dans ses petites affaires privées, et qu’il prétendait donner un exemple sur lequel se régleraient les générations à venir.

Tout en l’écoutant, je m’avisai que ce pouvait bien être Georgette qui lui avait suggéré l’idée de ce contrat. Apparemment elle avait voulu se ménager un moyen de protester contre la violence qui lai était faite et me mettre en demeure de lui venir en aide. Le baronnet donnait tête baissée dans le panneau; il était trop sûr de son fait pour soupçonner qu’il pût y avoir anguille sous roche.

J’affectai de faire quelques difficultés avant de consentir à ce qu’il me demandait. — Enfin, lui dis-je, puisque vous travaillez au bonheur du genre humain, je me ferais une conscience de vous refuser; mais qui sera notre second témoin?

— Nous allons nous rendre de ce pas chez M. de Lussy, me répondit-il.

Je pris ma canne et mon chapeau, et nous partîmes. Armand n’était pas chez lui. Le baronnet me proposa d’attendre son retour, et, pour passer le temps, entreprit d’examiner sous toutes ses faces le pauvre vieux château, contre lequel il décocha force épigrammes.

Il est certain que ce manoir a un air de vétusté, de mélancolie sans pareille, une physionomie malingre et souffreteuse. Les murailles en ont été déformées par une sorte de rachitisme qui leur a fait subir d’étranges déviations. Elles se sont retirées et rétrécies par endroits; ailleurs elles se ballonnent et font ventre. Partout des gerçures, des taches; du côté de l’ouest, de longues traînées verdâtres, des traces de pluie mal essuyée, des sueurs étranges; au midi, de brunes cicatrices, comme si la pierre avait été mordue par le soleil; plus loin, de petites écailles blanchâtres où l’on croit reconnaître la lèpre du temps. Effrités, disjoints, crevassés, ces vieux moellons semblent s’étirer, bâiller, se ronger d’ennui, et on ne serait pas étonné, en approchant l’oreille d’une de leurs lézardes, d’en entendre sortir un soupir séculaire.

Les petits toits en éteignoir, les lucarnes décorées d’un épi mutilé et d’une girouette criarde, les fenêtres à plate-bande avec leurs larges meneaux surmontés de bustes qui ont tous le nez cassé, les heurtoirs des portes, gros mufles de lions chagrins, très ennuyés de l’anneau de bronze qu’ils tiennent éternellement dans leur gueule et mal protégés contre les intempéries par de petits auvens tout vermoulus, les gargouilles fantastiques, chimères ailées qui du haut de leurs larmiers semblent faire la grimace au temps présent, rien ne trouva grâce devant les yeux du baronnet. Ces murailles décrépites l’irritaient, il se promettait de s’en rendre quelque jour l’acquéreur pour les démolir de fond en comble.

Il voulut visiter l’intérieur, et ce fut avec le même mépris mêlé de colère qu’il passa en revue les meubles démodés et mal assurés sur leurs pieds, les crédences écloppées, les antiquailles dont sont surchargés les bahuts, les massacres de cerfs dix-cors qui décorent tous les linteaux de portes. Il poussa l’indiscrétion jusqu’à pénétrer dans la chambre à coucher de M. de Lussy. — Eh! que vois-je? s’écria-t-il en s’approchant d’un charmant portrait de femme au pastel pendu au-dessus du chevet du lit. Ne serait-ce point la fille d’Ali, empereur de Médie? — Et étendant l’un de ses bras vers le pastel qui semble être de très fraîche date, et l’autre vers un antique portrait de bisaïeule toute raide dans sa rotonde empesée : — Ici les souvenirs, dit-il; là, une aventure possible. Rien ne manque au bonheur de cet honorable gentleman.

— Ne vous moquez pas tant de lui! repartis-je. Il a sur vous un avantage. Votre jolie maison neuve, quand vous n’y êtes pas, est vide et morte. Ce manoir, même dans l’absence du maître, ne laisse pas d’être habité. Une âme en peine s’y promène et contemple curieusement son vieux corps délabré.

— Le charmant avantage! dit-il. Juste ciel! comment peut-on vivre dans un pareil nid à rats? On y respire une odeur de relent, de poussière et de toiles d’araignées; mais vous ne vous trompez pas, ce nid à rats est habité. Regardez là-bas, au fond de ce corridor. Je vois s’y promener une troupe lamentable de souvenirs rances et de rêves chancis...

Et levant les yeux vers une cage vide suspendue au plafond: — Voilà la cage de l’invisible oiseau bleu ! ajouta-t-il.

Il s’en alla faire un tour dans le jardin, où il ne trouva rien qui lui pût agréer. Il est certain que ce courtil n’est pas moins triste que le manoir. A l’entrée, le fameux tilleul; plus loin, une avenue de noirs cyprès, quelques maigres rosiers, de petites allées bordées de buis et jonchées de feuilles jaunes, des pommiers rabougris allongeant des branches basses, tortues, comme nouées de goutte, avec cet air de fatigue et d’affaissement qu’ont les vieux arbres fruitiers... Las de produire, ils plient sous les années, et semblent demander grâce à la vie... Çà et là des fouillis d’orties, des planches pourries, des fourmilières, des tas de gravois, des guirlandes de ronces.

Cet humble jardin n’a pour lui qu’une admirable petite grille dormante en fer forgé qui termine l’avenue des cyprès et qui provient d’une abbaye des environs saccagée jadis par les Bernois. Elle se compose de plusieurs panneaux de brindilles forgées à la main, qui, arrêtées aux montans par des embrasses, se contournent en volutes et en rinceaux. Partout le fer est marqueté de coups de poinçon, et les moindres détails de l’ordonnance sont combinés avec un goût exquis. Je voulus faire admirer cette porte au baronnet; à peine daigna-t-il l’honorer d’un superbe regard. En ce moment, M. de Lussy parut..


— Bien semblait l’ermitage de vieille antiquité!


dit-il en souriant à M. Adams. Pensez-en ce qu’il vous plaira, mais ne dites pas de mal de ma grille. Elle date de la fin du XIIe siècle, et je vous la donne pour un chef-d’œuvre. Le moyen âge était artiste dans l’âme; qu’on leur demandât de sculpter une corniche, d’ouvrager une grille ou de décorer un panneau, les hommes d’alors mettaient un peu d’eux-mêmes dans tout ce qu’ils faisaient. Du style et de la sincérité, voilà leur secret, que nous avons perdu. Aujourd’hui nous ne forgeons plus le fer à la main, et nous avons des machines qui travaillent pour nous à miracle ; mais nous ne savons plus faire parler le fer ni la pierre, pas le moindre mot, bouche cousue... Approchez un peu. Que de grâce, que de fantaisie dans les enroulemens de ces rinceaux ! Quand je suis seul et que je m’ennuie, je viens m’asseoir près de cette grille et je la regarde. Comme on voit bien que celui qui en fit le dessin avait quelque chose à dire !

— J’y consens, dit le baronnet; mais à quoi vous sert-elle?

— Je viens de vous le dire : elle me tient compagnie... Excusez-moi, ajouta-t-il; j’oubliais que vous m’avez demandé l’autre jour de quoi servit au lépreux le baiser de saint François...

— Mon cher monsieur, répliqua le baronnet, tout cela est bel et bon; mais je n’estime que les choses vraiment utiles, celles qui peuvent contribuer à nous rendre la vie agréable et commode. Qu’il y ait du style et de la sincérité dans cette petite ferronnerie, vous l’assurez, et je suis trop poli pour en douter; mais en plein XIXe siècle nous avons autre chose à faire que de nous amuser à de tels colifichets. Ce sont là des enfantillages indignes d’hommes sérieux. Qu’est-ce que la civilisation? La prise de possession du globe par l’homme, et nous ne serons tout à fait civilisés que lorsque nous ferons venir de tous les coins du monde tout ce qui peut servir aux besoins de notre corps et de notre esprit. Éprouvez tout, a dit l’Évangile, et retenez ce qui est bon. Il faut convenir qu’à cet égard nous avons déjà fait quelques progrès : ainsi, pour le plus modeste de nos repas, nous mettons le monde entier à contribution. Notre thé nous vient de la Chine, notre café des Antilles, notre poivre de Cayenne, notre cannelle de Java, notre sucre des Indes et d’Amérique. Ce n’est encore qu’un commencement : dans un état de civilisation plus avancé, on ne se contentera plus de faire venir de par-delà l’Océan des balles de coton et des sacs de café; mais l’Anglais, le Français s’approprieront à l’envi tout ce qu’il y a de bon dans tous les pays du monde, et nos arrière-petits-fils feront l’acquisition de certains sentimens qui croissent au Japon, de certaines idées qui jusqu’aujourd’hui n’ont habité que le cerveau des Chinois, de certains plaisirs dont les Thibétains seuls se sont avisés, de certaines habitudes qui sont restées propres aux sauvages, lesquels nous ont déjà donné le tabac et ont peut-être d’autres bonnes choses à nous communiquer. Dans ce temps-là, les missionnaires ne seront plus chargés de porter des cargaisons d’idées chez les Hottentots et les Iroquois; bien au contraire, ils nous rapporteront un choix de pensées iroquoises et de sentimens hottentots, dont nous ferons notre profit, et les âmes seront des serres chaudes où fleuriront toute espèce de plantes exotiques. Il suffira pour cela que deux ou trois hommes de bonne et forte volonté donnent l’exemple; tous les moutons de Panurge sauteront le fossé. Voilà l’avenir que je rêve, et vous m’accorderez que, s’il se réalise, les hommes auront des occupations plus utiles que celle de mettre un peu de leur âme dans une petite grille.

— Que dites-vous de ces futuritions? me demanda Armand en riant. Et qu’en pense votre chère raison?

— Ma chère raison, lui dis-je, n’a peur de rien. Tout lui sert, tout lui profite. Elle a besoin d’hommes comme vous et d’hommes tels que M. Adams. Sans le vouloir et sans le savoir, le moyen âge a travaillé pour elle, et, fous ou sages, nous faisons tous ses affaires, car fous ou sages, par grand bonheur, nous faisons tous une œuvre qui nous trompe. Les alchimistes cherchaient de l’or; ils ont trouvé la science, qui vaut mieux que l’or. Je crois au grand œuvre. Cela dit, ayant pris Armand par le bras, je le tirai à part, comme nous en étions convenus le baronnet et moi, et je lui expliquai quel singulier service on attendait de son obligeance. Il recula de trois pas, me demanda si je parlais sérieusement, comment je pouvais m’imaginer qu’il consentît à se prêter à une pareille comédie. Je lui répondis que je n’étais pas plus disposé que lui à seconder les fantaisies musquées de M. Adams, et je lui fis part du soupçon qui m’était venu.

— Il s’agit, lui dis-je, d’arracher une colombe à la serre du vautour. Elle nous appelle à son aide. Vous, admirateur passionné des chevaliers errans, refuserez-vous de prêter main-forte à l’innocence opprimée?

Cet argument produisit quelque impression sur lui; mais ses répugnances étaient si vives que je dus mettre en œuvre toute mon éloquence pour les combattre. Ce fut à force d’insistance que je réussis à lui extorquer son consentement, et je vis bien qu’il ne cédait que dans la crainte de me désobliger.

M. Adams fut enchanté de ma victoire; il ne s’attendait pas à trouver Armand de si bonne composition. Ce premier petit succès lui parut de bon augure pour la suite ; tout marchait au gré de ses désirs. Nous partîmes comme la nuit tombait, et, chemin faisant, il donna carrière à sa belle humeur. Je ne l’avais jamais vu si épanoui, si rayonnant de gloire et d’espérance. Il me plaisanta fort agréablement sur ce qu’il appelait mon mysticisme historique, et, enfilant son refrain favori, me représenta qu’il y a dans ce monde des cœurs de lion et des cœurs de poulet, des volontés fortes et des volontés faibles, que les premières disposent des événemens, que tout leur réussit, que les hommes et les choses s’inclinent devant leurs arrêts, que ce sont là ces accidens qui gouvernent l’histoire et décident de la destinée des peuples. Il semblait se faire à lui-même l’application de ces beaux principes, et son bonheur levait la crête, se rengorgeait. Par intervalles il regardait d’un œil complaisant une étoile qui brillait au-dessus du Jura; c’était l’étoile du berger. Sa joie m’exaspérait, j’avais peine à me contenir; ruminant dans ma tête mes plans de campagne, j’attendais avec impatience le moment de démasquer mes batteries.

Nous arrivons. M. Adams avait fait préparer un repas de cérémonie, un vrai festin de noces. Au milieu d’un surtout de vermeil s’étalait un grand bouquet de camélias qu’entouraient des branches de myrte. M. Adams envoya avertir Georgette de notre arrivée. Elle fit répondre par la négresse qu’elle était un peu souffrante, qu’elle ne dînerait pas et ne descendrait qu’au dessert.

— La pauvre enfant ne sait trop où elle en est, dit le baronnet en souriant. Laissons-la faire ce qui lui plaît. Nous nous mîmes à table. Armand ne mangea guère et parla moins encore. Il semblait soucieux, empêché de son personnage, et se reprochait, je crois, sa complaisance. Quant à moi, j’avais les nerfs agaces et les mouvemens si brusques que je brisai deux verres. J’étais comme le chien du jardinier, qui consent à respecter le panier, mais qui n’entend pas que personne y touche; en approche-t-on, il montre les dents, grogne sourdement. Heureusement la verve de M. Adams ne tarissait pas, et son infatigable babil nous dispensait de parler. Il ne s’interrompait dans ses dissertations que pour vider force rouges bords. Ces fréquentes rasades finirent par l’échauffer; les fumées du vin et de l’amour se mêlaient dans son cerveau; son œil s’alluma, et il battit un peu la campagne. Il entreprit de nous démontrer que les sanguins ont la volonté plus forte et plus tenace que les autres, et que tous les fondateurs de religions et d’états ont été des sanguins. Il se considérait lui-même comme appelé à doter le genre humain d’une institution nouvelle, et croyait de bonne foi, j’imagine, que ce jour serait une date pour les nations.

Comme nous étions au dessert, la porte s’ouvrit, et Georgette entra. Je n’oublierai de ma vie cette apparition. Vêtue de blanc, la tête couronnée d’œillets, de roses, de verveines, de bruyère et de lis, tenant une mandoline de la main gauche, pâle comme la mort, le feu de la fièvre dans les yeux, elle s’avança en chancelant. Elle était si étrangement belle, que M. de Lussy lui-même ouvrit de grands yeux et fit, j’en suis sûr, une infidélité de deux minutes à la dame du pastel, infidélité qu’il expiera par d’éternels remords. Après avoir fait quelques pas, elle s’arrêta brusquement, souleva sa mandoline, en effleura les cordes avec une plume; mais la force lui manqua, et elle se laissa tomber sur une chaise.

— Courage, mon enfant! lui dit M. Adams d’un ton paterne. Vous voulez nous faire de la musique. C’est une charmante idée que vous avez là. La musique convient à un jour de fête, et nous sommes tous connaisseurs. Regardez ces myrtes, ils sont impatiens de vous entendre.

Elle hésita un instant; enfin, ayant tiré quelques accords de sa mandoline, elle chanta sur un air de récitatif d’une funèbre mélancolie les vers que voici. Peut-être ai-je oublié une strophe ou changé çà et là quelques mots; mais je suis bien sûr du sens.

Je te dirai le grand mystère.
Nous qui vivons à peine un jour,
Que sommes-nous? Une poussière
Que Dieu mêla d’un peu d’amour.

C’est peu de chose, une étincelle.
Mais cette étincelle est la sœur

Des soleils que l’ombre éternelle
Voit courir dans sa profondeur.

Hélas! hélas! flamme infidèle!
Dans le cœur vient-elle à pâlir,
Le cœur n’est plus, mourant comme elle,
Que le tombeau d’un souvenir.

Je veux aimer. Le flot, la grève,
Le vent, le silence des cieux,
La fleur, l’étoile qui se lève,
Tout me promet un songe heureux.

O vanité de l’espérance!
Aimer, c’est rêver et souffrir;
Car si douce est cette souffrance,
Que le cœur rêve d’en mourir.

Je te dirai le grand mystère :
L’amour n’est rien, l’amour est tout.
Le monde, sans cette chimère,
Est un conte à dormir debout.

En vain mon cœur m’a dit : Espère!
Voici venir la fin du jour.
Et j’aurai passé sur la terre,
N’ayant rien aimé que l’amour.

— Bravo, Georgette! s’écria le baronnet, qui avait marqué la mesure en coupant l’air avec son index. Comme elle a la voix juste! Pourquoi cette chère et maudite fille m’a-t-elle fait si longtemps un mystère de ses talens?

Georgette se tut quelques secondes; puis, s’étant levée et me regardant d’un œil fixe, d’un air sauvage et farouche, elle continua :

De la mort l’amour est le frère.
— Pour moi cueillez de blancs œillets. —
La mort est le mot du mystère.
De l’amour elle a les secrets.

Aimer, c’est mourir à soi-même.
— Cueillez la bruyère et le thym. —
De la mort j’ai vu le front blême
Couronné d’un myrte divin.

J’ai vu la mort, cette immortelle.
— Pour moi cueillez un lis fleuri. —
L’amour se cachait derrière elle,
Et les ténèbres m’ont souri.

— Cueillez la rose et la verveine. —
La mort est l’éternel baiser.
Et je veux dans sa froide haleine
Respirer le dieu tout entier.

— Les rimes ne sont pas riches, dit M. Adams; je n’en porte pas moins un toast à la mandoline de ma chère Georgette.

— Il s’agit bien de rimes, lui dis-je à l’oreille. Surveillez-la.

Il me regarda d’un air de surprise et me pria de m’expliquer. — Je vous répète, lui dis-je, qu’à votre place je serais inquiet.

Pendant que nous échangions ces deux mots, Georgette avait disparu. Il sortit pour l’aller chercher, et rentra en nous disant qu’effectivement elle était souffrante, qu’épuisée de l’effort qu’elle venait de faire pour chanter, il lui avait pris une défaillance, mais que ce ne serait rien, qu’elle avait seulement besoin de quelques instans de repos et ne tarderait pas à nous rejoindre. En attendant, il nous proposa de vider encore quelques flacons; je ne me sentais pas de force à lui tenir tête, et je refusai. Il insistait quand on vint l’avertir que son vigneron avait des instructions à lui demander. Il nous quitta pour aller lui parler, et j’emmenai Armand prendre l’air dans le jardin. Ce bon et sensible garçon était vivement affecté de ce qu’il venait de voir et d’entendre. — Il me tarde, me dit-il, de retourner dans mon paisible castel. De grâce, que sommes-nous venus faire ici ?

Je n’eus pas le temps de lui répondre; des cris perçans qui partaient du bord du lac me firent tressaillir. L’idée d’un malheur s’empara de moi; les cris redoublant, je pris ma course, traversai la route, la châtaigneraie, et trouvai sur la crête de la falaise la négresse, qui avait perdu la tête et se tordait les bras en gémissant et hurlant. Je me penchai, j’aperçus à mi-pente la blancheur d’une robe. Georgette s’était précipitée, mais elle avait mal calculé son mouvement, et était demeurée accrochée par ses vêtemens aux branches d’un épais buisson. Je me laissai glisser jusqu’à elle. Sa tête avait frappé rudement contre une pierre, la violence du coup lui avait fait perdre connaissance. Je parvins, après beaucoup d’efforts, à la dégager et à la charger sur mon épaule, et réussis, je ne sais trop comment, à hisser jusqu’au sommet de la pente mon précieux fardeau. Là je m’arrêtai un instant pour reprendre haleine, et j’ordonnai à la négresse de courir chercher le médecin ; puis je me remis en marche en portant la pauvre enfant dans mes bras. La lune éclairait son visage de marbre, ses yeux éteints, ses cheveux en désordre trempés de sang, et où pendaient encore quelques fleurs de sa couronne.

Quand j’arrivai près de la verandah, le baronnet, qui interrogeait Armand sur ma disparition, poussa en m’apercevant un rugissement de bête fauve et s’élança au-devant de moi le bras levé.

— Perdez-vous le sens? lui dis-je. Voulez-vous que nous nous disputions cette tête meurtrie et ces fleurs tachées de sang? Il me laissa passer. J’entrai au salon, je déposai Georgette sur un sopha. Le baronnet, qui m’avait suivi, me dit un bref thank you ! S’étant agenouillé auprès d’elle, il visita sa blessure et y fit un premier pansement avec une tendre sollicitude et une délicatesse de main dont je ne l’aurais pas cru capable. Au bout d’un quart d’heure, elle poussa un soupir, rouvrit les yeux. En ce moment, le docteur entra, et je me retirai.


XIV.

Un mois plus tard.

M. Adams l’avait dit : tout est bien qui finit bien. Honneur à ce digne baronnet! Il s’est décidé à entendre raison. Pendant plusieurs jours, l’état de Georgette parut désespéré. Elle était en proie à une fièvre dévorante, le médecin ne répondait plus de rien. Son tyran prit alors un grand parti; dans un moment où elle avait sa connaissance, il lui fit dire qu’il renonçait à ses projets, qu’elle était libre, et que, si elle voulait à toute force se séparer de lui, il allait écrire à sa sœur, qui consentirait sûrement à se charger d’elle et à lui faire un sort. Georgette accepta cette proposition avec des transports de reconnaissance, et de ce jour la fièvre prit son congé. Le baronnet, qui ne fait jamais les choses à demi, se piqua de nous étonner par sa générosité : non content d’affranchir sa belle captive, il lui assura une fortune considérable. Sa sœur arriva tout courant d’Angleterre. Georgette aurait voulu déloger sur l’heure, mais le docteur n’y consentit pas; elle n’aurait pu supporter les fatigues d’un voyage. Elle exigea que du moins jusqu’au jour du départ miss Adams ne la quittât pas d’une semelle; elle ne se sentait en sûreté que lorsqu’elle la voyait assise au chevet de son lit, ou qu’elle pouvait serrer dans ses doigts un pli de sa robe.

Il y eut, à vrai dire, des jours de crise et de tempête où tout fut remis en question. Voyant sa proie près de lui échapper, M. Adams fut pris par intervalles de véritables accès de rage. On l’entendait s’écrier qu’un honnête homme sans préjugés ne peut renoncer sans déshonneur à ce qu’il a voulu pendant dix ans, que se déjuger est un opprobre, que Georgette était à lui, qu’il ne se laisserait pas dérober son bien, et il menaçait de la tuer, de me couper la gorge et de se pendre. Miss Adams, qui est le flegme incarné, essuyait sans s’émouvoir tous ses emportemens et se contentait de dire : Il a toujours été tourmenté des diables bleus, mais le cœur est bon...

Ce matin, je vis une berline sortir de la remise de la villa. Elle fut bientôt attelée. Le cocher toucha. Je fus me poster devant ma porte, et quand la voiture passa, je saluai; mais on ne répondit pas à mon salut. Seulement une petite main blanche s’avança, et deux poupées volèrent par la portière. Je reçus Dudu en plein visage, — et je fis réflexion que, si les vers étaient d’une Géorgienne, le geste était bien d’une Française.

Après déjeuner, nous nous sommes rendus, Armand et moi, auprès du baronnet; pour le distraire de ses chagrins, nous l’avons emmené faire une promenade. Il était sombre comme une porte de prison ; de son jonc sifflant il décapitait sans pitié tous les chardons et toutes les fleurettes des haies.

— Déridez-vous, lui disait gravement M. de Lussy. Je n’ose vous proposer les consolations particulières qui sont à mon usage ; mais songez du moins que le temps émousse et adoucit toutes les peines. Dans deux mois d’ici, vous aurez pris votre parti.

— Le temps! le temps! répliquait-il en grommelant. Je voudrais vous y voir, monsieur le gentilhomme, et que quelqu’un s’avisât de vous voler votre pastel ou votre grille!

— Je ne me pique pas de vous consoler, lui dis-je à mon tour : on n’a jamais consolé personne; mais mettez-vous dans l’esprit que votre aventure n’est qu’un abrégé de l’histoire universelle. La déconvenue qui vous afflige, tous les grands politiques l’ont éprouvée; ils ont tous fait autre chose que ce qu’ils avaient en tête, et cependant le monde ne pouvait se passer d’eux, car sans eux rien ne se serait fait. Montesquieu l’a dit : « il se trouve que chacun va au bien commun, croyant aller à ses intérêts particuliers. » Cette idée m’est chère ; chacun a sa marotte. Le fait est que vous aviez tout prévu, tout calculé, tout combiné; vous vous croyiez très fort, très habile; vous aviez juré que Georgette serait à vous, — et, dotée par vous, Georgette épousera quelque cadet de famille qui vous devra son bonheur...

— Et qui peut-être,... interrompit-il vivement en faisant une singulière grimace; mais il n’acheva pas sa pensée. Il se contenta de passer sa main sur son front et pour la première fois je l’entendis rire. Il ne se pendra pas.

Cette histoire s’est ébruitée, et nos paysans s’en gaudissent. Virgile disait : Sic vos non vobis. Dans mon village, on dira désormais par manière de proverbe : travailler pour Georgette !


VICTOR CHERBULIEZ.

  1. Voyez la Revue du 15 juillet et du 1er août.