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Le Grand Chef des Aucas/Chapitre 7

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F. Roy (p. 31-37).
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VII

MARI ET FEMME


Dona Maria, malgré la nouvelle et sanglante insulte qu’elle venait de recevoir de don Tadeo, ne renonça pas encore à l’espoir de l’attendrir.

Lorsqu’elle se rappelait les premières années, déjà si loin d’elle, de son amour pour don Tadeo, le dévouement de cet homme à ses moindres caprices, comme elle le faisait se prosterner tremblant à ses pieds d’un regard ou d’un sourire, l’entière abnégation qu’il avait faite de sa volonté, pour ne plus vivre que par elle et pour elle ; malgré tout ce qui, depuis, s’était passé entre eux, elle ne pouvait se persuader que la passion violente et profonde qu’il avait pour elle, l’espèce de culte qu’il lui avait voué, eût disparu complètement, sans laisser de traces.

Son orgueil se révoltait à la pensée d’avoir perdu tout son empire sur cette nature d’élite, que si longtemps elle avait pétrie à son gré comme une cire molle, sous l’ardente pression des plus insensés caprices.

Elle se figurait que, de même que la plupart des hommes, don Tadeo, profondément blessé dans son amour-propre, l’aimait encore assez sans vouloir en convenir, et que, par leur violence même, les reproches qu’il lui avait adressés étaient les éclairs de ce feu mal éteint qui couvait au fond de son cœur et dont elle parviendrait à raviver la flamme.

Malheureusement, dona Maria ne s’était jamais donné la peine d’étudier l’homme qu’elle avait séduit et que sa beauté avait si longtemps subjugué. Don Tadeo n’avait été à ses yeux qu’un esclave attentif, soumis, et sous cette apparente faiblesse de l’homme aimant, elle n’avait pas su deviner la puissante énergie qui faisait le fonds de son caractère.

Pourtant, l’histoire même de leur amour était une preuve de cette énergie et d’une volonté que rien ne pouvait entraver.

Dona Maria, alors âgée de quatorze ans, habitait avec son père une hacienda aux environs de Santiago.

Privée de sa mère, morte en lui donnant le jour, elle était élevée par une vieille tante, Argus incorruptible, qui ne laissait rôder aucun amoureux auprès de sa nièce.

La jeune fille, ignorante comme tous les enfants élevés à la campagne, mais dont les aspirations tendaient à connaître le monde et à se lancer dans ce tourbillon des plaisirs, dont le bruit lointain venait sans écho mourir à ses oreilles, attendait impatiemment la venue de l’homme qui devait lui donner toutes ces joies inconnues, mais qu’elle pressentait et qu’elle avait presque devinées.

Don Tadeo n’avait été que le guide chargé de l’initier aux plaisirs qu’elle convoitait.

Jamais elle ne l’avait aimé ; seulement, elle s’était dit en le voyant pour la première fois, et en apprenant qu’il appartenait à une grande famille : voilà celui que j’attends !

Ce calcul hideux et égoïste, bien plus de jeunes filles le font qu’on ne croit.

Don Tadeo était beau. L’amour-propre de Maria fut flatté de sa conquête ; il aurait été laid que cela ne l’aurait nullement arrêtée. Dans cette nature monstrueuse, étrange assemblage des passions les plus abjectes, au milieu desquelles brillaient çà et là, comme des diamants enfouis dans la fange, quelques sentiments qui la rattachaient à l’humanité, il y avait l’étoffe de deux courtisanes de l’antique Rome ; Locuste et Messaline s’y trouvaient réunies ; ardente, passionnée, ambitieuse, avare et prodigue, ce démon, caché sous l’enveloppe d’un ange, ne connaissait d’autres lois que ses caprices. Tous les moyens lui étaient bons pour les satisfaire.


Elle resta un instant immobile, écoutant le bruit de leurs pas qui s’éloignaient.

Longtemps don Tadeo, aveuglé par la passion, avait subi sans se plaindre le joug de fer de ce génie infernal ; mais un jour les écailles lui étaient tombées des yeux, il avait mesuré avec effroi la profondeur de l’abîme dans lequel cette femme l’avait jeté. Les désordres inouïs où, à l’abri de son nom, elle se plongeait, imprimaient sur son front rougissant un stigmate d’infamie : le monde le croyait son complice.

Don Tadeo avait de Maria une fille, fruit du premier temps de leur amour, blonde enfant à la tête de chérubin, âgée maintenant de quinze ans à peine, qu’il s’était pris à chérir de la force de toutes les souffrances que sa mère lui infligeait. Il frémit en songeant à l’avenir effroyable qui s’ouvrait devant cette innocente créature.

Depuis quatre ans déjà, il s’était séparé de sa femme. Celle-ci ne mettant plus de frein à ses débordements, s’était plongée dans les scandales d’une vie où chaque pas était un crime.

Don Tadeo se présenta un jour à l’improviste chez sa femme et s’empara de sa fille, sans dire un mot de ses intentions ultérieures. Depuis cette époque, — dix ans à peu près, — jamais la courtisane n’avait revu son enfant.

Alors une révolution étrange s’était opérée dans cette femme ; un sentiment nouveau avait, pour ainsi dire, germé dans son âme. Chose qui ne lui était pas encore arrivée, elle avait senti battre son cœur au souvenir de l’ange qu’on lui avait ravi.

Quel était ce sentiment ?

Elle l’ignorait elle-même.

Elle voulait absolument revoir son enfant.

Pendant cinq ans, elle lutta sourdement contre don Tadeo, pour que sa fille lui fût rendue.

Le père resta sourd-muet.

Elle ne put rien savoir.

Don Tadeo qui, depuis qu’il ne l’aimait plus, avait étudié avec soin le caractère de la femme dont il s’était fait une implacable ennemie, avait pris ses précautions avec tant de prudence que toutes les recherches de dona Maria échouèrent, et toutes ses tentatives pour obtenir une entrevue restèrent sans résultat.

Elle se figura qu’il craignait de faiblir en se retrouvant en face d’elle, et elle résolut, coûte que coûte, de le contraindre à cette entrevue à laquelle rien n’avait pu le faire consentir.

Voici quelle était, au moment où nous les mettons en scène, la position des deux personnages qui, pour la dernière fois sans doute, se retrouvaient vis-à-vis l’un de l’autre.

Position suprême pour tous deux ; lutte inégale entre un homme blessé et proscrit et une femme ardente, outragée, qui, semblable à la lionne à laquelle on a ravi ses petits, était résolue à réussir quand même, et à obliger l’homme qu’elle avait su contraindre à l’entendre à lui rendre sa fille.

Don Tadeo se tourna vers elle :

— J’attends, dit-il.

— Vous attendez ? répondit-elle avec un sourire charmant, qu’attendez-vous donc ?

— Les assassins que vous avez sans doute apostés près d’ici, au cas probable où je ne voudrais pas répondre à vos questions sur votre fille.

— Oh ! fit-elle avec un geste de répulsion, se peut-il, don Tadeo, que vous ayez de moi une opinion aussi mauvaise ? comment pouvez-vous feindre de croire, qu’après vous avoir sauvé, je vous livre à ceux qui vous ont proscrit ?

— Qui sait ? dit-il légèrement avec un ton railleur, le cœur des femmes de votre espèce, ma chère Linda, est un abîme que nul homme ne saurait sonder. Vous qui sans cesse êtes à la piste de jouissances excentriques, peut-être trouveriez vous une volupté et un charme inconnus dans cette seconde exécution, qui, du reste, ne peut vous compromettre, puisque déjà je suis mort légalement pour tout le monde.

— Don Tadeo, je sais combien ma conduite envers vous a été indigne et combien je mérite peu votre pitié ! mais vous êtes gentilhomme ! à ce titre, croyez-vous qu’il soit bien honorable à vous d’abreuver d’injures, quelque méritées qu’elles soient d’ailleurs, une femme qui est la vôtre, et vient après tout, en vous sauvant la vie, non pas de se réhabiliter à vos yeux, mais au moins de conquérir des droits, sinon à votre estime, du moins à votre pitié ?

— Très bien ! madame, votre observation est on ne peut plus juste, et j’y souscris de grand cœur. Pardonnez-moi, je vous prie, de m’être laissé emporter à prononcer certaines paroles, mais dans le premier moment je n’ai pas été maître de moi, et il m’a été impossible de refouler au fond de mon âme les sentiments qui m’étouffaient. Maintenant agréez mes sentiments bien sincères, pour l’immense service que vous m’avez rendu et permettez-moi de me retirer. Un plus long séjour de ma part dans cette maison est un vol dont je me rends coupable envers vos nombreux adorateurs.

Et s’inclinant avec une ironique courtoisie devant sa femme frémissante de colère, il fit un mouvement pour se diriger vers une des portes du salon.

— Un mot encore, dit-elle.

— Parlez, madame !

— Vous êtes résolu à me laisser ignorer le sort de ma fille ?

— Elle est morte.

— Morte ! s’écria-t-elle avec épouvante.

— Pour vous, oui, répondit-il avec un froid sourire.

— Oh ! vous êtes implacable ! s’écria-t-elle en frappant du pied avec rage.

Il s’inclina sans répondre.

— Eh bien ! reprit-elle, maintenant ce n’est plus une grâce que j’implore, c’est un marché que je vous propose.

— Un marché ?

— Oui.

— L’idée me semble originale.

— Peut-être, vous allez en juger.

— J’écoute, mais l’heure se passe et je…

— Je serai brève, interrompit-elle.

— Je suis à vos ordres.

Il se rassit en souriant, absolument comme un ami en visite.

La Linda suivait ses mouvements, tout en paraissant ne pas y attacher d’importance.

— Don Tadeo, dit-elle, depuis près de dix ans que nous nous sommes séparés, bien des choses se sont passées !

— Oui, fit-il avec un geste d’assentiment poli.

— Je ne vous parlerai pas de moi dont la vie vous est connue.

— Fort peu, madame.

Elle lui jeta un regard fauve.

— Passons, dit-elle, je vous parlerai de vous.

— De moi ?

— Oui, de vous, dont le patriotisme et l’effervescence des idées politiques n’absorbent pas tellement les instants qu’il ne vous en reste quelques-uns pour des joies et des émotions plus intimes.

— Que voulez-vous dire ?

— Pourquoi feindre cette ignorance ? reprit-elle avec un sourire perfide ; vous comprenez parfaitement au contraire.

— Madame !

— Ne vous récriez pas, Tadeo ! Fatigué des amours éphémères des femmes de mon espèce, ainsi que vous me l’avez si bien dit il n’y a qu’un instant, vous cherchez dans un naïf cœur de jeune fille les émotions que vos autres maîtresses n’ont pu vous faire éprouver ; en un mot, vous êtes amoureux d’une charmante enfant, digne en tous points d’être l’épouse de votre choix, si malheureusement je n’existais pas.

Don Tadeo fixait sur sa femme un regard profond, pendant qu’elle prononçait ces paroles.

Quand elle se tut, un soupir s’échappa de sa poitrine :

— Comment, vous savez ? s’exclama-t-il avec une stupeur habilement jouée, vous savez ?…

— Qu’elle se nomme Rosario del Valle, reprit-elle, satisfaite de l’effet qu’elle croyait produire sur son mari ; mais c’est la grande nouvelle de Santiago ; tout le monde en parle ! comment l’ignorerais-je, moi qui vous porte tant d’intérêt ?

La Linda s’interrompit et lui posant la main sur le bras :

— Peu m’importe, dit-elle : rendez-moi ma fille, don Tadeo, et cet amour me sera sacré, sinon…

— Vous vous trompez, vous dis-je, madame.

— Prenez garde, don Tadeo ! reprit la courtisane en jetant un regard sur la pendule, à cette heure, la femme dont nous parlons doit être entre les mains de mes agents !

— Que signifie ? s’écria-t-il avec agitation.

— Oui, reprit-elle d’une voix brève et saccadée, je l’ai fait enlever. Dans quelques instants elle sera ici. Prenez garde, je vous le répète, don Tadeo ! si vous n’avouez pas où est ma fille et si vous refusez plus longtemps de me la rendre…

— Eh bien ! dit-il fièrement en la regardant en face et en croisant les bras, que ferez-vous ?

— Je tuerai cette femme ! répondit-elle d’une voix sourde.

Don Tadeo la considéra un instant avec une expression indéfinissable, puis il éclata d’un rire sec et nerveux qui, malgré elle, glaça la courtisane d’épouvante.

— Vous la tuerez ! s’écria-t-il, malheureuse ! Eh bien !… tuez cette innocente créature !… appelez vos bourreaux !… je serai muet.

La Linda bondit comme une lionne blessée.

Et s’élançant vers une porte qu’elle ouvrit violemment :

— C’en est trop ! Entrez ! fit-elle avec rage.

Les deux hommes qui avaient apporté don Tadeo parurent, le poignard à la main.

— Ah ! dit le gentilhomme avec un sourire de mépris, je vous reconnais enfin !

À un geste de la Linda, les assassins s’avancèrent sur lui.